‹ Œuvres d'Omer et de Denis Talon \Chapitre 43 sur 45 · VINGT-QUATRIÈME MERCURIALE · texte numérisé non relu

VINGT-QUATRIÈME MERCURIALE

Prononcée à Pâques 1687.

La modération doit être l'apanage et le véritable caractère de l'avocat.

Messieurs,

Ne sommes-nous pas à plaindre d'être si souvent obligés de retoucher le même tableau ; et comment pourrions-nous parler tant de fois de la réformation des mœurs et des désordres qui se glissent dans le Palais, sans fatiguer, par des répétitions ennuyeuses, les oreilles délicates de ceux qui nous écoutent?

Il ne seroit peut-être pas difficile de se jeter en des routes écartées; les sentiments différents des philosophes anciens et modernes, sur le système du monde et sur les ressorts cachés que la na-

ture emploie pour produire , pour conserver ses ouvrages , peuvent sans doute fournir un fonds inépuisable de questions curieuses. La méditation jointe à la lecture, forme un agréable mélange des observations de la physique et des enseignements de la morale; au lieu de se renfermer dans son sujet, on prend l'essor, on monte jusqu'aux nues, où Ton découvre, où l'on invente des rapports et des liaisons du ciel avec la terre. On s'applaudit quand on trouve le moyen d'éblouir et de surprendre par des applications subtiles et ingénieuses; on enveloppe ses traits les plus ai^us sous des énigmes et des paraboles ; et, en orateurs qui mesurent leurs périodes, qui affectent un style sublime, des expressions élégantes et des pensées plus brillantes que solides, on ne se propose guère d'autre but que de se concilier l'attention et de s'attirer des applaudissements.

Comment désavouer qu'en diverses occurrences, nous ne nous sojions servis de cette industrie pour suppléer à la stérilité de notre sujet? Mais ce qui étoit excusable, ce qui a peutêtre mérité de l'approbation dans le commencement, le milieu et le progrès d'une longue carrière, seroit ridicule et tout-à-fait contraire à la bienséance , quand on approche de la fin de sa course.

Il ne nous convient donc plus de faire descendre sur la scène les divinités de l'antiquité pro-

fane; moins encore d'examiner si les «toiles sont attachées au firmament , ou si elles composent , avec l'espace qui les environne , des tourbillons peu dissemblables du nôtre: si le soleil est placé dans le centre de l'univers, et de quelle sorte il répand ses influences sur nos têtes ; si Ton doit admettre le partage de quatre éléments, les formes substantielles d'Aristole, les idées et la réminiscence de Platon, les atomes d'Epicure , le flux et le mouvement continuel de la matière subtile , le combat des humeurs ou la circulation du sang ; si les couleurs ont quelque chose de réel et d'attaché à l'objet qui se présente à notre vue, ou si elles naissent de la réflexion de la lumière; en un mot, si le froid, le chaud et tout ce que l'école appelle des qualités, sont actuellement dans le feu, dans l'eau et dans les autres sujets où notre imagination les conçoit, ou si elles ne consistent que dans la manière différente dont nos sens sont frappés par les corps qui les approchent.

Ainsi, laissant à de plus vigoureux athlètes les louanges qu'ils s'attirent par leurs discours où l'on voit éclater de toutes parts la politesse et l'érudition, nous sommes résolus, pour satisfaire à notre devoir, de vous entretenir aujourd'hui d'une manière plus familière et plus simple.

Dans cette vue, quelque estime que mérite votre profession, quelques talens dont vous ayiez

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besoin pour y réussir, bien loin de rapporter ert détail les éloges qu'on lui attribue, de choisir des termes pompeux pour en étaler les avantages , de TOUS exciter d'acquérir une gloire immortelle, et de mettre tout ce qui sort de vos mains dans la plus haute perfection , nous croyons beaucoup faire si, après vous avoir détrompés des erreurs populaires et de ces vaines espérances de grandeur dont une ambition aveugle flatte notre vanité, nous pouvons conduire et renfermer vos désirs et vos actions dans la circonférence de cette heureuse et salutaire médiocrité qui , nous Tosons dire, doit être l'apanage et le véritable caractère d'un avocat. Et, bien que la probité que l'on considère comme la base et le fondement des qualités qui vous sont nécessaires, semble être défectueuse quand on y met des exceptions et des bornes, et qu'on ne puisse marquer trop d'indignation pour tout ce qui s'en écarte : outre que votre fidélité n'a jamais été ni douteuse ni mercenaire ; que la prévarication , l'avidité d'un gain sordide qui stipule des conventions illicites, et les autres vices monstrueux sont telle, ment inconnus au barreau que vous n'avez point eu jusqu'ici besoin d'apologie pour vous purger de ces soupçons injurieux ; la vertu en apparence la plus éprouvée ne laisse pas de souffrir des éclipses, d'avoir des égarements, des imperfections et des taches légères , et l'on doit compter entre les gens de bien , ceux dont les fautes et

les chutes ne sont ni fréquentes , ni mortelles.

