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judas invisible, car il entendit un second éclat de rire.
Benvenulo s'éloigna à toutes jambes pour ne pas céder a l'envie d'aller se briser la tête contre cette porte maudite.
Il alla droit à l'hôtel d'Étampes.
Tout n'était pas perdu encore si, ne pouvant voir Ascanio, il voyait du moins Colombe. Peut-être Ascanio, dans un épanchement d'amour, avait-il confié à sa fiancée le secret qu'il avait refusé d'apprendre à son mallre.
Tout alla bien d'abord ; la porte de l'hôiel était ouverte, il franchit la cour cl entra dans l'antichambre, où se tenait un grand laquais galonné sur toutes les coutures , espèce de colosse de quatre pieds de large et de six pieds de haut.
< Qui êles-vous? > dcmanda-l-il à l'orfèvre en le toisant des pieds à la léte.
En louie autre circonstance , Benvenulo eûl répondu à ce regard insolent par quelqu'une des violences qui lui étaient habituelles , mais il s'agissait de voir Colombe , il s'agissait de sauver Ascanio , il se contint.
< Je suis Benvenuto Cellini , l'orfèvre florentin, répondit-il.
— Que désirez-vous?
-Voir M*» Colombe.
— M"« Colombe n'est pas visible.
— Et pourquoi n'esi-ellc pas visible?
— Parce que son père, messire d'Estourville, prévôt de Paris , l'a remise en garde à M"" la duchesse d'Étampes , en lui recommandant de veiller sur elle.
— Mais, moi, je suis un ami.
— Kaison de plus pour que vous soyez suspect.
— Je vous dis qu'il faut pourtant que je la voie, dit Benvenulo, qui commençait à s'échauffer.
— Et moi, je vous dis que vous ne la verrez pas, répondit le laquais.
— El la dur liesse d'Étampes , au moius , est-elle visible ?
— Pas plus que M"* Colombe.
— Pas même pour moi , qui suis son orfèvre ?
— Pour vous moins encore que pour toul aulre.
— Alors je suis consigne ! s'écria Benvenulo.
— Justement, répondit le valet, et vous avez mis le doigt dessus.
— Sais-tu que je suis un singulier homme, l'ami ? dit à son tour Benvenulo Cclliui avec ce rire terrible
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qui précédait ordinairement se» explosions de colère , et que c'est où Ton ne veut pas me laisser entrer que j'entre !
— Et comment faites-Tous, dites-moi cela, hein? vous me ferez plaisir.
— Quand il y a une porte et un drôle comme loi devant , par exemple...
— Eh bien?... dit le laquais.
— Eh bien ! dit Benvenulo en joignant l'effet a la parole , je culbute le drôle et j'enfonce la porte. >
En même temps d'un coup de poing Benvenulo envoyait le laquais rouler à quatre pas de là, et d'un coup de pied il enfonça la porte.
« A l'aide ! cria le laquais , à l'aide ! >
Mais ce cri de détresse du pauvre diable était inutile ; en passant du vestibule dans l'antichambre, Benvenulo s'était trouvé en face de six valets qui semblaient pla< és là pour l'attendre.
Il devina que la duchesse d'Elampes avait appris ton retour et que toutes ses précautions avaient été prises en conséquence.
Dans toule autre circonstance, et armé comme il l'était de son poignard et de son épée , Benvenulo serait tombé sur toule celte valetaille et en eût eu probablement bon marché ; mais cet acte de violence dans l'hôtel de la maîtresse du roi pouvait avoir des suites terribles. Pour la seconde fois , contre son habitude, la raison prit donc le dessus sur la colère, et sûr au moins de pouvoir parvenir jusqu'au roi , près duquel , comme on le sait, il avait ses entrées à toute heure, il remit au fourreau son épée déjà à moitié tirée, revint sur ses pas. et en s'arrélanl à chaque mouvement comme un lion qui bal en retraite, traversa lentement le vestibule, puis après le vestibule la cour, et s'achemina vers le Louvre.
Celte fois, Benvenulo avait repris son air tranquille et sa marche mesurée, mais ce calme n'était qu'apparent : de grosses goullcs de sueur perlaient sur son front cl une sombre colère s'amassait en lui, qui le faisait d'autant plus souffrir qu'il essayait plus énergiquemenl de la maîtriser. Bien n'était en effet plus antipathique à celte violente nature que le délai inerte, que l'obstacle misérable d'une porte fermée, que le refus grossier d'un laquais insolent. Ces hommes forts auxquels la pensée obéit n'ont pas de plus grands désespoirs que lorsqu'ils se heurtent inutilement à une résistance matérielle. Benvenulo eut donné dix ans de sa vie pour qu'un homme le coudoyât, ei tout en marchant il levait de temps en
temps la tôle, et fixant ton regard terrible surceui qui passaient prêt de lui, il semblait leur dire : < Voyons, y a-l-il parmi vous un malheureux qui suit las de vivre ? En ce cas qu'il t'adresse à moi, je m» son homme ! >
Un quart d'heure après , Benvenulo entrait n Louvre et s'arrêtait dans la salle des pages, dem»dant à parler à Sa Majesté sur l'heure. Il voulait tout raconter à François Ier, faire un appel à m loyauté, et, s'il n'obtenait point la permission it délivrer Aseanio, solliciter au moins celle de le voir: il avait tout le long du chemin songé à ce qu'il denii dire au roi , et comme Benvenulo ne manquai! pa» de prétentions à l'éloquence il était d'avance f«t conlent du pelit discours qu'il avait prépare. En effet , tout ce mouvement , ces terribles nonveH» subitement apprises, cet outrages essuyés, ceiob- 8lacles qu'il n'avait pu vaincre, tout cela avait »\\m le sang dans les veinet de l'irascible artiste : w tempes bourdonnaient, son cœur battait avec fore?, ses mains tremblaient. Il ne savait lui-même quelle excitation ardente doublait l'énergie de son coquet de son àme ; une journée de vie se concentre parfw en une minute.
Ce fut dans ces dispositions que Benvenulo, l'adressant à un page, demanda la faveur d'entrer cho le roi.
t Le roi n'est pas visible , répondit le jeune homme.
— Ne me connaissez-vous pas ? répondit Benvenulo étonné.
— Si fait, parfaitement, au contraire.
— Je m'ap pelle Benvenulo Cellini, et Sa Majesté est toujours visible pour moi.
— C'est justement parce que vous vous appel'1 Benvenulo Cellini , répondit le page, que ton* « pouvez entrer. »
Benvenulo demeura stupéfait, c Ah ! c'est vous, continua le jeune bonite ei s'adressanl à un courlisanqui était arrivé en mto< temps que l'orfèvre, c'ett vous, M. de Termes' entrez; entrez, comie de La Faye; entrez , mari"11 des Prés.
— Et moi ? et moi donc ? s'écria Benvenulo palissant de colère.
— Vous? Le roi en rentrant, il y a dix minuicO dit : Si ceC insolent Florentin se présente, q"'1 sache que je ne veux pas le voir, et qu'on lui conseille d'être docile s'il ne veut pat avoir à faire la coup
ASCANIO
entre le Châielet el le fort Saint- Ange. — A mon aide , ô patience ! à mon aide ! murmura Benvenulo Cellini d'une voix sourde; car, vrai Bieu ! je ne suis pas habitue à ce que les rois me fassent attendre ! Le Vatican valait bien le Louvre, et Léon X François l", el cependant je n'attendais pas à la porte du Vatican , je n'attendais pas à la porte de Léon X ; mais je comprends : c'est cela, oui, le roi était chez Mme d'Étampes, le roi sort de chez sa maîtresse , il est prévenu par elle contre moi. Oui , c'est cela ; patience pour Ascanio ! patience pour Colombe ! >
Mais malgré cette belle résolution d'être patient, Benvenulo fut obligé de s'appuyer contre une colonne : son cœur se gonflait , ses jambes se dérobaient sous lui. Ce dernier affront ne le froissait pas seulement dans son orgueil , il le blessait dans son amitié. Son ùmc était toute pleine d'amertume et de désespoir, et ses lèvres serrées, son regard morne, ses mains crispées , témoignaient de la violence de sa douleur.
