BALLADE
Déjà du Christ l'étendard triomphant
Des Maures a vu fuir le reste ; Seule et sans peur Grenade se défend ,
Mais Grenade en proie à la peste.
Almanzor seul des tours d'Alpuhara
Sème d'atroces funérailles.
Demain, hélas! l'Espagnol les prendra ,
Car demain il monte aux murailles.
KOMiÀl) W ALLLMiOD.
Voici le jour ! à la brèche ! aux remparts !
Le cauon gronde , le fer brille ; Déjà la croix surgit de toutes parts :
Les Castillans ont pris la ville.
Le prince alors , voyant ses chevaliers Morts ou désarmés, prend la fuite,
Vole à travers champs , manoirs et halliers , Des vainqueurs trompant la poursuite.
Campéador fait servir un festin Au milieu des palais en flammes;
Les Espagnols partagent le butin , Appellent du v in et des femmes.
Soudain la garde annonce aux généraux
Qu'un étranger au noir visage , Sans doute un Maure, un guerrier, un héros,
S'avance et présente un message.
C'est Almanzor, le roi des Musulmans!
Qui, voyant Grenade asservie, Vient se livrer à la foi des serments
Et ne demande que la vie.
« Fiers Espagnols, je reviens en ce lien,
« Converti par tant de défailes, « Bénir vos lois, adorer votre Dieu,
« Croire enfin à tous vos prophètes.
« Vous triomphez! Allah! c'était écrit. ,
« Qu'il soit dit par toute la terre « Qu'hier un priuec. à préseut un proscrit,
« Du chrétien sera tributaire. *»
kONHAD WALLKNKOD. 367
Les Espagnols estiment la valeur :
Chacun, déplorant sa disgrâce , Lui tend la main, console son malheur i
Le chef le salue et l'embrasse.
Lui dans ses bras les presse lour à luuf
Et dans un baiser plein de fièvre Au général témoigne son amour,
L'étreint, se suspend à sa lèvre.
Puis il faiblit, devient blême eu tombant.
Mais sa main tremblante, o mystère !
Aux pieds du chef attache son turban ;
Il rampe après lui sur la terre.
Puis a l'entour il jelte ses regards
Pleins d'un feu sinistre et farouche ; Un rire affreux crispe ses traits hagards ;
L'écume a jailli de sa bouche.
« Regardez-moi tous : je vous ai trahis.
« Giaoursî Almanzor vous déleste!
« Je vais mourir; Grenade est mon pays :
« Je suis messager de la peste !
« baus un baiser j'ai transmis à vos cœurs
« Le feu mortel qui me dévore.
« Vous mourrez tous comme moi, mes vainqueurs !
n Voyez la vengeance du Maure ! »
Il tord les bras, se roule à leurs genoux ;
Le sang inonde sa prunelle ; Contre son cœur il veut les pres>er tous
D'une étreinte horrible, éternelle î
Il rit encore avec férocité ;
Son regard pâlit et s'efface.
Riant, il meurt, et pour l'éternilc
Ce rire est empreint sur sa face.
L'Espagnol fuit ; mais la mort le suivra !
Une mort honteuse et funeste.
Tous vont périr, et dans Alpuhara
Rien ne doit survivre à la peste.
<( C'est ainsi que les Maures se vengeaient autrefois. Voulez-vous apprendre la vengeance du Lilhuane?... El si un jour, fidèle à sa parole, il venait mêler la
peste à vos breuvages! Mais non, non! autre
temps, autres mœurs, n'est-ce pas, prince Vitold? Aujourd'hui les princes lilhuanes viennent nous livrer eux-mêmes leurs États et tirer vengeance de leur peuple asservi.
« Mais pas tous au moins oh non ! de par la
foudre! Jl est encore des hommes en Lilhuanie!
Je veux chanter encore... Prends-moi cette lyre!
Une corde se rompt... plus de chants aujourd'hui!...
Mais un jour il y en aura, j'espère! Aujourd'hui
l'excès des coupes... les fumées du vin... Réjouissezvous, livrez-vous au plaisir Et toi, Al...manzor...
