‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 84 sur 105 · LÉGENDE LITHUANIENNE · texte numérisé non relu

LÉGENDE LITHUANIENNE

La nuit redouble; le vent du nord se 1ère -, la lune amoindrie , labourant avec peine un noir océan de nuages, regarde, morne et pâle, à travers la brume inondant la vallée : on dirait une lucarne livrant passage à la flamme du ciel, sous la voûte mobile d'un ténébreux portique.

Le château de Novogrodek l2% debout sur les flancs de la haute montagne , s'illumine aux reflets de la nuit : son ombre immense, tombant dans les fossés remplis d'une vase croupissante, se brise comme une colonne écroulée sur les remparts de gazon et les glacis de sable. La ville dort : les feux du château sont éteints, seulement sur les parapets et les bastions on entend le cri régulier des sentinelles. Un point brillant paraît â L'horizon : quelques hommes traversent la plaine, et leur ombre les poursuit comme une gerbe noirâtre 5 à la rapidité de leur vol , à l'éclat de leurs

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armures , on dislingue des chevaliers accourant à bride abattue.

Les chevaux ont henni , les paves ont retenti sous les fers des coursiers : trois guerriers s'avancent le long du fossé. Ils s'arrêtent : le premier sonne du cor, il sonne une seconde et une troisième fois, et la corne de buffle de la vigie lui répond du haut de la tour : aussitôt les gonds gémissent , un flambeau s'allume, et le pont-levis s'abaisse avec fracas. La garde, accourue au bruit des chevaux, s'avance au ralliement : elle entoure, elle veut reconnaître de près hommes cl devises 5 le chef est revêtu d'une armure complète, comme un Teuton qui s'apprête au combat : son manteau blanc est^traversé d'une croix noire, il porte en sautoir une chaîne d'or avec une étoile en brillants , un cornet en métal rejeté sur le dos , la lance en arrêt , le rosaire à la ceinture et le glaive au côté.

A ces signes, les Lilhuancs reconnurent le quidam , et l'un d'entre eux dit tout bas à ses voisins : « C'est sans doute un mâtin échappé du chenil des croisés126, engraissé du sang prussien qu'il lèche tous les jours-, oh ! si la garde ne me voyait pas , ce vaurien * irait la tête la première prendre un bain au fond du marais, et bientôt j'en aurais débarrassé le pontlevis. » C'est ainsi qu'ils murmuraient entre eux ; le chevalier lit la sourde oreille , mais il les entendait bien , car il parut très-élonné, et quoique Allemand, il comprenait le parler des hommes127.

* Que le lecteur veuille considérer que c'est un païen qui parle ; qu'il ne s'agit ici que des chevaliers teutons. Et d'ailleurs voyez les notes.

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« Le prince est-il au château? — Oui, mais vous vous êtes bien attardé avec votre message ; vous ne pouvez lui rendre visite aujourd'hui; ainsi donc, à demain, bonsoir.— A demain? tout à l'heure ! à l'instant ! qu'il fasse tard ou non, mandez à Lilavor notre arrivée; tout le danger, je le prends sur ma tète, et voici un seing pour nous faire reconnaître ; aussitôt qu'il l'aura vu , il saura qui nous sommes et ce qui nous amène en ces lieux. »

Le silence règne à l'entour : en automne , les nuits sont longues. Mais pourquoi dans la tour de Lilavor une lampe brille-t-elle à travers les barreaux comme une étoile solitaire? Ne revient-il pas aujourd'hui même d'un voyage lointain , et ses paupières abaissées n'ont-elles pas besoin de sommeil?

Pourtant il ne dort pas. On envoie aux écoules; il veille. Mais personne des gardes du château, ni des courtisans, ni du conseil privé, n'ose franchir sa porte. C'est en vain que le messager se démène et supplie : prières et menaces n'obtiennent aucun eiïel. On se décide enfin à réveiller Rymvid : Rymvid, le porteur des ordres de son maître, l'âme de ses conseils, sa main droite au combat; le prince l'appelle un second lui-même; dans le camp, au château , lui seul a toujours libre accès auprès de sa personne.

L'appartement est sombre ; seulement une lampe oubliée sur la table répand un éclat douteux : Litavor mesure à grands pas le pavé de la salle, puis il s'arrêle et retombe dans sa rêverie. Il écoute, sans donner de réponse, ce que Rymvid lui raconte sur les

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chevalier* teuton». Il rougit, il soupire, puis il pâlit, et sa figure exprime alternativement des passions de tout genre. Il approche de la lampe et feint de vouloir la ranimer, mais sa main distraite plonge la mèche dans le iluide qui l'alimente ; et , soit à dessein , soit par hasard , il étouiîc la flamme.

Peut-être ne pouvait-il pas réprimer le trouble intérieur qui l'agitait et se composer un visage plus calme, ou ne voulait-il pas que son serviteur pût lire dans son maintien les secrets de sa pensée. II parcourt de nouveau la salle avec précipitation; mais lorsqu'il approche de la fenêtre, aux rayons de la lune pénétrant à travers le grillage on voit la colère empreinte sur son front , ses lèvres contractées par le dédain , les éclairs de ses yeux et la rougeur ardente de ses joues.

Puis , se retournant à l'angle de la salle , il s'enferme avec Rymvid, se jette dans un fauteuil et lui dit avec un calme affecté et le frémissement du sarcasme dans la voix : « Ne nous as-tu pas, Rymvid, mandé, à ton retour de Vilna, que Vilold, notre puissant et gracieux seigneur ,M, nous avait nommé prince de Lida , et qu'il avait une seconde fois octroyé à Litavor, son très-humble serviteur, les fiefs et domaines compris dans la dot de mon épouse, comme on donne un sien patrimoine ou quelque conquête étrangère ? — C'est Vrai , monseigneur. — Il nous faut donc aller aù-devant de ces donations comme il convient à celui qui les reçoit aussi bien qu'à celui qui les offre ; faites descendre dans la cour les bannières ducales : qu'on allume au château les feux et les fiam-

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beaux. Où «ont mes clairons? Qu'à minuit précis ils se rendent dans la ville, et que là, sur la place publique, sonnant aux quatre vents et de tous leurs poumons , ils donnent réveil à tous les chevaliers. Que chacun endosse l'armure, renouvelle son carquois et fasse aiguiser le tranchant de son glaive. Failes préparer les vivres et la provende, et que tous les combattants prennent de chez leurs femmes de quoi se nourrir tout un jour. Les chevaux laissés au pâturage seront introduits dans la ville, chargés des provisions, et sitôt que le premier rayon du soleil, parti des colines de Chorsé ,29, aura heurté le tombeau du roi Mendog, que tout se réunisse sur le chemin de Lida. Qu'on m'attende sous les armes, alerte et dispos. »

Il dit. Son discours, il est vrai, recommande les préparatifs d'usage ; mais pourquoi tant de hâte , à cet heure indue? D'où vient ce courroux mal dissimulé? Quoiqu'il parlât si rapidement que les mots avaient peine à se suivre ? pourquoi ne semblait-il avoir déclaré que la moitié de sa pensée, tandis que Vautre grondait comprimée dans sorj sein? Ce front nuageux n'annonce rien de bon, et sa voix môme n'a pas l'accent de la tranquillité.....

