‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 73 sur 105 · UN ENFANT · texte numérisé non relu

UN ENFANT

Elle est morte! quel dommage! En t'écoulant j'ai pleuré à chaudes larmes. Est-ce ta cousine, ta petite sœur? Mais ne pleure pas, toi. Puisse-t-elle goûter la paix éternelle ! Nous prierons pour elle tous les soirs.

LE PÈLERIN

C'est un genre de mort, mes enfants! mais il en est une autre plus terrible, car elle ne tue pas d'un seul coup : lente, douloureuse, pénible, elle frappe deux

i9è Lbs kiPM.

personnes à la fois; mais tout eh détruisant f'espoir de ma vie, elle lui conséfvc une apparencé de la sienne : elle respire, elle marche, elle ver&e quelques larmes furtives, puis le sentiment s'affaiblit, et sou cœur devient pareil à la pierre. Elle Trappe deux personnes à la fois ; mais tout en détruisant l'espoir de ma

vie, elle lui conserve une apparence de la sienne

La défunte brille dp jeunesse et de santé : cette mort

fut celle de Oh non ! jamais! jamais ! N'est-ce

pas, mes enfants, c'est bien plus terrible lorsque le cadavre marche avec la prunellè toute grande ouverte comme cela! (Les enfants s'enfuient.) Je vous

dis qu'elle est morte!... Tandis que j'étais à pleurer, à me tordre les mains, les hommes sont accourus; les voilà qui m'entourent, les badauds! Un d'entre eux me soutient que je mens ; Taulre me secoue en criant: «Mais regarde donc! elle est vivante! » (Au prêtre.) N'en Crois rien , quand ces faux témoins te le diraient mille fois ; écoute le cri de mon cœur : Marie est morte... Marie est morte! (Après une pause.)

Il est un troisième genre de mort. Damnation éternelle! comme dit l'Écriture sainte. Malheur! malheur à celui qui meurt de celle-là! Et j'en mourrai peut-être, mes enfants ! Je suis un si grand criminel !

LE PRÊTRÊ.

Tu as péché plus gravement contre le monde et toiméme que contre le Seigneur. L'homme n'est point créé pour les sourires elles larmes, mais pour le bien des hommes, ses semblables. Quelles que soient les épreuves que Dieu t'envoie, oublié ton grain de pous-

sjère, songe à Piirçpiensité du monde : celle grande pensée calmera de puériles transports. Le serviteur de Dieu travaille jusqu'au déclin de l'été ; le lâche seul s'enferme dans Ja tombe avant le temps, jijsqu'i ce que la trompette du jugement le réveille.

LE PÈLERIN, étonné.

Prêtre! mais ce sont des maléfices ! Chose inouïe! (a part.) Il doit posséder des secrets de magie pu bien il pous a espionnés, car il se souvient de tout. (Au prêtre.) Ne m'a-l-elle pas donné les mômes avis? Tou|L y est mot pour mot comme le soir môme de notre séparation. (Avec ironie.) Le sermpp venait à propos ! J'entendis de sa bouche bien des paroles sonores : la patrie et |a science, la gloire et l'amitié! Mais à présent c'est comme si Ton chantait * : je me repose enfin. Jadis mon génie s'enflammait au souffle de la musc j jadis le triomphe de Miltiade m'empêchait de dormir.

(II chante.)

Jeunesse ! au-dessus de l'espace Prends top essor en liberté , Et que (on regard d'aigle embrasse L'océan (Je l'humanité ** !

Déjà son souffle a détruit ces fantômes géants ! il n'en reste plus qu'une ombre déliée, un pâle reflet, une molécule, un atome, qu'un papillon pourrait dévorer, qu'elle pourrait aspirer avec son haleine, elle

# « C'est comme si Ton jetait des pois contre le mur. » Ce proverbe polonais est intraduisible.

#* Voyez V Ode à la jeunesse, tome II. ;

qui voudrait sur cet atome bâtir des châteaux de cartes! Après m'avoir changé en moucheron, elle voudrait créer un Atlas portant le ciel sur ses flancs de granit. C'est en vain! Il n'est dans l'homme qu'une seule étincelle et qui ne s'allume qu'une fois, au printemps des années : si Minerve l'enflamme, alors audessus d'obscures générations s'élève un philosophe, et l'astre de Platon luit dans les siècles des siècles. S'il arrive que l'orgueil la change en incendie, alors le héros fait retentir sa foudre, il monte à l'empire par de grandes vertus et des crimes plus grands : d'une houlette de berger il se fait un sceptre, ou du regard il renverse les trônes vermoulus.

