CHANT DU V A VI) F LOT F
u Quand la peste doit frapper la Lithuanie, l'œil du devin entrevoit son approche : car, s'il faut en croire les vaydelotes, souvent la Vierge fatale 185 apparaît sur les tombeaux et les bruyères , vêtue de blanc, une ardente couronne sur la tête : son front dépasse les arbres de Bialowiez, et sa main agite un voile sanglant.
« Les gardiens des châteaux cachent leurs yeux sous les casques , et les chiens des campagnes enfoncent leurs museaux dans la terre, fouillent en flairant la mort et poussent d'affreux hurlements.
« La Vierge s'avance d'un pas sinistre à travers les villages, les châteaux et les villes 'opulentes : autant de fois qu'elle secoue son voile, autant de châteaux deviennent déserts -, partout où son pied a passé, partout s'élève une tombe.
« Funeste apparition! Mais il est pour les Lî-
thuanes des présages plus formidables : le casque germanique au panache éclatant, le manteau germanique à la croix funèbre.
« Où les pieds d'un pareil fantôme ont laissé leur empreinte, ce n'est rien que la ruine des bourgs et des cités : une contrée entière s'engloutit dans la tombe. Si ton âme est encore lithuanienne, qui que tu sois, viens, nous irons nous asseoir sur le tombeau des nations pour rtver du passé, répandre des chants et des pleurs!
«Chants et récits populaires! arche d'alliance en-
tre le» lemps ancien» et nouveaux! c'est en vous'que le peuple dépose les armes de son héros, la trame de ses pensées et la fleur de ses sentiments.
<( Arche sainte! inviolable à jamais, si ton peuple ne te profane lui-môme! chant du peuple! gardien du sanctuaire national des souvenirs! si ta voix et tes ailes sont angéliques, tu portes aussi parfois le glaive de l'archange!
« L'histoire tracée au pinceau, la flamme peut la dévorer 5 les trésors, les larrons porte-glaives 184 viendront les piller : le chant seul échappe et survit ; il parcourt la foule, et si les âmes viles ne savent plus le nourrir de regrets et l'abreuver d'espérance , il fuit dans les montagnes , il s'attache aux décombres , et de là il raconte l'histoire du passé. Tel le rossignol échappé d'un édifice envahi par les flammes se pose un instant sur le toit ; quand le toit s'effondre, il fuit dans les forêts, et d'une poitrine sonore, au-dessus des tombeaux et des ruines, il chante aux voyageurs un hymne de tristesse.
« Ces chants, je les écoutais!... Souvent un centenaire heurtait des ossements du soc de sa charrue, s'arrêtait et jouait sur la flûte de saule la prière des morts, ou bien pleurait des stances à votre gloire ta3, vénérables ancêtres : — sans postérité *!... Les échos lui répondaient, et moi, j'écoutais de loin!... Ces tableaux et ces chants m'émouvaient d'autant plus que j'étais seul à les voir et seul à les entendre. , « Comme au jour du jugement le clairon de Par-
* Sans postérité s'exprime en polonais par un seul mot bes-âzietny, comme en grec
KOXPiAD WAMJtffROD. 3i9
change évoquera du lombeau le passé privé de vie, ainsi les ossements que je foulais sous mes pas se dressaient à la voix du chanteur et prenaient des formes de géant. Les ruines montaient en colonnes, s'érigeaient en arcades superbes ; les lacs endormis retentissaient du bruit des rames -, on voyait à travers le portail des châteaux les couronnes des princes , les armures des guerriers, les ménestrels chantant leurs louanges, les jeunes filles dansant à leurs voix. — Le rêve était divin ; mais quel fut le réveil188!
u Les bois et les montagnes du pays ont disparu à mes yeux ! La pensée, fatigant son aile & travers l'espace, tombe enfin et se réfugie dans l'enclos domestique; le luth s'échappe dune main défaillante; au milieu du gémissement de mes frères je n'entends plus la voix du passé. Mais les étincelles d'un jeune enthousiasme ne sont pas mortes dans mon cœur! Souvent elles s'embrasent, raniment ma pensée et fécondent ma mémoire. Alors cette mémoire, comme une lampe de cristal coloré , bien que ternie par la poussière et les ans, si l'on vient à placer une flamme dans son cœur, séduit encore les yeux par la fraîcheur de ses teintes , cl projette sur les lambris des images plus pâles, mais toujours ravissantes.
