UN ENFANT
Ha, ha. ha! bon père! que lui manque-t-il donc? Il court çà et là et ne dit rien qui vaille. Quel étrange costume!
Enfants ! tel qui rit vendredi, dimanche pleurera! Ne vous moquez pas de cet homme : il est bien malheureux! il est bien malade!
LES ENFANTS
Malade! il a pourtant si bonne mine !
En apparence -, mais il a de profondes blessures au cœur.
LE PÈLERIN, traînant après lui une branche de sapin.
Viens ici, frère! viens viens! t
LE PRÊTRE, bas aux enfants.
Il a l'esprit troublé.
LE PÈLERIN
Arrive, l'ami ! N'aie pas peur du bon prêtre.
LES ENFANTS
Père, regarde-le donc! Que porte-t-il dans la main! On dirait un bandit, avec sa grosse branche de sapin !
LE PÈLERIN, à l'abbé, lui montrant la branche.
Le pèlerin n'a qu'à chercher un ami dans le bois! Peut-être sa tournure te paraît un peu étrange?
De qui parles- lu?
LE PRESBYTÈRE. 18t LE PÈLERIN. '
De mon ami.
Comment , de ce bâton ?
LE PÈLERIN
Il est un peu rustaud, comme je te l'avais dit, élevé dans le bois ! Salue donc monsieur !
(Il lève la branche.)
LES ENFANTS
Que fais-tu? que fais-tu? Assassin! Ya-t'cn, loi, assassin ! Ne nous lue pas noire père !
LE PÈLERIN
Oh ! oui, mes enfanls, c'est un grand assassin!... Mais il n'assassine que lui-môme !
Sois sage, mon ami. A quoi bon ce sapin?
LE PÈLERIN
Sapin!... Et l'on dit ce prôlre un savant! Oh! cette lête!... Examine-le de plus près-, reconnais un rameau de cyprès! C'est le gage de noire séparation, l'emblème de mon sorl! (il prend des livres.) Ouvre Un bouquin et relis les histoires des siècles écoulés. Il y avait chez les Grecs deux arbres consacrés; un amant payé de retour couronnait de myrte sa tôle fortunée... (Après une pause.) Cueillie de sa main, celle branche de cyprès me rappelle son dernier adieu ! Je la pris, je la gardai : insensible, elle m'esl resiée fidèle, meilleure en cela que les hommes, prétendus sensibles. Mes pleurs ne la font pas rire, et mes plainles ne l'importunent pas. De lanl d'amis volages, seule et
m LES aïeux.
constante amie , elle possède tous les secrels de mon cœur. Si tu veux en apprendre davantage sur mon compte, interroge-la ; je le laisserai seul avec elle : on le dira le reste, (a la brauche.) Dis-lui depuis quand je déplore ma perte. Ce devait être il y a bien longtemps J il y a fie longues années! Je frçe rappelle
quand j'ai reçu le cyprès de sa main ; ce n'étajt qu'une petite feuille, la, de celle grandeur; je l'ai portée au loin, je l'ai plantée sur le sable, et je l'ai baignée d'un torrent de larmes. Vois quelle branche en est éclose! comme elle est haute et touffue! Quand je succombai à ma dernière douleur, ne voulant pas regarder un ciel irrité, j'ombrageai ma tombe de ses tresses funèbres. (Avec un doux sourire.) Ah! telle était aussi la couleur de ses cheveux! Tu le désires? je veux te les montrer. (Il cherche et les arrache de son sein.) Je ne puis détacher celle chaîne. (Avec un nouvel effort.)
C'est une chaîne bien douce les cheveux d'une
yicrgp !... Mais aussitôt que je la posai sur mon sein, comme une hpire ardente elle se colla sur mon cœur$
elle creuse ma poitrine, elle plonge dans la chair!
Elle jt)P pénètre, et bientôt elle va m'élouffer!
Ma dPpJeur esj immense, moins grande que mes «fîmes!
* Calme-toi ! voici des paroles de paix et de consolation. Mon enfant! quels que soient tes péchés dans ce monde, Pieu le tiendra compte de les souffrances, dans l'autre!
LE PÈLERIN
Mes péchés! et quels sont-ils, je vous prie! Un
innocent amour est-il punissable par d'éternels châ*timcnls ? Lfe tliêniè fiieu qui fcréa la beauté créa aussi l'amour! C'fcst lui qui réunit deux âmes par la chaîne d'une éternelle sympathie. Ayant qu'il les ëût tirées de là source de lumière, *}u'il les eût pétries et revêtues de ce Jimon périssable , il les aVaii potit jamais destinées l'une à l'autre. A présent, lorsque la main ennemie des hommes nous sépare, cette chaîne s'étend, mais elle ne se brise pas! Nos âmes, cédant à cet obstacle qui les désunit, bien que jamais në pouvant se confondre, parcourent cependant le même orbite, assujetties à un mêmé foyer!
Ce que Dieu a joint, les hommes ne sauraient le disjoindrë. Petit-être vos peines auront-elles une hethreuse issue.
LE PÊLÈRIN.
