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Tout cela n'était pas grand'chose; mais en y ajoutant l'imagination, la patience et l'énergie, c'était beaucoup.
Un jour de décembre qu'il faisait très-froid i-t qu'on avait allumé du feu dans la cheminée de Benvenuto Cellini , on vint changer les draps de ton lit et l'on oublia les draps sur la seconde chaise; aussitôt que la porte fut refermée , Benvenuto »e fil qu'un bond de sa chaise à son grabat, lira de m paillasse deux énormes poignées de ces feuilles d( maïs qui composent les paillasses italiennes, foom à leur place la paire de draps , revint à sa statu:reprit son outil et se remit au travail. Au même inslant le domestique rentra pour reprendre les draj* oubliés , chercha partout , demandant à Benvenot. s'il ne les avait pas vus ; mais Benvenuto répondit négligemment, et comme absorbé par son travail de modeleur, que quelqu'un de ses camarades était sans douie venu les prendre , où que lui-même le* avait emportés sans y prendre garde. Le domesti |tie ne conçut aucun soupçon , tant il s'était écoule peu de temps entre sa sortie et sa rentrée, cisuriout tant Benvenulo joua naturellement son rôle; et comme les draps ne se retrouvèrent point , il m garda bien d'en parler de peur d'être forcé de le* payer ou d'être mis à la porte.
On ne sait pas ce que les événements suprêmes contiennent de péripéties terribles et d'angoisse poignantes. Alors les accidents les plus communs de la vie deviennent des circonstances qui éveillent n nous la joie ou le désespoir. Dès que le domestiqua fut sorti , Benvenuto se jela à genoux el reincrcu Dieu du secours qu'il lui envoyait.
Puis, comme une fois son lit fait on n'y relouclixt jamais que le lendemain matin , il laissa tranquillement les draps détournés dans sa paillasse.
La nuit venue, il coimiinnça à couper ces drap*, qui se trouvèrent par bonheur neufs el assez gosiers , en bandes de trois ou quatre pouces de large, puis il se mil ù les tresser le plus solidement qu ï lui fut possible ; puis enfin il ouvrit le ventre de w statue , qui était en terre glaise , l'évida entièrement, y fourra son trésor , repassa dessus la l>tosure une pincée de terre, qu'il lissa avec le poacr ] et avec son outil, si bien que le plus lialiile pralîeie» I n'eût pas pu s'apercevoir qu'on venait de faire a H ' pauvre Vénus l'opération césarienne.
Le lendemain malin, le gouverneur entra à I improviste, comme il avail l'habitude tle U* faire, dans
la chambre du prisonnier , mais comme d'habitude il le trouva calme et travaillant. Chaque malin le pauvre homme , qui avait clé menacé spécialement pour la nuit, tremblait de trouver la chambre vide. Et il faut le dire à la louange de sa franchise , il ne cachait pas sa joie chaque matin en la voyant occupée.
i Je vous avoue que vous m'inquiétez terriblement, Benvenuto , dit le pauvre gouverneur au prisonnier; cependant je commence à croire que vos menaces d évasion étaient vaines.
— Je ne vous menace pas, mailrc Georgio, répondit Benvenuto , je vous avertis.
— Espérez-vous donc toujours vous envoler ?
— Ce n'est heureusement pas une simple espérance, mais, pardieu ! bien une certitude, i
— Mais, demonio, comment ferez- vous donc? s'écria le pauvre gouverneur , que celle contiance apparente ou réelle de Benvenuto dans ses moyens d'évasion bouleversait.
— C'est mon secret , maître. Mais , je vous en préviens , mes ailes poussent, i
Le gouverneur poria machinalement les yeux aux épaules de son prisonnier.
« C'est comme cela , monsieur le gouverneur , reprit celui-ci tout en modelant sa statue , dont il arrondissait les hanches , de telle façon qu'on eût cru qu'il voulait en faire la rivale de la Vénus Callipygc. Il y a lutte et défi enlrc nous. Vous avez pour vous des tours énormes , des portes épaisses , des verrous à l'épreuve , mille gardiens toujours prêts : j'ai pour moi la téte et les mains que voici , cl je vous préviens très simplement que vous serez vaincu. Seulement , comme vous êtes un homme habile , comme vous aurez pris toutes vos précautions , il vous restera , moi parti , la consolation de savoir qu'il n'y avait pas de voire faute , messire Georgio , que vous n'avez pas le plus petit reproche à vous faire , messire Georgio , cl que vous n'avez rien négligé pour me retenir , messire Georgio. La , maintenant , que dites-vous de celle hanche? car vous êtes amateur d'art , je le sais. >
Tant d'assurance exaspérait le pauvre commandant. Son prisonnier était devenu pour lui une idée fixe où se brouillaient tous les yeux de son enlentlemenl ; il en devenait triste , n'en mangeait plus , el tressaillait à tout moment comme un homme qu'on réveille en sursaut. Une nuit Benvenuto entendit on grand tumulte sur la plaie-forme, puisée tumulte s'avança dans son corridor , puis enfin il
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s'arrêta a sa porte; alors sa porte s'ouvrit , el il aperçut messire Georgio , en robe de chambre et en bonnet de nuit, suivi de quatre geôliers et de huit gardes , lequel s'élança vers son lit la figure toute décomposée. Benvenuto s'assit sur son matelas et lui rit au nez. Le gouverneur , sans s'inquiéter de ce sourire , respira comme un plongeur qui revient sur l'eau.
< Ah! s'écria-t-il , Dieu soit loué, il y est encore , le malheureux ! On a raison de dire : Songe, mensonge.
— Eh bien ! qu'y a-t-il donc? demanda Benvenuto Gellini, cl quelle est l'heureuse circonstance qui me procure le plaisir de vous voir à pareille heure , mailre Georgio ?
— Jésus Dieu ! ce n'est rien , el j'en suis quille celte fois encore pour la peur. IS'ai-je pas été rêver que ces maudites ailes vous étaient poussées; mais des ailes immenses , avec lesquelles vous planiez tranquillement au-dessus du château Saint-Ange , en me disant : « Adieu, mon cher gouverneur, adieu! je n'ai pas voulu partir sans prendre congé de vous ; je m'en vais : au plaisir de ne jamais vous revoir. •
— Comment ! je vous disais cela, maître Georgio? — - Celaient vos propres proies... Ah! Benvenuto, vous êtes le malvenu pour moi.
— • Oh ! vous ne me tenez pas pour si mal appris , je l'espère. Heureusement que ce n'est qu'un rêve , car sans cela je ne vous le pardonnerais pas.
— Mais par bonheur il n'en est rien . Je vous liens , mon cher ami, el quoique votre société ne me soit pas des plus agréables , je dois le dire , j'espère vous tenir longtemps encore.
— Je ne crois pas, » répondit Benvenuto avec ce sourire confiant qui faisait damner son hôte.
Le gouverneur sortit en envoyant Benvenuto à tous les diables , et le lendemain il donna ordre que nuit et jour, cl de deux heures en deux heures, on vint inspecter sa prison. Cette inspection dura pendant un mois ; mais au bout d'un mois , comme il n'y avait aucun motif visible de croire que Bcnvenuto s'occupât même de son évasion , la surveillance se ralentit.
Ce mois , Benvenuto l'avait cependant employé à un terrible travail.
Benvenuto avait, comme nous l'avons dit, minutieusement examiné sa chambre du moment où il y élail entré, cl de ce moment il avait été fixé sur ses moyens d'évasion. Sa fenêtre était grillée , el
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lc« barreaux étaient trop forts pour être enlevés I sa tôle , il faisait grand feu dan» sa
avec la main ou déchaussés avec son outil à modeler, le seul instrument de fer qu'il possédât. Quant a sa cheminée, elle se rétrécissait au point qu'il eût fallu que le prisonnier eiH le privilège de se changer en serpent comme la fée Mélusinc pour y passer, (testait la porte.
Ah! la porte! Voyons un peu comment était faite la porte.
La porte était une porte de chêne épaisse de deux doigts, fermée par deux serrures, close par quatre verrous , et recouverte en dedans de plaques de fer, maintenues en haut et en bas pa/ des clous.
C'était par cette porte qu'il fallait passer.
Car Denvcnuto avait remarqué qu'à quelques pas de cette porte et dans le corridor qui y conduisait était l'escalier par lequel on allait relever la sentinelle de la plate-forme. De deux heures en deux heures, Benvenulo entendait donc le bruit des pas qui montaient ; puis les pas redescendaient, et il en avait pour deux autres heures sans être réveillé par aucun bruit.
Il s'agissait donc tout simplement de se trouver de l'autre côté de cette porte de chêne, épaisse de deux doigts , fermée par deux serrures, close par quatre verrous, et de plus recouverte, comme nous l'avons dit, en dedans de plaques de fer maintenues ( n haut cl en bas par des clous.
Or, voici le travail auquel Benvenulo s'était livré pendant ce mois qui venait de s'écouler.
Avec son outil à modeler, qui était en fer, il avait, l'un après Tau ire , enlevé toutes les lêtes de clous, à l'exception de quatre en haut et de quatre en bas qu'il réservait pour le dernier jour ; puis, pour qu'on ne s'aperçût pas de leur absence, il les avait remplacées par des lûtes de clous exactement pareilles qu'il avait modelées avec de la glaise et qu'il avail recouvertes avec de ta râclurc de fer, de sorte qu'il était impossible à l'œil le plus exercé de reconnaître les télés de clous véritables d'avec les léles de clous fausses. Or, comme il y avail, tant en haut qu'en bas de la porte, une soixantaine de clous, que chaque clou prenait quelquefois une heure, même deux heures à décapiter, on comprend le travail qu'avait dû donner au prisonnier une pareille exécution.
