D'APRES LES ANNALES DE PRUSSE ET DE 1J THUAME
Depuis un siècle l'ordre Teutonique nage* dans le sang des idolâtres \ déjà le Prusse ** est esclave, ou fugitif, désertant la patrie, il ne sauve que ses jours \ le Germain , s'élançant à sa poursuite jusqu'aux frontières de la Lilhuanie, le massacre ou le ramène dans les fers1 6a.
Le Niémen sépare les Lilhuanes de leurs ennemis : à droite on voit briller les faîtes des temples, on entend bruire les forêts profondes, asiles des dieux ,G3; à gauche, sur une colline, on voit se dresser la croix, l'enseigne des Germains : son front se cache dans les cieux, et ses bras menaçants s'étendent sur la Lithuanie, comme si d'en haut ils voulaient étreindre toutes les terres de Talémon 164 et les soumettre à sa loi.
' Brodzie signifie passer à gué, avoir de l'eau jusqu'aux reins; pervadere.
m Le Prusse ou Borusse primitif, le Lithuane d'en deçà du Niémen. (Voyez les notes.)
D'une part, une foule de jeunes Lithuanes, la panthère au front, Tours à l'épaule, Tare en sautoir et la main remplie de flèches, parcourent le rivage en épiant les manœuvres des ennemis à l'opposé, le cavalier germain, immobile, armé du casque et de la cuirasse, l'œil fixé sur le rempart vivant des Lilhuanes, charge son mousquet et compte les grains de son rosaire.
Les uns et les autres gardent le passage. Ainsi le Niémen, jadis renommé pour l'hospitalité de ses rives unissant les deux peuples frères, est maintenant pour eux le seuil de l'éternité , et personne ne peut, sous peine de mort ou d'esclavage, franchir les ondes interdites. Seulement la liane de la Lithuanie, éprise du peuplier prussique, grimpant le long des saules et des algues du Niémen, étend comme autrefois ses bras audacieux, et, traversant les flots d'une verte guirlande, sur le bord étranger va joindre son amant. Seuls, les rossignols des bocages deKowno échangent comme autrefois leurs mélodies lithuaniennes avec leurs frères delà montagne Zapuszcza*, ou, prenant leur essor, se donnent rendez-vous dans les îles du fleuve.
Et les hommes? — Oh! les hommes se font la
guerre! L'amitié des Prusses et des Lilhuanes,
cette vieille amilé ils l'ont oubliée L'amour*
l'amour seul unit parfois deux ôtres... J'en ai connu deux qui s'aimaient!
* Prononcez Zapustçha. Ce mot polonais signifie outreforêts, autre-désert.
KONRAD WÀLLEHROD. M
0 Niémen ! bientôt des bandes forcenées, le fer et la flamme à la main, s'abattront sur tes ondes -, la hache dépouillera tes rives, respectées jusqu'à ce jour, de leurs verdoyantes couronnes.
Le bruit des canons exilera le rossignol de tes bocages ; la chaîne d'or, unissant tous les êtres dans la nature, sera brisée par la haine des peuples : oui, tout sera séparé!.... mais les cœurs des amants s'uniront encore dans les chants des Vaydelots.
320 KONRAD WALLfcNIVUD.
CUitînu
Le beffroi résonne au château de Marienbourg l6S, le canon gronde, le tambour bat. C'est jour de fête pour les chevaliers croisés : de toutes parts les komthours se hâtent vers la capitale, où, réunis en chapitre, ils auront à décider, après avoir invoqué le Saint-Esprit, quelle poitrine il faut décorer de la grand'eroix, à quelles mains il faut confier le grand glaive ,67. Un jour, puis un autre se passent en délibérations; beaucoup de chevaliers sont sur les rangs : tous d'une haute naissance et tous ayant bien mérité de l'Ordre l68. Cependant l'accord unanime des frères désigne comme le plus méritant parmi tous ces noms celui de Konrad Wallenrod.