Cependant, au bout d'une minute il revint à lui, chassa par un mouvement de tête ses cheveux , qui retombaient sur son front , et sortit d'un pas ferme et décidé. Tous ceux qui étaient là le regardaient s'éloigner avec une sorte de respect.
Si Benvenulo paraissait calme , c'était grâce à la puissance inouïe qu'il possédait sur lui-même , car eu réalité il était plus égaré et plus troublé qu'un cerf aux abois. Il alla quelque temps dans la rue sans savoir où il allait, sans voir autre chose qu'un nuage, sans rien entendre que le bourdonnement de son sang dans ses oreilles, se demandant vaguement à lui-même , comme on le fait dans l'ivresse, s'il dormait ou s'il veillait. C'était la troisième fois qu'on le chassait depuis une heure. A lui, Benvenulo, ce favori des princes , des papes et des rois , c'était la troisième fois qu'on lui jetait la porte au visage, à lui, Benvenulo, devant lequel les portes s'ouvraient à deux battants quand on entendait venir le bruit de ses pas. El cependant , malgré ce triple affront , il n'avaii pas le droit de laisser faire sa colère : il fallait qu'il cachât sa rougeur et qu'il dissimulât sa bonté jusqu'à ce qu'il eût sauvé Colombe el Ascanio. I.a foule qui pansait près de lui, insouciante, paisible ou affairée, lui paraissait lire sur sou front la triple injure qu'il venailde supporter. Ce fui peul-èlre le seul moment de sa vie où celle grande âme humiliée doula d'elle-même.
Cependant, au bout d'un quart d'heure à peu près de celte fuite aveugle , errante , désordonnée , il descendit en lui-même el releva la lêle : son abattement le quitta el sa fièvre le reprit.
c Allons , s'écria-t-il tout haul , tant il était dominé par sa pensée, tant l'âme dévorait le corps ; allons, ils ont beau fouler l'homme, ils ne terrasseront pas l'artiste. Allons, sculpteur, qu'ils se repcnlenl de leur action en admirant ton œuvre; allons, Jupiter, prouve que tu es encore, non-seulement le roi des dieux, mais le maître des hommes. »
El en achevant ces paroles Benvenulo , entraîné pour ainsi dire par une impulsion plus forte que lui, prit sa course vers les Tournelles , celle ancienne résidence royale qu'habitait encore le vieux connétable Anne de Montmorency.
Il fallut que le bouillant Benvenulo attendît son tour pendant une heure avanl de pénétrer jusqu'au ministre-soldat de François Ier, qu'assiégeaii une foule de courtisans et de solliciteurs ; enfin on l'introduisit près du connétable.
Anne de Montmorency était un homme de haute taille à peine courbé par l'âge , froid , roide el sec , au regard vif, a la parole brève; il grondait éternellement et jamais on ne l'avait vu de bonne humeur. Il eût regardé comme une humiliation d'être surpris riant. Comment ce vieillard morose avait-il plu à l'aimable et gracieux prince qui gouvernait alors la France? C'est ce que l'on ne peut s'expliquer que par la loi des contrastes. François Ier avail le secret de renvoyer contents ceux qu'il refusait ; le connétable , au contraire , s'arrangeait de façon à renvoyer furieux ceux qu'il contentait. D'un génie assez médiocre d'ailleurs, il inspirait de la confiance au roi par son inflexibilité militaire et sa gravité dictatoriale.
Quand Benvenulo entra, il se promenait , selon sa coutume, de long en large dans la chambre. Il répondit par un signe de lêle au salut de Cellini ; puis s'arréiant tout à coup el fixant sur lui son regard perçant :
« Qui êtes- vous? lui demanda-t-il.
— Benvenulo Cellini.
— Votre profession ?
— Orfèvre du roi, répondit l'ariisle, étonne que sa première réponse ne lui eût pas épargné la seconde question.
— Ah ! oui , c'est vrai , grommela le connétable. Je vous reconnais ; eh bien ! que voulez-vous , que
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demandez-vous , mon cher ? Que je vous fasse une commande ? Si vous avez compté là-dessus , vous avez perdu votre temps , je vous en préviens. Ma parole d'honneur, je ne comprends rien à celte manie des arts qui se répand partout aujourd'hui. On dirait d'une épidémie dont chacun serait atteint, moi excepté. Non. la sculpture n'est pas mon fait le moins du monde ; matire orfèvre , entendez-vous cela? Ainsi donc adressez-vous à d'autres , et bon- j soir. > Benvenutofit un mouvement. < Eh mon Dieu ! continua le connélahle , que cela ne vous désespère pas ; vous ne manquerez pas de courtisans qui viendront singer le roi, et d'ignorants qui se poseront en connaisseurs. Quant à moi , écoutez bien ceci : je m'en liens à mon métier, qui est de mener la guerre, et j'aime cent fois mieux, je vous le dis, une bonne paysanne qui me fait tous les dix mois un enfant , c'est-à-dire un soldat, qu'un méchant statuaire qui perd son temps à me composer un las de bonshommes de bronze qui ne sont bons qu'à faire renchérir les canons.
— Monseigneur, dit Benvenuto, qui avait écoulé toute cette longue hérésie avec une patience qui l'étonnait lui-même; monseigneur, je ne viens pas vous parler de choses d'art, mais de choses d'honneur.
— Ah ! dans ce cas , c'est autre chose. Que désirez-vous de moi? Dites vite.
— Vous souvenez-vous, monseigneur, qu'une fois Sa Majesté m'a dit devant vous que le jour où je lui apporterais la statue de Jupiter fondue en bronze , elle m'accorderait la grâce que je lui demanderais , et qu'elle vous chargeait , monseigneur , vous et le chancelier Poyet , de lui rappeler cette royale promesse , dans le cas où elle l'aurait oubliée.
— Je m'en souviens. Après?...
— Eh bien , monseigneur , le moment approche où je vous adjurerai d'avoir de la mémoire pour le roi. En aurez- vous?
— C'est cela que vous venez me demander, monsieur ! s'écria le connétable ; c'est pour me prier de faire ce que je dois que vous me dérangez !
— Monseigneur!...
— Vous êtes un impertinent , monsieur l'orfèvre. Apprenez que le connétable Anne de Montmorency n'a pas besoin qu'on l'avertisse d'être honnèlehomme. Le roi m'a dit d'avoir de la mémoire pour lui , ei c'est une précaution qu'il devrait prendre plus souvent, soit dit sans lui faire lort; eh bien , j'en aurai,
dût celle mémoire lui être importune! Adieu, maUre Cellini , et passons à d'autres. »
Sur ce , le connétable tourna le dos à Benvcnuio et Ol signe qu'on pouvait faire entrer un autre solliciteur.
De son cûlé, Benvenulo salua le connétable, don la brusque franchise ne lui déplaisait pas, et toujoon animé pur la même fièvre , toujours poussé par la même pensée ardente , il se présenta chez le chancelier Poyet, qui demeurait non loin de là, à . porte Saint-Antoine.