(Après une pause.)

Parfois celte étincelle, l'œil d'une céleste amante l'embrase; alors elle brûle en elle-même, n'éclaire qu'elle-même, comme une lampe dans un tombeau romain89.

Jeune enthousiaste, malheureux! parmi les plaintes que bégaie ton cœur si profondément blessé, je découvre que tu n'es pas un criminel ; que la beauté dont ton âme est éprise n'est pas seulement belle de ses attraits. Ainsi que tu l'aimais avec ardeur, imite les pensées et les sentiments de cet être angélique : uo criminel, en l'aimant, retournerait à la vertu90, et toi, vertueux en apparence, tu te jettes dans le crime! Quel que soit ici-bas l'obstacle qui vous sépare, les chaînes qui vous pèsent éclateront avec ce périssable univers ; les âmes sœurs se reconnaîtront là-haut, et, malgré son excès, Dieu pardonnera votre amour. De

même deux étoiles gravitent Tune ver» l'autre durant Jes siècles, et lorsque la nébulosité qui les enveloppe aura disparu, elles se confondront à jamais.

LE PÈLERIN

C'est inouï! tout! lu sais tout! Qu'est-ce que cela signifie? (il imite la voix du prêtre.) Son cœur est aussi pieux que ses traits sont charmants ! La chaîne qui vous pèse tombera là-haut!... Tu sais tout, tu nous a furtivement épiés ; tu as pénétré un mystère caché au fond de nos cœurs, ignoré de mes plus intimes amis : car, une main sur le cyprès et l'autre sur le sein, nous avons fait serment de nous taire, et personne ne le connaît jusqu'à présent. (Reprenant.)

Cependant, je m'en souviens une fois, lorsque,

par l'empreinte magique des couleurs, j'eus transporté ses traits sur une image, je voulus montrer à mes amis le prodige du pinceau; mais ce qui me mettait en extase ne pouvait môme les émouvoir : le sentiment, qui est un besoin pour moi, n'est pour eux qu'un agréable passe-temps -, leur âme, frappée de cécité, ne voit pas ce qui se passe dans une âme ; ils voudraient mesurer au compas le prestige de toute beauté, et regardent le ciel avec les yeux d'un loup ou d'un astronome. Oh ! tel n'est point le regard d'un amant, d'un berger, d'un poëtc !

Ah! je lui porte un tel culte dans son image muette que mon visage n'ose effleurer sa lèvre sans défense; et lorsqu'à la clarté de la lune je lui dis bonsoir, ou si ma lampe veille encore dans ma chambre, je n'ose découvrir ma poitrine, détacher ma cravate qu'après lui avoir couvert les yeux avec celte feuille de cyprès.

Ef mes amis ! ah ! je m'étais trop hâté! Un d'entre eux, tout en lisant l'adoration de mes yeux, à peine a-t-il pu retenir en les mordant le sarcasme qui tombait de ses lèvres, et dit en bâillant : « C'est un bijou de femme! » Un autre ajouta : « Tu n'es qu'un

enfant! » Ah! c'est ce maudit vieillard avec son

terrible sang-froid! Sans doute il nous a trahis! (Avec un délire croissant.) Il est allé tout raconter au marché, devant les enfants, devant la foule, et l'un de ces enfants ou de ces badauds est venu te révéler sous le sceau de la confession... (Égaré.) Peut-être m' as-tu perfidement examiné à confesse?

Et que nous reviendrait-il de ces subterfuges du confessionnal ! Quoique le fil douloureux de les récits soit malaisé à dévider, pour celui dont la vue est familiarisée avec le cours habituel du sentiment , ton mystère n'est pas impénétrable.