« Si je pouvais verser dans l'âme de mes auditeurs les feux qui dévorent la mienne et ressusciter à leurs yeux le passé; si je savais atteindre au cœur de mes compatriotes avec le dard de la parole, peut-être, à l'instant môme où le chant patriotique les aurait émus, ils sentiraient l'ancienne grandeur d'âme, l'ancien tressaillement du cœur, ils vivraient au moins I. * 30
m RONRÀt) WALLËNhOD.
une heure, une heure aussi sublime que la vie tout entière de leurs ancêtres !
«Mais pourquoi rappeler les âges évanouis! le chanteur peut-il accuser son époque?... Il est un homme présent, contemporain, sublime, et c'est lui que je chante: écoulez, Lilhuanes! »
Le vieillard se tait; de l'oreille et des yeux il interroge l'assemblée : les Germains lui permettrontils de poursuivre? Un profond silence règne dans la salle du festin, silence inspirateur des poêles. Il chante donc une mélodie, mais sur un mode nouveau : sa voix se cadence en mesures plus lenles, sa main effleure à peine les cordes de sa lyre , et de l'hymne il descend & un simple récit.
RÉCIT DU VAYDELOTB.
«D'où reviennent les Lilhuanes? Ils reviennent d'une excursion nocturne chargés de riches dépouilles conquises dans les temples et les châteaux. Des bandes de prisonniers allemands, les fers aux mains, la cordeau cou, suivent les chevaux des vainqueurs. Parfois ils regardent la Prusse et fondent en larmes, puis ils regardent Kowno et se recommandent â Dieu.
« Au milieu de Kowno s'étend la vallée de Péroun : c'est là que les princes lilhuanes, quand ils rentrent vainqueurs après le combat, ont coutume de brûler en offrande les prisonniers germains.
a Deux chevaliers caplifs avancent gaîmenl vers Kowno: l'un jeune et beau, l'autre courbé par l'âge.
KONRÀD WALLENROD. 451
Tous deux, au plus fort du combat, ont quitté les drapeaux des Germains et rejoint les Lithuanes. Le prince Keyslout187 les reçoit, mais il les fait entourer de gardes et les emmène dans son château. « Quel est votre pays et quels sont vos desseins? — J'ignore, dit le jeune homme, ma naissance et mon nom. J'étais enfant lorsque je fus enlevé par les chevaliers. Je me rappelle seulement que dans une grande ville, quelque part en Lithuanie, était la maison de mon père : une maison de brique rouge , dans une ville en bois, assise sur des hauteurs boisées. A lentour des collines bruissait une forêt de pins ; à travers les arbres, au loin, scintillait un lac argenté188. Une fois, au milieu de la nuit, un cri d'alarme nous éveilla, un jour sanglant frappa les fenêtres ; les vi- 1res craquaient 5 une épaisse fumée inondait la maison ; nous descendîmes à la porte : la flamme courait dans les rues, des tisons volaient comme la grêle; puis un cri terrible: «Aux armes! les Teutons dans fa ville! aux armes!.... » Mon père s'élança, le fer en main, et ne revint plus! Les Allemands pénétrèrent dans les maisons : l'un d'eux se mit à me poursuivre, m'atteignit et m'enleva sur son cheval. Je ne sais ce qui arriva depuis; seulement j'entendis longtemps après le cri de ma mère. A travers le bruit des armes, dans le fracas des maisons écroulées , ce cri m'a longtemps poursuivi, ce cri m'est resté dans 1 oreille. A présent même encore, lorsque je vois un incendie, que j'entends des clameurs de détresse, ce cri se réveille dans mon Ame comme l'écho de la caverne aux éclats de la foudre. Voilà tout ce qui
m'est resté de la Lilhuanie et de mes parents Quelquefois, dans mes songes, je vois encore la noble figure de ma mère, celle de mon père, de mes frères-, mais à mesure que j'avance en âge, un voile toujours plus épais s'étend sur leurs traits chéris !...
et Mon enfance s'écoulait 5 Allemand, je grandissais au milieu des Allemands. Walter était mon nom; 00 y ajouta celui d'Alphe189 : le nom seul était germain, l'Ame resta lithuane! elle conserva les regrets de la patrie et la haine de l'étranger !