Puis chaque soir , lorsque toul le monde était couché cl qu'il n'entendait plu» que le bruit des pas de la sentinelle qui se promenait au-dessus de
transportait de sa cheminée , le long des plaques de fer de sa porte, un amas de braises ardentes ; alore le fer rougissait et réduisait toul doucement en charbons le bois sur lequel il était appliqué, sans que cependant du côté opposé de la porte on put s'apercevoir de cette carbonisation.
Pendant un mois, comme nous l'avons dit, Benvenulo se livra à ce travail , mais aussi au boni d on mois il était complètement achevé , et le prisonnier n'attendait plus qu'une nuit favorable à son évasion Or il lui fallait attendre quelques jours encore, car à l'époque même où ce travail fut fini , il faiwa pleine lune.
Benvenulo n'avait plus rien à faire à 6es clou* il continua de chauffer la porie et de faire le gouverneur. Ce jour-là même le gouverneur chez lui plus préoccupé que jamais.
c Mon cher prisonnier , lui dit le brave homn e qui en revenait sans cesse à son idée fixe, est-cque vous comptez toujours vous envoler? Vovont répondez-moi franchement.
— Plus que jamais, mon cher hôte, lui répondu Benvenulo.
— Écoulez , dit le gouverneur, vous me conterez tout ce que vous voudrez , mais franchement je croi» la chose impossible.
— Impossible, maître Gcorgio, impossible! reprit l'artiste , mais vous savez bien que ce mot-U n'exisie pa8 pour moi qui me suis toujours exercé i faire les choses les plus impossibles aux hommes et cela avec succès. Impossible , mon cher lioie!tt ne me suis-jc pas amusé quelquefois à rendre U nature jalouse en créant avec de l'or , des étatraudes cl des diamants , quelque fleur plus belle qu'aucune des fleurs qu'emperle la rosée? Crovej vous que celui qui fait des fleurs ne puisse pas faire des ailes?
— Que Dieu m'assiste, dit le gouverneur, nu» avec voire confiance insolente, vous me ferez perd la léle ! Mais enfin , pour que ces ailes puissent wu* soutenir dans les airs , ce qui , je vous l'avoue , nx parait impossible à moi , quelle forme leur donneriez-vous?
— Mais j'y ai beaucoup réfléchi , comme von* pouvez bien le penser, puisque la sûreté de nu personne dépend de la forme de ces ailes.
— Eh bien ?
— Eh bien ! en examinant tous les animaux qui
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volent, si je voulais refaire par Pari ce qu'ils ont reçu de Dieu, je ne vois guère que la chauve-souris que l'on puisse imiter avec succès.
— Mais enfin, Benvenuto, reprit le gouverneur, quand vous auriez le moyen de vous fabriquer une paire d'ailes , est-ce qu'au moment de vous en servir le courage ne vous manquerait pas?
— Donnez-moi ce qu'il me faut pour les confectionner, mon cher gouverneur, cl je vous répondrai en m'envolant.
— Mais que vous faut-il donc?
— Oh ! mon Dieu , presque rien : une petite forge, une enclume, des limes, des tenailles cl des pinces pour fabriquer les ressorts , cl une vingtaine de bras de toile cirée pour remplacer les membranes.
— Bon , bon , dit maître Georgio , me voilà un peu rassuré, car jamais, quelle que soit votre intelligence, vous ne parviendrez à vous procurer tout cela ici.
— C'est fait , i répondit Benvenuto. Le gouverneur bondit sur sa chaise, mais au
même instant il réfléchit que la chose était matériellement impossible. Cependant, tout impossible que cette chose était , elle ne laissait pas un instant de relâche à sa pauvre tèle. A chaque oiseau qui passait devant sa fenèlre, il se figurait que c'était Benvenuto Cellini , tant est grande l'influence d'une puissante pensée sur une pensée médiocre !
Le môme jour, maître Georgio envoya chercher le plus habile mécanicien de Borne , cl lui ordonna de lui prendre mesure d'une paire d'ailes de chauvesouris
Le mécanicien, stupéfait, regarda le gouverneur sans lui répondre, pensant avec quelque raison que maître Georgio était devenu fou.
Mais comme maître Georgio insista , que maître Georgio était riche, cl que, s'il faisait des folies, maître Georgio avait le moyen de les payer, le mécanicien ne s'en mil pas moins à la besogne commandée , et huit jours après il lui apporta une paire d'ailes magnifiques qui s'adaptaient au corps p.ir un corset de fer et qui se mouvaient à l'aide de ressorts extrêmement ingénieux avec une régularité lotit à fait rassurante.
Maître Georgio paya la mécanique le prix convenu , mesura la place que pouvait tenir cet appareil, monta chez Benvcnulo Cellini , cl , sans rien dire, bouleversa loute la chambre, regardant sous
le lit, guignant dans la cheminée, fouillant dans la paillasse, et ne laissant pas le plus petit coin sans l'avoir visité.
Puis il sortit, toujours sans rien dire, convaincu qu'à moins que Benvenuto ne fut sorcier , il ne pouvait cacher dans sa chambre une paire d'ailes pareilles aux siennes.
11 était évident que la léic du malheureux gouverneur se dérangeait de plus en plus.
En redescendant chez lui , maître Georgio rci trouva le mécanicien ; il était revenu pour lui faire observer qu'il y avait au bout de chaque aile un cercle de fer destiné à maintenir les jambes de l'homme dans une position horizontale.
A peine le mécanicien fut-il sorti , que maître Georgio s'enferma , mit son corset , déploya ses ailes , accrocha ses jambes , et se couchant à plat ventre, essaya de s'envoler.
Mais malgré lous ses eflbrls il ne put parvenir à quitter la terre.
Après deux ou trois essais du môme genre, il envoya quérir de nouveau le mécanicien.
t Monsieur, lui dit-il , j'ai essayé vos ailes, elles ne vont pas.
— Comment les avez-vous essayées ? »
Maître Georgio lui raconta dans tous ses détails
sa triple expérience. Le mécanicien l'écouia gravement, puis , le discours fini :
« Cela ne m'étonne pas, dit-il. Couché à terre, vous ne pouvez prendre une somme suffisante d'air : il vous faudrait monter sur le château Saint-Ange, et de là vous laisser aller hardiment dans l'espace.
— El vous croyez qu'alors je volerais?
— J'en suis sûr , dit le mécanicien.
— Mais si vous en êtes si sûr, continua le gouverneur , esi-ce qu'il ne vous serait pas égal d'en faire l'expérience ?
— Les ailes sont taillées au poids de votre corps cl non au poids du mien , répondil le mécanicien. Il faudrait à des ailes qui me seraient destinées un pied et demi d'envergure de plus. >
El le mécanicien salua cl sortit.
« Diable ! » lit maître Georgio.
Toule la journée on put remarquer dans l'esprit de maître Georgio diflérenles aberrations qui indiquaient que sa raison, comme celle de Boland, voyageait de plus en plus dans les espaces imaginaires.
Le soir, au moment de se coucher, il appela ions
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les domestiques , tous les geôliers, tous les soldats.
c Messieurs , dit-il , si vous apprenez que Benvcnuio Ccllini veut s'envoler , laissez-le partir et prévenez-moi seulement, car je saurai bien , même pendant la nuit , le rattraper sans peine , attendu que je suis une vraie chauve-souris, moi, tandis que lui, quoi qu'il en dise , il n'est qu'une fausse chauvesouris. >
Le pauvre gouverneur était tout à fait fou ; mais , comme on espéra que la nuit le calmerait , on décida qu'on attendrait au lendemain pour prévenir le pape.
D'ailleurs il Taisait une nuit abominable, pluvieuse et sombre, et personne ne se souciait de sortir par une pareille nuit.
Excepté Benvcnuto Ccllini , qui , par esprit de contradiction sans doute , avait choisi celle nuit-là môme pour son évasion.
Aussi , dès qu'il cul entendu sonner dix heures el relever la sentinelle, tomba-t-il à genoux, ei après avoir dévotement prié Dieu , se mit-il à l'œuvre.
D'abord, il arracha les quatre têtes de clous qui restaient cl qui maintenaient seuls les plaques de fer. La dernière venait de céder quand minuit sonna.
Benvenuto entendit les pas de la ronde qui montait sur la terrasse ; il demeura sans souille collé a sa porte , puis la ronde descendit , les pas s'éloignèrent cl tout rentra dans le silence.
La pluie redoublait, ciBenvcnulo, le cœur bondissant de joie, l'enlendil fouetter conlrc ses carreaux.
Il essaya d'abord d'arracher les plaques de fer ; les plaques de fer , que rien ne maintenait plus, cédèrent , cl Benvenuto les posa les unes après les autres contre le mur.
Puis il se coucha à plat ventre , attaquant le bas de la porte avec son outil à modeler, qu'il avait aiguisé en forme de poignard el emmanché dans un morceau de bois. Le bas de la porte céda : le chêne était complètement réduit en charbon.
Au bout d'un instant Benvcnuto avait pratiqué au bas de la porte une échancrure assez grande pour qu'il pûl sortir en rampant.