Arrière, vieux mendiant! Halban va-t'en
laissez-moi seul. »
Il dit, et d'un pas mal assuré il regagne sa place, se jette dans son fauteuil, profère encore des menaces, et d'un coup de pied il renverse la table avec les vases et le Yin. Puis il s'affaisse, sa tête retombe sur le
KONBAD WALLENROD. 369
dossier du siège, ses yeux s'éteignent par degrés, et l'écume aux lèvres, il s'endort.
Les chevaliers demeurent interdits. Ils connaissent le vice lamentable de Konrad ; ils savent qu'une fois échauffé par le vin, il est sujet à des accès de démence. Mais durant le banquet! 6 scandale inouï! aux yeux des étrangers , une telle frénésie! Qui donc en est la cause? Où est ce Vaydelote? I) s'est glissé hors de la foule, cl nul ne peut le découvrir.
On murmure tout bas que Halban, déguisé, avait chanté au grand maître une chanson lithuanienne, et qu'il voulait ainsi provoquer les Teutons à une nouvelle croisade contre les idolâtres. Mais d'où vient ce changement subit dans l'humeur de Konrad? d'où vient la colère de Vitold? que signifie la singulière ballade du grand maître? En vain tous les assistants s'évertuent à le deviner.
m KOMUD \VAf J.L.MxOn.
ttne rroteabe «*.
Guerre! En vain Konrad chercherait-il encore
à contenir l'impatience de la foule et le» exhortations du conseil. Depuis longtemps le pays tout entier ne respire que vengeance pour l'invasion des Lilhuanes et les trahisons de Vilold.
Yilold, qui avait mendié l'assistance de l'Ordre afin de ressaisir sa capitale de Vilna, à peine, au sortir du banquet , a-t-il su que les croisés vont se mettre en campagne, Vilold change de projet, trahit ses nouveaux alliés et s'évade furtivement des murs avec son escorte.
Muni de faux pleins pouvoirs de l'Ordre, il s'introduit dans toutes les places fortes des Germains qu'il trouve sur sa route, désarme les garnisons et met tout à feu et à sang. Enflammé de colère et dévoré de honte, FOrdre-teutonique proclame une croisade contre les païens.
Voici la bulle apostolique. A son appel d'innombrables essaims de guerriers s'assemblent par terre et par mer. Suivis de leurs vassaux, les princes souverains décorent leurs armures <}e la çroix sanglante.
KONRAD WALLRNROD. 571
et tous ont adopté pour devise : « Exterminer ou convertir. »
Le» voilà en Lithuanie Et leurs exploits, quels
*onl-ils? Que celui qui désire les apprendre monte sur les remparts lorsque le jour incline et regarde TOrient... Il verra déborder sur les cieux comme un fleuve de sang. Les fastes de ces guerres d'extermination s'écrivent én peu de mots. Massacre, incendie et pillage , flamboyante lueur, joie des âmes slupides, et dans laquelle le sage reconnaît avec crainte une voix criant vers le ciel : Vengeance !
Toujours, toujours plus loin, les vents portent Tincendie. Maintenant les croisés pénétrent au cœur de la Lithuanie : Rowno, Vilna, sont assiégés. On le dit, mais bientôt plus de nouvelles, plus de messages, plus de flammes dans la contrée. Le ciel ne reflète plus que des lueurs lointaines^....
En vain les Teutons comptent déjà en espoir les nombreux prisonniers et les riches dépouilles d'une terre conquise; en vain ils envoient coup sur coup pour savoir ce qui se passe, les courriers se hâtent et ne reviennent plus. Lorsque chacun interprèle à sa' guise cette cruelle attente, il semble que le désespoir vaudrait mieux que rincertitude.
L'automne a fui. Les neiges de l'hiver s'amoncèlent au front des montagnes et roulent sur les chemins. L'horizon rougit de nouveau... Est-ce une aurore boréale ? Est-ce l'embrasement de la guerre?.... Les flammes deviennent de plus en plus distinctes , et l'air étincelle toujours , toujours de plus près.