Litavor se taisait : il semblait attendre que le vieux Rymvid s'éloignât avec l'ordre qu'il avait reçu ; mais Rymvid, muet, différait son départ, car ce qu'il venait d'entendre et de voir, le tout bien considéré, lui paraissait contenir, malgré la légèreté des paroles du prince, une grave déterminalion.

Mais que faire! il savait que son jeune maître prête peu l'oreille aux suggestions d'autrui, et, haïssant les

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lenteurs du discours, aime à former en lui-même ses desseins ; aussitôt formés, il ne connaît plus d'obstacle et s'irrite de toute opposition. Mais Rymvid, fidèle conseiller du prince, respecté entre tous les guerriers lithuaniens, se couvrirait de honte s'il n'essayait de conjurer l'orage. Faut-il parler ou se taire? Jl hésite quelque temps, puis il se détermine à parler.

« Quelque soit, monseigneur, le but de vos désirs, nous avons toujours des hommes et des chevaux prêts à vous suivre : montrez-nous la roule, et sans délibérer nous nous élançons sur vos traces -, le vieux Rymvid, certes, ne sera pas le dernier. Mais, ô monseigneur, il convient d'établir quelque distinction entre la foule aveugle, instrument de vos mains, et les hommes qui peuvent valoir davantage; car votre père aussi, quoiqu il se plût à tramer en lui-même ses desseins, avant d'appeler les glaives populaires à sa défense, convoquait les têtes sages à ses conseils ; c'est là que je m'asseyais mainte fois avec le droit de la parole , et j'en usais librement et avec modération. Pardonnez-moi donc aujourd'hui si j'ouvre un avis sincère et j'énonce ce que mon cœur a transmis à mes lèvres. J'ai longtemps vécu, et mes cheveux ont blanchi sous le faix de mes exploits aussi bien que des années. Cependant ce que je vois aujourd'hui (plût à Dieu que ce ne fût qu'un rêve ! ) est chose insolite et nouvelle pour nous autres vieillards. S'il est vrai que vous allez prendre possession du fief de Lida , cette marche précipitée aura bien l'air d'une invasion et vous aliénera vos nouveaux comme vos anciens sujets. Ceux-ci s'attendront à partager le butin d'une

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victoire; ceux-là, par contre, à recevoir les chaînes des vainqueurs.

« Aussitôt la renommée répandra dans le pays les semences du mensonge : l'oreille populaire les saisit au vol et les transporte au loin, et de là naît à la longue un fruit dont l'amertume empoisonne la paix et ternit Téclat de la gloire ; partout on dira que, avide de spoliations , vous avez envahi un État qui ne vous était pas dévolu.

«Oh ! c'est bien autrement que, selon l'usage antique et solennel, les princes lilhuanes procédaient pour se porter aux lieux de leur résidence; ces temps sont encore présents à ma mémoire, et si vous voulez observer le mode primitif, reposez-vous sur moi, tout sera ponctuellement accompli.

« D'abord, nous enverrons partout des bans de convocation; tous les chevaliers demeurant dans la ville et ceux qui sont retournés à leurs guérets s'assembleront au caslel ; les princes du sang, les hauts dignitaires avec un cortège nombreux, tant pour leur sécurité que pour plus d'apparat, se rangeront à vos côtés. Avant que cela n'arrive, je puis partir demain ou après-demain de bonne heure, avec le service, accompagné de la sainte personneduKrivé IS0, et muni des apprêts d'un splendide festin, afin que tout soit disposé à l'avance pour vous recevoir, et qu'il ne manque au banquet ni miel fermenté ni venaison151.

u Car la noblesse court aussi bien que le peuple après la friandise, cl témoin des premières libéralités du prince, elle en tire les meilleurs pronostics pour l'ave-

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nir. Il en fut toujours ainsi en Uthuanie de môme qu'en Samogilie ; demandez aux ancien». »

Il dit , s'avance vers la croisée et reprend ; u Le vent fraîchit, le temps s'annonce mal pour demain. Mais je vois un coursier au pied de la tour, un homme armé s'appuyant sur l'arçon de la selle -, un second !... un troisième, conduisant leurs chevaux ep laisse : ce sont des messagers allemands, je les ai reconnus à leur costume: faut-il les faire monter, ou que plutôt en bas, par l'organe de votre serviteur, yos volontés suprêmes »

Cela disant, il ferma les panneaux de la fenêtre entrouverte avec une indifférence affectée ; mais il avait à dessein hasardé sa question afin d'apprendre quelque chose au sujet des messagers teutons. Lilavor lui répondit précipitamment; « Si jamais je demande conseil à une autre intelligence que la mienne, je mets toujours votre avis en première ligne ; car, digne à tous égards de ma confiance et de mon respect, vous êtes jeune aux combats et vieux dans les délibé*rations. Or, quoique je n'aime pas que les fins de mes actes à venir soient visibles à l'œil du vulgaire, et bien qu'il soit dangereux de révéler avant le temps un projet mûri dans les profondeurs de Ja pensée ; que toute entreprise au moment de son exécution doive, comme la foudre, immoler la victime avant de briller à ses yeux , je veux bien, en ce peu die mots, répondre à vos questions.— Quand ? — Aujourd'hui, demain.— Où?— En Samogitie, en Russie i$a. — Cela ne se peut! — Cela sera et cela doit être...., Mais je yeux vous découvrir le fond de ma pensée.

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« Si j'ai fdit tout mettre debout, homme» et chevaux, si je hâte le départ, c'est que Vitold m'attend âtec ses sbires poui4 me barrer le passage ; c'est qu'il m'attire exprès à Lidâ pour me tuer ou me prendre captif.

a Mais aussitôt que je l'eus appris , j'ai conclu un traité secret avec le gfand maître de l'ordre Teu tonique135 ! il doit me fournir un renfort de ses chevaliers, en retour de quoi je m'engage à lui céder ma part du butin. Si , comme je l'entends, les nonces sont arrités, on voit qu'il m'a tenu parole.

«Donc avant le coucher des six pléiades1" nous irons ajouter à nos forces troia mille cavaliers teutons armés jusques aux dents1", avec autant de lansquenets. J'ai moi-même choisi à la cour du grand maître les montdrea et les hommes ; plus grands de stature que tous les nôtre»1", bardés de pied en cap, de fer et de cuivre : vous savez à vos dépens si leur coup de lance est vigoureux et si leur sabre est bien affilé.