LE PÈLERIN

C'est vrai! Mais c'est un vice de la nature humaine que l'angoisse qui pendant le jour a vibré dans le cœur déchiré se transporte la nuit dans les régions du cerveau : alors l'homme ne sait pas lui-même ce qu'en rêve il peut divulguer Une fois, il y a longtemps, oh! bien longtemps, la même chose m'arriva: après notre première entrevue, de relour à la maison, sans rien dire à personne, je suis allé me coupher. Le lendemain, lorsque j'allais souhailer le bonjour à ma mère : u Qu'est-ce donc, me dit-elle, que ce redoublement de ferveur ? Tu pries pendant la nuit entière, lu soupires sans cesse et récites

LE PRESBYTÈRE. J9fr

les litanies de la sainte Vierge. » Je compris, et je fermai ma porte avant la nuit -, mais maintenant il m'est impossible d'être aussi cauteleux : je nai pas de malson, je me couche où je trouve un gîte, et souvent je parle en rêve... Dans mes rêves comme sur les flots!... éternelle tempête, bourrasque, éclairs et ténèbre», une foule d'images s'engendrent lés unes les autres, composent une création bizarre et s'évaporent. Une seule figure, gravée à jamais dans mon âme, soit que je me jette à terre et que j'interroge ses profondeurs, soit que, détachée de la terre, mon ûme pénètre l'azur des cieux, luit toujours devant elle comme la lune refiélée dans le sein des eaux, brillante, mais insaisissable! Alors une figure d'ange suit l'ondulation de ma pensée jusqu'aux tabernacles du ciel; puis, ainsi qu'un aigle arrête dans un nuage ses avirons cmplumés avant que de fondre sur sa proie* et, Timmolant d'un trait de son regard, se balance en équilibre comme enlacé par un invisible filet ou cloué par les deux ailes au firmament : de même, immobile* elle rayonne au-dessus de moi.

(11 chante.) Je la redemande à l'aurore ; La nuit , je la cherche et l'implore ; En songe, elle est là ! je la voi Toujours près de moi , mais sans moi !

Je disais donc que lorsqu'elle apparaît à ma vue, sur la plaine ou dans la solitude des bosquets, c'est en vain que j'ordonne à ma langue de se taire : je lui adresse un mot, je l'appelle par son nom, et puis un méchant est là, qui m'entend. C'est ainsi qu'on m'a

surpris ce matin. Ce malin!... je vais vous le décrire : je m'en souviens comme d'aujourd'hui. Il avait plu quelques heures auparavant : une brume opaque inondait la vallée d'un océan de neige, et la rosée matinale scintillait sur les prés; les étoiles, après leur course nocturne, replongeaient dans le ciel. Une seule brillait encore au-dessus de ma tête : je reconnus l'étoile du matin, et depuis je la revois tous les jours. Là, auprès du pavillon. (Se reprenant.) Ha! ha!... je

me glissai tout auprès ce n'est pas de ce matin

qu'il s'agit! Ha ! tète romanesque! maudit vertige!... (Après une pause.) C'était le matin : je rêvais, je pleurais, j'accusais les hommes et les dieux, et la pluie tombait par ondées, la froide bise sifllait. J'abrilai ma tète dans un buisson. (Avec un sourire mélancolique.) Ce vaurien m'a épié... mais j'ignore s'il n'a surpris que mes larmes sans avoir entendu le nom de mon amante, le buisson étant fort près.

O pauvre jeune homme! que dis-tu? qui t'a épié?

LE PÈLERIN, gravement.

Qui ? un tout petit insecte qui rampait tout près de moi : c'était un ver luisant91. Oh! la compatissante créature! Il vint à moi et me dit (sans doute voulait-il me consoler) : « Pauvre mortel! pourquoi tant gémir! N'est-ce pas assez de se rendre coupable par le désespoir ! A qui la faute si la jeune fille est jolie et si Ion cœur est tendre! Vois (continua le vermisseau) l'étincelle qui jaillit de mon corps et illumine tout le buisson. D'abord j'en lirais vanité; puis j'ai compris qu elle sera la cause de ma perle, car elle attirera

l'ennemi. Combien de mes frères ont été dévorés par les reptiles venimeux! Je maudissais donc cette lumière qui fait mon ornement, mais qui sera la cause de mon trépas. J'aurais voulu éteindre ces étincelles; mais que faire? cela ne dépend pas de moi, et tant que je vivrai, ces clartés ne mourront pas. » (Après une pause en montrant son cœur.) Oui, tant que je vivrai, ces clartés ne mourront pas!

LES ENFANTS

Voyez-vous!... quel miracle inouï! Bon père, avezvous entendu parler d'un tel prodige? (Le prêtre sort en haussant les épaules.) Se peut-il que des vermisseaux parlent ainsi que les hommes?