« Winrick, le grand maître, me gardait dans son palais; c'est lui qui me tint sur les fonts du baptême; il m'aimait et me caressait comme un fils. Moi, je m'ennuyais dans le palais; des genoux de Winrick je fuyais auprès du vieux vaydelote. 11 y avait alors parmi les Allemands un vaydelote lithuanien : prisonnier de guerre depuis de longues années, il servait d'interprète à l'armée. Dès qu'il eut appris que j'étais orphelin et Lithuane, il sut m'attirer à lui, me parla Lilhuanie , réchauffa mon âme soucieuse par des caresses, des chants et les doux accents de l'idiome natal. Souvent il me menait sur les bords du bleu Niémen : de là, nous aimions à contempler au loin les belles montagnes de la pairie. Quand nous retournions au château , le vieillard essuyait mes larmes, crainte des soupçons qu'elles pourraient éveiller; il les essuyait tout en attisant ma vengeance contre les Germains. De retour au palais, j'aiguisais secrètement un couteau : je me rappelle avec quelle volupté de haine je coupais les tapis de Winrick ou je crevais ses miroirs ; je jetais du sable et je crachais sur l'acier poli
KONHÀD WALLENROD. 353
de son bouclier. Plus tard, aux jours de l'adolescence, souvent nous quillions en bateau le port de Klepeyda 190 pour visiter les rivages lithuaniens. Je cueillais des fleurs compatriotes , et leur baume enchanteur excitait dans mon âme je ne sais quels vagues souvenirs... Enivré de leur parfum, ô douce illusion ! je redevenais enfant; il me semblait jouer encore dans le jardin paternel avec mes frères, enfants comme moi! Le vieillard aidait ma mémoire : avec des paroles plus suaves et plus belles que lestleurs, il me peignait un passé de bonheur, me disait combien il est doux de couler au sein de sa patrie, au milieu d'amis et de parents, les jours de la jeunesse, combien de pauvres enfants lithuancs , ensevelis dans les cachots de l'Ordre, sont déshérités d'un pareil bonheur!....
« Voilà commen l il me parlait dans les champs ; mais sur les plages de Polonga, où la mer nébuleuse vient briser avec bruit sa poitrine sonore et vomit des torrents de gravier de sa gorge écumanle: «Tu vois, me disait-il, les pelouses fleuries de ces rives: demain elles seront envahies par les sables; tu vois ces herbes odorantes ; elles s'efforcent de percer à travers le linceul qui les couvre : c'est en vain! L'hydre sablonneuse multiplie ses têtes ; elle déploie ses blanches nageoires, étreint la rive expirante et porte au loin le règne sauvage du désert. Mon fils! les herbes du printemps ensevelies vivantes, ce sont nos frères subjugués, c'est la Lithuanic! Mon fils, les sables d'outremer poussés par la tempête c'est l'Ordre! » Le
cœur me saignait de l'entendre : j'aurais tué des Teutons et j'aurais fui parmi les nôtres. Le vieillard mo-
