LES VARDARELLI
Le peuple est en général aux mains des rois ce qu'un couteau bien affilé est aux mains des enfants : il est rare qu'ils s'en servent sans se blesser. La reine Louise de Prusse organisa les sociétés secrètes : les sociétés secrèles produisirent Sand. La reine Caroline protégea le carbonarisme : le carbonarisme amena la révolution de 1820.
Au nombre des premiers carbonari reçus , se trouvait un Calabrais nommé Gaêtano Vardarelli. C'était un de ces hommes d'Homère, possédant toutes les qualités de la primitive nature, aux muscles de lion, aux jambes de chamois, à l'œil d'aigle. Il avait d'ahord servi sous Murât ; car Mural, dans le projcl qu'il conçut un instanl de se faire roi de toute l'Iialie, avait calculé que le carbonarisme lui serait en ce cas un puissant levier ; puiss'apcrcevanl bientôt qu'il fallait un autre bras et surlout un autre génie que le sien pour diriger un pareil moteur ,
LE CORRICOLO
Murât, de prolecteur des carbonari qu'il était, s'en fit bientôt le persécuteur. Gaêtano Vardarelli alors déserta et se relira dans la Calabrc, au sein de ses montagnes maternelles, où il croyait qu'aucun pouvoir humain ne serait assez hardi pour le poursuivre.
Vardarelli se trompait : Murât avait alors parmi ses généraux un homme d'une bravoure inouïe, d une persévérance stoïque , d'une inflexibilité suprême ; un homme comme Dieu en envoie pour les choses qu'il veut détruire ou élever : cet homme, c'était le général Manhès.
Parcourez la Calabre de Rcggio à Pxstutn : tout individu possédant un ducat et un pied de terrain vous dira que la paisible jouissance de ce pied de terrain et de ce ducal, c'est au général Manbès qu'il la doit. En échange , quiconque ne possède pas ou désire posséder le bien des aulrcs a le général Manhès en exécration.
Vardarelli fut donc forcé comme les autres de se courber sous la main de fer du terrible proconsul. Traqué de vallée en vallée, de forêt en forêt, de montagne en montagne, il recula pied à pied, mais enfin il recula ; puis un beau jour, acculé à Scylla, il fut forcé de traverser le détroit et d'aller demander du service au roi Ferdinand.
Vardarelli avait vingt-six ans, il était grand, il éiait fort, il était brave. On comprit qu'il ne fallait pas mépriser un pareil homme, on le fit sergent de la garde sicilienne. C'est avec ce grade et dans cette position que Vardarelli rentra à Naples en 1813, à la suite du roi Ferdinand.
Mais c'était une position bien secondaire que celle de sergent pour un homme du caractère dont était Gaëlano Vardarelli. Toute son espérance, s'il continuait sa carrière militaire , était d'arriver au grade de sous-licuienant ; et celle espérance, le jeune ambitieux n'eût pas même voulu l'accepter comme un pis aller. Après avoir balancé quelque temps , il fit donc ce qu'il avail déjà fait ; il déserta le service du roi Ferdinand, comme il avait déserté celui du roi Joachim, et, la seconde comme la première fois, il s'enfuit dans la Calabre, sentant, comme A niée , sa force s'accroître à chaque fois qu'il touchait sa mère.
Là il fil un appel à ses anciens compagnons. Deux de ses frères ei une trentaine de bandits errants et dispersés y répondirent. La petite troupe réunie élit Gaëlano Vardarelli pour son chef, s'engageant à lui obéir passivement, et lui reconnaissant sur tous le
LIS LURKICOLO.
droit de vie et de mon. D'esclave qu'il était à la ville, Vardarelli se reirouva donc roi dans la montagne , et roi d'autant plus à craindre que le terrible général Mandés n'était plus là pour le détrôner.
Vardarelli procéda selon la vieille rubrique, grâce à laquelle les bandits ont toujours fait de si bonnes affaires en Calabre et à l'Opéra-Comique; c'est-à-dire qu'il se proclama le grand régularisatcur des choses de ce monde, et que, joignant l'effet aux paroles, il commença le nivellement social qu'il rêvait en complétant le nécessaire aux pauvres avec le superflu dont il débarrassait les riches. Quoique ce système soit un peu bien connu, il est juste de dire qu'il ne s'use jamais. Il en résulta donc qu'il s'attacha au nom de Vardarelli une popularité et une terreur grâce auxquelles il ne tarda pas à être connu du roi Fer-
Le roi Ferdinand, qui venait d'être réintégré sur son trône, trouvait naturellement que le monde ne pouvait pas aller mieux qu'il n'allait , et appréciait assez médiocrement tout réformateur qui essayait de tailler au globe une nouvelle facette; il résulta de celte opinion bien arrêtée chez lui que Vardarelli lui apparut tout bonnement comme un brigand à pendre , et qu'il ordonna qu'il fût pendu.
Mais pour pendre un homme, il faut trois ehoscs: une corde, une potence et un pendu. Quant au bourreau, il est inutile de s'en inquiéter, cela se trouve toujours et partout.
Les agents du roi avaient la corde cl la potence, ils étaient à peu près sûrs de trouver le bourreau, mais il leur manquait la chose principale : l'homme à pendre.
On se mit à courir après Vardarelli ; mais comme il savait parfaitement dans quel but philanthropique on le cherchait, il n'eut garde de se laisser rejoindre. Il y a plus : comme il avait fait son éducation sous le général Manhès, c'était un gaillard qui connaissait à fond son jeu de cache-cache. Il en donna donc tant et plus à garder aux troupes napolitaines, ne se trouvant jamais où on s'attendait à le rencontrer, se montrant partout où on ne l'attendait pas, s'échappant comme une vapeur cl revenant comme un
ne réussit comme le succès. Le succès est l'aimant moral qui attire tout à lui. I i troupe de Vardarelli , qui ne montait d'abord qu'à vingt-cinq ou trente personnes, fut bientôt doublée : Vardarelli devint une puissance.
Ce fut une raison de plus pour l'anéantir; on fit des plans de campagne contre lui , on doubla les troupes envoyées à sa poursuite , on mil sa tête à prix , tout fut inutile. Autant eût valu mettre au ban du royaume l'aigle et le chamois , ses compagnons d'indépendance cl de liberté.
Et cependant chaque jour on entendait raconter quelque prouesse nouvelle qui indiquait dans le fugitif un redoublement d'adresse ou un surcroît d'audace. Il venait jusqu'à deux ou trois lieues de Naplcs comme pour narguer le gouvernement. Une fois il organisa une chasse dans la forêt de Persiano comme aurait pu faire le roi lui-même , et, comme il était excellent tireur, il demanda ensuite aux gardes qu'il avait forcés de le suivre et de le seconder s'ils avaient jamais vu leur auguste maître faire de plus beaux coups que lui.
Une aulre fois , c'étaient le prince de Lésorano , le colonel Calcedonio, Casella, et le major Delponte , qui chassaient eux-mêmes avec une dizaine d'officiers et une vingtaine de piqueurs dans une forêt à quelques lieues de Cari , quand loul à coup le cri : Vardarelli l Vardarelli t se fit entendre. Chacun alors de fuir le plus vite possible , et dans la direction où il se trouvait. Bien en prit aux chasseurs de fuir ainsi , car tous eussent été pris , tandis que , grâce à la vitesse de leurs chevaux habitués à courre le cerf , un seul tomba entre les mains des bandits.
C'était le major Delponie : les bandits jouaient de malheur, ils avaient fait prisonnier un des plus braves , mais aussi un des plus pauvres officiers de l'armée napolitaine. Lorsque Vardarelli demanda au major Delponte mille ducats de rançon pour l'indemniser de ses frais d'exposition, le major Delponte lui fit des cornes en lui disant qu'il le déliait bien de lui faire payer une seule obole. Vardarelli menaça Delponte de le faire fusiller si la somme n'était pas versée à une époque qu'il fixa. Mais Delponte lui répondit que c'était du temps de perdu que d'attendre, cl que s'il avait un conseil à lui donner, c'était de le faire fusiller tout de suite.
Vardarelli en eui un instant la vclléilé ; mais il songea que , plus Delponte faisait bon marché de sa vie , plus Ferdinand devait y tenir. En effet, à peine le roi eut-il appris que le brave major était entre les mains des bandits qu'il ordonna de payer sa rançon sur ses propres deniers. En conséquence, un malin, Vardarelli annonça au m ij»t Delponte que, sa ran-
çon ayant été exactement et intégralement payée , I il était parrailement libre de quitter la troupe et de diriger ses pas ver» le point de la terre qui lui agréait le plus. Le major Delponle ne comprenait pas quelle était la main généreuse qui le délivrait ; mais comme, quelle qu'elle fût, il était fort disposé à profiler de sa libéralité , il demanda son cheval et son sabre, qu'on lui rendit, se mil en selle avec un flegme parfait , et s'éloigna au pelit pas cl en sifflotant un air de chasse, ne permettant pas que sa monture* fil un* pas plus vile que l'autre , tant il tenait à ce qu'on ne pût pas même supposer qu'il avait peur.