Le chancelier Poyet formait avec Anne de Montmorency, toujours maussade , toujours cuirassé de» pieds à la tête , l'opposition morale et physique b plus complète. 11 était poli , ûn , cauteleux , enfonce dans des fourrures, perdu en quelque sorte d«» l'hermine ; on ne voyait de lui qu'un crâne chaîne et grisonnant, des yeux spirituels et inquiets, des lèvres minces et une main blanche. Il avait autant d'honnêteté peut-être que le connétable, mais moins de droiture.
Là encore il attendit une demi-heure. Mai» Bco venuto n'était plus reconnaissable : il sliabiluait i attendre.
« Monseigneur, dit-il quand en6n on l'inlroJo:sil , je viens vous rappeler une parole que le roi m a donnée en votre présence , et dont il vous a fait non-seulement le témoin, mais encore le garaul.
— Je sais ce que vous voulez dire, niessire Benvenulo , interrompit Poyet , et je suis prêt, «i wui le désirez , à remettre à Sa Majesié sa promet* devant les yeux ; mais je dois vous prévenir qoejudiciairemenl parlant , vous n'avez aucun droit , attends qu'un engagement pris en l'air et laissé à votre discrétion n'est nullement valable devant les tribanam et n'équivaudra jamais à un tilre ; il en rétulle qu? si le roi satisfait à votre demande , ce sera psffs* bonne grâce et par loyaulé de gentilhomme.
— C'est ainsi que je l'entends, monseigneur . «M Benvenuto , et je vous prie seulement de remplir» temp8el lieu la commission dont le roi vousa charge, laissant le reste à la bienveillance de Sa Majesté.
— A la bonne heure , dit Poyet , el dans t» limites , mon cher monsieur, croyez bien qoe je tout à vous. » #,
Benvenuto quitta donc le chancelier l'esprit p!« tranquille , mais le sang toujours allumé , les toujours fiévreuses. Sa pensée , exaltée par d'impatiences, d'injures et de colère , obligée de >-
contenir si longtemps , débordait enfin en liberté ; l'espace et le temps n'existaient pins pour l'esprit qu'elle inondait , et tandis que Benvenuto revenait chez lui à grands pas , il revoyait dans une sorte de délire lumineux Sléphana , la maison de del Moro , le château Saint-Ange et le jardin de Colombe. Il sentait en même temps en lui des forces plus qu'humaines , il lui semblait qu'il vivait eu dehors de ce monde.
Ce fut en proie à cette exaltation étrange qu'il rentra à l'hôtel de Nesle.
Tous les apprentis l'attendaient comme il l'avait ordonné.
< A la fonte du Jupiter, mes enfants ! à la fonte ! » cria-t-il du seuil de la porte; et il s'élança vers l'atelier.
c Bonjour, maître , dit Jacques Aubry , qui était entré en chantant joyeusement derrière Benvenuto Ceilini. Vous ne m'aviez donc ni vu ni entendu ? Il y a cinq minutes que je vous poursuis sur le quai en vous appelant; vous marchiez si vite que j'en suis tout essoufflé. Mais qu'avez- vous donc tous ici, vous êtes tristes comme des juges ?
— A la fonte ! continua Benvenuto sans répondre a Jacques Auhry, qu'il avait cependant vu du coin de l'œil et entendu d'une oreille. A la fonte : tout est là ! Béussirons-nous , Dieu clément ? Ah ! mon ami , conlinua-t-il en phrases saccadées , s'adressait! tantôt à Aubry, tantôt à ses compagnons , ah ! mon cher Jacques , quelle triste nouvelle m'attendait au retour et comme ils ont profité de mon absence !
— Qu'avez-vous donc , maître? s'écria Aubry véritablement inquiet de l'agitation de Ceilini et de la profonde tristesse des apprentis.
— Surtout, enfant, apportez du bois de sapin bien sec. Vous savez que depuis six mois j'en fais provision. Ce que j'ai , mon brave Jacques , j'ai que mon Ascanio est en prison au Cliàtelet ; j'ai que Colombe, la fille du prévôt, qu'il aimait, vous savez bien , celle charmante jeune fille, est aux mains de la duchesse d'Éiampcs , son ennemie ; ils l'ont trouvée dans la statue de Mars , oii je l'avais cachée. Mais nous les sauverons. Eh bien ! eh bien ! où vasm , tlermann ? Ce n'est pas à la cave qu'est le bois , c'est dans le chantier.
— Ascanio arrêté ! s'écria Aubry , Colombe enlevée!
— Oui , oui , quelque infâme espion les aura guettés , les pauvres enfants , cl il aura livré un
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secret que je vous ai caché à vous-même, mon cher Jacques. Mais si je le découvre, celui-là !... A la fonte, mes enfants ! à la fonte ! Ce n'est pas le tout. Le roi ne veut plus me voir , moi qu'il appelait son ami. Croyez donc à l'amitié des hommes ! Il est vrai que les rois ne sont pas des hommes : ce sont des rois. De sorte que je me suis inutilement présenté au Louvre , je n'ai pu parvenir jusqu'à lui , je n'ai pu lui dire un mot. Ah ! ma statue lui parlera pour moi. Disposez le moule , mes amis , et ne perdons pas une minute. Cette femme qui insulte la pauvre Colombe ! cet infâme prévôt qui me raille ! ce geôlier qui torture Ascanio ! Oh ! les terribles visions que j'ai eues aujourd'hui , mon cher Jacques ! Voyezvous, dix années de ma vie , je les donnerais à celui qui pourrait pénétrer jusqu'au prisonnier, lui parler cl me rapporter le secrel au moyen duquel je dompterai celte superbe duchesse ; car Ascanio sait un secrel qui a cette puissance, entendez-vous, Jacques, et il a refusé de me le confier, le noble cœur ! Mais, va , c'est égal , ne crains rien , Sléphana, ne crains rien pour ton enfant , je le défendrai jusqu'au dernier souille de ma vie et je le sauverai ! Oui , je le sauverai ! Ah ! le irallre qui nous a vendus, où est-il, que je l'éionlTcde mes propres mains ! Que je vive seulement trois jours encore , Sléphana , car il me semble que le feu qui me brûle va dévorer ma vie. Oh ! si j'allais mourir sans pouvoir achever mon Jupiter ! A la fonte , enfants ! à la fonte 1 »
Aux premiers mots de Benvenuto Ceilini, Jacques Aubry était devenu affreusement pâle , car il soupçonnait qu'il était la cause de tout cela. Puis à mesure que Benvenuto parlait, ce soupçon s'était changé en certitude. Alors sans doute quelque projet , de son côlé , lui vini à l'esprit, car il disparut en silence tandis que Ceilini tout en fièvre courait à la fonderie, suivi de ses ouvriers, en criant comme un insensé :
« A la foule , mes enfants ! à la fonte ! »
DES DIFFICULTÉS QU'EPROUVE UN HONNÊTE HOMME A SE FAIRE METTRE EN PRISON.