L'austérité qui ne se relâche point, et qui, dans les choses même indifférentes, n'accorderien ni a la compassion , ni à la faveur , sera , si Ton veut, convenable à un magistrat qui exerce la censure, pourvu que Ton reconnoisse que cette métliode et cette sévérité naturelles ou affectées, ne nous peuvent être d'aucun usage, et qu'elles apporteroient d'autant plus d'obstacle à vos progrès, que votre emploi demande de la douceur, de l'humanité et de la condescendance. Votre droiture ne doit être ni rude, ni farouche, ni timide , ni scrupuleuse; il ne faut pas d'ailleurs qu'elle s'abandonne, par un excès de complaisance, aux inquiétudes, aux caprices , aux visions et aux frayeurs d'un plaideur opiniâtre ; et les règles de la justice n'étant pas toujours aussi sûres (}ue celles de l'arithmétique ou de la géométrie , on n'espère pas vous persuader de n'entreprendre jamais la défense d'une cause lorsque vous n'en croyez pas le succès infaillible; car ce que l'on souhaite de voire ]3ud(uir et de votre discernement, c'est qu'une mauvaise foi, une vexation évidente et des prétentions entièrement insoutenables, ne trouvent point parmi vous des protecteurs qui plaident des paradoxes avec tant de confiance, d'emportement et de chaleur, qu'ils s'attirent le reproche ou de n'avoir pas la conscience délicate, ou de manquer de jugement.

Quelque aversion que Ton conçoive des détours

artificieux qui blessent la sincérité, et bien que, dans la politique, on abuse souvent de cette maxime que, puisque les méchants et les factieux commettent toute sorte de violences et de crimes pour détruire les empires , et usurper la puissance souveraine, les princes et leurs ministres peuvent se servir des mêmes voies pour maintenir la tranquillité et pour empêcher la ruine des Etats qu'ils gouvernent ; les ruses et les stratagèmes que la guerre autorise , ne sont pas toutà-faitodieux quand on ne les emploie que comme les remèdes caustiques dans un besoin pressant, et pour se garantir de l'oppression dont on est menacé par le crédit d'un adversaire redoutable, et qu'on ne se fait pas une habitude de retarder l'expédition , par des fuites et des remises affectées.

Les offices que vous rendez à vos clients doivent avoir des bornes. Quoique l'épanchement d'une charité généreuse et bienfaisante excuse certaines démarches qui ne seroient pas d'ailleurs tout-à-fait conformes à l'exacte bienséance, il est pourtant à craindre que ces soins et ces empressements ne se mettent à prix , et qu'ils ne partent pas toujours du seul motif d'un zèle épuré. Malgré que l'honoraire que vous recevez n'avilisse pas la dignité de votre ministère, les dettes les plus légitimes ne se doivent point exiger avec rigueur; et si vous conservez la supériorité et le titre de patrons sur les personnes

même ilii premier ranji^, (juand vous les assistez sans intérêt ou (|ue vous vous contentez d'une recompense médiocre , vous devenez en quelque manière leurs esclaves lorsqu'elles vous paient avec profusion, et que leur libéialité excède de beaucoup la juste valeur de votre travail. Quelle aumône outre cela plus agréable à Dieu cpie de proléger gratuitement un misérable près de perdre son procès, manque d'argent pour nous cbarger d'un sac, ou pour retirer des écritures ? La science qui, dans Tc^pinion commune, semble ne pouvoir élrc trop vaste et trop étendue , ne se doit pas rechercher avec tant d'ardeur, qu'une contention excessive et des veilles indiscrètes épuisent nos forces et altèrent notre santé. Ce n'est pas être savant que d'avoir ramassé un nombre infini de connoissances confuses et ind'gestes qui accablent et offusquent un esprit médiocre, plus qu'elles ne l'éclairent. Quand on paicourt beaucoup de [)ays, qu'on va d'une province à une autre, et qu'on marche toujours sans s'arrêter , on ne recueille guère de fruit de ses voyages. Si au contraire on se produit en public sans expérience et sans capacité, on se rend bientôt méprisable; les naufrages qui se font en sortant du port, sont presque sans ressource, et ces disgrâces causent d'ordinaire tant d'abattement et de chagrin , que la honte, jointe à la paresse, fait qu'on ne veut plus s'exposer à de nouveaux périls. Ainsi, nous n'avons garde de rc-

