VINGT-DEUXIÈME MERCURIALE
La cause de nos désordres est eu nous-mêmes -, nous pouvons y remédier.
ESSIEURS,
Les Gnotistes qui regardoient les trois principes des Platoniciens comme trois sources nécessaires à la production de l'univers, s'ëtoient imagines queDieu, souverain bien, l'origine et la lin de toutes choses, avoit, par sa réflexion sur son essence, produit l'esprit, son exemplaire et son image; et qu'étant ensuite devenu incommunicable par aucune émanation extérieure , il jouissoit d'une parfaite tranquillité. Ils ajoutoient (jue cet esprit avoit engendré l'âme universelle du monde, la source delà vie et du mouvement; mais comme cette âme, privée de toute intelligence, s'étoit répandue dans la matière qu'ils estimoient aussi ancienne que la divinité, elle lui avoit communiqué une si foible portion de sa lumière queFinfusion de cette clarté qu'ils appeloient un quatrième principe, n'étant qu'une légère étincelle de vertu, elle ne pourroit suffisamment éclairer ni purifier toutes les parties de la matière: de sorte , <:onclnoient-ils, qu'il ne
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faut pas s'étonner si le monde infe'rieur, qui n'est composé que d'une masse terrestre et ténébreuse, se trouve rempli de défauts, en cela d'autant plus opiniâtres et plus familiers, qu'ils ne procèdent que du vice de son origine.
De là vient que les âmes, qui informent les corps où elles se sont rencontrées, ou pour user de leur terme, fortuitement égarées, ne peuvent exercer leurs fonctions qu'avec autant d'imperfection que de foiblesse, parce qu'étant renfermées comme dans une prison , elles ne découvrent que de sombres lueurs et perdent la meilleure partie de leur activité ; delà vient aussi que les passions l'emportent souvent sur la raison, favorisées qu'elles sont parl'égarement des sens, toujours enclins à la révolte, et toujours prêts à jeter des semences de division.
Toutefois cette opinion qui détruit en même temps et les règles de la philosophie, et la doctrine du christianisme, n'a pas été seulement combattue parles anciens pères de l'Eglise, mais encore parles disciples de l'école de Platon, qui, bien qu'ensevelis dans un abîme de ténèbres , n'ont pas laissé de reconnoître trois principes nécessaires; savoir: l'unité, l'esprit et l'âme; essences toutes trois simples et suffisantes à ellesmêmes. Ils ont en outre enseigné que les défauts qui se rencontrent dans l'univers et dans la conduite particulière de nos actions, ne doivent être imputés à aucune de ces premières causes, leurs
Opérations étant conduites par les voies d'une sagesse trop éclairée et d'une autorité trop légitime pour n'être pas conformes a loriglnal , et par-là exemptes d'impureté et d'erreur. Ne vous persuadez pas, dirent ces philosophes, que l'àme du monde, cette hlle de l'esprit et l'image de la souveraine bonté, ait travaillé à la production des êtres inférieurs comme un artisan qui, curieux de sa réputation, met quelque pièce à une montre, et qui, n'ayant que le dessein d'acquérir de la gloire et de se procurer l'estime de ceux qui en considèrent la machine, et l'admirent comme un miracle de l'art, se contente d'en polir le dehors, de lui donner de l'agrément et de Féclat, pendant qu'au lieu d'en fortifier le dedans et d'en régler le mouvement dans un juste équilibre , il mêle le fort avec le foible , le vrai avec le faux, et laisse toujours quelque ressort imparfait, soit par négligence, soit par alfectation.
