‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 169 sur 212 · DÉDALE · texte numérisé non relu

DÉDALE

Benvenulo se relira avec lui assez inquiet, non pas des trois blessures qu'il avaii reçues , elles éiaienl toutes Irois trop légères pour qu'il s'en occupât, mais de ce qui allait se passer. Il avait déjà lué , six mois auparavant , C.uasconti , le meurtrier de son frère, mais il s'était tiré de cette mauvaise affaire, grâce à la protection du pape Clément VII ; d'ailleurs, celte mon n'était qu'une espèce de représailles ; mais celle fois le prolecteur de Benvenulo était trépassé, et le cas devenait autrement épineux.

De remords , bien entendu , il n'en fut pas un seul instant question.

Que nos lecteurs ne prennent pas pour cela le moins du monde une mauvaise idéede notre digne orfèvre, qui, aprèsavoir lué un homme, quiaprèsavoir tué deux hommes, cl qui môme, en cherchant bien flans sa vie, après avoir tué trois hommes, redoute

homme de cœur ! Et pourtant , le seul tort de Nicolas Machiavel est d'avoir appartenu à une époque où la force et le succès élaient tout ; où l'on estimait le* faits et non les mots , et où marchaient droit à leur but , sans souci aucun des moyens el des i mcnls , le souverain , César Borgia ; le Machiavel; l'ouvrier, Benvenulo Cellini.

Un jour on trouva sur la place de Cesena un cadavre coupé en quatre quartiers; ce cadavre était celui de Bamiro d'Orco. Or, comme Bamiro d'Orco était un personnage tenant son rang en Italie, U république florentine voulut savoir les causes de celte mort. Les huit do la seigneurie firent donc écrire à Machiavel , leur ambassadeur , afin qu'il satisfit leur curiosité. a

Mais Machiavel se contenta de répondre :

c Magnifiques seigneurs , < Je n'ai rien à vous dire sur la mort de Bamiro d'Orco , si ce n'esl que César Borgia est le [tnntc qui sait le mieux faire cl défaire les hommes selon leurs mérites.

« Machiavel, i

Benvenuto était la pratique de la théorie éœitf par l'illustre secrétaire de la république florentine Benvenuto génie , César Borgia prince , se croyaieot tous les deux au-dessus des lois par leur droit de puissance. La distinction du juste el de l'injuste pour eux , c'était ce qu'ils pouvaient el ce qu'il» ne pouvaient pas : du devoir cl du droit , pas la moindre notion.

Un homme gênait, on supprimait cet homme. Aujourd'hui , la civilisation lui fait l'honneur de l'acheter.

Mais alors tant de sang bouillonnait dans les veines des jeunes nations qu'on le répandait (tour raison de santé. On se battait d'instinct , fort peu pour la patrie , fort peu pour les dames , beaucoup pour se battre, nation contre nation , homme contre homme. Bcnvcnuto faisait la guerre à Pompeo comme François I*r à Charles-Quint. La France et l'Espagne se battaient en duel, tantôt à Marigoan, tantôt à Pavie; le tout très-simplement , sans préambules , sans phrases, sans lamentations.

De même on exerçait le génie comme une faculté native , comme une puissance absolue , comme une royauté de droit divin ; l'art était au xvie siècle ce qu'il y avait de plus naturel au monde.

Il ne faut donc pas s'étonner de ces hommes qui ne s'étonnaient de rien ; nous avons pour expliquer leurs homicides, leurs boutades et leurs écarts, une phrase qui explique et justifie toute chose dans notre pays, et surtout dans notre temps :

Cela se faisait.

Bcnvcnuto avait donc fait tout simplement ce qui se faisait : Pompeo gênait Bcnvcnuto Cellini , Benvenuto Cellini avait supprimé Pompeo.

Mais la police s'enquérail parfois de ces suppressions; elle se serait bien gardée de proléger un homme pendant. sa vie, mais une fois sur dix il lui prenait des velléités de le venger lorsqu'il était mort.

Celle susceptibilité la pril à Pendrait de Benvenuto Cellini. Comme, rentré chez lui, il niellait quelques papiers au feu et quelques écus dans sa poche, les sbires pontificaux l'arrêtèrent et le conduisirent au château Saint-Ange, événement dont Benvcnulo se consola presque en songeant que c'était au château Saint-Ange que l'on mettait les gentilshommes.

Mais une autre consolation qui agissait non moins efficacement sur Benvcnulo Cellini en entrant au château Saint-Ange, c'élail l'idée qu'un homme doué d'une imagination aussi inventive que la sienne ne pouvait, d'une façon ou d'une autre, larder d'en sorlir.

Aussi en entrant dit-il au gouverneur, qui élaii assis devant une lable couverte d'un tapis vert cl qui rangeait bon nombre de papiers sur cette laide :

« Monsieur le gouverneur, triplez les verrous, les grilles et les sentinelles ; enfermez-moi dans votre

chambre la plus haute ou dans votre cachot le plus profond , que votre surveillance veille tout le jour et ne s'endorme pas de toute la nuit, et je vous préviens que malgré toul cela je m'enfuirai. >

Le gouverneur leva les yeux sur le prisonnier qui lui parlait avec un si miraculeux aplomb cl reconnut Benvcnulo Cellini, que trois mois auparavant il avait déjà eu l'honneur de faire asseoir â 6a table.

