LES MARTYRS. 45 SOBOLEWSKI
Jegota, le bienvenu ! et loi donc aussi, mon cher!
JEGOTA
Ma cellule a trois pieds, et vous êtes tant!
FREIEND.
Eh bien , allons plutôt dans la cellule de Konrad : elle est la plus éloignée et adossée à l'église ; on a beau crier et chanter, on ne risque pas d'être entendu. Aujourd'hui, j'ai l'intention de donner un libre cours à ma voix \ en ville on pensera que ce sont chants d'église : c'est demain Noël. Eh! camarades, j'ai aussi quelques bouteilles.
JACQUES
A l'insu du caporal?
FREIEND.
Le caporal est honnête homme et profitera des bouteilles. En outre, c'est un Polonais, un ancien légionnaire, que le tzar a forcé de se transformer en Moscovite. Le caporal, d'ailleurs, est bon catholique et permet aux détenus de passer ensemble la Yigile de Noël.
JACQUES
Si on l'apprenait, cela ne se passerait pas impunément !
Ils entrent dans la cellule de Konrad, y font du feu et allument les chandelles. — La cellule, comme dans le prologue.
L'ABBÉ LWOWICZ
Et comment as-tu fait, mon cher Jegola, pour être des nôtres ? Depuis quand ?
JEGOTA
Aujourd'hui même on m'a enlevé à ma maison , à mes champs.
4* «S AlBUX.
L'ABBÉ LW0W1CZ.
Tu étais donc agronome ?
JEGOTA
Et quel agronome encore ! Si tu avais seulement vu mes bœuf» et mes mérinos ! Moi , qui auparavant savais à peine distinguer l'avoine de la paille , j'ai la réputation du meilleur agronome de la Lilhuanic.
JACQUES
On s'est emparé de toi , inopinément ?
JEGOTA
Depuis longtemps j'entendais parler d'enquêtes criminelles à Wilna. Ma maison est située près de la grande route: nous voyions des kibilka* voler au galop , et chaque nuit le cor sinistre du postillon nous remplissait de terreur. Plus d'une fois , le soir, quand nous nous mettions à table et qu'en plaisantant l'un des convives faisait sonner le manche du couteau contre un verre, les femmes tremblaient et les vieillards pâlissaient, croyant entendre la clochette du feld-jâger ,8. Lorsqu'on m'a enlevé, j'ignorais qui Ton cherchait et pour quel délit -, car jusqu'à présent je ji'ai été d'aucune conspiration. Je suppose que le gouvernement a imaginé ces enquêtes dans un but sordide, et que nos détenus, après avoir donné force argent, s'en retourneront paisiblement chez eux.
THOMAS ZAN ■•
Tel est votre espoir ?
* Epèce de cercueil à quatre roues, disposé de telle sorte que le voyageur étant assis dessus ne voit ni le pays qu'il abandonne ni celui qui va lui servir de tombeau.
LES MARTYRS. 4t JEGOTA.
On ne nous enverra pourtant pas en Sibérie innocents et ne devant rien 6 personne. Et quels crimes inventeront-ils ou trouveront-ils en nous? Vous vous taisez? Expliquez-moi donc ce qui se passe ici. De quoi sommes-nous inculpés? quels sont les chefs d'accusation ?
THOMAS ZAN
Les voilà : c'est que Novosiitzoff 20 est venu ici de Varsovie. Tu connais sans doute le caractère de monsieur le sénateur; tu sais aussi qu'il était en disgrâce près de l'empereur, qu'il avait dissipé en orgies le fruit de ses premières rapines, perdu tout crédit près des marchands, et qu'enfin il était aux abois. Ne pouvant, malgré tous ses efforts cl tous ses soins, découvrir de conspiration en Pologne, il a résolu de venir exploiter un pays vierge, la Lilhuanie, et c'est ici qu'il s'est transporté avec tout son état-majOr d'espions. Mais afin de piller impunément la Lithuanie et de rentrer en grâce près de l'autocrate, il lui faut découvrir de grands crimes dans nos associations et sacrifier au tzar de nouvelles et nombreuses victimes.
