ANIO
êtes pale ! Est-ce que vous n'auriez pas soupe, monsieur le vagabond ?
— Tiens, non, s'écria Ascanio ; je l'ai oublie.
— Oh ! alors je me range à l'avis du mahre : il a oublié qu'il n'avait pas soupé , décidément il eu amoureux. Ruberla ! Hubcrta ! vile, vile à souper a messirc Ascanio. »
Ea servante apporta d'excellents reliefs, sur leti quels se précipita notre jeune homme, lequel, après ses stations en plein air , avail bien le droit d'avoir faim.
Scozzone et le maître le regardaient en souriant, l'une avec une affection fraternelle, l'autre avec une tendresse de père. Quant au travailleur du eoin.il avail levé la téle au moment où Ascanio était entre: mais aussitôt que Scozzone avait replacé devant lui la lampe qu'elle avait prise pour aller ouvrir la porte, il avait de nouveau abaissé la lèlc sur son ouvrage.
< Je vous disais donc, maître, que c'était poor vous que j'avais couru toute la journée, reprit Atonie , l'apercevant de l'attention maligne que lai accordaient le malire el Scozzone, el désirant mener la conversation sur un autre chapitre que celui de ta amours.
— El comment as-tu couru pour moi loulela journée ? Voyons.
— Oui ; n'avez-vous pas dit hier que le jour élait mauvais ici cl qu'il vous fallait un aulre atelier?
— Sans doule.
— Eh bien ! je vous en ai trouvé un, moi.
— Enlends-lu, Pagolo? dit le malire en «retournant vers le travailleur.
— Plaît-il , maître? Ht celui-ci en relevant une seconde fois la téle.
— Allons, quille donc un peu ton dessin et rient écouter cela. Il a trouvé un atelier, entcndt-loî
— Pardon, malire, mais j'entendrai irès-bicnd'ic ce que dira mon ami Ascanio. Je voudrais terminer cette étude ; il me semble que ce n'est pas un mal, quand on a religieusement accompli le diraand« ses devoirs de chrétien, d'occuper ses loisirs à quelque profitable exercice : travailler c'esi prier.
— Pagolo, mon ami, dit le maître en secouant la lêle et d'un ton plus triste que fâché , vous feno mieux, croyez-moi, de travailler plus assidûment et plus courageusement dans la semaine et de divertir comme un bon compagnon le dimanche, au lieu de fainéanter les jours ordinaires et de w< distinguer hypocritement des autres en feigrani
lanl d'ardeur les jour» de foie ; mais vous êtes le maître , agissez comme bon vous semble ; el loi , Ascanio , mon cnfanl , conlinua-l-il avec une voix dans laquelle il y avaii un mélange infini de douceur el de tendresse , lu dfs donc ?...
— Je disque je vous ai trouvé un atelier magnifique.
— Lequel?
— Connaissez-vous l'hôtel de Nesle ?
— A merveille , pour avoir passé devant c'est-àdire, car je n'y suis jamais enlré.
— Mais sur l'apparence, vous plalt-il ?
— Je lccroi8 pardieu bien; mais...
— Mais quoi ?
— Mais n'est-il donc occupé par personne?
— Si fail , par M. le prévôt de Paris , messire Robert d'Estourville, lequel s'en est emparé sans y avoir aucun droit. D'ailleurs, pour mettre votre conscience en repos , il me semble que nous pourrions parfaitement lui laisser le Pctil-Neslo , où habite quelqu'un de sa famille, je crois, et nous contenter, nous, du Grand-Nesle , avec ses cours , ses préaux, ses jeux de boule el son jeu de paume.
— Il y a un jeu «le paume?
— Plus beau que celui de Santa-Crocc, à Florence.
— Per Bacco ! c'est mon jeu favori : lu le sais , Ascanio.
— Oui ; et puis, malire, outre cela, un emplacement superbe : de l'air partout ; el quel air ! l'air de la campagne; ce n'est pas comme dans cet affreux coin où nous moisissons el où le soleil nous oublie ; là le Pré-aux-Clercs d'un côté, la Seine de l'autre, el le roi , votre grand roi, à deux pas, dans son Louvre.
— Mais à qui esl ce diable d'hôtel?
— A qui? Pardieu! au roi.
