LA VOIX DU DONJON
Ayons donc pitié tous les deux! Songe, ô mon ami , si nous n'élions que deux sur celle terre immense, si grande qu'elle soit 5 sur les sables de la mer, deux gouttes de rosée que le moindre soufllc de vent pourrait faire disparaître!... Oh ! puissions-nous mourir ensemble! Suis-je donc venue ici pour trou- I. 29
m KONRAD WALLENBOD.
Mer ton reposa? Je n'ai pas voulu prendre le voile et fiancer à Dieu ce cœur que possédait un amant mortel! J'ai seulement voulu demeurer dans le cloître et consacrer en toute humilité mes jours au service des religieuses. Mais là , autour de moi , tout était si nouveau, si étrange, si désert sans toi! Je me suis rappelée qu'après bien des années tu devais revenir à la ville de Marie tirer vengeance d'un puissant ennemi et soutenir la cause d'un peuple opprimé
Qui espère abrège les années. Peut-être il revient déjà , me disais-je en moi-même ; et ne m'élail-il pas permis , lorsque vivante je venais m'ensevelir dans ce tombeau , de te revoir encore et de mourir auprès de toi? J'irai donc, ai-je dit. m'enfermer dans un ermitage sur un débris de rocher, au bord d'un chemin!... Peut-être un chevalier prononcera-t-il en passant le nom de celui que j'aime. Peut-être parmi les casques des guerriers je reconnaîtrai son panache ! Qu'il change d'armure, qu'il change de bouclier et de devise, qu'il change de visage, d'aussi loin qu'il paraisse, mon âme devinera mon amant ! Qu'obéissant à un devoir terrible, il répande autour de lui la mort et le carnage , que tous l'exècrent et le maudissent, une âme fidèle , de loin, osera le bénir !
C'est ici que j'ai choisi mon refuge et ma tombe, dans ce lieu désert et paisible où nul étranger sacrilège ne viendra surprendre les accents plaintifs de mon cœur. Tu te plais, je le sais, dans les promenades solitaires. Un soir, me disais-je encore, il viendra peutêtre , loin de ses compagnons , s'entretenir avec les vents et les flots du lac bien-aimé 5 alors il enten-
KO M; AL) WALLENEOD. M
dra ma voix , il me donnera une pensée Le ciel a
satisfait ces innocenta désirs. Je L'attendais, te voilà!
Mes accents, tu les as compris Naguère je priai*
Dieu de voir au moins dans un songe ta consolante image, et ce n'était qu'une image pourtant! Aujourd'hui, que de bonheur! Nous pouvons
ah! nous pouvons pleurer ensemble!
KONRAD
Et ces pleurs, à quoi bon? Grands dieux! en ai-je versé depuis le jour où je me suis arraché de tes bras, arraché pour jamais! où j'ai tué volontairement dans mon cœur toute joie et toute volupté pour remplir de sanglantes destinées! Mon martyre attend sa couronne; mes désirs vont être comblés! Et quand je vais me venger de tous mes ennemis, lu viendrais me
ravir la victoire! Hélas! depuis le jour où nos
regards se sont rencontrés à la grille de ton çachot, il n'y a plus pour moi dans le monde entier que ce donjon, celle grille et ce regard. Autour de moi , lorsque tout respire la guerre , au milieu des fanfares, du cliquetis des armes, moi je n'épie que le son de la voix aogélique. Toute ma journée n est qu'une attente, et lorsque le soir est enfin venu, je veux le prolonger par le souvenir. Mes jours à moi, ce sont les soirées. Cependant l'Ordre impatient murmure de mon repos ; il appelle à grands cris la guerre , la guerre qui doit le perdre , et le haineux Halban ne me laisse pas de trôYe. Tantôt il me rappelle mes serments, les pays dévastés et les villages livrés à la fureur du soldat ; ou si je résiste à ses plaintes, d'un soupir, d'un geste ,
340 KOKRAD WALLENBOD.
d'un regard , il sait rallumer dans mon sein tous les feux de la vengeance. Mon destin s'accomplit. La guerre qu'ils demandent , ils l'auront. Un messager de Rome, hier, est venu nous annoncer que d'innombrable» phalanges, armées sur lous les points du globe par une sainte ferveur, se disposent à combattre les infidèles. Tous veulent que je les mène avec le glaive et la croix aux remparts de Vilna; et tandis qu'il s'agit des destinées des nations, j'ai honte de l'avouer, je pense à loi seule , jimaginc des relards pour vivre encore un jour avec loi! O jeunesse, que les dévouements sont immenses! Jeune, j'ai sacrifié pour la cause de ma patrie , sans crainte sinon sans regret , amour, ciel et bonheur: et, vieillard aujourd'hui, lorsque Dieu, l'honneur, le désespoir, tout m'ordonne de marcher aux combats , je ne puis détacher ma
tète grise de ces murs , et je crains de perdre un
entretien!