Mais le roi, pour s'être montré magnifique à l'endroit du major, n'en avait pas moins juré l'exlerrninaiion des bandits qui l'avaient forcé de traiter de puissance à puissance avec eux. Un colonel , je ne sais plus lequel , qui l'avait entendu jurer ainsi , lit à son tour le serment , si on voulait lui conGer un bataillon, de ramener Vardarelli, ses deux frères cl les soixante hommes qui composaient sa troupe , pieds et poings liés , dans les cachots de la Vicaria. ' L'offre était trop séduisante pour qu'on ne l'acceptât point; le ministre de la guerre mit cinq cents hommes à la disposition du colonel, et le colonel ei •a petite troupe se mirent en quête de Vardarelli cl de ses compagnons.
Vardarelli avait des espions trop dévoués pour ne pas êlre prévenu à temps de l'expédition qui s'organisait. Il y a plus : en apprenant celle nouvelle , lui aussi , il avait fait un serment : c'était de guérir à tout jamais le colonel qui s'était si avcnlureusement voué à sa poursuiic , d'un second élan patriotique dans le genre du premier.
11 commença donc par faire courir le pauvre colonel par monts cl par vaux, jusqu'à ce que lui ci sa troupe fussent sur les dents; puis, lorsqu'il les vit tels qu'il les désirait , il leur fil, à deux heures du malin , donner une fausse indication ; le colonel prit le renseignement pour or en barre , et partit à l'instant même afin de surprendre Vardarelli , qu'on lui avait assuré être , lui et sa troupe , dans un petit village situé à l'extrémité d'une gorge si étroite, qu'à peine y pouvail-on passer quatre hommes de front. Quelques âmes charitables qui connaissaient les localités firent bien au brave colonel quelques observations , mais il élail tellement exaspéré qu'il ne voulut entendre à rien , cl partit dix minutes après avoir reçu l'avis.
Lo colonel fit une telle diligence qu'il dévora près
de quatre lieues en deux heures, de sorte qu'au point du jour il se trouva sur le point d'entrer dans la gorge, de l'autre côté de laquelle il devait surprendre les bandits. Quand il fut arrivé là, l'endroit lui parut si effroyablement propice à une embuscade qu'il envoya vingt hommes explorer fe chemin, tandis qu'il faisait halle avec le reste de son bataillon ; mais au bout d'un quart d'heure les vingt hommes revinrent en annonçant qu'ils n'avaient rencontré âme qui vive.
Le colonel n'hésita donc plus et s'engagea dans la gorge lui et ses cinq cents hommes : mais au moment où cette gorge s'élargissait, pareille à une espèce d'entonnoir , entre deux défilés , le cri : Vardarelli! Vardarelli! se fil entendre comme s'il tombait des nuages , cl le pauvre colonel, levant la tête , vil toutes les crêtes de rochers garnies de brigands qui le tenaient en joue lui et sa troupe. Cependant il ordonna de se former en peloton ; mais Vardarelli cria d'une voix terrible : < A bas les armes , ou vous êtes tous morts ? » A l'instant même les bandits répétèrent le cri de leur ebef, puis l'écho répéta le cri des bandits ; de sorte que les soldats , qui n'avaient pas fait le même serment que leur colonel et qui se croyaient entourés d'une troupe trois fois plus nombreuse que la leur, crièrent à qui mieux mieux qu'ils se rendaient , malgré les exhortations, les prières et les menaces de leur malheureux chef.
Aussitôt Vardarelli , sans abandonner sa position, ordonna aux soldats de mettre les fusils en faisceaux, ordre qu'ils exécutèrent à l'instant même; puis il leur signifia de se séparer en deux bandes, et de se rendre chacun à un endroit indiqué , nouvel ordre auquel ils obéirent avec la même ponctualité qu'ils avaient fait pour la première manœuvre. Enfin, laissant une vingtaine de bandits en embuscade , il descendit avec le reste de ses bommes , et , leur ordonnant de se ranger en cercle autour des faisceaux, il les invita à mettre les armes de leurs ennemis hors d'étal de leur nuire momentanément par le même moyen qu'avait employé Gulliver pour éteindre l'incendie du palais de Lilliput.
C'est le récit de cet événement qui avait mis lê roi de si mauvaise humeur qu'il ne fallait rien moins que l'anecdote nouvelle dont monsignor Pcrelli était le héros pour le lui faire oublier.
On comprend que celle nouvelle frasque ne remit pas don Gaêtauo dans les lionnes grâces du gou-
vcrnement. Les ordres les plus sévères furent donnés à son égard ; seulement , dès le lendemain , le roi , qui était homme de trop joyeux esprit pour garder rancune à Vardarelli d'un si bon tour, raconlait^eo riant à gorge déployée l'aventure à qui voulait l'entendre , de sorte que , comme il y a toujours foule pour entendre les aventures que veulent bien raconter les rois , le pauvre colonel n'osa de trois ans remettre le pied dans la capitale.
Mais le général qui commandait en Calabre prit la chose d'une façon bien autrement sérieuse que ne l'avait fait lu mi. Il jura à son tour que, quelque fût le moyen qu'il dût employer, il exterminerait les Vardarelli depuis le premier jusqu'au dernier. Il commença par les poursuivre à outrance ; mais, comme on s'en doute bien, celle poursuite ne fut qu'un jeu de barres pour les bandits. Ce que voyant , le général commandant proposa à leur chef uu traité par lequel lui et les siens entreraient au service du gouvernement. Soit que les conditions fussent trop avantageuses pour être refusées, soit queGaêlano se lassât de celte vie de dangers sans fin et d'éternel vagabondage, il accepta les propositions qui lui étaient faites , et le traité fut rédigé en ces termes :
« Au nom de la très-sainte Trinité.
« Art. 4er. Il sera octroyé pardon et oubli aux méfaits des Vardarelli cl de leurs partisans.
« Art. 2. La bande des Vardarelli sera transformée en compagnie de gendarmes.
i Art. 3. La solde du chef Gaêtano Vardarelli sera de 90 ducats par mois; celle de chacun de ses trois lieutenants, de 43 ducats, et celle de chaque homme de la compagnie , de 30. Elle sera payée au commencement de chaque mois el par anticipalion (i).
« Art. 4. La8usdile compagnie jurera fidélité au roi entre les mains du commissaire royal ; ensuite elle obéira aux généraux qui commandent dans les provinces , et sera destinée à poursuivre les malfaiteurs dans toutes les parties du royaume.
« Naples, 6 juillet 1817. >
Les conditions ci-dessus rapportées furent immédiatement mises à exécution de part cl d'autre; les Vardarelli changèrent de nom et d'uniforme, touchè-
{lj Ça différent» apiminlcoicnU correspondjicnl aux toi de» d<a
IRICOLO. 77
rent d'avance, comme ils en étaient convenus, le premier mois de leurs appointements , en échange de quoi ils se mirent à la poursuite des bandits qui désolaient la Capilanalc , ne leur laissant ni paix ni relâche , tanl ils connaissaient toutes les ruses du métier; si bien qu'au bout de quelque temps on pouvait s'en aller de Naples à lleggio sa bourse à la main.
Mais ce n'élail pas précisément là le but que s'était proposé le général ; il avait contre les Vardarelli , à cause de l'histoire du colonel , une vieille denl que vint encore corroborer la promptitude avec laquelle les nouveaux gendarmes venaient d'exécuter, au nombre de cinquante ou soixante seulement, | des choses qu'avant eux des compagnies, des bataillons , des régiments et jusqu'à des corps d'armée avaient entreprises en vain. Il fut donc résolu que, maintenant que les Vardarelli avaient débarrassé la Capilanale el les Calabres des brigands qui les infestaient , on débarrasserait le royaume «les Vardarelli.
Mais c'était chose plus facile à entreprendre qu'à exécuter, et probablement toutes les troupes que le général avait sous ses ordres , réunies ensemble , n'eussent pas pu y parvenir, si les bandits gendarmisés eussent eu le moindre soupçon de ce qui se
j tramait contre eux. Mais, à défaut de soupçons positifs, ils étaient doués d'un instinct de défiance qui ne leur permettait pas de donner ta moindre prise à leurs ennemis, et près d'une année se passa sans que le général trouvât moyen de mettre à exécution son projet exterminateur.
M. us le général trouva des alliés dans les anciens amis des ex-brigands : un homme de Porlo-Canonc, dont Gaêtano Vardarelli avail enlevé la sœur , vint le trouver, et, lui racontant les causes de haine qu'il avait contre les Vardarelli, lui offrit de le débarrasser au moins de Gaêtano Vardarelli el de ses deux frères, L'offre était trop selon les désirs du général pour qu'il hésitât un instant à l'accepter. Il offrit à rtiomme qui venait lui faire celle proposition une somme d'argent considérable ; mais celui ci, tout en acceptant pour ses compagnons, refusa pour luimême , disant que celait du sang et non de l'or qu'il lui fallait ; que , quant aux compagnons qu'il comptait s'adjoindre dans celle expédition , il s'in-
i formerait de ce qu'ils demandaient pour le seconder, oi qu'il rendrait compte de leurs exigences au géué-
I rai , qui traiterait directement avec eux.
LE COHIUCOLO.
Quelles furent ces exigences? Nul historien ne Ta «lit. Ce qui fut donné , ce qui fut reçu , on l'ignore. Ce qu'on sait seulement , ce furent les faits qui s'accomplirent à la suite de cet entretien.