Wallenrod est un étranger : inconnu parmi les chevaliers, il avait rempli déjà les cours lointaines de sa gloire 1 6» : soit à la poursuite du Maure sur les monts de Cas ii lie, soit à la chasse des vaisseaux musulmans sur les mers , toujours aux premiers rangs dans la mêlée, le premier à l'assaut, le premier à l'abordage, le premier aux tournois ; s'il entrait en lice et daignait lever sa visière , personne n'osait le combattre à outrance, et chacun, de bonne grâce, lui cédait la première couronne.
KOMAD WALLEiNROD. 321
Ce n'est pas seulement par le glaive que Wallenrod illustra ses jeunes années , mais aussi par de grandes vertus chrétiennes: la pauvreté, l'humilité elle mépris du monde.
Konrad ne cherchait pas à briller dans la cohue des cours par un parler facile et des manières élégantes; jamais pour un vil salaire il n'a vendu son épée aux barons en discorde. Ayant passé son jeune âge dans Fauslérité du cloître, il dédaignait les applaudissements de la foule et les hautes dignités. Même des récompenses et plus douces et plus dignes, les chants des ménestrels et les faveurs de la beauté ne touchaient que faiblement son âme impénétrable. Wallenrod écoutait les louanges avec froideur, ne jetait sur les belles qu'un regard passager et fuyait les doux entretiens d'amour.
La nature l'avait-elle fait insensible et lier, ou le devint-il avec l'âge?... On ne sait : jeune encore, il avait les cheveux gris, et ses joues flétries attestaient déjà la vieillesse de la souffrance.
Cependant il ne se refusait pas toujours aux amusements du jeune âge ; parfois môme il écoulait avec plaisir le» causeries féminines ; aux saillies des courtisans il ripostait par d'autres saillies , et jetait des myriades de compliments aux dames, avec un froid sourire, comme on jette des friandises aux enfants.
C'étaient de ces rares moments d'oubli..... et soudain quelque parole indifférente, vide de sens, pour lout autre, éveillait en lui des mouvements passionnés: les mots de patrie, devoir, amour, un trait aux croisades ou à laLithuanie troublaient aussitôt la sé-
322 KONRAD WÀLLKNKOD.
rénitéde Walienrod : sitôt qu'il les entendait il détournait la tôle, devenait insensible à tout et s'abîmail dans de mystérieuses rêveries.... Peut-être, au souvenir de sa sainte mission, se reprochait-il de profanes voluptés Mais il ne recherchait, lui, que les
seules douceurs de ramilié,ct n'avait entre tous choisi qu'un seul ami, plus saint encore par sa vertu que par son ministère : c'était un moine aux cheveux blancs; il avait nom Halban. Lui seul partageait l'isolement de Konrad; il était à la fois le directeur de son âme et le confident de ses peines. Bienheureuse amitié!... Il est saint parmi les mortels celui qui a pu s'unir d'amitié avec les saints!
C'est ainsi que les chefs de l'assemblée monastique exaltaient les vertus de Konrad -, mais il avait un
vice et qui donc n'en a pas?..... Konrad évitait
les plaisirs mondains, Konrad haïssait les bruyantes orgies; toutefois, seul, enfermé dans sa retraite, se sentant dévoré de remords ou d'ennui, il en cherchait l'oubli dans les liqueurs ardentes; alors il se transfigurait : une étrange rougeur empourprait son pâle et sévère visage , et ses grandes prunelles d'azur, mais dont le temps avait terni l'éclat, jetaient les étincelles de leurs feux d'autrefois; un soupir de regret s'échappait de son sein ; des larmes tremblaient à sa paupière; sa main cherchait une lyre, sa bouche laissait tomber des strophes d'une langue inconnue et seulement comprise par les âmes des auditeurs : car alors il suffisait d'écouter cette musique lugubre, d'observer le maintien du poêle, de voir l'effort du souvenir se peignant sur ses traits, quand, les sourcils
KONRAD WALLENROB. 323
relevé», le regard oblique, il semblait voir un fan* tôme se dressant de dessous terre. Mais quel était le sens de ses hymnes de mort? Sans doute, dans les élans d'une pensée vagabonde, il poursuivait sa jeunesse sur les abîmes du passé Mais où donc était
son âme? Son âme était au pays des souvenirs.