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IracUr les avis que nous vous avons tant de fols donnés, de ne vous embarquer dans la plaidoirie qu'après avoir assisté assiduenient aux audiences pendant quelques années, et employé bien des heures pour acquérir de la doctrine et de la littérature. Il ne faut pas pourtant tellement s'abîmer dans Tétude , qu'on se laisse séduire aux charmes, aux illusions flatteuses de ces occupations paisibles et cachées , et que , par trop de retenue et par une injuste défiance de soi-même, demeurant enseveli dans les ténèbres, l'on perde les conjonctures favorables de se signaler.

Disons plus : quoique l'abondance soit préférable à la stérilité, une once d'or, une grosse perle , un diamant brillant valent mieux que plusieurs livres de fer ou de plomb ; on profite peu à faire trafic de bagatelles et de marchandises de contrebande ou de mauvais aloi. Combien de choses qu'il est dangereux d'apprendre et utile d'ignorer î Combien d'autres où il est expédient de ne pas s'engager, parce qu'elles nous sont étrangères, et que, n'ayant point de rapport à notre profession , l'on consume , pour s'en instruire , des moments précieux dont on pourroit faire un meilleur usage! Si la curiosité nous porte à sortir de notre sphère ; si nous avons de l'inclination pour les sciences spéculatives, il faut seulement en goûter dans les intervalles de son loisir, et ne s'y pas abandonner avec intempérance, car ce qui fait le capital et l'occupation

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sérieuse des hommes oisifs, ne doit être (ju'un amusement et un nioyen de nous délasser des fatigues inséparables de nos fonctions laborieuses. Ne sait-on pas que la vivacité d'une imagination brillante qui conçoit sans peine ce qu'on lui expose, s'égare et se prévient, surtout quand elle précipite son jugement , et qu'elle est accompagnée d'ignorance et de présomption? C'est en vain que l'on s'attache à pénétrer jusqu'aux moindres difficultés des controverses épineuses : ces recherches pénibles que rien n'arrête , ne fixe et ne contente , n'engendrent d'ordinaire que des doutes et de l'obscurité ; et pour peu qu'on ait dessein de se faire entendre et d'expliquer nettement la matière que l'on traite, soit de vive voix, soit par éciit, il ne laut pas pousser trop avant ses scrupules , ses réflexions et ses conjectures. Le déclamateur remarque que les propositions les plus claires , les plus sensibles, perdent une partie de leur évidence et de leur force , lorsqu'on entasse une foule d'arguments superflus pour les confirmer.

Ceux qui fouillent des carrières et des mines profondes, trouvent souvent àts abîmes et des eaux souterraines qui les engloutissent; et quand on perce des montagnes , quand on creuse de tous côtés pour trouver l'oiigine d'une source , elle change de cours , ou s'évanouit et se perd sans retour Qui oseroit , d'ailleurs , nous ne disons pas approuver l'imposture et le njrnsongc>

mais avoir de Tinciulgence pour les équivoques et les déguisements qui altèrent la vérité ? Aussi ne résiste-t-on point aux rayons de cette vive lumière ; tout flécnit à sa vue , et Vqn rend les arnies aussitôt qu'elle se montre à découvert. Cependant, elle se dérobe aux yeux les plus clairvoyants; elle est ici -bas environnée d'un nuage si épais,, qu'elle nous écliappe , lors même que nous la cberchons de bonne foi.