Un jour les Vardarelli, se croyant au milieu d'amis sûrs, stationnaient pleins de confiance et d'abandon sur la place d'un petit village de la Pouille, nommé Uriri. Tout à coup , ei sans que rien au monde eût pu faire présager une pareille agression , une douzaine de coups de feu partirent d'une des maisons situées sur la place, et de celte seule décharge, Gaëtano Vardarelli , ses deux frères et six bandits tombèrent morts. Aussitôt les autres, ne sachant pas à quel nombre d'ennemis ils avaient affaire, et soupçonnant qu'ils étaient enveloppés d'une vaste trahison , sautèrent sur leurs chevaux dont ils ne s'éloignaient jamais, et disparurent en un clin d'œil comme une volée d'oiseaux effarouchés.
Aussitôt que la place fut vide, et qu'il n'y eut plus que les morts, l'homme qui était allé trouver le général sortit le premier de la maison' d'où était parti le feu , s'avança vers Gaêlano Vardarelli , et tandis que ses compagnons dépouillaient les autres cadavres , s'emparanl de leurs armes et de leur ceinture, lui se contenta de tremper ses deux mains dans le sang de son ennemi, et après s'en être barbouillé le visage :
€ Voici la tache lavée, i dit-il ; et il se relira sans rien prendre du pillage commun, sans rien accepter de la récompense promise.
Cependant ce n'était point assez : Gaëtano Vardarelli , ses deux frères et six de ses compagnons étaient morts , c'est vrai ; mais quarante autres étaient encore vivants , cl pouvaient , en reprenant leur ancien métier et en élisant de nouveaux chefs , donner infiniment de fil à retordre à Son Excellence le général commandant. Il résolut donc de continuer à jouer le rôle d'ami, cl donna l'ordre que les meurtriers d'Uriri fussent arrêtés. Comme ceux-ci nes'atlendaicnl à rien de pareil , la chose ne fut pas difficile ; on s'empara d'eux à l'improvistc et sans qu'ils essayassent de tenter la moindre résistance ; on les jeta en prison , cl l'on cria bien haut qu'on allait leur faire leur procès, et que prompte et sévère vengeance serail tirée du crime qu'ils avaient commis.
Il pouvait y avoir du vrai dans loul cela ; aussi les fugitifs se laissèreul-ils prendre au piège. Commo il était notoire qu'à la tète des meurtriers se trou-
vait le frère de la jeune fille outragée par Gaëtano Vardarelli, on crut généralement dans la troupe que cet assassinat était le résultat d'une vengeance particulière ; de sorte que , lorsque les malheureux qui s'étaient sauvés virent leurs assassins arrêtés et entendirent répéter de tous côtés que leur procès se poursuivait avec ardeur, ils n'eurcnl aucune idée que le gouvernement fût pour quelque chose dans celte trahison. D'ailleurs, eussent-ils conçu quelque doute, qu'une lettre qu'ils reçurent de lui les eût fait évanouir : il leur écrivait que le traité du G juillet restait toujours sacré, et les invitait à se choisir d'autres chefs en remplacement de ceux qu'ils avaient eu le malheur de perdre.
Comme ce remplacement était urgent, les Vardarelli procédèrent immédiatement à la nomination de leurs nouveaux officiers, et, à peine l'élection achevée , ils prévinrent le général que ses instructions étaient suivies. Alors ils reçurent une seconde lettre qui les convoquait à une revue dans la ville de Foggia. Celle lettre leur recommandait, entre autres choses importantes, de venir tous tant qu'ils étaient, afin qu'on ne pût douter que les élections faites ne fussent le résultai positif d'un scrutin unanime et incontestable.
A la lecture de celle lettre, une longue discussion s'éleva entre les Vardarelli ; la majorité était d'avis qu'on se rendît à la revue; mais une faible minorité s'opposait à cette proposition : selon elle, c'était un nouveau gucl-apens dressé pour exterminer le reste de la troupe. Les Vardarelli avaient le droit de nomination entre eux ; c'était chose incontestée et qui par conséquent n'avait besoin d'aucune sanction gouvernementale; on ne pouvait donc les convoquer que dans quelque sinistre dessein. C'était du moins l'avis de huit d'entre eux , cl , malgré les sollicitations de leurs camarades, ces huit clairvoyants refusèrent obstinément de se rendre à Foggia : le reste de la troupe , qui se composait de trente cl on hom-, mes et d'une femme qui avait voulu accompagner son mari, se trouva sur la place de la ville au jour et à l'heure dits.
Celait un dimanche; la revue était solennellement annoncée, de sorte que la place publique était encombrée de curieux. Les VarrJarelli entrèrent dans la ville avec un ordre parfait, armés jusqu'aux dents, mais sans donner aucun signe d'hoslililé. Au contraire, en arrivant sur la place ils levèrent leurs sabres, et d'une voix unanime firent entendre le cri
LE GORRICOLO.
de : Vive le roi ! A ce cri, le général parut sur son balcon pour saluer les arrivants, tandis que l'aide de camp de service descendait pour les recevoir.
Après force compliments sur la beauté de leurs chevaux et le bon état de leurs armes , l'aide de camp invita les Vardarelli a dédier sous le balcon du général, manœuvre qu'ils exécutèrent avec une pré* cision qui eût fait honneur à des troupes réglées. Puis, celle évolution exécutée, ils vinrent se ranger sur la place, où l'aide de camp les invita à mettre pied à terre et à se reposer un instant , tandis qu'il porterait au général la liste des trois nouveaux officiers.
L'aide de camp venait de rentrer dans la maison d'où il était sorti ; les Vardarelli, la bride passée au bras , se tenaient près de leurs chevaux , lorsqu'une grande rumeur commença à circuler dans la foule ; puis à celte rumeur succédèrent des cris d'effroi , et toute celte masse de curieux commença d'aller et de venir comme une marée. Par toutes les rues aboutissantes à la place, des soldats napolitains s'avançaient en colonnes serrées. De tous côtés les Vardarelli étaient cernés.
Aussitôt, reconnaissant la trahison dont ils étaient victimes, les Vardarelli sautèrent sur leurs chevaux et tirèrent leurs sabres ; mais au même instant le général ayant ôié son chapeau, ce qui était le signal convenu, le cri : Ventre à terre! retentit, et tous les curieux ayant obéi à cette injonction dont ils comprenaient l'importance , les feux des soldais se croisèrent au-dessus de leurs têtes , et neuf Vardarelli tombèrent de leurs chevaux , (ués ou blessés à mort. Ceux qui étaient restés debout , comprenant alors qu'il n'y avait pas de quartier à attendre , se réunirent , sautèrent à bas de leurs chevaux , et , armé» de leurs carabines, s'ouvrirent en combaitant un passage jusqu'aux ruines d'un vieux château dans lesquelles ils se retranchèrent. Deux seulement , se confiant à la vitesse de leur monture, fondirent tête baissée sur le groupe de soldais qui leur parut le moins nombreux, et, faisant feu à bout portant, profilèrent de la confusion que causait dans les rangs leur décharge, qui avait lué deux hommes, pour passer à travers les baïonnettes cl s'échapper à fond de train. La femme, aussi heureuse qu'eux, dut la vie a la même manœuvre , opérée sur un autre point , el s'éloigna au grand galop après avoir déchargé ses deux pistolet».
Tous les efforts se réunirent aussitôt sur les vingt
Vardarelli restants , lesquels , comme nous l'avons dit , s'étaient réfugiés dans les ruines d'un vieux château. Les soldais, s'cncouragcanl les uns les autres , s'avancèrent, croyant que ceux qu'ils poursuivaient allaient leur disputer les approches de leur retraite; mais, au grand étonnemcni de tout le monde , ils parvinrent jusqu'à la porte sans qu'il y eut un seul coup de fusil tiré. Cette impunité les enhardit ; on attaqua la porte à coups de hache et de levier ; la porle céda , les soldats se précipitèrent alors dans la cour du châlcau , se répandirent dans les corridors, parcoururent les appartements , mais, à leur grand étonnemenl, tout était désert : les Vardarelli avaient disparu.
Les assaillants furetèrent une heure dans tous les coins et recoins de la vieille masure ; enfin ils allaient se retirer, convaincus que les Vardarelli avaient trouvé quelques moyens , connus d'eux seuls , de regagner la montagne , lorsqu'un soldat, qui s'était approché du soupirail d'un cellier, et qui se penchait pour regarder dans l'intérieur , tomba percé d'un coup de feu.