— Au roi !... Répète celle parole, mon enfant : l'hôtel de Nesle esl au roi !
— En personne ; maintenant , reste à savoir s'il consentira à vous donner un logement si magnifique.
— Qui, le roi? Comment s'appcllet-il, Ascanio?
— Mais, François Ier, que je pense.
— Ce qui veut dire que dans huit jours l'hôtel de Nesle sera ma propriété.
— Mais le prévôi de Paris se fâchera pcul-étre.
— Que m'importe !
— Et s'il ne veut pas lâcher ce qu'il licnl?
— S'il ne veut pas ! Comment m'appellc-t-on , Ascanio?
— On vous appelle Benvenulo Cellini , malire.
— Ce qui veut dire que s'il ne veut pas faire les choses de bonne volonté, ce digne prévôt, eh bien ! on les lui fera faire de force. Sur ce , allons nous coucher. Demain nous reparlerons de' tout cela , et comme il fera jour, nous y verrons clair. >
El sur l'invitation du maître, chacun se relira, à l'exception do, Pagolo, qui resta encore quelque temps à travailler dans son corn ; mais aussitôt qu'il jugea que ehacun était au lit, l'apprenti se leva, regarda autour de lui, s'approcha delà table, se versa un grand verre de vin, qu'il avala toul d'un trait, cl s'en alla se coucher à son tour.
UN ORFÈVRE AU XVf SIÈCLE.
Puisque nous avons fail le portrait el que nous avons prononcé le nom de Benvenulo Cellini, que le lecteur nous permette , afin qu'il puisse entrer plus avant dans le sujet tout artistique que nous traitons, une petite digression sur cet homme étrange qui depuis deux mois habitait la France, el qui esl destiné , comme on s'en doute bien , à devenir un des personnages principaux de celle histoire.
Mais auparavant disons ce (pie c'était qu'un orfèvre au xvi" siècle.
Il y a à Florence un pont qu'on appelle le Pont- Vieux el qui esl encore aujourd'hui loutchargéde maisons : ces maisons étaient des boutiques d'orfèvrerie.
Mais pas d'orfèvrerie comme nous l'entendons de no8jour8: l'orfèvrerie aujourd'hui esl un métier; autrefois l'orfèvrerie était un art.
Aussi rien n'était merveilleux comme ces boutiques ou plutôt comme les objels qui les garnissaient : c'étaient des coupes d'onyx arrondies , autour desquelles rampaient des queues de dragons, tandis que les lèlcs et les corps de ces animaux fantastiques , se dressant en face l'un de l'autre, étendaient leurs ailes azurées toul éloilées d'or, el , la gueule ouverte comme des chimères, se menaçaient avec leurs yeux de rubis. C'étaient des aiguières d'agate au pied desquelles s'enroulait un feston de lierre qui , remontant en forme d'anse , s'arrondissait bien audessus de son orifice, cachant au milieu de ses < feuilles d'émeraude quelque merveilleux oiseau des
tropiques toul habillé d email , cl qui semblait vivre | profitait de ces relards pour le desservir lant qu'il
et prêt à chanter. Celaient des urnes de lapis-lazuli pouvait près du pape , et cela tous les jours , sam
dans lesquelles se penchaient , comme pour boire , trêve, sans relâche, tantôt tout bas. tantôt tout haut,
deux lézards si habilement ciselés qu'on eut cru j assurant qu'il n'en Unirait jamais , et que comme il
voir l<*8 reflets changeants de leur cuirasse d'or, el élail accablé de besogne , il exécutait d'autres tra-
qu'on eût pu penser qu'au moindre bruit ils allaient vaux, au détriment de ceux commandés par Sa
fuir el se réfugier dans quelque gerçure de la muraille. C'élaient encore des calices, des ostensoirs, des médailles de bronze, d'argent, d'or ; (oui
Sainteté.