Alors il rouvril le ventre de sa statue , reprit ses bandes de toile tressées, les roula autour de lui en ceinture , s'arma de son outil dont , comme nous l'avons dil , il avail fail un poignard , se remit à genoux el pria une seconde fois.
Puis il passa la lêlc sous la porte , puis let êpatles , puis le reste du corps , et se trouva dam k corridor.
Il se releva ; mais les jambes lui tremblaient in lemenl qu'il fut forcé de s'appuyer au murpouri* pas tomber. Son cœur battait à lui briser U[«irinc, sa tête était de flamme. Une goutte de m, t tremblait à chacun de ses cheveux, cl il «mnmanchc de son poignard dans sa main, connu» • ou cul voulu le lui arracher.
Cependant comme toul était tranquille, coomon n'entendait aucun bruit, comme rien neboogwi Benvcnuto fui bientôt remis, el tâlanl avec la mu il suivit le mur du cofYidor jusqu'à ce qu'il in. que le mur lui manquait. 11 avança aussitôt le [i" cl loucha la première marche de l'escalier ou pu kl de l'échelle qui conduisait à la plate-forme.
Il monta les échelons un à un, frissonnant au r du bois qui gémissait sous ses pieds, puis il khi; l'impression de l'air, puis la pluie vinl lui baiir-Lvisage, puis sa lêle dépassa le niveau de la pli.' forme, et, comme il était depuis un quart d'ber dans la plus profonde obscurité, il put juger au»n : tout ce qu'il avail à craindre ou à espérer.
La balance penchait du côle de l'espoir.
La sentinelle, pour se garantir de la pluie, f eu réfugiée dans sa guérite. Or, comme les semine!qui montaient la garde sur le château Saint-An.' élaienl placées là , non pas pour inspecter la nbu forme, mais pour plonger dans le fossé el eiplot a la campagne, le côlé fermé de la guérite était jeticuieui placé en face de l'escalier par lequel sorti Benvcnuto Ccllini.
Benvenuto Ccllini s'avança en silence , en m ir. nanl sur ses pieds et sur ses mains, vers le point « la plate-forme le plus éloigné de la guérite. U il allacha un bout de sa bande à une brique a« que scellée dans le mur et qui saillait de six p ces à peu près ; puis , se jetant à genoux une iw sième fois :
« Seigneur, Seigneur! murmura-t-il, aidez-ra puisque je m'aide. »
Et cette prière faite , il se laissa glisser en « suspendant par les mains ; et sans faire attention^' écorchurcs de ses genoux et de son front, qui. *if temps en temps, éraflaienl la muraille, il se a* glisser jusqu'à terre.
Lorsqu'il scnlil le sol sous ses pieds, un ment de joie et d'orgueil infini inonda sa poilrinc
uiginzea Dy VjUU
ASCAN10.
Il regarda l'immense hauteur qu'il avait franchie , el en la regardant, il ne put s'empêcher de dire à demi-voix : < Me voilà donc libre ! > Ce moment d'espoir fut court.
11 se retourna et ses genoux fléchirent : devant lui s'élevait un mur récemment bâti , un mur qu'il ne connaissait pas ; il était perdu.
Tout sembla s'anéantir en lui, et, désespéré, il se laissa tomber à terre ; mais en tombant il se heurta à quelque chose de dur, c'était une longue poutre ; il poussa une légère exclamation de surprise et de joie ; il était sauvé I
Oh! l'on ne sait pas tout ce qu'une minute de la vie humaine peut contenir d'alternatives de joie et d'espérance.
Benvenulo saisit la poutre comme un naufragé saisit le mat qui doit le soutenir sur l'eau. Dans une circonstance ordinaire deux hommes eussent eu de la peine à la soulever , il la traîna vers le mur, la dressa contre lui.
Puis à la force des mains et des genoux il se hissa sur le faite du mur ; mais arrivé là la force lui manqua pour tirer la poutre à lui et la faire passer de l'autre côté.
Un instant il eut le vertige , la téle lui tourna , il ferma les yeux et il lui sembla qu'il se débattait dans un lac de flammes.
Tout à coup il songea à ses bandes de toile tressées à l'aide desquelles il était descendu de la plaieforme.
11 se laissa glisser le long de la poutre cl courut à l'endroit où il les avait laissées pendantes, mais il les avait si bien attachées par l'extrémité opposée qu'il ne put les arracher de la brique qui les retenait.
Benvenulo se suspendit en désespéré à l'extrémité de ces bandes , tirant de toutes ses forces et espérant les rompre. Par bonheur , un des quatre nœuds qui les attachaient les unes aux autres glissa, cl Benvenulo tomba à la renverse , entraînant avec lui un fragment de cordage d'une douzaine de pieds.
C'était tout ce qu'il lui fallait ; il se releva bondissant et plein de forces nouvelles, remonta de nouveau à sa poutre, enjamba une seconde fois le mur, et à ( extrémité de la solive il attacha la bande de toile.
Arrivé au bout , il chercha vainement la terre sous ses pieds; mais en regardant au-dessous de lui il vil le sol à six pieds à peine ; il lâcha la corde et se trouva à terre.
ALEXANDRE DUMAS. — TOME VU
Alors il se coucha un instant. Il était épuisé , ses jambes et ses mains étaient dépouillées de leur épiderme. Pendant quelques minutes il regarda stupidement ses chairs saignantes; mais en ce moment cinq heures sonnèrent, il vil que les étoiles commençaient à pâlir.
Il se leva ; mais comme il se levait, une sentinelle qu'il n'avait pas aperçue, et qui l'avait sans doute vu accomplir son manège , fit quelques pas pour venir à lui. Benvenulo vil qu'il étail perdu et qu'il fallait tuer ou être tué. Il prit son outil qu'il avait passé dans sa ceinture et marcha droit au soldat d'un air si déterminé que celui-ci vit sans doute qu'outre un homme vigoureux il allait avoir un désespoir terrible à combattre. En effet , Benvenulo était résolu à ne pas reculer ; mais tout à coup le soldat lui tourna le dos comme s'il ne l'avait pas vu ; le prisonnier comprit ce que cela voulait dire.
Il courut au dernier rempart. Ce rempart donnait près du fossé et était élevé de douze ou quinze pieds à peu près ; un pareil saut ne devait pas arrêter un homme comme Benvenulo Cellini, arrivé surtout où il en était , et comme il avait laissé la première partie de ses bandes à la brique , la seconde à la poulrc , qu'il ne lui restait plus rien après quoi se suspendre et qu'il n'y avait pas de temps à perdre , il se suspendit par les mains à un anneau , et lout en priant Dieu mentalement, il se laissa tomber.
Celle fois il resta évanoui sur le coup.
Une heure à peu près s'écoula sans qu'il revint à lui ; mais la fraîcheur qui court dans l'air à l'approche du jour le rappela à lui-même. 11 demeura un instant encore comme étourdi, puis il passa la main sur son front et tout lui revint à la mémoire.
Il ressentait à la tête une vive douleur, en même temps il voyait des gouttes de sang qui , après avoir ruisselé comme de la sueur sur son visage, tombaient sur les pierres où il était couché. Il comprit qu'il était blessé au front. Il y porta la main une seconde fois, mais celte fois non plus pour rappeler ses idées, mais pour sonder ses blessures : ces blessures étaient légères, elles entamaient la peau, mais n'offensaient pas le crâne. Benvenulo sourit cl voulut se lever, mais il retomba aussitôt ; il avait la jambe droite cassée à trois pouces au-dessus de la cheville.
Celte jambe était tellement engourdie qu'il n'avait d'abord pas senti la douleur.
Alors il ôla sa chemise , la déchira par bandes , puis , rapprochant le mieux qu'il put les os de sa
si
ASC A MO.
jambe , il la «terra île lotîtes ses forces , passant de temps en temps la bande sous la plante du pied , pour maintenir les deux os l'un conlrc l'antre.
Puis il se traîna à quatre pattes vers une des portes de Rome qui était à einq ecnls pas de là.
Lorsque, après une demi-heure d'atroces tortures il arriva à celle porte, il trouva qu'elle était fermée. Mais il remarqua une grosse pierre qui élait sons la porte; il lira cette pierre, qui céda facilement, et il passa par l'ouverture qu'elle avait laissée.
Mais à peine eut-il fait trenlc pas qu'une Iroupc de chiens errants et affamés, comprenant qu'il était blessé à l'odeur du sang , se jclèrcnl sur lui ; mais il tira son outil à modeler, cl d'un coup dans le flauc il lua le plus gros cl le plus acharné. Les autres «e jetèrent aussitôt sur celui-là et le dévorèrent.
Benvenulo se traîna alors jusqu'à l'église delà Trasponlina: là il rencontra un porteur d'eau qui venait de charger son âne, et avait rempli ses pois. Il l'appela.
« Écoule , lui dit-il ; je me trouvais chez ma maîtresse ; une circonstance a fait qu'après y être entré par la porte j'ai élé obligé d'en sortir par la fenêtre : j'ai sauté d'un premier étage cl je me suis cassé la jambe en sautant ; porte-moi sur les marches de Saint-Pierre et je le donnerai un écu d'or. »
Le porlcur d'eau chargea sans mol dire le blessé sur ses épaules et le porta à l'endroit indiqué ; puis, ayant reçu la somme promise, il continua son chemin sans même regarder derrière lui.