Le peuple de Marienbourg regarde sur les che-
m KONRAD WALLENROD.
mios. Ht reviennent! Le» voilà! Une bande de voyageurs se frayent un pénible chemin à travers les neiges. Est-ce Konrad ? Où sont nos généraux ? Comment les accueillir? En vainqueurs ? en fuyards? Que devient le reste des bataillons? Konrad lève la main,
il montre à l'horizon une troupe dispersée Ah!
toute la Yérité se révèle à leur vue!
Ils courent en désordre, se débattent dans les
neiges, se heurtent, s'entassent et se foulent comme de vils insectes plongés dans un vase trop étroit ; ils grimpent sur des monceaux de cadavres , entraînés à leur tour et bientôt refoulés par d'autres misérables! Les uns traînent encore leurs pieds engourdis, les autres s'arrêtent pétrifiés de froid au milieu de la route; mais ils restent debout et comme des poteaux indiquant le chemin, ils lèvent les deux bras vers la ville
Effrayé, curieux , le peuple abandonne les rues ; il craint d'en trop apprendre et ne demande rien. L'histoire de toute cette funeste campagne est écrite pour
lui dans les yeux, sur les trails des guerriers Les
glaces de la mort ombragent leurs paupières, les harpies de la faim ont dévoré leurs joues. Ici résonne le cor des cavaliers samogiliens; là l'ouragan roule des monceaux de neige à travers la plaine ; plus loin des troupeaux de chiens affamés poussent d'affreux hurlements-, au-dessus de leurs tôles planent en croassant des volées de corbeaux
Tout est perdu! Konrad les a tous immolés.
Lui, dont le glaive était si fameux-, lui, autrefois si fier de sa prudence , dans cette dernière campagne,
KONRAD WÀLLENROD. 373
timide, insouciant, il n'a pas su déjouer les stratagèmes de Vitold-, et séduit, aveuglé par sa soif de vengeances, ayant engagé l'armée sur les steppes de la Lilhuanie, il a fait tratner en longueur le siège de sa capitale.
Quand les provisions furent consommées , que la faim décimait déjà le camp des croisés, que l'ennemi dispersé aux environs détruisait les convois, coupait les arrivages, interceptait les routes-, que chaque jour des centaines de soldats périssaient de misère ; lorsqu'il était temps de terminer la campagne par un assaut décisif ou d'aviser promptement à la retraite, alors même Wallenrod, paisible et sans défiance, se livrait à la chasse , ou bien, enfermé dans sa lente , tramait des négociations secrètes en refusant d'admettre les généraux à ses conseils 4»6. Son apathie est devenue telle que, insensible aux larmes de son peuple, au lieu de tirer le glaive en sa défense, il méditait tout le jour, les bras croisés, ou délibérait avec Halban.
Cependant l'hiver s'avançait en ramenant les neiges. Vitold ayant rassemblé de nouveaux soldats assiégeait l'armée dans son camp , l'attaquait sans cesse , et le grand maître, opprobre inouï dans les fastes de l'Ordre! le grand maître lui-même a donné l'exemple de la fuite. Au lieu de lauriers et de trophées , il apporte des champs de bataille la nouvelle des victoires de la Lilhuanie.
Avez-vous observé lorsqu'après la défaite il ramenait aux foyers cette légion de fantômes , une morne tristesse lui couvrait le front , le ver de la douleur h 32
374 KOM'iAD WALLENROD.
lui rongeait la face; mois si Ton regardait ses yeux!... Cette longue paupière à demi voilée lançait obliquement de sinistres éclairs. On aurait dit une comète prophétisant la guerre, ou ces changeantes lueurs, œuvre du démon, qui la nuit éconduisent le voyageur égaré. Trahissant à la fois la joie et la colère, elle brillait de je ne sais quelle satanique expression.
