‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 74 sur 105 · CHOEURS D'ENFANTS · texte numérisé non relu

CHOEURS D'ENFANTS

Que c'est tendre et galant!

GUSTAVE

Ainsi donc (Montrant la feuille.) elle a jeté loin d'elle ce dernier gage de notre amour I Ainsi donc elle n'ose plus se souvenir de moi !... Je sortais du jardin ; mes pas m'entraînaient d'eux-mêmes -, une puissance inconnue m'attirait sous le château. Des milliers de

• Vieux dicton polonais. Cette très-diYerlissante romance est littéralement copiée de l'original.

feux narguaient les ombres de minuit; j'entendais les cris des écuyers et le roulement des carrosses. Me voilà près du mur; je marche à pas de loup; je plonge un regard curieux à travers la vénitienne donnant sur la terrasse : toutes les tables sont servies, toutes les portes sont ouvertes à deux ballants. De la musique,

des chants! Sans doute on célèbre une fête. Un

toast!... j'entends son nom ah! je ne la trahirai

pas! Une voix inconnue s'écrie : « Vivat! » Un vivat bruyant retentit de mille bouches sonores. Oh oui!

quelle vive en paix! et j'ajoute à voix basse :

« Sois heureuse! » Soudain (oh! si de pareils souvenirs pouvaient tuer!) le prêtre prononce l'autre nom et s écrie : « Qu'ils vivent! » (Il fixe ses yeux sur la porte.)

Quelqu'un remercie avec un sourire c'est une

voix connue c'est la sienne je n'en suis pas

sùr je ne puis rien voir à travers celle glace : la

rage m'aveugle; je lève les bras, je veux enfoncer les

carreaux... et je tombe inanimé (Après une pause.)

Inanimé je le croyais ! insensé seulement !

Malheureux! tu cherchais des souffrances!

GUSTAVE

Seul, comme un cadavre, à côté de ce tumuile de fêle, étendu sur le gazon que je mouillais de mes larmes amères! Contraste des suprêmes joies et des

plus affreuses douleurs! Quand je m'éveillai, une rougeur sanglante se levait à l'orient. Je demeurai quelques instants ; tout bruit avait cessé, toute flamme était disparue. Ah! ce moment fut rapide comme un coup de foudre et long comme que éternité! Je n'en verrai

de pareil qu'au jugement dernier! (reniement, après une pause.) Alors... Fange de la mort m'exila du paradis!

Pourquoi donc réveiller la douleur dans Une blessure à demi fermée? Mon fils, c'est un adage bicri Vieux, mais consolant, que ce qui s'est fait une fois ne saurait se défaire»8. Il faut bénir en cela la volonté divine.

GUSTAVE

Oh non! Dieu nous avait créés l'un pour l'autre ! nés sous une même étoile, égaux de cœur quoique sujets à des destins inégaux, à peu près delà même taille, du même âge, doués de la même grâce, du même abandôn dans les mouvements, conformes en tout de pensée et de senliment! Et tandis que tout signalait en nous une prodigieuse identité, que les liens de nos âmes prédestinées, Dieu même les avait ourdis, (Avec amertume.) toi, tu les as tranchés sans remords ! (Avec colère.)

Femme! périssable duvel! incohérente créature*! à ta beauté les anges mêmes portent envie, et ton

âme est pire que celle des Grand Dieu! l'or ou

la bulle des creuses dignités ont-ils pu t'éblouir à ce

point! Puisses-tu Que tout ce que tu touches se

convertisse en or; que ton cœur et tes lèvres n'embrassent, n'élreignent que de Tor! Moi, si j'étais également maître de mon choix, et si Ton m'avait montré la plus merveilleuse figure de vierge, sortie à peine des mains du Créateur, plus belle cent fois que

• Ce vers semble calqué sur celui de Hamlet : Frailiy , ihy name is woman.

les génies, plus belle que mes songes, plus belle que

les fictions des poëtes, plus belle que toi-même!

oh! je l'aurais donnée pour toi, pour un seul de les regards si doux! Ah! dût-elle apporter en dot à son époux tout For charrié par leTage ou le royaume des cieux*, je l'aurais donnée pour loi! Si pour tant d'or et tant de charmes elle ne demandait à son amant que le sacrifice d'une parcelle de sa vie, de celle vie qu'il t'offre sans réserve, rien, elle n'obtiendrait rien ! S il ne fallait lui donner qu'un an, une semaine, une seule caresse, un seul regard; non! raille fois non! (Avec sévérité.) Et toi, d'un cœur glacé, d'une figure indifférente, tu as prononcé la parole de ma perdition et fait brûler des flammes impures auxquelles noire chaîne se dissout, et qui, pour mon tourment, élèvent entre nous un éternel enfer! Tu m'as tué,

