‹ Œuvres de Adam MickiewiczChapitre 94 sur 105 · MARTYRE DE LA N. P · texte numérisé non relu

MARTYRE DE LA N. P

Au commencement étaient par tout le monde la foi en un seul Dieu et la liberté ; et il n'y avait d'autres lois que la volonté de Dieu; et il n'y avait ni maîtres ni esclaves ; mais il y avait des patriarches et leurs enfants.

Bientôt les hommes renièrent le Dieu unique et s'érigèrent une multitude d'idoles : ils leur sacri-

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fiaient, leur offraient des holocaustes sanglants et se faisaient la guerre au nom de ces idoles.

C'est pourquoi Dieu infligea aux idolâtres la peine la plus rigoureuse de loules : la servitude.

Et la moitié des hommes devint esclave de l'autre moitié, quoique tous procédassent du même père: car ils avaient renié celle descendance et s'étaient attribué toutes sortes de pères : tel se croyait issu de la terre, tel autre delà mer, et tous de divers éléments.

Et comme en guerroyant ainsi ils s étaient asservis les uns les autres, tous ensemble tombèrent sous le joug de l'empereur de Rome.

L'empereur de Rome se lit appeler Dieu et proclama qu'il n'y avait au monde d'autre loi que sa volonté-, ce qu'il approuvera deviendra jasle, et ce qu'il désapprouvera, injuste.

Et il se trouva des philosophes qui s'appliquèrent à démontrer que l'empereur, en agissant ainsi, agissait bien.

Et l'empereur de Rome n'avait ni au-dessous de lui ni au-dessus rien qu'il respectât.

Et toute la terre devint son esclave, et il n'y eut jamais de servitude pareille dans le monde, ni avant m ni après, excepté en Russie de nos jours.

Car même chez les Turcs, le sultan doit respecter la loi de Mahomet et ne peut l'interpréter lui-même : il y a pour cela des imans.

Tandis que le tzar de Russie est le chef suprême de la foi; et ce qu'il ordonne de croire, il faut le croire.

Et il advint que l'esclavage s'élendant sur le monde

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fut au comble-, comme au solstice d'hiver la nuitel les ténèbres atteignent leur apogée, ainsi durant l'esclavage romain il y eut la crise de la servitude.

En ce temps-là le fils de Dieu , Jésus-Christ , descendit sur la terfe en instruisant les hommes que tous sont égaux et frères, étant fils d'un môme Dieu.

Et que celui-là est grand parmi les hommes qui les sert et se dévoue à leur bonheur \ que meilleur on est, plus on doit sacrifier \ et le Christ, étant le meilleur, devait sacrifier son sang par la plus douloureuse passion»

Aipsî le Christ enseignait qu'il n'est de respectable sur la terre ni sagesse humaine, ni puissance, ni ri- . chesse, ni couronne *, mais bien le sacrifice de soimême pour le4)icn d'autrui.

Que tel qui s'immole au bien de ses semblables trouvera sagesse, richesse et la couronne du ciel et de la terre, dans tous les temps et dans tous les lieux.

Et tel qui sacrifie les autres à soi pour obtenir sagesse, puissance et richesse, ne trouvera que folie, misère et perdition sur la terre , aux enfers et partout.

Et le Christ dit enfin : « Qui me suivra sera sauvé, car je suis toute justice et toute vérité. » Et comme le Christ enseignait ainsi, les juges qui jugeaient au nom de l'empereur de Rome s'effrayèrent et se dirent : « Nous avons expulsé la justice de la terre, et la voilà qui revient : tuons-la , et puis ensevelissons-

la. » , . j

Ils supplicièrent donc le plus saiul et le plus inno-

cent des hommes -, ils le déposèrent au tombeau et s'écrièrent: « Il n'y a plus de justice ni de vérité sur la terre; et qui donc osera maintenant résister à l'empereur de Rome? »

Mais ce fut un cri insensé -, car ils ignoraient qu'en commettant le plus grand crime ils avaient mis le comble à leurs iniquités, et leur puissance finit au moment de leur plus grande sécurité.

