‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 171 sur 212 · A QUOI SERVENT LES DUÈGNES · texte numérisé non relu

A QUOI SERVENT LES DUÈGNES

A peine avaient-ils fait dix pas dans la rue, qu'ils rencontrèrent un homme de cinquante ans à peu près, assez exigu de taille, mais d'une physionomie mobile et fine.

< J'allais chez vous , Benvenuto , dit le nouvel arrivant, qu'Ascanio salua avec un respect mêlé de vénération, et auquel Benvenuto tendil cordialement la main.

— Était-ce pour affaire d'importance, mon cher Francesco ?dii l'orfèvre, alors je retourne avec vous; ou bien était-ce purement el simplement pour me voir ? alors venez avec moi.

— C'était pour vous donner un avis, Benvenuto.

— J'écoute. Un avis est toujours bon à recevoir lorsqu'il vient de la part d'un ami.

— Mais celui que j'ai à vous donner ne peui être donné qu'à vous seul.

— Ce jeune homme est un aulre moi-même , Francesco; parlez.

— Je l'eusse déjà fait si j'avais cru devoir le faire, répondit l'ami de Benvenuto.

— Pardon , maître , dit Ascanio en s'éloignant avec discrétion.

— Eh bien, va donc seul où je comptais aller avec loi, mon cher enfant, dit Benvenuto; aussi bien tu sais que ce que tu as vu, je l'ai vu. Examine tout dans les plus grands détails. Vois si l'atelier aura un

ASCANIO

bon jour, si la cour sera commode pour une fonte; s'il y aura moyen de néparer notre laboratoire de celui des autres apprentis. N'oublie pas le jeu de paume, i

Et Benvcnulo passa son bras sous celui de l'étranger, fit un signe de la main à Ascanio, et reprit le chemin de l'atelier, laissant le jeune homme debout et immobile au milieu de la rue Saint-Martin.

En effet , il y avait dans la commission dont son maître venait de le charger plus qu'il n'en fallait pour jeter un grand trouble dans l'esprit d'Ascanio. (le trouble n'avait pas été médiocre, môme quand Bcnvcnuto lui avait proposé de faire la visite à eux deux. Qu'on juge donc de ce qu'il devint lorsqu'il se vit appelé à faire celle visite tout seul.

Ainsi lui qui avait, pendant deux dimanches, vu Culombc sans oser la suivre , et qui , le troisième, lavait suivie sans oser lui parler, il allait se présenter chez elle, et pourquoi? pour visiter l'hôtel de Nesle, que Beuvenuto comptait le dimanche suivant , par forme de récréation, enlever de gré ou de force au père de Colombe.

La position était fausse pour tout le monde ; elle était terrible pour un amoureux.

Heureusement qu'il y avait loin de la rue SainliMariiu à l'hôlel de Ncsle. S'il n'y avait eu que deux pas, Ascanio ne les eût pas faits ; il y avait une demi-lieue, il se mit en route.

Rien ne familiarise avec le danger comme le temps ou la distance qui nous en sépare. Pour toutes les âmes fortes ou pour loules les organisations heureuses, la réflexion est un puissant auxiliaire. Celait à celle dernière classe qu'appartenait Ascanio. R n'était pas encore d'habitude à celle époque de faire le dégoûté de la vie avant que d'y êire entré. Toutes les sensations étaient franches et se traduisaient franchement, la joie par le rire, la douleur par les larmes. La manière était chose à peu près inconnue dans la vie comme dans l'art, et un jeune cl joli garçon île vingt ans n'élail pas le moins du monde humilié à celte époque d'avouer qu'il était heureux.

Or, dans tout ce trouble d'Ascanio, il y avait un certain bonheur. Il n'avait compté revoir Colombe que le dimanche suivant, et il allait la revoir le jour même. C'étaient six jours de gagnés, et six jours d'attente, on le sait, sont six siècles au compte des amoureux.

Aussi, à mesure qu'il s'approchait, la chose parais-

qui avait donné le conseil à Benvenulo de demander au roi le séjour de Ncsle pour en faire son atelier, mais Colombe pouvait-elle lui en vouloir d'avoir cherché à se rapprocher d'elle? Celle impatronisalion de l'orfèvre florentin dans le vieux palais d'Amaury ne pouvait se faire , il est vrai , qu'au détriment du père de Colombe, qui le regardait comme à lui; mais ce dommage était-il réel, puisque messire Robert d'Estourville ne l'habitait pas? D'ailleurs, Benvenulo avait mille moyens de payer son loyer; une coupe donnée au prévôt, un collier donné à sa fille (el Ascanio se chargeait de faire le collier) pouvaient el devaient , dans celle époque d'art , aplanir bien des choses. Ascanio avait vu des grandsducs, des rois el des papes près de vendre leur couronne, leur sceptre ou leur tiare pour acheter un de ces merveilleux bijoux qui sortaient des mains de son maître. C'était donc, au bout du compte, messire Robert qui, en supposant que les choses s'arrangeassent ainsi, serait encore redevable à maitre Benvenulo, car maitre Benvenulo était si généreux que si messire d'Estourville faisait les choses galamment, Ascanio en élait certain, maitre Benvenulo ferait les choses royalement.

