‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 194 sur 212 · LE MOINE BOURRU · texte numérisé non relu

LE MOINE BOURRU

Toute la colonie était en révolution. Le moine bourru , ce vieil bêle fantastique du couvent sur tes ruines duquel s'était élevé le palais d'Amaury, revenait depuis trois ou quatre jours. Dame Perrine l'avait vu se promenant la nuit dans les jardins du Grand-Nesle , vêtu de sa longue robe blanche et marchant d'un pas qui ne laissait aucune trace sur le sol et n'éveillait aucun bruit dans l'air.

Comment dame Perrine , qui habitait le Pelil- Nesle , avait-elle vu le moine bourru se promener à trois heures du malin dans les jardins du Grand- Nesle? C'est ce que nous ne pouvons dire qu'en commettant une affreuse indiscrétion , mais nous sommes historien avant lotit , el nos lecteurs ont droit de connaître les détails les plus secrets de la vie des personnages que nous avons mis en scène , surtout quand ces détails doivent jeter un jour si lumineux sur la suite de notre histoire.

Dame Perrine , par la disparition de Colombe,

ASCANIO

parla retraite de Pulchérie, devenue désormais inu- i la croix de la main gauche; elle songeait qu'il seule , et par le départ du prévôt , était resiée mal- rail forcé de signer à son contrat de mariage de li

tresse absolue du Pclil-Nesle ; car, ainsi que nous l'avons dit, le jardinier Haiinbaut, par mesure d'économie, n'avait été, ainsi que ses aides, engagé au service de messire d'Eslourvillequ àla journée seulement. Dame Perrine se trouvait donc reine absolue du Pelit-Nesle , mais en même temps reine solitaire, de sorte qu'elle s'ennuyait toute la journée cl mourait de peur toute la nuit.

Or elle avisa qu'il y avait, pour la journée du moins, remède à ce malheur : ses relations amicales avec dame Ruperle lui ouvraient les portes du Grand-Nesle. Elle demanda la permission de fréquenter ses voisines , et la permission lui fut accordée avec empressement.

Mais en fréquentant les voisines, dame Perrinese trouvait naturellement en contact avec les voisins. Dame Perrinc était une grosse mère de trente-six ans qui s'en donnait vingt- neuf. Grosse, grasse, dodue, fraîche encore, avenante toujours , son entrée devait faire événement dans l'atelier, où forgeaient, taillaient, limaient , martelaient, ciselaient dix ou douze compagnons, bons vivants, aimant le jeu le dimanche , le vin les dimanches et les fétes , et le beau sexe toujours. Aussi trois de nos vieilles con- I naissances, au bout de trois ou quatre jours, étaientelles atteintes du même trait.

C'étaient le petit Jehan;

Simon le Gaucher;

L'Allemand Hermann.

Quant à Ascanio, à Jacques Aubry cl à Pagolo, ils avaieut échappé au charme, engagés qu'ils étaient ailleurs.

Le reste des compagnons pouvait bien avoir ressenti quelques étincelles de ce feu grégeois, mais sans doute ils se rendirent compte à eux-mêmes de leur position inférieure cl versèrent, avanl qu'elles ne devinssent un incendie, l'eau de leur humilité surces premières étincelles.

Le petit Jehan aimait à la manière de Chérubin, c'est-à-dire qu'il était, avanl tout, amoureux de l'amour. Dame Perrine, comme on le comprend bien , était une femme d'un trop grand sens pour répondre à un pareil feu follet.

Simon le Gaucher offrait un avenir plus certain cl promenait une flamme plus durable , mais dame Perrine était une personne fort superstitieuse.

Dame Perrine avail vu -faire à Simon le signe de

main gauche. El dame Perrine était convenue qu'un signe de la croix exécuté de la main gauche était plutôt pour perdre que pour sauver une àme , de même qu'on ne lui eût pas persuadé qu'un contrat de mariage signé de la main gauche pouvait faire autre chose que deux malheureux. Dame Perrine, sans rien dire des causes de sa répugnance , avait donc reçu les premières ouvertures de Simon le Gaucher de manière à lui ôter louie espérance poor l'avenir.

Restait Hermann. Oh ! Hermann, c'était autre chose.

Hermann n'était point un muguet comme le peut Jehan, ni un disgracié de la nature comme Sirnoo le Gaucher; Hermann avail dans toute sa persono-: quelque chose d'honnête , de candide , qui plaiuit au cœur de dame Perrine. De plus , Hermann , au lieu d'avoir la main gauche a droite et la nuin droite à gauche, se servait si éncrgiquemenl de l'une ei de l'autre , qu'il semblait avoir deux mains droites. C'était de plus un homme magnifique, selon toutes les idées vulgaires. Dame Perrine avait donc fixé son choix sur Hermann.

&laîs , comme on le sait, Hermann était d'une naïveté céladonique. Il en résulta que les premières batteries de dame Perrinc , c'est-à-dire les minauderies, les froncements de bouche, les lournetnetiu de regard échouèrent complètement contre la timidité native de l'honnête Allemand. Il «e contentait de regarder dame Perrine de ses gros yeux ; nuit comme les aveugles de l'Évangile , oculot IwbtUu et non videbat, ou, s'il voyait, c'était tout l'ensemble de la digne gouvernante , sans remarquer en rica les détails. Dame Perrinc proposa alors des promenades , soit sur le quai des Augustins , soil dans le» jardins du Grand cl du Petit-Neslc , cl dans promenade elle choisit Hermann pour son Cela rendait Hermann fort heureux inlérieuremei.t. Son gros cœur ludesque battait cinq ou six pulsations de plus à la minute quand dame Perrine s'appuyait sur sou bras; mais, soil qu'il éprouvai quelque difficulté à prononcer la langue française; soitqul eût un plus grand plaisir à entendre parler l'objet de ses secrètes pensées , dame Perrine en tirait rarement autre chose que ces deux phràftetT telles: < Ponchour, malemoizcllc » et t A lien, moizelle , i qif Hermann prononçait

ASCANIO

à deux heures de distance Tune de l'autre ; la première en prenant le bras de dame Perrine , la seconde en le quittant. Or, quoique ce litre de mademoiselle lut une immense flatterie pour dame Perrine , et quoiqu'il y riU quelque chose de bien agréable à parler deux heures entières sans crainte d'être interrompue , dame Perrine eill désiré que son monologue fût au moins interrompu par quelques interjections qui pussent lui donner une idée statistique des progrès qu'elle faisait dans le cœur Je son muet promeneur.

Biais ces progrès , pour ne pas s'exprimer par la parole ou pour ne pas se traduire par la physionomie, n'en étaient pas moins réels ; le foyer brûlait au cœur de l'honnête Allemand, cl, attisé tous les jours par la présence de dame Perrine , devenait un véritable volcan. Hermann commençait à s'apercevoir cnûn de la préférence que lui accordait dame Perrine , et il n'allcndaii qu'un peu plus de certitude pour se déclarer. Dame Perrine comprit celle hésitation. Un soir , en le quittant 5 la porte du Pelil- Neslc , clic le vit si agilé , qu'elle crut véritablement faire une bonne œuvre en lui serrant la main. Hermann, transporté de joie, répondit à la démonstration par une démonstration pareille ; mais , à son grand élonnement , dame Perrine jeta un cri formidable. Hermann, dans son délire , n'avait pas mesuré sa pression. Il avait cru que plus il serrerait fort, plus il donnerait une idée exacte de la violence de son amour, et il avait failli écraser la main de la pauvre gouvernante.

Au cri qu'elle poussa , Hermann demeura stupéfait; mais dame Perrine, craignant de le décourager au moment où il venait de risquer sa première tentative, prit sur elle de sourire, cl décollant ses doigts, momentanément palmés :

t Ce n'est rien, dit-elle, ce n'est rien, mon cher M. Hermann; ce n'est rien, absolument rien.

— Mille barlnns, malcmoiscllc Berrine, dit l'Allemand, mais c'ôtre que ch'aimc vous peaucoup fort, cl che vous ai serrée comme che vous aime ! Mille barlons !

— Il n'y a pas de quoi, M. Hermann, il n'y a pas de quoi. Votre amour, je l'espère, est un amour honnête et douLmio femme n'a point à rougir.

— ^j^ttflBpeu ! dit Hermann, je crois pien, inatemoisem; Berrine , qu'il est honnête , mon amour; seulement, je n'ai bas encore osé vous en barler : mais buisque le mol est lâché, je vous aime,

je vous aime, je vous aime peaucoup fort, malemoisclle Berrine.

— Et moi , M. Hermann , dit dame Perrine en minaudanl, je crois pouvoir vous dire, car je vous crois un brave jeune homme, incapable de compromettre une pauvre femme, que... Mon Dieu ! comment dirai-je cela?

— Oh ! liles! tites! s'écria Hermann.

— Eh bien! que... Oh! j'ai tort de vous l'avouer.

— Ncin ! nein ! vous bas avre dort ! Tilcs ! liles !

— Eh bien ! je vous avoue que je ne suis pas resiée indifférente à votre passion.

— Sacrement ! > s'écria l'Allemand au comble de la joie.

Or, un soir qu'à la suite d'une promenade la Juliette du Petit-Ncsle avait reconduit son Bornéo jusqu'au perron du Grand, elle aperçut, en revenant seule, cl en passant devant la porte du jardin, la blanche apparition que nous avons racontée, et qui, scion l'avis de la digne gouvernante, ne pouvait être autre que celle du moine bourru. Il est inutile de dire que dame Perrine était rentrée mourante de peur el s'était barricadée dans sa chambre.

Le lendemain , dès le malin , tout l'atelier fut instruit de la vision nocturne. Seulement dame Perrine raconta le fait simple , jugeant inutile de s'appesantir sur les détails.