Il n'en est pas ainsi de cette première intelligence ; elle dispose tout ce qui sort de ses mains avec un ordre merveilleux, et si elle donne à ses ouvrages quelque beauté, quelques ornements extérieurs, elle les anime en iiiêine temps d'un souffle intérieur proportionné à leurs conditions et aux fonctions auxquelles elle les a destinés: ce qui fait que les taches qui s'y découvrent et les désordres qu'on y voit, ne pouvant s'attribuer à la qualité de la matière, ni à ia faute de l'ouvrier, il est nécessaire de conclure que ce sont
de purs L-fiels tant de raltératlon à laquelle toutes les choses périssables sont sujettes, que de Timpression qu'elles souffrent par l'approche contagieuse des corps étrangers qui conspirent à leur ruine, et plus encore du malheur qu'elles s'attirent en quittant leur assiette naturelle et le lieu de leur établissement. C'est ce qui les précipite dans tous les dérèglements publics etparticuHers où elles tombent; ils sont les funestes suites de leur inconstance et de leur égarement. Mais si ces maximes trouvent en quelqu'endroitleur application, c'est particulièrement dans la morale. La providence éternelle ayant répandu partout les semences de la vertu, et notre esprit étant d'ailleurs capable de toute sorte de lumières, de toute sorte de discipline , n'est-on pas obligé de profiter de ces précieux talents et de cultiver ces premières dispositions par un continuel exercice? Si les grâces du Ciel et les belles qualités de la nature se distribuent avec inégalité; s'il se rencontre des âmes du jjremier ordre et des génies si élevés au-dessus de tous les autres que, sans le secours de l'art et par la seule prérogative d'une heureuse naissance, ils se voient enrichis de dons avantageux, ces trésors seront non- seulement inutiles, mais même imisibles à ceux qui les possèdent, si le travail et la méditation ne leur enseignent d'en faire un bon usage, ou si la probité n'est toujours inséparable de la suffisance.
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Comme la sagesse n'a jamais été un héritage qui ait pu se transmettre par succession , ne s'ensuit-il pas que c'est un bien dont la possession est ouverte à tous ceux qui ont assez^ de courage pour en entreprendre la conquête? Mais, quoique ni la lumière, ni l'étude, ni les forces, ni les maximes nécessaires pour y parvenir ne nous manquent pas, l'intérêt toutefois nous arrête si souvent au milieu de notre course ; le caprice de nos passions nous jette en des routes si écartées, que l'oisiveté et le libertinage nous forcent d'abandonner notre devoir et la fonction de nos charges; et, bien loin de reconnoître notre aveuglement par une sincère et sérieuse réflexion , nous voudrions, au contraire, rendre la justice et la loi complices de nos dérèglements et rejeter toutes les fautes que nous commettons soit par lâcheté, soit par ignorance ou par emportement, tantôt sur ia malice et la surprise des clients ou des ministres inférieurs,tantôt sur nos confrères, et tantôt sur la dureté du joug que nous imposent les puissances qui nous gouvernent. Il ne faut pas pourtant se persuader , dit le grand génie de la philosophie platonicienne, que les oblations et les prières soient capables de fléchir la volonté du ciel, ni de changer les résolutions formées dans le sein de la Divinité qu'on adore ; car il est certain qu'elle perdroit au même instant le plus noble de ses attributs , si elle n'étoit pas immuable ; ce qui n'empêche pas que la vé-
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ritable piété ne purifie les mauvaises inclinations de celui qui sacrifie, et qui, devenu plus vertueux, reçoit les grâces et les bénédictions que mérite, non pas tant l'offrande de ses mains, que la réformation de ses mœurs et l'amendement de sa vie. î^era pietas Deum adoralum non mutât, sed honiineni adorantem.