Il dit cl fit tant, ce digne Pompco, qu'un jour en le voyant entrer dans sa boutique , Benvenulo
cela émaillé de pierres précieuses , comme si , à (kdlini jugea tout de suite à son air riant qu'il était
celle époque, les rubis, les topazes, lescscarhoucles el les diamants se trouvaient en fouillant le sable des rivières ou en soulevant la poussière des chemins. C'étaient enfin des nymphes, des naïades, des dieux, des déesses , tout un Olympe resplendissant , mêlé à des crucifix , ù des croix , à des Calvaires ; des Mater dolorosa cl des Vénus, des christs et des Apollons, îles Jupiiers lançant la foudre el des Jehovalis créant le monde; cl tout cela, non-sculeinenl liahileiuenlexécuté, mais poétiquement conçu; non-seulement admirable comme bijoux à orner le boudoir d'une femme, mais splendide comme chefsd'œuvre à immortaliser le règne d'un roi ou le génie d'une nation.
11 est vrai que les orfèvres de celle époque se nommaient Donatello, Ghiberti, Guirlandajo el Benvenulo Cellini.
Or Benvenulo Cellini a raconté lui-même dans des mémoires plus curieux que les plus curieux romans celle vie aventurière des arlisles du xv« et du x\v» siècle, quand Titien peignit la cuirasse sur le dos, el que Michel-Ange sculptail l'épée au côlé, quand Masaccio cl le Domitiiquiu mouraienl du poison , cl quand Côme Ier s'enfermait pour retrouver la trempe d'un acier qui put lailler le porphyre.
Nous ne prendrons donc pour faire connaître cet homme qu'un épisode de sa vie: celui qui le conduisit en France.
Benvenulo élail à Borne, où le pape Clément VII l'avait fait appeler, et il travaillait avec passion au beau calice que Sa Sainteté lui avail commandé ; mais comme il voulait mettre tous ses soins à ce précieux ouvrage, il n'avançait que bien lentement. Or Benvenulo , comme on le pense bien, avail force envieux, tant à cause des belles commandes qu'il recevait des ducs, des rois el des papes, qu'à cause du grand talent avec lequel il exécutait ces commandes. Il en résultait qu'un de ses confrères, nommé
porteur d'une mauvaise nouvelle.
i Eh bien ! mon cher confrère, dit-il , je vieiu vous soulager d'une lourde obligation : Sa Sainteté a bien vu que si vous lardiez lant à lui livrer son calice , ce n'élail pas faute de zèle , mais faute Ae temps. Elle a pensé, en conséquence , qu'il fallait déharrasser vos journées de quelque soin important, el' de sou propre mouvement elle vous retire U charge de graveur de la monnaie. C'est neuf pauvres ducats d'or que vous aurez par mois de moins, mai» mie heure par jour que vous aurez de plus. >
Benvenulo Cellini se sentit une sourde el furieuse envie de jeler le railleur par la fenêtre , mais il se contint, et Pompco, ne voyant bouger aucun muscle de son visage, crut que le coup n'avait pas porté.
< En ouire, continua-l-il , et je ne sais (tourquoi, malgré loul ce que j'ai pu dire en voire faveur, Sa Sainlelé vous redemande son calice toul de suite et dans l'étal où il est. J'ai vraiment peur , mon cher Benvenulo , cl je vous préviens de cela en ami , qu'elle n'ait l'inlcntion de le faire achever par quelque autre.
— Oh ! pour cela , non! s'écria l'orfèvre , se redressant celte fois comme un homme piqué par un serpent. Mon calice est à moi comme l'office de h monnaie est au pape. Sa Sainlelé n'a d'autre droit que d'exiger les cinq cents écus qu'elle m'a fait payer «l'avance, et je ferai de mon travail ce que bon me semblera.
— Prenez garde , mon maître, dil Pompeo, car peut-être la prison est-elle au bout de ce refus.
— M. Pompeo, vous èlcs un âne, » répondit Benvenulo Cellini.
Pompco sortit furieux.
Le lendemain deux camerieri du saint-père vinrent trouver Benvenulo Cellini.
< Le pape nous mande vers toi , dil l'un d'eux , afin que tu nous remettes le calice ou que nous te
Pompeo, qui n'avait rien à faire qu'à calomnier, lui, I conduisions en prison.