364 KONRAD WALLENilOD.
dérait ces transports : c< Des guerriers libres, disait-il, peuvent en liberté choisir leurs armes et combattre
en plein champ un adversaire de force égale191
Reste encore, et formé par les Germains à l'art difficile de la guerre, tâche de gagner leur confiance , et plus tard , nous verrons. »
« J'obéis au vieillard, je suivis les armées des Teutons. Mais au premier combat, â peine eus-je aperçu les étendards, â peine eus-je entendu les chants de guerre de mon pays, je me précipitai vers tes miens en entraînant le vieillard. Comme Tépemer arraché deson aire et nourri dans la cage pour donner la chasse ^uxéperviers sesfrères, lors mêmeqif il semble étourdi par les mauvais traitements de l'oiseleur, dès qu'il s'élève dans les nuages, dès qu'il plonge ses regards dans l'immensité de sa patrie d'azur, qu'il entend le bruit de ses ailes, qu'il respire un air libre, va, chasseur, retourne chez toi la cage vide et n'attends plus Tépervier loa. »
« Le jeune homme se lait. Keyslout l'écoutait encore, ainsi que sa fille Aldona, jeune et belle comme une divinité.
a L'automne arrive, avec elle les longues soirées* Aldona, comme c'était l'usage, entourée de ses jeunes compagnes, travaille à son métier ou s'amuse à filer des trames précieuses. Et pendant que les aiguilles s'agitent sur les toiles, que les fuseaux roulent, Walter, debout, conte les merveilles des pays germains et
de sa jeunesse Toutes les paroles de Waller, la
jeune fille les aspire, les retient par cœur, et souvent les répète en songe. Waller dit les châteaux et les
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grande» villes d'oulre-Niémen, la splendeur des costumes et la magnificence des fêles 5 les tournois où de jeunes paladins viennent «briser leurs lances, et les reines de beauté se penchant des galeries et décernant les couronnes. 11 parle du dieu puissant qui règne au delà du Niémen , et de la mère immaculée du Sauveur, dont il fait voir les traits angéliques dans un merveilleux scapulaire. Le jeune homme l'avait pieusement porté sur le sein, et voici qu'il le donne à la jeune Lilhuane, sa néophyte, en lui enseignant la prière. Tout ce qu'il sait, il veut le lui apprendre: hélas! il lui apprend plus encore qu'il ne savait luimôme, il lui apprend ce que c'est que-d'aimer.
«Et que de choses il se rappelait aussi ! Avec quelle délicieuse émotion il entendait de ses lèvres des mots lithuaniens depuis longtemps oubliés ! A chaque mot retrouvé un sentiment nouveau s'éveillait dans son àme comme une étincelle sous la cendre : c'étaient les
mots sacrés de famille, amitié, et un autre encore
Amour, qui n'a point d'égal sur la terre, si ce n'est..... Pairie ! « D'où vient, se demande Keystoul, ce changemenlsubit dans ma fille ? Qu'est devenue son ancienne gaîté ? Où sont ses jeux d'enfance? Lorsque les jours de fête les jeunes filles s'en vont toutes danser sur la pelouse, d'où vient qu'elle reste seule ou cause avec Walter? Les jours de travail, quand les jeunes filles s'appliquent à l'aiguille, au métier, l'aiguille lui tombe des mains \ sur le mélier tous les fils se brouillent ; elle ne regarde pas ce qu'elle fait , et tous me le font observer. Hier, je l'ai vue moi-même broder une rose en vert et les feuilles en soie rose. Et comment pour-
366 KONllAD WALLENKOL),
rait-elle voir autre chose quand ses yeux ne cherchent que les yeux de Waller, quand sa pensée ne fait que courir après son Waller ! Si je demande où elle est allée, on me dit toujours : Au vallon. D'où vientelle? Du vallon. Et qu'y a-t-il dans ce' vallon? Le jeune homme a planté pour elle un jardin!.... Un jardin !.... Serail-il par hasard plus beau que les vergers de mon château! (Keystout avait des vergers magnifiques remplis de fruits de toute espèce, tentation des jeunes filles de Kowno ,85.) Pardieu, ce n'est pas le jardin qui l'attire c'est le jardinier! Cet hiver, les vitraux de ses fenêtres qui donnent sur le Niémen étaient brillants comme en plein été. Je l ai vu , le givre n'en avait seulement pas terni le cristal. C'était encore Walter qui repassait par là ! Sans doute elle était à la fenêtre, et ses brûlants soupirs ont fait couler la glace des vitraux! Je croyais , moi, qu'il lui montrait à lire et à écrire : j'avais entendu que tous les princes commençaient à donner de l'instruction à leurs enfants. Au fait, c'est un bon jeune homme, intrépide, savant dans les Ecritures comme un prêtre.