De là vient que , quelque confiance qu'on ait dans la favorable constellation des astres, inutiles seroient les pluies et les rosées, si le champ n'étoit cultivé , si on ne lui avoit donné toutes ses façons ; et encore que les mains qui sèment et qui arrosent n'aient pas la vertu de faire germer la semence dans le sein de la terre, leur peine toutefois y est si absolument nécessaire , que Dieu n'exauce jamais les vœux, ni ne bénit jamais les ouvrages de cjux qui manquant de soin et d'industrie, laissent leurs terres en friche, cherchent des prétextes pour appuyer leur négligence , et excusent leurs chutes tantôt sur la foiblesse de la nature , tantôt sur la violence des causes étrangères. Ils ont beau se flatter de la pensée que , parce qu'ils ne sont pas aussi robustes que des athlètes , bien loin de les accuser de paresse , on devroit plutôt imputer à malheur et tolérer avec indulgence les effets de leur mauvaise conduite : quoiqu'ils veuillent dire , ils pourroient sortir de cette léthargie qui les rend immobiles , avec d'autant plus de facilité qu'ils n'ont, non plus que le reste des hommes, d'autre
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rlcstin que le penchant de leur volonté , ni d'autre génie que l'ascendant de leurs inclinations.
En effet, ce que l'astrologie judiciaire attribue îant à la révolution des cieux qu'aux aspects, aux influences et à la diversité des mouvements des planètes et des signes du firmament , les Platoniciens l'ont imputé à la liaison des causes tant premières que secondes. Ils les ont cru disposées dans un ordre immuable pour produire des événements infaillibles, à l'égard des choses sensibles et matérielles ; mais non pas dans les actions libres et volontaires, toujours soumises à la Providence, et jamais à la nécessité. C'est ce que le grand maître de leur école a exprimé en si peu de paroles , qu'elles n'ont pas été entendues de la plus grande partie de ses disciples , savoir : que Thomme , bien qu'indépendant des causes supérieures , ne laisse pas toutefois d'être sujet aux effets du destin. Mais comme l'esprit, sa première et principale partie , est exempt de toute sorte de terrestres et vicieuses inclinations, il peut si heureusement se conduire , par le secours de la science et de la vertu , que sa prudence préviendra toutes les infortunes et les fausses démarches inévitables à ceux qui s'abandonnent à leur caprice, et qui, sourds à la pressante voix de la raison, insensibles aux aiguillons de leur conscience et bien loin de se soumettre aux ordres publics, ne suivent que les mouvements impétueux de leurs passions , et se laissent enfin
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leileinent emporter à ravarice, à Fanibitlon, à In curiosité des choses nouvelles, que toute sorte d'entreprises leur paroissent justes , pourvu qu'elles leur soient utiles ou agréables.
Faut-il s'étonner après cela si de tels égarements leur tracent des chemins qui n'aboutissent qu'à des précipices, et s'ils se trouvent tanf de fois exposés à des périls qu'ils semblent avoir eux-mêmes recherchés , tandis qu'il leur étoit hcde de les éviter avec un peu de prévoyance cl de retenue ? Que le prince des philosophes dise tant qu'il voudra que la vertu n'est point un art , ni une science susceptible de maximes que Ton puisse enseigner : il est certain que notre esprit n'est jamais mieux éclairé que par la lumière des préceptes , ni nos progrès plus solidement appuyés que sur le fréquent exercice de belles , d'héroïques actions, semblables à un juge indulgent à soi-même et nourri dans Toisiveté , qui regarde le rapport d'un procès comme un fardeau pénible , comme une servitude importune , et qui, par une pure délicatesse, en diffère si long-temps l'expédition , que ses retardements dégénèrent dans un déni de justice, préférant le divertissement et la mollesse d'une vie paresseuse , aux plus essentiels devoirs de sa profession. N'est-il pas aisé de prévoir quels seront les effets de cette négligence ? Et si le murmure de ceux qui souffrent de sa lenteur et de son insuf fisance, lui attirent ârs reproches et du mépris,
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il n'est pas moins l'artisan de sa disgrâce qu\iri libertin qui , ne donnant aucun relâche aux plaisirs et à la bonne chère , s'accable d'incommodités par la continuation de ses débauches ; ce qu'il auroit pu éviter par sa continence et par sa sobriété.