« Chaque lansquenet [porte une coulevrine en fer, il la nourfit de cendre et de plomb, puis, détournant sa gorge vers l'ennemi , il l'irrite d'une étincelle : aussitôt la vipère lance la flamme, et celui que l'œil exercé du chasseur lui désigne succombe mort ou nage dans le sang. C'est d'une arme pareille que jadift notre aïeul Gédimin fut tué sous les murs de Viélona.

d Tout est prêt-, demain, lorsque Vitold, trop confiant en son étoile, n'a laissé dans Lida qu'une faible garnison * le prévenant par des chemins détournés , nous tomberons sur la ville, nous y mettrons tout à

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feu et à sang, et nous réduirons en esclavage ce que le fer aura épargné. »

Rymvid, frappé de l'étrange nouvelle, demeure stupéfait : il prévoit la tempête, il cherche un expédient \ ses pensées fconfuses se détruisent les unes les autres. Mais la circonstance est pressante, le conseil ne peut se différer. Il s'écrie donc avec indignation : « Puissé-je n'avoir pas assez longtemps vécu pour voir un frère lever la main sur un frère! Hier encore, ayant ébréché votre masse d'armes sur les crânes allemands157, devez-vous la faire aiguiser aujourd'hui en leur défense? La discorde est chose mauvaise et nuisible; mais la paix que vous voulez établir est plus détestable encore ; unissez plutôt la flamme avec l'eau.

«Il arrive, à la vérité, qu'un voisin embrasse un voisin contre lequel il avait plaidé pendant de longues années, que tous deux déposent leur haine en se donnant le nom d'amis -, que, plus acharnés encore entre eux que de mauvais voisins, les Lilhuanes et les Polonais s'associent aux mêmes repas, goûtent lesommeil sous les mêmes toits et réunissent leurs armes contre un même ennemi. Plus ancienne encore est l'inimitié de l'homme et du serpent \ cependant si dans la demeure de l'homme le reptile est convié à prendre sa part de lait et de pain pour la plus grande gloire des dieux immortels158, il vient apprivoisé ramper jusqu'à la main qui le nourrit , partager ses repas, boire aux mêmes bassins, et parfois insinué dans la couche des enfants , il entoure de ses anneaux de bronze leurs seins doucement assoupis.

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« Mais l'hydre des croisés ne se laisse fléchir ni par l'hospitalité, ni par la prière, ni par les présents. Les Russes et les ducs deMazovie ne lui ont-ils pas jeté tant de biens, d'armées et de Irésors â dévorer! Mais l'hydre insatiable, après en avoir fait sa pâture, ouvre la gueule pour engloutir tout ce qui nous reste.

« Un commun effort peut seul nous sauver.

« C'est en vain que les hordes lithuaniennes vont chaque été raser leurs châteaux el saccager leurs bourgades; si vous coupez une tête à l'hydre des croisés, il en vient une autre à la place, et cette autre à son tour se multiplie en dix autres. Coupons toutes ces têtes à la fois. Il perd sa peine celui qui voudrait nous réconcilier avec les croisés ; car il n'est pas un homme en Lithuanie , prince ou vilain , qui ne connaisse leur orgueil et leur perfidie , qui ne les évite comme la peste de Crimée, qui n'aime mieux leur devoir la mort dans les combats qu'un secours dans le danger, qui n'aime mieux serrer dans sa main un fer rouge que le gantelet d'un croisé.

« MaisVitold nous menace!... Ah! ne saurons-nous donc plus vider en plaine cl sans témoins étrangers nos différends fraternels, ou bien les choses en sontelles venues à ce point qu'une main amie ne saurait arracher l'ivraie de nos dissensions domestiques en réservant le fer conlre l'ennemi commun ?

« Qui vous certifie que voire plainte est juste et que Vitold , vous dressant de nouvelles embûches, foule aux pieds les traités les plus solennels ? Veuillez m 'entendre, seigneur, et que votre envoyé aille uqe seconde fois renouveler nos conventions. — C'eq

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est assez, Ryfnvid; je sais ce que vaut la parole de Vitold139. Hier il avait pris telle résolution j aujourd'hui le vent souffle d'un autre côté. Hier je croyais que siir sa parole de prineê je n'avais qu'à prendrd possession de Lida -, aujourd'hui Vitold change d'avis. Lorsque la saison favorise ses desseins de violènce, et sachant que mon armée a pris «es quartiers d'hiver, il proclame à son de trompe que les habitahts de Lida ne me veulent point avoir pour maître; il prend donc Lida pour lui-même, et en dédommagement 11 më donnera quelque autre pays, commè la Russie déserië ou les marais de Varech 140 ! car c'est là que noire résidence à venir est désignée-, c'est là que Vilold exile ses frères et parents, pour régner lui-même sans partage sur la sainte Lithuahic. Voyez-vous comme il en dispose! et certes, il sait ce qu'il veut, car il ne poursuit qu'un seul but par mille moyens divers. Il voudrait se placer au-dessus de toùs pour fouler à deux pieds ses égaux.

« Grands dieux ! n'est-ce point assez que l'orgueil de Vitold tienne éternellement à cheval toute la Lithuanie! L'armure semble incrustée à notre sein $ le casque semble avoir pris racine dans nos crânes ; de pillage en pillage , et de bataille en bataille , nous avons fait le tour du monde , soit en guerroyant contre les croisés, puis au delà des Karpathes , assaillant les jolis villages polonais, ou poursuivant à travers les steppes le Mogol vagabond dans sa tente nomade que transporte le simoun... et tout ce que nous avons pri* de trésors dans les châteaux , tout ce qu'épargna le fer, la faim ou l'incendie , nous le portons à Vitold ,

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nous l'entassons devant lui! S'il croit en puissance, il lé doit à nos travaux ; déjà du golfe de Finlande à la mer de» Khozares Ul, toute» les cités reconnaissent sa loi ; et lui-thème , quelle cité, quel palais magnifique il habite ! J'ai vu les pompeuses forteresses des croisés, (Ju'un Russe ne peut regarder sans effroi, et pourtant elles sôht moins grandes que les palais de Vitold qui sont à Vilna ou sur le lac de Troki ,4a! J'ai vu la belle vallée dè Kowno ,45, où la niain des ondines vient* automne dit printemps, velouter le gazon , le diaprer de fleurs; c'est le plus beau vallon de l'univers. Mais qui le croirait! chez le fils de Keystout il y a plus de fleurs dans le palais, des gazons plus moelleux, tellement riche est le tapis étendu sur le sol , tellement somptueux sont les festons appendus aux murailles ; avec leurs feuilles d'argent et leurs bouquets d'or fin, ouvrage des captives polonaises , plus merveilleux cent fois que l'œuvre des sœurs immortelles et les bigarrures des champs. Dans ses croisées on voit des vilraux en cristal amenés à grands frais des bouts de l'univers et brillants comme les armures des chevaliers sarmates ou comme le Niémen lorsque, secouant les frimas, il découvre au soleil sa face élincelante.

« Et moi, qu'ai-je gagné au prix de mes labeurs et de mon sang? Que dès le berceau, emmaillolté dans la cuirasse, prince, j'ai vécu comme un Tatar du lait de la cavale ! Tout le jour à cheval ; le soir, sa crinière me servait d'oreiller, je passais la nuit debout contre l'arçon de la selle, elle matin, la trompette me rappelait à cheval. Que lorsque les enfants de mon âge 5 montés sut des bâtons, armés de sabres de

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bois, chevauchaient sans danger dans l'avenue pour amuser, par un puéril tableau de la guerre, leur vieille grand'mère ou leur sœur en bas âge ; je me battais déjà à outrance avec les Tatars, ou, l'épée en main, j'entrais en lice avec les guerriers polonais.