Les Vardarelli étaient découverts ; mais les poursuivre dans leur retraite n'était pas chose facile. Aussi résolut-on , au lieu de chercher à les y forcer, d'employer un autre moyen , plus lent , mais plus sâr : on commença par rouler une grosse pierre contre le soupirail. Sur cette pierre on amassa toutes celles que l'on put trouver; on laissa un piquet d'hommes avec leurs armes chargées pour garder celte issue ; puis , faisant un délour , on commença par jeter des fagots enflammés contre la porte du cellier, que les Vardarelli avaient fermée en dedans, et sur ces fagots enflammés , tout le bois et toutes les matières combustibles que l'on put trouver ; de sorte que l'escalier ne fut bientôt qu'une immense fournaise , cl que, la porle ayant cédé à l'action du feu , l'incendie se répandil comme un torrent dans ce souterrain où les Vardarelli s'étaient réfugiés. Cependant un profond silence régnait encore dans le cellier. Bientôt deux coups de fusil partirent : C'étaient deux frères qui , ne voulant pas tomber vivants aux mains de leurs ennemis , s'élaienl embrassés cl avaient a bout portant déchargé leur fusil l'un sur l'autre. Un instant après, une troisième explosion se fil entendre : c'était un bandit qui se jetait volontairement au milieu des flammes et dont la giberne sautait. Enfin , les dix-sept bandits restants voyant qu'il n'y avait pins pour eux aucune
le conmcoLO.
chance de salut, cl se voyant près d'être asphyxiés , demandèrent à se rendre. Alors on déblaya le soupirail , on les en lira les uns après les autres , et à mesure qu'ils en sortaient on leur liait les pieds et les mains. Une charrette que Ton amena ensuite les transporta tous dans les (irisons de la ville.
Quant aux huit qui n'avaient pas voulu venir à Foggia et aux deux qui s'étaient échappes, ils furent chassés comme des hôtes fauves, traqués de caverne en caverne. Les uns furent tués au débusqué comme des chevreuils , les autres furent livrés par leurs hôtes , les autres enfin se rendirent eux-mômes ; si bien qu'au bout d'un an tous les Vardarclli étaient morts ou prisonniers.
Il n'y eut que la femme qui s'était sauvée un pis ■ tolelde chaque main qui disparut, sans qu'on la revit jamais ni morte ni vivante.
Lorsque le roi apprit cet événement , il entra dans une grande colère ; c'était la seconde fois qu'on violait sans l'en prévenir un traité , non pas signé par lui, mais fait en son nom. Or il savait que l'inexorable histoire enregistre presque toujours les faits sans se donner la peine d'en rechercher les causes, et que, tout au contraire de ce qui se passe dans notre monde, où ce sont les ministres qui sont responsables des fautes du roi, c'est le roi qui dans l'autre est responsable des fautes de ses ministres.
Mais on lui répéta tant, et de tant de côtés , que c'était une action louable que d'avoir exterminé cette méchante race des Vardarelli , qu'il finit par pardonner à ceux qui avaient ainsi abusé de son nom.
Il est vrai que quelque temps après arriva la révolution de 4820, qui amena avec elle bien d'autres préoccupations que celle de savoir si on avait plus ou moins exactement tenu un traité fait avec des bandits. Pour la troisième fois il rentra, au bout de deux ans d'absence, au milieu des cris de joie de son peuple, qui le chassait sans cesse et qui ne pouvait vivre sans lui.
Malheureusement pour les Napolitains, cette troisième restauration fut de courte durée. Le soir du 3 janvier 1825, le roi se coucha après avoir fait sa partie de jeu et avoir dit ses prières accoutumées. Le lendemain, comme à dix heures du matin il n'avait pas encore sonné, on entra dans sa chambre et on le trouva mort.
A l'ouverture de son testament, dans lequel il recommandait à son fds Françoisde continuer les au-
mônes qu'il avait l'habitude de faire, on trouva que ces aumônes montaient par an à 24,000 ducats.
Il avait vécu soixante cl seize ans, il en avait régné soixante-cinq ; il avait vu passer sous son long règne trois générations d'hommes, et, malgré trois révolulions et trois restaurations, il mourait le roi le plus populaire que Naples ail jamais eu.
Aussi le peuple chercha-t-il à la mort imprévue de son roi bien-aimé une cause surnaturelle. Or, pour des hommes d'imagination comme sont lcs.Napolitains, rien n'est difficile à trouver. Voilà ce que l'on découvrit.
Le roi Ferdinand, comme on a pu le voir, n'était pas exempt de certains préjugés. Depuis quinze ans il était persécuté par le chanoine Ojori, qui le tourmentait pour obtenir une audience de lui cl lui présenter je ne sais quel livre doni il était l'auteur. Ferdinand avait toujours refusé, et, malgré les instances du postulant, avait constamment tenu bon. Enfin, le 2 janvier 482f>, vaincu par les prières de tous ceux qui l'entouraient, il accorda pour le lendemain celte audience si longtemps reculée. Le malin , le roi eut quelque velléité de partir pour Caserle et de rejeter sur une chasse, excuse qui lui parassait toujours valable, l'impolilesse qu'il avait si grande envie de faire au bon chanoine ; mais on l'en dissuada : il resta donc a Naples, reçut don Ojori, lequel demeura deux heures avec lui cl le quilla en lui laissant son livre.
Le lendemain, comme nous l'avons dit, le roi Ferdinand était mort.
Les médecins déclarèrent d'une voix unanime que c'était d'une attaque d'apoplexie foudroyante ; mais le peuple n'en crut pas un mol. Ce qui fut la véritable cause de sa morl , selon le peuple, ce fut cette audience qu'il donna si à contre-cœur au chanoine Ojori.
Le chanoine Ojori était, avec le prince de *", le plus terrible jeUalore de Naples. Nous dirons dans le prochain chapitre ce que c'est que hjtitatura.
LA JF.TTATURA.
Naples, comme toutes les choses humaines, subit l'influence d'une double force qui régit sa destinée : elle a son mauvais principe qui la poursuit, et son
bon génie qui la garde ; elle a son Arimane qui la menace , et son Oromazc qui la défend ; elle a son démon qui veut la perdre , elle a son palron qui espère la sauver.
Son ennemi , c'est la jetlatura ; son proiecleur , c'eut saint Janvier.
Si saint Janvier n'était pas au ciel , il y a longtemps que la jetlatura aurait anéanti Naples ; si la jetlatura n'existait pas sur ta (erre, il y a longtemps que saint Janvier aurait Tait de Naples la reine du
Car la jettatura n'est pas une invention d'hier ; ce n'est pas une croyance du moyen âge , ce n'est pas une superstition du Bas-Empire : c'est un fléau légué-par l'ancien monde au monde moderne ; c'est une peste que les chrétiens ont héritée des gentils ; c'est une chaîne qui passe à travers les âges , et à laquelle chaque siècle ajoute un anneau.
Les Grecs et les Romains connaissaient la jettatura : les Grecs l'appelaient iteZiivx , les Romains fascinum.
La jetlatura est née dans l'Olympe ; c'est un fléau d'assez bonne maison , comme on voit. Maintenant à quelle occasion elle prit naissance, le voici.
Vénus, sortie de la mer depuis la veille , venait de prendre place parmi les dieux ; son premier soin avait été de choisir un adorateur dans celle auguste assemblée : Racchus avait obtenu la préférence , Bacchu8 était heureux.
Toute déesse qu'elle était, Vénus se trouvait soumise aux lois de la nature comme une simple femme ; en sa qualité d'immortelle, elle était destinée à les accomplir plus longtemps et plu» souvent, voilà tout. Vénus s'aperçut un jour qu'elle allait êlre mère. Comme l'enfant qu'elle portait dans son sein était le premier de celte longue suite de rejetons dont la déesse de la beauté devait peupler les forêts d'Amathonle et les bosquets de Cythère , la découverte de son nouvel étal fui accompagnée chez elle d'un sentiment de pudeur qui la détermina à le cacher aux regards de Ions les dieux. Vénus annonça donc que sa santé chancelante la forçait d'habiter pendant quelque temps la campagne, cl elle se relira dans les appartements les plus reculés de son palais à Paphos.
Tous les dieux avaient été dupes de celte fausse indisposition ; il n'y avait pas jusqu'à Esculape luimême qui n'eût déclaré que Vénus n'avait rien aulre chose qu'une maladie de nerfs qui se calmerait avec
ALEXANDRE DUMAS. — TOME VII
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des bains et du petit-lait; Junon seule avait tout deviné.
Junon élait experte en pareille matière. Sa stérilité la rendait jalouse : il ne s'arrondissait pas une (aille dans tout l'Olympe, que la première ligne de ce changement ne lui sautât aux yeux. Elle avait suivi les progrès de celle de Vénus, et d'avance elle voua au malheur l'enfant qui naîtrait d'elle.
En conséquence, elle résolut de ne pas la perdre un instant de vue , afin de jeter un sort sur le malheureux fruit des entrailles de sa belle-fille. Aussi , dès que Vénus sentit les premières douleurs, Junon se présenta-l-ellc aussitôt à son chevet, déguisée en sage-femme.
Vénus élait fort douillette , comme toute femme à la mode doit êlre : elle jeta donc les hauts cris tant que dura le travail; puis enfin elle mil au jour le petit Priape.
Junon le reçut dans ses mains, cl tandis que Vénus à moitié évanouie fermait ses beaux yeux encore tout moites de larmes, elle s'apprêta à lancer sur l'enfant la malédiction fatale qui devait influer sur le resle de sa vie.
Mais à l'instant où Junon fixait ses yeux pleins de colère sur le nouveau-né , elle s'arrêta stupéfaite. Jamais elle n'avait vu, même chez les plus grands dieux, rien de pareil à ce qu'elle voyait à cette heure.