Car le Christ ressuscita, et, après avoir chassé les empereurs , il planta sa croix sur leur métropole. Alors les maîtres affranchirent leurs esclaves et reconnurent en eux des frères, et les rois, oints au nom de Dieu, reconnurent au-dessus d'eux la loi divine, et la justice revint sur la terre.

Et tous les peuples qui avaient reçu la foi, les Allemands comme les Italiens, les Français comme les Polonais , se considéraient comme un seul peuple, et Ton nommait ce peuple, la Chrétienté.

Et les rois de divers peuples se regardaient comme frères et marchaient sous le même étendard, la croix.

Et tous ceux qui étaient chevaliers allaient combattre les païens en Asie pour défendre les chrétiens d'Asie et pour reconquérir le sépulcre du Sauveur. *

Et celle guerre en Asie on la nommait croisade.

Et quoique ce ne fût ni l'amour de la gloire, ni la soif des conquêtes , ni des richesses , qui portât les chrétiens à faire la guerre , mais la délivrance de la Terre-Sainte, Dieu les en récompensa par la gloire, par de vastes domaines , des richesses et par la sagesse. L'Europe s'éclairait, s'organisait et s'enrichis-

sait ; el Dieu la récompensait ainsi de ce qu'elle s'était sacrifiée pour le bien d'autrui.

Et la liberté s'étendait en Europe peu à peu, mais avec ordre et persistance : des rois la liberté procédait aux seigneurs, et ceux-là étant libres transmettaient la liberté aux chevaliers, et des chevaliers la liberté passait aux villes , et dans peu elle allait descendre sur le peuple, et toute la chrétienté devait être libre eltous les chrétiens, comme frères, égaux entre eux.

Mais les rois ont tout perverti.

Caries rois, devenus mauvais, étant tombés au pouvoir de Satan, se dirent l'un à l'autre: «Voici que les peuples grandissent en sagesse et en bonheur, et ils agissent ainsi que nous ne pouvons les châtier ; le glaive se rouille dans nos mains ; à mesure que les nations deviennent libres, notre pouvoir s'affaiblit, et sitôt qu'elles seront mûres à la liberté, notre pouvoir aura vécu. »

Et cette pensée des rois fut une pensée de folie; car si les rois sont les pères des peuples, les peuples aussi, comme leurs enfants, se libèrent en grandissant de la tutelle et des verges paternelles.

Et cependant si les pères sont bons, les enfants, bien que majeurs et émancipés, ne renient pas leurs pères, mais, en raison de leur vieillesse, ils les respectent et les aiment davantage.

Mais les rois voulurent être comme les pères des sauvages vivant dans les bois, qui attellent leurs enfants comme des bestiaux ou les vendent aux marchands pour en faire des esclaves.

Donc les rois se dirent : «Tâchons de faire en sorte

que les peuples restent toujours dans l'ignorance, aRn qu'ils ne connaissent pas leurs forces et qu'ils se querellent entre eux, afin qu'ils ne se coalisent pas contre nous, w

Les rois dirent donc aux chevaliers : « Qu'allex-vous faire en Terre-Sainlc? C'est trop loin : combattezvous plutôt les uns les autres. » Et la philosophie de démontrer aussitôt qu'il n'appartenait qu'aui fous de combattre pour la foi.

Ainsi les rois, ayant renié le Christ, tirent des dieux à leur image, et, les ayant exposés à la face des peuples, ordonnèrent de les adorer et de combattre pour eux.

Et ainsi les rois firent pour les Français une idole qu'ils appelèrent point d'honneur; et c'était la même idole qui du temps des païens se nommait le Yeau d'Or.

Et à l'Espagne son roi fit une idole qu'il appela suprématie politique , ou influence nationale , autre-, ment force et violence ; et c'était la même idole que les Assyriens avaient adorée sous le nom de Baal, les Philistins sous celui de Dagon, et les Romains sous celui de Jupiter.

Et à l'Angleterre son roi fit une idole qu'il appela souveraineté des mers et du commerce , et c'était la même idole qui se nommait autrefois Mammon.