Le pauvre Jacques Aubry était sorti désespéré du Grand-Nesle ; il n'y avait point à en douter, c'était lui qui, involontairement, avait trahi le sc-
ASCANIO
crct d'Ascanio. Mais quel était celui qui l'avait tralii vie qu'il avait offert» , mais pour lui
lui-même ? Ce n'était pa8 certes ce brave seigneur dont il ignorait le nom ; un gentilhomme , fi donc ! Il fallait que ce fût ce drôle d'IIenriel , a moins cependant que ce ne fût Robin, ou bien Chariot , ou bien Guillaume. A vrai dire, le pauvre Aubry se perdait dans ses conjectures; le f;iil est qu'il avait confié l'événement à une douzaine d'amis intimes parmi lesquels il n'était pas facile de retrouver le coupable ; mais n'importe ! le premier, le véritable, le seul traître, c'était lui, Jacques : l'espion infâme qu'accusait Benvenuto, c'était lui. Au lieu d'enfermer sous triple clef dans son cœur le secret surpris à un ami, il avait été le semer en vingt endroits, il avait par sa langue maudite causé la perle d'Ascanio, d'un frère. Jacques s'arrachait les cheveux, Jacques se donnait des coups de poing, Jacques s'accablait des injures les plus odieuses el ne trouvait pas d'invectives assez révoltantes pour qualifier comme elle le méritait son odieuse conduite.
Ses remords devinrent si poignants cl le jetèrent dans une exaspération telle que , pour la première fois de sa vie peut-être , Jacques Aubry se mil à réfléchir. Après tout, quand son crâne serait chauve, sa poitrine violette et sa conscience en pièces , ce n'était pas là ce qui délivrerait Ascanio : à tout prix il fallait réparer le mal au lieu de perdre le temps à se désespérer.
L'honnête Jacques avait retenu ces paroles de Benvenuto : « Je donnerais dix ans de ma vie à qui pourrait pénétrer jusqu'à Ascanio, lui parler et me rapporter le secret au moyen duquel je ferais plier celle allièrc duchesse; i el, comme nous l'avons dit, il s'était , contre son habitude , mis à réfléchir. Le résultat de ces réflexions fut qu'il fallait pénétrer dans leChàtelct. Une fois là, il finirait bien par arriver jusqu'à Ascanio.
Mais c'était inutilement que Benvenuto avait tenté d'y entrer comme visiteur; et certes, Jacques Aubry n'eut pas môme l'orgueilleuse idée de tenter une chose dans laquelle le maître avait échoué. Mais .s'il était impossible d'y pénétrer comme visiteur, il devait être on ne peut plus facile , du moins le basochien le croyait, d'y entrer comme prisonnier ; il y entrerait donc à ce tilre; puis, lorsqu'il aurait vu Ascanio, lorsque Ascanio lui aurait tout confié, lorsqu'il n'aurait plus rien à faire au Chàlelel, il en sortirait el s'en irait à Benvenuto Cellini, riche du secret sauveur, non pour réclamer les dix ans de sa
crime et lui demander son pardon.
Enchanté de la richesse de son imagination el orgueilleux de l'étendue de son dévouement , il s'achemina vers le Chàielet.
« Voyons, ruminait Jacques Aubry tout en marchant d'un pas délibéré vers la prison, objet de tous ses désirs ; voyons, pour ne point faire de nouvelle* sottises, lâchons de nous mettre au courant de la situation, ce qui ne me parait pas facile, attendu que toute celte histoire me paraît aussi embrouillée que le fil de Gervaise quand elle me le donne à tenir et que je veux l'embrasser. Voyons , remémoronsnous toutes choses. Ascanio aimait Colombe, U fille du prévôt, bien. Comme le prévôt voulait la marier au comte d'Orbec, Ascanio l a enlevée, fort bien : puis , une fois enlevée , ne sachant que faire de la gentille enfant , il l'a cachée dans la tète du dieu Mars , optimè. La cachette était , ma foi , merveilleuse, et il ne fallait rien moins qu'un animal... enfin passons; je me retrouverai après. Alors il paraîtrait que sur mes indices le prévôt a remis la main sur sa fille cl fait emprisonner Ascanio. Double brute que je suis ! Oui, mais c'est là que l'écheveau s'embrouille. Que vient faire la duchesse d'Étampes dans tout cela? Elle déteste Colombe que tout le monde aime. Pourquoi? Ah ! j'y suis. Certaines railleries des compagnons, l'embarras d'Ascanio quand on lui parlait de la duchesse : M"" d'Étampes en tient pour xVscanio el tout naturellement abomine sa rivale. Jacques, mon ami , tu es un grand misérable, lu es un gaillard bien intelligent. Ah ! oui ; maintenant, comment Ascanio a-t-il entre les mains de quoi perdre la duchesse? Comment le roi va-t-il et vient-il dans toute cette bagarre avec une nommée Stéphana? Comment Benvenuto invoque-t-il à loul moment Jupiter, ce qui est une invocation un peu bien païenne pour un catholique? Au diable si j'y vois goutte ! Mais il n'est pas absolument besoin que je comprenne ; c'est dans le cachot d'Ascanio qu'est la lumière : l'essentiel est donc de me faire jeter dans ce cachot; je combinerai le reste ensuite, i
Ce disant, Jacques Aubry, arrivé au terme de son chemin , frappait un coup véhément à la porte du Chàtelct. Le guichet s'ouvrit, et une voix rude loi demanda ce qu'il voulait; c'était celle du geôlier.
i Je veux un cachot dans votre prison, répondit Aubry d'une voix sombre.
— Un cachot? fil le geôlier étonné.
— Oui, un cachot, le plu* noir ei le plus profond ; ce sera encore mieux que je ne le mérite.
— Et pourquoi cela ?
— Parce que je suis un grand criminel.
— El quel crime avez-vous commis?
— Ali ! au fait , quel crime ai-je commis? » se demanda Jacques qui n'avait pas pensé à se préparer un crime convenable ; puis, comme malgré les compliments qu'il s'était adressés un instant auparavant la rapidité de l'imagination n'était pas son côté brillant: i Quel crime? répéta-l-il.
— Oui , quel crime ? reprit le geôlier.
— Devinez, > dit Jacques. Puis il ajouta à part lui : c Ce gaillard-là doit mieux se connaître en crimes que moi , il va me faire une liste et je choisirai.
— Avez-vous assassiné? demanda le geôlier.
— Ah çà ! dites donc , s'écria l'écolier , dont la conscience se révoltait à l'idée de passer pour un meurtrier, pour qui me prenez-vous, l'ami?
— Avez-vous volé ? continua le geôlier.
— Vole, ah ! par exemple !
— Mais qu'avez-vous donc fait alors? s'écria le geôlier impatienté. Ce n'est pas le tout de se donner
# comme criminel , il faut encore dire quel crime on
— Mais quand je vous dis que je suis un scélérat, que je suis un misérable, quand je vous disque j'ai mérité la roue, que j'ai mérité le gibet !
— Le crime ! le crime ! demanda impassiblement le geôlier.
— Le crime ! Eh bien ! j'ai trahi l'amitié.
— Ce n'est pas un crime cela , dit le geôlier. Bonsoir ! El il referma la porte.
— Ce n'est pas un crime , cela ? Ce n'est pas un crime! Eh! qu'est-ce donc? >
Et Jacques Aubry empoigna le marteau à pleines mains et se remit à frapper de plus belle.
« Mais qu'y a-l-il donc encore? interrompit dans l'intérieur du Chàtelella voix d'un tiers qui survint.
— C'est un fou qui veut entrer au Chàlelel , dit le guichetier.
— Alors, sî c'esl un fou , sa place n'est point au Chàlelel , mais à l'hôpital.