On peut en dire autant de ceux qui , soit par ignorance ou par foiblesse, ne s'appliquent jamais avec attention aux affaires qui se traitent en leur présence , et qui abandonnent si négligemment leurs suffrages au hasard, par le peu d'inclination et de facilité qu'ils ont à contredire, que pour ne se pas exposer à soutenir, par Tautorité des lois et la force du raisonnement, le parti qui leur paroît le meilleur, ils sont toujours ou favorables à l'avocat qui plaide le dernier, ou de l'avis de celui de leurs confrères qui opine avant eux.
Qu'il seroit difficile d'acquérir beaucoup de réputation et de crédit avec une telle nonchalance! Mais si ce défaut ne procède que du peu d'activité , du peu de vigueur de leur esprit ; outre que l'exemple et l'émulation leur devroient élever le eourage , à quoi bon se revêtir de l'éclat de la pourpre et entrer dans la magistrature, si on n'a ni expérience, ni érudition, ni les autres ta° lents nécessaires pour en exercer dignement les fonctions? Le chemin des jeux olympiques, dit Pindare, est ouvert à tout le monde : quiconque néanmoins, en appréhende la sueur, ne doit
jamais s'enfî^ao^cr dans cotte carrirro , le prix des choses les plus précieuses ne se mesurant que par la difHculté d'en obtenir la possession. Et comme rinduslrie et la générosité avec lesquelles on s'efforce de faire quelque progrès et d'atteindre les plus avancés , sont la règle et le niveau de notre bonne fortune , nous sommes aussi , quand il nous plaît, les maîtres et de l'incertitude des choses futures, et de la nécessité du destin. Les rayons du soleil se répandent également sur l'horizon; s'ensuit-il pour cela que les bâtiments soient ni plus ni moins éclairés qu'autant que l'architecte en a bien ou mal disposé la face, l'élévation et les ouvertures, et qu'il a ménagé les jours pour en bannir l'obscurité? C'est une erreur, disent les philosophes, de s'imaginej- qu'il y a des anges, des esprits particuliers qui , comme autant de tuteurs domestiques, nous avertissent de notre devoir, et à qui nous sommes redevables du bon chemin que nous avons suivi et des chutes que nous avons évitées. Ces grâces et cette assistance du ciel que Socrate appeloit son démon, ne sont autre chose, selon leur pensée, que Vinégalité des sentiments et les différentes affections des hommes, à proportion desquelles chacun se procure tel instinct que bon lui semble.
C'est aussi ce qui a fait dire à Calcidius , qu'encore que nos fautes soient comprises dans Tordre de la providence, elles n'en sont toutefois
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pas les effets : le dérèglement de Fesprit et la corruption des mœurs sont les sources fatales qui leur donnent naissance, n'y ayant pas plus de raison de les attribuer aux causes supérieures, qu'il n'y en auroit de rendre les législateurs responsables de la transgression des lois, coupables de tous les crimes qui se commettent , et cela sans autre fondement, sinon qu'ils les auroient prévus pour leur imposer des peines ; tant est raisonnable l'opinion de Maxime de Tyr qui tourne en raillerie tous ces termes de fortune , de malheur et de hasard, parce que, dans sa pensée, ils ne sont que les excuses des esprits imprudents ou malicieux , et les spécieux prétextes d'une volonté mal réglée î
Encore donc qu'il se trouve des défauts inévitables dans les ouvrages de l'art et de la nature , tels que l'altération des qualités élémentaires, les changements des saisons, la vieillesse, la maladie et semblables accidents inséparables de la condition des corps sublunaires , il n'en est pas ainsi des passions de notre âme. Comme il est en son pouvoir de triompher dans les fers et de résister à toutes les violences du dehors ; en quelque assiette quelle se trouve, elle peut toujours agir en souveraine, c'est-à-dire , avec beaucoup d'indépendance et avec une pleine liberté ; elle ne s'écarte jamais de son devoir, si ce n'est ou par quelque trouble intérieur, ou par quelque relâchement de discipline, oupar quelque affoiblis'
sèment de courage, ou par trop de nëgligence à la culture de la vertu dont les semences ne seroient jamais stériles, ni les fleurs jamais inutiles, ni les branches jamais sans fruit, si Ton y apportoit toute Tindustrie nécessaire pour les soigneusement cultiver. Et si rexpérience nous apprend que les empires ont leur accroissement, leur durée et leur abaissement; que par Tinévitable révolution des choses d'ici-has, le ciel leur a marqué les périodes infaillibles de l'élévation et de la chute de leur grandeur, qui doute que ce ne sont ni les éclipses, ni les comètes, ni la conjonction ou les aspects des planètes qui ont contribué à la vicissitude de ces change-' ments?