Le peuple frémit et murmure. Konrad ne s'en émeut point. 11 réunit en conseil les chevaliers mécontents ; il les regarde , prend la parole , fait un geste! O lâcheté! lous récoulent avec recueillement, et lous s'en vont satisfaits de ses explications. Dans les erreurs de Thomme ils voient le jugement de
Dieu 197 Car où sont les mortels que ne persuade
point la terreur!
Arrête , orgueilleux potentat! il est aussi des juges contre toi ! Il est à Marienbourg un profond souterrain. Là, quand la nuit élend ses voiles sur la ville, un tribunal secret s'assemble et lient son lit de justice; là, veille nuit et jour une lampe attachée aux voûtes de la salle. Douze fauteuils sont rangés autour d'un trône. Sur le trône repose le livre scellé des lois. Douze juges revêtus de sombres armures se cachent dans les ténèbres des regards de la foule, inconnus l'un à l'autre ainsi que des fantômes. Libremenl et d'un commun accord tous ont juré de châtier les crimes de leurs grands maîtres , les délits scandaleux ou secrets pour le monde. Une fois l'arrêt prononcé, un frère même ne trouverait pas grâce aux yeux d'un frère. Chacun doit, par force ou par surprise, exécuter
la sentence sur le coupable. Tous ont le siyiet à la main , la rapière au côté. Un des juges s'approche du trône, et debout, le glaire nu devant le livre de l'Ordre, il dit : « Juges formidables, les preuves n'ont que trop confirmé nos soupçons. L'homme qui prend le nom de Konrad Wallenrod n'est point le vrai Wallenrod! Ce qu'il est, on l'ignore. 11 y a quelque douze ans il est arrivé de je ne sais où dans les provinces Rhénanes. Quand le comte Wallenrod partait pour la Terre-Sainte, il se joignit à son cortège en qualité d'écuyer. Peu de temps après Wallenrod disparut sans qu'on sût de quelle manière. L'écuyer, forleraenl soupçonné de l'avoir assassiné, quilta sans bruit la Palestine et débarqua sur les côtes d'Espagne, où, dans les guerres contre les Maures il se signala par des traits de bravoure, remporta des couronnes dans mainU tournois, et se rendit célèbre sous le nom de Wallenrod. Enfin il fit les vœux monastiques, et, pour le malheur de l'Ordre, il fut nommé grand maître. Comment il a gouverné, vous le savez tous. Cet hiver, tandis que nous luttions contre les frimas, la disette et la Lithuanie, Konrad visitait seul les forêts cl les bruyères, et là, des entrevues secrètes avec Vilold !....
« Depuis longtemps mes espions observent ses démarches. L'autre soir ils se sont embusqués près de la tourelle, au saillant du rempart; ils ne purent comprendre ce qui se disait entre la recluse et lui ; mais, ô juges! ils parlaient le langage des Lilhuanes!
« Considérant donc, à l'égard de cet homme, les rapports récents dos alfidés du tribunal secret, le té-
moignagede mes agents, et la rumeur déjà presque publique;
«Juges! moi j'accuse le grand maître de félonie, d'assassinat, d'hérésie et de trahison. »
A ces mois, l'accusateur met un genou en terre devant le livre de l'Ordre, et, la main sur le crucifix, il atteste par serment la vérité de sa déposition au nom du Très-Haut et sur la passion du Sauveur. — 11 se lut.
Les juges examinent la cause ; mais point de discours, point de consultations. A peine un coup d'œil, un signe de tête manifestent par motaent quelque profonde et sinislrc pensée. Chacun à son tour approche de l'autel, feuillète le livre sacré avec la pointe du poignard, l'interroge en silence, ne prend conseil que de lui-mémo, et quand son arrêt est formé, pose la main sur son cœur; alors tous s'écrient d'une voix unanime : « Malheur ! »
Et trois fois les voûtes ont répété : « Malheur ! »
Dans ce mot, ce mot seul , tout l'arrêt est compris. Les juges se sont entendus. Douze glaives ont brillé
sur leurs têtes, tous sont dirigés vers un point
vers le cœur de Konrad. Ils se retirent en silence.