Le moine bourru lui était apparu. Voilà tout. On cul beau la questionner , on n'en put pas tirer autre chose.

Toute la journée il ne fui question au Grand- Neslc que du moine bourru. Les uns croyaient à l'apparition du fantôme, les autres s'en moquaient. On remarqua qu'Ascanio avait pris parti contre la vision el s'était fait chef des incrédules.

Le parti des incrédules se composait du petit Jehan , de Simon le Gaucher , de Jacques Aubry et d'Ascanio.

Le parti des croyants se composait de dame Buperle , de Scozzone , de Pagolo et d'Hermann.

Le soir on se réunit dans la seconde cour du Petit-Ncsle. Dame Perrine , interrogée le malin sur l'origine du moine bourru , avait demandé toute la journée pour rassembler ses souvenirs , cl , la nuit venue , elle avait déclaré qu'elle était prête à raconter celle lerriblc légende. Dame Perrine connaissait sa mise en scène comme un dramaturge moderne, el elle savait qu'une histoire de revenant

perd lout son effet raconlée à lu lumière du soleil , tandis qu'au contraire l'effet de la narration se double dans l'obscurité.

Son auditoire se composait d'IIermann , qui était assis à sa droite , de dame Ruperlc, qui était assise à sa gauche , de Pagolo cl de Scozzone , qui étaient assis à côté l'un de l'autre, et de Jacques Aubry , qui élail couché sur l'herbe entre ses deux amis, le petit Jehan et Simon le Gaucher. Quanlà Ascauio, il avait déclaré qu'il méprisait tellement tous ces sots contes de bonne femme qu'il ne voulait pas même les entendre.

< Aiuzi , dit Hcrrnann après un moment de silence pendant lequel chacun prenait ses petits arrangement! pour écouter plus à l'aise , ainzi , malemoizellc Berrine , vous aller nous raconter l'histoire du moine pourru ?

— Oui , dit dame Perrine , oui ; mais je dois vous prévenir que c'est une terrible histoire qu'il ne fait pas bon peut-être de raconter à celte heures mais, comme nous sommes toutes des personnes pieuses, quoiqu'il y ait parmi nous des incrédules , et que d'ailleurs M. Hcrrnann est de force à mettre en fuite Satan lui-même si Satan se présentait , je vais vous raconter cette histoire.

— Barlon , barlon , matcmoizelle Berrine , mais

ASCANIO

— Taisez-vous donc, bavard ! dit Scozzonc.

— Oui , daisez-vous donc , pafard , répéta Hcrrnann.

— Je me tais, je me lais, dit l'écolier; allez, dame Perrine.

— Le prieur , nommé Enguenrand , continua h narratrice , était surtout un homme magnifique. Ili avaient tous des barbes noires et luisantes, avec des yeux noirs et ciincelanls ; mais le prieur avait encore la barbe plus noire et les yeux plus éclatants que les autres; avec cela, les digues frères étaient d'une piété et d'une austérité sans pareille , et ptfr sédaicut une voix si harmonieuse cl si douce que l'on venait de plusieurs lieues à la ronile rien que pour les entendre chanter vêpres. C'est du moiii* comme cela qu'on me l'a conté.

— Ces pauvres moines, dit Ruperte.

— C'est très-intéressant, dit Jacques Aubry.

— C'est miraculeux , dit Ilemiann.

— Un jour, reprit dame Perrine, flattée des témoignages d'approbation que soulevait son récit , on amena au prieur un beau jeune homme qui demandait à entrer comme novice dans le couvent : il n'avait pas de barbe encore , mais il avait de grandi yeux noirs comme l'ébcne , et de longs chevcui sombres et brillants comme du jais , de sorte qu on l'admit sans difficulté. Le beau jeune homme dits?

si Satan fient , je lois vous lire qu'il ne faul bas gompter sur moi : je me paîtrai avec les hommes I nommer Antonio , et demanda au prieur à être allant que vous voutrez , mais bas avec le tiable. taché à son service, ce à quoi don Engucmn^ — Eh bien! c'est moi qui me battrai avec lui s'il I consentit sans difficulté. Je vous parlais de voix

vient, dame Perrine, dit Jacquet Aubry. Allez donc toujours , et u'ayez pas peur.

— Y a t-il un jarponnier dans votre histoire , maiemoiselle Berrine? dit Hermann.

— Un charbonnier? demanda la gouvernante. Non , monsieur Hermann.

— Oh pien! c'est égal.

— Pourquoi un charbonnier, dites?

— C'est que tans les histoires l'Allemagne il y avre louchonrs un jarponnier. Mais n'imborde , ça doit èlre une pelle histoire dout te môme. Allez, maiemoiselle Berrine , allez.

— Sachez donc , dit dame Perrine , qu'il y avait autrefois sur l'emplacement même où nous sommes, et avant que l'hôtel de iNesle ne fût bàli, une communauté de moines composée des plus beaux hommes que l'on pût voir et dont le plus petil était de la taille de M. Hermann.

— Peste ! quelle communauté ! s'écria Aubry.

c'est Antonio qui avait une voix fraîche ei mélodieuse ! Quand on l'entendit chanter le suivant , tous les assistants furent ravis, et i danl celle voix avait quelque chose qni voustmoblail tout en vous charmant , un timbre qui éveillait dans le cœur des idées plus mondaines qw célestes : mais tous les moines étaient si purs ']-' ce furent les seuls étrangers qui éprouvèrent celte singulière émotion , Cl don Enguerrand, qui n'avut rien éprouvé de pareil à ce que nous avons dit , fa tellement enchanté de la voix d'Antonio . qu'il If chargea de chanter seul dorénavant les répons ût* antiennes , alternativement avec l'orgue.

La conduite du jeune novice était 1 ailleurs «emplaire, et il servait le prieur aveejyj^gieçt deur incroyables. Toui ce qd*oi cher, c'étaient ses étemelles et toujours, il suivait le prieur de ses ycflx «*Blt- Don Enguerrand lui

ASCAMO.

« Que regardez-vous là, Antonio?

— Je vous regarde, mon père, répondait le jeune homme.

— Regardez votre livre d'oraisons , Antonio. Que regardez-vous là ?

— Vous , mon père.

— Antonio , regardez l'image de la Vierge. Que regardez-vous encore là?

— Vous , mon père.

— Regardez, Antonio, le cruciGx que nous adorons. »

En outre, don Enguerrand commençait à remarquer, en faisant son examen de conscience, que depuis la réception d'Antonio dans la communauté, il était plus troublé qu'auparavant par les mauvaises pensée*. Jamais auparavant il ne péchait plus de sept fois par jour, ce qui est, comme on sait, le compte des saints ; parfois même il avait beau éplucher sa conduite de la journée , il n'y pouvait trouver, chose inouïe, que cinq ou six péchés; mais maintenant le total de ses fautes quotidiennes montait à dix , à douze , voire même quelquefois à quinze. l\ essayait de se rattraper le lendemain; il priait, il jeûnait, il s'abîmait , le digne homme. Ah bien oui ! peine perdue ! plus il allait, plus l'addition devenait grosse. Il en était arrivé à la vingtaine. Le pauvre don Enguerrand ne savait plus où donner de la tète; il sentait qu'il se damnait malgré lui , et remarquait (remarque qui en eût consolé un antre, mais l'épouvantait davantage) , que ses plus vertueux moines élaient soumis à la même influence , influence étrange, inouïe, incompréhensible, inconnue; si bien que leur confession, qui tenait autrefois vingt minutes, une demi-heure, une heure tout

mander par son aumônier à don Enguerrand la permission de visiter le sien. Le prieur s'y prêta de la meilleure grâce du monde. Peui-êirc allait-il, grâce à celle visite, découvrir lui-même quelque chose de ce pouvoir magique qui pesait depuis un mois sur lui et sur ses compagnon?. Bah ! toutes les recherches furent inutiles, et le châtelain allait se retirer, plus désespéré que jamais, quand tous les moines, se rendant à la chapelle pour y dire l'office du soir , vinrent à passer devant lui et don Enguerrand. Il les regardait machinalement, lorsqu'au dernier qui passa , il jela un grand cri en disant : < Dieu du ciel ! c'est Antonia ! C'est ma fille ! >

Anlonia, car c'était elle effectivement, devint pâle comme un lis.

« Que fais-tu ici sous ces habits sacrés? continua le châtelain.

— Ce que j'y fais, mon père, dit Antonia, j'aime d'amour don Enguerrand.

— Sors de ce couvent à l'instant même, malheu-

reuse

s'écria le seigneur.

— Je n'en sortirai que morte, mon père, i répondit Antonia.

El là-dessus , malgré les cris du châtelain , elle s'élança dans la chapelle à la suite des moine* , et prit place à sa stalle accoutumée. Le prieur était resté debout comme pétrifié. Le châtelain furieux voulait poursuivre sa fille, mais don Enguerrand le supplia de ne pas souiller le lieu sainl d'un tel scandale et d'attendre la fin de l'office. Le père y consentit cl suivit don Enguerrand dans la chapelle.

On était aux antiennes, et, semblable à la voix de Dieu, l'orgue préludait majestueusement. Un chant admirable, mais ironique, mais amer, mais terrible,

au plus, prenait maintenant des heures entières. On répondit aux sons du sublime instrument : c'était le

fut obligé de retarder l'heure du souper.