— Messeigneurs, répondit Benvenulo, un homme comme moi ne méritait pas moins que des archers comme vous. Menez-moi en prison, me voilà. Mais, je vous en préviens, cela n'avancera point d'un coup de burin le calice du pape. >
El Benvenulo s'en alla avec eux chez le gouverneur , qui , ayant sans doute reçu ses instructions
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à Pompeo d'agir comme il l'entendrait. En conséquence, le même soir, et comme on allait conduire Benvenulo Cellini à lachamhrcqui lui était destinée, un cameriere se présenta disant à l'orfévrc que Sa Sainteté acceptait son ultimatum cl désirait avoir à Cinglant même les cinq cents écus ou le calice. Benvenulo répondit qu'on n'avait qu'à le ramener
d'avance, l'invita à se mettre à table avec lui. Pendant , à sa boutique et qu'il donnerait les cinq cents écus.
tout le dîner le gouverneur engagea Benvenulo par toutes les raisons possibles à contenter le pape en lui portant son travail, lui affirmant au reste que s'il faisait celte soumission, Clément VII, loul violent et entêté qu'il était , s'apaiserait de celle seule soumission ; mais Benvenulo répondit qu'il avait déjà montré six fois au saint-père son calice commencé , et que c'était loul ce que l'exigence ponlilicale pouvait demander de lui ; que d'ailleurs il connaissait Sa Sainteté , qu'il n'y avait pas à s'y lier, et qu'elle pourrait bien profiter de ce qu'elle le tenait à sa disposition pour lui reprendre son calice cl le donner à finir à quelque imbécile qui le gâterait. En
Quatre Suisses reconduisirent chez lui Benvenuto, suivi du cameriere. Arrivé dans sa chambre à coucher , Benvenulo tira une. clef de sa poche , ouvrit une petite armoire en fer pratiquée dans le mur , plongea sa main dans un grand sac, en lira les cinq cents écus, et les ayant donnés au cameriere, il le mit à la porte lui et les quatre Suisses.
Ceux-ci reçurent même, il faut le dire à la louange de Benvenulo Cellini, quatre écus pour la peine qu'ils avaient prise , et ils se retirèrent en lui baisant les mains, il faut le dire à la louange des Suisses.
Le cameriere retourna aussitôt près du saint-père et lui remit les cinq cents écus, sur quoi Sa Sainteté
revanche , il déclara de nouveau qu'il était prêt à j désespérée entra dans une grande colère el se mil rendre au pape les cinq cents écus qu'il lui avait à injurier Pompeo.
avancés.
Cela dit, Benvenulo ne répondit plus à toutes les instances du gouverneur qu'en vaniant son cuisinier el en exaltant ses vins.
Après le dîner , tous ses compatriotes, tous ses amis les plus chers, tous ses apprentis conduits par Ascanio vinrent le supplier de ne pas courir à sa ruine en tenant tète à Clément VII ; mais Benvenulo Cellini répondit que depuis longtemps il désirait constater cette grande vérité qu'un orfèvre pouvait
« Va trouver loi-même mon grand ciseleur à sa boutique, animal , lui dit-il ; fais lui toutes les caresses dont ton ignorante bêtise est capable, el dislui que s'il consent à me faire mon calice , je lui donnerai toutes les facilités qu'il me demandera.
— Mais , Votre Sainteté, dil Pompeo , ne serait-il pas temps demain malin?
— Il est déjà irop lard ce soir, imbécile, el je ne veux pas que Benvenuto s'endorme sur sa rancune; fais donc à l'instant ce que j'ordonne, et que demain
être plus enlêlé qu'un pape; qu'en conséquence , à mon lever j'aie une bonne réponse. » comme l'occasion s'en présentait aussi belle qu'il la pouvait désirer, il ne la laisserait point échapper de peur qu'elle ne se présentât plus.
Ses compatriotes se retirèrent en haussant les épaules , ses amis en déclarant qu'il était fou , el Ascanio en pleurant.
Heureusement Pompeo n'oubliait pas Cellini , el pendant ce temps il disait au pape :
c Très-sainl-pèrc, laissez faire votre serviteur, je vais envoyer dire à cel enlêlé que , puisqu'il le veut absolument, il ail à faire remettre chez moi les cinq cents écus , el comme c'est un gaspilleur et un dépensier qui n'aura pas celle somme à sa disposition, il sera bien forcé de me remettre le calice. >
Clément VII trouva le moyen excellent el répondil
Le Pompeo sortit donc du Vatican l'oreille basse, el s'en vinl à la boutique de Benvenuto : elle était fermée. —
Il regarda à travers le Irou de la serrure, à travers les fentes de la porte , passa en revue loulcs les fenêtres pour voir s'il n'y en avail pas quelqu'une d'illuminée; mais voyani que loul était sombre, il se hasarda à frapper une première fois à la porte , puis une seconde fois plus fort que la première, puis enfin une troisième fois plus fort encore que la seconde.