En effet, il n'est presque rien dans l'univers que la Providence étemelle n'ait abandonné à la dispute des liouimes. Les maximes en apparence les plus assurées reçoivent des exceptions et trouvent des censeurs qui les combattent ; la jurisprudence n'est pas uniforme dans tous les tribunaux ; les décrets du sénat participent de cette inégalité ; la discipline et les bienséances extérieures suivent les modes et changent tout-à-fait d'un siècle à un autre. Les ordonnances ellesmêmes ont leurs révolutions et leurs périodes; et, après avoir été quelque temps en vigueur, elles s'abolissent par un usage contraire. Combien de fois arrive-t-il que les lois ne se peuvent exécuter à la lettre sans un péril extrême , et qu'on est obligé d'en tempérer la dureté par des dispenses , par des interprétations gracieuses , et de prononcer contre le droit étroit en faveur de l'équité? C'est en ces occasions que vous avez besoin de vous servir des préceptes de la rhétorique. Ce qui contribue alors à la victoire n'est ni le

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nombre des citations, ni le texte du Gode et du Digeste, ni l'autorité des docteurs, ni le préjuge' des arrêts, ni le poids d'un raisonnement puissant et solide ; mais l'adresse d'un orateur qui , par un récit dont les circonstances paroissent vraisemblables , par une dissimulation prudente et par les dehors d'une ingénuité et d'une modestie apparentes , se concilie l'attention et la créance des juges et des auditeurs. Remarquez pourtant qu'il ne faut pas charger d'ornements toute sorte d'ouvrages. Outre qu'il n'appartient qu'aux maîtres de l'art de placer les ombres dans une juste proportion , et de donner du relief à leur peinture ; ces couleurs si bien disposées et mises dans leur jour avec tant d'industrie, et toutes les figures que l'éloquence emploie pour émouvoir ou calmer les passions, et pour couvrir le foible d'une cause , méritent des louanges et de l'approbation, encore que par là on ne trompe presque jamais des magistrats éclairés.

L'on peut ajouter que la pauvreté affreuse et les richesses immenses empêchent également que l'on n'avance dans le chemin de la gloire , et qu'on ne se rende recommandable par des actions illustres. L'une marche lentement, faute d'assistance ; mais elle nous fait sentir un aiguillon qui nous presse et nous sollicite sans c'esse au travail ; et c'est à elle qu'on est redevable du progrès des beaux-arts et d'ua grand nombre

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d'inventions utiles et curieuses. L'autre n'inspire que de la mollesse et de la vanité ; et au lieu de profiter des secours qu'elle offre pour acquérir de la science et de la vertu , on renonce aux fatigues d'une vie labo-rieuse , on se laisse corrompre par la flatterie , par les appâts de la volupté, et Ton se jette dans la débauche et dans le libertinage.

Les jeunes gens qui naissent dans l'abondance ont une extrême impatience de se revêtir de bonne heure de T éclat de la pourpre, et il est rare qu'ils entrent dans vos ordres pour en exercer les fonctions. De là vient qu'étant presque toujours à l'abri de ces écueils dangereux , vous avez la satisfaction d'être les seuls artisans de votre fortune. Si vous ne montez plus comme autrefois aux premières charges de la robe ; si votre condition est moins élevée , elle en est beaucoup plus sûre , et votre ambition n'ayant pour objet que de vous rendre habiles et intelligents, de vous concilier de Testime et l'emploi , vous n'avez pas besoin d'intrigue et de faveur pour parvenir au but qu'elle se propose. Les maisons bâties sur la cime des montagnes sont souvent renversées par l'impétuosité des vents ; l'air trop subtil dévore ses habitants ; le éditices que l'on place au bord des rivières cl dans le fond des vallées , doivent craindre les inondations : c'est là qu'il se forme des vapeurs grossières et terrestres qui nuisent a la santé : tandis qu'entre ces deux extrémités

on rencontre une heureuse situation où lé bruit du tonnerre , les orages et les tempêtes ne troublent pas fréquemment la sérénité des beaux jours.

Pour arriver à cette agréable tranquillité , il faut vaincre par la persévérance les difficultés qui se présentent d'abord, et qui seroient capables de nous rebuter ; il faut une activité qui ne se lasse point, parce qu'elle se repose par intervalle , et une diligence exempte d'inquiétude et de précipitation ; il faut encore se connoître soimême, n'avoir ni foiblesse ni emportement, ne pas courir après la pratique d'une manière servile , et éviter que la présomption et l'amourpropre ne nous engagent à nous charger d'un fardeau trop pesant, à entreprendre plus d'ouvrage que nous n'en pouvons achever.

Ne vous imaginez pas pourtant que la modération que nous vous proposons ait rien de bas ni de rampant ; c'est au contraire le caractère des âmes du premier ordre qui, lorsque leur naissance et leur mérite les élèvent au-dessus de nous d'une distance infinie, s'en rapprochent par leur bonté et par une communication familière qui , tempérant la splendeur dont elles sont environnées , ajoute une affection tendre , sincère , sans fard , aux soumissions respectueuses qu'on leur doit.