11 se lait. De la tourelle seulement transpirent des sanglots. Les heures lardives s'écoulent dans le silence. La nuit se dissipe , et le rayon de l'aurore a déjà coloré le sein de l'onde paisible. La brise du malin passe et repasse dans le feuillage assoupi de» bosquets; les oiseaux essaient un timide ramage et se
taisent de nouveau croyant avoir Irop hâté le
moment du réveil
Konrad est debout 5 il lève sur la grille un long regard de douleur, mais le rossignol chante et voici le malin !.... 11 baisse sa visière , enveloppe son visage
KONRAI) WALLfcMlOD. 341
des plis de son manteau, de la main il salue la recluse et se perd dans les broussailles. Tel du seuil de l'ermite disparaît le génie des enfers au son de la cloche argentine du malin.
KONHAD WALLLNhOD.
©rflic.
C'est le jour du patron : jour solennel ! Les komthours cl les frères se hâtent vers la capitale; le drapeau blanc flotte sur les coupoles ; Konrad va fêler les chevaliers par un brillant repas178.
Centmanteauxblancss'agilentaulour d'une table m. Chaque manteau est noirci d'une croix. Ce sont les frères, et debout derrière eux se tiennent les novices, prêts à les servir.
Konrad est à la place d'honneur. A sa gauche Vitold avec ses hetrnans, jadis ennemi des croisés, aujourd'hui leur convive. Il a pactisé avec eux, contre la Lilhuanie, sa pairie.
« Réjouissons-nous en Dieu l0°! » dit Konrad en se levant et en donnant le signal du festin. « Réjouissons-nous en Dieu ! » répètent en chœur mille voix sonores ; l'argent résonne et le vin ruisselle.
Wallenrod s'assied. Accoudé sur la table, il prèle dédaigneusement l'oreille aux joyeux propos. Le bruil cesse-, à peine quelques plaisanteries à deinivoix interrompent le son léser des amphores.
« Réjouissons-nous en Dieu ! » répète Konrad.
KOMIÀD WALLEiNROD. m
m Eh quoi! mes frères , est-ce ainsi qu'il convient à des chevalier* de se réjouir? D'abord le tumulte d'une orgie el puis des murmures timides. Sommes-nou* des moines ou sommes-uous des brigands?
« C'était une autre coutume de mon temps ! Lorsque sur un champ de bataille jonché de morts, sur les monts de Caslille ou dans les forêts de Finlande, nous buvions aux feux des bivacs *, alors c'étaient des chants! N'y a-l-il pas dans celle foule quelque barde ou ménestrel ? Le vin réjouit le cœur de l'homme m, mais léchant! c'est le vin de la pensée. »
Divers chanteurs de se lever. Ici un épais Italien , au gosier de rossignol, exalte le courage et la dévotion deRonrad ; là un troubadour des bords de la Garonne chante les aventures des bergers amoureux , des dames enchantées et des chevaliers errants.
Wallenrod dormait. Les chants s'arrêtent. Réveillé soudain par l'interruption du bruit, il jelle à l'Italien une ceinture garnie de pièces d'or. « Tu n'as chanté, dit-il, que mes seules louanges. Un seul ne peut donner une autre récompense. Prends, et relire-loi. Pour ce jeune troubadour, qui sert lour à lour el la gloire el l'amour, qu'il pardonne si dans cet essaim de soldats il ne se trouve darne gentille qui, par recon-. naissance, veuille bien orner son pourpoint d'un vain bouton de rose.
« Ici toutes les roses sont fanées ! Il mo faut un autre barde *, le moine-chevalier veut une autre chan-
* fiivac est un mot allemand , beywacht, garde de convoi; H a passé dans le français avec lansquenet , sabretache, maréchal et une foule d'autres.
3 H KOMîAD WALLËNIIOD.
son. Jl faut qu'elle soil aussi rauque et sauvage que le son des cor» el le bruit des armes, sombre comme les murs d'un cloître, ardenle comme un solitaire enivré.
« Pour nous qui sacrons cl massacrons les païens, qu'une chanson de mort annonce le jour sacré. Qu'elle nous anime, nous irrite, nous endorme et soudain nous effraie. Telle est notre vie, telle sera noire chanson. Mais qui nous la chanlera? Répondez !