Et l'écho souterrain répète encore une fois : « Malheur ,og: »
liée obtint.
Une malinée d'hiver. Le vent chasse la neige. Wallenrod accourt à travers neige et vent». A peine a-l-il atteint les bords du lac qu'il frappe avec son fer les murailles de la tour et s'écrie : « Àldona ,
Aldona, c'est moi, moi vivant! ton bien-aimé!
Tes prières sont exaucées.
LA RECLUSE
Alphc! c'est bien sa voix! O mon Alphe! mon amant ! Il est donc vrai ! La paix déjà ! Tu reviens sain et sauf! Tu ne me quitteras plus!
KONRAD
Oh! pour l'amour de Dieu , ne me demande rien. Écoute, mon amie, écoule, et ne perds pas un mot.
Ils sont morts! Vois- tu ces incendies? Les vois-
lu?Ce sont les Lithuanes qui ravagent les terres des Allemands. Cent ans ne suffiront pas pour réparer leurs désastres. J'ai frappé au cœur ce monstre à cent têtes. Les trésors de l'Ordre, source de sa puissance, sont épuisés -, ses villes sont en cendres, un
078 KONKAD W AIXKMUJD.
ileuve de sang a coulé, et tout cela c'est moi qui l'ai fait! Mes vœux sont remplis. L'enfer ne saurait inventer une vengeance plus complète : homme, je n'en veux pas davantage. Ma jeunesse s'est passée, sous un masque odieux, à massacrer des hommes. Aujourd'hui, courbé par l'âge, je suis las de trahisons : fatigué de la guerre, je me suis assez vengé. Les Allemands sont hommes pourtant!.... Dieu m'a éclairé. Je reviens de Lilhuanie. J'ai revu tous ces lieux ; j'ai vu ton château, le château de howno, qui n'est plus que ruines; j'ai passé en détournant les yeux; j ai fui vers ce vallon que tu sais. Tout est comme autrefois : mêmes bosquets , mômes fleurs ! Tout est resté comme le soir de nos adieux. Ah! il me semblait à moî que
ce n'était que d'hier! La pierre lu sais celte grande
pierre qui était le but de nos promenades : elle y est encore, seulement la mousse Pa couverte! À peine ai-je pu la découvrir sous les touffes de verdure. J'ai arraché les herbes et j'ai lavé la pierre demes larmes. Et ce banc de gazon entre les ormes où tu aimais à le reposer pendant les chaleurs de l'été! la source où j'allais chercher de l'eau pour loi, tout, j'ai tout reconnu, retrouvé, visilé, jusqu'à ton petit jardin que j'avais entouré de saules desséchés. Ces saules, oh ! rf est-ce pas une merveille? Aldona ! ces arbustes jadis plantés de ma main dans le sable aride , lu ne les reconnaîtrais plus aujourd'hui ! Ce sont de beaux arbres tout pavoisés de feuilles pi inlanières, où le duvet des jeunes fleurs se balance! A cet aspect une consolation inconnue, un pressentiment de bonheur a rafraîchi toute mou àme ; j'embrassai mes saules, j$
ko .\ K Y 1 ) WÀLLEMIOU. 370
tombai à genoux. « Mon Dieu ! me suis-jc écrié , fais que cela soit! Puissions-nous, de retour aux rives paternelles, heureux habitants des champs lithuaniens, puissions-nous y revivre encore , et que notre destin,
de môme que ces arbres, reverdisse d'espérance!