— A l'hôpital ! s'écria Jacques Aubry en s'enfuyant à toutes jambes ; à l'hôpital! peste, ce n'est point là mon adairc. C'est au Chàlelel que je veux entrer, et non à l'hôpital 1 D'ailleurs ce sont les mendiants cl les gueux qu'on met à l'hôpital, et non pas les gens qui, comme moi , ont trente sous
parisi* dans leur poche. A l'hôpital ! mais a-l-on vu ce misérable guichetier , qui prétend que trahir son ami n'est pas un crime! Ainsi, pour avoir l'honneur d'être admis en prison , il faut avoir ou assassiné ou volé. Mais j'y pense... pourquoi n'aurais-je pas séduit quelque jeune fille? Ce n'est pas déshonorant. Oui,\hais quelle jeune fille?... Gcrvai8e!... » Et malgré sa préoccupation , l'écolier se mit à rire aux éclats. < Eh bien ! après toui, dit-il , cela n'est pas, mais cela aurait pu être. Allons! allons! voilà mon crime trouvé; j'ai séduit Gervaise. »
Et Jacques Aubry prit sa course vers la maison de la jeune ouvrière, monta tout courant les soixante marches qui conduisaient à son logement et sauta de plein bond au milieu de la chambre où , dans son négligé coquet, la charmante griselle, un fer à la main, repassait ses guimpes.
c Ah! fil Gervaisc en poussant un joli petit cri. Ah ! monsieur, que vous m'avez fait peur !
— Gervaisc, ma chère Gervaise, s'écria Jacques Aubry en s'avançanl vers sa maîtresse les bra6 ouverts , il faut me sauver la vie, mon enfant !
— Un instant, un instant, dil Gervaise en se servant de son fer comme d'un bouclier , que voulezvous , monsieur le coureur? Il y a trois jours qu'on ne vous a vu.
— J'ai lort, Gervaise, je suis un malheureux. Mais la preuve que je t'aime , c'esl que , dans ma détresse, c'esl vers loi que j'accours. Je le le répèle, Gervaise, il faut me sauver la vie.
— Oui, je comprends, vous vous serez grisé dans quelque cabaret où vous aurez eu dispute. On vous poursuit , on veut vous inellre en prison , cl vous venez prier la pauvre Gervaisc de vous donner l'hospitalité. Allez en prison, monsieur, allez en prison, et laissez-moi tranquille.
— El voilà justement lout ce que je demande , ma petite Gervaise, c'est d'aller en prison, mais ces misérables-là refusent de m'y mettre.
— Oh ! mon Dieu ! Jacques, dit la jeune fille avec un mouvement plein de tendre compassion, es-iu fou?
— Voilà : ils disent que je suis fou, et ils veulent m'envoyer à l'hôpital , tandis que c'esl au Chàlelel que je veux aller, moi.
— Tu veux aller au Chàlelel? el pourquoi faire, Auhry? C'est une affreuse prison que le Chàlelel. On dit qu'une fois qu'on y est entré, on ne sait plus quand on en sort.
— Il faul pourtant que j'y entre; il le faut pourtant! «écria l'écolier. Il n'y a que ce moyen de le sauver.
— De sauver qui ?
— De sauver Ascanio.
— Qui Ascanio ? ce beau jeune homme , l'élève de votre ami Bcnvcnulo?
— Lui-même, Gervaise. Il est au Chàtelel, et au Chàtelel par ma Taule.
— Grand Dieu !
— De sorte que. dit Jacques, il faul que je le rejoigne, il faut que je le sauve.
— El pourquoi est-il au Chàielel ?
— Parce qu'il aimail la fille du prévôt et qu'il l'a
— Pauvre jeune homme ! Comment on met en prison pour cela ?
— Oui , Gervaise. Maintenant lu comprends : il la tenait cachée; moi je découvre la cachette, et comme un niais, comme un misérahle , comme un infime ! je raconte la chose à toul le monde.
— Excepté à moi l s écria Gervaise. Je vous reconnais bien là !
— Je ne te l'ai pas racontée , Gervaise?
— Vous ne m'en avez pas dit un mol. ('/est pour les autres que vous êtes bavard ; mais pas pour moi. Quand vous venez ici , c'est pour m 'embrasser, pour boire ou pour dormir ; jamais pour causer. Apprenez , monsieur, qu'une femme aime à causer.
— Eh bien ! que faisons -nous donc dans ce moment-ci, ma petite Gervaise? dit Jacques; nous causons , ce me semble. .
— Oui , parce que vous avez besoin de moi.
— Il est vrai que lu pourrais me rendre un grand service.
— El lequel?
— Tu pourrais dire que je t'ai séduite.
— Mais sans doute, mauvais sujet , vous m'avez séduite.
— Moi ! s'écria Jacques Aubry étonné , moi , Gervaise, je l'ai séduite?
— Hélas ! oui , c'est le mol ; séduite, monsieur, indignement séduite par vos belles paroles , par vos fausses promesses?
— Par mes belles paroles , par mes fausses pro-
ASCAN10.
— Ne disiez-vous pas que si je ne ' vous alliez mourir d'amour?
— Tu crois que je disais cela? C'est drôle , je ne m'en souviens pas.
— Tandis que si , au contraire , je vous aimais , vous m'épouseriez ?
— Gervaise , je n'ai pas dit cela... jamais !
— Vous l'avez dit , monsieur.
— Jamais ! jamais ! jamais! Gervaise : mon père m'a fait faire un serment comme Amilcarà Annibal.
— lequel?
— Il m'a fait jurer de mourir garçon comme lui.
— Oh! s'écria Gervaise, en appelant, avec celle merveilleuse habileté que les femmes ont à pleurer, les larmes au secours de ses parole* , oh ! voila comme ils sont tous ; les promesses ne leur coûtent rien , et puis quand la pauvre fille est séduite ils ne se souviennent plus de ce qu'ils ont promis. Aussi , je le jure à mon tour , ce sera la dernière fois que je m'y laisserai prendre.
— Et lu feras bien , Gervaise , dil l'écolier.
— Lorsqu'on pense , s'écria la griselle , qu'il y a des lois pour les larronneurs , les coupeurs de bourse et les tire-laine, et qu'il n'y en a pas contre les mauvais sujets qui perdent les pauvres filles!
— Il y en a, Gervaise, dit Jacques Aubry.
— Il y en a ? repril Gervaise.
— Sans doule , puisque lu vois qu'on a envoyé ce pauvre Ascanio au Chàtelel pour avoir séduit Colombe.
— El l'on a bien fait, répondil Gervaise, à qui la perle de son honneur ne s'était jamais présentée d'une façon aussi sensible que depuis qu'elle était bien convaincue que Jacques Aubry était décidé à ne pas lui donner son nom en compensation. Oui, l'on a bien fait , ei je lui au Chàtelel.
— Eh ! mon Dieu , c'est toul ce que je < aussi , s'écria l'écolier, el comme je le l'ai dit, petite Gervaise , je compte sur toi pour cela.
— Vous comptez sur moi?
— Oui!
— Oui , ne me disiez-vous pas que j'étais la plus jolie fille du quartier Sainl-Germain-des-Prés?
— Cela , je te le dis encore.
— Riez , ingrat.
— Je ne ris pas ,
..Je dis que si in avais
— Quel courage ?
— De m'accuser devant le juge.
— De quoi ?
— De l'avoir séduite; mais lu n'oseras jamais.
— Comment, je n'oserai pas, s'écria Gervaise I leurs ne me le répéiais-iu pas lout à l'heure loi-
outrée , je n'oserai pas dire la vérité ?
— Songe donc qu'il faut faire serment, Gervaise.
— Je le ferai.
— Tu feras serment que je t'ai séduite , moi ?
— Oui, oui , cent fois oui.
— Alors tout va bien , dit l'écolier joyeux. Moi , écoule donc , j'avais peur ; un serment est une chose grave.