Et l'on fit à l'Allemagne une idole que l'on appela brodsinn, ou le bien-être ; et c'était la même idole qui se nommait anciennement Moloch et Cornus.

Et les peuples adoraient leurs idoles.

Et le roi dit aux Français : « Levez-vous et combattez pour l'honneur! »

ils se levèrent donc et combattirent pendant cinq cents an*.

Et le roi dît aux Anglais: « Levez-vous et combattez pour Mam mon! »

Ils 8e levèrent donc et combattirent pendant cinq cents ans. Et le» autres nations combattirent aussi chacune pour son idole.

Et les peuples oublièrent qu'ils procédaient d'un seul et môme père. Et l'Anglais dit : « J'ai pour père tro vaisseau et pour mère la vapeur. » Le Français , au contraire , dit : « J'ai pour père le continent et pour mère la bourse ; » tandis que l'Allemand dit : « J'ai pour père un établi et pour mère une guinguette. »

Et ces mêmes hommes qui avaient soutenu que c'était folie de combattre pour la foi contre les païens , ces mêmes hommes se battaient pour un lambeau de papier appelé traité. Ils se battaient pour un port, pour une ville, comme des paysans qui se battent à coups de perches pour la limite d'une terre qui n'est pas à eux, mais à leurs maîtres.

Et ces mêmes hommes qui soutenaient que c'était folie d'aller dans des pays éloignés au secours de leurs semblables , ces mêmes hommes traversaient les mers par ordre des rois et combattaient pour un comptoir, pour un sac de laine ou des sachets de poivre.

Et les rois les vendaient eux-mêmes à prix d'argent, pour être déportés outre-mer.

Et les peuples se corrompirent au point qu'entre tous les Allemands, les Italiens, les Français et les

m UVRE Espagnols, il ne se trouva qu'un seul homme chrétien, sage et chevalier. Il était natif de Gênes.

Celui-ci persuadait que l'on cessât de guerroyer chez soi et que Ton s'efforçât plutôt de reconquérir le sépulcre de Noire-Seigneur, ainsi que l'Asie, qui n'était plus qu'un désert et qui pouvait devenir un pays riche et bien peuplé enlre des mains chrétiennes. Mais tous se moquaient du Génois et disaient : « Col homme est un rêveur, un fou. »

Cet homme pieux partit donc seul pour conquérir ; et comme il était seul et pauvre, il voulut d'abord découvrir le pays qui produit l'or; et là, s'étant muni de richesses, il comptait lever une armée et reconquérir la Terre-Sainte. Mais tous , entendant cela, s'écrièrent : « Décidément il est insensé! *

Néanmoins Dieu vit ses bonnes intentions et le bénit. Et cet homme découvrit l'Amérique, qui devint la terre de la liberté , une terre sainte. Cet homme avait nom Christophe Colomb : il fut le dernier chevalier croisé en Europe et le dernier qui entreprit une expédition pour la gloire de Dieu et non pour la sienne.

Cependant en Europe l'idolâtrie se propageait -, et, de même que chez les païens on avait d'abord adoré des vertus sous formes d'idoles, et puis des vices, et puis des hommes et des bêtes , et puis des arbres , des pierres et diverses figures de géométrie, de même il advint en Europe.

Car les Italiens se figurèrent une idole qu'ils appelèrent équilibre politique. Or? cette idole fut inconnue aux anciens idolâtres, et les Italiens les premiers

lui dressèrent des autels, et en combattant pour elle ils s'affaiblirent, et s'hébétèrent , et tombèrent au pouvoir des tyrans.

Alors les rois de l'Europe , voyant que le culte de celte idole avait exténué la nation italienne, l'instituèrent au plus vile dans leurs États, lui dressèrent aussi des autels et ordonnèrent de combattre en son nom.

Et voilà que le roi de Prusse traça un rond et dit : «Voici un dieu nouveau! » Et l'on adora ce rond, et Ton appela ce culte arrondissement politique.