Oui, retournons, je l'en prie! J'ai du crédit dans l'Ordre, je puis le faire ouvrir. Mais que me sert de commander? Quand ces portes seraient plus dures que l'acier, je les enlèverai, je les briserai! Là, vers notre vallon, e*e;>l là que je veux le conduire; je te porterai dans mes bras, et plus loin s'il le faul! Il est encore en Litliuanic des déserls : les ombres muettes des bois de Bialoviez, où l'on n'entend ni le bruit des armes ennemies , ni les cris orgueilleux des vainqueurs, ni le gémissement de nos frères vaincus. Là, dans une agreste cl paisible chaumière, dans tes bras, sur ton *ein, j'oublierai qu'il y a des nations au monde, qu'il existe môme un monde-, nous vivrons pour nous seuls. Reviens. Oh parle ! je t'en prie ! »
Aldona se taisait; Konrad s'est lu de même; il attendait sa réponse. Mais déjà l'aurore empourprait l'Orient, k Mais pour Dieu, Aldona, le jour va nous surprendre ; les gardes s'éveilleront et la sentinelle pourra nous voir! Aldona! » s'écriail-il, tremblant d'impatience; la voix lui manqua, il l'implora des yeux, et priant à genoux, les mains jointes, il demandait pitié, il embrassait, élreignait les froides murailles de la lour.
LA RECLUSE
Hélas! il n'est plus temps! Dieu me prêtera des
:J80 KONHÀD WALI.KNItOD.
forces, il me soutiendra dans celle dernière épreuve! En entrant ici, j'ai juré sur le seuil de n'en sortir que pour le tombeau. Oh! j'ai tant lutté contre moimême ! et aujourd'hui, quand je remporte la victoire, lu viendrais me la ravir! Celle que lu veux rendre au monde, sais-tu bien ce qu'elle est? Un misérable fantôme! Songe donc, ah! songe, si jamais je me décidais à l'écouler, si je quittais ce cachot et volais avec transport dans les bras; el toi, lu ne me reconnaîtrais pas, tu me repousserais en détournant les yeux, et tu dirais avec effroi : « Ce spectre odieux , est-ce bien mon Aldona ! » et tu chercherais dans son regard
éteint , dans ces traits qui maintenant ah! l'idée
seule m'en épouvante! Non, jamais! jamais l'infortunée recluse n'effacera l image de la belle Aldona!
Moi-même, je te l'avoue pardonne, ô mon amant,
toutes les fois que la lune brille d'un plus vif éclat, et que j'enlends la voix, je me cache derrière les murs, et je crains de le voir de plus près. Sans doute, (u n'es plus aujourd'hui ce que tu étais 11 t'en souvient, il y a bien des années, lorsque tu entrais dans la cour du château avec nos guerriers; ah! mon cœur le conserve jusqu'à présent les mêmes regards,
les mêmes traits , jusqu'au même costume C'est
ainsi que le papillon, noyé dans l'ambre, conserve à jamais les formes et les couleurs de ses ailes. Alphe, ne vaut-il pas mieux pour nous demeurer tels que nous fûmes autrefois, tels que nous nous réunirons
un jour mais non pas sur la lerre ! Aux heureux
les vallons fleuris. Quant à moi, j'ai pris goût à ma tombe de pierre-, il me suffit de le savoir vivant,
KO Ml AD WALLENROD. 381
d'entendre chaque soir ta voix bien-aimée Môme
dans cette retraite, il est des maux que l'on peut adoucir. Renonce aux trahisons , aux meurtres, et
reviens plus souvent et de meilleure heure Si
môme écoute! si lu plantais autour de cette
plaine une rangée d'arbres , comme là-bas ; si tu transportais ici tes saules et mes fleurs, et môme cette pierre du vallon; si parfois les enfants du village venaient jouer sous les arbres de mon pays, tressant en couronnes ses fleurs et répétant en chœur ses chansons La chanson lithuanienne fait rôver : elle me
donnerait des songes de la patrie et de loi Et
après après ma mort , qu'ils les chantent encore
sur le tombeau d'Alphe et sur le mie ! »
Alphe n'écoutait plus : il parcourt la rive désolée sans pensée, sans but, sans désir: de solitude en solitude, dans ces aspects sauvages, dans sa course forcée il trouve une sorte de soulagement: — la fatigue. 11 étouffe au milieu des brumes de l'hiver ; il arrache son manleau, sa cuirasse; il déchire ses vôtemens; il
dépouille sa poitrine de tout hors du remords.