Sur ces entrefaites, un grand bruit qui se faisait depuis un mois dans le pays arriva enfin jusqu'au couvent : le seigneur d'un château voisin avait perdu sa fille Anlonia : Antonia était disparue un beau soir absolument comme a disparu ma pauvre Colombe ; seulement, je suis sûre que ma Colombe est un ange, tandis qu'il parait que celle Antonia élail possédée du <'t'"lu"<>if^ pauvre seigneur avait cherché par monts et p^SknJa fugi live , tout comme M. le prëvûjpi tlli 'ï^ohibe. Il ne restait plus qui- le couvenf ï «sachant que le méchant esprit, pour mieux se dérober aux recherches, a parfois la malice dlfc cacher dans les monastères , il fil de-

chaul d'Antonia, cl tous les cœurs frissonnèrent. L'orgue reprit, calme, grave, imposant, et sembla vouloir écraser par sa magnificence céleste l'aigre clameur qui l'insultait d'en bas. Aussi , comme acceptant le défi, les accents d'Antonia s'élevèrent-il* à leur tour plus furieux, plus désolés, plus impie* que jamais. Tous les esprits attendaient éperdus ce qui allait résulter de ce formidable dialogue, de cet échange de blasphèmes et de prières, de celle lutte étrange entre Dieu et Satan, et ce fut au milieu d'un silence plein de frémissement que la musique céleste éclala comme un tonnerre , celle fois , à la fin du verset blasphémateur , cl versa sur toutes le* tète* inclinées, hormis une seule, les torrents de son

courroux. Ce fut quelque chose de pareil à la voix ' foudroyante qu'entendront le» coupables au jour du jugement dernier. Antouiu n'en essaya pas moins de lutter encore, mais son chant ne fut celte fois qu'un cri aigu, affreux, déchirant, semblable à un rire de damné, et elle tomba pâle et roide sur le pavé de la chapelle. Quand on la releva elle était morte, i Jésus Maria ! s'écria dame Ruperte.

— Pauvre Anionia ! dit naïvement Hermann.

— Farceuse ! » murmura Jacques Aubry.

Quant aux autres , ils gardèrent le silence , tant,

même sur les incrédules, avait eu de puissance le terrible récit de dame Perritic; seulement Scozzone essuya une larme, et Pagolo (il le signe de la croix.

« Quand le prieur, reprit dame Perrinc, vit l'envoyé du diable ainsi pulvérisé par la colère de Dieu , il se crut , le pauvre cher homme , délivré à jamais des pièges du tentateur; mais il comptait sans son hôte , comme c'est plus que jamais le cas de le dire, puisqu'il avait eu l'imprudence de donner l'hospitalité à une possédée du démon. Aussi la nuit suivante, comme il venait a peine de s'endormir, il fut réveillé par un bruit de cliaines : il ouvrit les yeux , les tourna instinctivement vers la porte , vit la porte tourner toute seule sur ses gonds, cl en même temps un fantôme , vélu de la robe blanche des novices, s'approcha de son lit, le prit parle bras cl lui cria : « Je suis Anionia ! Anionia qui l'aime ! cl Dieu m'a donné tout pouvoir sur loi, parce que lu as péché, sinon par action , du moins par pensée, i Et chaque nuit, à minuit, comme de raison, la terrible apparition revint implacable et ûdèle, tant qu'à la lin don Engucrrand prit le parti de faire un pèlerinage en terre sainte et mourut par grâce spéciale de Dieu au moment où il venait de s'agenouiller devant le Saint-Sépulcre.

Mais Anionia n'était point satisfaite. Elle se rejeta alors sur tons les moines en général, et comme il y en avait bien peu qui n'eussent point péché comme le pauvre prieur , elle vint à leur tour les visiter pendant la nuit, les réveillant brutalement et leur criant d'une voix formidable : « Je suis Anionia ! je mus Anionia qui l'aime ! >

De là le nom du moine bourru.

Quand vous marcherez le soir dans la rue et qu'un capuchon gris ou blanc s'attachera à vos pas, hàtez-vous de rentrer chez vous : c'est le moine bourru qui cherche une proie.

Le couvent détruit pour faire place au château ,

ou crut êlre débarrassé du moine bourru , mais il paraît qu'il affectionne la place. A différentes époques il a reparu. Et voilà, que le Seigneur nom pardonne ! que le malheureux damné reparaît encore.

— Que Dieu nous préserve de sa méchanceté !

— Amen ! dit dame Ruperte en se signant.

— Amen ! dit Hermann en frissonnant.

— Amen ! » dil Jacques Aubry en riant. Et chacun des assistants répéta amen ! sor un

ton correspondant à l'impression qu'il avait éprouvée.

CE QU'OS VOIT LA NUIT DE LA CIME D'OS PECH.lt>.

Le lendemain , qui était le jour même où toute la cour devait revenir de Fontainebleau , ce fui dame Ruperie qui déclara au même auditoire qu'elle mit une grande révélation à faire à son tour.

Aussi , comme on s'en doute bien , d'après un avis si intéressant, tout le monde fut réunià la mène heure el au môme endroit.

On était d'autant plus libre que Benvenuto avait écrit à Ascanio qu'il restait deux ou trois jours de plus pour faire préparer la salle où il comptait exposer son Jupiter, lequel Jupiter il devait fondre aussitôt son retour.

De son côté , le prévôt n'avait fait que paraître au Grand-"Ncsle pour demander si l'on n'avait pa appris quelque nouvelle de Colombe. Maisdaœe Perrine lui ayant répondu que tout était loujoart dan* le môme état, il était retourné aussitôt » Chàtclcl.

Les habitants du Pelit et du Grand-Nesle jo<nV saient donc d'une entière liberté, puisque les oVw maîtres étaient absents.

Quant à Jacques Aubry , quoi qu'il dûl avoir ce soir-là une entrevue avec Gervaise , la curiosité l'avail emporté sur l'amour, ou plutôt il avait eapéré que le récit de Ruperte, moins Icnuutt celui de dame Perrinc , finirait à temps yuut q«*if p«U a fois entendre la narration ctacfifcrîj rbcurstii son rendez-vous.

Or, voici ce que Ruperte ;

Le récit de dame Perrinc lui ai

ASCANIO

nuit dans la tête, et une fois rentrée dans sa chambre elle trembla de tout son corps, malgré les saints reliquaires dont le clievcl de son lit était garni , que le fantôme d'Antonia ne Tint la visiter.

Rupertc barricada sa porte , mais c'était une médiocre précaulion ; la vieille gouvernante était trop au courant des habitudes des fantômes pour savoir que les esprits ne connaissent pas de portes fermées ; elle aurait néanmoins voulu barricader aussi la fenêtre qui donnait sur le jardin du Grand-Nesle, mais le propriétaire primitif avait oublié d'y faire mettre des contrevents et le propriétaire actuel avait jugé inutile de se grever de cette dépense.

Il y avait bien ordinairement les rideaux ; mais cette fois , par chance contraire , les rideaux étaient au blanchissage.

La fenêtre n'était donc défendue que par une simple vitre transparente comme l'air, qu'elle empêchait d'entrer.

Ruperle , en rentrant dans sa chambre , regarda dans son lit , fouilla dans toutes ses armoires et ne laissa pas le moindre petit coin sans le visiter. Elle savait que le diable ne lient pas grande place quand il veut rentrer sa queue, ses griffes et ses cornes , et qu'Asinodéc resta je ne sais combien d'années recoquevillé dans une bouteille.

La chambre était parfaitement solitaire, et il n'y avait pas la moindre trace du moine bourru.

Rupertc se coucha donc un peu plus tranquille , mais elle laissa néanmoins brûler sa lampe. A peine au lit elle jeta les yeux sur la fenêtre , cl devant la fenêtre elle vil une ombre gigantesque qui se dessinbit dans la nuit et qui lui interceptait la

gnant qui l'appelle et frappant aux portes de ceux qui ne l'attendent pas. Rupertc l'invoqua longtemps sans qu'il l'entendit.

Enlin , vin s minuit , la fatigue l'emporta. Peu à peu, les sens de la bonne gouvernante s'engourdirent ; ses pensées, en général assez mal enchaînées les unes aux attires, rompirent le fil imperceptible <j ni les retenait et s'éparpillèrent comme les grains d'un rosaire. Son cœur seul, agité par la crainte, continua de veiller, puis il s'endormit à son tour, et loul fut dit ; la lampe veilla seule.

Mais, comme toute chose humaine, la lampe eut sa fin deux heures après que Ruperte eût clos les yeux du sommeil du juste. La lampe, sous prélexlc qu'elle n'avait plus d'huile, commença de faiblir, puis ellcpclilla, puis elle jeta une grande lueur, puis enfin elle mourut.

Juste en ce moment Rupertc faisait un rêve terrible : elle rêvait qu'en revenant le soir de chez dame Perrine clic avait élé poursuivie par le moine bourru; mais heureusement Rupertc avait retrouvé, contre l'habitude des gens qui rêvent, «es jambes de quinze ans ; cl elle s'était enfuie si vile que le moine bourru, quoiqu'il parût glisser et non marcher sur la lerre, n'élailarrivé derrière elle que pour se voir fermer au nez la |>orie du perron. Ruperte l'avait alors, toujours dans son rêve, entendu se plaindre et frappera la porte. Mais, comme on le pense bien, elle ne s'était pas pressée d'aller lui ouvrir ; elle avait allumé sa lampe, elle avait monté les escaliers quatre à quatre, elle élait entrée dans sa chambre, elle s'élaii mi m.- au lil et avait éteint sa lampe.

Mais au moment même où elle éteignait sa lampe,

lumière des étoiles ; quant à la lune, il n'en était , elle avait aperçu la lélc du moine bourru derrière

pas question ; elle entrait dans son dernier quartier.