Pourtant jamais cette main, dans ses mélodieux transports, n'a tiré de son luth des accents plus suaves; ces traits semblaient redouter les innocents sourires à légal des péchés mortels. Toutes les cordes s'animaient tour à tour sous ces doigts , hormis une seule : la gaîlé! tous les sentiments se propageaient de celle âme aux âmes des auditeurs, hors un seul sentiment : l'espérance!
Plusieurs fois les frères l'avaient pris au dépourvu, étonnés d'une pareille métamorphose. Konrad, revenu à lui, s^emportait, menaçait, jetait son luth, coupait court à ses chants et proférait des blasphèmes impies.
Puis il disait quelques mots à l'oreille de Halban, poussait des cris de guerre, donnait des ordres et déûait un invisible ennemi. Les frères s'épouvantaient; mais aussitôt le vieux Halban s'asseyait et plongeait son regard dans la face de Konrad : un re~ gard pénétrant, froid et sévère, plein de je ne sais quelle mystérieuse éloquence. Voulait-il rappeler un souvenir ou donner un conseil? Voulait-il jeter le trouble dans l'âme de Wallenrod?... Aussitôt il rassérénait son front orageux , éteignait le feu de ses prunelles et rappelait la pâleur sur ses joues.
Ainsi, dans une arène, lorsque Je gardien des lions, devant les dames, les seigneurs et les cheva-
KONfUD WALLENROD. Z'2
Sa fUdttee.
Le beffroi résonne au château de Marienbourg : le doj en des komthours, suivi des grands dignitaires, des chapelains, des frères et d'un essaim de guerriers, se rond de la salle du conseil à l'église du chapitre. Tous viennent assister aux vêpres et chanter une hymne au S.ûnt-Espril.
■TMHB.
Esprit-Saint, clarté divine, colombe de Sion! apparais aujourd'hui sur le monde chrétien , marchepied de Ion trône, et viens étendre tes ailes sur les frères de Sion-, qu'un rayon de splendeur, épanché de tes ailes, jaillisse en auréole d'or sur le front le plus digne de la sainte faveur, et soudain , enfants des hommes , nous nous prosternerons devant l'élu des cieux sur qui reposera la protection de les ailes.
Fils de Dieu, sauveur du monde, qu'un signe de ta main toute-puissante désigne entre nous celui qui doit revêtir le sacré symbole de ta passion , celui qui doit commander avec le glaive de Pierre aux soldats de la foi, et déployer aux yeux des infidèles les étendards de ton règne, afin que les fils de la terre
m KONRAb WALLfcNROb.
humilient leurs fronls et leurs âmes devant l'homme prédestiné dont le sein brillera sous l'étoile de la croix.
Les prières finies, rassemblée se retire. L'archikomthour l'invite à se réunir au chœur après un court délassement, afin d'implorer Dieu pour qu'il daigne éclairer l'esprit des chapelain», des électeurs et des frères.
On alla prendre le frais de la nuit : les uns s'établirent sous les galeries du château , les autres se répandirent dans les bosquets et les champs. La nuit était calme et belle comme en mai -, une aube douteuse paraissait à l'horizon-, la lune, au terme de sa carrière, la lune au front changeant, au mobile regard, endormie tantôt sous un épais nuage et tantôt scintillant sous un voile argenté, inclinait alors son disque morne et solitaire : tel un amant qui rêve dans le désert et remonte en pensée tout le flot de sa vie, avec ses espérances, ses plaisirs, ses tourments, tantôt verse des larmes et tantôt lève un regard joyeux, puis, sur sa poitrine, laissant tomber sa tète s'endort du sommeil de la rêverie.
D'autres chevaliers se promenaient aux alentours. Mais l'archi-komlhoûr ne perd pas des instants précieux : il fait appeler Flalban et quelques frères choisis; il \ci prend à l'écart pour consulter leurs pensées et leur communiquer les siennes. Ils quittent le le château et se hâtent vers la plaine. Tout en marchant et devisant entre eux, peu attentifs d'ailleurs au chemin qu'ils faisaient, depuis quelques heures ils erraient dans les environs, le long du lac assoupi.