Si court que fût ce moment d'hésitation, il sauva Priape. Racchus qui, du fond de l'Inde , où il était occupé à apprendre aux Birmans la meilleure manière de coller le vin , avait entendu les cris de Vénus, élait accouru en toute hàle : il se précipita dans la chambre de l'accouchée , courut à l'enfant , et dans son ardeur toute paternelle l'arracha des bras de Junon.
Junon se crut découverte ; elle sortit furieuse , sauta dans son char, et remonta au ciel. Bacchus ignorait cependant que ce fût elle; mais il la devina, au cri de ses paons d'abord , puis au rayon de lu- ; mière qu'elle laissait à sa suite. Il connaissait de longue main le caractère de sa belle- mère : lui-même avail été obligé de rester six mois caché dans la cuisse de Jupiter pour échapper à sa jalousie; il comprit que les choses se passeraient mal pour le pauvre enfant si jamais elle menait la main sur lui : il l'emporta tout courant, cl s'en alla le cacher dans l'ilc de Lamp8aquc.
Mais le bruit de ce qui s'était passé se répandit , ainsi que la circonstance à laquelle le jeune Priape
LE CORRICOLO
avait «lu la vie ; il nVn fallut pas davantage pour faire croire aux anciens qu'ils avaient trouvé un remède contre la jettatura ; de là certains bijoux déterré» à Herculanum et à Pompéia , qui faisaient partie de la toilette des femmes.
Chez les modernes, où ces bijoux ne sont pas de mise , les cornes les ont remplacés. Vous n'entrez pas dans une maison de Naples quelque peu aristocratique 6ans que le premier objet qui frappe vos yeux dans l'antichambre ne soit une paire de cornes; plus ces cornes sont longues, plus elles sont efficaces. On les fait venir en général de Sicile; c'est là qu'on trouve les plus belles. J'en ai vu qui avaient jusqu'à trois pieds de long, et qui coûtaient cinq cents francs la paire.
Outre ces cornes à domicile, qu'on ne peut, vu leur volume, transporter facilement avec soi, on a d'autres petits corn il Ions que l'on porte au cou , au doigt, à la chaîne de la montre; cela se trouve à tous les coins de rue , chez tous les marchands de bric-à-brac. Ce symbole préservatif est ordinairement en corail ou en jais.
Je voudrais vous dire quelles sont les causes qui ont porté les cornes à ce degré d'honneur chez le8 Napolitains ; mais quelque recherche que j'aie faite à ce sujet , j'avoue que je n'ai absolument rien pu découvrir sur quoi on puisse appuyer la moindre théorie ou échafauder le plus petit système. Cela est parce que cela est ; ne me demandez donc point autre chose, car je serais forcé de prononcer ce mot qui coûte tant à la bouche humaine : Je ne sais pas.
Les anciens connaissaient trois moyens de jeter les sorts, car la jettatura n'est rien autre chose que la subslanlivalion du verbe jeUare , par le toucher, par la parole, par le regard :
f.ujn* ab atlrarlu Tariarum montra f. ranmi lu juvenet fdliunt; nulli ma tuamil invafjo,
dit Ovide ;
iiijIj titciuarc lingua .
Dédit nul» fascinai agno»,
dit Catulle ;
N«cio qui»
dit Virgile.
Maintenant voulez-vous voir passer celte croyance du monde païen dans le monde chrétien ; écoutez saint Paul « adressant aux Galatcs :
Qui» to» fa»cina»il non obedire «ciilali?
Saint Paul croyait donc à la jettatura.
Maintenant passons au moyen âge , cl ouvrons Erchempert, moine du Mont-Cassin, qui florissail vers l'an 812:
« J'ai connu , dil le vénérable cénobite, messire Lamlolphe, évéque de Capoue , homme d'une singulière prudence , lequel avait l'habitude de dire : < Toutes les fois que je rencontre un moine, il m 'arrive quclqoc chose de malheureux dans la journée. (Juutii munachum visu cemo, semper mihi fulura (lies auspicia trislia subministrat. »
Or celle crovance est encore en pleine vigueur aujourd'hui à Naples. Lorsque nous partîmes pour la Sicile, je crois avoir raconté qu'au moment de nous embarquer nous rencontrâmes un abbé , et qu'à sa vue le capitaine nous avait proposé de remettre le dépari au lendemain. Nous n'en fîmes compte , ci nous filmes assaillis par nue tempèle qui nous tint vingt-quatre heures entre la vie et la mort.
Des trois jcllalure connues de l'antiquité , deux se sonl perdues en roule, cl une seule esl resiée : la jettatura du regard. Il est vrai que c'est la plus terrible : < Niltil oculo nequius crealum, » dil l'Ecclésiasle , chap. xxi.
Cependant , comme Dieu a voulu que le serpent à sonnelles se dénonçât lui-même par le bruit que font ses anneaux , il a imprimé au front du jcllalorc certains signes auxquels avec un peu d'habitude on peul le reconnaître. Le jellalore esl ordinairement maigre et pàlc, il a un ne/, en bec de corbin , de gros yeux qui ont quelque chose de ceux du crapaud el qu'il recouvre ordinairement pour les dissimuler d'une paire de lunettes :1e crapaud, comme on sait, a reçu du ciel le don fatal de la jcllalure : il tue le rossignol en le regardant.
Donc, quand vous rencontrez dans les rues de Naples un homme fait ainsi que j'ai dil, prenez garde à vous , il y a cent à parier contre un que c'est un j< tlalore. Si c'csl un jellalore cl qu'il vous ail aperçu le premier, le mal est fail, il n'y a pas de remède, courbez la lètc et attendez. Si au contraire vous l'avez prévenu du regard , hàtez-vous de lui présenter le doigt du milieu étendu et les deux autres fermés : le maléfice sera conjuré : i El digilum porrigito médium , » dit Martial.
Il va sans dire que si vous portez sur vous quelque corne de jais ou de corail , vous n'avez point besoin de prendre lotîtes ces précautions. Le
man esi infaillible, du moins à ce que disent les ' marchands de cornes.
La jcllalura est une maladie incurable ; on nail jeuaiore , on meurt jellatore. On peut à la rigueur le devenir ; mais une fois qu'on l'est , on ne peut plus cesser de l'être.
En général , les jeltalori ignorent leur fatale influence : comme c'est un fort mauvais compliment à faire à un homme que de lui dire qu'il est jeltatore , et qu'il y en a d'ailleurs qui prendraient fort mal la chose , on se contente de les éviter comme on peut, et , si l'on ne peut pas , de conjurer leur influence en tenant sa main dans la position su» indiquée. Toutes les fois que vous voyez à Naples deux hommes causant daus la rue et que l'un des deux garde sa main pliée contre son dos, regardez bien celui avec lequel il cause : c'est un jeltatore, ou du moins un homme qui a le malheur de passer pour tel.
Lorsqu'un étranger arrive à Naplcs , il commence par rire de la jettatura, puis peu à peu il s'en préoccupe; enfin au bout de trois mois de séjour vous le voyez couvert de cornes des pieds à la tôle , et la main droite éternellement crispée.
Rien ne garantit de la jettatura que les moyens que j'ai indiqués. Il n'y a pas de rang, il n'y a pas de fortune , il n'y a pas de position sociale qui vous mette au-dessus de ses coups. Tous les hommes sont égaux devant elle.
D'un autre côté , il n'y a pas d'âge , il n'y a pas de sexe , il n'y a pas d'état pour le jeltatore : il peut être également enfant ou vieillard , homme ou femme, avocat ou médecin, juge, prêtre , industriel ou gentilhomme , lazzaronc ou grand seigneur; le tout est seulement de savoir si l'un ou l'autre de ces âges, l'un ou l'autre de ces sexes, l'une ou l'autre de ces conditions, ajoute ou oie de la gravité au maléfice.
Il y a là-dessus, à Naplcs, un travail extrêmement développé dcl gcnlile signorc Niccolo Valctta ; il y discute dans un volume toutes les questions qui divisent sur ce point les savants anciens et modernes depuis vingt-cinq siècles.
11 y est examiné :
i° Si l'homme jette le sort plus terrible que ne le fait la femme ;
2° Si celui qui porte perruque est plus à craindre que celui qui n'en porte pas;
3° Si celui qui porte des lunettes n'est pas plus à craindre que celui qui porte perruque ;
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4° Si celui qui prend du tabac n'est pas plus a craindre encore que celui qui porte des lunettes; et si les lunettes , la perruque et la tabatière , en se combinant, triplent les forces de la jettatura;
5° Si la femme jcttalrice est plus à craindre quanti elle est enceinte;
6° S'il y a plus à craindre encore d'elle quand il y a certitude qu'elle ne l'est pas;
7° Si les moines sont plus généralement jettatori que les autres hommes , et parmi les moines quel est l'ordre le plus à craindre sur ce point;
8° A quelle distance se peut jeter le sort ;
9° S'il se peut jeter de côté, de face ou par derrière ;
10° S'il y a réellement des gestes, des sons de voix cl des regards particuliers auxquels on [misse reconnaître les jeltalori ;
11° S'il esl des prières qui puissent garantir de la jettatura , cl , dans ce cas , s'il esl des prières
I spéciales pour garantir de la jeltalura qui vient des
moines ;
12° Enfin , si le pouvoir des talismans modernes est égal au pouvoir du talisman ancien, et laquelle est plus efficace de la corne unique ou de la corne double.
