PREMIER DISCOURS
Prononce à la Chambre de Justice établie en 1 66 1 , contre tous ceux qui avoient eu quelque part aux finances, et près de laquelle Denis Talon venoit d'être nommé procureur-général.
Messieurs,
Tout ce que Ton pourroit concevoir sur le sujet de la commission dont nous venons d'entendre la lecture, ne se sauroit jamais assez avantageusement exprimer pour rendre le respect et les actions de grâces que Ton doit à la sagesse, à la justice et à la bonté royale qui semble, en cette occasion, imiter la providence divine et obéir à la voix des hommes justes, pour user des termes de l'Ecriture ; mais il se peut j^comprendre en fort peu de paroles et dans une seule pensée de laquelle conviendront tous les cœurs et tous les esprits, puisque l'on n'oseroit désa-
Denis Talon. II. j
vouer que cet établissement que la plupart des gens de bien ont prévenu par des vœux anticipés , ne soit une des plus belles marques de l'amour, de la tendresse et de la passion que notre grand monarque a conçue pour l'innocence de son règne , pour le repos et le soulagement de ses peuples; une des plus riches montres que nous devions attendre de ce siècle de paix qui a commencé si heureusement et duquel, quoique l'on veuille dire, les fruits ne sauroient être plus avancés, la moisson plus ample, plus fertile et mieux cultivée, ni les espérances plus proches et plus certaines. Aussi nous considérons ces pensées ou plutôt ces ouvrages de réformation , comme les effets de cette ardeur sainte et généreuse que Dieu inspire tous les jours dans le cœur du Roi qui, n'ayant plus pour objet de son application le travail et l'état de la guerre, l'honneur et la satisfaction des victoires qui sont d'ordinaire les plus puissants aiguillons des âmes généreuses, n'a rien diminué de ses soins et de sa vigilance au milieu de ce calme profond qui endort les pilotes les mieux expérimentés, et leur fait tenir le gouvernail avec moins de contention que lorsqu'ils sont battus ou menacés de l'orage. Au contraire, ramassant tous les esprits qui se dissipoient au dehors^ il s'est dévoué pour le salut et la grandeur de son Etat, pour en remplir toutes les parties , pour en assurer la puissance sur des colonnes inébranlables, et en rétablir Fancienne structure,
la beauté naturelle, par le retranchement de ce qui s'y trouve d'impur et de superflu ; et de même que le père de la lumière , quand il parcourt sur notre horizon le chemin du ciel, acquiert, à mesure qu'il avance dans sa carrière et qu'il approche de son zénith, la force nécessaire pour dissiper les nuages qui pourroient nuire à la sérénité de l'air , à la fécondité de la terre ; dès l'heure qu'il a plu au Roi de prendre toutes les rênes du gouvernement, et que du haut de son trône, de cette élévation auguste dans laquelle ce qui est dépendant et tributaire de son empire, est aussi indispensablement soumis à sa vue, il a voulu regarder d'un œil favorable les biens et les maux, les nécessités et les remèdes. Il n'y a personne qui n'en ait conçu un heureux présage, qui n'ait auguré, sans consulter le vol des oiseaux, que Ton verroit bientôt changer la face de la campagne, et que Dieu, qui est le guide des bons princes, le chef et le principe de tous leurs conseils, couronneroit comme il faut en toutes rencontres par des succès éclatans et par de nouvelles prospérités , de si pieuses intentions, et une conduite si vertueuse.
En effet, toutes les lumières, toutes les facilités, toute l'autorité, toute Testime qu'il s'est acquise avant la révolution d'une année; tous les rayons de splendeur qui l'environnent, sont des épanchements d'une vertu infuse, surnaturelle; des dons du ciel qui se plaît à combler toutes
ses pensées et ses entreprises , et à convertir à la gloire du nom françois, les événements qui, selon les règles d'une prudence commune, pouvoient donner de la crainte et du trouble. Enfin , pour ne rien laisser d'imparfait, pour satisfaire pleinement nos espérances, nos désirs, et fixer l'incertitude de la fortune à son dernier période , il a voulu embellir, fortifier la couronne et la maison royale par la plus heureuse de toutes les fécondités.
