‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 196 sur 212 · DEUX RIVALES · texte numérisé non relu

DEUX RIVALES

M"* d'Étampes, qui, depuis qu'elle avait entendu parler de Colombe, désirait tant la voir, était enfin servie à souhait : la pauvre enfant était là devant elle évanouie.

Aussi pendant toute la route la jalouse duchesse ne cessa-t-elle de la regarder. Ses yeux, ardents de colère en la voyant si belle, détaillaient chacune de ses beamés, analysaient chacun de ses traits, comptaient une à une toutes les perfections de la pàlc jeune fille maintenant en son pouvoir cl sous sa main. Elles étaient donc en présence, ces deux femmes qui aspiraient à un même amour et qui se disputaient on même cœur. L'une haineuse cl toute-puissanic, l'autre faibe mais aimée: l'une avec son éclat, l'autre avec sa jeunesse ; l'une avec sa passion, l'autre avec son innocence. Toutes deux séparées par tant d'obstacles se rencontraient et se heurtaient à la fin, et la robe de velours de la duchesse pesait , <>n la froissant, sur la simple robe blanche de Colombe.

Tout évanouie qu était Colombe, Anne n'était pas la moins pâle des deux. Sans doute cette miellé contemplation désespérait sun orgueil et détruisait ses espérances ; car, tandis que, comme malgré elle, elle murmurait . « On ne m'avait pas trompée : elle est belle, très-belle ! » sa main, qui tenait la main de Colombe, la serra si convulsivement que la jeune fille, tirée de son évanouissement par la douleur, revint à elle et ouvrit ses grands yeux en disant :

i Ah! madame, vous me faites mal. i

Aussitôt que M"" d'Étampes vil se rouvrir les yeux de Colombe, elle lâcha sa main.

Mais la perception de la douleur avait en quelque sorte précédé chez la jeune fille le retour de ses facultés intellectuelles. Après avoir poussé ce cri

plutôt que prononcé ces paroles , elle resta donc quelques secondes encore, regardant la duchesse avec élonnemenl et ne pouvant parvenir à rassembler 8)*s idées. Enlin, après un instant d'examen :

< Qui étes-vous donc, madame, dit-elle, cl où m'emmenez-vous ainsi? i Puis, tout à coup se reculant : t Ah ! s'écria-l-elle , vous êtes la duchesse d'Étampes, je me souviens, je me souviens!

— Taisez- vous, reprit Anne impérieusement. Taisez-vous; tout à l'heure nous serons seules, et vous pourrez vous étonner et vous écrier tout à votre aise. >

Ces paroles furent accompagnées d'un regard dur et hautain; mais ce fut le sentiment de sa propre dignité, et non ce regard, qui imposa silence à Colombe. Kllc se renferma donc, jusqu'à ce qu'on fût arrivé à l'hôtel d'Étampes, dans un silence absolu, et, arrivée là, sur un signe de la duchesse, elle la suivit dans son oratoire.

Quand les deux rivales se trouvèrent seules ainsi et face à face, elles se toisèrent mutuellement sans rien se dire pendant une ou deux minutes, mais avec deux expressions de visage bien différentes : Colombe était calme , car son espoir dans la Providence cl sa confiance en Benvcnuto la soutenaient ; Anne élaii furieuse de cette tranquillité, mais cette fureur, quoique exprimée par le bouleversement de ses traits, n'éelalail point encore, car elle comptait sur sa toute-puissante volonté et sur son pouvoir pour briser celle faible créature.

Ce fut elle qui rompit la première le silence.

« Eh bien , ma jeune amie , lui dit-elle d'un ton qui , malgré la douceur des proies, ne laissait pas de doute sur l'amertume de la pensée, vous voilà donc rendue enfin à l'autorité paternelle ! C'est bien, mais laissez-moi vous faire avant tout mes compliments sur votre bravoure : vous êtes... hardie pour votre âge, mon enfant.

ASCANIO

— C'est que j'ai Dieu pour moi, madame, répondit Colombe avec simplicité.

— De quel dieu parlez- vous, mademoiselle? Ah! du dieu Mars, sans doute, répondit la duchesse d'Etampes avec un de ces clignements d'yeux impertinents dont elle avait si souvent occasion de faire usage a la cour.