La bonne Rupcrie tressaillit de crainte , et elle était sur le point de crier ou de frapper lorsqu'elle se souvint de la statue colossale de Mars, qui s'élevait jusle devant sa fenêtre. Elle reporta aussitôt les yeux, qu'elle avait détournés déjà, du côté de la fausse apparition, cl elle reconnut parfaitement tous les contours du dieu de la guerre. Cela rassura momentanément Rupertc, qui prit la résolution positive

ésor du pauvre que si soucnvic, n est ;tux ordres de personne : uijfpw»» fi s juntes du ciel, et caprivisitc qui bon lui semble , déplai-

ses vitres ; il était moulé comme un lézard le long du mur cl il essayait d'entrer par la fenêtre. Ruperte entendait dans son rêve les ongles du fantôme qui grinçaient contre les carreaux.

On comprend qu'il n'y a point de sommeil qui tienne contre un pareil rêve. Ruperlc s'élaii donc réveillée, les cheveux hérissés cl loul humide d'une sueur glacée. Ses yeux s'étaient ouverts hagards et effarés et s'étaient portés malgré elle sur la fenêtre. Alors elle avail poussé un cri terrible, car voici ce qu'elle avait vu :

Elle avail vu la lètc du Mars colossal jetant du feu par les yeux, par le nez, par la bouche el par les oreilles.

Elle avail cru d'abord qu'elle était encore entier*

ASCANIO

mie et que c'élail son rêve qui se continuait; mais elle détail pincée au Rang pour s'assurer qu'elle était bien éveillée, elle avait fait le signe de la croix, elle avait «lit mentalement trois Paler et deux Ave, et la monstrueuse apparition n'avait point disparu.

Rupertc trouva la force d'étendre le bras, de prendre le manche de son balai et de frapper de toute sa force au plafond. liermann couchait audessus d'elle et elle espérait que le vigoureux Allemand, réveillé par cet appel, accourrait à son secours.

Mais Ruperle cul beau frapper, liermann ne donna aucun signe d'existence.

Alors elle changea de direction , cl, au lieu de frapper au plafond pour réveiller liermann , elle frappa au plancher pour réveiller Pagolo.

Pagolo couchait au-dessous de Ruperle, comme liermann couchait au-dessus; mais Pagolo fut aussi sourd qu'Hermann, eldame Pcrrine eut beau frapper, rien ne bougea.

Ruperle abandonna alors la ligne verticale pour la ligne horizontale ; Ascanio était son voisin , et elle frappa du manche de son balai contre le mur de séparation.

Mais toui resta muet chez Ascanio comme tout était resté muet chez Pagolo cl chez liermann. Il était évident qu'aucun des trois compagnons n'était chez lui. Un instant Ruperle eut l'idée que le moine bourru les avait emportés lous Irois.

Or, comme celle idée n'avait rien de rassurant, Ruperle, de plus en plus épouvantée, et certaine que personne ne pouvait venir à son secours, prit le parli de cacher sa tète sous ses draps cl d'attendre.

Mlle attendit une heure, une heure et demie, deux heures peut-être; mais, comme elle n'entendait aucun bruit, elle repril quelque peu de hardiesse, écarta doucement son drap, hasarda un œil, puis les deux. La vision avait disparu. La lèle du Mars s'était élcinlc, tout élail rentré dans les téuè bres.

Quelque rassurants que fussent ce silence et cette obscurité, on comprend que Rupertc était brouillée avec le sommeil pour tout le rcslc de la nuit. La pauvre bonne femme était donc restée l'oreille au guet ci les yeux tout grands ouverts jusqu'au moment où les premiers rayons du jour, glissant à liavers les vitres, lui annoncèrent que l'heure des fantômes élail passée.

Or. voilà ce que raconta Ruperle, et il faul le

dire à l'honneur de la narratrice, son récit fit plut d'effet encore peut-être que n'en avait fait celui Je la veille, l'impression fut profonde, surtout sur lier mann et madame Perrinc, sur Pagolo et Scouone. Les deux hommes s'excusèrent de n'avoir pas entendu Ruperle, mais d'une voix si tremblante et d'une façon si emharrassée que Jacques Aubn en éclata de rire. Quant à dame Perrine et à Scozzone, elles ne soufflèrent pas même le mol. Seulement elles devinrent tour à tour si rouges el si hlêmesque, s'il avait fait jour cl qu'on eûl pu suivre sur leur visage le rcllct de ce qui se passait dans leur âme, on eût pu croire en moins de dix secondes qn'ella allaient mourir d'un coup de sang, puis presque aussitôt trépasser d'inanition.

< Ainsi, dame Pcrrine, dit Scozzonc qui se remit la première , vous prétendez avoir vu le moioe bourru se promener dans le jardin du Grand-Netie'

— Comme je vous vois, ma chère enfant, répondit dame Perrinc.

— El vous, Ruperle, vous avez vu flamboyer h tête du Mars ?

— Je la vois encore.

— Voilà, dit dame Perrine : le maudit reveoim aura choisi la lèle de la statue pour son domicile; puis, comme il faul, après tout, qu'un fantôme promène comme une personne naturelle, à certain» heures il descend, va, vient ; puis, quand il est fan gué, il remonte dans sa tète. Les idoles et les espnit. voyez-vous, cela s'entend comme larrons en foire : ce sont tous des habitants de l'enfer ensemble, cet horrible faux dieu Mars donne tout boanemeii l'hospitalité à cet effroyable moine bourru.

— Fous croyez, lame Bcrrine ? demanda le naïf Allemand.

— J'en suis sûre, M. Hermann, j'en suis sûre.

— Ça fait fenir la chair de boule, ma barde l'honneur ! murmura liermann en frissonnant.

— Ainsi vous croyez au revenant, UenuanoMi Auhry.

— Foui, j'y crois. 1

Jacques Aubry haussa les épaules; maistoato" haussant les épaules, il résolut d'approfondir le Wft 1ère. Or, c'était la chose du monde la plut fa"1 pour lui qui entrait el soru^ugfl^^»1 que s'il eût été de la mai8^p3||njp^> esprit qu'il irait voir (;^»^;fa>yl,ejai,jrrlttJ que ce soir il resterait an frf»nd^»le J*y* heures; à dix heures il preinlraiWiijp*w u •■

ASCANIO

monde, feraii semblant de sortir, reslerail en dedans, monterait sur un peuplier, et de là, caché dan» les branches, ferait connaissance avec le fantôme.

Tout se passa comme l'écolier l'avait projeté. 11 quitta l'atelier sans être accompagné, comme c'était riiabilude. tira la porte du quai à grand bruit pour faire croire qu'il était sorti, puis, gagnant rapidement le pied du peuplier, se cramponna à la première branche, se hissa jusqu'à elle à la force des poignets, et en un instant fut à la cime de l'arbre. Arrivé là il se trouvait juste en face de la tête de la statue, et dominait à la fuis le Grand cl le Pelil-Nesle, dans les jardins ni dans les cours desquels rien ne pouvait se passer sans qu'il le vit.

Pendant le temps que Jacques Aubry s'établissait sur son perchoir, il y avait grande soirée au Louvre, dont toutes les fenêtres flamboyaient. Charles- Quint s'était enfin décidé à quitter Fontainebleau el à se risquer dans la capitale, et, comme nous l'avons dit, les deux souverains étaient rentrés le soir même à Paris.

Là une fête splendide attendait encore l'Empereur. Il y avait souper, jeu et bal. Des gondoles, éclairées avec des lanternes de couleur, glissaient sur la Seine, chargées d'instruments, et s'arrêtaient harmonieusement en face de ce fameux balcon d'où trente ans plus lard Charles IX devait tirer sur son peuple, tandis que des bateaux, tout pavoisé» de fleurs, passaient d'un côté à l'autre de la rivière le» convives qui venaient du faubourg Saint-Germain au Louvre ou qui retournaient an faubourg Saint-

in.

Au nombre de ces conviés avait été tout naturellement le vicomte de Marmagne.

Comme nous l'avons dit, le vicomte de Marmagne, grand bellâtre, blond, fade el rose, avait la prétention d'être un homme à bonnes fortunes ; or, il avait cru remarquer qu'une jolie petite comtesse, dont le mari était justement à cette heure à l'armée de Savoie , l'avait regardé d'une certaine façon ; il avait alors dansé avec elle el il avait cru s'apercevoir que la main de la danseuse n'était point insensible à la pression de la sienne. Bref, en voyant sortir la dame de se» pçuftécs. il s'imagina , au coup < l'œil qu'elle lui je^Wwl^ùj^H, que , comme Galatée, si elle

jP^élaii avec l'espérance d'y fne s'était donc mis tout te de la dame, et comme elle haut de la rue Hautefeuille, ils é-

ALEXANORft DUMAS. — T. VU.

tait fait passer du Louvre à la tour de Nesle el suivait le quai pour gagner la rue Saint-André par la rue des Grands-Augustins, lorsqu'il entendit marcher derrière lui.

Il était près d'une heure du malin. La lune, nous l'avons dil, entrait dans le dernier quartier, de sorte que la nuit était assez sombre. Or, au nombre des rares qualités morales dont la nature avait doué Marmagne, le courage, comme on sait, ne jouait pas le principal rôle. Il commença donc à s'inquiéter de ce bruit de pas qui semblait être l'écho des siens, et tout en s'enveloppant plus hermétiquement de son manteau et en portant instinctivement la main à la garde de son épée, il pressa sa marche.

Mais ce redoublement de célérité ne lui servit de rien ; les pas qui suivaient les siens »c remirent à l'unisson de ses pas et parurent gagner sur lui , de sorte qu'au moment où il tournait te porche des Augustin», il sentit qu'il allait évidemment être rejoint par son compagnon de roule si, après être passé du pas simple au pasaccéléré, il ne passait point du pas accéléré au pas gymnastique. Il allait »c décider à ce parti extrême lorsqu'au bruit de» pas se mêla le bruit d'une voix.