Tant d'avantages signalés qui naissent dans leur temps et néanmoins tout-à-coup et en foule , pourroient passer pour autant de merveilles et de prodiges , s'ils n'étoient l'accomplissement de l'alliance et de la confédération que Dieu a faite avec les souverains , et la première des récompenses visibles qu'il promet à tous ceux qui ne se prosternent aux pieds des autels , qui n'offrent des vœuxque pourl'intérêtetle salut public, etpour obtenir ce que notre prince incomparable demande incessamment par des prières ferventes ; c'est-àdire une sagesse et une intelligence proportionnées aux emplois de la royauté, et la droiture des jugemens, pour en faire goûter les fruits à ses sujets , en donner l'exemple à ses enfants, et prouver que, pendant la durée de son règne et dans l'étendue de sadomlnation,on voit reluire, comme deux astres brillants, d'un côté la sainteté de la justice, et de l'autre l'abondance de la paix.
Tous ces biens sont éminemment renfermés,
Messieurs, dans la résolution qu'il a plu au Roi de prendre pour l'érection d'une Chambre de justice. Nous sommes assurés que ce projet et ce dessein ont précédé le traité et la conclusion de la paix; et sans être fort éclairés dans le secret du gouvernement, on sait que la dissipation des finances, le poids des impositions nouvelles, la dureté et la forme de l'exaction, et l'extrémité des surcharges dont les peuples étoient accablés, ont été les principales occasions de terminer la guerre ; et si l'exécution en a été différée , suspendue, c'est que les ouvrages importants ne peuvent être conduits à leur perfection qu'avec du temps et de la méditation, et qu'il y a bien de la différence entre bâtir sur des fondements solides, ou édifier sur du sable mouvant. Tandis que toutes les autres commissioris de cette nature n'en ont porté que l'apparence et le nom; que le crédit des financiers et de leurs patrons les ont fait aussitôt révoquer et convertir en des compositions, celle-ci sera sans doute un monument éternel,un exemple et une règle pour prévenir tous les désordres dont nous étions menacés à l'avenir, d'autant plus que pour purger, par la peine et le châtiment, les dérèglemens passés, nous apprenons, par l'histoire et par les registres, qu'il y en a eu quelques-unes dans les siècles précédents, dont la sévérité a pu imprimer quelque sorte de terreur et d'épouvante; mais il y a long-temps que le souvenir en est évanoui; et la modération
excessive que Ton a pratiquée depuis cent ans; cette modération que Ton peut qualifier de siècle d'impunité , n'a servi qu'à irriter l'avarice et l'avidité de ceux qui s'imaginent qu'il en est des fortunes comme des conquêtes : qu'elles acquièrent non-seulement de la sûreté, voire même du relief, de la noblesse et peut-être de l'innocence quand elles sont en état de se pouvoir racheter du péril par la grandeur et le partage du butin.
Les occurrences de la guerre et les nécessités de dépenses pressantes qui ne souffrent point de retardement, ayant forcé de recevoir toute sorte de secours , on s'étoit contenté de presser ces éponges , et de leur faire rendre une partie de la substance dont elles s'étoient enflées ; mais l'on n'est que trop informé que dans ces taxes générales, les plus misérables ont eu le premier rang , comme Galien disoit autrefois des tributs mal dispensés, et que la plupart de ceux cjui ont actuellement payé, ont été des officiers de finance, dépossédés de l'exercice de leurs charges, qui n'avoient commis ni pu commettre aucune malversation , et que les plus coupables ont été non-seulement exempts , mais qu'ils y ont notablement profité. Enfin ces contributions absorbées par des reiriises , ou par des traités à forfait de sommes médiocres, n'ont été que des prétextes et des aiguillons d'une convoitise nouvelle. Elle n'a rien épargné pour remplir plus abondamment urj^ petit vide qui s'étoit formé dans cet amas, eu