Arrivé au bout de la rue Sainl-Marlin , Ascanio se regardait donc comme un messager de paix , élu par le Seigneur pour maintenir l'harmonie entre les deux puissances. ■

Cependant, malgré celle conviction, Ascanio, qui n'était pas fâché , les amoureux sonl des être* bien étranges, d'allonger sa roule d'une dizaine de minutes , au lieu de traverser la Seine eu bateau, remonta le long du quai el passa la rivière au Pontaux-Moulins. Reul-èlrc aussi avait-il pris ce chemin parce que c'était celui qu'il avait fait la veille en suivant Colombe.

Quelle que soit , au reste , la cause qui lui avait fait prendre ce délour, il n'en étaii pas moins au bout de vingt minutes à peu près en face de l'hôtel de Ncsle.

Mais arrivé là, el lorsqu'il vit la petite porte ogive qu'il lui fallait traverser , lorsqu'il aperçut le charmant jMîtil palais gothique qui élançait ses hardis clochetons au-dessus du mur, lorsqu'il pensa que derrière ces jalousies à moitié fermées à cause de la chaleur était sa belle Colombe, tout cet échafaudage de riches rêveries bâti dans ce chemin s'évanouit comme ces édifices que l'on voit dans les nuages el que le vent

suit plus simple à ses yeux : c'était lui, il est vrai , I renverse d'un coup d'aile ; il se retrouva face à face

avec la réalité , et h réalité ne lui parut pas des plus rassurantes.

Cependant après une pause de quelques minute», pause d'autant plus étrange que par le grand soleil qu'il faisait il était absolument seul sur le quai, A«ranio comprit qu'il fallait prendre un parti quelconque. Or, il n'y avait d'autre parti à prendre que d'entrer à l'hôtel. Il s'avança donc jusque sur le seuil et souleva le marteau. Mais Dieu sait quand il l'eût laissé retomber , si à ce moment même et par hasard la porte ne se fût ouverte , cl s'il ne se fût trouvé face a face avec une espèce de maître Jacques d'une trentaine d'années, moitié valet, moitié paysan. C'était le jardinier de messire d'Estourville.

Ascanio cl le jardinier reculèrent chacun de son côté.

< Que voulez-vous? dit le jardinier, que demandez-vous ? >

Ascanio , forcé d'aller en avant , rappela tout son courage et répondit bravement :

« Je demande à visiter l'hôtel.

— Comment! visiter I hôlel , s'écria le jardinier stupéfait, et au nom de qui?

— Au nom du roi ! répondit Ascanio.

— Au nom du roi! s'écria le jardinier. Jésus Dieu ! est-ce que le roi voudrait nous le reprendre?

— Peut-être ! répondit Ascanio.

— Mais qu'est-ce que cela signifie?

— Vous comprenez , mon ami , dit Ascanio avec un aplomb dont il se sut gré à lui-même, que je n'ai pas de compte à vous rendre.

— -C'csl juste. A qui voulez-vous parler?

— Mais, monsieur le prévôt y est-il? demanda Ascanio , qui savait parfaitement que le prévôt n'y était point.

— Non, monsieur ; il est au Chàlelet.

— F.h bien ! en son absence qui est-ce qui le remplace?

— 11 y a sa fille, Mlle Colombe, i

Ascanio se sentit rougir jusqu'aux oreilles.

t El puis, continua le jardinier, il y a encore dame Perrine. Monsieur veut-il parler à dame Perrineou à M* Colombe? >

Celte demande élail bien simple, et cependant elle produisit un terrible combat dans l'àmc <1' Ascanio. Il ouvrit la bouche pour dire que' c'était M"0 Colombe qu'il voulait voir, cl cependant, comme

si des paroles aussi hasardeuses se refusaient à sortir de ses lèvres , ce fut dame Perrine qu'il demanda.

Le jardinier , qui ne se doutait pas que sa question , qu'il regardait comme fort simple, eût causé un si grand remue-ménage , inclina la lèle en signe d'obéissance , el s'avança à travers la cour du côlé de la porte intérieure du Pelit-Nesle. Ascanio le suivit.