< Pardieu, mon gentilhomme ! disait celle voix, vous faite» bien de hàier la marche , la place n'est pas bonne, surtout à celle heure, car c'esi ici, vous le savez sans doute, qu'a été attaqué mon digne ami Benvenulo, le sublime artiste, qui e*l à celte heure à Fontainebleau et qui ne se doute guère de ce qui se passe chez lui ; mais, comme nous faisons la même roule, à ce qu'il parait , nous pouvons marcher du même pas, et si nous rencontrons quelques lirelaines, ils y regarderont à deux fois avant de s'attaquer à nous ; je vous offre donc la sécurité de ma compagnie si vous voulez bien m'accorder l'honneur de la vôtre. >

Aux premiers mots qu'avait prononcés notre écolier, Marmagne avait reconnu une voix amie, puis, au nom de Benvenulo Cellini, il s'était souvenu du bavard basochien, qui déjà une première fois lui avait donné de si utiles renseignements sur l'intérieur du Grand-Nesle ; il s'arrêta donc, car la sociélé de maître Jacques Aubry lui offrait un double avantage. L'écolier lui servait d'escorte d'abord, puis, tout en l'escortant, pouvait lui donner suri

ennemi quelque renseignement nouveau, que sa haine mettrait à profil. Il accueillit donc celle le basochien d'un air aussi agréable que possible

MO

ASCANIO

, mon jeune ami , dil Marmagne en i donner au monde, et que ce peu de temps, je

réponse aux paroles de bonne camaraderie que Jacques Aubry venait de lui adresser dans l'obscurité. Que disiez-vous donc de ce cher Benvenulo , que j'espérais rencontrer au Louvre et qui est resté comme un sournois à Fontainebleau ?

— Ab ! pardieu! en voilà une chance! s'écria Jacques Aubry. Comment , c'est vous , mon cher vicomte... de... Vous avez oublié de me dire votre nom ou j'ai oublié de m'en souvenir. Vous venez du Louvre? Etait-ce bien beau , bien animé , bien galant , bien amoureux ? Nous allons en bonne fortune, n'est-ce pas, mon gentilhomme? Ah I croque-cœur que vous êtes !

— Ma foi , dil Marmagne d'un air fat , vous êtes sorcier , mon cher : oui , je viens du Louvre , où le roi m'a dit des choses fort gracieuses et où je serais encore si une charmante petite comtesse ne m'avait fait signe qu'elle préférait la solitude à toute celte grande cohue. Et vous, d'où revenez-vous , voyons ?

— Moi , d'où je reviens ? reprit Aubry en éclatant de rire. Ma foi ! vous m'y faites songer ! Mon cher, je viens de voir de drôles de choses ! Pauvre Benvenulo ! Oh ! parole d'honneur , il ne méritait pas cela !

— Que lui est-il donc arrivé , à ce cher ami?

— D'abord , si vous venez du Louvre , il faut que vous sachiez, vous , que je viens du Grand-Neslc , où j'ai passé deux heures, perché sur une branche, ni plus ni moins qu'un perroquet.

— Diable ! la position n'était pas commode !

— N'importe , n'importe ! je ne regrette pas la crampe que j'y ai prise , car j'ai vu des choses , mon cher, j'ai vu des chose», tenez , rien que d'y penser, j'en suffoque de rire. »

Et Jacques Aubry se mit en effet à éclater d'un rire si jovial et si franc , que , quoique Marmagnc ne sût pas encore de quoi il était question , il ne put s'empécher de faire chorus. Mais, comme il ignorait la cause de la gaieté du basochien , le vicomle cessa naturellement de rire le premier.

« Maintenant, mon jeune ami, maintenant qu'entraîné par votre hilarité j'ai ri de conliance, dit Marmagne, ne puis-jc apprendre de vous quelles choses si mirobolantes vous tiennent en joie? Vous savez que je suis des fidèles de Benvenuto, quoique je ne vous aie jamais rencontré chez lui, attendu que mes occupations me laissent bien peu de temps à

l'avouer , j'aime mieux l'accorder à mes maîtresse* qu'à mes amis. Mais il n'en est pas moins vrai que tout ce qui le touche me touche. Ce cher Benvenulo ! Dites-moi donc ce qui se passe au Grand-Nesk en son absence. Cela m'intéresse, je vous jure, plus que je ne puis vous l'exprimer.

— Ce qui se passe..., dit Aubry ; mais non, c'en un secret.

— Un secret pour moi ! dil Marmagne. Un secrei pour moi qui aime Benvenulo de si grand cœur, d qui encore ce soir renchérissais sur les éloges qo' lui donnait le roi François 1er. Ah! c'est mal!<k Marmagne d'un air piqué.

— Si j'étais sûr que vous n'en parliez à person* . mon cher... comment diable vousappelez-i mon cher ami ? je vous conterais cela , car je avoue que je suis aussi pressé de dire mon liistoire,quc l'étaient les roseaux du roi Midas de conter (a lesr.

— Dites donc alors, dites donc, répéta Marmague.

— Vous n'en parlerez à personne ?

— A personne, je vous le jure !

— Parole d'honneur?

— Foi de gentilhomme !

— Imaginez- vous donc... Mais d'abord, mon cher... mon cher ami, vous connaissez l'histoire do moine bourru, n'est-ce pas?

— Oui, j'ai entendu parler de cela. Un fantôme qui revient daus le Grand-Nesle, à ce qu'on assure.

— Justement. Ah bien ! si vous savez cela , je puis vous dire le reste. Imaginez-vous que dame Pcrrine...

— La gouvernante de Colombe ?

— Justement. Allons, allons, on voit bien que vous êtes des amis de la maison. Imaginez donc que dame Perrine, dans une promenade nocturne qu'elle faisait pour sa santé , a cru voir se promener au* le moine bourru dans le jardin du Grand-Nesle, tandis qu'en même tem|»s dame Ruperte... Vow connaissez dame Ruperte?

— N'esi-ce pas la vieille servante de Cellini ?

— Justement. Tandis que dame Ruperte , danune de ses insomnies , avait vu flamboyer les yeux, le nez et la bouche de la grande staluc jliylieu Mari que vous avez vue dans le jar||^jjâ^fl8|^2[ierl:

— Oui, un véritable cfc^-^j|i«^..di^a: magne.

— Chef-d'œuvre, c'esi \c%tf^jjhju3fi ..

pas d'autres. Or, il avait été arréSWlWes dn <

respectables personne» (c'est de daine Perrine cl de dame Huperte que je parle), que ce« deux apparition* avaient une même cause, et que le démon qui se promenait la nuit sous le costume du moine bourru dans le jardin , remontait au chant du coq dans la tète du dieu Mars , digne asile d'un damné comme lui , et là était brûlé de si terribles flammes, que le feu en sortait par les yeux, par le nez et par les oreilles de la statue.

— Quel diable de conte me faites-vous là, mon cher ami ? dit Marmagne ne sachant pas si l'écolier raillait ou parlait sérieusement.

— Un conte de revenant , mon cher , pas autre chose.

— Est-ce qu'un garçon d'esprit comme vous, dit Marmagne , peut croire à de pareilles niaiseries?

— Mais non, je n'y crois pas, dit Jacques Aubry. Aussi, voilà pourquoi j'ai voulu passer la nuit sur un peuplier pour tirer la chose au clair, et voir quel était le véritable démon qui mettait tout l'hôtel en révolution. J'ai donc fait semblant de sortir, mais au lieu de refermer la porte du Grand-Nesle derrière raoi , je l'ai refermée devant , je me suis glissé dans l'obscurité sans être vu de personne , j'ai gagné le peuplier sur lequel j'avais jeté mon dévolu, et cinq minutes après j'étais juché au milieu de ses branches , juste à la hauteur de la téle du dieu Mars. Or, devinez ce que j'ai vu.

— Comment voulez-vous que je devine ? dit Marmagne.

— C'est juste , il faudrait être sorcier pour deviner de pareilles choses. J'ai vu d'abord la grande porte s'ouvrir, la porte du perron, vous savez?

— Oui, oui, je la connais, dit Marmagne.

— Je vis la porte s'ouvrir et un homme mettre le nez dehors pour voir s'il n'y avait personne dans la cour. Cet homme, c'était Hermann, le gros Allemand.

— Oui, Hermann, le gros Allemand, répéta Marmagne.

— lorsqu'il se fut bien assuré que la cour était solitaire et qu'il eut regardé de tous côtés , excepté sur l'arbre, où, comme vous le pensez bien, il était loin de me soupçonner , il sortit tout à fait , referma la porie^demère lui, descendit les cinq ou six marcites, du perron et t'en alla droit à la cour du Pelil- [Scsfe, où il /jappa trois coups. A ce signal, une femme «onîtitnTetu-NesIe et vint ouvrir la porte. Cette fettfltfrï Vêtait dame Perrine , notre amie,

WIO. Ct>7

laquelle , à ce qu'il parait , aime à se promener à la belle étoile, en compagnie de notre Goliath.

— Bah ! vraiment! Ah ! ce pauvre prévôt!

— Attendez donc , attendez donc , ce n'est pas tout. Je les suivais des yeux comme ils entraient au Petit-Nesle , lorsque tout à coup j'entendis à ma gauche crier le châssis d'une fenêtre. Je me retournai, la fenêtre s'ouvrit , et je vis Pagolo, ce brigand de Pagolo ! qui est-ce qui aurait cru cela de sa part avec ses protestations , ses Pater et ses Ave? et je vis Pagolo , qui, après avoir regardé avec les mêmes précautions qu'Hermann, enjambait la balustrade , se laissait glisser le long de la gouttière , et de balcon en balcon gagnait le bas de la fenêtre... Devinez de quelle chambre, vicomte?

— Que sais-je , moi ! la fenêtre de la chambre de dame Ruperte.