LE PÈLERIN

Pourquoi pas! Viens ici, bambin, sous le secrétaire ; penche-toi et applique bien l'oreille : une 5mc en peine demande ici trois patenôtres. Eh bien! cntends-tu comme elle heurte à la planche?

l'enfant.

Oui, oui, pan pan, ta ta, tic tac! Pardieu, c'est vrai! on dirait le bruit d'une montre sous l'oreiller. Qu'est-ce que c'est! ta la, tic tac, et tic et tac!

LE PÈLERIN

C'est un petit insecte, le taret92, et jadis un grand usurier ! (A l'insecte.) Que demandes-tu, âme pénitente ? (tl contrefait sa voix.) «Trois patenôtres, pour l'amour de Dieu. » Ha! ha! le voilà pris, vieux cuistre ! Je l'ai connu autrefois. Il était mon voisin. Enseveli sous Tor, ayant barricadé sa porte, il se souciait fort peu des pleurs de la veuve et de l'orphelin répandus sur le seuil de sa maison. Personne n'en a reçu une obole ou du pain.

De son vivant, son âme reposait près d'un sac d'ar- , gent, au fond de son secrétaire. Voilà pourquoi, même après fea mort, avant de recevoir en enfer le châtiment mérité , vous l'entendez ronger avec fureur, mordre cl perforer le bois. Cependant, si tel est votre plaisir, dites trois Ave pour son âme.

(L'abbé revient en apportant un verre d'eau.)

LE PÈLERIN, toujours plus (*garé.

Eh bien, avez-vous entendu gémir ce mauvais esprit?

Dieu Seigneur! 'quel étrange égarement! (il se retourne.) Personne! partout la nuit muette!

LE PÈLERIN

Applique seulement mieux l'oreille, (à l'enfant.) Viens ici, viens ici, mon enfant. As-tu entendu quelque chose?

L'ENFANT

Oui, bon père, cela parle!

LE PÈLERIN

. Qu'en dis-tu?

Allez dormir, enfants ! vous rêvez. Rien ne bouge, le silence règne à Tentour.

LE PÈLERIN, aux enfants avec un sourire.

Cela ne m étonne pas! à la voix de la nature un vieillard est sourd.

, Mon ami , prends de l'eau dans les mains cl lave un peu ton front-, peut-être ce transport excessif se calmera.

by Googl

LE PÈLERIN

(Il prend de l'eau et s'en lave le front. La pendule commence à sonner; après quelques coups, le pèlerin laisse tomber le vase et regarde immobile, sombre et sévère.)

Dix heures sonnent ! (Le coq chante.) Et le coq donne le premier signal. Le temps vole, la vie se passe (Une lumière s'éteint sur la table.) et la première flamme s'éteint. Encore, encore deux heures! (il commence à

trembler.) Quel frisson ! (Le prêtre regarde la lumière éteinte, tant soit peu interdit.) Un vent glacé souffle par les fentes. Qu'il fait froid ici ! (il s'approche du poêle.) Où suis-je?

Dans une maison amie.

LE PÈLERIN, reprenant connaissance.

Je t'ai sans doute fait peur à cette heure indue. Une demeure étrangère! et quel accoutrement! J'ai dû parler beaucoup. Ahl n'en dis rien à personne. Je suis un pauvre voyageur, et je viens de très-loin, (il se retourne et continue avec toute sa raison.) Jeune encore, sur le grand chemin, j'ai été dévalisé par un malfaiteur ailé. (Avec un sourire.) Je n'ai plus de vêtement; ce que je trouve, je le mets sur moi. (Il arrache les feuilles et rajuste ses habits avec tristesse.) Ah! il m'a dépouillé,

il m'a ravi tous les trésors du monde et ne m'a laissé

que la seule robe de l'innocence!

LE PRÊTRE, qui n'avait cessé de regarder la bougie

éteinte, au pèlerin.

Calme-loi , au nom de Dieu ! (Aux enfants.) Qui donc a éteint celte bougie?

LE PÈLERIN

Tu veux interpréter chaque prodige ! demande à

la raison Mais la nalure a ses mystères tout aussi

bien que l'homme, et non-seulement elle les cache aux yeux de la foule, (Avec feu.) mais elle ne les confessera ni aux prêtres ni aux savants.

LE PRÊTRE, le prenant par la main.