Alors Bcnvenulo, toujours rampant, gagna la maison de monseigneur de Montluc , ambassadeur de France , qui demeurait à quelques pas de là.
El monseigneur de Monlluc fil si bien et s'employa avec tant de zèle , qu'au bout d'un mois Bcnvenulo était guéri, qu'au bout de deux mois il avait sa grâce , cl qu'au bout de quatre mois il parlait pour la France avec Ascanio cl Pagolo.
Quant au pauvre gouverneur qui élait devenu fou, il vécut fou et mourut fou, croyant toujours être une chauve-souris , cl faisant sans cesse les plus grands efforts pour s'envoler.
SCOZZOME.
Lorsque Bcnvenulo Cellini arriva en France , François I" était au ehàleau de Fonlainebleau avec
toute sa cour : l'artiste rencontra donc celai qui venait chercher el s'arréla dans la ville, faisant prévenir le cardinal de Ferrarc qu'il élait arrive. Le cardinal , qui savait que le roi attendait Benvcnuiu avec impatience, transmit aussitôt celle nouvelles Sa Majesté. Le môme jour, Benvenulo fut reçu par le roi , qui , s'adressant à lui dans cette douce ci vigoureuse langue que l'artiste écrivait si bien, lui dit : « Benvenulo, passez gaiement quelques jours pour vous remettre de vos chagrins cl de vos fatigues, reposez-vous, diverlissez-vous, et pendant ce temps nous songerons à vous commander quelque bel ouvrage. » Puis , ayant logé l'artiste au ehàleau, François 1er ordonna qu'il ne lui manquât rien.
Benvenuto se trouva donc du premier coup au ccnlrc de la civilisation française, en arrière à celle époque de celle d'Italie, avec laquelle elle luiuii déjà et qu'elle devait surpasser bientôt... Eu regardant autour de lui , il pouvait facilement croire qo ï n'avait pas quitté la capitale de la Toscane, car ïlse retrouvait au milieu des arts et des artistes qu'il avait connus à Florence , et à Léonard de Vinci, et à maître Bosso venait de succéder le Primaiice.
Il s'agissait donc pour Benvenuto de faire soit* à ces illustres prédécesseurs, et de porter aux jem de la cour la plus galante de l'Europe l'art de la slatuaire aussi haut que ces trois grands maiiw avaient porté l'art de la peinture. Aussi Benvenute voulul-il allerde lui-mêmeau-devant des désirs d« ni en n'attendant point qu'il lui commandât ce bd ouvrage promis, mais en l'exécutant tout d'abord de son propre mouvement cl avec ses seules ressourça Il avait remarqué facilement combien la résidence où il avait rencontré le roi lui élait chère , il résolai de flatter sa préférence en exécutant une sUtueqnU comptait appeler la Nymphe de Fontainebleau.
(/était une belle chose à faire que celte siaist. couronnée à la fois de chêne , d'épis el de vigne* car Fontainebleau louche a la plaine, s'omb<V d'une forêt et s'élève au milieu des treilles. Inymphe que rêvait Benvenulo devait donc tenir» ■ fois de Cérès, de Diane et d'Érigone, trois IJF1 merveilleux fondus ensemble, et qui , tout en resuei distincts , ne devaient plus en produire qu'un seul, j puis il y aurait sur le piédestal les triples attribua de ces trois déesses , cl ceux qui ont vu les raw santés figurines de la statue de Pcrsée savent m ment le maître florentin ciselait ces merveille*' détails.
Mais un des grand» malheurs de l'artiste , c'est que, tout en ayant en lui- même le sentiment idéal de la beanté, il lui fallut encore pour la partie matérielle de son œuvre un modèle humain. Or , où trouver ce modèle qui devait réunir en lui seul la triple beauté de trois déesses?
Certes, si comme aux jours antiques, si comme au temps des Phidias et des Apelle, les heautés du jour, ces reines de la forme, étaient venues d'ellesmêmes poser devant l'artiste, Bcnvenuto eût trouvé dans la cour même ce qu'il cherchait ; il y avait là tout un Olympe dans la fleur de l'âge , c'était Catherine deMédicis qui n'avait alors que vingt ctun ans; c'était Marguerite de Valois, reine de Navarre, qu'on appelait la quatrième Grâce et la dixième Muse; c'était enfin madame la duchesse d'Étampcs, que nous verrons reparaître largement dans le courant de cette histoire , et que l'on nommait la plus belle des savantes et la plus savante des belles. Il y avait là plus qu'il n'en fallait à l'artiste ; mais, nous l'avons dit, on n'en était plus à l'époque des Apelle et des Phidias.
Bcnvenuto devait chercher autre part.
Ce fut donc avec grand plaisir qu'il apprit que la cour allait partir pour Paris; malheureusement, comme le dit Bcnvenuto lui-même , la cour, à celle époque, voyageait comme un enterrement : précédée de douze à quinze mille chevaux, s'arrélant dans un endroit où il y avait à peine deux ou trois maisons , perdant quatre heures chaque soir à dresser ses lentes et quatre heures chaque malin à les enlever, de sorte que quoique seize lieues à peine séparassent la résidence de la capitale, on mil cinq jours à aller de Fontainebleau à Paris.
Vingt fois pendant la roule Benvenuto Cellini avait été tenté de prendre les devants, mais chaque fois le cardinal de Ferrarc l'avait retenu, lui disant que si le roi était une journée sans le voir, il demanderail certainement ce qu'il était devenu ; et qu'en apprenant qu'il élait parti, il regarderait ce départ Mans congé comme un manque de procédés à son égard. Benvenuto rongeait donc son frein, cl pendant ces longues haltes essayait de tuer le temps, en crayonnant des esquisses de sa nymphe de Fontainebleau.
EnGn il arriva à Paris. Sa première visite fut pour le Primaticc, chargé de continuer à Fontainebleau l'œuvre de Léonard de Vinci cl de maître Bosso. I .o Primaticc, qui habitait Paris depuis longtemps,
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devait du premier coup le mettre sur la voie de ce qu'il cherchait cl lui dire où il trouverait des modèles.
Un mot , en passant, sur le Primaticc Il signor Franccsco Primaticcio , que du lieu de sa naissance on nommait alors Bologna , et que nous nommons , nous , le Primalice , élève de Jules Bomain, sous lequel il avait étudié six ans, habitait depuis huit ans la France, où, sur l'avis du marquis de Mantoue, son grand embaueheur d'artistes, François Ier l'avait appelé. C'était un homme , comme on peut le voir à Fontainebleau , d'une prodigieuse fécondité , d'une manière large et grandiose, d'une irréprochable pureté de lignes. On a longtemps méconnu le Primalice, têleencyclopédique, vasie intelligence, talent illimité qui embrassa tous les genres de la haute peinture, et que notre époque a vengé de trois siècles d'injustice. En effet , sous l'inspiration religieuse , il peignit les tableaux de la chapelle de Beaurcgard ; dans les sujets de morale, il personnifia à l'hôtel Montmorency les principales vertus chrétiennes ; enfin , l'immensité de Fontainebleau fui remplie de ses œuvres : à la Porte-Dorée et dans la salle de bal il traita les sujets les plus gracieux de la mylholo»ic cl de l'allégorie ; dans la Calorie d'Ulysse cl dans la chambre de saiitl Louis il fm ' poêle épique avec Homère et traduisit en peinture , l'Odyssée et toute une partie de l'Iliade. Puis des I âges fabuleux il passa aux temps héroïques , et l'histoire tomba dans son domaine. Les traits principaux de la vie d'Alexandre et de Bomulus cl b reddition du Havre furent reproduits dans ceux de ses tableaux qui décoraient la grande galerie et la chambre aliénante à la salle de bal ; il s'en pril à la nature dans les grands paysages du cabinet des curiosités. Enfin, si nous voulons mesurer ce haut latent, compter ses variétés, additionner son œuvre, nous trouverons que dans quatro-vingl-dix-huit grands tableaux et dans cenl trente plus pelits, il a lour à lour traité lo paysage, la marine, l'histoire, les sujets de sainteté , le portrait , l'allégorie et l'épopée.
("était, comme on le voit, un homme digne de comprendre Bcnvenuto. Aussi, à peine arrivé à Paris, Bcnvenuto courut-il au Primaticc les bras ouverts; celui-ci le reçut comme il venait.
Après celte première et profonde causerie de deux amis qui se retrouvent sur une terre étrangère , Bcnvenuto ouvrit ses cartons au Primalice ,
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lui expliqua toutes ses idées, lui montra toutes ses esquisses, cl lui demanda si parmi les modèles dont il se servait il y en avait quelqu'un qui pût remplir les conditions dont il avait besoin.
Le Primatice secoua la tète en souriant d'un air triste.
En effet, on n était plus là en Italie, celle fille de la Grèce, rivale de sa mère. La France élait, à celle époque comme aujourd'hui, la terre de la grâce, de la gentillesse et de la coquetterie ; mais Ton cherchait en vain sur le sol des Valois celle puissante beauté dont s'inspiraient aux bords du Tibre et de I A rno Michel-Ange et Raphaël , Jean de Bologne et André del Sarto. Sans doute, si, comme nous l'avons déjà dit, le peintre ou le sculpteur eût pu aller choisir son modèle parmi l'aristocraiic, il eût trouvé bientôt les types qu'il cherchait ; mais , comme les ombres retenues en deçà du Styx, il devait se contenter de voir passer dans les champs Élyséens , dont l'entrée lui était interdite, ces belles et nobles formes, objets constants de son artistique éducation.
