‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 11 sur 105 · LE DAMNÉ · texte numérisé non relu

LE DAMNÉ

Pas de secours, pas de soulagement pour moi ! C'est en vain que tu me présentes des coupes et des mets; tout ce que lu me donnes, les oiseaux de proie s'en emparent. Non, ce n'est pas pour moi qu'est la fête des Aïeux! C'est ainsi que je dois souffrir de siècle en siècle, ô justes châtiments du ciel ! car celui qui n'a pas été homme une seule fois dans sa vie ne saurait être assisté par des hommes,

CHOEUR

C'est ainsi que lu dois souffrir de siècle en siècle, ô justes châtiments du ciel! car celui qui n'a pas été homme une seule fois dans sa vie ne saurait être assisté par des hommes.

LE MAGE

Puisque rien ne peut te secourir, va-t'en, âme pénitente. Et si tu n'écoutes pas la prière, au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit , vois-tu la croix sainte? Tu ne veux ni manger ni boire : laisse-moi donc en paix. Va- t'en, va-t'en !

CHOEUR

Et si tu n'écoutes pas la prière, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, vois-tu la croix sainte? Tu ne veux ni manger ni boire : laisse-nous donc en paix. Va-t'en, va-l'en! (Le damné disparaît.)

* LE MAGE

Maintenant, amis, enfliez celte couronne à Pexlrémilé de ma canne. Je fais flamber l'herbe magique: monte, fumée \ monte, lumière!

CHOEUR

Tout est morne, il fait noir! qu'allons-nous voir, qu'allons-nous voir ?

„• LE MAGE

Vous, maintenant, vagues esprits qui, sur cette vallée orageuse et sombre, avez passé parmi les hommes, mais loin de la souillure des hommes, qui n'avez vécu ni pour eux ni pour le monde, semblables à celle verveine et à ces bruyères ne produisant ni

fleurs ni fruits l'oiseau n'ose s'en nourrir , et

l'homme dédaigne de s'en parer; mais, tressées en couronnes odorantes , on les attache bien haut sur les

parois du temple aussi orgueilleux qu'elles furent

vos seins el vos regards, ô filles de la terre!

O vous dont les ailes virginales n'ont pas encore passé la porte des cieux, par cet encens et par cette lumière, nous vous conjurons : paraissez!

CHOEUR

Parlez, que vous faut-il? Avez-vous faim? avezvous soif

LE MAGE

Que vois-je! Est-ce la sainte Vierge elle-même ou bien une angélique figure ? Comme l'arc-en-ciel qui s'abaisse en courbe légère du sein des nuages pour aspirer l'eau de la plaine % ainsi brille dans la chapelle celle douce apparition. Une robe blanche flotte jusqu'à ses pieds, sa chevelure joue avec le3 zéphyrs j un

sourire colore son visage , mais ses yeux sont baignés de pleurs.

LE MAGE ET LE VIEILLARD

Une robe blanche flotte jusqu'à ses pieds, sa chevelure joue avec les zéphyrs; un sourire colore son visage, mais ses yeux sont baignés de pleurs.

LE MAGE

Sa tête est couronnée de roses*, un rameau vert s'agite dans sa main; devant elle bondit un agneau, au-dessus d'elle voltige un papillon. Elle appelle sans cesse : « Ici , ici, mon petit agneau! » mais l'agneau s'enfiiit à son approche. Elle poursuit le papillon avec son rameau -, déjà sa main le saisit ; hélas ! le papillon s'envole toujours.

LA JEUNE FILLE, chantant.

Je suis Lucette la rieuse : Ma vie en ces lieux s'écoula Paissant mes moulons ; toute heureuse, Je dansais , je chantais , joyeuse , La , la', la !

Thomas m'offrit deux tourterelles Pour un baiser qu'il me vola ; Mais je disais, voyant leurs ailes :

Si je pouvais voler comme elles!

La, la, la!

Pour moi Stas quitta sa chaumière , Joseph à mes yeux s'immola y

• Kratny, dans le langage de l'auteur, veut dire rougo, rose ou joli ; une couronne rose laisse aisément supposer une couronne de roses.

* • Mnis de Joseph 10 et de son fi*ère 1 Je me riais , sauvage et fière. - ;

La, la, la!

Récit.

Oui, c'est moi qui étais Lucelte. Mon nom est bien connu dans ce village. Quoique jolie, je ne voulais pas me marier; et, ayant ainsi passé dans les plaisir» mon dix-neuvième printemps, je mourus sans connaître la souffrance ni le vrai bonheur. Je vivais parmi les hommes, mais en étrangère : jamais ma pensée trop allière ne descendit sur la plage terrestre ; tantôt elle poursuivait un zéphyr, une mouche dorée, une couronne de fleurs, mais jamais un amant. Je me plaisais à écouler les chansons et la flûte des bergers. Souvent, lorsque j'étais seule dans la prairie, je courais vers les troupeaux des pasteurs, qui célébraient mes attraits -, mais je n'en aimais aucun. Voilà pourquoi, après ma mort, je ne sais ce qui se passe en moi : je brûle d'une flamme inconnue-, tout en jouant au gré de mon caprice, je vole où vole le zéphyr; rien ne m'attriste, rien ne me fait mal, et je crée merveilles sur merveilles. Des rayons de Parc-en-ciel je lisse mes écharpes; des larmes diaphanes du matin je forme des papillons, des colombes. Toutefois je ne sais quel ennui me poursuit et m'oppresse : j'attends quelqu'un au moindre murmure, hélas! et je suis toujours seule. Je souffre de me voir sans cesse emportée par la brise comme une plume légère. J'ignore si je suis de ce monde ou de l'autre. Si je veux toucher un objet, aussitôt le vent m'en éloigne; il me pousse en

haut, en bas, de côté... C'est ainsi que, flottant sur une vague éternellement agitée, je ne puis me poser sur la terre, et je voudrais en vain m 'élancer vers les cieux.

CHOEUR

C'est ainsi que, flottant sur une vague éternellement agitée , tu ne peux te poser sur la terre, et tit voudrais en vain t'élancer vers les cieux.

LE MAGE

Que te faut-il, âme vierge, pour arriver au ciel? Vcux-lu des chants pieux ou quelque douce friandise? Voici des beignets, du lait, des gâteaux } ymci des fleurs et des fraises. Que te faut-il, âme vierge, pour arriver au ciel ?

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