perfide! les cieux te puniront. Moi-môme non,

je ne le laisserai pas impunie : je vais Tremblez,

parjures ! (il tire son stylet.) Je porte un hochet pour vos excellences ! Avec cela je tirerai du vin pour vos toasts de noces!... Ha! morislre de femme! je l'enlacerai d'une étreinte homicide; tu m'appartiens et je t'entraîne dans mon enfer! je vais... (il s'arrête et réfléchit.) Oh non!... non!... non!... pour la tuer il faudrait être quelque chose de pire que le premier des démons ! Assassin, cache-toi! (Il remet le poignard dans son sein.) Que mon souvenir la poursuive ; (Le prêtre passe dans une autre pièce.) que les stylets de la conscience la déchi-

* « Après le royaume du ciel, a dit Grotius, il n'est rien de plus désirable que le royaume de France. » Chaque jour semble constater davantage la vérité de cette maxime.

rent! J'irai! mais désarmé, j'irai la voir seulement. Dans la salle où ces buveurs dorés sur tranche se démènent, à la table du festin, moi, dans cette souquenilleen lambeaux, avec cette feuille au front, j'apparais et je m'arrête auprès d'elle La cohue interdite se lève de table -, ils boivent 6 ma santé -, ils m'offrent un siège: je demeure muet, immobile comme un roc. Les cercles harmonieux se nouent et se dénouent au bruit des luths, au bruit des voix; les paranymphes m'invitent à la danse, et moi, la main sur le cœur et cette feuille dans l'autre, je reste muet ! Alors, avec ce charme dont elle seule possède le secret, elle me dira : « Bon pèlerin, apprenez-moi qui vous ôles... D'où venez-vous? » Je ne dirai rien; je lui jetterai seulement un coup d'œil, le coup d'œil fascinateur du serpent; tout l'enfer de mon cœur brillera dans mes yeux : fût-elle aveugle, froide comme un rescif, je la percerai de part en part avec ce coup d'œil. Comme une vapeur infernale, je mordrai sa paupière et je me fixerai à jamais dans sa tête. Tant que durera le jour je souillerai sa candide pensée, et la nuit je lui susciterai des fantômes. (Plus lentement, avec compassion.) Elle est si douce, si facilement émue! comme sur les herbes le duvet du printemps qu'emporte un soupçon de brise, qui cède à une goutte de rosée! La moindre émotion de mon âme l'agite, chaque parole brusque la blesse ; l'ombre de ma tristesse éteint aussitôt sa gaîlé! Nous connaissons si bien les mouvements de notre âme à tous deux* que ce que l'un avait pensé,

* Je n'ai pas ose dire de Pâme que nous avions en commun, encore moins de noire âme commune. Le français est plein de

l'autre l'avait déjà deviné. Étroitement réunis par toute l'existence, nous n'avions qu'à regarder le miroir fidèle de nos traits pour lire dans nos cœurs aussi distinctement que dans une source limpide. Quel que fût le sentiment que mon âme exprimât par mes yeux, aussitôt il pénétrait dans la sienne et venait animer son regard. Oh! oui, je l'aimais tant! Irais-je donc aujourd'hui l'épouvanter et revêtir une amante du masque d'un réprouvé ! Et pourquoi la maudire! ô vile jalousie! et quels torts a-t-elle envers moi! M'a-t-elle jamais leurré d'une phrase équivoque? m'a-t-elle provoqué d'un sourire? À-t-elle devant moi composé son visage? Où sont donc ses serments! quelles furent ses promesses? M'a-t-elle jamais donné une espérance, ne fût-ce qu'en songe? Non! non! j'ai creusé moi-même les chimères, j'ai préparé les poisons dont aujourd'hui je meurs!... A quoi bon ces vengeances? Quels sont mes droits sur elle? quels avantages plaident en ma faveur? Où sont les grandes vertus, les hauts faits, la célébrité? llien, ah! rien! je n'ai pour moi que l'amour! Je le sais, jamais je ne lui fis de téméraires aveux, je ne lui parlai d'amour-, je lui demandai seulement la légère faveur de me traiter en frère, en me permettant de l'appeler ma sœur! le ciel m'est témoin que ceia m'aurait sufii. Si je pouvais seulement me dire : « Je la vois -, je l'ai yuc hier, je la verrai demain ; le premier, je lui souhaiterai le bonjour, je me mettrai à

pièges : il y a de ces mots qui vous forcent par leur usure ou leur double sens à d'éternelles périphrases. C'est une maille brisée de la langue et que lot ou tard il faudra réparer.

table à ses côtés 5 avec elle le matin, avec elle tout lë jour, et le soir avec elle! » ah ! que je serais heureux! (Après une pause.) Non , je m'abuse vainement : gardée par un regard méfiant et jaiôux, tu rie peux me voir impunément!