Mon fils!

LE PÈLERIN , ému autant qu'étonné.

Mon fils! Celle voix, comme la foudre, pénètre

ma pensée et réclaire! (il fixe avec attention les traits du vieillard.) Oui, je reconnais où je suis et dans quelle maison. Oui, mon second père, c'est loi ! Ma pairie, I la voilà! Je reconnais celle demeure chérie-, que tout est changé! Les enfants ont grandi \ toi, la neige des ans s'est amassée sur ta tête! j

LE PRÊTRE, interdit; il prend une lumière et le regarde. ^

Comment, lu me connais? C'est lui!... lui-môme! Non cela est impossible.

LE PÈLERIN

Gustave.

(Il laisse tomber la lumière ; les enfants la ramassent, rallument et la replacent sur la table.)

Gustave! lu serais Gustave! (il l'embrasse.) Gustave! grand Dieu ! mon élève ! mon fils !

GUSTAVE , qui l'embrasse en regardant la pendule. Mon père, je puis encore l'embrasser. Car après...

bienlôl j'irai dans une conlrée lointaine! Ah! loi

aussi, tu dois un jour faire le même chemin; nous nous embrasserons alors, mais pour l'éternité w!

Guslavc! d'où viens-tu? Mon Dieu! un si long

voyage ! Quels bords l'ont retenu jusqu'à présent, mon jeune ami! Parti pour on ne sait où, l'on t'aurait cru noyé; ne pas écrire une ligne, ne pas mander un mot, c'est mal ! Et tant d'années se sont écoulées !... Gustave! que deviens-tu! Toi, jadis l'ornement de ma classe, toi, sur qui je fondais les plus belles espérances, toi... peut-on tourner ainsi! Et dans quel vêlement!

GUSTAVE, avec dépit.

Vieillard ! et si je voulais à mon tour devenir accusateur, maudire tes leçons, grincer des dents à leur souvenir! Car vois-tu, c'est toi qui m'as tué! c'est toi qui m'as appris à lire! à lire dans les beaux livres et la belle nalure. La terre, tu m'en as fait un enfer (Avec un sourire.) et un ciel! (Avec un geste de mépris.) Et ce n'est pourtant que la terre!

Qu'entends-je, ô Christ! j'ai voulu le perdre, moi! J'ai la conscience pure! je t'aimais comme un lils!

GUSTAVE

Et voilà pourquoi je te pardonne!

Ah ! je n'ai rien demandé à Dieu que de le revoir une fois dans ma vie!

GUSTAVE, le serrant dans ses bras.

Embrassons-nous encore (Rcgardanila lumière.) avant que la seconde ne s'éteigne. Dieu a daigné exaucer ta prière ; mais il est tard (Regardant la pendule.) et le chemin est long !

Quoiqu'il me larde d'enlendre les aventures, lu as besoin de repos et de sommeil ; demain

GUSTAVE

Merci -, je ne puis accepter l'hospitalité, car je n'ai plus de quoi la payer.

Comment?

GUSTAVE

. Oh oui! maudits ceux qui ne payent pas ce qu'on leur donne! Il faut tout payer, ou par un service rendu, ou par un sentiment de gratilude, ou par le don d'une larme dont le Père éternel vous tiendra compte ddns les cieux. Mais moi, traversant le pays des souvenirs où chaque endroit reconnu nous coûte tant de larmes, j'ai dépensé ce qui me restait de pleurs et d'émotions, et je ne veux pas, insolvable, contracter de nouvelles dettes. (Après une pause.)

Il y a peu de temps, j'ai Yisité la maison de feu ma mère 5 à peine l'ai-je reconnue dans sa désolation! Partout où je regardais, ce n'était que ruine et décombres ; les pieux des palissades et les carreaux des parquets étaient enlevés; la mousse, l'absinthe, le chardon croissaient dans la cotir; partout le silence, comme dans un cimetière, à minuit! Oh! combien différente fut jadis mon entrée par cette porte ! Lorsque, après une courte absence, je retournais chez nia mère, déjà de cordiales félicitations m'accueillaient au passage; les domestiques bienveillants m'attendaient hors les murs *, nies petits frères , mes sœurs accouraient jusque sur la place en criant : « Gustave! Gustave! » Ils arrêtaient la voilure, et, gratifiés chacun d'un biscuit, ils remontaient au galop le grand chemin! Le& iénédictions maternelles m'attendaient sur