« Pourtant, depuis Erdvil, mes Etats ne se sont pas agrandis d'un pouce : regarde ces remparts de bois de chêne, ce palais de briques rouges : parcours ces salles désertes, habitation de mes pères : où sont les coupes de cristal ? les dépouilles opulentes ? Au lieu de boucliers d'or, brille une pierre humide -, au lieu de tapis, des couches épaisses de rouille. Qu'ai-je donc voulu remporter des flammes et de la poussière du combat? Des États, des trésors? Non, rien... rien, hormis la gloire !

« La gloire ! mais Vitold n'a-t-il pas élevé la sienne jusqu'aux cieux ! Vitold éclipse tout ce qui l'entoure. Déjà nos vaydelots l'exaltent aux festins à l'égal d'un autre Mendog M4. Déjà aux accents de leur lyre et porté sur leurs chants prophétiques, il s'élève au temple de mémoire ; mais qui donc pourra distinguer notre nom perdu dans la foule et le relever de la poussière de l'oubli?

« Pourtant je ne lui porte point envie! qu'il combatte , qu'il soit victorieux , qu'il s'enrichisse de gloire et de trésors, c'est bien-, mais qu'il abstienne sa dent insatiable du bien de ses parents et de ses frères. Y a-l-il longtemps qu'au sein de la paix et de la bonne intelligence il ébranla violemment le trône de la Lithuanie? Voyez-vous Vitold assaillant la capitale des grands-ducs et chassant du trône le fils

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d'OJgierd u* pour s'y installer lui-même ! et son règne est tel qu'il voudrait que tout agent de son autorité suprême, pût comme un envoyé du Krivé-Krivéyto, élire des princes ou les faire détrôner I II est temps que nous y mettions un terme ; il est temps que nous cessions de nous courber sous son étrier. Tant qu'un souille jeune encore anime celle poitrine, tant que le fer obéit à ma main valide, tant que mon coursier à l'aile de vautour, seul butin remporté des dépouilles de Crimée, avec celui que je te donnai et deux autres qui hennissent dans mon écurie, destinés à mes serviteurs fidèles... oui, tant que mon cheval, que mon épée... » Ici la colère étouffa sa respiration et sa voix : il se lut, mais comme s'il s'était élancé de sa place, son armure retentit avec fracas. Quelle est donc cetto flamme qui brille au-dessus de sa tête? comme une étoile détachée du firmament tombe à travers les cieux et lance des éclairs de sa longue chevelure, ainsi son épée, en tournoyant autour de sa tête, vint frapper sur le roc et fit rejaillir des torrents d'étincelles.

Le silence les environna de nouveau , et le prince reprenait : « Trêve à ces vains propos ; voici presque minuit, et bientôt le coq chantera pour la seconde fois. Vous avez entendu mes ordres : apprêtez-vous à les exécuter. Moi, je veux reposer un instant et chercher dans le sommeil un soulagement à la fatigue de mon corps et de mon esprit , car de trois jours je n'ai pas dormi. Maintenant il fait sombre encore, mais aujourd'hui la lune entre dans son premier quartier : le matin sera clair, nous partirons inconti-

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ncnt , et nous laisserons à Lida aux fil» de KeystôUt urt digne héritage de fumée et de cendres. 146 »

En terminant il s'assit et frappa dans ses mains : aussitôt des serviteurs accoururent. Litavor se fit désarmer et se jeta sur un lit, non pas peut-être pour dormir « mais afin que Rymvid s'en fût hors de sa chambre. Celui-ci, voyant qu'il n'y avait plus rien à espérer, se lut et s'en alla; il descendit et, connaissant le devoir d'un loyal serviteur, au son de la trompette il assembla les guerriers, puis il revint au château.

Était-ce pour en conférer de nouveau avec son maître? Non: il détourna ses pas d'un autre côté, vers l'aile gauche du bâtiment dont lepont-levis s'abaissait ver* la ville. Suivant les détours des longs corridors, il s'arrêta devant le gynécée de la princesse.

L'épouse du prince était alors une riche héritière de Lida, la première beauté des filles d'outre-Niémen, nommée Grajina, ou la belle princesse; et quoique son âge inclinât de l'aurore au midi des années féminines, les doubles attraits d'une vierge et d'une mère se mariaient merveilleusement dans sa beauté; la noblesse dé ses traits commandait autant de respect que sa fraîcheur inspirait de séduction : on eût dit à la voir le printemps auprès de l'été, les tendres nuances d'une fleur auprès de la plénitude d'un fruit mûr. Non-seulement personne ne pouvait régaler par le* grâces de la figure, mais elle seule à la cour pouvait se vanter d'atteindre â la taille héroïque de Litavor. Couple royal ! Environnés du cortège do-

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roeslique, on les comparait à deux charmant* peuplier* élevant leurs tôles fraternelles au-dessus des humbles arbustes de la bruyère.

Semblable par la figure et son port majestueux, elle régalait encore par le cœur : méprisant l'aiguille, les fuseaux et les jeux féminins, elle armait sa main du glaive des combats. Maintes fois, chassa ressç, montée sur un palefroi deSamogitie, dans un justaucorps de peau d'ours et le léopard au front, elle galopait au milieu d'un essaim de cavaliers, et souvent, à la grande satisfaction de son époux, retournant de la plaine dans ce costume martial, elle en imposait à la foule et recevait de la garde du château les honneurs suprêmes, dus au souverain.

C'est ainsi que, associée par les plaisirs elles peines, compagne de sa tristesse et de ses joies, elle ne parr tagçait pas seulement la couche et le cœur, mais les pensées et le pouvoir du prince. Les jugements, les guerres et les alliances secrètes ont souvent dépendu de ses avis, bien que cet ascendant fût ignoré de tous ; car la princesse, supérieure en cela aux femmes ordinaires aimant à se vanter de l influence qu elles exercent à la maison, cachait avec soin l'empire qu'elle avait sur Tâmc de son mari. Même les plus attentifs et les plus assidus ne pouvaient aisément en surprendre le secret M7. Le sage Rymvid seul devinait le sûr Appui qui lui restait encore : il alla donc chez la princesse et lui fit un aveu sincère de ses prévisions et de ses craintes : quelle dérogation pour les antiques usages! quel opprobre pour le prince! et quelle Jionte pour la nation !

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Grajina parut très-frappée de cette nouvelle-, mais, toujours maîtresse d'elle-même, elle feignit de n'y ajouter qu'une demi - croyance , et, sans se troubler :

« Je ne sais, dit-elle, si les avis d'une femme ont plus de poids aux yeux de mon maître que ceux des chevaliers, mais je sais bien qu'il se conseille lui-môme avec prudence et, mieux encore, qu'il atteint le but qu'il s'est proposé 5 si pourtant un accès de colère éveille dans son cœur un orage passager, si parfois, selon la coutume des jeunes gens, il porte outre mesure ses désirs et ses aspirations, laissons-le se calmer, que le temps et la saine réflexion illuminent ses pensées, modèrent ses ardeurs, et bientôt l'oubli réclamera des paroles jetées au vent. Jusque-là, rassurons-nous et n'effrayons personne.