Il lui fallut traverser une seconde cour, puis une deuxième porte , puis un petit parterre , puis les marches d'un perron, puis une longue galerie. Après quoi le jardinier ouvrit une porte el dil :

« Dame Perrine, c'est un jeune homme qui demande à visiter l'hôtel au nom du roi. »

Et se dérangeant alors il fil place à Ascanio qui lui succéda sur le seuil de la porte.

Ascanio s'appuya au mur , un nuage venait de lui passer sur les yeux ; une chose bien simple el que cependant il n'avait pas prévue, élail an ivée. Dame Perrine était avec Colombe , et il se trouvait en face de loulcs deux.

Dame Perrine était au rouet et filait. Colombe était à son métier el faisait de la tapisserie.

Toutes deux levèrent la tête en même temps el regardèrent du côté de la porte.

Colombe reconnut à l'instanl même Ascanio. Elle l'attendait, quoique sa raison lui eût dit qu'il ne devait pas revenir. Quant à lui, lorsqu'il vil les yeux de la jeune fille se lever sur lui , quoique le regard qui sortait de ces yeux fût d'une douceur infinie, il crut qu'il allait mourir.

C'est qu'il avait prévu mille difficultés, c'est qu'il avait rêvé mille obstacles avant d'arriver à sa bienaiméc; ces obstacles devaient l'exalter, ces difficultés devaient l'affermir, cl voilà qu'au contraire toutes choses avaient élé bonnement el simplement, comme si du premier coup Dieu , louché de la pureté de leur amour, l'avait encouragé el béni ; voilà qu'il se irouve en face d'elle, au moment où il s'y attendait le moins, si bien que de tout ce beau discours qu'il avait préparé , cl dont l'ardente éloquence devait l'étonner et l'attendrir, il ne trouvait pas une phrase, pas un mol, pas une syllabe.

Colombe, de son côlé, demeurait immobile el muette. Ces deux jeunes el pures existences qui , comme mariées d'avance dans le ciel, sentaient déjà qu'elles s'appartenaient, el qui, une fois rapprochées l'une do l'autre, devaieut se confondre, cl, comme

5j0 ASCANIO.

celles de Salmacis et d'Hermaphrodite , n'en plus former qu'une, loui effrayées à celle première rencontre , tremblaient , hésitaient et restaient sans paroles, l'une vis-à-vis de l'autre.

Ce fut dame Perrine qui, se soulevant à demi sur sa chaise, tirant sa quenouille de son corset et s'appuyanl sur la bobine de son rouet, rompit la première le silence.

« Que nous dit-il donc, ce butor de Raimbaul? s'écria ladigneduegne. A vez-vousentendu, Colombe?» Puis, comme Colombe ne répondait pas : « Que demandez-vous céans, mon jeune maître? contiuuat-cllc en faisant quelques pas vers Ascanio. Mais, Dieu me pardonne! s'écria- l-elle tout à coup en reconnaissant celui à qui elle avait affaire, c'est ce gentil cavalier qui , ces trois derniers dimanches , m'a si galamment offert de l'eau bénite à la porte de l'église. Que vous plall-il, mon bel ami?

— Je voudrais vous parler, balbutia Asca-

— A moi seule ? demanda en minaudant dame Perrine.

— A vous... seule...»

Et Ascanio, en répondant ainsi, se disait à luimême qu'il était affreusement niais.

« Alors, venez par ici, jeune homme; venez, » dit dame Perrine, en ouvrant une porte latérale et en faisant signe à Ascanio de la suivre.

Ascanio la suivit , mais en la suivant il jeta sur Colombe un de ces longs regards dans lesquels les amoureux savent mettre tant de choses, cl qui, si prolixes et si inintelligibles qu'ils soient pour les indifférents, finissent toujours par être compris par la personne à qui ils sont adressés. Sans doulc Colombe ne perdit pas un mol de sa signification , car ses yeux, sans qu'elle sût commenl, ayant rencontré ceux du jeune homme, elle rougii prodigieusement, cl comme elle se sentit rougir , elle baissa 1rs yeux sur sa tapisserie , et se mit à estropier une pauvre Qeur qui n'en pouvait mais ; Ascanio vil celte rougeur, cu'arrètant tout à coup, il fil un pas vers Colombe ; mais en ce moment , daine Perrine se retourna et appela le jeune homme qui fut forcé de la suivie. A peine eut-il passé le seuil de la porte, que Colombe abandonna son aiguille, laissa tomber ses bras aux deux côlés de sa chaise en renversant sa tête en arrière, poussa un long soupir dans lequel se combinait, par un de ces inexplicables mystères du cœur, lo regret de voir Ascanio s'éloigner, avec

un certain bien -être de ne plus le sentir H, Quant au jeune homme, il était franchement de mauvaise humeur : de mauvaise humeur contre Benvenuto, qui . lui avait donné une si singulière commission; de mauvaise humeur contre lui-même, de n'avoir pas mieux su en profiter; et de mauvaise humeur surtout contre dame Perrine, qui avait en le tort de le faire sortir juste au moment où il lui semblait que les yeux de Colombe lui disaient de rester.