— Ah ! bien oui ! De Scozzone , rien que cela ; de Scozzone , le modèle bien-aimé de Benvenulo, une charmante brune, ma foi! Comprenez-vous ce coquin-là, vicomte?

— En effet , c'est fort drôle , dit Marmagne. El voilà tout ce que vous avez vu ?

— Attendez donc, attendez donc , mon cher ! je vous garde le meilleur pour le dernier, le bon plat pour la bonne bouche ; attendez donc , nous n'y sommes pas , mais nous allons y être , soyez Iranquille.

— J'écoule, dit Marmagne. D'honneur, mon cher ami, c'est on ne peut plus amusant!

— Attendez encore, attendez! Je regardais donc mon Pagolo qui courait de balcon en balcon , au risque de se casser le cou , lorsque j'entendis un autre bruit qui venait presque du pied de l'arbre sur lequel j'étais monté. Je ramenai les yeux de haut en bas , et j'aperçus Ascanio qui sortait à pas de loup de la fonderie

— Ascanio , l'élève chéri de Benvenulo?

— Lui-même, moucher, lui-même. Une espèce d'enfant de chœur à qui on donnerait le bon Dieu sans confession. Ah bien oui , fiez vous donc aux apparences !

— Kl dans quel but sortait Ascanio?

— Ah! voilà ! dans quel but? voilà ce que je me ! demandais d'abord ; mais bientôt je n'eus plus rieu ! à me demander, car Ascanio, après s'être assuré,

comme Hermann et comme Pagolo, que personne ne pouvait le voir , lira de la fonderie une longue échelle qu'il alla appuyer contre les deux épaules

du dieu Mars, el sur laquelle il monla. l'échelle élail juste du côté opposé à celui où j'étais, je le perdis de vue au milieu de son ascension, lorsqu'au moment même où je cherchais ce qu'il pouvait être devenu, je vis tout à coup s'enflammer les yeux de la statue.

— Qoe dites-vous donc là ? s'écria Marmagne.

— La vérité pure , mon cher , el j'avoue que si cela s'était fait sans que je connusse les antécédents que je viens de raconter, je ne me serais peut-être pas trouvé tout à fait à mon aise. Mais j'avais vu disparaître Ascanio , et je me doutai que c'était lui qui causait cette lumière.

— Mais qu'allait faire Ascanio , à cette heure, dans la tète du dieu Ma»?

— Ah ! voilà justement ce que je me demandais ; et comme personne ne pouvait me répondre , je résolus de découvrir la chose par moi-même. Je m'écarquillai les yeux de toutes mes forces , cl je parvins à découvrir, à travers ceux de la statue , un esprit , ma foi , tout vêtu de blanc , un fantôme de femme, aux pieds duquel Ascanio s'agenouilla respectueusement comme devant une madone. Malheureusement , la madone me tournait le dos , et je ne pus voir son visage , mais je vis son cou. Oh ! le joli cou qu'ont les fantômes, mon cher vicomte ! un cou de cygne , figurez-vous, blanc comme la neige. Aussi Ascanio le regardait-il avec une adoration ! l'impie, avec une adoration qui me convainquit que le fantôme étail tout bonnement une femme. Qu'en dites-vous, mon cher? Hein! le tour est bon ! cacher sa maîtresse dans la tête d'une statue !

— Oui , oui , c'est original , dit Marmagne riant et réfléchissant à la fois ; très-original , en effet. El vous ne vous douiez pas quelle peut être celle femme ?

— Sur l'honneur! je n'en ai aucune idée; el vous ?

— Ni moi non plus.

— El qu'avez-vous fait quand vous avez vu tout cela?

— Moi ? Je me suis mis à rire de telle façon que l'équilibre m'a manqué, et que si je ne m'étais pas retenu à une branche je me rompais le cou. Or, comme je n'avais plus rien à voir el que par ma chule je me trouvais descendu à moitié, je descendis tout à fait , je gagnai la porte sans bruit , el je m'en revenais chez moi , riant encore tout seul, quand je

ASCANIO

vous raconter la chose. Maintenant, donnez -moi un avis. Voyons, vous qui êtes des amis de Benvenuto, que faut-il que je fasse vis-à-vis de lui ? Quant à dame Perrine , cela ne le regarde pas : la chère dame est majeure et par conséquent maîtresse de ses volontés; mais quant à Scozzonc , mais quant * la Vénus qui loge dans la léte de Mare , c'est chose.

— Et vous voudriez que je vous dt avis sur ce qu'il vous reste à faire ?

— Oui, d'honneur, je suis fort embarrassé, mon cher... mon cher... J'oublie toujours votre nom.

— Mou avis est qu'il faut garder le silence. Taui pis pour les gens qui sont assez niais pour se laisser tromper. Maintenant, mon cher Jacques Aubry, je vous remercie de votre bonne société el de votre aimable conversation , mais me voilà arrivé roe Hautefeuille , et, confidence pour confidence, c'est là que demeure mon objet.

— Adieu, mon tendre, mon cher, mon excellent ami, dit Jacques Aubry serrant la main du Voire avis est sage , et je le suivrai, bonne chance, et que Cupidon veille sur vous! >

Les deux compagnons se séparèrent alors, Marmagne remontant la rue Hautefeuille et Jacques Aubry prenant la rue Poupée pour regagner la rue de la Harpe, à l'extrémité de laquelle il avait fiie son domicile.

Le vicomte avait menli au malencontreux basochien , en affirmant qu'il n'avait aucun soupçon de ce que pouvait être le démon femelle qu'adorait genoux Ascanio. Sa première idée avait été que l'habitante du Mars n'était autre que Colombe, d plus il avait réfléchi à celle idée , plus il s'eui. affermi dans sa croyance. Maintenant , comme mm l'avons dit, Marmagne en voulait également au prévôt, à d'Orbec et à Benvenuto Cellini, et il se trouvait placé dans une fâcheuse jKwition pour sa baise, car il ne pouvait faire de la peine aux uns sans faire du plaisir aux autres. En effet, s'il gardaii le silence, d'Orbec el le prévôt restaient dans l'embarras ; mai< aussi Benvenuto restait dans la joie. Si, au contraire, il dénonçait l'enlèvement, Benvenuto était au désespoir, mais le prévôt et d'Orbec retrouvaient, l'an « fille, l'autre sa fiancée. Il résolut donc de xelourner

la chose dans sa tète jusqu'au moment où H verra t jaillir de ses réflexions le parti y'"T pour lui. ' ''JJW^^

vous ai rencontré et quand vous m'avez forcé de | L'indécision de Marmagne ne fut pas longue ; il

le véritable motif, Tintérôi que MBt dÉlampes prenait au mariage du comte d'Orbec avec Colombe. Il pensa que la révélation lai ferait, du côté de la perspicacité, regagner dans l'esprit de la duchesse ce qu'il avait perdu du côté du courage; il résolut donc, le lendemain à son lever, de se présenter chez elle et de tout lui dire, et celle résolution prise , il l'exécuta ponctuellement.

Par un de ces hasards heureux qui servent quelquefois si bien les mauvaises actions, tous les courtisans étaient au Louvre , où ils faisaient leur cour à François I" et à l'Empereur, et VL9* d'Élampes n'avait près d'elle, à son lever, que ses deux fidèles, c'est-à-dire le prévôt et le vicomte d'Orbec, lorsqu'on annonça le vicomte de Marmagne.

Le vicomie salua respectueusement la duchesse, laquelle ne répondit à ce salut que par un de ces sourires qui n'appartenaient qu'à elle, et dans lesquels elle savait confondre à la fois l'orgueil , la protection et le dédain. Mais Marmagne ne s'inquiéta point de ce sourire, qu'il connaissait, au reste, pour l'avoir vu passer sur les lèvres de la duchesse, nonseulement pour son compte à lui, mais encore pour le compte de bien d'autres. 11 savait, au reste, le moyen de transformer par une seule parole ce sourire de mépris en un sourire plein de grâce.

i Eh bien ! messire d'Estourville , dit-il en se retournant vers le prévôt ; l'enfant prodigue est-il revenu î

— Encore celte plaisanterie , vicomte ! s'écria messire d'Estourville avec un geste menaçant et en rougissant de colère.

— Oh ! ne vous fâchez pas , mon digne ami , ne vous fâchez pas , répondit Marmagne. Je vous dis cela parce que si vous n'avez pas retrouvé encore la Colombe envolée, je sais, moi, où elle a fait son nid.

— Vous ? s'écria la duchesse avec l'expression de la plus charmante amitié. Et où cela ? vile , vile ! je vous prie , dites , mon cher Marmagne.

— Dans la tête de la statue de Mars que Benvenuto a modelée dans le jardin du Grand-Nette.

HARSV$T VÉNUS.

Le IcclclTrrcomme Marmagne, a sans doute deviné la vérité, si étrange qu'elle paraisse au premier

ASCANIO

abord. C'était la tôle du colosse qui servait d'asile à Colombe. Mare logeait Vénus , ainsi que l'avait dit Jacques Aubry. Pour la seconde fois, Benvenuto faisait intervenir son œuvre dans sa vie, appelait l'artiste au secours de l'homme , et outre sa pensée et son génie, mettait son sort dans ses statues. Il y avait autrefois, comme on l'a vu , enfoui déjà let projets d'évasion ; il y cachait maintenant la liberté de Colombe et le bonheur d'Ascanio.

Mais arrivés au point où nous en sommet , il ett nécessaire que , pour plus de clarté, nous revenions un peu sur nos pas.