« — Pardonnez-moi , princesse ! Oh ! non, ce ne sont pas des paroles qu'une bouche ardente laisse omber et que la mémoire ne retient plus aussitôt refroidies-, ce n'est pas un dessein enfanté par une idée vague dans le conflit des désirs impétueux, qui fume et se dissout en vapeur : ces étincelles dénoncent un grand incendie dans l'Ame, et cette fumée est le sinistre avant-coureur d'une explosion terrible.

« Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sers le prince : depuis douze ans il connaît ma fidélité à tou te épreuve ; cependant je ne puis me rappeler qu'il m'ait jamais parlé aussi sérieusement, aussi longtemps qu'aujourd'hui. Il n'y a plus à délibérer : ce qu'il a dit sera fait -, et ses ordres sont précis : avant la seconde étoile je dois rassembler les troupes au tombeau de Pere-

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siek*. La nuit sera claire, le chemin n'est pas long.

« — Qu'en tends-je ! quoi ! demain ? Malheur à moi ! Et je consentirais que Ton dise en Lithuanie qu'un frère a levé la main sur un frère -, et je les verrai» s'enlr'égorger pour la dot de Grajina ! J'irai le trouver, et dans notre premier entretien Oh! j'y vais

aujourd'hui môme, malgré l'heure indue : avant que laube ne secoue la rosée de la nuit, j'espère vous apporter une réponse favorable. »

Ils se séparent, et tous deux, par des chemins différents, tendent vers le môme endroit. Sans tarder un instant, la princesse traverse les issues secrètes et ?e rend aux appartements de son époux. S'arrêtant à peine un instant dans la cour, Rymvid se glisse le long des arcades et, n'osant pas franchir la porte de son maître, s'assied sur le seuil, regarde à travers les fentes et prôte une oreille attentive.

Bientôt il entend le bruit d'un loquet tourné par une main légère; une blanche figure sort d'une porte latérale. « Qui vient ici? » demande le prince; il se dresse sur son séant et réitère sa demande. « C'est moi, » répond une voix bien connue, une douce voix féminine. Alors commença la conversation; et bien que Rymvid se doutât qu'il en était le sujet, il n'entendit pas les deux voix confondues avec l'écho des voûtes ou absorbées par les lambris.

L'entretien semblait toujours plus vif et plus animé; puis il se ralentit. Il devenait toujours plus diffi-

* C'était le surnom du roi Mendog, signifiant à peu prés, dans un seul mot, se frayant un chemin au travers de l'ennemi, le sabre au poing.

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cile de distinguer les deux voix : celle de la princesse dominait. Litavor se taisait ; il souriait par intervalles. A la fin Grajina tombe à ses genoux. Le prince la relève ou la repousse 5 puis il ajoute quelques paroles avec chaleur et se tait pour ne plus reparler. Le silence revient, la blanche figure repasse de nouveau vers la porte , le loquet gémit : soit qu'elle ait tout obtenu ou qu'elle ait craint de l'importuner davantage, la princesse regagne son gynécée-, le prince se recouche sans bruit, et bientôt Ton n'entend plus que le mouvement calme et régulier de sa respiralion.

Rymvid attendit en vain encore quelques instants. Il s'éloigna, et sur le balcon de l'aile gauche il rencontra le page de la princesse, qui parlait aux Allemands. Il prêta l'oreille; mais le vent soufflait d'un autre côté et ne laissait arriver jusqu'à lui que des paroles entrecoupées. Le page indiqua la porte. Rymvid devina aisément la signification de ce geste peu gracieux : l'orgueil du croisé en parut terriblement offensé, car il bondit, saisit la crinière de son cheval et s'écria, s'élançant sur la selle : «Je jure que si je ne portais pas le caractère d'ambassadeur, je le jure par celte croix, signe de komthour, je me vengerais à Tinstant pour l'affront que je viens de recevoir. Tai grandi dans les ambassades, à la cour des rois -, mais l'empereur ni le pape n'auraient osé me traiter comme votre petit hobereau! Me faire allendre jusqu'au malin ! à la belle étoile! me chasser! Et cet ordre, c'est un page qui me l'apporte ! Mais je vous préviens que celte ruse païenne ne vous réussira pas

GRAJ1NA. 2»!

et ne restera pas impunie. Nous appeler contre Vitold pour nous prendre entre deux armées ! Nous verrons si Vitold saura parer les coups de ce glaive déjà suspendu sur vos têtes !

« Va porter à ton prince ces paroles, et s'il ne te croit pas, qu'il vienne les entendre lui-même. Je sui» prêt à les redire dix fois, cent fois, mot à mot, au jourd'hui et toujours, car des paroles d'un chevalier, rien ne se peut retrancher non plus que de la prière. El ce que ma bouche a promis , ma main le tiendra. La caverne que vous avez creusée sous nos pas va bientôt s'écrouler sous les vôtres, aujourd'hui, cette nuit môme. Moi Didier Halstark de Kniprodc, commandeur de l'ordre Teutonique, je l'annonce à ton maître Chevaliers, suivez-moi1". »

Il attendit cependant-, mais après un court délai, ne recevant point de réponse, il franchit la porte et s'élança dans la plaine. De moment en moment scintillent les armures des Teutons; de distance en distance résonne le galop de l'escorte-, de plus loin en plus loin on entend le hennissement des coursiers : ils s'effacent toujours dans l'ombre et le lointain et disparaissent enfin, cachés par la forôt et la sombre montagne.

« Allez sains et saufs, et puisse votre pied maudit ne plus se poser en Lilhuanie! — disait Rymvid en les reconduisant d'un sourire de satisfaction. — Grâces te soient rendues, ô princesse ! Quel heureux changement! que je m'y attendais peu! Qui donc après cela, je vous prie, peut se flatter de connaître le cœur humain ! Cette voix courroucée! ce maintien

292 GRAJINA.

menaçant! Il ne laissa pas articuler un mot à son

vieux serviteur!... Il aurait emprunté les ailes d'un oiseau pour fondre sur Vitold, lorsqu'un sourire, une parole emmiellée fait tomber le glaive de ses mains

et le détermine à changer d'avis! Vieillard aux

cheveux blancs, as-tu donc oublié que LitaYor est jeune, que la princesse est belle ! »

En se parlant ainsi, Rymvid leva les yeux pour voir si la lampe de la tour solitaire ne s'était pas rallumée 5 c'est en vain qu'il regardait : les croisées étaient sombres. 11 retourna donc au balcon, espérant être appelé chez le prince; c'est en vain qu'il attendait, qu'il interrogeait les gardes. Il s'approcha donc de la porte : la salle était obscure, et le prince dormait d'un profond sommeil.