— Oui, serment à l'instant même, et je vous enverrai au Chalelet, monsieur.
— Bon!
— El vous retrouverez là voire Ascanio.
— A merveille !
— Kl vous aurez tout le temps de faire pénitence ensemble.
— C'eat tout ce que je demande.
— Où est le lieutenant criminel ?
— Au palais de justice.
— J'y cours.
— Courons-y ensemble, Gervaise.
— Oui , ensemble ; de celte façon , la punition ne se fera pas attendre.
— Prends mon bras , Gervaise , dit l'écolier.
— Venez, monsieur, > dil la griselte.
Et lous deux s'acheminèrent vers le palais de justice du même pas qu'ils avaient l'habitude de s'en aller, le dimanche , au Pré-aux-Clercs ou à la huile Montmartre.
Cependant, à mesure qu'ils s'avançaient vers le temple de Thémis , comme Jacques Aubry appelait poétiquement le monument en question , la marche de Gervaise se ralentissait sensiblement ; arrivée au bas de l'escalier , elle eut quelque peine à en franchir les marches ; enfin , à la porte du lieutenant criminel les jambes lui manquèrent lout à fait , et l'écolier la sentit peser de tout son poids à son bras.
< Eh bien ! Gervaise , lui dit-il , est-ce que le courage le manque ?
— Non , dit Gervaise ; mais c'est que c'est bien intimidant un lieutenant criminel.
— C'est un homme comme un autre , pardieu !
— Oui , mais il faudra lui raconter des choses...
— Eh bien ! tu les raconteras.
— Mais il faudra jurer.
— Tu jureras.
— Jacques, demanda Gervaise, es-tu bien sûr de m'avoir séduite ?
— Pardieu si j'en suis sûr, dil Jacques; d'ail-
ALBKANDRR DUMAS. — TOME VII
même?
— Oui , c'est vrai ; mais c'est singulier , il me semble que je ne vois plus les choses tout à fait de la même façon ici que je les voyais tout a l'heure.
— Allons , dit Jacques , voilà que lu faiblis ; je le gavais bien.
— Jacques , mon ami ! s'écria Gervaise, ramènemoi à la maison.
— Gervaise, Gervaise, dil l'écolier , ce n'était pas cela que tu m'avais promis !
— Jacques , je ne le ferai plus de reproches , je ne te parlerai plus de rien. Je l'ai aimé parce que tm me plaisais ; voilà lout.
— Allons, dil l'écolier, voilà ce que je craignais; mais il esl trop tard.
— Comment , trop lard ?
— Tu es venue ici pour m'accuser , lu m'accuseras.
— Jamais , Jacques , jamais ; tu ne m'as pas séduite , Jacques ; c'est moi qui ai été coquette.
— Allons , bien ! s'écria l'écolier.
— D'ailleurs, ajouta Gervaise en baissant les yeux , on n'esi séduite qu'une fois.
— Comment , qu'une fois ?
— Oui, la première fois qu'on aime.
— Eh bien ! loi qui m'avais fail croire que lu n'avais jamais aimé !
— Jacques , ramène-moi à la maison.
— Oh ça non ! dil Jacques exaspéré et du refus de Gervaise et du motif sur lequel elle l'appuyait : non ! non ! non ! Et il frappa à la porte du juge.
— Que fais-tu ? s'écria Gervaise.
— Tu le vois bien, je frappe.
— Entrez ! cria une voix nasillarde.
— Je ne veux pas entrer , dit Gervaise faisant tous ses efforts pour dégager son bras de celui de l'écolier. Je n'enlrerai pas.
— Entrez ! répéta une seconde fois la même voix, mais avec un accent plus prononcé.
— Jacques , je crie , j'appelle, dit Gervaise.
— Mais entrez donc ! dil une troisième fois la voix plus rapprochée, et en même temps la porte s'ouvrit. Eh bien! que voulez-vous? dil un grand homme maigre vêtu de noir, dont la vue seule fit trembler Gervaise de la tête aux pieds.
— C'est, dil Jacques Aubry, c est mademoiselle qui vient porter plainte contre un mauvais sujei qui l'a séduile. 1
im asca
El il poussa Gcrvaise dans la chambre noire, sale, hideuse, qui servait de vestibule au cabinet du lieutenant criminel. En même temps, comme par un ressort, la porte se referma.
Gcrvaisc jeta un faible cri, moitié d'effroi, moitié de surprise , et alla s asseoir ou plutôt alla tomber sur un escabeau adossé a la muraille.
Quant à Jacques Aubry, de peur que la jeune fille ne le rappelai ou ne courût après lui, il s'cnfuil par des corridors connus des écoliers, des basochiensel des plaideurs seulement , jusque dans la cour de la Sainlc-Chapclle, puis de là il gagna plus tranquillc- «nem le pont Saint-Michel , par lequel il fallait absolument que Gcrvaisc repassai.
Une demi-heure apri-s il la vil reparaître.
« Eh bien! lui dit-il en courant au -devant d'elle, comment cela s'est-il passé ?
— Hélas ! dit Gcrvaise, vous m'avez fail faire un i bien gros mensonge ; mais j'espère que Dieu me le pardouncra en faveur de l'intention.
— Je le prends sur moi, dit Aubry. Voyons, comment cela s'est-il passé?
— Esl-ce que j'en sais quelque chose , dit Gervaise ; j'étais si honteuse qu'à peine si je me rappelle ce dont il a élé question. Tout ce que je sais, c'est que monsieur le lieutenant criminel m'a interrogée, et qu'à ses questions j'ai répondu tantôt oui, tantôt non ; seulement je ne suis pas bien sûre d'avoir répondu comme il faut.
— La malheureuse ! s'écria Jacques Aubry, vous verrez qu'elle se sera accusée de m'a voir séduit.
— Oh non , dit Gcrvaise, je ne crois point que cela ait élé jusque-là.
— El oni-ils mon adresse, au moins , pour qu'ils puissent m'assigner? demanda l'écolier.
— Oui, murmura Gcrvaise, je la leur ai donnée.
— Allons , c'est bien , dit Aubry , et maintenant espérons que Dieu fera le reste. •
El après avoir reconduit chez elle et avoir consolé de sou mieux Gcrvaise de la fausse déposition ' qu'elle avait élé obligée de faire , Jacques Aubry se 1 relira chez lui plein de foi dans la Providence.
En effet , soit que la Providence s'en fût mêlée, soit que le hasard eût loui fait, Jacques Aubry trouva le lendemain malin une assignation qui le citait à comparoir le jour même devant le I icutcnanl criminel.
Gette assignation comblait les plus chers désirs de Jacques Aubry , et cependant, tant la justice est I chose respectable, il sentit , en lisant cette assigna- '
lion, uu frisson courir dans ses veines. Mais hâtonsnous de le dire , la certitude de. revoir Ascanio, le désir de sauver l'ami qu'il avait perdu t chassèrent bien vite loin de notre écolier ce petit mouvement de faiblesse.
La citation portait l'heure de midi , il n'était que neuf heures du matin , il courut chez Gcrvaise, qu'il trouva non moins agitée que la veille.
< Eh bien? demanda-l-elle.
— Eh bien ! dit Jacques Aubry triomphant et en monlranl le papier couvert d'hiéroglyphes qu'il tenait à la main : Voilà.
— Pour quelle heure?
— Pour midi. G'est tout ce que j'en ai pu lire.
— Alors vous ne savez pas de quoi vous été* accusé?
— Mais de l'avoir séduite, ma pelile Gervaise, jf présume.