Quand Cellini eut achevé l'histoire de Stéphana, un moment de silence succéda à son réeil. Benvenuto, dans ses souvenirs terribles parfois, bruyants toujours, parmi les ombres éclatantes ou farouches qui avaient traversé son existence, regardait passer au fond la mélancolique et sereine figure de Stéphana, morte à vingt ans. Ascanio, la tête penchée, tâchait de se rappeler les traits pâlis de la femme qui, courbée sur son berceau, l'avait souvent réveillé enfant, en laissant tomber set larmes sur son visage rote. Pour Colombe , elle regardait avec attendrissement ce Benvenuto qu'une autre femme, jeune et pure comme elle, avait tant aimé; elle trouvait à cette heure sa voix presque aussi douce que celle d'Ascanio, cl entre ces deux hommes, qui lous deux l'aimaient d'amour , elle se sentait instinclivemeni aussi en sûreté qu'un enfant pourrait l'être sur les genoux de sa mère.

f Eh bien! demanda Benvenuto après une pause de quelques secondes, Colombe se confiera-t-elle à l'homme à qui Stéphana a confié Ascanio?

— Vous, mon père; lui, mon frère, répondit Colombe avec une grâce modeste et digne en leur tendant les deux mains , et je m'abandonne aveuglément à vous deux pour que vous me gardiez à mon époux.

— Merci, dit Ascanio, merci, ma bien-airaée, de ce que vous croyez en lui.

— Vous promettez donc de m'obéir en tout , Colombe ? repril Benvenuto.

— En tout, dit Colombe.

— Eh bien ! écoulez , mes enfants. J'ai toujours été convaincu que l'homme pouvait ce qu'il voulait, mais à la condition d'avoir pour aide Dieu là-haut, et le temps ici-bas. Pour vous sauver du comte d'Orbec et de l'infamie et pour vous donner à mon Ascanio , j'ai besoin de temps , Colombe , et dans quelques jours vous allez être la femme du comte.

ASCANIO

L'important est donc d'abord et avant tout de retarder celte union impie, n'est-ce pas , Colombe , ma sœur, mon enfant , ma fille ? Il est des heures dans celte triste vie où une faute est nécessaire pour prévenir un crime. Serez-vous vaillante et ferme ? Votre amour, qui a tant de pureté et de dévouement, aura-t-il un peu de courage ? Répondez.

— C'est Ascanio qui répondra pour moi, dit Colombe en souriant el en se lournanl vers le jeune homme. C'est à lui de disposer de moi.

— Soyez tranquille, maître ; Colombe sera courageuse , répondit Ascanio.

— Alors , voulez-vous , Colombe, sûre de notre loyauté et de votre innocence , quitter hardiment cette maison cl nous suivre ? >

Ascanio fit un mouvement desuq>rise, Colombe se lui une minute en regardant Cellini el Ascanio, puis elle se leva el dit simplement :

< Où faut- il aller ?

t- Colombe ! Colombe ! s'écria Benvcnuto touché de tant de confiance, vous ôles une noble cl sainie créature, et pourtant Stéphana m'avait rendu difficile en grandeur. Tout dépendait de voire réponse. Nous sommes sauvés maintenant, mais il n'y a pas un moment à perdre. Celle heure est suprême, Dieu nous l'accorde , profilons-en ; donnez-moi la main, Colombe, el venez. >

La jeune fille baissa son voile comme pour déro ber sa propre rougeur à elle-même, puis elle suivit le maître et Ascanio. La porte de communication enlre le Petit-Nesle el le Grand-Nesle était fermée, mais on avait la clef en dedans. Benvenuto l'ouvrit sans bruit.

Arrivée à celle porte , Colomlie s'arrêta.

t Attendez un peu, > dit-elle d'une voix émue.

El sur le seuil de celle maison qu'elle quittait parce que celle maisou ne lui offrait plu» un asile assez saint, l'enfanl s'agenouilla el pria. Sa prière esi restée entre elle el le Seigneur , mais sans doute elle demanda à Dieu pardon pour son père de ce qu'elle allait faire. Puis, elle se releva calme et forte cl se remit à marcher conduite par Cellini. Ascanio, le cœur iroublé, les suivait en silence, contemplant avec amour sa robe blanche qui fuyail dans l'ombre. Ils iraversèreni ainsi le jardin du Grand-Nesle : les chanls et les rires des ouvriers qui coupaient (car, on se le rappelle, c'était fête au château) arrivaient insouciants et joyeux jus

l'est d'ordinaire aux instants suprêmes de la vie Arrivé au pied de la g la lue , Benvenuto quitta Colombe un moment, alla jusqu'à la fonderie et reparut chargé d'une longue échelle qu'il Arttu contre le colosse. La lune, céleste veilleuse , édairail toute cette scène de sa pale lueur ; le maître, après avoir assuré l'échelle , mil un genou en lem devant Colombe. Le plus touchant respect adoucitsait son puissant regard.

< Mon enfant , dit-il à la jeune fille , enionre-ibi de tes hrasel liens-loi bien. »

Colombe obéit sans mol dire, et Benvenuto mleva la jeune fille comme il cul faii d'une plume.

< Que le frère, dil-il à Ascanio qui s'approckaiL laisse le père porter là-haut sa fille bien-airoée. i

Et le vigoureux orfèvre, chargé de son préoett fardeau, se mil à gravir l'échelle aussi aisément <p s'il n'eût porté qu'un oiseau. A traven m v«l<, Colombe, sa tête charmante abandonnée wr l'épate du mallre, regardait la mâle el bienveillante figw de son sauveur, el se sentait pénétrée pour lui <JW confiance louie filiale que la pauvre enfant, kea« n'avait pas éprouvée encore. Quant à Cellini, \A élail la puissante volonté decel honvne de fer, qu'il tenait dans ses bras celle pour qui, deux heures auparavant , il eût exposé sa vie, sans que ta nuit tremblât, sans que son coeur battit plus rite, sa» qu'aucun de ses muscle» d'acier fléchit. Il aut commandé à son cœur d'êlre calme , et son en avait obéi.

Quand il fut arrivé au col de la statue, il our une petite porte, enira dans la lêle du Marsetytk posa Colombe.

L'intérieur de cette lêle colossale d'une m qui avail près de soixante pieds de haut formait IMJtile chambre ronde qui pouvait avoir huit fkà de diamètre el dix pieds de hauteur; l'airelle j* y pénélraienl par les ouvertures des yeui, dune: de la bouche el des oreilles. Celle chambretlean; élé pratiquée par Cellini. Lorsqu'il travaillait i léle, il y enfermait les instruments dont il se sern.' journellement , afin de n'avoir pas la peine de k monter et de les descendre cinq ou six fois par jw souvent aussi il emportait son déjeuner avec lai. * dressaii sur une lable qui tenait le milien de ce* singulière salle à manger, de sorte qu'il oeqiiw pas même son échafaudage pour sou^ajuiim Celle innovation, qui lui était si conihWé, Pavai r

qu'à nos amis, inquiets et frissonnants comme on i en goût : après la table, il y avait transporté «*

espèce de pelil lit, et dan» les dernier» temp», nonseulement il déjeunait dans la tête de son Mars, mais encore il y faisait sa siesie. Il était donc tout simple que l'idée lui fut venue de transporter Colombe dans la cachette la plus sûre évidemment de toutes celles qu il pouvait lui offrir.

• C'est ici qu'il faudra rester, Colombe, dit Benvenuto, et vous devez , ma chère enfant, vous résigner à ne descendre que la nuit. Attendez dans cet asile , sous le regard de Dieu et sous la garde de notre amitié, le résultat de mes efforts. Jupiter, ajouta-t-il en souriant et en faisant allusion à la promesse du roi, achèvera, je l'espère, ce que Mars aura commencé. Vous ne me comprenez pas, mais je sais ce que je veux dire. Nous avons pour nous l'Olympe, et vous avez , vous, le Paradis. Le moyen que nous ne réussissions pas! Voyons, souriez donc un peu. Colombe, sinon au présent, du moins à l'avenir. Je vous dis sérieusement qu'il faut espérer. Espérez donc avec confiance, sinon en moi, du moins en Dieu. J'ai été dans une prison plus dure que la vôtre, croyez-moi, et mon espérance m'étourdissait sur ma captivité. D ici au jour du succès, Colombe , vous ne me reverrez plus. Votre frère Ascanio, moins soupçonné el moins surveillé que moi , viendra vous voir et veillera sur vous ; c'est lui que je charge de transformer cette chambre d'ouvrier en cellule de religieuse. Au moment donc où je vous quitte, retenez bien mes paroles : Vous avez fait, confiante et courageuse enfant, tout ce que vous aviez à faire ; le reste maintenant me regarde. Nous n'avons plus qu'à laisser agir la Providence , Colombe. Or, écoutez-moi. Quoi qu'il arrive , songcz-y : dans quelque situation désespérée que vous paraissiez être ou que vous soyez réellement, lors même qu'au pied des autels vous n'auriez plus qu'à dire le terrible oui qui vous unirait à jamais au comte d'Orbec , ne douiez pas de voire ami , Colombe ; ne douiez pas de votre père, mon enfant ; comptez sur Dieu el sur nous; j'arriverai à lemps, j'en réponds. Aurez-vous celle foi el cette fermelé? dites, l'aurez-vou8?

— Oui, dit la jeune fille d'une voix assurée.

— C'est bien, reprit Ccllini, adieu ; maiutenant je vous laisse dans voire petite solitude ; quand tout le monde sera endormi , Ascanio viendra vous apporter tout ce q^'il vous faut. Adieu, Colombe. »

Il tendit la main à Colombe, mais la jeune fille lui présenta son front comme elle avait l'habitude

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de faire à son père. Benvenulo tressaillit, mais passant la main devant ses yeux et maîtrisant à la fois les pensées qui se pressaient dans son esprit et les passions qui bouillonnaient dans son cœur, il déposa sur ce front pur le plus paternel des baisers, murmurant à demi-voix :

c Adieu , chère fille de Stéphana. »

Et il redescendit promptement vers Ascanio, qui l'attendait, el tous deux allèrent rejoindre paisiblement les ouvriers, qui ne mangeaient plus, mais qui buvaient encore.