JEGOTA
Mais nous saurons nous défendre, nous disculper.
THOMAS ZAN
Se défendre ne servirait à rien : les enquêtes et les jugements s'opèrent en secret; on ne nous dira même pas la cause de notre mise en accusation. Notre accusateur est notre juge , il veut à toute force notre condamnation ; nous ne l'éviterons pas. Il nous reste encore un moyen déplorable, mais unique. Nous sa-
crifierons quelques-uns de nous en expiation à nos bourreaux, et ceux-là prendront sur eux les crimes de nous tous. Tétais à la tête de votre association : je crois de mon devoir de souffrir pour vous, mes amis. Choisissez encore parmi vous quelques-uns de nos frères, ceux qui sont orphelins, plus âgés, non mariés, dont le sacrifice, en délivrant nos frères plus jeunes et plus utiles, fera saigner moins de cœurs en Lilhuanie.
JEGOTA
Les choses en sont donc venues à ce point?
JACQUES
Voyez comme Jegota s'est attristé! Il ignorait qu'il avait peut-être quitté sa maison à tout jamais.
FREIEND.
Jacques a laissé sa femme dans les douleurs de renfanlemenl , et cependant il ne pleure pas.
FÉLIX KOLAKOWSKI
Pourquoi pleurcrail-il ?... Qu'il rende plutôt gloire à Dieu! Si elle met au monde un fils, je prédirai son avenir. Donne-moi la main : j'ai quelque talent en chiromancie et je le dévoilerai l'avenir de ton enfant. (Il regarde sa main.) S'il est honnête homme, sous le gouvernement moscovite , il fera infailliblement connaissance avec les juges et le kibitka. Qui sait, peut-être nous trouvera-t-il encore tous ici. J'aime les fils : ils sont nos futurs compagnons.
JEGOTA
Êtes- vous ici depuis longtemps?
FREIEND.
Comment savoir la date ? Nous n'avons pas d'aîmanach et personne ne nous écrit. Le plus difficile est de savoir quand nous en sortirons.
LES MARTYRS. 49 SUZIN".
J'ai à ma fenêlre une paire de rideaux en sapin , impossible de distinguer le malin du soir.
FREIEND.
Demandez-le plulôt à Thomas , le patriarche de nos misères , le plus criminel à leurs yeux *. Il a été aussi le premier saisi-, il nous a tous devancés dans celle prison, el il sera le dernier à en sortir. Il nous connaît tous , il sait d'où, comment et quand chacun de nous est arrivé.
SUZIN.
C'est donc là M. Thomas ? Je ne l'aurais jamais reconnu. Donnez-moi votre main. Vous ne m'avez pas remarqué dans le temps où votre amitié élait précieuse et où de nombreux et intimes amis vous entouraient , vous ne m'avez pas aperçu dans la foule; mais , moi , je vous connaissais, et vos efforts et vos souffrances pour nous sauver ne m'ont pas échappé. De ce moment , je me ferai gloire de nos relations, et près de rendre le dernier soupir, je dirai : « J'ai pleuré avec Thomas! »
FREIEND.
Mais, au nom de Dieu, h quoi bon ces larmes et ces soupirs! Ne savez-vous donc pas que Thomas, étant libre, avait inscrit sur son front en grandes lettres le mot prison. Aujourd'hui, dans un cachot, il se retrouve chez lui , il vit dans son élément ; il élait sur celte terre comme un champignon, un cryptogame
• Littéralement : le plus fort brochet; il est aussi tombé le premier dans la nasse.
que les rayons du soleil flétrissent et dessèchent; et tandis que nous autres, tournesols humains, nous pâlissons, nous nous étiolons, lui, se développe, fleurit et prospère. Mais aussi, M. Thomas a dû subir une cure à la mode, une cure qui fait du bruit , la cure de la faim .
JEGOTA, à Thomas.
On tous fait donc mourir d'inanition ?
FREÏEND.
On lui donne bien quelques aliments-, mats si tu les voyais! L'aspect en est vraiment curieux, et il suffît d'en infecter les cellules pour empoisonner tous les rais et les grillons.
JEGOTA
Et comment pouviez-vous y toucher ?