On me dira: « Vâ-l'en, fuis meurs. » (Avec

douleur.) Mourir ! cœurs de rbehers ! Vôds rie savez pa& combien la mort du pèlerin est horrible !..... mourant, il se voit àeul au monde, abandonné de tôiifc! Une main amie ne vient pas fermer ses yeux ! ufie famille éplorée n'entoure point sa couche, personne n'accompagne le cercueil à la dernière demeure et ne jette une poignée de sable sur ses yeux , pas une larme, vraie ou feinte* !..... Oh! si je pouvais t'appafaître en songe ! si tu ne portais le deuil qu'un seul jour en souvenir de mes supplices , si tu n'attachais qu'un ruban noir à ta robe peut-être y jetterastu les yeux par hasabd..... et une larme sincère..... Alors tu diras peut-être avec un soupir : « Il m'aimait tant ! » (Avec une ironie sauvage.) Arrière! efféminé ; brise-toi, corde plaintive ! Dois-je sangloter en mourant comme un enfant du bonheur ? Les ciëux m'ont tout ravi ; mais ils ne sauraient me reprendre un reste d'orgueil. Vivant, je rie sus jamais sollicileiune faveur : mort, je ne mendierai point la pitié! (Avec détermination.) Fais ce qu'il lé plaira : maîtresse de les

* Quel pressentiment secret Avertissait dès lors le poète que l'horreur et l'épouvante veillent seules sur la couche de l'eiilé à ses heures d'agortie

O Cassandré ! Cassandre ! quel homme heureux a donc compris ta voit de siriistre augure !

LE pr.E*IiYTÈftE. H S

désirs, oublie-moi!... je saurai l'oublier. (Troublé.) Ne rai-jc pas déjà fait ? (pensif.) Ses traits... tqujpurs plus confus... oui, déjà effacé ! Déjà l'éternité m'environne et me détache d'une périssable apdeijr..... (Pause.) 4b! je soupirp! après quoi ? n'est-ce pas après, elle? Non, môme au delà du tombeau, je ne puis l'oublier. N'estr elle pas ici devant moi? ici même! Elle pleijre sur moi... Quelle larme sincère ! (Avec douleur.) Pleure, oh ! pleure, amie, ton Gustave va mourir. (Avec détermination.) Eh bien ! courage, Gustave ! (Il lève le stylet. — Douloureusement.) Ne tremble pas, amie; il n'a pas peur, lui ! Que regretles-lu ? il n'emporte rien avec soi: il te laisse tout, oui, (out! il le laisse la vie et

l'amour (Avec furie.) et ton oui, tout! Il ne

le demande môme pas une larme ! (Au prêtre, qui rentre

avec des domestiques.) Ecoute, toi! Si lu rencontres

jamais ( En délire et avec une fureur croissante.) une

fille une femme surhumaine, et si elle l'interroge

sur la cause de ma mort, garde-loi bien de lui dire que c'pst le désespoir : dis-lui que j'ai toujours él£ souriant et joyeux, que jamais je n'ai reparlé d'une amante, que je jouais aux cartes, je buvais avec les

amis que cette ivresse la danse qu'en

dansant, je me suis foulé le piefl (il frappe du pied.) et

que j'en suis mort (Il se perce le sein.)

LE PRÊTRp.

Jésus-Marie! craies le ciel, malheureux!

(11 lui saisit la main. Gustave reste debout. La pendule commence à sonner.)

GUSTAVE, en luttant contre la mort. Il regarde la pendule.

La chaîne résonne Onze heures]

2IC LËS AÏEUX.

Guslave ! (Le coq chante pour la seconde fois.)

GUSTAVE

C'est le second signal!... Le temps vole, la vie se

passe! (La pendule cesse de sonner; une autre bougie s'éteint.) et la seconde flamme s'éteint. TrÔYC à la souffrance ! (Il retire le poignard et le cache.)

Au secours!... Peut-être quelque remède Ah!

il meurt, il meurt déjà! Il Ta plongé jusqu'à la garde! Il est tombé victime de son égarement!

GUSTAVE, avec un froid sourire.

Pourtant il ne tombe pas!

LE PRÊTRE, le saisissant par la main.

0 forfait! Pardonnez-lui, Seigneur! Guslave!

Guslave !

GUSTAVE, avec ironie.

Un crime pareil ne peut se commellre tous les jours... Laisse là une crainte inutile : c'est en fait...

c'est chose jugée Seulement dans Tintérêt de la

science, le criminel a répété son douloureux forfait.

Comment? qu'est-ce?

GUSTAVE

Sortilèges, magie, tours d'adresse !

