THOMAS
J'aimerais mieux être sous terre, endurer la faim , les maladies, le knout et qui plus est l'interrogatoire, que de vous avoir pour voisins dans une prison, fûtelle môme moins dure que celle-ci. Les brigands! ils veulent tous nous enterrer dans une môme tombe!
FREIEND.
Comment! c'est vous qui nous pleurez? Nous sommes vraiment dignes de regrets, moi surtout! Je vous le demande , de quelle utilité est ma vie ? En temps de guerre , passe encore : j'ai quelque talent pour batailler, et j'exterminerais plus d'un cosaque j
* C'est ainsi que Ton nomme les habitants de ces vastes marais que forment les sources de la Prypeta, aux environs de Pinsk.
52 LES AIEIX.
mais durant la paix , que me servirait de vivre un siècle entier en donnant les Russes à tous les diables? Je mourrai, et lout *era dit. Libre, ma vie s'écoulerait inaperçue comme la poudre ou le vin de médiocre qualité. Aujourd'hui que le vin est sous le bouchon et la poudre sous les étoupes , détenu , j'ai la valeur d'une bouteille ou d'une cartouche; oui, libre, je m'évaporerais comme le vin d'un broc percé, je brûlerais sans bruit comme la poudre sur un bassinet ouvert. Mais si l'on m'entraîne chargé de fers en Sibérie, nos frères, les Lithuaniens, diront en me voyant passer : « Voilà un noble sang ! voilà notre jeunesse qui périt! Attends, brigand d'autocrate! attends, Moscovite! » Un homme comme moi, Thomas, se laisserait pendre pour que ta vie se prolongeât d'un seul instant. Un homme comme moi ne sert sa patrie que par sa mort; je mourrais dix fois pour que tu ressuscitasses une seule, toi ou Konrad, le sombre poôle qui nous prédit l'avenir, comme un Zingaro. (a Konrad.) Je le crois, puisque Thomas nous le dit, que tu es un grand poëte. Je t'aime, toi; tu ressembles aussi à une bouteille: comme elle tu répands tes chants, tu exhales le sentiment, l'enthousiasme; nous buvons, nous aspirons nous autres, et toi tu décrois, lu te dessèches. (Il prend la main de Konrad en essuyant ses larmes. — A Thomas et à Konrad.) Vous
savez que je vous aime ; mais on peut s'aimer sans pleurer. Ainsi, mes frères, séchez vos larmes; car, si une fois je m'attendris et me mets à larmoyer, j'éteindrai le feu et ne ferai pas le thé.
(II prépare le thé. — Un moment de silence.)
L'ABBÉ LWOWICZ, en montrant Jegota.
En vérité, nous faisons triste accueil à notre nouvel hôte. Il est de mauvais augure, en Lithuanie, de pleurer un jour de bien-venue88. Ne sommes-nous pas assez taciturnes le jour ? Ah ! quel long silence î
JACQUES
Quelles nouvelles de la ville ?
TOUS
Voyons les nouvelles !
l'abbé LWOWICZ.
Aucune.
ADOLPHE
Jean a subi aujourd'hui un interrogatoire : il a passé une heure en ville; mais il est triste et silencieux. Il a l'air de n'être pas en train de parler.