Quand donc un prince autant foible que paresseux abandonne le soin et les rênes du gouvernement ; lorsque, se laissant posséder par des favoris, il se plonge dans une vie molle, dans une honteuse et délicate oisiveté, sans jamais paroître à la tète de ses armées; quand, outre cela, d surcharge ses sujets de nouveaux tributs, et manque en même temps de vigueur pour dissiper les cabales du dedans , et résister aux insultes, aux entreprises du dehors; quand, enfin; ceux auxquels il confie ses plus secrètes pensées sont plus jaloux de leurs intérêts que de sa gloire , faut-il s'étonner si l'autorité souveraine s'affoiblit çt s'anéantit de telle sorte entre ses mains, que toutes les fautes que son aveuglement on <;a la
chele lui font commettre sont tout autant de symptômes funestes , autant de pronostics assures du mépris de sa personne et de la ruine de ses Etats? Quand , au contraire, celui qui porte le sceptre, s'est rendu le chef de son conseil; quand, actif,, vigilant et laborieux, il écoute les avis de ses ministres pour s'instruire du détail de toutes les affaires qui se traitent en sa présence , afin de les décider ensuite par ses propres lumières ; quand , pour y mieux réussir, il abolit toutes les impositions extraordinaires, il établit un tel ordre dans les finances qu'il tient lui-même un contrôle exact de sa recette et de sa dépense, et qu'à proportion des services rendus à sa couronne , il répand ses grâces d'une main libérale, il comble de ses bienfaits ceux qu'une modération respectueuse empêche de les demander: quand, d'ailleurs , on le voit honorer et réformer la justice , n'avoir que des inclinations nobles et généreuses, et travailler sans relâche à maintenir l'autorité des lois, à rendre la paix à TEglise et à rétablir Tancienne discipline dont il fait observer les canons: quand, outre cela, pour ne rien oublier de tout ce qui peut contribuer à faire refleurir le commerce, réparer les manufactures et les beaux arts , il achève en si peu d'années ces grands et vastes desseins de la communication des mers (i)
(i) Le canal du Languedoc fut entrepris en i664; on
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f't de la constiuciiori do toute soi le d'arsenaux <'t de magasins, dont la seule idée avoit étonné les siècles passés , et dont l'accomplissement étonnera la postérité la plus reculée : quand ensuite on tourne les yeux sur Faugmentation du nombre de ses vaisseaux et de ses galères dont le principal emploi est de donner lâchasse aux corsaires, de les assiéger jiisques dans leurs ports, et d'assurer ainsi le trafic, de faciliter les vova£:es de Ions: cours, et d'étendre sa puissance encore plus sur la mer que sur la terre ; qui pourroit être surpris si le bruit de sa réputation et l'éclat de ses actions immortelles, répandus dans l'un et l'autre hémisphère, lui attirent des ambassadeurs (i) de toute part, pour venir demander l'honneur de ses bonnes grâces et de son illustre alliance? Quand enfin on voit un monarque invincible être l'arbitre de la guerre et de la paix, la terreur de ses ennemis, le protecteur de ses voisins et les délices de son peuple, que l'orage s'élève tant qu'il voudra: la navigation sauroit-elle être qu'heureuse sous un si sage pilote ? Les prodiges ont-ils rien de redoutable; s'amasse-t-il le moindre nuage capable de troubler la sérénité
(i) Les envoyés de Siam à Versailles eurent audience de MM. de Seiî^nelai et de Croissi. Ils virent Louis XIV dans la galerie, le 27 novembre i684, comme il alloit à la messe, mais ils n'eurent point d'audience. Le roi de Siam en avoit envoyé d'autres, en 1G80, cjui avoient pcri sur mer. [Hist. du Président Hénaidt. )
de Tair, et doit-on rien craindre de siniètre , des auspices et des augures, sous le règne d'un si puissant génie qui sert de divinité tutélaire à ious ceux qui obéissent à ses lois? N'est-ce pas pour cela que la France est aujourd'hui si florissante, que nous jouissons d'une félicité durable et d'une parûiite tranquillité ?