Dois-jc le congédier? Il peut être si nécessaire à
la Lilhuanie ! Nul ne sait mieux que lui ordonner
les troupes, dresser les remparts , apprêter les armes à feu -, lui seul il me vaut une armée. Viens , Walter, sois mon gendre et combats pour la Lilhuanie. »
«Walter devint l'époux d'Aldona. Germains, vous croyez sans doute que c'est la fin de l'histoire ? Dans vos fabliaux d'amour, quand le héros se marie, le trouvère termine sa chanson en ajoutant seulement qu'ils vécurent heureux et longtemps. Walter adorait
ROMIAD WÀLLENROD. 357
Aldona , mais Walter avait l'âme grande. Il ne trouva point de bonheur au sein de sa famille, car le bonheur n'était point dans sa patrie.
« Les neiges ont à peine disparu el l'alouette a jeté son premier refrain (ailleurs l'alouette annonce la saison des amours; pour la Lithuanie c'est le présage annuel de l incendie et du meurtre) que les croisés descendent innombrables dans la plaine. Déjà, des montagnes au delà du Niémen , l'écho nous apporte les bruits d'un camp tumultueux, le cliquetis des armes, le hennissement des coursiers. Les armées tombent comme un brouillard et submergent au loin la campagne. Çà et là on voit briller les bannières des avant-gardes, comme l'éclair avant l'orage. Les Allemands s'arrêtent sur le Niémen , jettent des ponts, assiègent le fort de Kowno : chaque jour bastions et remparts s'écroulent sous les coups du bélier; chaque nuit la sape formidable se creuse dans la terre comme une taupe; la bombe s'élève dans les deux sur ses ailes de flamme et s'abat sur les édifices comme le faucon sur sa proie. Kowno n'est plus que décombres, les Lilhuanes se retirent sur Keydany 194 ; Keydany croule, les Lilhuanes se retranchent dans les forêts et les montagnes. Les Allemands avancent toujours en brûlant ce qu'ils ne peuvent piller : Keystout el Walter toujours les premiers au combat, les derniers à la retraite. Keysloul, toujours calme , avait appris dès sa jeunesse à tomber sur l'ennemi, à le terrasser, à le fuir. Ses ancêtres ont toujours combattu les Germains : à leur exemple, il combat et ne se met pas en peine de l'avenir. Walter a d'autres
3ô8 kOM»AD W ALLEN ROD.
pensées : élevé parmi les croisés, il cannait les ressources de l'Ordre ; il sait qu'un appel du grand maître fait refluer de tous les points de l'Europe le* trésors, les armes et les guerriers vers la ville de Marie, Les Prusses naguère ont voulu se défendre : n'ont-ils pas été détruits ? Tôt ou lard le môme sort attend les Litbuanes. En déplorant le passé de la Prusse, il tremble sur l'avenir de la Lithunnie. (< Mon fils , lui dit Keystout, tu es un prophète de malheur; lu m'enlèves le bandeau pour me montrer des abîmes ! En l'écoutant, il me semble que mes mains faiblissent, que le courage abandonne mon cœur avec l'espérance
de la victoire! Que faire? comment résister aux
Germains? — Mon père, répond Waller, je sais un moyen unique, effrayant, mais infaillible! Peut-être un jour vous le saurez. » C'est ainsi qu'ils parlaient après la bataille de la veille, avant le combat du lendemain, en attendant que la trompette les appelât à de; nouveaux désastres.