Aussi ce que le Primatice avait prévu arriva : Bcnvenuto passa en revue l'armée de ses modèles sans qu'un seul lui parût réunir les qualités nécessaires à l'œuvre qu'il rêvait.
Alors il fit venir à l'hôtel du cardinal de Ferrarc , où il s'élail installé , toutes les Vénus à un écu la séance qu'on lui enseigna , mais aucune d'elles ne remplit son attente.
Benvenuto était donc désespéré, lorsqu'un soir, comme il revenait de souper avec trois de ses compatriotes qu'il avait rencontrés à Paris, et qui étaient le seigneur Pierre Strozzi , le comte de l'Anguillara , son beau-frère, Galeolto Pico, neveu du fameux Jean Pic de la Mirandole, et comme il suivait seul la rue des Petits-Champs, il avisa devant lui une belle et gracieuse jeune fille. Benvenuto tressaillit de joie : cette femme était jusqu'alors ce qu'il avait rencontré de mieux pour donner un corps à son réve. Il suivit donc celle femme. Cette femme prit par la butte des Orties, longea l'église Saint-Honoré et entra dans la rue du Pélican. Arrivée là, elle se retourna pour voir si elle était toujours suivie, et voyant Benvenuto à quelques pas, elle poussa vivement une porte et disparut. Benvenuto arriva à la porte , la poussa à son tour; la porte céda, el cela assez à temps pour qu'il vil encore, à l'angle d'un escalier éclairé par une lampe fumeuse , le bout de la robe de celle qu'il suivait.
Il arriva à un premier étage; une seconde porte donnant dans une chambre était entr'ouverte, et dans celle chambre il aperçut celle qu'il avait suivie.
Sans lui expliquer le motif de sa visite artistique, sans môme lui dire un seul mot, Benvenuto, voulant s'assurer si les formes du corps répondaient aux lignes du visage, fil deux ou trois fois le tour de ta pauvre fille étonnée, et qui obéissait machinalement, comme il eût fait le tour d'une statue antique , lui faisant lever les bras au-dessus de la tétc , altitude qu'il comptait donner & sa uymphe de Fontainebleau.
Il y avait, dans le modèle que Benvenuto avait sous les yeux, peu de la Cërès, encore moins de la Diane, mais beaucoup de lÉrigone. Le maître prit alors son parti, et voyant l'impossibilité de réunir ces iruis types, il résolut de s'en tenir à la Bacchante.
Mais pour la bacchante, il avait véritablement trouvé ce qu'il cherchait : yeux ardents , lèvres de corail, dents de perles, cou bien emmanché, épaules arrondies, taille fine et hanches puissantes, enfin les pieds cl les mains avaient dans les fines attaches des chevilles et des poignets, cl dans la forme allongée des doigts , une leinle d'aristocratie qui décida tout à fail l'artiste.
t Comment vous nommez-vous, mademoiselle? demanda enfin Benvenuto, avec son accent étranger, à la pauvre enfant, de plus en plus étonnée.
— Catherine, pour vous servir, monsieur, répondit-elle.
— Eh bien ! M«« Calherine, continua Benvenuto, voici un écu d'or pour la peine que vous avez prise ; venez chez moi demain, rue Saint-Martin, hôtel du cardinal de Ferrare ; et pour la môme peine, je vous en donnerai autant. >
La jeune fille hésita un instant, car elle crut que l'étranger voulait rire ; mais l'écu d'or était là pour attester qu'il parlait sérieusement ; aussi , après un court instant de réflexion :
€ A quelle heure ? demanda Catherine.
— A dix heures du malin ; est-ce votre heure?
— Parfaitement.
— Je puis donc compter sur vous ?
— J'irai, i
Benvenuto salua comme il eût salué une duchesse, et rentra chez lui le cœur plein de joie. A peise rentré, il brûla toutes ses esquisses idéales, cl se mil à en tracer une pleine de réalité. Puis, celte esquisse tracée, il apporta un morceau de cire qu'il posa sur un picdesdal, cl qui en un instant prit
sous sa main puissante la forme de la nymphe qu'il avait rêvée ; si bien que lorsque le lendemain Catherine se présenta à la porte de l'atelier, une partie de la besogne était déjà faite.
Comme nous l'avons dit , Catherine n'avait aucunement compris les intentions de Benvenuto. Elle fut donc fort étonnée lorsque , après qu'il eut refermé la porte derrière elle , Benvenuto , en lui montrant sa statue commencée, lui expliqua pourquoi il l'avait fait venir.
Catherine était une joyeuse fille : elle se mit a rire à gorge déployée de sa méprise ; puis , toute fière de poser pour une déesse destinée à un roi , elle dépouilla ses vêlements et se mil d'elle-même dans la pose indiquée par la slalue , et cela avec tant de grâce et de jusiesse que le maître , en se retournant et en la voyant posée si bien et si naturellement, poussa un cri de plaisir.
Benvenuto se mil à. la besogne. C'était, comme nous l'avons dit, une de ces nobles et puissantes natures d'ariiste qui s'inspirent à l'œuvre et s'illuminent en travaillant. Il avait jeté bas son pourpoint, et, lé cou découvert, les bras nus, allant du modèle à la copie , de la nature à l'art, il semblait, comme Jupiter, prêt à tout embraser en le louchant. Catherine, habituée aux organisations communes ou flétries des gens du peuple ou des jeunes seigneurs, pour qui elle avait été un jouel, regardait cet homme à l'œil inspiré, à la respiration ardente , a la poitrine gonflée, avec un étonnement inconnu. Elle-même semblait s'élever à la hauteur du maître : son regard rayonnait, l'inspiration passait de l'artiste au modèle.
La séance dura deux heures ; au bout de ce temps , Benvenuto donna à Catherine son écu d'or , cl , prenant congé d'elle avec les mêmes formes que la veille, lui indiqua un rendez-vous pour le lendemain à pareille heure.
Catherine rentra chez elle et ne sortil pas de la journée. Le lendemain elle était à l'atelier dit minutes.avant l'heure indiquée.
La même scène se renouvela : ce jour-là comme la veille, Benvenuto fut sublime d'inspiration ; sous sa main, comme sous celle de Prométbée , la terre respirait. La tête de la bacchante élaii déjà modelée et semblait une tête vivante sortant d'une masse informe. Catherine souriait à celle sœur céleste , «.'close à son image; elle n'avait jamais été si heureuse, et , chose étrange ! elle ne pouvait se rendre
compte du sentiment qui lui inspirait ce bonheur.
Le lendemain , le maître et le modèle se retrouvèrent à la même heure ; mais par une sensation qu'elle n'avait point éprouvée les jours précédents, au moment où elle se dévêtit, elle sentit que la rougeur lui montait au visage. La pauvre enfant commençait à aimer , et l'amour amenait avec lui la pudeur.
Le lendemain , ce fut pis encore , et Benvenuto fut obligé de lui faire observer plusieurs fois que ce n'était pas la Vénus de Médicis qu'il modelait , mais une Érigone ivre de volupté et de vin. D'ailleurs il n'y avait plus que patience à prendre , deux jours encore et le modèle était fini.
Le soir de ce deuxième jour, Benvenuto, après avoir donné la dernière touche à sa slalue, remercia Catherine de sa complaisance et lui donna quatre écus d'or ; mais Catherine laissa glisser l'or de sa main à terre. Tout était fini pour la pauvre enfant , elle retombait à partir de ce moment dans sa condition première , et depuis le jour où elle était entrée dans l'atelier du maître, cette condition lui était devenue odieuse. Benvenuto , qui ne se doutait pas de ce qui se passait dans te cœur de la jeune Clic , ramassa les quatre écus, les lui présenta de nouveau , lui serra la main en les lui rendant ci lui dit que si jamais il pouvait lui élre bon à quelque chose il entendait qu'elle ne s'adressât qu'à lui ; puis il passa dans l'atelier des ouvriers pour chercher Ascanio, auquel il voulait faire voir sa statue achevée.
. Catherine , resiée seule , alla baiser les uns après les autres les outils dont le maitre s'était servi, puis elle sortit en pleurant.
Le lendemain , Catherine entra dans l'atelier tandis que Benvenuto élaitseul, et comme, loul étonné de la revoir, il allait lui demander quelle cause l'amenait , elle alla à lui , tomba à genoux cl lui demanda s'il n'avait pas besoin d'une servante.
Benvenuto avait un cœur artiste, c'est-à-dire apte à loul sentir; il devina ce qui s'était passé dans celui de la pauvre enfant , il la releva et lui donna un baiser au front.
De ce moment Catherine fit partie de l'aiclicr , qu'elle égayait , comme nous l'avons dit , de sa joie enfantine et qu'elle animait de son éternel mouvement. Aussi était-elle devenue presque indispensable à tout le monde, et à Benvenuto bien plus encore qu'à tout autre. Celait clic qui faisait loul, qui or-
donnait tout, grondant cl caressant Ruperle, qui avait commencé à la voir entrer avec effroi , et qui avait fini par l'aimer comme tout le monde.