cette affluence de richesses dont les progrès sont violents et les accroissements monstrueux, autant que les voies et les principes en paroissent rampants, obscurs et honteux. Pour arrêter le cours de ce torrent impétueux, qui a corrompu les bonnes mœurs, confondu toutes les lois et la police du Royaume, énervé la discipline des compagnies par le luxe et la superfluité , et banni toutes les maximes d'honneur, de décence et d'austérité, pour opposer des digues à ce débordement capable de saper les fondements de la monarchie, et d'attirer quelques révolutions périlleuses, il a fallu attendre une saison paisible, selon l'avertissement du prophète , qui ne conseilloit pas au peuple de Dieu de combattre tant que l'air seroit agité par le moindre souffle de vent, et la réponse d'un empereur romain qui, se voyant pressé de faire punir ceux qui avoient injustement profité des deniers publics : cet ouvrage, disoit-il, désire des dieux justes et favorables , pour n'en pas demeurer à une simple tentative, surmonter les obstacles et les traverses qui sont inséparables des grandes entreprises, et il est malaisé , sans un travail pénible , de retirer de ces mauvais dispensateurs, de ces économes infidèles, ces trésors criminels si subitement assemblés, qui, sans compter des profusions, et les dépenses excessives étant comparées à leur patrimoine, à ce qui leur est échu par la succession de leurs ancêtres, seroient dans une rc-
publique bien policée, destémoinsirrëprocbables et une preuve suffisante pour leur condamnation; mais qui serviront tout au moins d'une présomption violente pour leur faire réparer une partie des brèches que l'Etat a souffertes par leurs déprédations. Et bien que cette restitution soit le plus légitime de tous les moyens d'amasser des richesses innocentes, le seul expédient pour avancer le soulagement des peuples, et faire que le Roi puisse exécuter pour le tout, ce qu'il a déjà commencé en partie, ce que Tun des meilleurs princes dont l'histoire nous ait conservé la mémoire, ne put consommer que dans l'intervalle de dix années, quoique l'anéantissement de ces fortunes mal acquises soit le plus agréable sacrifice que l'on puisse présenter à la justice divine , qui souffre avec indignation et met entre les abominations , l'insolence et la vanité de ces hommes élevés de la poussière et du sein de la terre, à cet esprit de superbe dans lequel se méconnoissant eux-mêmes, ils n'ont gardé aucune mesure , soit pour les acquisitions , pour les bâtiments, ni pour la table , soit pour le feu ou pour tout autre sorte de luxe et de dépenses; néanmoins les intentions du Roi qu'il nous a bien voulu témoigner et qui sont assez déclarées par ses lettres, sont des pensées bien plus hautes et plus généreuses. Comme il n'a garde de permettre que cette recherche soit une occasion de vexation . ni une couleur industrieusement era-
pruntée pour opprimer des personnes innocentes; aussi, quand ceux qui se trouveront convaincus, feroient des offres plus avantageuses qne ce qu'on pourroit espérer d'une inquisition diligente et d'une entière confiscation, il ne veut pas qu'il lui soit reproché que l'on mette désormais en commerce l'impunité, non plus que la licence de mal faire ; et nous osons dire que si ces vérités avoient besoin de quelque garantie , on n'en sauroit désirer une plus illustre que le choix, l'élite de cette assemblée, comparable à la dignité du sénat romain par le rare mérite et ]es qualités éminentes de ceux qui la composenl.
Leur réputation est non -seulement exempte d'ombre et de taches ; mais au-dessus de l'envie et des atteintes de la malignité : car tout le monde sait que le Roi ayant envisagé cette commission comme une affaire infiniment difficile, importante et délicate, a trié dans toutes les compagnies souveraines , des personnes capables , par leur suffisance , leur intégrité , leur désintéressement et leur fermeté, de s'acquitter avec succès d'un exemple si laborieux. La faveur, la brigue et l'affectation d'une course ambitieuse ont eu si peu d e part dans cette nomination, que la plupart l'ont ignorée jusqu'à la veille de l'établissement, et les autres ne l'ont acceptée que par obéissance.
Mais plus ce jugement est honorable et cette confiance avantager.se, plus elle nous soumet et
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nous engage à proportion à des obligations plus grandes : et si nous manquons au moindre de ces devoirs ; si par notre foiblesse et notre impatience, cette entreprise demeure sans effet, et se résout en fumée, l'approbation publique que nous en recevons aujourd'hui, se convertira dans une plainte et un murmure qui nous couvriront d'infamie et de confusion.