Toutes ces recherches sont consignées dans un volume qui est du plus haut intérêt, et que je voudrais bien faire connaître à mes lecteurs. Malheu-
reusemcnl , mon libraire refuse de l'imprimer dans mes notes justificatives , sous prétexte que c'est un in-folio de six cents pages. Mais j'invite tout voyageur à se le procurer, en arrivant à Naplcs, moyennant la modique sunimc de six carlins.
Maintenant que nous avons examiné la jcllalura daus ses effets et ses causes , racontons l'histoire d'un jellatore.
LE miNCE DR
Le prince de , les lunettes , la perruque cl la tabatière exceptées , naquit avec tous les caractères de la jcllalura. Il avail les lèvres minces, les yeux gros et fixes, et le nez en bec de corbiu ; sa mère, dont il était le second enfant , n'eul pas même le bonheur de voir le nouveau-né : elle mourut eu couches.
On chercha une nourrice pour l'enfant , cl l'on
trouva une belle et vigoureuse paysanne de» environs de Nettuno. Mais à peine le malencontreux poupon lui eut-il touché le sein que son lait tourna.
Force fut de nourrir le principino au lait de chèvre , ce qui lui donna pour tout le reste de sa vie une allure sautillante à laquelle , grâce au ciel , on le reconnaît à trois cents pas de dislance, tandis qifavec ses gros veux il ne peut mordre qu'en louchant. Louons le Seigneur! ce qu'il fait est bien fait.
En apprenant la mort de sa femme cl la naissance d'un second (ils, le prince de M\ qui élail ambassadeur en Toscane , accourut à Naples ; il descendit au palais , pleura convenablement la princesse , embrassa paternellement l'enfant, et s'en alla faire sa cour au roi. Le roi lui lourna le dos, il avait trouvé fort mauvais que le prince quittât son ambassade sans autorisation ; il eut beau faire valoir l'amour paternel , l'amour paternel lui coûta sa place.
Celle catastrophe refroidit un peu le prince de *" pour son (ils ; d'ailleurs il avait , comme nous l'avons dit, un fils aîné, auquel appartenaient de droit litres, honneurs, richesses. Il fut donc décidé que le cadet entrerait dans les ordres. U principino était trop jeune pour avoir une opinion quelconque à l'endroit de son avenir : il se laissa faire.
Le jour où il entra au séminaire, tous les enfants de la classe dans laquelle il rut mis attrapaient la coqueluche. Notez qu'au milieu de tout cela aucun accident personnel n'atteignait le principino; il grandissait à vue d'œil et prospérait que c'était un charme.
Il fit ses classes avec le plus grand succès, remportant sur tous ses camarades. Une seule fois , on ne sait comment cela se fil, il ne remporta que le second prix ; mais l'élève qui avait remporté le premier , en allant recevoir sa couronne, huila sur la première marche de l'eslrade et se cassa la jambe.
Cependant l'enfant devenait jeune homme. Si retiré que fût le séminaire , les bruits du monde arrivaient jusqu'à lui. D'ailleurs, dans ses promenades avec ses compagnons, il voyait passer de belles dames dans des voilures élégantes, et de beaux jeunes gens sur de fringants chevaux; puis au bout de la rue de Toledu il apercevait un édifice qu'on appelait Saint-Charles , cl de l'intérieur duquel on lui disait tant de merveilles , que les jardins cl les palais d'Aladin n'étaient rien en comparaison, li en résultait que le principino avait grande envie de faire connaissance avec les belles dames, «le monler
à cheval comme les beaux jeunes gens , et surtout d'entrer à Saint-Charles pour voir ce qui s'y passait réellement.
Malheureusement la chose était impossible ; le prince de'", qui avait toujours sa disgrâce sur le cœur , gardait rancune à son fils cadet. D'un autre côté, le prince Hercule, que l'on faisait voyager afin qu'il n'eût aucun contact avec son frère, devenait de jour en jour un peu plus parfait cavalier, et promettait de soutenir à merveille l'honneur du nom. Raison de pins pour que le pauvre principino restât confiné dans son séminaire.
Cependant les affaires se brouillaient entre le royaume des Deux-Sicilcs et la France ; on priait d'une croisade contre les républicains; le roi Ferdinand, comme nous l'avons dit ailleurs, voulait en donner l'exemple. On leva des troupes de tous cotes, on assembla une armée, cl l'on annonça avec grande solennité que l'archevêque de Naples bénirait les drapeaux dans la cathédrale de Sainlc-Clairc.
Comme c'était une chose fort curieuse , et que si grande que fûl l'église il n'y avail pas possibilité que loul Naples y pût tenir, on décida que des députés des différents ordres de l'État assisteraient seuls aux cérémonies. En outre , les collèges , le» écoles et les séminaires avaient droit d'y envoyer les élèves Hc chaque classe qui auraient été les premiers dans la composition la plus rapprochée du jour où devait avoir lieu la cérémonie. Le principino fui le premier dans sa triple composition de thème , de version cl de théologie ; le principino , qui faisait au reste des progrès miraculeux , était à celle époque en rhétorique, et pouvait avoir de seize à dix-sept ans.
Le grand jour arriva. La cérémonie fut pleine de solennité; tout se passa avec un calme cl un grandiose parfaits; seulement, au moment où les étendards , après la bénédiction, défilaient pour sortir de l'église, un des porte-drapeaux tomba mort d'une apoplexie foudroyante en passant devant le principino. Le principino , qui avait un coeur excellent, se précipita aussitôt sur ce malheureux pour lui porter secours, mais il avail déjà rendu le dernier soupir. Ce que voyant, le principino saisit l'étendard, l'agita d'un air martial qui indiquait quel homme il serait un jour, et le remit à un officier en crianl : Vive le roi ! cri qui fui répété avec enthousiasme par toule l'assemblée.
Trois mois après, l'armée napolitaine était ballue, le drapeau élail tombé au pouvoir des Français avec
LE COF
une douzaine d'antres , et le roi Ferdinand s'embarquait pour la Sicile.
Le principino avait fini ses clauses ; it s'agissait de faire choix d'un couvent. Le jeune homme choisit les camaldules. En conséquence, il sortit du séminaire où il avait passé son adolescence , et il entra comme novice dans le monastère où devait s'écouler sa virilité et s'éteindre sa vieillesse.
Le lendemain du jour de son entrée aux camaldules parut l'ordonnance du nouveau gouvcrnemcul qui supprimait les communautés religieuses.
Le jeune homme fut alors forcé de suivre la carrière de la prélaturc, car, les couvents supprimés, il n'en demeurait pas moins le cadet et n'en était pas plus riche pour cela. Pendant trois mois il se promena donc dans les rues dcNaples avec un chapeau à trois cornes , un habit noir et des bas violets ; puis il se décida à recevoir les ordres mineurs.
Le tnatin du jour fixé pour cette cérémonie, la république parthénopéeune , qui venait d'élre établie, décida qu'il n'y avait pas d'égalité devant la loi tant qu'il n'y avait pas égalité entre les héritages , et que par conséquent le droit d'aînesse était aboli.
Ce nouveau décret enlevait cent mille livres de rente au prince Hercule, frère ainé de noire héros, lequel se trouvait possesseur d'un capital de deux millions.
Comme le principino n'avait pas une grande vocation pour l'Église, il lit des bas rouges comme il avait fait de la robe blanche, envoya le tricorne rejoindre le capuchon, lit venir le meilleur tailleur de Nantes , acheta la plus belle voilure et les plus beaux chevaux qu'il put trouver, et envoya retenir pour le soir même une loge à Saint-Charles.
Saint-Charles élail véritablement bien digne du désir qu'avait toujours eu le principino d'y entrer : celait un des monuments dont Charles VII, pendant sa royauté temporaire, avait doté Naplcs. Un jour il avait fait venir l'architecte Angclo Carasale, cl mettant tous ses trésors à sa disposition, il lui avait dit de n'épargner ni frais ni dépense, mais de lui faire la plus belle salle qui existât au monde. L'architecte s'y était engagé (les architectes s'engagent toujours) ; puis, profitant de la licence accordée, il avait choisi un emplacement voisin du plais, abattu nombre de maisons, et déblayé un terrain immense sur lequel s'éleva avec une merveilleuse rapidité la féerique construction. En effet, le théâtre, commencé au mois de mare 1737, fut prêt le 1er novembre, et s'ou-
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vrit le 4 du même mois , jour de la Saint-Charles.
Si nous n'avions pas renoncé aux descriptions , par la conviction que nous avons qu'aucune description ne décrit, nous essayerions de relever le nombre de glaces, de calculer le nombre de bougies, d'énumérer le nombre d'arbres en fleurs qui faisaient , pendant cette grande soirée , du théâtre de Saint- Charles la huitième merveille du monde. Une grande loge avait été préparée pour le roi cl la famille royale ; et au moment où les augustes spectateurs y entrèrent, l'impression fui si grande sur eux-mêmes, qu'ils donnèrent le signal des applaudissements; aussitôt la salle tout entière éclata en bravos' cl en cris d'admiration.