« Chaque jour Keystout est plus sombre ; mais que devient Walter? Il n'a jamais été bien gai, et môme aux instants de bonheur, une ombre légère voilait son visage 5 mais dans les bras d'Aldona, son front reprenait sa paisible sérénité ; il l'accueillait toujours d'un sourire, la quittait avec un regard de tendresse. Maintenant il semble obsédé d'une secrète pensée : tout le jour devant sa demeure, les bras croisés, il regarde au loin la fumée des villes et des hameaux en flammes, et ses regards deviennent terribles ; la nuit, s'éveillant en sursaut, il observe à travers la croisée la sanglante lueur de l'incendie.
ff
ko xr, aï) WALLËtfflOb. 850 « Qu'aô-ln donc, cher époux? demande la plaintive Aldona. — Ce que j'ai ! Faut-il que je dorme en paix pour que les croisés me saisissent, me jettent dans les chaînes et me livrent aux bourreaux? — Dieu nous en préserve, mon bien-aimé; les sentinelles gardent les remparts. — Oui , lc& sentinelles nous gardent, je veille et je porte uncépée*, mais une
fois les gardes morts, une fois ce glaive ébréché !
Écoute. Si je vois la tardive, la misérable vieillesse!... — Dieu nous donnera des enfants pour nous consoler..... — Et si les Allemands se jettent sur nous, s'ils égorgent ld mère, enlèvent les enfants, les emportent
chez eux et les dressent à tirer contre leur père!
Et moi-même peut-être j'aurais massacré mon père et ses enfants sans le vieux vaydelole! — Cher Walter, fuyons tout au fond de la Lithuanie; pour leur échapper, cachons-nous dans les montagnes et les bois. — Nous fuirions! Et les autres mères! et les autres enfants! Les Prusses fuyaient aussi, et le
Germain a su les atteindre jusqu'en Lithuanie! Et s'ils nous découvrent dans les montagnes? — Nous
irons plus loin encore! — Plus loin ! plus loin,
malheureuse! plus loin que la Lithuanie! mais ce sont les Russes ou les Tarlares ! » À ces mots, Aldona s'arrête interdite. Elle avait pensé jusqu'alors que la patrie était Vaste comme le monde : elle apprend pour la première fois qu'il n'y a plus pour eux d'asile en Lithuanie ; elle se tord les mains et demande à Walter : «Que faut- il faire?— -Il ne reste aux Lilhuanes qu'un seul moyen pour briser la puissance de l'Ordre : ce moyen, je le connais -, mais ne m'interroge pas, au nom
.160 KONilÀÎ) WAIXF.NROD.
du ciel ! Maudit soit le jour où, forcé par eux, je me saisirai de ce moyen ! » Il refuse d'en dire davantage. Sourd aux supplications d' Aldona, il n'entend, il ne voit que les malheurs de la Lithuanie; jusqu'au jour où le feu de la vengeance, nourri en secret par Taspect des calamités de la patrie, eut embrasé son âme, dévoré un à un tous les autres sentiments, celui même qui jusqu'alors lui rendait la vie heureuse, môme le sentiment de l'amour. Ainsi quand les chasseurs allument secrètement le tronc d'un chêne de Bialowiez , l'arbre se consume jusqu'au cœur : roi des forêts, bientôt il perd son feuillage aérien, le vent disperse ses rameaux, cl même la couronne de gui, la seule qui parait encore son front de verdure, se flétrît sans retour.