— Moi ! » dil en se levant un vieillard vénérable qui était assis à la porte entre les écuyers et les pages, Prusse ou Lithuane, comme son costume l'indique. Une barbe épaisse el blanchie par les années rclombe sur son sein ; un reste de cheveux blancs couronne sa lôte chauve; son front el ses yeux sont couverls d'un voile; ses trails sont sillonnés par l'âge et les souffrances.
Sa main droite porte un vieux luth prussique, el la gauche, étendue vers la table , semble demander audience. On se tait. « Je chante, s'éeric-l-il ; autrefois je chantais pour les Prusseset les Lilhuanes. Maintenant les uns sonl morls en défendant leur patrie; les autres, dédaignant de lui survivre, préfèrent s'achever sur son cadavre , comme ces fidèles serviteurs qui périssent, heur ou malheur, sur le bûcher de leur maître. Quelques-uns cachent leur honte au fond des forèls ; les derniers, comme Vitold , demeurent parmi vous.
« Mais après la mort Allemands , vous le savez
vous autres.... Interrogez vous-mêmes tous les lâches, traîtres à leur pays. Que deviendront-ils lorsque,
KOINUAD WALLENROD. 346
condamnés aux flammes éternelles , ils viendront invoquer les aïeux au séjour des élus ! Dans quelle langue pourront-ils implorer merci ? Sous leur parler germanique , ces aïeux reconnaîtront-ils la voix de leurs descendants ?
« Enfants ! ô quelle honte pour la Liihuanie !
Aucun, aucun de vous n'a pris ma défense quand des marches de Taulel , Vaydelote impuissant, je fus traîné dans les fers des Germains! Solitaire, j'ai vieilli sur un sol étranger ; chanteur, je ne sais pour qui je dois chanter 5 Lilhuanc, j'ai perdu les yeux à pleurer ma patrie. Aujourd'hui, si je veux adresser un soupir au toit qui m'a vu naflre, je ne sais plus où elle est, cette maison chérie, ici là ou ailleurs!
« Là seulement, dans mon cœur, j'ai sauvé l'âme de ma patrie ; et ces faibles débris de mes anciens trésors, Germains, prenez-les-moi! Prenez mes souvenirs !
« De même qu'un guerrier vaincu dans un tournoi ne sauve que sa vie au prix de son honneur, et, las de traîner des jours couverts d'opprobre, retourne encore une -dernière fois auprès de son vainqueur, lui jette un dernier défi, et rassemblant ses forces , brise son arme à ses pieds,
« Ainsi je veux lenler une dernière épreuve. A moi le luth! Que le dernier Lilhuane- Vaydelote vous chante en lithuanien la dernière chanson ! »
Il dit, el attend que le grand maîlre ail parlé. Tous attendent comme lui. Konrad épie d'un œil railleur et pénétrant les gestes et les traits de Vitold.
Tous ont pu le voir, lorsque le Vaydelote parlait
m KOWRAD WALLENROD.
de» traître» à la patrie, Vilold avait changé de couleur. Bleu de honte et pourpre de colère, il saisit enfin le pommeau de son épée; il bondit, fend la foule étonnée, regarde le vieillard et s'arrête soudain. Le nuage de courroux qui planait sur sa tôle se résout en un torrent de larmes. Vitold revient, s'assied à sa place, cache sa figure dans les plis de son manteau et se plonge dans de mystérieuses rêveries.
Et les Allemands de dire tout bas : « Devons-nous admettre à nos banquets de misérables mendiants?.,. Qui veut écouler leurs chants et qui peut les comprendre ? » Des éclats de rire de plus en plus bruyants se mêlent à ces murmures ; les pages s'écrient en sifflant dans des noix vides : « Voici l'air de la chanson lithuanienne183. »
, Konrad se lève et dit: « Valeureux chevaliers, selon l'antique usage, l'Ordre reçoit aujourd'hui le» présents descilésetdesprovinces. C'est commelribuldun pays asservi que ce vieux mendiant nous apporte ses mélodies : agréons son offrande, ce sera le denier de la veuve.
« Nous voyons parmi nous le prince des Lilhuanes; ses généraux sont aussi les hôtes de l'Ordre : il leur sera agréable d'enlcndre le souvenir d'anciens faits d'armes, rajeunis dans l'idiome qui leur est familier. Qui ne peut comprendre, peut s'éloigner; quant à moi, j'aime ces accents inintelligibles et mornes de la chanson lithuanienne, comme j'aime le fracas des tempêtes ou le bruit léger d'une pluie de printemps... elle nous endort doucement. Chaule, vi^ux sorcier, n
KONRAD WALLENttOt).