le seuil, avec les embrassements des amis, lés cris alourdissants des camarades d'école! Maintenant le désert, la nuit, le silence, pas une âme qui vive! On n'entend que la voix d'un chien et quelque chose de pareil au bruit d'un marleau. Ah! c'est donc toi, notre chien fidèle, mon bien-aimé Corbeau*! gardien et jadis ami de toute la famille! de tant d'amis et de serviteurs , toi seul es resté! Quoique mourant de faim et courbé par l'âge, tu gardes une porte sans cadenas d'une cabane sans maîtres. Corbeau, approche, mon pauvre ami ! Il court, s'arrête, écoule, saute sur ma poitrine, pousse un gémissement plaintif et tombe

sans vie à mes pieds31! J'aperçois une lumière

aux fenêtres, j'entre % et que se passe-t-il? Des voleurs avec une lanterne et des haches détruisent jusqu'aux ruines des sacrés monuments du passé! À l'endroit où fut jadis le lit de ma mère, un bandit démolissait le parquet en arrachant les carreaux. Je le saisis, l'écrasai à mes pieds, les yeux lui sortirent de la tête. Je m'assis sur la terre en pleurant; quelqu'un vient au-devant de moi, daps le crépuscule du matin, en s'appuyanl sur une béquille. C'était une femme dans un reste de vêtement, pâle et rongée par la maladie, et semblable à une ombre échappée des tombeaux. Lorsqu'elle eut aperçu dans l'édifice désert un horrible fantôme, elle recula de terreur en criant et faisant le signe de la croix. « Ne crains rien, Jui dis-je, Dieu te garde! Bonne femme, qui es- tu?

' Kruk, nom donné en Pologne à presque tous les chiens de couleur noire, signifie corbeau.

Que cherches- lu de si bonne heure parmi ces ruines? — Je suis une pauvresse, me dit-elle avec des larmes; jadis cette maison fut habitée par mes maîtres, oh! c'était de bons maîtres, ceux-là ! paix éternelle à leur âme! Mais le bon Dieu ne les a pas fait prospérer dans leurs enfants : ils sont tous morts, leur maison est déserte et tombe en pourriture; on n'entend plus parler de leur premier-né : sans doute il ne vit plus. » Mon cœur saigna, je m'appuyai sur le seuil Ah! tout est donc fini*!

Tout, excepté l'âme et Dieu! Tout passera sur celte terre, la souffrance comme le bonheur.

GUSTAVE

Que de souvenirs encore dans Ion presbytère, à l'école! Ici, dans la cour, je roulais du sable avec les enfants! là, dans le bosquet, nous allions dénicher les oiseaux, nous courions nous baigner dans' ce ruisseau coulant sous tes fenêtres ; sur celle prairie les écoliers et moi nous jouions aux barres. Là, dans ce bocage, j'allais, à la brune, ou plutôt avant l'aurore, visiter mon Homère, m'entrelcnir avec le Tasse ou bien assister à la victoire de Jean III sous les murs de Vienne**. Aussitôt j'appelais mes camarades, je les rangeais à la lisière du bois : ici brille le croissant

• Qu'on me pardonne les incorrections qui abondent dans ce passage plus que dans lous les autres , mais je l'écrivais avec des larmes dans les yeux.

## Deux épopées polonaises peuvent avoir donné lieu à cette citation : tienne sauvée , par Vespasien Kocliowski, le secrétaire de Jean Sobieski , et la Guerre de Chocim , par Ignace

d'un éclat sanguinaire du sein des nuages d'Islam, là s'avancent les cohortes épouvantées des Germains: je fais rajuster les rênes, et, la lance en arrêt, je me précipite en guidant les éclairs des sabres polonais. Les nuages s'éclaircissent , les cris montent jusqu'aux cieux, je fais voler une grêle de turbans et de lêles coupées ; la cohue des janissaires a tourné bride ou roule sur le sable, je foule aux pieds des chevaux leurs cavaliers démon lés . Nous frayons le passage j usqu'aux remparts : cette colline était le rempart. C'est là qu'elle monta pour admirer de loin notre guerre d'enfants ; et lorsque je la vis protégeant de sa présence l'étendard du prophète, aussitôt je sentis mourir en moi Jean Sobieski et Godcfroy de Bouillon. Depuis, elle fut souveraine maîtresse de mes pensées , de mes désirs et de mes aclions. Ah! depuis, je ne vécus plus que pour elle, auprès d'elle, par elle, avec elle ; toutes ces contrées sont encore pleines d'elle. Ici pour la première fois j'entrevis ses traits divins ; là, une première parole me fut adressée ; là, plus loin, sur la colline, nous lisions ensemble le roman de Jean- Jacques; sous cet ombrage je lui dressai un pavillon; de ces bois je lui apportai mon butin de fraises et de fleurs; dans ces ruisseaux, debout à mes côtés, elle péchait à la ligne la carpe aux écailles d'or, la truite à l'écharpe vermeille. Et aujourd'hui