Tel a été le prince (i) incomparable dont

(i) liC grand Condé.

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toute la France a ressenti vivement la perte ; lui qui, dans une extrême jeunesse, se signala par mille exploits fameux , et s'est acquis une réputation qui passera jusqu'à la postérité la plus reculée. S'il a paru redoutable à la tête des armées ; si son courage intrépide , sa vigilance , sa pénétration et la vaste étendue de son génie , Favoient mis en parallèle avec les plus grands capitaines de l'antiquité ; s'il les a quelquefois surpassés , c'est que sa valeur ne dégénéroit point dans une témérité indiscrète. Toujours attentif à ce qui regardoit la subsistance , la marche et le campement de ses troupes , et à choisir des postes avantageux partout où il a commandé , il étoit mieux instruit de la situation du pays qu(; les géographes qui en dressent les cartes ; et, dans le fort de la mêlée , au milieu de cette noble ardeur dont il se sentoit animé, il conservoit tant de présence d'esprit , tant de discernement, qu'il n'a jamais manqué de profiter des conjonctures favorables à son parti et des fautes de ses ennemis. Outre les vertus militaires , ne possédoit-il pas encore d'autres talents d'un prix inestimable qui l'ont rendu recommandable à toutes les nations de la terre, même pendant ses égarements et ses disgrâces ? Qui pourroit exprimer les charmes de sa conversation , la variété infinie de ses connoissances ; sa modestie dans le récit de ses plus illustres actions , les manières agréables et insinuantes dont il rece-

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voit les personnes qui Tabordoient, son inclination à rendre de bons olHces et à donner des marques de son estime à tous ceux qu'il voyoit se distinguer dans leur emploi ? Ne peuton pas assurer qu'il n'a guère été moins admirable lorsque ses infirmités l'ont réduit à combattre contre la douleur , que quand les armes du Roi gagnoient des batailles sous ses auspices et sous sa conduite, dans les plaines de Rocroy, de Norlingue et de Lens ? Et son séjour de Chantilly, où, dans des heures de retraite, il a fait d'excellentes réflexions ; où le ciel a répandu sur lui l'abondance de ses lumières et de ses grâces; où, exempt d'inquiétude et de chagrin, il goûtoit les plaisirs innocents de la campagne, occupé du soin d'embellir ses jardins par des plants , des canaux , des fontaines et des cascades, ne doit-il pas faire une des plus belles parties de son histoire et de son éloge ?

Mais , s'il nous étoit permis de passer plus avant , quelle modération égale à celle de notre auguste monarque? Après tant de victoires et de conquêtes, tant de villes et de provinces soumises à son obéissance ; après avoir dissipé tant de ligues et de vains projets, terrassé l'orgueil de tant de puissances formidables, et porté la terreur de son nom jusque chez les nations barbares , qui pourroit résister à la force de son bras, au torrent impétueux de ses prospérités, si lui-même , par une prudence exquise, en don-

nant la paix à FEiirope , n'avoit fixe des bornes à son royaume ? Sans entrer clans le détail de tout ce qu'il a fait en faveur de la religion, ainsi que pour bannir Thérësie, n'a-t-il pas mêlé les bienfaits à la juste sévérité de ses éditsFSes résolutions fermes et inflexibles qui ne se démentent jamais , et qui surmontent tous les obtacles qu'on leur oppose, ne sont -elles pas accompagnées d'une extrême douceur lorsque le mal n'est pas incurable, lorsqu'on reconnoît et qu'on abandonne son erreur? Avec combien de vigueur ne maintient-il pas l'indépendance , les droits et les prééminences de sa couronne ! En même temps qu'il oppose un mur d'airain aux nouvelles opinions des docteurs et aux entreprises des officiers de la cour de Rome , il ne s'écarte point de la déférence et du respect que les Chrétiens doivent au Saint-Siège. Dans l'espérance de voir bientôt finir les disputes et les querelles qui empêchent qu'un grand nombre d'églises ne reçoivent les pasteurs qui leur sont destinés, n'a-t-il pas suspendu les mouvements de notre zèle et rejeté jusqu'ici les expédients et les remèdes proposés pour faire cesser, par les voies canoniques, un scandale si funeste et si dangereux? N'a-t-il pas en outre donné un exemple de modestie inconnu aux siècles passés , lorsqu'au retour de ses campagnes que tant d'autres succès merveilleux rendront à jamais mémorables , il a refusé les entrées solennelles, la pompe et les