Ce ne fut pas tout. Le roi fit venir l'architecte dans sa loge , cl lui posant la main sur l'épaule à la vue de tous, il le félicita sur son admirable missile.
— Une seule chose manque à voire salle , dit le roi.
— Laquelle ? demanda l'architecte.
— Un passage qui conduise du palais au ihéàlre. L'architecte baissa la tète en signe d'assentiment. Le spectacle fini, le roi sortit de sa loge et trouva
Carasale qui l'attendait.
— Quavcz-vous donc fait pendant toule celle représentation ? lui demanda le roi.
— J'ai exécuté les ordres de Votre Majesté , répondit Carasale.
— Lesquels ?
— Que Voire Majesté daigne me suivre , cl elle verra.
— Suivons-le, dil le roi en se retournant vers la famille royale; quoi qu'il ail fait, rien ne m'élonnera ; nous sommes dans la journée aux miracles.
Le roi suivit donc l'architecte ; mais , quoi qu'il eût dit, son élonnemcnt fut grand lorsqu'il vit s'ouvrir devant lui les portes d'une galerie intérieure toute tapissée d'étoiles de soie el de glaces ; celte galerie, qui avait deux pouls jelés à une hauteur de l renie pieds et un escalier de cinquanle-cinq marches, avait élé improvisée pendant les trois heures qu'avait duré la représentation.
Voilà donc cequ'élail Saint-Charles depuis soixante ans ; depuis soixante ans Saint-Charles faisait l'admiration el l'envie de la terre. Il n'était donc pas étonnanl que le principino eût une si grande envie de voir Saint-Charles.
Le soir même où le principino avait vu Siint- Cliarles , el comme le dernier spectateur franchis-
sait ie seuil de la salle, le feu prit au théâtre ; le lendemain Saint-Charles n était plut qu'un monceau de cendres.
Déjà depuis longtemps des bruils alarmants circulaient sur le principino ; mais à partir de ce jour , ces bruils prirent une consistance réelle. On se rappelait avec effroi les différents résultats qu'il avait obtenus, et l'on commença de le fuir comme la |>esle. Cependant ces bruils trouvaient des incrédules ; à Naples, comme partout ailleurs, il y a des esprits forts qui se vantent de ne croire à rien. D'ailleurs, la présence des Français avait mis le scepticisme à la mode, cl madame la comtesse de M*", qui aimait fort les Français, déclara hautement qu'elle ne croyait pas un mot de ce que l'on disait sur le pauvre principino, et qu'en preuve de 6on incrétlulité elle donnerait une grande soirée tout exprès pour le recevoir et pour prouver, par l'impunité, que tous les bruits qu'on répandait sur lui étaient ridicules cl erronés.
La nouvelle du défi porté à la jellalura par la comtesse de M*" se répandit dans Naples ; le premier mot de lous les invites fut qu'ils n'iraient certainement pas à celle soirée; mais le grand jour venu, la curiosilé l'emporta sur la crainte, cl, dès neuf heures du soir, les salons de la comtesse étaient encombrés. Heureusement, toute celte foule débordait dans de magnifiques jardins éclairés avec des \ erres de couleur, dans les bosquets desquels étaient disposés des groupes d'instrumentistes cl de chanteurs.
A dix heures , le prince de*" arriva : c'était à celle époque un charmant cavalier , qui portait depuis longtemps des lunellcs, c'est vrai; qui venait de prendre la labalierc bien plutôt par genre qu'autrement, c'était encore vrai ; mais qu'une magnifique chevelure ondoyante et bouclée devait encore longtemps dispenser de recourir à la perruque. Il était d'un caractère charmant , paraissait toujours joyeux , se frollail les mains sans cesse, et ne manquait pas d'esprit; bref, c'était un homme à succès, n'était celle maudiie jellalura.
Son entrée chez la comtesse de M'*' fut signalée par un petit accident ; mais il est juste de dire que cet accident pouvait aussi bien avoir pour cause la maladresse que la falalilé : un laquais qui portail un plateau de glaces le laissa tomber juste au moment où le prince ouvrait la porle. Cependant la coïncidence de son apparition avec l'événement fil qu'on remarqua cet événemeni, si léger qu'il fat.
Le prince se mit en quête de la maîtresse de la maison. Elle 6e promenait dans ses jardins, ainsi que presque lous les invités. Il faisait une de ces magnifiques soirées du mois de juin dont la chaleur, à Naples, est tempérée par celle double brise de mer qu'on ne connaît que là. Le ciel était flamboyant d étoiles, cl la lune, qui montait au-dessus du Vésuve fumant, semblait un énorme boulet rouge lancé par un morlicr gigantesque.
Le prince , après avoir erré dix minutes dans la foule, avoir respiré cet air, avoir savouré ces parfums, avoir admiré ce ciel, rencontra enfin la maîtresse de la maison, à la recherche de laquelle il s'était lancé, comme nous l'avons dit.
Dès qu'elle aperçut le prince, madame la comtesse de II"' vint à lui : on échangea les compliments d'usage; puis, pour prouver le mépris qu'elle faisait des bruils répandus , la comlesse quitta le bras de son cavalier el prit celui du prince. Sensible à celte marque de distinction, le prince voulut la reconnaître eu louant la fêle.
— Ah! madame, dit-il, quelle charmante fêle vous nous donnez là, cl comme on en parlera longtemps !
— Oh ! prince, répondit madame de M*" , vous exagérez la valeur d'une petite réunion sans conséquence.
— Non , d'honneur, dit le prince. Il est vrai que tout y concourt, et que Dieu vous a donné le temps le plus magnifique.
I .i' prince n'avait pas achevé celle phrase qu'un coup de tonnerre olympien se fit entendre et qu'uu nuage, que personne n'avait vu, crevant loul à coup , se répandit en épouvantable averse. Chacun se sauva de sou coté comme il put ; les uns cherchèrent un abri momentané dans les grottes ou dans les kiosques, les autres s'enfuirent vers le palais ; la comlesse de M"* cl le priuce furent au nombre de ces derniers.
Or notez que , dans le mois de juin , Naples est une espèce d'Egypte à l'endroit de l'eau , cl qu'il y a trois mois dans l'année , juin , juillet cl août , pendant lesquels, la sécheresse lut -cl le libyenne, on ne se hasarderait pas, pour la faire cesser , à sortir la châsse de saint Janvier de son tabernacle, de peur de compromettre la puissance du saint.
\jq prince n'avait eu qu'un mot à dire, el un autre déluge avait à l'instant môme ouvert les cataractes du ciel.
LE CORRICOLO
Le salon principal , vaste rotonde autour de laquelle tournaient ions le» autres appartements , élaii éclairé par un magnifique lustre en cristal que la comtesse de M"* avait reçu d'Angleterre trois mois auparavant, et qu'elle avait fait allumer pour la première fois. Ce lustre était d'un effet magique , tant la lumière , reflété»» par les mille facettes du verre , se multipliait , brillant de tous les feux de Tare enciel. Aussi , au moment où le prince et la comtesse arrivèrent sur le seuil de la porte, le prince s'airèiat-il ébloui.
—Eh bien ! qn'avez-vous donc, prince ? demanda la comtesse de M*'*.
— Ah ! madame , s'écria le prince , que vous avez là un magnifique lustre !
U prince avait à peine laissé échapper ces paroles louangeuses qu'un des anneaux dorés qui soutenaient cet autre soleil au plafond se rompit , et que le lustre; , tombant sur le parquet , se brisa en mille morceaux.
Par bonheur, c'était juste au moment où chacun prenait place pour la contredanse ; le centre du salon se trouva donc vide , et personne ne fut blessé.
Madame de M" commença à se repentir en ellemême d'avoir ainsi tenté Dieu en invitant le prince ; mais l'idée qu'elle reculait devant trois accidents qui pouvaieul , à tout prendre , être l'effet du hasard . la crainte des sarcasmes de ses amis si elle semblait céder à celte crainte , la difficulté de se débarrasser du prince, auquel elle donnait le bras et qui se confondait en regrets sur les catastrophes aussi incroyables qu'inattendues qui venaient attrister la fête, toutes ces considérations réunies la déterminèrent à faire contre fortune bon cœur et à suivre jusqu'au bout la route où elle était engagée. La comtesse n'en fut donc que plus aimable avec le prince , et , sauf le plateau renversé , sauf l'orage survenu , sauf le lustre brisé , tout continua d'aller à men cille.
La soirée était entrecoupée de chant : c'était le moment où Paériello et Cimarosa, ces deux ancêtres de Rossini, «e partageaient les adorations du monde musical. On chantait tour à tour des morceaux de l'un et de l'autre. Une des meilleures interprèles de ces deux grands génies était la «ignora Erminia, prima dona du malheureux théâtre Saint-Charles, qui fumait encore. C'était un soprano de la plus grande étendue , d une sûreté de voix et de méthode telle qu'on ne se rappelait pat, de mé-
moire de dilettante, avoir rien entendu de pareil.
En effet, depuis trois ans que la signora Erminia élail à Naples, jamais le moindre enrouement , jamais la moindre note douteuse, jamais, enfin, pour nous servir du terme consacré , jamais le moindre chat dans le gotier. Elle avait promis de chanter le fameux air : Pria che spunli , cl le moment était venu de lenir sa promesse.