Malgré cette connaissance, et pcul-êtrc à cause de cette connaissance, 1 allocution de Benvenuto plongea le digne gouverneur dans la plus profonde stupéfaction : c'était un Florentin nommé messire Géorgie, chevalier des Ugolini, excellent homme, mais de tête un peu faible. Cependant il revint bientôt de son premier élonnement et fil conduire Benvcnulo dans la chambre la plus élevée du château. Le toil de celle chambre était la plate-forme même ; une sentinelle se promenait sur celle plaie-forme, une autre sentinelle veillait au bas de la muraille.

Le gouverneur fit remarquer au prisonnier tous ces détails, puis lorsqu'il eut cru que le prisonnier les avait appréciés :

« Mon cher Benvenuto, dit-il, on peut ouvrir les serrures, on peut forcer les portes, on peut creuser le sol d'un cachot souterrain, on peut percer un mur, on peut gagner les sentinelles, on peut endormir les geôliers, mais à moins d'avoir des ailes, on ne pcul descendre de celte hauteur dans la plaine.

—J'y descendrai pourtant, idil Benvenuto Cellini.

Le gouverneur le regarda en face, et commençait à croire que son prisonnier était fou.

f Mais vous vous envolerez donc alors ? . — Pourquoi pas? j'ai toujours eu l'idée que l'homme pouvait voler, moi ; seulement le temps m'a manqué pour en faire l'expérience. Ici j'en aurai le temps, cl pardieu! je veux en avoir le cœur net. L'aventure de Dédale est une histoire el non pas une fable.

— Prenez garde au soleil, mon cher Benvcnulo, répondit en ricanant le gouverneur ; prenez garde au soleil!

— Je m'envolerai la nuit, > dil Benvcnulo.

Le gouverneur ues'altendail pas â celle réponse, de sorte qu'il ne trouva pas le plus pelil mol à riposter, el qu'il se retira hors de lui.

En effet, il fallait fuira toul prix. En d'autres temps , Dieu merci , Bcnvcnuto ne se serait pas inquiété d'un homme tué, el il en cul élé quille pour • suivre la procession de Notre-Dame d'aoôl vêtu d'un

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pourpoint et d'un manteau d'armoise bleu. Mais le nouveau pape Paul III était vindicatif en diable , et Benvenulo avait eu , quand il n'était encore que monseigneur Farnèse, maille à partir avec lui à propos d'un vase d'argent qu'il refusait de lui livrer faute de payement, et que Son Éminencc avait voulu faire enlever de vive force , ce qui avait mis Benvenulo dans la dure nécessité de mallrailcr quelque peu les gcnsdeSoii Éminencc; en oulre, lesainipère était jaloux de ce que le roi François I" lui avait déjà fait demander Benvcnulo par monseigneur de Monlluc, son ambassadeur près du saint-siége. En apprenant la captivité de Benvenuto, monseigneur de Monlluc, croyant rendre service au pauvre prisonnier , avait insisté d'auianl plus ; mais il s'était fort trompé au caractère du nouveau pape, qui était encore plus entêté quo son prédécesseur Clément VII. Or Paul III avait juré que Benvenulo lui payerait son escapade, et s'il neTisquail pas précisément la mort, — un pape y eût regardé à deux fuis à cette époque pour faire pendre un pareil artiste, — il risquait fort au moins d'être oublié dans sa prison. Il était donc important en pareille occurrence que Benvenulo ne s'oubliât point lui-même , cl voila pourquoi il était h' m il ii à fuir sans attendre les interrogatoires cl jugements qui auraient bien pu n'arriver jamais , car le pape , irrité de l'intervention du roi François l*r, ne voulait plus même entendre prononcer le nom de Benvenuto Cellini. Le prisonnier savait tout cela par Ascanio , qui tenait sa boutique , et qui, à force d'instances , avail obtenu la permission de visiter ion maiire ; bien entendu que ces visites se faisaient à travers deux grilles cl en présence de témoins qui veillaient à ce que l'élève ne passât au maître ni lime , ni corde , ni couteau.

Aussi, du moment où le gouverneur avail fait refermer la porte de sa chambre derrière Benvenuto, lui, Benvenuto, s'était mis à faire l'inspection de celle chambre.

Or, voici ce que contenaient les quatre murs de son nouveau logement : un lit , une cheminée où l'on pouvait faire du feu, une table el deux chaises ; deux jours après, Benvenulo obtint de la terre cl un outil à modeler. Le gouverneur avail refusé d'abord «es objets de dislraclion a son prisonnier, mais il s'élaii ravisé en réfléchissant qu'en occupanf l'esprit de l'artiste il le détournerait peut-être de celle * tenace idée d'évasion dont il avail paru possédé ; le même jour Benvenulo ébaucha une Vénus colossale.

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