((Longtemps après, les Lilhuanes, tour à tour agresseurs ou fuyards, erraient dans les montagnes, les châteaux et les bois. Enfin la sanglante bataille de Rudava fut livrée : les jeunes héros lilhuanes tombèrent par dizaines de milliers, et tout autant des chefs et des frères teutons. Mais des renforts nouveaux arrivent d'outre-mer au secours des Allemands. Keyslout et Walter, avec une poignée de braves, regagnent les hauteurs, et les sabres ébréchés, les boucliers en pièces, couverts de sang et de poussière, ils rentrent chez eux. Pas un regard, pas une parole pour Aldona. Waller parle allemand avec Keyslout et le vaydelole. Aldona n'a rien compris 5 mais son cœur est obsédé d'affreux pressentiments. Après s'être concertés, tous trois jettent sur elle des regards douloureux. Waller la considère longtemps avec l'expression
KONRAD VYÀLLENROD. 301
d'un muet désespoir, et deux ruisseaux de larmes .s'échappent de ses yeux. Il tombe à ses genoux, presse ses mains sur son cœur et lui demande pardon de tout ce qu'elle a souffert à cause de lui : « Malheur, disait-il, aux femmes qui s'atlachent à ces êtres bizarres dont les yeux planent au delà des limites de leur village, dont la pensée monte éternellement comme la fumée au-dessus des toits, dont le cœur ne peut se contenter du bonheur domestique. Les grands cœurs, Aldona, sont comme des ruches trop vastes : le miel ne pouvant les remplir, elles deviennent un nid de couleuvres. Pardonne, ô ma douce Aldona! Aujourd'hui je veux rester près de toi, je veux tout oublier : soyons encore fun pour l'autre ce
que nous fûmes autrefois. Demain » Et il n'ose
achever. Quelle ivresse pour Aldona! « Il va donc changer, se dit l'infortunée; il sera calme et joyeux! Plus de tristesse, plus de voile sur les regards, plus
de pâleur sur la joue! » Waller passe toute la
soirée aux pieds d'AIdona. Lilhuanie, guerre et Teutons, tout est pour l'instant oublié. Son arrivée à Rowno, les premières paroles échangées, la première promenade au vallon, enfin toutes les circonstances de leur premier amour, puériles peut-être, mais si douces pour le cœur, tels sont les sujets de leurs entretiens. Pourquoi donc ce mot seul : « Demain » vient-il les interrompre? A ce mot il retombe dans sa rêverie, il regarde longtemps sa compagne, des larmes roulent sous sa paupière; il voudrait parler et n'ose. N'aurail-il évoqué le sentiment du bonheur d'autrefois que pour lui dire un dernier adieu? les entre-
3«2 KONRAD WALLKNROD.
tiens, les caresses de ce soir seraient-elles les dernières
lueurs du flambeau d'amour? L'interroger serait *
inutile : Aldona le considère avec inquiétude 5 elle attend, et sortie de la salle, elle regarde encore à travers les fentes de la cloison. Waller verse du vin et boit coup sur coup-, pour la nuit il relient chez soi le vieux Vaydelote.
Au lever du soleil, le pavé retentit sous le Ter des chevaux -, deux guerriers se hâtent vers les mon- , tagnes dans le brouillard épais du matin. Ils él'udent toules les sentinelles; ils n'en peuvent éluder une seule, les yeux vigilants d'une amante. E!k> avait deviné la fuite de son époux ; elle se présente à lui dans le vallon : c'était une triste rencontre. « Retourne, ô bien-aimée, retourne à la maison. Tu seras heureuse peut-être! lu seras heureuse dans les bras de les parents; jeune et belle, lu seras consolée, tu m'oublieras! Plusieurs princes naguère onl recherché la main; tu deviens libre, tu es veuve, oui, veuve d'un grand homme, qui pour le bien de sa
patrie renonce même à toi! Adieu! oublie-moi!..
quelques pleurs sur ma tombe! Walter a tout
perdu, Walter est reslé seul au monde comme l'ouragan au désert! Il doit errer sur la terre, trahir, assassiner, et puis mourir de la mort des infâmes. Mais après bien des années, le nom d'Alphe retentira de bouche en bouche par la Lithuanien un jour les chants des vaydelotes t'apprendront ses exploils. Alors, ô ma bien-aimée, alors il l'en souviendra, de ce guerrier terrible, couvert des ombres du mystère, connu de toi seule et qui fut]'jadis ton époux. Puisse
KO Mi Al) WÀLLKNKOD, -m
alors un sentiment d'orgueil consoler ton veuvage! » Aldona l'écoute en silence -, elle l'écoute et n'entend rien, u Tu pars! tu pars! » s'écrie-t-ellc en seffrayant elle -môme de ces mots : tu pars. Ces mots seuls vibrent à son oreille; elle ne pense à rien, ne se souvient de rien : son présent, son passé, son avenir, tout s'est confondu. Mais son cœur devine qu'il lui est impossible de retourner en arrière, impossible d'oublier! Elle roule des yeux égarés, et plusieurs fois elle rencontre le farouche regard de Walter. Dans ce regard elle ne trouve plus la consolation d'autrefois et semble implorer quelque nouvel appui.