— Vous n'oublierez pas que c'est vous qui l'avei exigé.
— Comment donc , je suis prêt à te signer d'avance que tu l'y refusais complètement.
— Alors, vous ne m'en voudrez pas de vous au«r
obéi?
— Au contraire, je l'eu serai on ne peut plu* reconnaissant.
— Quelque chose qu'il arrive ?
— Quelque chose qu'il arrive.
- D'ailleurs, si j'ai dit lout cela, c'est que j> étais forcée.
— Sans doute.
— Et si dans mon trouble j'avais dit autre chose que ce que je voulais dire, vous me pardonnerez?
— Non-seulement je le pardonnerais, ma chère, ma divine Gervaise , mais je te le pardonne d a-
vance.
— Ah ! dit Gervaise en soupirant , ah ! mauvais sujet, c'est avec ces paroles-là que vous m'avei perdue ! »
On voit bien que décidément Gervaise avail été séduite.
Ce ne fut qu'à midi moins un quart que Jacque* Aubry se souvint qu'il était assigné pour midi. H prit congé de Gervaise, ei comme la distance était longue, il s'en alla tout courant. Midi sonnait comme il frappait à la porte du lieutenant criminel.
t Entrez ! » cria la même voix nasillarde.
Celle invitation n'eut pas besoin d'être répétée • cl Jacques Aubry , le sourire sur les lèvres , le m
au vcnl et le bonnet sur l'oreille, entra chex le grand homme noir.
< Comment vous nommez-vous?demanda celui-ci.
— Jacques Aubry, répondit l'écolier.
— Qu'êtes-vous?
— Basochien.
— Que faites-vous?
— Je séduis les jeunes filles.
— Ah ! c'est contre vous qu'une plainte a été portée hier par... par...
— Par Gervaise-Pcrrelte Popinot.
— C'est bien , asseyez-vous là , et attendez votre tour. >
Jacques s'assit comme l'homme noir lui disait de le Taire et attendit.
Cinq ou six personnes de visage, d'âge et de sexe didérenls attendaient comme lui, et comme elles étaient arrivées avant lui , elles passèrent naturellement avant lui. Seulement les unes sortaient seules, et c'étaient sans doute celles contre lesquelles il ne s'était pas trouvé de charges suffisantes, tandis que Ick autres sortaient accompagnées ou d'un exempt ou de deux gardes de la prévôté. Jacques Aubry ambitionnait fort la fortune de celles-là, car on les conduisait au Chàtelet, où il avait , lui , si grand désir d'entrer.
Enfin on appela Jacques Aubry , écolier.
Jacques Aubry se leva aussitôt et s'élança dans le cabinet du lieutenant criminel d'un air aussi joyeux que s'il se fût agi pour lui de la partie de plaisir la plus agréable.
Il y avait deux hommes dans le cabinet du lieutenant criminel : l'un plus grand, plus noir, plus sec et plus maigre encore que celui de l'antichambre , ce que Jacques Aubry eût, cinq minutes avant, regardé comme impossible : c'était le greffier; l'autre, gros, gras, petit, rond, à l'œil joyeux, à la bouche souriante, à la physionomie joviale : c'était le lieutenant criminel.
Le sourire d'Aubry et le sien se croisèrent , et l'écolier fut tout prêt à donner une poignée de main au juge, tant il se sentait de sympathie pour cet honorable magistrat.
< Hé, hé, hé!... fit le lieutenant criminel en regardant le basochien.
— Ma foi oui, messire, répondit l'écolier.
— Vous m'avez en effet l'air d'un gaillard, reprit le magistrat ; voyons, monsieur le drôle, prenez une chaise et asseyez vous. »
nio. cur
Jacques Aubry prit une chaise, s'assit, croisa une jambe sur l'autre et se dandina joyeusement.
i Ah ! fil le lieutenant criminel en se frotiant les mains. Voyons, M. le greffier; voyons la déposition de la plaignante. »
Le greffier se leva, et, grâce à sa longue taille , il atteignit en décrivant une demi-courbe l'autre côté de la table, où, parmi une masse d'écritures, il prit le dossier relatif à Jacques Aubry.
« Voilà, dit le greffier.
— Voyons, qui est-ce qui se plaint ? demanda le lieutenant criminel.
— Gervaise-Perrette Popinot, dit le greffier. "
— C'est cela, fil l'écolier en hochant la téte de haut en bas, c'est cela môme.
— Mineure , dit le greffier , âgée de dix-neuf ans.
— Oh! oh ! mineure! s'exclama Aubry.
— Ainsi qu'il appert de sa déclaration.
— Pauvre Gervaise , murmura Aubry ; elle avait bien raison de dire qu'elle était si fort troublée qu'elle ne savait ce qu'elle répondait ; elle m'a avoué à moi vingt-deux ans. Enfin , va pour dixneuf ans.
— Ainsi , dit le lieutenant criminel , ainsi , mou gaillard , vous êtes accusé d'avoir séduit une fille mineure. Hé ! hé ! hé !
— Hé! hé! hé! fit Aubry , partageant l'hilarité du juge.
— Avec circonstances aggravantes , continua le greffier, jetant son timbre glapissant au milieu des deux voix enjouées du magistral et de l'écolier.
— Avec circonstances aggravantes, répéta le juge.
— Diable ! fit Jacques Aubry , je serais bien aise de connaître les circonstances aggravantes.
— domine la plaignante restait insensible depuis six mois à toutes les prières et à toutes les séductions de l'accusé...
— Depuis six mois, reprit Jacques, pardon, monsieur le greffier , je crois qu'il y a erreur.
— Depuis six mois , monsieur , c'est écrit! reprit l'homme noir d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
— Allons! va pour six mois, ré|»ondii Jacques Aubry; mais en vérité Gervaise avait bien raison de dire...
— Ledit Jacques Aubry, exaspéré par son indifférence, la menaça...
— Oh ! oh ! s'exclama Jacques.
692 ASCA
— Oh ! oh ! reprit le juge.
— Mais, continua le greffier, ladite Gervaise- Pcrretle Popinot fit si bonne et si courageuse contenance que l'audacieux demanda pardon en faveur de son repentir.
— Ah ! ah ! murmura Aubry.
— Ah ! fit le lieutenant criminel.
— Pauvre Gervaise , continua l'écolier, se parlant à lui-même et haussant les épaules ; où donc avait-elle la tête ?
— Mai» , reprit le greffier , ce repentir n'était que simulé : malheureusement la plaignante , dans son innocence et dans sa candeur, se laissa prendre àr ce repentir, et un soir quelle avait eu l'imprudence d'accepter une collation que lui avait offerte l'accusé, ledit Jacques Aubry mêla dans son eau...
— Dans son eau ? interrompit l'écolier.
— Li plaignante a déclaré ne jamais boire de j vin, continua le greffier. Inédit Jacques Aubry mêla dans son eau une boisson enivrante.
— Dites donc! monsieur le greffier, s'écria le basochien, que diable liset-vous donc là ?
— La déposition de la plaignante.
— Impossible, reprit Jacques.
— C'est écrit? demanda le lieutenant criminel.
— C'est écrit, reprit le greffier.
— Continuez.
— Au fait, dit à part lui Jacques Aubry, plus je serai coupable , plus je serai sûr d'aller rejoindre Ascanio au Châtelet. Va pour l'enivrement. Continuez, monsieur le greffier.
— Vous avouez donc ? demanda le juge.
— J'avoue, dit l'écolier.
— Ah, pendard! fil le lieutenant criminel en éclatant de rire et en se frottant les tnains.