Il est donc facile de conclure de ce discours, que, si nous voulons savoir quand cette auguste compagnie reprendra sa première splendeur, ensorte que le dépôt sacré des lois lui étant comme autrefois confié sans réserve, la prudence et l'équité de ses décisions servent de guides et fournissent seules matière pour composer les ordonnances, il ne sera besoin ni de consulter les oracles, ni d avoir recours à la science des prédictions, car il vaudroit beaucoup mieux examiner sans complaisance, combien nous sommes éloignés de l'érudition, de la modestie et de la générosité de nos ancêtres. C'est par là que nous reconnoîtrons que si la dignité de la robe s'avilit insensiblement , toutes les plaies qu'elle souffre et les brèches qui se font à l'autorité du parlement, sont des suites fâcheuses du libertinage et de l'aversion avec laquelle nous écoutons toute sorte de censure ; et soit que l'esprit de vanité et d'ambition nous possède, soit que la timidité nous glace le cœur et nous ferme la bouche, soit que l'emportement et le chagrin nous engagent dans une résistance opiniâtre, plutôt
par caprice que par raison, et nous fassent nuuniurer à contre temps, il est impossible que ces secousses et ces mouvements de tiépidallon n'ébranlent les Ibndements de ce lemple sacré. Le seul moyen d'en empêcberla chute et d'en réparer les ruines , n'est pas de s'épuiser en des vœux t-t des plaintes inutiles, mais de retrancher une infinité de petits désordres capables de flétrir la gloire et de souiller la pureté de notre ministère. Pour commencer un si grand ouvrage ou opposer au moins quelque digue au torrent du relâchement qui nous entraîne, soyons. Messieurs, toujours beaucoup plus attachés à notre devoir qu'à nos intérêts; que le désir d'augmenter notre fortune ou de servir nos amis, ne nous embarque jamais à rien faire qui choque la bienséance. Bannissons de bonne foi, et 1 envie, et la présomption , et le mensonge ; renonçons en même temps à toute sorte d'amusements superflus et d'occupations étrangères, pour nous rendre plus assidus , pour nous dévouer entièrement aux fonctions de nos charges. Travaillons sans relâche à nous acquérir la suftisance et tous les autres talents nécessaires à un bon juge. Evitons avec toute la circonspection possible, une partie des embûches que l'artifice d'une malice ingénieuse nous dresse; surmontons-les avec une fermeté si inébranlable que rien ne nous soit jamais si précieux, ni si cher, que la pureté de notre conscience et l'intégrité de notre
réputation. Soyons convaincus qu'autant nous serons ennemis de la licence et de l'impiété, si la sévérité l'emporte sur la complaisance , et la probité sur les plus dangereuses tentations, autant nous serons à couvert de la malignité du destin , et assurés que ni les étoiles du firmament, ni les autres constellations dont on redoute davantage la puissance, n'auront jamais pour nous que des aspects bénins et des influences favorables.
Louange a Dieu.