‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 83 sur 105 · LA VEILLE DE L'INONDATION DE SAINT- PÉTERSBOURG EN · texte numérisé non relu

LA VEILLE DE L'INONDATION DE SAINT- PÉTERSBOURG EN

OLESZKIEWIGZ.

Le ciel, incandescent d'une ardente gelée, devient tout à coup livide et maculé de taches noires. On dirait la face d'un cadavre pris de froid , lorsque, réchauffée à la flamme d'un poêle et reprenant la chaleur mais non la vie, elle exhale au lieu d'haleine le souffle empesté des tombeaux... Le vent s'est levé tiède. . . Ces colon nés de fumée, cet édifice aérien d'une cité de géants, déployé sous le ciel comme un mirage fantastique, s'écroulent en ruines et se dissipent à terre. La fumée coule à longs fleuves dans les rues , mêlée avec une vapeur fétide et pénétrante. La neige se ramollit, et vers le soir les rues sont inondées d'un nouveau Styx de limon. Plus de traîneaux; les calèches et les landaus, détachés de leurs glissoires, roulent avec bruit sur les pavés retentissants ; niais à travers la brume, la fumée et la nuit, l'œil ne distingue pas les voitures : on ne les aperçoit qu'aux fugitives lueurs des lanternes, pareilles aux feux erranls des marais.

Nos jeunes voyageurs allaient côtoyant la monstrueuse Newa ; ils sortaient de préférence le soir , lorsqu'ils étaient sûrs de ne pas rencontrer un espion et de tromper la vigilance des agents. Ils allaient en parlant une langue inconnue -, parfois ils chantaient à demi-voix quelque mélodie étrangère -, de temps en

lemps ils s'arrêtaient et regardaient avec inquiétude si quelqu'un ne les avait pas épiés. La rive était déserte. En fredonnant ainsi, ils erraient le long de la Newa, dont le lit se prolongeait comme une crevasse dans les Alpes. Ils s'arrêtèrent enfin aux lieux où un chemin taillé dans le granit tombe dans le fleuve. De là ils aperçurent au loin un homme côloyant la rivière comme eux, une lanterne à la main ; ce n'était pas un espion, car il ne semblait en vouloir qu'au fleuve, ni un batelier, car la Newa était prise, ni un pêcheur, car il n'avait dans la main que sa lanterne et une liasse de papiers. Us s'avancèrent 3 mais, sans se distraire de son ouvrage, l'homme tirait à lui un câble dont l'extrémité était plongée sous la glace; il le retira tout entier, compta les nœuds et parut en prendre note. Il mesurait probablement la profondeur de la rivière. Le reflet de la lanlerne, répercuté par la glace, inondait ses livres mystérieux et son visage penché sur la lumière, jaune comme un nuage au soleil couchant, mais d'une noble et sévère beauté. Il semblait telle- ■ ment absorbé par sa lecture qu'en entendant audessus de lui des pas et les entretiens des étrangers, il ne daigna pas s'informer de leur dessein, et seulement par un geste impérieux il laissa deviner qu'il demandait ou même qu'il exigeait du silence. 11 y avait dans le mouvement de cette main quelque chose de si étrange que les voyageurs , tout en riant en eux-mêmes de leur obéissance, n'osèrent pas l'interrompre. Un d'entre eux regarda face à face le revenant et s'écria : a C'est lui ! — Qui, lui ? — Un Polonais! un peintre; mais il est plus juste de l'appeler J. 23