KO.NRÀD WALLENROD. 327
Voici le jour, il est temps de regagner la ville. 11* «'arrêtent.,., une voix !....d'oû vient-elle?,.... de la tourelle au saillant du rempart. Ils écoulont encore
c'est la voix de la recluse. C'est là, dans ce donjon, qu'une religieuse inconnue m, arrivée depuis dix ans dans la ville de Marie*, soit qu'elle fût inspirée du ciel ou qu'elle voulût alléger par l'expiation les remords d'une conscience coupable, est venue chercher un dernier refuge 5 c'est là que, vivante, elle habile un tombeau.
Longtemps les prélats ont décliné sa demande; mais enfin, lassés par la persistance de sa prière, ils lui ont accordé l'asile qu'elle implorait dans le donjon solitaire. A peine eut-elle franchi le seuil consacré, on le chargea de pierres et de ciment, et la recluse resta seule, avec ses pensées, seule ayee Dieu!.... La porte qui la sépare des mortels ne sera plu» ouverte que par les anges, au jour du jugement!
En haut, par une petite lucarne grillée, le peuple lui envoyait ses offrandes, le ciel ses brises légère* et
le jour ses rayons. Pauvre pécheresse! la haine
du monde a-t-clle donc à ce point aigri ta jeune àme, que tu crains le soleil et l'éclat d'un ciel pur!... Jamais, depuis qu elle s'est enfermée dans sa tombe, on ne l'a vue à la lucarne du donjon aspirer la fraîche haleine des zéphyrs, contempler le ciel bleu dans sa sérénité, ni les douces fleurs sur la pelouse odorante, ni mille fois plus douces les figures de ses semblables.
Elle vit encore : voilà tout ce que l'on sait. Parfois le pèlerin, errant auprès de son asile , la nuit, est ar-
• Marienbourg.
328 KONItAD WALIJSNUOD.
rèté par un son mélodieux : sans doute les accents de quelque noël; et lorsque les enfants des villages prussiques s'attroupent et s'ébattent le soir dans la vallée, une blancheur se lève dans la lucarne comme un rayon de l'étoile du matin : est-ce une boucle ambrée de ses cheveux? est-ce l'éclat de sa petite main de neige bénissant ces têtes innocentes?
Le komlhour, qui avait dirigé ses pas du côte du donjon, entend ces paroles au moment de le dépasser : « Toi, Konrad! oh! Dieu!... les deslins s'accomplissent toi, grand maître, pour les assassiner!... Eh!
quoi! ne le rcconnaîlronl-ils pas?... Que le sert de
te déguiser! tu changerais d'enveloppe comme le
serpent, que loutle passé vivrait encore dans ton âme : il vil bien dans la mienne! Tu reviendrais vampire, que les croisés le reconnaîtraient encore à ton
cadavre! »
Les chevaliers écoutent : c'est la voix de la recluse. Ils regardent le grillage-, elle semble inclinée, et les bras étendus vers quelqu'un sur la terre..... mais vers qui? personne à l'entour seulement au loin l'acier d'un casque brille comme un éclair, et sur le sol
glisse comme une ombre Est-ce un manteau de
chevalier? Disparu! Sans doute quelque vision
trompeuse ou l'étincelle d'un rayon de l'aurore... Les ombres du matin ont passé sur la plaine.
« Frères! s'écrie Halban, rendons grâce à Dieu! c'est lui , n'en douions pas , dont la volonté nous a conduits vers ces murs : ayons foi dans les accents prophétiques de la recluse m. Avez -vous entendu? il
gissait de Konrad, et Konrad est le prénom du vail-
KOMtAD WALLRMîOD. 32!)
lant Wallenrod. Arrêtons-nous, que le frère donne Ja main au frère, et, foi de chevalier, demain, après le conseil , il sera notre grand maître ! — Il le serai » se sont-ils tous écriés.
Ils s'en allèrent en criant. — Longtemps encore la vallée répéta comme une acclamation de triomphe et de joie: « Vive Konrad ! Vive le grand maître! Vi\e le grand Ordre! Meurent les païens! » Malban demeura pensif. D'un regard de mépris il accompagne les frères, jolie un regard sur la tour et chante à demi-voix en s éloignant les strophes suivantes :