Alors une croisée du premier élage s'ouvrit , et Benvenulo parul en chemise et son arquebuse à la
i Qm va là? demanda Benvenuto.
ASCANIO
— Moi, répondit le messager.
— Qui, loi? reprit l'orfèvre, qui avait parfaitement reconnu son homme.
— Moi, Pompeo.
— Tu mens, dit Benvenulo, je connais parfaitement Pompeo, et c'est un trop grand lâche pour se hasarder a celte heure dans les rues de Home.
— Mais, mon cher Celiini, je vous jure...
— Tais-toi ; tu es un brigand qui as pris le nom de ce pauvre diable pour te faire ouvrir ma porte et pour me voler.
— Maître Dcnvenulo, je veux mourir...
— Dis encore un mol, s'écria Benvenulo en abaissant l'arquebuse dans la direction de son interlocuteur, et ce souhait sera exaucé. »
Pompeo s'enfuit à toutes jambes en criant au meurtre et disparut à l'angle de la plus prochaine rue.
Quand il eut disparu, Benvenulo referma sa fenêtre, raccrocha son arquebuse à son clou et se recoucha en riani dans sa barbe de la peur qu'il avail faite au pauvre Pompeo.
Le lendemain, au moment où il descendait dans sa boutique, ouverte déjà depuis uneheuic par ses apprentis, Benvenulo Celiini aperçut de l'autre côté de la rue Pompeo, qui, depuis le poinl du jour en faction, attendait qu'il descendit.
En apercevant Celiini, Pompeo lui fil de la main le geste le plus tendrement amical qu'il eûl jamais fait à personne.
« Ah ! fit Celiini, c'est vous, mon cher Pompeo? Ma foi, j'ai manqué celle nuit faire payer cher à un drôle l'insolence qu'il avail eue de prendre voire
— Vraiment, dit Pompeo en s'efïorçant de sourire et en s'approchant peu à peu de sa boutique; et comment cela? » *
Benvenulo raconta alors au messager de Sa Sainteté ce qui s'était passé; mais comme dans le dialogue nocturne, son ami Benvenulo l'avait traité de lâche, il n'osa avouer que c'était à lui en personne que Benvenulo avail eu affaire. Puis ce récit achevé, Celiini demanda à Pompeo quelle heureuse circonstance lui valait si malin l'honneur de son aimable visite.
Alors Pompeo s'acquitta, mais dans d'autres termes, bien entendu, de la commission dont Clément Vil Pavait chargé près de son orfèvre.
A mesure qu'il parlait , la figure de Benvenulo
Celiini s'épanouissait. Clément VII cédait donc. L'orfèvre avail élé plus entêté que le pape; puis, quand il eut fini son discours :
t Bépondez à Sa Sainteté, dit Benvenulo, que je serai heureux de lui obéir ei de faire lool au monde pour regagner ses bonnes grâces que j'ai perdue; , non par ma faute , mais par la méchanceté des envieux. Quant à vous, M. Pompeo, comme le pape ne manque pas de domestiques, je vous engage, dans votre intérêl , à me faire envoyer à l'avenir un autre valel que vous ; pour voire santé, M. Pompeo, ne vous mêlez plus de ce qui me regarde; par pitié pour vous , ne vous rencontrez jamais sur mon chemin , et, pour le salut de mon âme, priez Dieu. Pompeo , que je ne sois pas votre César. »
Pompeo ne demanda poinl son reste ei s'en alb reporter à Clément VU la réponse de Benvenulo Celiini, en supprimant toutefois la péroraison.