« Ce sont vraiment des prodiges impénétrables, et je ne sais de quel train vont les choses aujourd'hui ! Il n'y a pas longtemps, le prince demandait à grands cris de réunir l'armée, et jusqu'à présent il dort! Ce matin il devait partir : les Allemands sont là, les ambassadeurs ont été rudement remerciés, et il dort! Qui donc leur a porté l'ordre de quitter le châteâu?... Le page de la princesse !

« Autant que j'ai pu en augurer de la conférence

d'hier Il est vrai que je n'ai rien entendu ; mais

ces longues supplications, celte voix sévère ! Gra-

jina aurait-elle osé braver les ordres de son mari en

prenant tout sur elle-même? Je crains beaucoup

qu'elle n'ait celle fois, confiante dans la puissance de ses attraits féminins, délié les ailes à trop de sécurité. Il est vrai qu'elle a toujours montré une audace au-

GRÀJINÀ. 293

dessus de son sexe ; mais ce serait passer loute mesure. »

Un envoyé qui s'était approché avec précaution interrompit son monologue : il lui fait signe des yeux, et tous deux se hâtent vers l'aile gauche du château. Une suivante de la princesse descendit précipitamment l'escalier, et bientôt il trouva Grajina elle-même dans le vestibule. Elle lui fit signe d'avancer, et la porte se ferma sur la princesse et son vieux conseiller.

« Vénérable ami , le sort nous tient rigueur; mais il ne faut désespérer de rien : si notre attente est aujourd'hui déçue, demain nous serons plus heureux. Patience : que rien ne s'ébruite parmi les guerriers et les serviteurs ; renvoyons les messagers à d'autres moments, afin d'empêcher que le duc, par une réponse précipitée, ne s'engage envers les Allemands à ce qu'il voudrait révoquer une fois sa colère apaisée.

« Vous, ne craignez rien, quoi qu'il puisse arriver. Rien ne sera changé aux dispositions de mon époux ; et si môme nos prévisions ne se réalisaient pas, l'armée peut toujours être rappelée aux armes. Il devait partir aujourd'hui, m'a-l-il dit, mais j'avoue qu'il m'est difOcile de croire à cette intempestive expédition. A peine revenu dans ses foyers domestiques , à peine a-t-il délié l armure de sou sein, voudrait-il voler à de nouveaux combats?

« — Qu'entends-je, ù princesse ! vous parlez encore de délais ; oh ! combien votre espoir est trompeur : hélas! il est trop tard! Après tant de démarchés, il n'attendra pas une heure, une minute ; enfin vous le

294 GRAJINA.

verrez. Mais je voudrais savoir comment hier le prince a accueilli vos instances. »

La princesse allait lui répondre lorsqu'un nouvel incident vint les troubler.

Le pas d'un cavalier retentit dans la cour. Le page, tout essoufflé, se précipite dans la salle en apportant la nouvelle que les patrouilles lithuaniennes, battant le chemin de Lida , avaient fait un prisonnier aile* mand; que, selon ses rapports, le chef teuton avait poussé sa cavalerie hors du bois, suivi de près par les fantassins et les chariots de guerre; que, d'après les aveux du prisonnier, et comme le chef du poste en était lui-même convaincu, il voulait avant l'aube emporter la ville d'un coup de main et livrer assaut à la citadelle.

« Que le seigneur Rymvid coure donc aussitôt chez le prince pour le réveiller et décider à la hâte s'il faut nous retrancher et prendre nos positions à l'abri des remparts, ou si nous devons en rase campagne nous mesurer avec les Allemands. Le chef de poste conseille que nous les prenions à revers, car il» sont à peu de distance : avant que les artilleurs n'aient le temps d'arriver avec leur train de bombardes, nous tomberons à l'improviste sur les cavaliers-, en les poussant sur les marais et les gorges voisines, nous détruirons aisément les reîtreset les frères de l'Ordre; puis, chargeant d'un même essor les lansquenets, nous écraserons aux pieds de nos chevaux jusqu'au dernier de cette race de scorpions. »

Rymvid fut abasourdi de cette nouvelle; mais la princesse en fut bien autrement encore effrayée.

GHAJINA. 205

« Page! sécria-t-elle, où sont les messagers? »

Le page se tut ; mais, fixant sur elle des regards de doute et d'interrogation : « Qu'entends-je, dit-il, 6 princesse! Tantôt, lorsque le second coq chantait, ne m'avez- vous pas vous-même apporté les ordres du prince et commandé d'expédier incontinent l'envoyé teulonique hors des murs du château ?

« — Oui , répondit la princesse en détournant son visage pâle d'effroi ; — mais le trouble qui se peignait dans son attitude lui mettait â la bouche des mots sans suile et sans liaison, — oui, tu dis vrai... je m'en

souviens Comme tout cela m'est échappé Je

cours non, je reste ou plutôt c'est cela...»

Elle s'arrêta, se tut, la paupière â demi fermée, le front incliné vers la terre : une pensée encore vague et confuse luit et s'efface tour à tour; elle reparaît, illumine tout le visage : son projet est mûr et devient une sentence; sa méditation s'achève, elle s'avance d'un pas.

« Oui, je vais encore une fois éveiller mon mari. Que l'armée se tienne prête à partir : page, fais seller Hesler 148 et sortir le reste de l'équipement du prince. Tout cela doit être fait sur-le-champ, je vous l'ordonne au nom de Litavor: Rymvid m'en répondra sur sa tête. Quel sont nos desseins, quel doit être le but de notre expédition, je défends d'en parler et de s'en informer jusqu'au matin. Allez, et que l'on attende le prince au vestibule. »

Elle sortit en courant, et la porte se referma sur elle. Rymvid s'éloigna de son côté; mais en roule il délibère : « Où vais-je, et dans quel but? Les chefs et

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les guerriers sont rassemblés ; le mot d'ordre est donné. » Il reprit donc haleine, ralentit le pas, s'arrêta pensif et courbé ; mais après une longue réflexion il ne fut pas plus avancé qu'auparavant : car, perdu dans le chaos des faits et des hypothèses, il ne put recueillir ses pensées confusément agitées.

« C'est en vain que j'attends : la matinée est proche ; bientôt tout le mystère s'éclaircira. Qu'il dorme ou qu'il veille , je dois parler au prince. » Il s'avança donc tout d'un trait vers les arcades, lorsque la porte s'entr'ouvrit légèrement: Litavor parut sans cortège dans le vestibule. Les habits qu'il metlait habituellement les jours de combat brillaient de pourpre et d'or; il avait le cimier au front; la cotte de mailles tenait lieu de cuirasse , sa main gauche était chargée d'un bouclier de moindre orbite, et sa main droite portait le baudrier de son épée.

11 semblait chancelant de fatigue ou de colère; ses pas étaient faibles et inégaux ; salué par les chefs et «es chevaliers , a peine daigna-l-il les honorer d'un regard. Il reçut en tremblant des mains du page les dards et le carquois; il suspendit même son épée au côté droit; et bien que tous les chefs se fussent aperçus de cette méprise du maître, personne n'osa la lui faire remarquer.