L'Érigonc n'avait point perdu à cela. Benvcnulo, ayant désormais son modèle sous la main , l'avait retouchée et finie avec un soin qu'il n'avait peut-être mis encore à aucune de ses statues; puis il l'avait portée au roi François 1er , qui en avait été émerveillé et qui avait commandé à Benvenulo de la lui exécuter en argent ; puis il avait longuement causé avec l'orfèvre, lui avait demandé comment il se trouvait dans son atelier , où cet atelier était situé , et si cel atelier renfermait de belles choses ; après quoi il avait congédié Benvcnulo Ccllini en se promettant d'allenft surprendre chez lui un malin, mais sans lui rien Aili celte intention.
C'est ainsi q*%u éfyil arrivé au moment où s'est ouverte celle hisloiref-Benvcuuio travaillant, Catherine chantant , Ascanio rêvant, el Pagolo priant .
Le lendemain du jour où Ascanio était rentré si lard , grâce à' soajîxcûrsion à l'cntour de l'hôtel de Nesle , on cuiejfljfrapper bruyamment à la porte de la rue : dam^uiperlc se leva aussitôt pour aller ouvrir, mais SctZine (c'est, on se le rappelle, le nom que Bcnvejyre) avait donné à Catherine) .fui en deux bonds hqjpdc la chambre.
Un instant aptis on entendit sa voix qui criait , moitié joyeuse , moitié effrayée :
t Oh ! mon Dieu, maître, mon Dieu ! C'csl le roi I le roi en personn^ qui vient pour visiler voire atelier!... » A
Et la pauvre Scononc , laissant toutes les portes ouvertes derrière elle, reparut toute pâle et toute tremblante sur le seuil de celle de la boulique où Benvenulo travaillait au milieu de ses élèves cl de 'ses apprentis.
GÉNl
ÎT ROYAUTÉ.
En effet , derrière Scozzonc le roi François Ier entrait dans la cour avec toute sa suite. Il donnait la main à la duchesse d'Etampes; le roi de Navarre suivait avec la Dauphinc Catherine de Médicis. Le Dauphin, qui fut Henri 11, venait ensuite avec sa lanlc Marguerite de Valois, reine de Navarre. Presque toute la noblesse les accompagnait.
ASCANIO
Benvenulo alla au-dcvanl d'eux el reçut sans embarras cl sans irouhle les rois, les princes, l«t grands seigneurs el les belles dames comme un ami reçoit des amis. HJy avait là pourtant les non» le* plus illustres de France cl les beautés les plus éditantes du monde. Marguerite charmait, M"«d'ÉliBpes ravissait , Catherine de Médicis étonnait , Duik de Poiliers éblouissait. Mais quoi! Benvcnalo éun familier avec les types les plus purs de l'antiquité et du seizième siècle italien , comme aussi l'élert aimé de Michel-Ange élail loul habitué aux rois.
< Il va falloir que vous nous permettiez, madame, d'admirer à côté de vous, » dil François 1er à la dachesse d'Etampes , qui sourit.
Anne de Pisselcu , duchesse d'Etampes, qui. depuis le retour du roi de sa captivité d'Espagne avait succédé dans sa faveur à la comtesse de CbaV leaubriant , élail alors dans loul l'éclat d'une beauté véritablement royale. Droite et bien prise data a line taille , elle portail sa charmante léic avec une dignité et une grâce féline qui tenait à la fois de b chatte el de la panthère , mais elle en avait auistla bonds inattendus cl les appétits meurtriers; avec cela, la courtisane royale savait prendre des mit candeur où se scrail trompé le plus soupçonnât. Bien n'était plus mobile el plus perfide que la physionomie de celle femme aux lèvres piles, taauit Ilcrmione cl tantôt Galaléc , au sourire parfois agaçant cl parfois terrible, au regard par momenu » ressanl et prometteur , l'instant d'après flambovam el courroucé. Elle avail une si lenie façon de' relever ses paupières, qu'on ne savait jamais si elles se relevaient sur la langueur ou sur la menace. Uauuinr el impérieuse , elle subjuguait François 1er en l'enivrant ; Aère cl jalouse , elle avail exigé de lui qui redemandât à la comlesse de Châleaubriani l« bijoux qu'il lui avait donnés , el la belle et mélancolique comtesse avail du moins , en les renvoj»i en lingots, protesté contre celle profanation. Eafin souple et dissimulée, elle avail plus d'une foisfenst les yeux , lorsque , dans son caprice , le roi avn! paru distinguer quelque jeune et charmante tillck la cour , qu'en clïcl il abandonnait bientôt pour revenir à sa belle cl puissante enchanteresse.
« J'avais hâte de vous voir, Benvenulo, car voilà deux mois tout à l'heure, je pense, quevou; êics arrivé dans noire royaume , et les tristes sono* des aflaircs m'ont précisément depuis ce temps empêché de songer aux nobles soins de l'art. I'rcn«
uigiiizeo Dy VjUU
vona-en à mon frère et cousin l'empereur , qui ne me donne pas un instant de repos.
— Je lui écrirai si vous voulez, sire, et je le prierai de vous laisser être grand ami des arts, puisque vous lui avez prouvé déjà que vous êtes grand capitaine.
— Connaissez -vous donc Charles-Quint? demanda le roi de Navarre.
— J'ai eu l'honneur , sire , de présenter il y a quatre ans , à Rome , un missel de ma façon à Sa Majesté sacrée, et de lui faire un discours dont elle a paru fort touchée.
— Et que vous a dit Sa Majesté sacrée?
— Qu'elle me connaissait déjà , ayant vu de moi , trois ans auparavant , sur la chape du pape , un bouton d'orfèvrerie qui me faisait honneur.
— Oh ! mais je vois que vous éles gâté à l'endroit des compliments royaux , dit François Ier.
— Il est vrai , sire , que j'ai eu le bonheur de satisfaire un assez grand nomhre de cardinaux , de grands-ducs, de princes et de rois.
— Montrez-moi donc vos beaux ouvrages , que je voie si je ne serai pas un juge plus difficile que les autres.
— Sire , j'ai eu bien peu de temps; voici pourtant un vase et un bassin d'argent que j'ai commencés cl qui ne sont peut-être pas trop indignes d'attirer l'attention de Votre Majesté. >
Le roi, pendant près de cinq minutes, examina sans dire un mot. Il semblait que l'oeuvre lui fil oublier l'ouvrier; mais enfin , comme les dames s'approchaient curieusement : « Voyez, mesdames, s'écria François Ier, quelle merveille ! une forme de me si nouvelle et si hardie ! que de finesse cl de modelé , mon Dieu , dans ces bas-reliefs et ces rondes bosses ! J'admire surtout la beauté de ces lignes, et voyez comme les altitudes des figures sont variées et vraies ! Tenez , celle-ci qui élève le hras au-dessus de sa tôte : ce geste fugitif est si naïvement saisi qu'on s'étonne qu'elle ne continue pas le mouvement. En vérité , je crois que jamais les anciens n'ont rien fait d'aussi beau. Je me souviens des meilleurs ouvrages de l'antiquité et de ceux des plus habites artistes de l'Italie ; mais rien ne m'a fait plus d'impression que ceci. Oh ! regardez donc , madame de Navarre , ce joli enfant perdu dans les fleurs et son petit pied qui s'agite en l'air ; comme tout cela est vivant, gracieux et joli!
— Mon grand roi , s'écria Benvcnulo, les autres me complimentaient, mais vous me comprenez, vous !
VNIO. 513
— Autre-chose? fit le roi avec une sorte d'avidilé.
— Voici une médaille représentant Léila et sou cygne faite pour le cardinal Gabriel Césarini ; voici un cachet où j'ai gravé en creux représentant saint Jean et saint Ambroise ; un reliquaire émaillé par moi...
— Quoi ! vous frappez les médailles ? dit Mm« d Étampes.
— Comme Cavadone de Milan , madame.
— Vousémaillez l'or? dit Marguerite.
— Comme Amerigo de Florence, j
— Vous gravez les cachets? dit Catherine.
— CommeLantizcode Pérouse. Croyez-vous donc, madame , que mon talent se borne aux fins joyaux d'or et aux grandes pièces d'argent ? Je sais faire un peu de tout , grâce à Dieu ! Je suis ingénieur militaire passable , et j'ai empêché deux fois qu'on ne prli Home. Je tourne assez bien un sonnei, el Votre Majesté n'a qu'à me commander un poème, pourvu qu'il soit à sa louange, el je m'engage à l'exécuter ni plus ni moins que si je m'appelais Clément Marot. Quanl à la musique , que mon père m'enseignait à coups de bâton , la méthode m'a profité , cl je joue de la flûte el du cornet avec assez de talent pour que Clément VII m'ait engagé à vingt-quatre ans au nomhre de ses musiciens. J'ai trouvé, de plus, un secret pour faire d'excellente poudre , et je puis fabriquer aussi des escopetlcs admirables et des instruments de chirurgie. Si Votre Majesté a la guerre et qu'elle veuille in employer comme homme d'armes, elle verra que je ne suis pas maladroit , el que je sais aussi bien manier une arquebuse que pointer une coulevrinc. Comme chasseur, j'ai tué jusqu'à vingt-cinq paons dans un jour , et comme artilleur j'ai débarrassé l'empereur du prince d'Orange, et Votre Majesté du connétable de Bourbon t les traîtres n'ayant pas, à ce qu'il parait , de bonheur avec moi.
— Ah çà ! de quoi èlcs-vous le plus fier? interrompit le jeune Dauphin, est-ce d'avoir tué le connétable ou d'avoir abattu les vingt-cinq paons ?