— Je ne connais qu'un seul Dieu, madame, le Dieu bon , prolecteur, éternel , le Dieu qui recommande la charité dans la fortune et l'humilité dans la grandeur. Malheur à ceux qui ne reconnaissent pas le Dieu dont je parle, car un jour lui à son tour ne les reconnaîtra pas !

— Bien , mademoiselle , bien ! dit la duchesse. La situation est heureuse pour faire de la morale, et je vous féliciterais de l'à-propos si je n'aimais mieux croire que vous voulez faire excuser votre impudeur par votre impudence.

— En vérité , madame , répondit Colombe sans aucune aigreur, mais en haussant imperceptiblement les épaules, je ne cherche point à m'excuser devant vous, ignorant encore en vertu de quel droit vous m'accuseriez. Quand mon père m'interrogera, je lui répondrai avec respect cl douleur. S'il me fait des reproches , je lâcherai de me justifier; mais jusque là, madame la duchesse, soulTrezqucjc me taise.

— Je comprends, ma voix vous importune, et vous préféreriez, n'est-ce pas, rester seule avec votre pensée pour songer à l'aise à celui que vous aimez?

— Aucun bruit, si importun qu'il soit, ne peut m'empécher de songer à lui, madame, surtout lorsqu'il est malheureux.

— Vous osez donc avouer que vous l'aimez ?

— C'est la différence qu'il y a entre nous, madame : vous l'aimez, vous, sans oser l'avouer.

— L'imprudente, s'écria la duchesse d'Étampes, je crois qu'elle me brave !

— Hélai ! non , répondit avec douceur Colombe, je ne vous brave pas, je vous réponds seulement parce que vous me forcez de vous répondre. Laissezmoi seule avec ma pensée cl je vous laisserai seule avec vos projets.

— Eh bien! puisque lu m'y contrains , enfant, puisque tu te crois assez forte pour luiler avec moi, puisque lu avoues ton amour , j'avouerai le mien ; mais en même temps que mon amour j'avouerai ma haine. Oui , j'aime Ascanio , et je le hais ! Après tout , pourquoi feindre avec toi , la seule avec qui je puisse tout dire ? Car tu es la seule , quelque

chose que tu dises, que l'on ne croira pas: Oui. j'aime Ascanio.

— A lors je vous plains, madame, répondit don cernent Colombe , car Ascanio m'aime.

— Oui , c'est vrai , Ascanio l'aime ; mai» par la séduction si je puis, par un mensonge s'il le faut, par un crime s'il esl nécessaire , je le déroberai cet amour, enlends-lu? Je suis Anne dïledly, ducksse d'Eiampes.

— Ascanio aimera , madame , celle qui l'aimera le mieux.

— Oh ! mais écoulez-la donc! 8'écriala ductxw, exaspérée de tant de confiance. Ne croirait-on pas que son amour est unique au monde cl quenulautr* ncpeui lui être comparé?

— Je ne dis pas cela , madame. Puisque j'aime ainsi, un autre cœur peut aimer de même; seule ment , je doute que ce cœur soil le vôtre.

— Et que ferais-tu donc bien pour lui, voyons, toi qui te vantes de cet amour auquel le mien n« saurait atteindre? Que lui as-tu sacrifié jusqu'à présent ? l'obscurité de la vie, l'ennui de la solitude?

— Non , madame , mais ma tranquillité.

— A quoi l'as-tu préféré? au ridicule amour du comte d'Orbec ?

— Non , madame , mais à mon obéissance filiale.

— Qu'as-lu à lui donner , toi ? Peux-tu le faire riche , puissant , redouté ?

— Non , madame , mais j'espère le rendre heureux.

— Oh ! moi , dit la duchesse d'Eiampes, moi, c'est bien autre chose , et je fais bien davantage . moi , c'est la tendresse d'un roi que je lui immole ; ce sont des richesses , des titres , des honneurs que je mets à ses pieds ; c'esl un royaume à gouverner que je lui apporte.

— Oui , c'est vrai , dit Colombe en souriant . votre amour lui donne tout ce qui n'est pas l'amour.

— Assez, assez de cette injurieuse comparaison ! » s'écria avec violence la duchesse , qui te sentait perdre pas à pas le terrain.