A quelque temps de là , pour se tout à fait avec Benvenulo, Clémenl VII lui manda sa médaille. Benvenulo la lui frappa en bronze, en argent et en or, puis il la lui porta. Le pape en fui si émerveillé qu'il s'écria dans son admiration que jamais les anciens n'avaient fait une ti belle médaille.
t Eh bien, Votre Sainteté, dit Benvenulo, si cependant je n'avais pas montré un peu de fermeté, nous serions brouillés tout à fait à cette heure : car jamais je ne vou6 eusse pardonné , et vous eussiez perdu un serviteur dévoué. Voyez-vous, irès-sainipère, continua Benvenulo en manière d'avis. Votre Sainteté ne ferait pas mal de se rappeler quelquefois l'opinion de certaines gens d'un gros bon sens; qui disent qu'il faut saigner sept fois avant de couper une , cl vous feriez bien aussi de vous laisser un peu moins aisément duper par les méchantes langues, les envieux et les calomniateurs; cela soit dit pour votre gouverne, et n'en parlons plus, 1res- saint père, i
Ce fut ainsi que Benvenulo pardonna à Clémenl VII , ce qu'il n'eût certainement pas fait s'il l'eût moins aimé ; mais en qualité de compatriote, il était fort attaché à lui.
Aussi sa désolation fut grande lorsque , quelques mois après l'aventure que nous venons de raconter, le pape mourut presque subitement. Cet homme de fer fondit en larmes à celle nouvelle , et |>endani huit jours il pleura comme un enfanl.
Au reste , celle mort fut doublement funeste an
uigmzea Dy uuu
pauvre Benvenulo Cellini , car le jour même où Ton enseveli! le pape, il rencontra Pompeo qu'il n'avait pas vu depuis le moment où il l'avait invité à lui épargner sa trop fréquente présence.
Il faut dire que depuis les menaces de Benvenulo Cellini , le malheureux Pompeo n'osait plus sortir qu'accompagné de douze hommes bien armés à qui il donnait la même solde que le pape donnait à sa garde suisse , si bien que chaque promenade par la ville lui coûtait deux ou (rois écus ; et encore au milieu de ses douze sbires trcmhlail-il de rencontrer Benvenulo Cellini , sachant que si quelque rixe suivait cette rencontre et qu'il arrivât malheur à Benvenulo, le pape, qui au fond aimait fort son orfèvre, lui ferait un mauvais parti; mais Clément VII, comme nous l'avons dit, venait de mourir, et celte mort rendait quelque hardiesse à Pompeo.
Benvenuto était allé à Saint-Pierre baiser les pieds du pape décédé , et comme il revenait par la rue dei Banchi , accompagné d'Ascauio et de Pagolo, il se trouva face à face avec Pompeo el ses douze hommes. A l'apparition de son ennemi , Pompeo devint trèspile ; mais regardant autour de lui el se voyant bien environné , tandis que Benvenulo n'avait avec lui que deux enfants , il reprit courage , et l'arrêtant , il fit à Benvenulo un salut ironique de la tête, tandis qnc de sa main droite il jouait avec le manche de son poignard.
A la vue de celte troupe qui menaçait son maître, Ascanio porta la main a son épée , tandis que Pagolo faisait semblant de regarder autre chose ; mais Benvenulo ne voulait pas exposer son élève chéri à une lutte si inégale. 11 lui mil la main sur la sienne, et repoussant au fourreau l'épéc d'Ascauio à demi tirée, il continua son chemin comme s'il n'avait rien vu, ou comme si ce qu'il avait vu ne l'avait aucunement blessé. Ascanio ne reconnaissait pas là son maître, mais comme sou maître se retirait, il se relira avec lui.
Pompeo, triomphant, fil une profonde salutation à Benvenulo, el continua son chemin toujours environné de ses sbires , qui huilèrent ses bravades.
Benvenuto se mordait, en dedans, les lèvres jusqu'au sang, mais au dehors il avait l'air de sourire. C'était à n'y plus rien comprendre pour quiconque connaissait le caractère irascible de l'illustre orfèvre.
Mais à peine eut-il fait cent pas que , se trouvant eu face de la boutique d'un de ses confrères, il entra
ALBXANDHK Dl-IIÀS. TOME TH.
kNIO. 5-29
chez lui sous prélexlc de voir un vase antique qu'on venait de retrouver dans les tombeaux étrusques de Cornclo , ordonnant à ses deux élèves de suivre leur chemin , cl leur promettant de les rejoindre dans quelques minutes ù la boutique.
Comme on le comprend bien , ce n'était qu'un prétexte pour éloigner Ascanio; car à peine eut-il pensé que le jeune homme el son compagnon dont il s'inquiétait moins, attendu qu'il élailsûr que son courage ne remporterait pas trop loin , avaient tourné l'angle de la rue, que reposant le vase sur la planche où il l'avait trouvé, il s'élança hors de la maison.