Les plus spéculatifs s'étoient persuadés que le crédit des gens d'affaires avoit poussé de si longues racines, qu'il étoit impossible de les ébranler, et que, soit par la protection des puissances supérieures , par les liaisons d'intérêt et d'amitié , soit par des alliances avec la robe, ils étoient de tous côtés impénétrables. De ces deux remparts , le premier est renversé , et le Roi déposant entre nos mains toute son autorité qu'il n'exerce jamais en personne dans la distribution des peines et les occasions de sévérité, croit avoir déchargé sa conscience et satisfait à tout ce que l'on peut attendre d'un prince juste et équitable , ennemi du vice et amateur de la vertu. Il ne reste donc plus qu'à vaincre le second obstacle, c'est-à-dire à se défendre de Timportunité de ses reproches, des sollicitations pressantes de ses amis, à se garantir des tentations d'une fausse générosité et des mouvements d'une compassion injuste , délicate , qui se laisse souvent entamer sur le moindre incident, par indulgence ou par facilité , sans faire réflexion qu'il n'y a point de grâce,
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pour légère qu'elle paroisse , dont la conséquence ne soit dangereuse et le préjudice infini. Et comme il ne se sauroit feindre d'adresses , de subterfuges, d'évasions et de déguisements que ceux qui se sentent coupables ne mettent en pratique; comme ils inventent même de nouveaux stratagèmes et des expédients imprévus pour obscurcir la vérité, pour s'échapper au milieu des ombres et des ténèbres, il faut des lumières vives, épurées, et un esprit de perspicacité et de discernement pour percer ces nuages , démêler tant d'involutions et de nœuds compliqués, et surtout une vigilance infatigable, une sollicitude religieuse pour ne perdre aucun de ces moments critiques d'instruction, d'ordinaire si précieux, et ne pas laisser évanouir les preuves et détourner les témoins par la longueur et le retardement.
Mais il seroit, Messieurs, superflu et peut-être indécent de vous exhorter, en général ou en particulier, à des offices dont les habitudes vous sont si familières, les inclinations si naturelles et d'ailleurs confirmées par l'usage continu, qui semble en avoir rendu l'exercice nécessaire. Que si ces mouvements étoient assoupis, rien ne les pourroit mieux exciter, ni rallumer plus puissamment dans nos cœurs, que l'ardeur et le zèle de la justice; que la présence de son chef, plus illustre par ses vertus héroïques , par son courage, par sa modération et par celle intelligence con-
sommée, cette vivacité clairvoyante qui ne se trompe jamais et qui pénétre sans peine le fond , le secret , les détours , les replis et les raisons décisives des affaires les plus embarrassées , que par son élévation et par Téclat de sa dignité. Et comme nous ne pouvons douter que l'assistance de celui qui tient la première place, et préside avec tant de gloire et de réputation dans les conseils du Roi, ne rende cette ouverture et cette action de cérémonie plus auguste, il y a lieu d'espérer que ses influences favorables qui ne seront pas tout-à-fait passagères , produiront des effets et une chaleur proportionnés à la vertu motrice dont ils sont émanés ; nous en attendons le concours dans les occasions les plus importantes. De sorte que s'il nous reste de la défiance , c'est notre incapacité , c'est notre foiblesse qui nous fait craindre de ne pouvoir répondre ni à l'expectation publique , ni à l'honneur que nous recevons d'être les promoteurs de cette sainte réformation. Mais la même puissance qui nous rappelle au ministère , nous communiquera des forces et de la vigueur pour attaquer et combattre indistinctement et sans complaisance, tous ceux qui se trouveront prévenus de malversation , pour venger tant de millions d'âmes innocentes qui ont été la proie de ces monstres d'iniquité, exécuter avec autant de respect que de fidélité les ordres du Roi notre ïTiaître , et obéir sans réserve aux volontés, aux
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commandements d'un prince qui n'a pour but et pour objet, dans toutes ses résolutions, que la justice, la vérité, et qui ne conçoit point d'autres passions que celles qui sont inséparables de la vertu.
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