(il pleure.)

Krasiçki, le prince des poêles polonais, évêque de Warmie, qui Horissait sous le règne de Stanislas -Auguste, le dernier do nos rois.

20)5 LES AM'TX.

LE PRETR^,

Pleure \ mais, hélqs! iameripme de* sQiiyenirs nous dévore et ne change rien autour dp nous !

GUSTAVE

Aujourd'hui, après tant d'années, après de tels revers, aux lieux les plus fortunés, le plus malheureux des hommes! Si lu prenais la froide pierre quj a servi aux jeu* de l'enfant, et si, après avoir parcouru le monde avec celte pierre, tu retournais dans ta patrie la déposer dans le cercueil , sous la léte du vieillard trépassé, qui jadis, enfant, Pavait roulée dans ses mains 5 oh ! alors, si une larme ne découle pas de cette pierre, prêtre, jetle-Ia-moi sans jugement et tout droit en enfer.

Oh! celte larme n'est point amôre! Lorsque dans l'infortune présente elle vient jeter le neclar divin d'un bonheur qui n'est plus, le sentiment l'épanché sur l'autel de l'humanité. Les larmes des criminels seules sont pleines d'amertume.

GUSTAVE

Ecoute, je veux te dire encore J'ai aussi visité

le jardin, vers la mfuie saisop, en automne, sous la brise du soir: c'étaient les mêmes cieux festonnés de nuages, le môme clair de lune et la môme rosée ; un brouillard qui tombait comme une neige impalpable; les astres, après leur course nocturne, replongeaient dans l'azur-, comme alors, une seule étoile brillait encore au-dessus de ma tète: c'était l'étoile du matin à laquelle je reviens tous les jours-, c'était la môme ardeur et dans les mômes lieux; tout était comme aq-

LE PHESBYTÈRE. 207

trefois, moins elld seuté! Je me giissfe près du pavillon 5 à rentrée j'entends un murmure : c'est clic!... Non, c'est le vent qui secoue les feuilles mortes. 0 toi de mon bonheur le berceau et la tombe, pavillon fatal 9!t! Ici je l'ai vue pour la première et la dernière fois!... Ah! que n'ai- je éprouvé sous ton abri! Hier encore elle s'asseyait peut-être à cette place! hier encore elle respirait le môme air! J'écoute, je regarde autour de moi ; c'est en vain que je laisse errer ma vue : je n'ai d'autre témoin qu'une petite araignée qui se balance à l'extrémité d'un fil attaché à une feuille -, lui et moi, nous tenions au monde par un lien semblable! Je m'adossai contre un arbre, et tout à coup, à l'angle de la banquette, je vis des bouquets, une touffe d'herbe avec une feuille au milieu j la même feuille, l'autre moitié de la mienne (Il tire la feuille de son sein.) et qui me rappellè notre dernier adieu ! C'était mon ancienne amie ; j'y collai mes lèvres, je lui parlai longtemps et je lui fis mille questions : « A quelle heure se lève-t-elle? Quelles sont ses lectures du matin? Quel air chantd-t-elle d'habitude à son piano? Vers quelle fontaine dirige-t-elle ses promenades? Quel est son appartement favori? Rougitelle modestement à mon souvenir? Prononce-t-elle

mon nom sans le savoir? » Mais qu'enlends-je!

0 terrible châtiment d'un curieux désir! (Use frappe

au front avec colère.) Une femme! (Il chante.) D'abord

(Il s'interrompt. — Aux cnfanls.) Enfants, COnnaisscz-VOUS

celte vieille chanson? (Il chante.) 1

D'abord elle vous pleure Chaque jour, à toute heure.

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