Et les peuples, créés à l'image de Dieu, furent désormais considérés comme des amas de pierres ou des pièces de bois : on les tailla, les morcela, afin de les faire peser autant les uns que les autres. El un État , une patrie d'hommes , fut comme une pièce de monnaie , que l'on découpe pour l'arrondir.

Et il se trouva des philosophes qui se firent les apologistes des rois et de leurs œuvres.

Et parmi ces faux sages, prêtres de Baal, de Moloch et de Y équilibre , il y en eut deux des plus célèbres.

Le premier se nommait Machiavel, ce qui signifie en grec un homme aride de la guerre, sa doctrine conduisant à des guerres perpétuelles , comme celles des païens de la Grèce.

Le second vit encore et se nomme Âncillon, ce qui veut dire en latin fils de iesclare, ses précepte» aboutissant à la servitude telle qu'elle existait parmi les Latins.

Enfin l'Europe idolâtre eut trois rois : le premier,

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nommé Frèàèrit //, de Prusse-, loutre, Catherine //, de Russie-, le troisième Marie-Thérèse, d'Autriche.

Et ce fut une trinité diabolique opposée a là trinité divine-, c'était comme une moquerie, une profanation de tout fce qu'il y a de saint et de sacré.

Frédêriv, dont le nom signifie le pacifique, inventa des guerres et des brigandages toute sa vie durant, et fut comme Satan, qui, tandi* qu'il soufflerait partout la guerre, se ferait appeler par dérision Jésus- Christ, ou dieu de la paix.

Et ce Frédéric , en dérision des anciens ordres de chevalerie, institua un ordre impie, auquel il donna la devise ironique de suumcuiquc, c'est-à-dire : rends A chacun selon ses mérites. Or, cet ordre était porté par ses valets, qui pillaient et dévastaient le bien daulrili.

Et ce Frédéric, en dérision de la sagesse, écrivit un livre qu'il Intitulé Vjtnti-MMhiavtl , tid radvtrsaire de Machiavel, tandis que lui-même agissait conformément ù la doctrine de Machiavel.

Or, Catherine signifie fen grec te thaste, tandis qu'elle était la plus impure des femmes, comme si rimpudique Vénus avait pris te nom d'une vestale.

Et colle Catherine réunit un conseil destiné à former Un code de lois en dérision de toute jurisprudence, car elle-même détruisit et viola tous les droits de sés semblables.

Et celle Catherine fit annoncer qu'elle favorisait lu libérté des cultes , en dérision de toute tolérance ; car elle avait contraint plusieurs millions de ses semblables à changer de religion.

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De même Marie-Thérèse portait le nom de l'immble et immaculée mère du Sauveur, eu dérision de toute humilité et de toute sainteté 101 .

Car c'était une diablesse pleine d'orgueil et guerroyant pour s'emparer du bien d'autrui ,

Et pleine d'impiété $ car, tout en disant des prières et se confessant, elle réduisit en esclavage des mil^ lions de ses semblables.

Or, elle avait un fils nommé Joseph,, qui portait le nom d'un patriarche, lequel patriarche ne se laissa point séduire a Ta femme Putiphar et rendit à la liberté ses frères qui l'avaient vendu comme esclave.

Et ce Joseph d'Autriche induisit sa propre mère dans le mal et ravit la liberté à ses frères polonais, qui avaient sauvé son empire de l'esclavage ottoman.

Les noms de ces trois rois , Frédéric, Catherine et Marie-Thérèse, sont trois blasphèmes; leur vie, trois forfaits, leurs mémoires, trois malédictions.

Alors cette trinité, voyant que les nations n'étaient pas encore assez abruties et corrompues, fil une idole nouvelle , la plus hideuse de toutes , et nomma celle idole ègmsme, et les idolâtres de l'antiquité ne l'avaient môme pas connue.

Et les peuples se corrompirent au point qu'il ne se trouva plus entre eux qu'un seul homme, citoyen et soldat.

Cet homme conseillait do cesser les guerres d'égoïsmeet d'aller plutôt défendre la liberté du prochain ; et lui-môme il alla combattre dans la terre de liberté , en Amérique. Le nom de cet homme e^t

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