• Là-haut dii moins ! Libre de sa dépouille mortelle, l'âme Va se réunir à l'âme! MaiS ici nous avoris èûsévdi toutes nos espérances; ici, je l'ai quittée à jamais ! (Après une pause.)
L'image de cette séparation est toujours là, devant ma pensée! Je m'en souviens, l'automne s'avançait...
le soir était morne et froid ; demain j'allais partir
J'errais au hasard à travers le jardin 85. Dans la réflexion, dans la prière, je cherchais le courage dont j'armerais mon cœur, trop facile à émouyoir, contre la dernière atteinte de son regard. Je marchais dans les buissons sans savoir où porter mes pas. La nuit était magnifique! Je m'en souviens, comme d'aujoiird'hui! Il avait plu quelques heures auparavant : la
184 i LES AÏEUX.
terre scintillait de gouttes de rosée, une brume opaque inondait le vallon comme d'un océan de neige. D'une part, un épais nuage descendait en avalanche; de l'autre, la lune montrait sa face pâlissante; les étoiles, après leur course de la nuit, replongeaient
dans le ciel. Je regardai le ciel Au-dessus de ma
tête brillait l'étoile du matin oh! je la connais
bien , et depuis je la revois chaque jour ! Je regardai à mes pieds Sous la charmille, là, auprès du
pavillon, soudain je l'aperçus! Blanche parmi les arbres ténébreux, elle était immobile, comme un blanc cénotaphe!... Puis elle se mit à courir, légère
comme les brises, les yeux fixés sur la terre Elle
ne daigna pas me regarder! Ses joues étaient blêmes. Je m'inclinai, je la regardai, je surpris une larme dans ses yeux. Demain, m'écriai-je, je pars demain! « Adieu! dit-elle doucement (à peine l'ai-je entendue), oubliez-moi! » Mot, t'oublier? et comment!... Ordonne à ton ombre de descendre sous terre et de cesser de te poursuivre. Que c'est aisé à dire : « Oubliez-moi ! »
(Il chante )
Oubliez-moi î plus de tristesse 84 :
Un époux a reçu ma foi.
Je garde à jamais (Parlé.) votre souvenance
(Il chante.)
Mais je ne puis être à loi !
Ma souvenance, seulement? Demain! et je pars
demain! Je saisis ses deux mains et les posai sur
moncçeur.
LE PRESBYTÈRE. * 185 (Il chante.) Elle était belle comme un ange * Au sein radieux, au front pur; Son regard semblait un mélange ^ De candeur, de flamme et d'azur.
Son baiser extase infinie !
C'est un vrai nectar, c'est du feu!
De deux luths la double harmonie Montant de concert près de Dieu !
Les lèvres tremblent, le sein brûle D'une indicible volupté; Sous nos pas , ciel et lerre ondule Comme un océan agité.
Prêtre, oh! lu ne sens pas tout ce qu'il y a dans cette peinture! tu n'as pas touché une seule fois les lèvres sucrées d'une amante! Que les profanes blasphèment, que les jeunes gens s'enivrent de plaisir, Ion cœur est de pierre pour les émotions de la tendresse. O mon amante! je fus déshérité du ciel quand je reçus ton premier baiser 8J!
(Il chante.)
Son baiser extase infiuie !
C'est un vrai nectar, c'est du feu !
De deux luths la double harmonie
Montant de concert près de Dieu.
(Il saisit un enfant cl veut l'embrasser. L'enfant, effrayé,
s'enfuit.)
Pourquoi donc as-tu peur d'un homme, ton semblable?
• D'après Schiller.
LE PÈLERIN
Hélas! tout fuit devant l'infortuné comme devant
un monstre infernal! Oui . c'est ainsi, c'est ainsi
qu'elle a fui! « Adieu! >> et comme un éclair elle
disparaît dans l'avenue. (Aux enfants ) Et pourquoi m'a-l-elle fui? L'avais-je effrayée d'un regard trop insolent, d'une parole ou d'un geste? Voyons, il faut me le rappeler. (U réfléchit ) Ma tête est si troublée!... Non, non ! je vois tout comme sur la main : j'ai tout retenu. (Avec douleur.) Deux mots seulement, prêtre, je ne lui ai dit que deux mots : « Demain... adieu! » Elle répéta le dernier, cueillit une branche de cyprès, me la donna : et Voilà, dit-elle en montrant la terre, tout ce qui nous reste ici-bas!... Adieu! » El comme un éclair elle disparaît dans l'avenue, (n sanglote.)
Jedne homme, je sens profondément ce qui le fait souffrir. Mais écoule, il en est des milliers plus maiheureux que toi. Moi-môme j'ai déjà pleuré maintes funérailles : j'ai prié au tombeau de mon père et de ma mère, j'ai vu mes deux petits enfants devenir anges dans les cieux*, et la compagne aussi de mes joies et de mes peines! la femme que j'aimai du fond
c}e mon cœur 80 ! Mais que faire! Dieu donne et
Dieu reprend. Que sa sainte volonté soit faite !
LE PÈLERIN, avec force.
Ta femme ?
* N'est-ce pas le petit Joseph de la deuxième partie, évoqué par les conjurations du mage avec sa sœur Rosine? (Voyez page II.)