Ah! mes cheveux se hérissent, mes jambes fla-

gcollenl. Au nom du Père el du Fils qu'esl-ce

que tout cela signifie?

LE PRESBYTÈRE. 217 GUSTAVE, en regardant la pendule.

Deux heures se sont écoulées celle de l'amour,

celle du désespoir; arrive celle de l'enseignement. LE PRÊTRE, essayant de le faire asseoir.

Assieds-toi, mets-toi au lit, rends-moi cet instrument meurtrier, laisse panser tes blessures.

GUSTAVE

Je te donne ma parole que ce poignard ne quittera pas sa gaîne jusqu'au jugement dernier. Quant aux blessures, c'est peu de chose. N'ai-je pas l'air de me porter à merveille ?

Par le Dieu tout-puissant, je ne sais que penser...

GUSTAVE

CVst l'effet du délire ou peut-être quelque prestidigitation. Il y a des armes précieuses dont le tranchant pénètre et plonge jusque dans l'âme sans aucun dommage apparent pour le corps J'ai deux

fois été frappé d'une arme pareille. (Après une pause . en souriant.) Celle arme est durant la vie dans les yeux d une femme, (D'une voix sombre.) et après le Irépas du pécheur, dans le remords !

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!

Immobile comme un cadavre, que regardes-tu de ce

côté? Ah ! ses yeux ! Seigneur! comme voilés par

une membrane ! Le pouls a cessé de battre ses

mains froides comme du fer Qu'est-ce que tout

cela veut dire ?

GUSTAVE

Nous en reparlerons une autre fois. Apprends le

motif qui me ramène en ce monde. Lorsque, en entrant chez toi, je m'arrêtai sur le seuil, je m'en souviens lu récitais avec les enfanls la prière des

morts

LE PRÊTRE, saisissant le crucifix.

C'est vrai ; nous allons finir.

(Il tire les enfants à lui.) GUSTAVE.

Eh bien, conviens-en : crois-tu aux limbes, à l'enfer ?

Je crois en tout ce que le Christ nous enseigne par les saintes Écritures et ce qui nous est attesté par l'Eglise, noire mère

GUSTAVE

Et les croyances de tes pieux ancêtres? Ah! la plus belle fête, la fête des souvenirs ! Pourquoi donc viens-tu de supprimer les Aïeux?

Celte solennité lire son origine de l'idolâtrie. L'Église m'ordonne et m'accorde le pouvoir d'éclairer le peuple, d'extirper les restes des superstitions païennes a7.

GUSTAVE , en montrant la terre.

Cependant on vous le demande par mon organe, et je vous le conseille en ami : rétablissez-nous les Aïeux. Là-haut, devant le trône de l'Éternel, où notre vie est scrupuleusement pesée 5 là-haut, dis-je, une larme Yersée par un serviteur fidèle sur la tombe d'un maître sincèrement aimé a plus de poids que les nécrologues publiés dans les journaux, un cor-

lége officiel et les honneurs posthumes du catafalque. Si, regrettant le trépas d'un bon seigneur, le peuple dépose un cierge perpétuel sur sa tombe, ce cierge brille d'un plus vif éclat dans les ombres de l'éternité que les mille lampions d'un deuil salarié; s'il apporte un rayon de miel et une humble mesure de lait, s'il répand une poignée de farine sur son tombeau, l'âme du défunt sera mieux repue, oh! bien mieux! que ne le seront les parents au somptueux festin des funérailles !

A merveille. Mais les Aïeux, fêle sacrilège et pleine de pratiques impies, ces nocturnes conciliabules tenus dans les chapelles , les ossuaires ou les grotles souterraines, entretiennent le peuple dans une grossière ignorance : de là mille récits étranges, mille superstitions bizarres sur les apparitions nocturnes, les vampires et les sorts.

GUSTAVE

Donc il n'est point d'esprits? (Avec ironie.) Ce monde serait inanimé? Il vivrait, mais d'une vie de squelette redressé dans la main du docteur par un secret ressort; ou bien il serait quelque chose comme une grande horloge qui ne marche qu'en raison des lois de la pesanteur! (En souriant.) Mais vous ignorez par qui les poids furent attachés! L'entendement vous explique les rouages et les ressorts \ mais vous ne voyez pas la main et la clef de l'horloger*! Si la pellicule mortelle se détachait de tes yeux, tu verrais

* « Dieu , le grand horloger des mondes ï etc. »

(Gewoude.)

autour de toi mainte vie, dont tu ne soupçonnais môme pas le voisinage, hâtant le mouvement de l'inerte univers. (Aux enfants, qui rentrent.) Enfants, approchez de ce secrétaire. (Au secrétaire.) Esprit, que veux- tu?

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