Aussi, lorsque la duègne, se trouvant tète à tèle avec lui, s'informa du but de sa visite, Ascanio lui répondit-il d'une façon fort délibérée , décidé qui! était à se venger sur elle de sa propre maladresse : t Le but de ma visite , ma chère dame, est de vous prier de me montrer l'hôtel de Nesle, cl cela d'un bout à l'autre.

— Vous montrer l'hôtel de Nesle ! s'écria dam* Perrine ; et pourquoi donc faire voulez-vous le visiter?

— Pour voir s'il est à notre convenance, si nous} serons bien, cl si cela vaut la peine que nous nom dérangions pour venir l'habiter.

— Commenl! pour venir l'Iiabiter! Vous l'avei donc loué à M. le prévôt?

— Non, mais Sa Majesté nous le donne.

— Sa Majesté vous le donne! exclama dame Perrine, de plus en plus étonnée.

— En toute propriété , répondit Ascanio.

— A vous ?

— Non, pas tout à fait, ma bonne dame, niais j mon mailrc.

— El quel est votre maître, sans indiscrétion, jeum homme? quelque grand seigneurétranger, sans doute?

— Mieux que cela, dame Perrine ; un grand artiste , venu tout exprès de Florence pour servir Sa Majesté Très-Chrétienne.

— Ah ! ah ! dit la bonne dame, qui ne comprenait pas très-bien ; cl que fait-il , votre maître?

— Ce qu'il fait? il fait tout : des bagues pour meure au doigt des jeunes filles ; des aiguières pour placer sur la lable des rois ; des statues ponr mettre dans les temples des dieux ; puis , dans ses moments perdus , il assiège ou défend les villes, selon que c'est son caprice de faire trembler un empereur ou de rassurer un pape.

— Jésus-Dieu ! s'écria dame Perrine; et comme»' s'appelle votre maître?

— Il s'appelle Benvenuto Cvllini.

— C'est drôle, je ne connais pas ce nom là, murmura la bonne dame. Et qu'est-il de son élal ?

— Il est orfèvre. »

Dame Perrine regarda Ascanio avec de grands yeux étonnés.

« Orfèvre! murmura-l-elle , orfèvre, et vous croyez que messirele prévôt cédera comme cela sou palais à... un... orfèvre!

— S'il ne le cède pas , nous le lui prendrons.

— De force?

— Très- bien.

— Mais voire maître n'osera pas tenir léle à M. le prévôt , j'espère?

— Il a tenu tèle à trois ducs et à deux papes.

— Jésus-Dieu ! à deux papes. Ce n'est pas un hérétique , au moins?

— Il est catholique comme vous et moi , dame Perrine ; rassurez-vous, et Satan n'est pas le moins du monde notre allié ; mais à défaut du diable, nous avons pour nous le roi.

— Ah ! oui, mais M. le prévôt a mieux que cela encore, lui.

— Et qu'a-l-il donc?

— Il a M-8 d'Élampes.

— Alors , partie égale , dit Ascanio.

— Et si messire d'Eslourville refuse?

— Maître Benvenulo prendra.

— Et si messire Robert s'enferme comme dans une citadelle?

— Maître Cellini en fera le siège.

— Messire le prévôt a vingt-quatre sergents d'armes , songez-y.

— Maître Benvenulo Cellini a dix apprentis , parlie égale toujours, comme vous voyez, dame Perrine.

— Mais personnellement , messire d'Eslourville est un rude jouteur ; au tournoi qui a eu lieu lors du mariage de François Ier, il a été un des tenants, et tous ceux qui ont osé se mesurer contre lui ont été portés à terre.

— Eh bien ! dame Perrine , c'est justement rhomme que cherchait Benvenulo, lequel n'a jamais trouvé son maître en fait d'armes, cl qui, comme messire d'Eslourville , a porté tous ses adversaires à terre , avec cette différence cependant que quinze jours après, ceux qu'avait combattus voire prévôt étaient remis sur leurs jambes, gais et bien portants, tandis que ceux qui ont eu affaire à mon maître ne s'en sont jamais relevés, et trois jours après étaient couchés, morts et enterrés.

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