UNE VOIX DANS LE SECRÉTAIRE
Trois patenôtres, pour l'amour de Dieu !
LE PRÊTRE, tout effaré.
Au nom du Père... courez réveiller le sonneur
Le Verbe s'est fait chair ! Appelez du monde !
GUSTAVE
Ne rougissez-vous pas , mon père ? Et la raison ! et la foi! que deviennenl-elles? La croix est plus forte que tous vos Yalets. Qui craint Dieu ne craint personne.
Dis, parle, que me veux-tu?... Ah ! c'est un vampire! un spectre!
GUSTAVE
Je n'ai besoin de rien ; il est tant d'autres indigents! (II attrape un papillon autour de la lumière.) Ah! te Voilà, messire papillon! (Au prêtre, lui montrant l'insecte.) Ces phalènes ailés qui volent par essaim autour de la flamme, vivants, éteignaient tout rayon de lumière; aussi, le jour du jugement, ils seront jetés dans les ténèbres98. Cependant leur âme réprouvée, détestant la lumière, doit s'y replonger sans cesse : c'est le plus horrible châtiment qu'un esprit de la nuit puisse éprouver. Vois ce beau papillon avec sa parure éclatante; ce devait cire quelque cacique royal ou quelque riche seigneur : l'envergure de ses ailes
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projetait son ombre sur les villes et les districts". Cet autre plus petit, noir et trapu, fut un censeur slupide : respirant les parfums des arts libéraux, il bavait sur
chaque fleur! Le miel, il le suçait avec sa trompe
envenimée; le grain de la science, aussitôt aperçu, il le perçait de part en part avec sa dent de couleuvre ou le détruisait dans son germe100... Ceux-là, qui bourdonnent en phalange pressée, sont les flatteurs de l'orgueil et du pouvoir, la tourbe des folliculaires; les sillons que leur maî(re désigne à leur furie, ils les envahissent, les couvrent d'un nuage, et comme les sauterelles, ils dévorent tout, semence et moisson! Tous ceux-là, mes enfants, ne valent pas un Ave Maria. Il en est d'autres plus dignes de compassion, et parmi ceux-là les amis, tes élèves, dont l'imagination fut par loi poussée dans des routes aériennes, dont l'ardeur naturelle par toi fut excitée. Quelle peine leur fut infligée durant la vie! j'ai franchi le seuil de l'éternité pour te le révéler : j'ai renfermé ma vie entière dans trois heures, cl j'en ai de nouveau, pour ton avertissement, subi toules les angoisses. Porteleur donc soulagement par la prière et par le sacrifice divin. Quant à moi, je ne demande rien que Ion souvenir. La vie fut une expiation assez grande pour mon crime, et aujourd'hui je ne sais si je porte une peine ou reçois une récompense : car celui qui, trouvant l'autre moitié de son être, éprouve sur la lerre de célestes voluptés, qui, fuyant la nalurc vulgaire, s'est identifié cœur et âme avec son amour et ne pense, ne respire que par lui, celui-là, renonçant après la mort à son être individuel, devient désormais l'ombre de
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l'objet qu'il aime. Si vivant il fut sanctifié par son amour, il est guidé par lui vers la gloire céleste -, s'il a suivi le méchant vers l'abîme, il partage son éternel supplice. Heureusement Dieu m'a fait le serviteur d'un ange, et pour elle et pour moi l'avenir resplendit d'un honneur infini. Jusqu'à ce jour, effleurant comme une ombre ses Iraits adorables, tantôt je serai dans les cieux et tantôt en enfer. Lorsqu'elle se souvient, soupire et laisse tomber une larrtie, je m'approche de ses lèvres, je dénoue ses cheveux de lin, je me mêle à son haleine, je la pénètre : je suis dans
les cieux! Mais lorsque Vous connaissez, ô vous
qui avez aimé, les tortures de la jalousie! Longtemps encore il me faut errer par le monde, et lorsque Dieu voudra retirer à lui mon ange bien-aimé, alors aussi peut-être mon âme inséparable pourra se glisser dans le ciel.
(La pendule sonne minuit. — 11 chante.)
Car apprenez et notez en vous-mêmes
Que, d'après un ordre éternel, Tel qui vivant goûta les biens suprêmes
N'entre pas tout droit dans le ciel.
(La pendule cesse de sonner, le coq chante, la lampe s'éteint devant l'image de la sainte Vierge; Gustave disparait.)
CHOEUR
Car apprenons et notons en nous-mêmes
Que , d'après un ordre éternel , Tel qui vivant goûta les biens suprêmes
N'entre pas tout droit dans le ciel.