Déjà vers le matin il touche aux remparts de la ville. Il aperçoit comme une ombre, s'arrôte en la suivant des yeux l'ombre s'éloigne, glisse d'un pied silencieux sur la neige et se perd dans les remparts. On n'entend que le cri trois fois répété : « Malheur ! malheur! malheur! »
Alphe s'éveille à ce cri ; s étonne, réfléchit un inslant. H sait tout; il tire son épée et jette autour de lui des regards inquiets : rien que des tourbillons de neige sur les champs, rien que les sifflements de la bise,
382 KO M', Al) WÀLLENKOD.
Alphc se retourne encore vers le lac, s'arrête ému, et d'un pas chancelant il se dirige vers la tour d'Aldona. Il l'aperçoit de loin encore à sa lucarne! « Bon jour, dit-il, bonjour! Depuis si longtemps la nuit seule nous a vus réunis! Maintenant, vois quel heureux présage! après tant d'années je puis le dire ; « Bonjour! »
LA. RECLUSE
Plus de présages! Adieu, mon bien-aimé!... il fait
trop clair déjà ! si l'on nous voyait! Cesse de me
tenter : à ce soir, adieu! je ne puis, je ne veux pas sortir.
ALPHE.
11 n'est plus temps! Sais-tu ce que je te demande? Jette-moi quelque Heur : des fleurs, il n'en est point ici ! Eh ! bien, un fil de ta robe ou le cordon de ta tresse, un caillou de la tourelle! Je les veux
aujourd'hui demain n'est pas pour tout le monde;
je veux quelque souvenir nouveau; il faut qu'aujourd'hui même il ait reposé sur ton sein , arrosé d'une larme encore fraîche. Je veux avant de mourir le poser sur mon cœur, je Yeux lui dire adieu dans un dernier baiser... Car je dois mourir, Aldona, mourir
bientôt , mourir d'une mort violente. Ah! que la
mort au moins nous réunisse, Yois-tu celle tour avancée du chûleau ici près! c'est là que je vais demeurer. Tous les malins j'attacherai pour signal une écharpe noire; tous les soirs j'allumerai la lampo à la
KONRAT) WALLENROD. • m
grille: regarde-les sans cesse. Si je jelle l'écharpe, si la lampe s'éteint avant le jour, ferme la croisée, car peut-être je ne reviendrai plus.
Adieu! — II part et disparaît. Collée à la grille, Aldona le cherche encore des yeux. Le matin passe, le soleil décline, et toujours on voit à la fenêtre sa robe blanche agitée par les vents et ses blanches mains étendues vers la terre.
« Couché! » dit enfin Âlphe à Halban, en lui montrant le soleil à la croisée de la tour, où depuis le matin, les yeux fixés sur le donjon de la recluse, il s'était enfermé
«Monépée! mon manteau! Adieu! fidèle serviteur : je m'en vais au donjon ; adieu pour longtemps... pour jamais, peut-être! Ecoute, Halban! si demain, à l'aube du jour, tu ne me vois pas revenir, fuis de ce château Je veux, hélas! je voudrais te recommander encore quelque chose Que je suis seul!...
sous le ciel et dans le ciel, au moment du trépas, je
n'ai rien à faire dire à personne qu'à elle seule et
à toi! Adieu, Halban! afin qu'elle soit avertie, lu jetteras celte écharpe, si demain matin Qu'est-ce
donc entends-tu? on a frappé à la porte.
«Qui vive!!! » s'écrie par trois fois la sentinelle. « Malheur! » lui répondent plusieurs voix étranges. La garde n'offre plus qu'une faible résistance , et la porte cède sous des coups répétés. Déjà le cor^ lége parcourt les basses galeries; déjà la spirale de fer conduisant au réduit de Wallenrod résonne sous les pas armés des guerriers. Alphe, ayant assuré la porte avec une barre d'acier, lire le sabre, prend la
m , KONRAt) WALLENROD.
coupe sur la table , court à la croisée et s'écrie : « C'en est fait! » Il verse et boit : « A ta santé, vieillard! »
Halban pâlit : il veut d'un geste faire tomber le breuvage... il s'arrête et réfléchit. Derrière la porte le bruit approche toujours; il laisse retomber sa main. Ce sont eux! les voilà!