un mage, cor depuis longtemps il a brisé sa palette et ses pinceaux, il ne consulte plus que la Bible ou les livres cabalistiques, et Ton dit même qu'il converse avec les esprits. » Le peintre se dressa cependant, ferma ses livres et dit, comme s'il parlait à quelqu'un d'invisible : « Qui vivra verra demain de grands miracles ; ce sera la seconde mais non la dernière épreuve ; le Seigneur brisera les degrés du trône assyrien, il ébranlera le sol de la Babylonè des mers-, mais, ô Seigneur ! que mes yeux ne voient pas la troisième!... » Il dit, et laissant 6ur la rive les voyageurs interdits, lui-même il monta lentement l'escalier, la lanterne à la main , et disparut bientôt derrière le mur delà terrasse. Personne ne comprit celle mystique allocution : les uns s'étonnaient, les autres riaient de l'aventure; tous s'accordaient â dire: «Noire vieux mage bat la campagne. » Après avoir marché un instant encore dans les ombres, voyant la nuit avancée, froide et menaçante, chacun s'en retournait chez lui; un seul demeura, franchit les escaliers et courut le long de la terrasse. 11 ne vit point notre homme, seulement il aperçut de loin comme une étoile errante. Quoiqu'il n'eût pas regardé la face du vieillard, quoiqu'il n'eût pas entendu ce que l'on en disait, le son de sa voix, ses paroles mystérieuses, l'avaient si fortement secoué! — 11 se souvint après un instant d'avoir entendu le son de celle voix et courut de toutes ses forces par un chemin inconnu au milieu de la nuit et de la tempête. La lanterne, portée par' une main rapide, scintillait toujours en diminuant-, voilée par le brouillard épais, elle parut s'éleindre,

puis elle s'arrêta soudain sur une grande place déserte. Le voyageur double le pas, il accourt, le carrefour était chargé de grands monceaux de pierres; sur une de ces pierres il aperçoit le peintre. Il était immobile au milieu des ténèbres : la tête découverte, les épaules nues et la main droite levée vers le ciel ; et Ton voyait d'après la direction de sa lanterne qu'il regardait les murs du palais impérial. Là, une seule lumière brillait dans une seule fenêtre à l'angle du palais : il semblait interroger cette lumière, murmurait une prière à Dieu, puis il leva la voix et dit en se parlant à lui-même :

« Tu veilles, ô toi , tzar! Autour de loi la nuit est

sombre, les courtisans dorment tous et toi, tzar,

tu veilles! Le Seigneur, encore patient, te suscite un esprit, il t'avertit et te punit par des pressentiments. Mais le tzar veut s'endormir : il ferme à toute force la paupière; il va s'endormir d'un profond

sommeil Combien de fois jadis fut-il averti par

son ange gardien dans des rêveries fuyantes, plus claires encore et plus positives !

«Il n'a pas toujours été aussi pervers! Jadis il avait été humain, puis il descendit par degrés jusqu'au despote; les anges du Seigneur l'ont abandonné, et lui, plus il avançait en âge, plus il tombait au pouvoir de Satan ! Ce dernier conseil, ce muet pressentiment, il l'expulsera de sa mémoire comme un songe vide de sens; demain les flatteurs le feront croître en orgueil, toujours, toujours plus haut, jusqu'à ce que Satan le foule aux pieds 129

« Ses vils sujets dans leurs humbles cabanes seront

frappés les premiers pour ses méfaits ; car lorsque la foudre atteint les éléments privés de vie, elle commence par en haut, de la tour et de la montagne-, mais parmi les hommes , elle frappe d'abord les vallées et

punit d'abord les plus petits coupables 125

« Ils se sont endormis dans l'ivresse, dans les querelles ou dans la volupté... ils s'éveilleront demain... pauvres lûtes de morts ! Dormez en paix comme des bêles insensées, avant que la colère du Seigneur ne vous fasse lever, comme un chasseur abattant lout ce qu'il rencontre dans la forêt, jusqu'à ce qu'il pénètre au bouge du sanglier.

« Qu'enlends-je !... là !... les vents ! les vents !

Déjà des glaçons du pôle ils ont dressé la tête comme des monstres marins; déjà ils ont attaché leurs ailes de nuages en s'abatlant sur les flots et les déchaînant de leurs chaînes! J'entends!... déjà l'océan sans entraves bondit et mord son frein de glace; il lève sa

croupe humide jusqu'aux nuages. Déjà! une

chaîne, une chaîne encore le relient bientôt elle

sera descellée... j'entends le bruit des marteaux »

Il dit, et voyant quelqu'un auprès de lui, il souflla sa lampe et s'éloigna dans l'ombre. Il avait brillé et disparu comme un présage de malheur qui surgit inattendu dans l'âme et qui passe terrible... mais incompris.

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