— Je ne suis fier ni de l'un ni de l'autre , monseigneur. L'adresse , comme tous les autres dons , vient de Dieu , et j'ai usé de mon adresse.
— Mais j'ignorais vraiment que vous m'eussiez déjà rendu un service pareil , dit le roi , service que d'ailleurs ma sœur Marguerite aura de la peine à vous pardonner. Ah ! c'esl vous qui avez tué le cardinal de Bourbon. El comment cela s'esl-il passé ?
— Mon Dieu ! de la façon la plus simple. L'ar-
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mée du connétable élaii arrivée à l'improviste devant Home, el donnait l'assaut aux rempart*. J'allai avec quelque» amis , pour voir. En sortant de chez moi , j'avais machinalement pris mon arquebuse sur l'épaule. En arrivant sur le mur , je vis qu'il n'y avait rien à faire. Il ne faut pourtant pas , dis-je, que je sois venu pour si peu. Alors , dirigeant mon arquebuse vers l'endroit où je voyais un groupe de combattants plus nombreux et plus serrés, je visai précisément celui que je voyais dépasser les autres de la léle. Il tomba , et tout à coup un grand tumulte se fit, causé par ce coup que j'avais tiré. J'avais tué , en effet , Bourbon. C'était , comme on a su depuis , celui qui était plus élevé que les autres. »
Pendant que Bcnvenuto faisait ce récit avec une parfaite insouciance , le cercle des dames et des seigneurs s'était peu à peu élargi autour de lui , el tous considéraient avec respect el presque avec effroi le héros sans le savoir. François 1er seul était resté aux côtés de Cellini.
< Ainsi, mon très-cher, lui dit-il, je vois qu'avant de me consacrer voire génie vous m'avez prôlé votre bravoure.
— Sire, reprit gaiement Benvenulo, je crois , tenez , que je suis né votre serviteur. Une aventure de ma première enfance me l'a toujours fait penser. Vous avez pour armes une salamandre, n'est-ce pas?
— Oui , avec cette devise : Nutrisco et exlinguo.
— Eh bien ! j'avais cinq ans environ, j'étais avec mon père dans une petite salle où l'on avait coulé la lessive cl où flambait encore un bon feu de jeune chêne. Il faisait grand froid. En regardant par hasard dans le feu , j'aperçus au milieu des flammes un petit animal semblable à un lézard qui se récréait dans l'endroit le plus ardent. Je le montrai à mon père , el mon père (pardonnez-moi ce détail familier d'un usage un peu brutal de mon pays) , m'appliquant un violent soufflet, me dit avec douceur : t Je ne le frappe pas parce que lu as mal fait, cher enfant, mais afin que tu le rappelles que ce petit lézard que tu as vu dans le feu est une salamandre. Aucune personne connue n'a vu cet animal avant loi. » N'est-ce pas là, sire, un avertissement du sort? Il y a , je crois , des prédestinations , et j'allais à vingt ans partir pour l'Angleterre quand le ciseleur Pierre Torreggiano , qui voulait m'y emmener avec lui , me raconta comment , enfant , dans une querelle d'atelier, il avait un jour frappe au visage notre Michel-Ange. Oh ! tout a été dit ; pour un
titre de prince je ne serais pas parti avec un homme qui avait porté la main sur mon grand sculpteur. Je restai en Italie, et de l'Italie, au lieu d'aller en Angleterre , je vins en France.
— La France , fière d'avoir été choisie parvoœ, Bcnvenuto , fera en sorte que vous ne regrettiez pat votre patrie.
— Oh ! ma patrie, à moi, c'est l'art ; mon prince, c'est celui qui me fait ciseler la plus riche coupe.
— Et avez-vous actuellement en tête quelque belle composition , Cellini ?
— Oh ! oui , sire , un Christ , non pas un Cbrw sur la croix, mais un Christ dans sa gloire et data sa lumière , et j'imiterai autant que possible mit beauté infinie sous laquelle il s'est fait voiraroti
— Quoi ! dit Marguerite la sceptique en riant outre tous les rois de la terre , avez-vous aussi vn k roi des cieux?
— Oui , madame , répondit Bcnvenuto arec une simplicité d'enfant.
— Oh! racontez-nous donc encore cela, dit la reine de Navarre.
— Volontiers , madame , » répondit Benvenulo Cellini avec une confiance qui indiquait qu'il ne pensait même pas que l'on pût meure en doute aucune partie de son récit.
< J'avais vu quelque temps auparavant , continu Bcnvenuto, j'avais vu Satan et toutes les légions >x diable , qu'un prêtre nécromant de mes amis avait évoqués devant moi au Colisée et dont nous eûmrs vraiment beaucoup de peine à nous défaire ; mao le terrible souvenir de ces infernales visions fut b«f à tout jamais effacé de mon esprit, quand à mon ardente prière m'apparul pour me réconforter dans b misères de ma prison le divin Sauveur des hommes, au milieu du soleil et tout couronné de ses rayon».
— El vous êtes véritablement sûr , demanda b reine de Navarre , sûr, sans aucun mélange de dont?, que le Christ vous soit apparu ?
— Je n'en doute pas, madame.
— Allons , Benvenulo , faites-nous donc nn Christ pour notre chapelle , reprit François Ier avec m bonne humeur habituelle.
— Sire , si Votre Majesté a celle boulé , elle ut commandera quelque aulre chose et j'ajournerai encore cet ouvrage.
— Et pourquoi cela ?
— Parce que j'ai promis à Dieu de ne le tiir«" pour aucun autre souverain que pour lui.
— A la bonne heure! Eh bien! Benvenulo, j'ai besoin de douze candélabres pour ma lable.
— Oh ! cela, c'esl autre chose , eisur ce point vous serez obéi , sire.
— Je veux que ces candélabres soient douze statues d'argent.
' — Sire , ce sera magnifique.
— Ces statues représenteront six dieux et six déesse* , et seront exactement à ma taille.
— A votre taille , en effet , sire.
— Mais c'est tout un poème que vous commandez là, dit la duchesse d'Élampes , une merveille tout à fait étonnante! n'est-ce pas, M. Benvenulo?
— Je ne m'étonne jamais, madame.
— Je m'étonnerais , moi , reprit la duchesse piquée , que d'autres sculpteurs que les sculpteurs de l'antiquité vinssent à bout d'une œuvre pareille.
— J'espère pourtant l'achever aussi bien que les anciens l'eussent pu faire , répondit Denvenulo avec sang-froid.
— Oh ! ne vous vantez-vous pas un peu , maître Benvenulo?
— Je ne me vante jamais , madame, i
Disant cela avec calme, Cellini regardait M™' d'Élampes , et la hère duchesse baissa malgré elle les jeux sous ce regard ferme , confiant et qui n'était pas môme courroucé. Anne conçut un sourd ressentiment contre Cellini de celte supériorité qu'elle subissait en y résistant et sans savoir de quoi elle se composait. Elle avait cru jusqu'alors que la beauté était la première puissance de ce monde, elle avait oublié le génie. »
i Quels trésors, dit-elle avec amertume , suffiraient donc à payer un talent comme le vôtre?
— Ce ne seront , certes , pas les miens, reprit François 1er, et à ce propos , Benvenulo, je me rappelle que vous n'avez louché encore que cinq cents écus d'or de bienvenue. Serez-vous satisfait des appointements que je donnais à mon peintre Léonard de Vinci , c'esl-à-dire de sept cents écus d'or par an ? Je vous payerai en outre tous les ouvrages que vous ferez pour moi.
— Sire , ces offres sont dignes d'un roi tel que François Ier , et, j'ose le dire x d'un artiste tel que Cellini. J'aurai pourtant la hardiesse d'adresser encore une demande à Votre Majesté.
— Elle vous est d'avance octroyée, Benvenulo.
— Sire , je suis mal et à l'étroit dans cet hôtel pour travailler. Un de mes élèves a trouvé un em-
ALKXANORE DUMAS. — TOUR VII
placement mieux disposé que celui-ci pour les grands ouvrages que nion roi pourra me commander. Celle propriété appartient a Voire Majesté. C'est le Crand- Nesle. Elle est à la disposition du prévôt de Paris , mais il ne l'habile pas ; il occupe seulement le Pctit- Nesle , que je lui laisserais volontiers.
— Eh bien ! soit , Benvenulo, dit François Ier, installez-vous au Grand-Nesle , et je n'aurai que la Seine à traverser pour aller causer avec vous et admirer vos chefs-d'œuvre.
— Comment, sire , interrompit Mme d'Élampes, mais vous privez là sans molif d'un bien qui lui aptieni un homme à moi , un gentilhomme. >
Benvenulo la regarda , et pour la seconde fois Anne baissa les yeux sous ce singulier coup d'œil fixe ei pénétrant. Cellini reprit avec la même naïve bonne foi qu'en parlant de ses apparitions :
« Mais je suis noble aussi, moi, madame : ma famille descend d'un galant homme , premier capitaine de Jules-César , nommé Fiorino , qui était de Ccllino, près Moniefiascone, el qui a donné son nom à Florence , tandis que voire prévôt el ses aïeux n'ont , si j'ai bonne mémoire , encore donné leur nom à rien. Cependant, continua Benvenulo en se retournant vers François Ier et en changeant à la fois de regard et d'accent, peut-être me suis-je montré bien hardi , peut-être excilcrai-je contre moi des haines puissantes , et qui , malgré la protection de Votre I Majesté , pourraient m'accabler à la fin. Le prévôt I de Paris a, dit-on, une espèce d'armée à ses ordres.