(c Vieillard, comprends-tu ce bruit! A quoi pensestu! Voilà la coupe remplie: j'ai vidé la mienne! A toi maintenant, Halban ! »
Le vieillard le regardait avec un muet désespoir.
« Non! toi aussi mon fils , je dois te survivre! je
veux te fermer les paupières, et partir! afin de
conserver au monde la gloire de ton dévouement et la redire à tous les siècles !
a J'irai en Lithuanie, de château en château, de village en village ; où je ne pourrai parvenir, ma chanson ailée parviendra. Le Vaydelole la chantera aux combattants durant la bataille, la mère à ses enfants à la veillée ; elle la chantera, et de cette chanson et de leurs ossements naîtront un jour nos vengeurs499. »
Alphe se jette sur la croisée et pleure longtemps, bien longtemps; il regarde la tourelle, comme s'il voulait se repaître à celte heure dernière de l'aspect adoré qu'il va perdre à jamais. Il embrasse Halban; leurs soupirs se confondent dans une étreinte muette et sublime. Déjà l'acier brise les verrous; on entre; Alphe est appelé par son nom.
« Traître ! ta tète va rouler sous le glaive ; repends-toi de tes péchés et le prépare à la mort. Voici
KONRAD WALLENROD. 38f»
le digne chapelain de F Ordre, purifie ton âme et meurs d'une mort exemplaire. »
Le glaive en main, Alphe attend la rencontre; mais soudain il pâlit, il s'incline, il chancelle, s'appuie sur la croisée, et roulant un regard de menace, il arrache son manteau, jette à terre les insignes de grand maître, les foule aux pieds avec un sourire de mépris : « Voilà, dit-il, les seuls péchés de ma vie.
« Je suis prêt à mourir : que voulez-vous de moi? mais souffrez que je vous rende compte de mon règne. Voyez! tant de milliers de cadavres, vos villes en cendre, vos villages en flammes. Entendez-vous les vents? ils roulent des océans de neige: là périssent de froid les débris de vos bataillons. Entendez-vous les hurlements des chiens affamés, ils se disputent les restes du banquet.
u Et tout cela, c'est moi qui l'ai fait 1 Je suis grand, je suis (1er! Avoir tranché d'un coup tant de têtes de l'hydre ! avoir comme Samson, en ébranlant une colonne, fait crouler tout l'édifice', et périr sous ses ruines! »
Il dit, regarde la fenêtre et tombe inanimé.
Avant de tomber il a renversé la lampe, qui décrit autour de lui trois orbes lumineux et s'arrête enfin devant le front de Konrad : l'âme du foyer étincelle encore dans le fluide épanché; mais bientôt elle plonge, elle pâlit , et, pour donner enfin le signal de la mort, elle répand autour d'elle un grand cercle
lumineux; elle éclaire les yeux de Konrad mais
des yeux glacés cl la flamme s'éteint.
Et dans le même instant une clameur soudaine,
386 ItONRAD WALLENROD.
stridente , prolongée , perce le* paroii de la tour. D oiï vient-elle? devinez! Mai» chacun reconnaît aisèment à F entendre que le sein d'où s'échappe un cri pareil restera muet pour toujours. Dans ce cri de mort toute une Ôme a vibré.
Ainsi les cordes d'une lyre sous un coup trop violent résonnent et se rompent : en mêlant leurs accords elles semblent annoncer le prélude d'un chant ; mais la fin ! personne n'e*pèrc plus l'entendre.
Tels sont mes hymnes sur le sort d'Aldona. Ange de l'harmonie, achève-les dans le ciel , et toi, sensible auditeur, dans ton âme 2(" !
FIN DE KONRAD WAI.LKKROD.
ET