Aussi, la contredanse finie, chacun se rangeal-il à sa place pour laisser le salon libre à la signora Erminia.
L'accompagnateur se plaça au piano, la signora se leva pour l'y rejoindre; mais comme il lui fallait traverser seule tout cet immense salon , le prince , qui l'avait appréciée à sa valeur la seule fois qu'il avait été à Saint-Charles, dit un mot d'excuse à la comtesse de M"*, et, sclançaul au-devant de la célèbre cantatrice , il lui offrit le bras pour la conduire à son poste.
Chacun applaudit à cet élan de galanterie , d'autant plus remarquable qu'il venait de la part d'un jeune homme qui, la veille encore, était au séminaire.
Le prince rerint ensuite réclamer le bras de la comtesse de M'" au milieu d'un murmure général d'approbation.
Mais bientôt les mots : Chut! Silence! lïcoutons! se firent entendre. L'accompagnateur jeta à la foule impatiente M» brillant prélude. La cantatrice toussa, essaya de rougir; puis, ouvrant la bouche, elle fila son premier son.
Elle l'avait pris un demi-Ion trop haut , et , i la moitié de la quatrième mesure, elle fil un épouvantable couac.
Comme c'était chose miraculeuse, chose inouïe, chose presque impossible à croire, chacun se hâta de rassurer la cantatrice par des applaudissements ; mais le coup était porté : la signora Erminia , sentant qu'elle était dominée par une force néfaste supérieure à son talent , comprit que c'était la jetlalura qui agissait, et elle s'élança hors du salon en lançant un regard terrible au pauvre prince, auquel elle attribuait la déconvenue qui venait de lui arriver,
Celte série d'événements commençait à mettre madame de M*" on ne peut plus mal à son aise; tous les yeux étaient fixés sur elle cl sur le malencontreux prince, dont la première entrée dans lo monde élail signalée par de si étranges catastrophes. Mais comme, de 6on côté, à part les compliments de con-
doléancc qu'il se croyait oblige de faire a madame de M"*, le prince ne paraissait nullement s'apercevoir qu'il était la cause présumée de tous ces effets , el que, fier de l'honneur d'avoir à son bras le bras de la maîtresse de la maison , il ne semblait pas vouloir s'en dessaisir de loule la soirée, madame de M"" avisa un moyen poli de rentrer en possession d'ellemême, en Teignant d'ûlrc lasse de rester debout et en priant le prince de la conduire dans un charmant petit boudoir donnant sur le salon , et qui avait été conservé tout meublé dans le but justement d'offrir un lieu de repos aux danseurs et aux danseuses fatigués.
Celle charmante oasis élail d'autant plus agréable que sa porte à deux battants s'ouvrait sur le salon , et que, tout en cessant de faire partie du bal comme acteur, on continuait , en se retirant dans ce petit boudoir, d'en demeurer spectateur.
Ce fut donc là que le prince de *" conduisit la comtesse ; el comme c'était un cavalier plein d'attentions , il alla prendre un fauteuil contre la muraille, le traîna en face de la porte, de manière que, loul en se reposant, madame de M"* pût parfaitement voir; approcha une chaise du fauteuil, afin de n'être point obligé de la quitter, et, en la saluant, lui fil signe de s'asseoir.
Madame de M*" s'assit; mais au moment où elle s'asseyait, les deux pieds de derrière du fauteuil se brisèrent en même temps , de manière que la pauvre comlcssc fil une chuie des plus désagréables. Aussi, lorsque le prince , se précipitant vers elle , lui offrit la main pour l'aider à se relever, repoussa-l-clle sa main avec une vivacité qu'avait cessé de tempérer toute politesse, cl, toute rougissante el confuse , se
sauva-l-ellc dans sa chambre à coucher, où elle s'enferma , cl d'où , quelques instances qu'on lui fil à la porte, elle ne voulut plus sortir!
Veuf de la maîtresse de la maison , le bal ne pouvait plus continuer. Aussi chacun se relira-l-il, maudissant le malencontreux invité qui avait changé toute celle délicieuse fêle en une série non interrompue d'accideuls. Le prince seul ne s'aperçut poinl des causes de celle désertion prématurée ; il resta le dernier, et s'obstinait encore à essayer de faire reparaître madame de M'", lorsque les domestiques vinrent lui faire observer qu'il n'y avait plus que sa présence qui empêchât qu'on if éteignît les candélabres el qu'on ne fermât les portes.
Le prince, qui, au bout du compte, élail homme
LE COHRICOLO.
de bon goût, comprit qu'un ptus long séjour une inconvenance, el se relira chez lui, enchanté de son début dans le monde, el ne doutant pas que son amabililé n'eût produit sur le cœur de la comtesse le plus désastreux effet pour sa tranquillité à venir.
On comprend que les résultats de cette fameuse soirée produisirent une immense sensation ; on les attendait pour porter une opinion définitive sur le prince de "*. A compter de ce moment l'opinion fut donc fixée.
Sur ces entrefaites, le prince Hercule, dont nous avons déjà dit quelques mots, arriva de ses voyages ; il avait parcouru la France, l'Angleierre, l'Allemagne, et avait eu partout les plus grands succès. C'était chose juste, car peu d'hommes les eussent mérités à aussi juste titre. C'élail un excellent cavalier, un danseur merveilleux, et surtout un tireur de première force à l'épée et au pistolet, supériorité qui avait élé constatée par une douzaine de duels dans lesquels il avait toujours tué ou blessé ses adversaires, sans qu'il eût attrapé, lui, une seule égratignure. Aussi le prince Hercule élait-il dans ces sortes d'affaires d'une confiance qui s'augmentait naturellement encore de la crainlc qu'il inspirait.
L'entrevue cnlrc les deux frères fut naturellement un peu froide; ils ne s'étaient jamais vus, et le prince Hetcule, loul en pardonnant à son puîné l'accroc qu'il avait fait à sa fortune, n'avait poinl assez de philosophie pour l'oublier entièrement. Néanmoins le prince aîné élail si loyal , le prince cadel était si bon enfant, qu'au bout de quelques jours les deux frères étaient devenus inséparables.
Mais le prince Hercule n'avait point passé ces quelques jours dans une ville qui ne s'entretenait que de la fatale influence attachée à son frère cadet sans attraper par-ci par-là quelques bribes de conversation qui avaient donné l'éveil à sa susceptibilité. Il en résulta que le prince ouvrit l'oreille sur tout ce qui se disait à l'endroit de son frère , cl , prenant dans la Villa-Heale un jeune homme en flagrant délit de narration , débuta dans son explication avec lui par lui jeter à la figure un de ces démentis qui n'admettent d'autre réparation que celle qui se fait les armes à la main. Jour cl heure furent pris pour le lendemain ; les témoins devaient régler les conditions du combat.
Une provocation aussi publique fit grand bruil
par h ville. Si c'eût été du temps du roi Ferdinand, ce bruit eût été un bonheur, car il serait indubitablement parvenu aux oreilles de la police, qui eût pris ses mesures pour que le duel n'eût pas lieu ; mais le régime avait fort changé : la république parthénopéenne était décrétée de Gaête à Reggio , cl elle eût regardé comme une atteinte portée à la liberté individuelle d'empécher les citoyens qui vivaient sous sa maternelle protection de faire ce que bon leur semblait. La police laissa donc les choses suivre naturellement leur cours.
Or il était dans le cours de ces choses que notre héros apprit que son frère devait se battre le lendemain, tout en continuant d'ignorer la cause pour laquelle il se battait. Il descendit aussitôt chez Sun ainé pour s'informer de ce qu'il y avait de vrai dans la nouvelle qui venait de parvenir jusqu'à lui ; le prince Hercule lui avoua alors qu'd devait se battre en effet le lendemain, mais il ajouta qu'attendu que le duel avait lieu à propos d'une femme , il ne pouvait mettre personne dans le secret de celle future rencontre, pas môme lui qui était son frère.
Le jeune prince comprit parfaitement cet excès de délicatesse , mais il exigea de son frère qu'il lui permit d'être son témoin. Celui-ci refusa d'abord , mais le principino insista tellement que le prince Hercule consentit enfin à ce qu'il lui demandait , à cette condition cependant qu'il ne ferait aucune question sur la cause de la querelle ni ne consentirait à aucun arrangement.
Quant au choix des armes, le prince Hercule le laissait entièrement à la disposition de son adversaire, le pistolet lui étant aussi familier que l'épée, et vice versâ.
Deux heures après ce colloque, les témoins avaient arrêté, sans autre explication, que les deux adversaires se rencontreraient le lendemain, à six heures du malin, au lac d'Agnano, el que l'arme a laquelle ils se battraient était l'épée.
Là-dessus le prince Hercule s'endormit avec une telle tranquillité qu'il fallut que le lendemain à cinq heures son frère le réveillât.
Tous deux partirent dans leur calèche, emmenant avec eux leur médecin, qui devait porter indifféremment secours à celui des deux adversaires qui serait blessé
A l'entrée de la grotte de Pouzzoles, ils rejoignirent ceux à qui ils avaient affaire et qui venaient à cheval. Les quatre jeunes gens se saluèrent, puis