— De sorte, continua le greffier, que la pauvre Gervaise, n'ayant plus sa raison, finit par avouer à son séducteur qu'elle l'aimait.
— Ah ! fit Jacques.
— Heureux coquin ! murmura le lieutenant criminel, dont les petits yeux étineelaient.
— Mais, s'écria Jacques Aubry, mais, c'est qu'il n'y a pas un mot de vrai dans tout cela !
— Vous niez?
— Parfaitement.
— Écrivez, dit le lieutenant criminel, que l'accusé affirme n'être coupable d'aucun des griefs qui lui sont imputés.
— Un instant ! un instant ! s'écria l'écolier, qui
songeait en lui-même que, s'il niait sa culpabilité, on ne l'enverrait pas en prison.
— Alors, vous ne niez pas complètement? reprit le juge.
— J'avoue qu'il y a quelque chose de vrai , non pas dans la forme , mais dans le fond.
— Oh! puisque vous avez avoué le breuvage enivrant, dit le juge , vous pouvez bien avouer les suites.
— Au fait, reprit Jacques, puisque j'ai avoué le breuvage enivrant, j'avoue, monsieur le greffier, j'avoue... Mais en vérité, conlinua-l-il tout bas. Gervaise avait bien raison de dire...
— Mais ce n'est pas tout. . . interrompit le greffier
— Comment! ce n'est pas tout?
— Le crime dont l'accusé s'était rendu coupable à l'égard de la fille Gervaise eut des suites terribles La malheureuse Gervaise s'aperçut qu'elle était mère.
— Ah ! pour celle fois , s'écria Jacques , c'ea irop forl.
— Vous niez la paternité ? demanda le juge.
— Non-seulement je nie la paternité, mais je nie la grossesse.
— Écrivez, dit le juge , que , l'accusé niani nonseulement la paternité mais encore la grossesse , il sera fait une enquête sur ce point.
— Un instant , un instant , s'écria Aubry , comprenant que si Gervaise était convaincue de mensonge sur un seul point, tout l'échafaudage de l'accusation s'écroulait; un instant : Gervaise a-t-elle bien dil ce que monsieur le greffier vient de non* lire?
— Elle l'a dit root à mol , répondit le greffier.
— Alors si elle l'a dil , conlinua Aubry, si elle l'a dil.*. eh bien !...
— Eh bien? demanda le lieutenant criminel.
— Eh bien I cela doil élre.
— Écrivez que l'accusé se reconnaît coupable sur lous les chefs d'accusation.
Le greffier écrivit.
« Pardieu! se dit en lui-même l'écolier , si Ascanio mérite huit jours de Châtelet pour avoir purement et simplement fait la cour à Colombe, moi qui ai trompé Gervaise , moi qui l'ai enivrée , moi qui l'ai séduite, je puis compter sur trois mois d'incarcération au moins. Mais , ma foi, je voulais êlresùr de mon fail. Au reste , j'en ferai compliment à Gervaise. Peste! elle ne s'est pas abîmée, et Jeanne d'Arc étail bien peu de chose auprès d'elle.
— Ainsi , interrompit le juge , vous avouez tous le» crimes dont vous êtes accusé ?
— Je les avoue , messire, répondit Jacques sans hésiter , je les avoue ; ceux-là et d'autres encore si vous voulez. Je suis un grand coupable , monsieur le lieutenant criminel , ne me ménagez donc point.
— Impudent coquin ! murmura le juge du ton dont un oncle de comédie parle à son neveu ; impudent coquin , va! i
Alors il abaissa sa grosse tôle ronde , bouffie et vermeille sur sa poitrine, et se mit à réfléchir profondément ; puis après quelques minutes de méditation :
i Attendu , dit-il en relevant la tète et en levant l'index de la main droite, attendu, écrivez, monsieur le greffier , attendu que le nommé Jacques Aubry , écolier-clerc de la basoche , a déclaré avoir séduit la fille Gcrvaise-Perrette Popinot par de belles promesses et par de faux semblants d'amour, condamnons ledit Jacques Aubry à vingt sous parisis d'amende, à prendre soin de l'enfant, si c'est un cnTant maie , et aux dépens.
— El la prison? s'écria Aubry.
— Comment , la prison? demanda le juge.
— Sans doute, la prison. Est-ce que vous ne me condamnez pas à la prison, par hasard?
— Non.
— Vous n'allez pas me faire conduire au Chàlelel comme Ascanio ?
— Qu'est-ce que c'est qu'Ascanio?
— Ascanio est un élève de maître Benvenulo Cellini.
— Qu'a-t-il fait, cet élève?
— Il a séduit une jeune fille.
— Quelle jeune fille ?
— Mademoiselle Colombe d'Eslourville , fille du prévôt de Paris.
— Eh bien?
— Eh bien ! je dis que c'est une injustice , puisque nous avons commis tous les deux le même crime , de faire une différence dans le châtiment. Comment ! vous l'envoyez en prison, lui , et moi , vous me condamnez à vingt sous parisis d'amende. Mais il n'y a donc plus de justice dans ce monde ?
— Au contraire , répondit le juge , c'est parce qu'il y a une justice et une justice bien entendue que cela a été décidé ainsi.
— Comment?
— Sans doute ; il y a honneur et honneur , mon
jeune drôle; l'honneur d'une demoiselle noble est eslimé à la prison ; l'honneur d'une griselte vaut vingt sous parisis. Si vous vouliez aller au Chatelet, il fallait vous adresser à une duchesse , et alors cela allait tout seul.
— Mais c'est affreux ! immoral ! abominable ! s'écria l'écolier.
— Mon cher ami , dit le juge , payez votre amende , et allez-vous-en.
— Je ne payerai pas mon amende, et je ne veux pas m'en aller.
— Alors, je vais appeler deux hoquetons et vous faire condui re en prison jusqu'à ce que vous ayez payé .
— C'est ce que je demande, i Le juge appela deux gardes.
« Conduisez ce drôle-là aux Grands Carmes.
— Aux Grands-Carmes ! s'écria Jacques, et pourquoi pas au Chatelet?
— Parce que le Chàtclel n'est pas prison pour délies, entendez-vous, mon ami ; parce que le Chàtelet est forteresse royale, et qu'il faut avoir commis quelque bon gros crime pour y entrer. Au Chàtelel ! Ah! bien oui, mon petil monsieur; on vous en donnera du Chàlelel , attendez!
— Un instant, un instant, dit Jacques Aubry, un instant.
— Quoi .'
— Du moment où ce n'est pas au Chàlelel que vous me conduisez, je paye.
— Alors, si vous payez, il n'y a rien à dire. Allez, messieurs les gardes, allez, le jeune homme paye. »
Les deux hoquetons sortirent , el Jacques Aubry lira de son escarcelle vingt sous parisis , qu'il aligna sur le bureau du juge.
« Voyez si le coraple y est , i dit le lieutenant criminel.
Le greffier se leva alors, et , pour accomplir l'ordre donné, se cambra en demi-courbe, embrassant dans le cercle que décrivait son corps, qui semblait posséder le privilège de s'allonger indéfiniment, sa table et les papiers qui étaient dessus; ainsi posé, les pieds à terre , les deux mains sur le bureau du juge, il avait l'air d'un sombre arc-cn-cicl.
c Le compte y est, dil-il.
— Alors, retirez-vous, mon jeune drôle, dit le lieutenant criminel , et faites place à d'autres ; la justice ne peut pas ne s'occuper que de vous : allez. >
Jacques Aubry vit bien qu'il n'y avait rien à faire et se retira désespéré.