Alors il se fil un instant de silence que Colombe parut soutenir sans embarras, taudis que M"ed'Eianiprt ne dissimulait le sien qu'à l'aide d'une colère viable. Cependant 8C8 traits se détendirent peu à peu. une expression plus douce s'épanouit sur son risage. qu'un rayon de bienveillance vrai ou factice commença d'éclairer doucement cl par degré». &■ clic revint la première à ce combat que son orgueil

tic voulait clore à toutes force* que par un triomphe.

c Voyons, Colombe, dit-elle d'un ton presque affectueux, si Ton le disait : « Sacrifie ta vie pour lui , i que ferais-tu ?

— Oli ! je la donnerais avec ivresse !

— Moi de môme ! s'écria la duchesse avec un accent qui prouvait sinon la sincérité du sacrifice , au moins la violence de l'amour. Mais voire honneur , conlinua-l-elle , le sacrifieriez- vous comme votre vie ?

— Si par mon honneur vous entende/, ma réputation , oui ; si par mon honneur vous entendez ma vertu, non.

— Comment ! n'étes-vous donc pas à lui ? n'est il donc pas votre amant î

— Il est mon fiancé, madame, voilà tout.

— Oh ! elle ne l'aime pas , reprit la duchesse , elle ne l'aime pas ! elle lui préfère l'honneur, un mol.

— El si l'on vous disait, madame, reprit Colombe, irritée en dépit de sa douceur, si l'on vous disait à vous : c Renonce pour lui à les litres, à ta grandeur ; immole-lui le roi , non pas en secret , la chose scrail trop facile, mais publiquement ; > si l'on vous disait : i Anne d'Heilly, duchessed'Éiampes, quille pour son obscur atelier de ciseleur ton palais , tes richesses , le* courtisans? »

— Je refuserais dans son intérêt même, reprit la duchesse , comme s'il lui était impossible de mentir sous le regard pénétrant et profond dont la couvrait sa rivale.

— Vous refuseriez?

— Oui.

— Ah ! elle ne l'aime pas ! s'écria Colombe : elle lui préfère les honneurs , des chimères !

— Mais quand je vous dis que c'est pour lui que je veux garder mon rang ! reprit la duchesse , exaspérée du nouveau triomphe de sa rivale ; quand je vous dis que c'csl pour les lui faire partager que je veux conserver mes honneurs ! Tous les hommes aiment cela tôt ou lard.

— Oui , répondit Colombe en souriant ; mais Ascanio n'est pas un de tous ces hommes.

— Taisez-vous ! » s'écria pour la seconde fois Anne furieuse et frappant du pied.

Ainsi la rusée et puissante duchesse n'avait pu prendre le dessus sur celle petite fille qu'elle croyait terrifier rien qu'en élevant la voix. A ses interrogatoires courroucés ou ironiques , Colombe avait toujours répondu avec un calme et une modestie qui

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déconcertaient Mme d'Étampes. La duchesse seniil bien que l'aveugle impulsion de sa haine lui avait fait faire fausse route. Elle changea donc de lactique : elle n'avait compté, à vrai dire, ni sur tant de beauté ni sur tant d'esprit , el ne pouvant faire plier sa rivale , elle résolut de la surprendre.

De son côté , Colombe , comme on l'a vu , n'avait point été autrement effrayée par la double explosion de colère échappée à M°" d'Étampes; seulement , elle s'élait renfermée dans un silence froid et digne. Mais la duchesse, en verlu du nouveau plan qu'elle venait d'adopter, se rapprocha avec un sourire toui charmant, el lui prit affectueusement la main.

c Pardonnez-moi, mon enfant, lui dil-elle, mais je crois que je me suis emportée : il ne faul pas m'en vouloir ; vous avez lant d'avantages sur moi qu'il est bien naturel que j'en sois jalouse. Hélas! vous me trouvez sans doute, comme loules les autres, une méchante femme! Mais, en vérité, c'est ma destinée qui est méchante et non pas moi. Pardonnez-moi donc ; ce n'est pas une raison , parce que nous nous sommes rencontrées toutes deux à aimer Ascanio , pour nous haïr l'une l'autre. Vous, d'ailleurs, qu'il aime uniquement, c'csl voire devoir d'être indulgente. Soyons sœurs, voulez-vous ? causons ensemble a cœur ouvert , cl je vais prendre à lâche d'effacer de votre esprit l'impression fâcheuse que ma colère insensée y a laissée peut-être.