Une nouvelle vie , étrange , inouïe , commença ! alors pour Colombe , et elle s'en arrangea comme d'une existence de reine.

Voici comment fut meublée la chambre aérienne.

Elle avait déjà, comme on le sait, un lit cl une table; Ascanio y ajouta une chaise basse en' velours, une glace de Venise, une bibliothèque composée de livres de piété que désigna elle-même Colombe, un crucifix, merveille de ciselure, enfin un flacon d'argent, aussi du maître, et dont chaque nuit on renouvelait les fleurs.

C'était tout ce que pouvait contenir la coque blanche qui recélait tant d'innocence et de grâce.

Colombe dormait ordinairement le jour : Ascanio le lui avait conseillé, de peur qu'un mouvement involontaire ne la trahit ; elle s'éveillait avec la lueur des étoiles et le chant des rossignols, s'agenouillait sur son lit, devanlson crucifix, el restait longtemps absorbée dans une fervenle prière ; puis elle faisait sa loiletie , peignait ses beaux et longs cheveux et rêvait. Alors une échelle se posait contre la statue et Ascanio venait frapper à la petite porte. Si la toilette de Colombe était achevée, elle ouvrait à son ami, qui restait auprès d'elle jusqu'à minuit. A minuit, si le temps était beau, Colombe descendait; Ascanio rentrait au Grand-Nesle et dormait quelques heures , tandis que Colombe faisait sa promenade nocturne, en recommençant les songes de son allée, plus voisins désonnais de la réalité. Au bout de deux heures, la blanche apparition rentrait dans son coquet refuge , où elle attendait le jour en respirant les fleurs qu'elle venait de cueillir pour parfumer son doux nid , et en écoulant chanter les rossignols du Pelit-Neslc et les coqs du Pré-aux-Clercs.

Un peu avant l'aube, Ascanio revenait voir sa fiancée cl lui apportait ses provisions du jour, adroitement dérobées à dame Ruperte, grâce à la com-

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plicilé de Cellini. Alors commençaient de bonne* et ravissantes causeries , souvenirs d'amants , projets d'époux. Quelquefois aussi Ascanio restait silencieusement en contemplation devant son idole, et Colombe se laissait regarder en lui souriant. Souvent, quand ils se quittaient, ils n'avaient pas prononcé une seule proie ; mais c'était alors même qu'ils s'étaient le plus parlé. Chacun d'eux n'avaitil pas dans le cœur tout ce que l'autre eût pu lui dirc.plus ce que le cœur ne dit pas et que Dieu lit?

I a douleur et la solitude dans le jeune âge ont cela de bon , qu'en faisant l'âme meilleure et plus grande, elles la conservent aussi fraîche. Colombe, la vierge fière et digne, était en môme temps une jeune fille gaie et folle ; il y avait donc , outre les jours où on rêvait, les jours où l'on riait , les jours où l'on jouait comme des enfants , et , chose étonnante, ce n'étaient pas ces jours, ou plutôt ces nuits, car, comme on le sait, les jeunes gens avaient interverti l'ordre de la nature, ce n'étaient pas ces jours qui passaient le plus vite. L'amour, comme tonte chose rayonnante, a besoin d'omhre pour mieux briller.

Jamais un mol d' Ascanio n'effraya la timide et pure enfant qui l'appelait son frère. Ils étaient seuls, ils s'aimaient ; mais justement parce qu'ils étaient seuls, ils sentaient mieux la présence de Dieu, dont ils voyaient de plus près le ciel ; et justement parce qu'ils s'aimaient, ils respectaient leur amour comme une divinité.

Dès que l'aurore commençait à dorer faiblement les toits des maisons, Colombe , à grand regret, renvoyait son ami, mais comme Juliette renvoyait Roméo, en le rappelant dix fois. L'un ou l'autre avait toujours oublié quelque chose de bien important ; cependant il fallait partir à la fin, et Colombe, jusqu'au moment où , vers midi , elle remettait son cœur à Dieu et s'endormait du sommeil des anges, restait seule à rêver, écoulait à la fois les pensées qui murmuraient dans son cœur et les petits oiseaux qui s'éveillaient en chantant sous les tilleuls de son ancien jardin. Il va sans dire qu'en se retirant Ascanio emportait l'échelle.

Pour ces petits oiseaux, elle émiettait chaque matin du pain à l'entrée de la bouche de la statue ; les hardis pillards venaient chercher ce pain, et vile ils s'envolaient d'abord ; mais ils s'apprivoisèrent peu à peu. Les oiseaux comprennent les âmes des jeunes filles, ailées comme eux. Ils restaient donc longtemps et payaient en chansons le repas

que leur donnait Colombe. Il y eut même un chardonneret audacieux qui se hasarda dans l'intérieur de la chambre et qui s'habitua à venir manger dasi la main de la jeune fille le matin el le soir. Puis, comme les nuits commençaient à devenir fraîches, une nuit il se laissa prendre par la jeune prisonnière, qui le mil dans son sein , où il dormit jusqu'au jour malgré la visite d'Ascanio, malgré b promenade de Colombe. Le captif volontaire ne manqua pas de revenir le lendemain et tous la autres soirs. A l'aube il se mettait à chanter. Colombe alors le prenait, le donnait à baiser a Ascanio et lui rendait la liberté.

Ainsi se passait l'existence de Colombe dam h léte de la statue.

Deux événements en troublèrent seuls le coon paisible; ces deux événements furent les deux visita domiciliaires du prévôt. Une fois Colombe se réveilb en sursaut en entendant la voix de son père; tt n'était pas un rêve : il était là , dans le jardin andessous d'elle, et Benvenulo lui disait :

i Vous demandex ce que c'est que ce colosse. M. d'Eslourville? C'est la statue de MarsqoeSj Majesté le roi François I*» a eu la bonté de me commander pour Fontainebleau. Un petit bijou d< soixante pieds, comme vous voyez, rien que cela.

— C'est fort grandiose el fort beau , répondit messire d'Eslourville ; mais passons, ce n'est pat cela que je viens chercher.

— Ce serait trop facile à trouver. »

El ils passèrent.

Colombe à genoux , les bras étendus, avait em>: de crier à son père : c Mon père, mon père, je sm ici ! » Le vieillard cherchait sa fille , il la pleurait peul-êire ; mais la pensée du comte d'Orbec , mm les projets odieux de MB* d'Élampes , mais le souvenir de la conversation qu'avait entendue Ascatu paralysèrent son élan. Aussi cette sensation ne la vint-elle même point à la seconde visite quand t> voix du hideux comte se mêla à celle du prévôt.

» Voilà une étrange statue, el faite comme tu** maison ! disait d'Orbec arrêté aux pieds du coloste- Si elle résiste à l'hiver , les hirondelles pourront ; bâtir leur nid au printemps. >

Le matin même de ce jour où la seule voix de** fiancé causa une si grande terreur à Colombe, Afo> nio lui avait apporté une lettre de Cellini.

« Mon enfant, disait Benvenulo, je suis obligé*

parlir , mais soyez tranquille , je laisse tout préparé j pour votre délivrance et votre bonheur. Une parole ! du roi me garantit le succès, et, vous le savez, le roi ; n'a jamais manqué à su parole. Dès aujourd'hui , votre père va s'absenter aussi. Ne désespérez pas. J'ai eu maintenant tout le temps qu'il me fallait. Je vous le dis donc encore, chère fille, fussiez-vous sur le seuil de l'église, fussiez-vous agenouillée devant l'autel el prête à prononcer les paroles qui lient à jamais, laissez faire la fatalité; la Providence, je vous le jure, interviendra à temps.

« Adieu.

« Votre père , Besvekuto Cellisi. »

Cette lettre , qui remplit de joie Colombe en ravivant ses espérances, eut le malheureux effet d'inspirer aux pauvres enfants une sécurité dangereuse. La jeunesse ne connaît pas les sentiments modérés ; elle 6aute du désespoir à l'extrême confiance; pour elle le ciel est toujours ou gros de tempêtes ou resplendissant d'azur. Rassurés doublement et par l'absence du pré\ôl et par la lettre de Cellini , ils négligèrent dès lors les précautions , donnèrent plus à l'amour et moins à la prudence. Colombe ne veillait plus avec autant de soin sur ses mouvements et fut aperçue de Perrine , qui ne vit, par bonheur, en elle que le moine bourru. Ascanio alluma la lampe sans tirer les rideaux, et la lumière fut aperçue par dame Ruperte. Le double récit des deux commères éveilla la curiosité de Jacques Aubry, et l'indiscret écolier , pareil à l'Horace de F École des Femmes, alla tout révéler, juste à celui à qui il eût fallu tout taire. On connaît le résultat de cette confidence.

Revenons donc à l'hôtel d'Élampes.

Quand on demanda à Marmague comment il était arrivé a celle précieuse découverte , il ne voulut rien dire el fil le mystérieux. La vérité élail trop simple el laissait trop peu d'honneur à sa pénétralion : il aima mieux donner à entendre que c'était à force de ruses et de luttes qu'il en était arrivé aux magnifiques résultats dont on s'élonnail. La duchesse, comme nous l'avons dit, était radieuse ; elle allait , venait , interrogeait le vicomte ; on la tenait donc enfin , la petite rebelle , qui avait causé lanl d'alarmes ! Mne d'Élampes voulait aller elle-même à l'hôtel de Nesle s'assurer du bonheur de se* amis. D'ailleurs, après ce qui élail arrivé, après la fuite ou plutôt l'enlèvement de Colombe , ou ne pouvait

ALEXANDRE DIMAS. — TOMK VU

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