honneurs d'un triomphe qu'il avoit si bien mc'rité? Sa sagesse profonde qui , du haut du trône où il est assis, fait mouvoir des ressorts cachés et répand ses influences au-dedans et au dehors jusqu'aux climats les plus éloignés de Tun et de l'autre hémisphère , n'ayant aujourd'hui d'autre objet que le salut, le repos et le soulagement de ses peuples, il s'est tellement acquis leur amour et leur vénération, qu^ils font des vœux continuels pour la conservation de sa personne sacrée ; que ses ordres trouvent partout une soumission volontaire , et qu'on cherche même avec empressement , les moyens de lui plaire et de prévenir ses intentions.

Si donc cette pensée est raisonnable, que la grandeur d'un roi ne se mesure pas tant par le nombre et l'étendue des provinces sujettes à sa domination, que par sa valeur, par sa clémence et par son équité ; le prince qui nous gouverne n'est-il pas la source, le protecteur et le premier mobile de la justice? Pour peu qu'on considère son intelligence sublime , et toutes les qualités héroïques qu'il possède au suprême degré, n'estce pas à lui que doit appartenir mieux qu'à au« cun autre de ceux qui ont jamais porté le sceptre , etle titre de Louis-le-Grand, et l'empire de l'uni-

vers ?

Que s'il étoit défendu chez les Perses de peindre le soleil parce que l'or, les ombres et les couleurs qui empruntent leur éclat de sa lumière

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en ternissent la splendeur lorsqu'elles veulent l'imiter, la majesté du souverain désire la même retenue; et notre voix s'affoiblissant tous les jours, nous ne saurions lui rendre un hommage plus respectueux que de continuer, tant que nos forces nous le pourront permettre , l'exercice de la charge qu'il nous a confiée , et de lui consacrer ainsi, dans l'action ou dans le repos, et nos paroles, et notre silence, et tous les moments de notre vie.

Pénétrés de ces sentimens , nous finissons par cette remarque : que la subordination de votre ministère ne diminue rien de sa dignité. Comme on vous laisse les maîtres de l'étendue de vos discours, ne les poussez pas dans une longueur ennuyeuse ; trouvez le moyen de les resserrer de telle sorte, que ni les juges ni vos adversaires n'aient point de nécessité ou de prétexte de vous interrompre. Abstenez-vous encore des invectives et des railleries piquantes ; elles sont presque toujours suivies de fâcheuses répliques. Ne prenez pas non plus pour des insultes, de justes reproches et des remontrances salutaires ; et quand la religion ne nous obligeroit pas d'étouffer les mouvements de haine et de vengeance qui naissent dans notre cœur, la morale seule nous enseigne que les disgrâces et les injures qu'un ressentiment injuste nous attire, ne sauroient flétrir notre réputation , car les traits qui ne nous blessent point, retombent sur ceux qui les ont

lancés .après tout, la colère et les menaces où lou s'expose dans la chaleur du combat, s'évanouissent bientôt; la prudence les évite et la modestie les dissimule ou les méprise.

Et quand tous aurez quitté la plaidoierie pour vous mettre au rang des consultants , abrégez la longueur des arbitrages, renoncez à toute sorte d'engagements et de préventions, pour vous revêtir du caractère de juges. Que les oracles que vous rendrez ne soient ni trompeurs, ni obscurs, ni équivoques. Avant que de donner vos avis, examinez avec beaucoup de loisir et d'attention, les doutes qu'on vous propose; ne soyez point opiniâtres dans vos sentiments ; ne résistez pas à la vérité , parce que d'abord vous l'avez méconnue ; et souvenez- vous de cette excellente instruction de l'apôtre qui nous assure qu'on n'est pas responsable des événements, et que, pourvu qu'on ait rempli tous ses devoirs, l'estime précieuse dont on doit être si jaloux , et la bonne odeur des actions vertueuses , se conservent également dans le salut et dans la perte de ceux dont on enlreprenoit la défense et la protection : Christi bonus odur sumus Deo , in lis gui sahifiunt^et in iis qui pereunt^S. Paul, ad Cor. II , cap. 2, V. i5).

Quant aux procureurs, ce n'est pas sans raison qu'on leur reproche d'embarrasser et d'obscurcir les procès par un nombre infini de requêtes et de procédures superflues, et par des volumes

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