— Madame ! fil Colombe avec réserve cl en retirant sa main par un mouvement du répulsion instinctive; puis elle ajouta : Parlez, je vous écoute.

— Oh ! répondit M»« d'Étampes d'un air enjoué el comme si elle comprenait parfaitement celte réserve de la jeune fille, soyez tranquille, petite sauvage, je ne vous demande pas votre amitié sans vous offrir une garantie. Tenez , pour que vous sachiez bien qui je suis, pour que vous me connaissiez comme je me connais moi-même, je vais vous dire en deux mots ma vie. Mon cœur ne ressemble guère à mon histoire, allez! el l'on nous calomnie souvent, nous autres pauvres femmes qu'on appelle de grandes dames. Ah ! l'envie a bien tort de médire de nous, quand ce serait à la pilié de nous plaindre. Ainsi, vous, par exemple, mon enfant, comment me jugez-vous? Soyez tranche. Comme une femme perdue , n'est-ce pas? »

Colombe fil un mouvement qui indiquait l'embarras qu'elle éprouvait à répondre à une pareille question.

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c Mais si Ton m'a perdue, continua M" - iN .lampes , csi-ce de ma Taule , enfin ? Vous qui avez eu du bonheur. Colombe , ne méprisez pas (rop celles qui ont souffert ; vous qui avez jusqu'ici vécu dans une chaste solitude , ue sachez jamais ce que c'est que d'être élevée pour l'ambition ; car à celles qu'on desline à celte torture, comme aux victimes qu'on parait de fleurs, on ne montre de la vie que le côté brillant. Il ne s'agit pas d'aimer, il s'agit de plaire. C'est ainsi que dès ma jeunesse mes pensées ne devaient tendre qu'à séduire le roi ; celle beauté que Dieu donne à la femme pour qu'elle l'échange contre un amour vr.ii , ils m'ont forcée de l'échanger contre un litre : d'un charme ils ont fait un piège. Eh bien! dites-moi , Colombe , que voulez-vous que devienne une pauvre enfant, prise à l'âge où elle ignore encore ce que c'est que le bien ou te mal, et à qui l'on dit : < Le bien, c'est le mal ; le mal , c'est le bien? i Aussi, voyez-vous, quand les autres désespèrent de moi , moi je ne désespère pas. Dieu me pardonnera pcul-êlre, car personne n'élail à mes côtés pour m'averlir de lui. Que vouliez-vous que je fisse ainsi isolée, faible, sans appui? La ruse et la tromperie ont été des lors (ouïe mon existence. Cependant je nViais pas faite pour ce rôle affreux , et la preuve, voyez-vous, c'est que j'ai aimé Ascanio; et la preuve, c'est qu'en sentant que je l'aimais, je me suis trouvée heureuse cl honleuseà la fois. Maintenant, diics-moi, chère cl pure enfant, me comprenez-vous ?

— Oui , répondit naïvement Colombe , irompée par celle fausse bonne foi qui mcnlait avec l'apparence de la vérité.

— Alors vous aurez donc pilié de moi ! s'écria la duchesse. Vous me laisserez aimer Ascanio de loin, toute seule, sans espoir; et ainsi je ne serai pas voire rivale, puisqu'il ne m'aimera pas, lui ; et alors, en revanche, moi qui connais ce monde, ses ruses, ses pièges, ses tromperies, moi je remplacerai la mère que vous avez perdue , moi je vous guiderai , mot je vous sauverai. Maintenant vous voyez bien que vous pouvez vous fier à moi , car maintenant vous savez ma vie. Une enfant au Cœur de laquelle on fait germer des passions de femme , c'est là tout mon passé. Mon présent , vous le rayez : c'est la honte d'être publiquement la maîtresse d'un roi. Mon avenir, c'est mon amour pour Ascanio , non pas le sien, car vous l'avez dit vous-même, et je me l'étais déjà dit bien souvent , Ascanio ne m'aimera

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