— On m'a raconté, interrompit le roi, qu'un jour à Rome , un certain Celliui , orfèvre , avait gardé , faule de payement, un vase d'argent que lui avait commandé monseigneur Farnèse , alors cardinal el aujourd'hui pape.
— C'esl vrai, sire.
— On ajoutait que toQlc la maison du cardinal s'en vint l'épée au poing assiéger la boulique de l'orfèvre pour cmporler le vase de vive force.
— C'est encore vrai.
— Maisce Cellini, en embuscade derrière la porte, et rescopetie au poing, s'étai+défendu vaillamment, avait mis les gens de monseigneur en fuite, el avait élé payé le lendemain par le cardinal.
— Tout cela, sire, c'esl l'exacte vérité.
— Eh bienj n'éies-vous pas ce Cellini ?
— Oui , sire , que Voire Majesté me conserve seulement ses bonnes grâces, et rien n'est capable de m'épouvanter.
546 ASCANIO
— Allez donc droil devant vous, fil le roi en souriant dans sa barbe, allez donc , puisque voua êtes gentilhomme. »
|{m« j'Étampes se tut , mais elle jura de ce moment a Ccllini une haine mortelle , une haine de femme oflenséel
i Sire, une dernière faveur, dit encore Ccllini. Je ne puis vous présenter tous mes ouvriers ; ils sont dix, tant Français qu'Allemands, tous braves cl habiles compagnons ; mais voici mes deux élèves que j'ai amenés d'Italie avec moi , Pagolo cl Ascanio. Avancez donc, Pagolo, et relevez un peu la tète et le regard, non pas impudemment, mais en honnête homme, qui n' a à rougir d'aucune action mauvaise. Celui-ci manque peut-être d'invention, sire, et un peu aussi d'ardeur, mais c'est un exact et consciencieux artiste, qui travaille lentement mais bien, qui conçoit parfaitement mes idées et les exécule fidèlement. Voici maintenant Ascanio, mon noble et gracieux élève et mon enfant bien-aimé. Celui-là n'a pas sans doute la vigueur de création qui fera se heurter el se déchirer dans un bas-relief les bataillons de deux armées , ou s'attacher puissamment aux bords d'un vase les griffes d'un lion ou les dents d'un ligre. Il n'a pas non plus la fantaisie originale qui invente les monstrueuses chimères et les dragons impossibles; non, mais son âme, qui ressemble à son corps, a l'instinct d'un idéal, pour ainsi parler, divin. Demandez-lui de vous poser un ange ou de vous grouper des nymphes, et nul n'atteindra à sa poésie exquise et à sa grâce choisie. Avec Pagolo j'ai quatre bras, avec Ascanio j'ai deux âmes; et puis, il m'aime, el je suis bien heureux d'avoir auprès de moi un cœur pur ci dévoué comme le sien. >
Pendant que son maître parlait ainsi, Ascanio se tenait debout près de lui , modeslcmcnt mais sans embarras, dans une attitude pleine d'élégance , el MB« d'Étampes ne pouvait détacher ses regards du jeune et charmant Italien aux yeux et aux cheveux noirs, et qui semblait une copie vivanledc l'Apollino.
< Si Ascanio, dit-elle, s'entend si bien aux choses gracieuses et qu'il veuille passer à mon hôtel d'Étampes un malin , je lui fournirai des pierreries et de l'or dont il pourra me faire épanouir quelque fleur merveilleuse. »
Ascanio s'inclina avec un doux regard de rcmerciment.
« Et moi, dit le roi, je lui assigne, ainsi qu'à Pagolo, cent écus d'or par an.
— Je me charge de leur faire bien gent.sirc, dit Ben venu to.
— Mais quelle esl donc celle belle enfant atn longs cils qui se cache dans ce coin? reprit François Ier en apercevant Scozzone pour la première foi*.
— Oh! ne faites pas attention, sire, répondu Benvenulo en fronçant lé sourcil ; c'est la seule de* belles choses de cet atelier que je n'aime pas qu on remarque.
— Ah ! vous êtes jaloux, mons Benvenulo?
— Mon Dieu, sire, je n'aime pas que l'on touebo à mou bien ; soit dit sans comparaison, c'est cotnnii si quelqu'un s'avisait de penser à Mme d'Éiampcs, vous seriez furieux, sire. Scozzone esl ma duché»*, à moi. »
La duchesse, qui contemplait Ascanio, intérim pue ainsi brusquement, se mordit les lèvres. Beaacoup de courtisans ne purent s'empêcher de sourirt el toutes les dames chuchotèrent. Quant au roi, il rit franchement.
t Allons , allons , foi de gentilhomme ! votre jalousie esl dans son droil , Benvenulo, et d'artiste à roi, on se comprend. Adieu, mon ami, je vous recommande mes statues. Vous commencerez par Jupiter, naturellement, et quand vous aurez achevé le modèle, vous me le montrerez. Adieu, booik chance. A l'hùiel de Nesle !
— Que j'aille le montrer, c'est hicnlôl dit, sire; mais comment enlrerai-je au Louvre ?
— Votre nom sera donné aux portes avec l'ordre de vous introduire jusqu'à moi »
Cellini s'inclina, et, suivi de Pagolo eld* Ascanio, accompagna le roi el la cour jusqu'à la porte de la rue. Arrivé là, il s'agenouilla el baisa la main de F rançois I".
« Sire, dil-il d'un ton pénéiré, vous m'avez déjà, par l'entremise de monseigneur de Montluc, sauve de la captivité el peut-être de la mort, vous m'avez comblé de richesses , vous avez honoré mon puvre atelier de votre présence ; mais ce qui passe toat cela, sire, ce qui fait que je ne sais comment vocs remercier, c'est que vous allez si magnifiquement au-devant de tous mes rêves. Nous ne travaillons d'ordinaire que pour une race d'élile travers les siècles ; mais moi , j'aurai eu le de trouver vivant un juge toujours présent, toujoori éclairé. Je n'ai été jusqu'à présenl que l'ouvrier de l'avenir, laissez-moi me dire désormais l'orfèvre de Votre Majesté.
)gle
— Mon ouvrier, mon orfèvre, mon artiste el mon ami, Benvenuto, si ce titre ne vous paraît pas plus à dédaigner que les autres. Adieu, ou plutôt au revoir. »
Il va sans dire que tous les princes el seigneurs, à l'exception de Mmd d'Étampcs, imitèrent le roi et comblèrent Cellini d'amitiés et d'éloges.
Quand tous furent partis el que Benvenuto resta seul dans la cour avec se* deux élèves, ceux-ci le remercièrent, Ascanioavec effusion, Pagolo presque avec contrainte.
t Ne me remerciez pas, mes enfants, cela n'en vaut pas la peine. Mais, tenez, si vous croyez véritablement m'avoir quelque obligation , je veux , puisque ce sujet de conversation s'est présenté aujourd'hui , vous demander un service ; c'est pour quelque chose qui lient au cœur de mon cœur. Vous avez entendu ce que j'ai dit au roi à propos de Catherine ; ce que j'ai dit répond au plus intime de mon être. Celle enfant est nécessaire à ma vie, mes amis, à ma vie d'artiste, puisqu'elle se prête si gaiement, vous le savez, à me servir de modèle ; à ma vie d'homme, parce que je crois qu'elle m'aime. Eh bien .'je vous en prie, bien qu'elle 6oil belle ei que vous soyez jeunes comme elle est jeune , ne portez pas vos pensées sur Catherine ; il y a bien assez d'autres jolies filles au monde. Ne déchirez pas mon cœur, n'injuriez pas mon amitié , en jetant sur ma Scozzone un regard trop hardi, et même surveillezla en mon absence et conseillez-la comme des frères. Je vous en conjure, car je me connais, je me sens, et je jure Dieu que si je m'apercevais de quelque mal , je la tuerais, elle et son complice.
— Maître, dit Ascanio , je vous respecte comme mon maître el je vous aime comme mon père ; soyez tranquille.
— Dieu Jésus! s'écria Pagolo en joignant les mains ; que Dieu me garde de pensera une pareille infamie ! Nesais-jc pas bien que je vous dois tout ? et ne serait-ce pas un crime abominable que d'abuser de la sainte confiance que vous me témoignez on reconnaissant vos bienfaits par une si lâche perfidie?
— Merci, mes amis, dit Benvenuto en leur serrant les mains; merci mille fois. Je suis content el j'ai foi en vous. Maintenant, Pagolo, remets-loi à ion ou* rage , attendu que j'ai promis pour demain à M. de Villcroi le cachet auquel tu travailles ; tandis q n' Ascanio cl moi nous irons visiter la propriété dont
notre gracieux roi vient de nous gratifier, et dont dimanche prochain, pour nous reposer, nous entrerons degré ou de force en possession. »
I ' dis, se retournant vers Ascanio :
c Allons, Ascanio, lui dit-il, allons voir si ce fameux séjour de Nesle, qui l'a paru si convenable à l'extérieur , est digne à l'intérieur de sa réputation. >
Et avant qu'Ascanio eût eu le temps de faire la moindre observation , Benvenuto jeta un dernier coup d'oeil sur l'atelier pour voir si chaque travailleur était à sa place, donna un petit soufflet sur la jonc ronde et rose de Scozzone, et passant son bras sous celui de son élève, l'en train a vers la porte et soi lit avec lui.