Déjà il était descendu dans la cour : la bannière dorée qui le précédait s'empourprait aux feux sanglants de l'aurore. 11 s'élance à cheval. Ses gardes allaient l'accueillir en criant et sonnant de la trompette; mais d'un geste de main il leur imposa silence, fit clore la grande porte, donna l'ordre du départ et

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lui-même ouvrit la marche. Les valets de pied et les serfs du château furent menés à travers les ponts jusqu'à la seconde enceinte.

Alors, au lieu de suivre la grand'route, ils lancèrent leurs chevaux à droite vers le vallon et bientôt disparurent entre les collines et les broussailles ; puis, obliquant vers le chemin, ils s'engagèrent dans un obscur défilé, qui s'élargissait de plus en plus à mesure qu'ils avançaient entre ses parois escarpées.

Aussi loin du glacis de la cité qu'un mousquet allemand peut porter une balle est un ruisseau sans nom, à peine visible, festonnant la forêt d'une onde errante et limpide; près du chemin il s'élargit et se perd dans le lac au spacieux rivage; un bois épais l'étreint de part et d'autre, et une haute montagne se mire dans ses ondes lit0.

Les escadrons lithuaniens, arrivés à ce point du défilé, aperçurent soudain aux clartés de la lune des armures, des lances, des casques et des drapeaux. Ln éclair a brillé : un mousquet donne l'éveil, les guerriers se multiplient, les rangs heurtent les rangs, la cavalerie leutonique se dresse comme un mur.

C'est ainsi que par un beau clair de lune rayonnent les forêts suspendues au front des Ponari 13,1 lorsque le vent les dépouille de leur parure d'été et que la rosée «'attachant en festons radieux se glace soudain, pareille à des colliers de perles. Le voyageur croit entrer dans un bois enchanté, aux branches d'argent, aux feuilles de cristal.

Cet aspect rallume la colère du prince : il s'élance, le fer haut, et la foule armée se précipite sur ses tra-

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ces. Mais les chers s'étonnent qu'il laisse cette fois aller son armée à l'aventure et sans prendre les dispositions habituelles, sans les avertir où lui-même il veut porter ses efforts et quelles sont les ailes qu'il confie à leur habileté.

Rymvid, prévenant ses intentions, parcourt les rangs, les ordonne le long de la route, les dispose en croissant tourné vers la montagne , les chevaliers au centre, aux ailes les archers.

C'est ainsi que les Lithuanes ont coutume de marcher à l'ennemi. Le signal est donné : les arcs s'abaissent jusqu'aux élriers, les cordes résonnent, un nuage de flèches s'envole : « Jésus et Notre-Dame! en avant! hourra hop'M ! »

Puis, la lance en arrêt, ils s'étreignent corps à corps, sein conlresein. Oh! pourquoi la nuit a-t-elle dérobé à Tœil de la postérité la victoire et la défaite des guerriers? Les deux partis se confondent dans la mêlée ; de tous côtés on entend le bruit des coups, les cris, le choc des armures; les épées se brisent, les têtes volent sous leurs casques-, ceux qu'épargne le glaive sont écrasés sous les pas des coursiers.

Le prince, toujours aux premiers rangs, demeure intrépide au plus fort du carnage -, les ennemis connaissent son manteau de pourpre ; ils ont reconnu la devise de son casque et de son armure : ils cèdent le terrain sans combat; le vainqueur les talonne et les presse.

Mais quel dieu a détruit sa vigueur? que lui sert de s'acharner à la poursuite des fuyards, de frapper sans cesse sans tuer personne ! Le sabre impuissant

GRAJINA. m

résonne sur les cuirasses, il s'ébrèche sur le fer, frappe à plat ou n'atteint pas l'ennemi.

Les croisés, se sentant mollement poursuivis, reprennent du cœur : ils font volte-face avec un cri terrible, combattent avec rage, et déjà ils entourent le prince d'une épaisse forêt de dards : soit terreur ou défaillance, il ne sait plus opposer à leurs atteintes la lame de son sabre ou de son écu.

Il lui devenait difficile d'emporter la vie sauve , les croisés frappant d'estoc et de taille, lorsqu'un détachement de Lithuanes se fraye un passage à travers celte mêlée et le met à couvert sous des glaives et des boucliers : celui-ci corrige avec les siens des coups mal ajustés, celui-là garantit le prince des traits qui ^adressaient à lui seul.

Déjà la nuit fuyait, déjà l'Aurore étendait sa chevelure écarlate sur les nuages do sa couche; le combat cependant était loin de se ralentir : les morts, les blessés tombent de part et d'autre: aucun des combattants n'a reculé d'un pas, et le dieu de la victoire, pesant les destinées futures, puise à mesure égale le sang des deux partis, et la balance ne penche d'aucun côté.

C'est ainsi que le père Niémen , porteur de nombreuses nacelles f", à sa rencontre avec le géant de Rumszyski, l'élreint de ses bras humides, le creuse par la base, le presse au sommet de sa forte poitrine; celui-ci résiste à l'assaut de ses vagues; ses épaules nerveuses soutiennent jusqu'aujourd'hui leur violence ; ni le rocher ne change de place, ni le fleuve ne détourne son cours.

300 GRAJINA.

Les croisés, impatients d'une lutte prolongée, poussent au milieu des Lithuanes un dernier escadron placé en réserve sur les flancs de la montagne ; le komlhour les conduit; lui-même il combat à la tête, et tombant sur les guerriers épuisés de fatigue avec une troupe fraîche et bien disciplinée, il brise les rangs, assure la victoire aux Teutons, lorsqu'un long cri de guerre vient traverser les cieux.

Tous les regards se détournent soudain, et comme un frêne allier sur une montagne couverte de neige répand au loin les ombres de ses tresses échevelées, tel paraît un guerrier noir enveloppé d'un large manteau noir : tout est noir, son coursier, son panache et sa devise; il a rugi trois fois; il fond comme réclair. Mais dans quel sang va-l-il se baigner?

Jl atteint les croisés; il plonge et replonge dans la foule ; on ne voit point le combat , mais au râle des morts on devine en quels lieux bout le carnage et combien terrible est la foudre de son épée ; là disparaît un casque, ici tombe un drapeau ; l'escadron s'ébranle, se trouble et s'agite confusément.

Comme les bûcherons abattant les chênes et les pins le long de la forêt répandent au loin le bruit des cognées, le grincement des scies ; de moment en moment s'affaisse une cime d'arbre, et l'on distingue enfin dans les bois éclaircis les hommes et les reflets de l'acier : ainsi le guerrier inconnu, renversant les Teutons sur son passage, se frayait une roule sanglante vers les Lithuanes.

Hâte-loi, ô guerrier, de ranimer leur valeur, de secourir les défaillants; hàte-toi, i! en est temps : les

GRAJINA. m

Lithuanes touchent à leur défaite 5 le rempart de lances et de boucliers est entr'ouvert. Le komlhour triomphant cherche Litavor sur toute la plaine et l'appelle : celui-ci lui répond; tous deux volent en carrière, et le duel à outrance va commencer.