Elle regarde alentour : partout des déserts, des forcis ! Au milieu de ces forêts, au delà du Niémen, surgit une tour solitaire, celle d'un couvent de religieuses, sombre édifice élevé d'une main chrétienne. C'est là que reposent les yeux et la pensée d'Aldona; comme la colombe emportée par le vent au milieu des mers tombe sur le mat d'un navire inconnu. Waller a compris Aldona; il la reconduit en silence, lui fait part de ses projets et lui recommande le mystère. Arrivés à la porte du couvent, hélas! ce furent de déchirants adieux. Walter a suivi le Vaydelole, et l'on ne sait pas ce qu'ils sont devenus. Malheur, malheur à lui s'il n'a pas encore accompli son serment, si après avoir renoncé à la félicité, empoisonné les jours d'Aldona... s'il a tant sacrifié, tant immolé, pour rien!... L'avenir nous en apprendra davantage... Allemands, j'ai fini mon récit. »
m KONRÀD WÀLLENKOD.
« Enfin ! » lel est le murmure qui se propage
dans la salle. « Eh bien , ce Walter, quels sont ses exploits? où, sur qui celle vengeance? » s'écrient les auditeurs. Le grand maître seul, dans celle foule émue, reste silencieux, le front baissé vers la terre. Profondément affecté, il se verse à tout moment des rasades et les vide d'un seul Irait. Sa figure a changé : sur ses traits enflammés mille senlimcnls croisent leurs éclairs ; son front devient de plus en plus orageux; ses lèvres noircies frémissent convulsivement; ses yeux égarés volent comme des hirondelles au moment de Forage. Enfin il jellc son manlcau, et bondissant au milieu de l'assemblée : « La fin de la chanson, dit-il, chante-moi la fin sur-le-champ, ou donne-moi ce luth. Pourquoi trembles-lu? Donnele-moi, te dis-je, et verse du vin. Je le dirai la fin, moi, si tu trembles!
« Oh ! je vous connais! Le chant du Vaydelote est un présage de malheur, comme la nuit le hurlement des chiens! Le meurtre, l'incendie, voilà les sujets que vous aimez à chanter en nous laissant, à nous, la gloire et les remords. Dès le berceau, vos accents perfides comme la vipère élrcignent le sein de l'enfant et lui versent dans l'âme les plus cruels des poisons le désir insensé de la gloire et l'amour de
la patrie! Ce sont eux qui poursuivent les traces du jeune homme comme le spectre d'un ennemi; souvent ils apparaissent au milieu du festin et viennent mêler du sang aux coupes de la joie! Hélas! je ne les ai que trop écoulés ! Le sort en est jeté : \a, je le connais, vieux traître! Ta l'emportes! la guerre! eh
KONHAD WALLENftOI). 36»
bien! soit, la guerre, le triomphe du poêle! Du
vin! tes projets vont s'accomplir,
« Je sais, je sais la fin ! Non j'en veux cbanler
une autre. Lorsque je combattais sur les monts de Caslille, les Maures m'ont appris une ballade. Vieillard, joue-moi cet air, cet air de l'enfance, que jadis
dans le vallon Oh! celait d'autres temps! Je
ne sais chanter que sur cet air. Reviens donc ici, vieux mécréant, car, de par tous les dieux germains, prusses, lilhuanes »
Contraint d'obéir, le vieillard dut tirer de son lulh des accords incertains et suivre les fougueux accents de Konrad comme un esclave suil les pas irrités de son matlre.
Cependant les flambeaux pâlissaient sur les tables; fatigués du banquet, les chevaliers penchaient leurs lêles assoupies-, mais Koorad chante, ils se réveillent, l'entourent et se pressent, l'oreille attentive à chaque parole de la chanson.
ALPIHARA.