‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 3 sur 105 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

LE SPECTRE »

Son cœur a cessé de battre, son sein est déjà glacé, sa bouche est close et ses yeux éteints ^ il est encore au monde, mais le monde n'est plus à lui. Quel est cet homme ? Un mort.

Voyez : le génie de l'espérance le rend à la lumière, Tétoile du souvenir lui prête ses rayons. Le mort

revient aux lieux de sa jeunesse chercher les traces évanouies d'une amante.

Son sein palpite de nouveau , mais son haleine est glacée ; sa bouche et ses yeux sont largement ouverts. Il est encore au monde, mais le monde n'est plus à lui. Quel est ce mort ? Un spectre.

Ceux qui demeurent plus près du cimetière savent que le spectre s'éveille tous les ans; qu'au jour des Morts , il soulève la pierre du tombeau et s'en va" parmi les vivants.

Et lorsque le glas funèbre annonce la quatrième semaine, les forces l'abandonnent; la poitrine en

sang, comme si l'on venait de la meurtrir, il se recouche dans sa tombe.

Il court des bruits étranges sur le nocturne exilé. Ceux qui ont assisté à ses funérailles vivent encore : on dit qu'il est mort jeune et de 8a propre main.

A présent il est sans doute en proie aux supplices qui n'ont pas de terme, car, gémissant, il exhale des flammes. Un vieux sacristain l'a vu, et, l'autre jour, voici ce qu'il dit avoir entendu*

Il dit que le spectre, à peine sorti du cercueil, a tourné son œil hagard vers l'astre du matin, et, tordant ses bras, a proféré d'une voix sépulcrale la plainte suivante :

«Ame réprouvée, pourquoi viens-tu rallumer la flamme de la vie au sein glacé d'un cadavre enfoui dans la terre? Je ne te voyais plus, odieuse lumière, et tu viens encore m'apparaîlrc!

« O châtiment terrible et trop mérité! La voir de nouveau, la reconnaître! et l'abandonner! ce que j'ai souffert, le souffrir tous les ans! et mourir, comme je suis mort!

« Afin que je puisse le retrouver après une si longue absence, il me faut errer dans la foule. Peu m'importe comment je serai accueilli, car, vivant, j'ai connu toutes les souffrances.

« Quand tu me regardais, je devais, comme un criminel , détourner les yeux -, chaque jour j'entendais ta voix , et chaque jour je devais me taire comme le bois muet du cercueil.

« Alors mes jeunes amis se riaient de moi : ma tristesse, ils l'appelaient folie, exaltation; les plus

LA VEILLÉE DES MORTS. t

Agés me quittaient en haussant les épaules ou myobsédant de leurs sages avis4.

« Conseillers et rieurs m'étaient également indifférents; et pourtant moi-même, aussi peu charitable que les autres, je me serais scandalisé d'une excessive ardeur et moqué d'un amoureux martyre.

« Un d'entre vous s'imagina qu'en t'adorant j'offensais son orgueil héréditaire; toutefois il dut céder à la courtoisie, à la nécessité : il feignit de ne pas me comprendre5.

« Mais, fier de l'avoir pénétré, sans ôtre interrogé, et bien que sachant me taire, je parlais librement; et lorsqu'il répondait, je feignais aussi de ne pas le comprendre.

« Mais on ne pouvait me pardonner mon crime : à peine pouvait-on retenir l'outrage prêt à s'échapper, attirer le sourire sur des traits allumés par la colère, tandis que les yeux portaient l'expression d'une pitié mal dissimulée.

« A lui seul je n'ai jamais pardonné. Néanmoins jamais une plainte n'a déshonoré mes lèvres; jamais elles n'ont daigné jeter une parole de mépris lorsque je lui répondais aussi par un sourire.

« Tout cela je vais l'éprouver aujourd'hui si du sein des ombres je dévoile mes traits sauvages à ce monde étranger : les uns me poursuivront de leurs exorcismes, les autres me fuiront épouvantés.

« Tel me froissera de son risible orgueil ; tel autre m'accablera de ses condoléances ; tel autre me saluera, le sarcasme dans les yeux. Ne m'adressant qu'à une

seule, pourquoi dois-je étonner ou blesser tant de

monde?

« Arrive que pourra, ma route est tracée : sourire pour sourire et mépris pour mépris. Pourvu que toi seule, ô mon amante, comme au jour d'autrefois, tu daignes m'accueillir!

« Un coup d'œil, une parole! et pardonne si j'ose encore revenir à toi, fanlôme du passé, si j'ose troubler pour une heure le bonheur d'à présent.

« Tes yeux, accoutumés au soleil des vivants, verront peut-être sans crainte une tôle de mort; peutêtre daigneras-tu jusqu'au bout écouter la voix du tombeau ;

« Et suivre sur les plages d'autrefois des pensées 4 vagabondes, semblables à la liane rampante qui promène ses festons prinlaniers sur des monceaux de ruines. »

Page 1