Litavor lève son sabre pour en frapper son adversaire; le komlhour l'atteint d'une arme foudroyante. Les Lithuanes tressaillent, ils regardent le prince. Hélas! le sabre s'échappe de ses mains, les rênes flottent sur le cou du destrier, son front ne peut soutenir l'acier qui le presse; glissant hors de la selle, il tombait à la renverse lorsque les siens s'élancèrent pour le soutenir.

L'homme noir a rugi, et, comme un sombre nuage après avoir tonné lance une grêle meurtrière, ainsi, le fer haut, il vole droit au vainqueur. A peine ontils croisé l'épée, déjà le Teuton roule à terre, et le guerrier fait trépigner son cheval sur le cadavre.

Il court à l'endroit où les serviteurs prodiguaient leurs soins au grince; il le saisit, brise les nœuds de l'armure, dépouille avec précaution le métal taché de sang, sonde le coup de feu profondément noyé ; mais le sang rejaillit de nouveau. La douleur rappelle le blessé à la vie; il ouvre les yeux, regarde autour de soi et baisse avec soin la visière.

Il repousse avec colère les soldats et les pages , et serrant la main du vieux Rymvid, il lui dit tout bas :

«C'en est fait, mon vieil ami Otez-vous de mon

sein... et respectez le mystère Tout secours serait

vain ; bientôt je dois mourir. Conduisez-moi au château, c'est là que je veux expirer ts\ »

302 GRAJINA.

Rymvid plonge de grands yeux dans les traits du blessé $ il se croit poursuivi par un rêve affreux ; il i laisse tomber la main qu'il mouillait de ses pleurs; le frisson lui court dans les os, une froide sueur inonde son visage : il reconnaît maintenant celte voix qu'hier il a pu méconnaître

Cependant le vainqueur confie aux mains de Rymvid les rênes abandonnées et s'empresse autour du prince. Il hâte le départ ; il entoure le mourant de ses bras, le pose devant lui sur la selle, étanchela blessure avec sa main, et, sur un signe donné, tous trois s'élancent hors du champ de bataille.

Ils approchent de la cité : les habitants curieux leur barrent le passage; mais les guerriers, en piquant leurs chevaux à travers la foule étonnée, volent en silence vers les remparts du château. A peine enlrés, on ferme la poterne, et le noir inconnu donne aux gardes l'ordre sévère de ne laisser pénétrer ni sortir personne. •

Bientôt les combattants arrivent de la plaine avec ce qui restait de leur armée, et quoique la journée fût à eux, on ne manifesta que peu de joie dans la cité : l'inquiétude envahit tous les cœurs, le deuil est sur tous les fronts, chacun demande des nouvelles du prince: « Où donc est-il? vit-il encore? la blessure est-elle profonde? »

Personne n'a été au château, rien n'a transpiré, les ponts sont levés et les herses baissées*. Cependant des soldats descendent dans les fossés, au milieu des broussailles, armés de scies et de cognées : ils cou-

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pentdes buissons, abattent des peupliers, des frênes, et transportent à bras ou sur des chariots les troncs équarris, les branchages et les copeaux. A cette vue redoublent la douleur et l'effroi.

Aux lieux où le maître de la foudre ,8* , à côté du dieu des tempêtes, avait ses autels, arrosés tous les jours du sang des béliers , des chevaux et des brebis à la toison argentée, on élève un immense bûcher, haut de trente coudées.

Un chêne est au milieu ; sous le chêne le prisonnier teuton à cheval U6 sous le casque et dans sa panoplie. Trois fois enchaîné à l'arbre immobile, c'est le chef des Teutons et naguère leur ambassadeur, c'est l'assassin du prince, Didier de Kniprode.

Le peuple, les chevaliers, les prêtres accourent à celle vue, attendant la fin et n'osant rien deviner : la pensée de chacun se partage également entre la crainte, la douleur et l'espérance. Tous les yeux sont tristement dirigés vers le château, toutes les oreilles sont aux écoutes.

Enfin le cor a retenti du sommet de la tour; le pont tombe, un cortège funèbre s'avance en deuil, à pas lents, avec les dépouilles du héros portées sur des boucliers. Auprès d'elles l'arc, la lance, le glaive elle carquois; un large manteau de pourpre les enveloppe : ce sont les vêtements du prince; mais la visière baissée dérobe sa figure.

C'est lui, c'est Litavor! Prince aux vastes Etats, homme à la longue main, qui donc saura l'égaler, soit qu'il fît la guerre aux Teutons., aux hordes du Nogaï, ou qu'il tînt lit de justice devant son peuple !

304 GftAJINA.

O prince ! pourquoi donc tes funérailles ne se fontelles pas selon les usages de nos pères ! Car ce n'est pas ainsi que la sainte antiquité honorait les princes lithuaniens, tes aïeux ! . •

Ton page, inséparable durant la vie, pourquoi ne te suit-il pas dans les cieux? et ton coursier aux pieds de biche, ton compagnon de bataille, en drap noir, la selle vide? ton faucon et tes chiens, qui coupent le vent avec leurs naseaux, et tes limiers au flair divinatoire?

La foule murmurait Les chevaliers déposent le

corps sur le bûcher, l'inondent de lait et de miel au son de la cornemuse et des flûtes -, les vaydelots entonnent le chant de la mort 157 . Le Krivé saisit un flambeau et le couteau du sacrifice : « Arrêtez ! » On s'arrête. « Voici venir le chevalier noir. »

Qui donc est-il ? tous se le demandent. L'armée le reconnaît : c'est lui qui sur la plaine hier, quand les Lithuanes étaient en déroute et Lilavor enveloppé, apparut tout à coup, ranima le courage attiédi, extermina les Teutons et renversa le komthour.

C'est tout ce que l'on savait sur son compte. Aujourd'hui le voilà dans le même manteau, sur le même coursier 5 mais d'où vient-il, quel est son nom,

son pays Arrêtez et voyez. Il lève sa visière et

découvre son visage. C'est lui! Lilavor! le prince!... La surprise leur ravit la voix et les sens; la joie de voir le héros tant pleuré leur délie enfin la parole ; mille mains s'agitent, mille cris ont volé jusqu'aux étoiles : « Lilavor ! le voilà ! le prince notre maître vil encore! »

GRÀJIÏNA. 305

Immobile, le front pâle et baissé vers la terre, Lilavor accueille ce bruit que l'écho répèle au loin. Il lève lentement la paupière, parcourt rassemblée en la remerciant d'un sourire : ce n'est pas le sourire qui, éclos dans le cœur, vient s'épanouir sur les traits et briller dans les yeux, mais, comme attiré de force, il s'assied sur les lèvres et s'évapore aussitôt en prêtant à son visage la mélancolie d'une rose pâle déposée sur le front d'un mourant.

« Allumez le bûcher! » L'incendie éclate, et le

prince reprenant : « Connaissez-vous ces restes précieux que la flamme va dévorer? » Tout se tait. «Femme, quoique dans une armure d'homme, oui, femme par ses attraits, héros par sa valeur ,M. Je suis vengé-, mais elle ne \it plus! »

II dit, court au bûcher, tombe auprès de Grajiua et disparaît dans les flammes et les nuages de fumée ia».

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