En trois bonds Benvenuto fut dans la rue où il avait rencontré Pompeo; mais Pompeo n'y était plus : heureusement, ou plutôt malheureusement, c'était chose remarquable que cet homme entouré de ses douze sbires ; aussi , lorsque Benvenuto demanda où il était passé, la première personne à laquelle il s'adressa lui montra-l-clle le chemin qu'il avait pris, cl, comme un limier remis en voie, Benvenulo se lança sur sa trace.
Pompeo 8'élail arrêté à la porle d'un pharmacien, au coin de la Chiavica , cl il racontait au digne apothicaire les prouesses auxquelles il venait de se livrer à l'endroit de Benvenulo Cellini, lorsque tout à coup il vil apparaître celui-ci à l'angle de la rue, l'œil ardent et la sueur sur le front.
Benvenuto jeta un cri de joie en l'apercevant , et Pompeo coupa court au milieu de sa phrase.
Il était évident qu'il allait se passer quelque chose de terrible.
Les bravi se rangèrent autour de Pompeo el tirèrent leurs épées.
C'était quelque chose d'insensé à un homme que
d'attaquer treize hommes; mais Benvenulo était, ■
comme nous l'avons dit , une de ces natures léonines qui ne comptent pas leurs ennemis. Il tira , contro ces treize épées qui le menaçaient, un petit poignard aigu qu'il portait toujours à sa ceinture, s'élança au milieu de celte troupe, ramassant avec un de ses bras deux ou trois épées , renversant de l'autre un ou deux hommes, si bien qu'il arriva du coup jusqu'à Pompeo , qu'il saisit au collet ; mais aussitôt le groupe se referma sur lui.
Alors on ne vil plus rien qu'une mêlée confuse de laquelle sortaient des cris et au-dessus de laquelle s'agitaient des épées. Pendant un instant ce groupe vivant roula par terre, informe cl désordonné, puis I un homme se releva en jelant un cri de victoire , et
530 ' ASCANIO
d'un violent effort, comme il était entré dans le groupe il en sortit, tout sanglant lui-même, mais secouant triomphalement son poignard ensanglanté : c était Benvenulo Cellini.
Un autre resta couché sur le pavé se roulant dans les convulsions de l'agonie. Il avait reçu deux coups de poignard , l'un au-dessous de l'oreille , l'autre derrière la clavicule, au bas du cou, dans l'intervalle du sternum à l'épaule. Au bout de quelques secondes il était mort : c'était Pompeo.
Un autre que Benvenuto, après avoir fait un pareil coup, se serait sauve à toutes jambes , mais Benvenulo fit passer son poignard dans sa main gauche , tira son épéc de sa main droite et attendit résolument les douze sbires.
Mais les sbires n'avaient plus rien à faire à Benvenuto. Celui qui les payait était mort et par con-
fort le guet , mais ne craint pas une minute Dieu.
Car cet homme-là, en l'an de grâce 1540, t'en un homme ordinaire, un homme de tous les jours , comme disent les Allemands. Que voulez-vous! on se souciait si peu de mourir en ce temps-là , qu'en revanche on ne s'inquiétait guère de tuer; non* sommes encore braves aujourd'hui, nous; etn étaient téméraires alors ; nous sommes des hommes faits, ils étaient des jeunes gens. La vie était « abondante à cette époque qu'on la perdait , qu'on b donnait , qu'on la vendait , qu'on la prenait avec use profonde insouciance et une parfaite légèreté.
Il fut un écrivain longtemps calomnié , avec le nom duquel on a fait un synonyme de traîtrise, de perfidie , de cruauté , de tous les mots enfin qui veulent dire infamie, et il a fallu le xix' siècle, le plus impartial des siècles qu'a vécus l'humanité,
séquenl ne pouvait plus les payer. Ils se sauvèrent 1 pour réhabiliter cet écrivain , grand patriote et
comme un troupeau de lièvres effarouchés , laissant là le cadavre de Pompeo.
En ce moment Ascanio parut et s'élança dans les bras de son maître ; il n'avait pas été dupe du vase étrusque, il était revenu sur ses pas; mais si vile qu'il fut accouru , il était encore arrivé quelques secondes irop lard.