‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 200 sur 212 · AS · texte numérisé non relu

AS

OU JACQUES AUBRY s'ÉLEVK A DES PROPORTIONS ÉPIQUES.

• Ah ! par exemple, se disait l'écolier en sortant du palais de justice et en suivant machinalement le pont aux Moulins, qui conduisait presque en face du Châtelet ; ah ! par exemple , je suis curieux de savoir ce que dira Gervaise quand elle saura que son honneur a été estimé vingt sous parisis! Elle dira que j'ai été indiscret , que j'ai fait des révélations , et elle m'arrachera les yeux. Mais qu'est-ce que je vois donc là?»

Ce que voyait l'écolier, c'était un page de ce seineur si aimable auquel il avait pris l'habitude de confier ses secrets cl qu'il regardait comme son plus tendre ami. L'enfant était adossé au parapet de la rivière et s'amusait à jongler avec des cailloux.

« Ah ! pardieu , dit l'écolier , voilà qui tombe à merveille. Mon ami dont je ne sais pas le nom, et qui me paraît on ne peut mieux en cour, aura peut-être bien l'influence de me faire mettre en prison , lui ; c'est la Providence qui m'envoie son page pour me dire où je puis le trouver , attendu que je ne sais ni son nom ni son adresse. »

El, pour profiler de ce qu'il regardait comme une gracieuseté de la Providence à son égard , Jacques Auhry s'avança vers le jeune pige , qui , le reconnaissant à son tour, laissa successivement retomber ses trois cailloux dans la môme main , cl croisant sa jambe droite sur sa jambe gauche , attendit l'écolier avec cet air narquois qui est le caractère particulier de la corporation dont il avait l'honneur de faire partie.

< Bonjour, monsieur le page! s'écria Auhry du plus loin qu'il crut que le jeune homme pouvait l'entendre.

— Bonjour , seigneur écolier , répondit l'enfant ; que faites-vous dans le quartier?

— Ma foi , s'il faut vous le dire , je cherchais une chose que je crois avoir trouvée, puisque vous voilà ; je cherchais l'adresse de mon excellent ami , le comte... le baron... le vicomte.., l'adresse de votre maître.

— Desirez - vous donc le voir ? demanda le page

— A l'instant même , si c'est possihlc.

— Alors vous allez être servi à souhait, car il est entré chez le prévôt.

— AuCbàlelet?

— Oui, et il en va sortir.

— Il est bien heureux d'entrer au Gbàtelet comme il veut ; mais il est donc lié avec messire Roben d'Estourville, mon ami le vicomte... le comte... le baron...

— Le vicomte...

— Mon ami le vicomte... de... diles-moi dooe, continua Aubry, désirant profiter de la circonstance pour connaître enfin le nom de son ami. Le vicomte

de...

— Le vicomte de Mar...

— Ah ! s'écria l'écolier en voyant celui qu'il attendait paraître à la porie cl sans laisser achever le page. Ah ! cher vicomte , vous voilà donc ? C'est vous, je vous cherche , je vous attends.

— Bonjour, dit Marmagnc, évidemment contrarié de la rencontre. Bonjour, mon cher. Je voudrais causer avec vous ; mais malheureusement, je suis pressé. Ainsi donc, adieu.

— Un instant, un instant, s'écria Jacques Aubry en se cramponnant au bras de son compagnon , un instant, vous ne vous en irez pas comme cela, diable ! D'abord , j'ai un immense service à vous demander.

— Vous?

— Oui , moi ; el la loi du ciel , voui le savez , e*t qu'entre amis il faut s'aider.

— Enlre amis ?

— Sans doute; n'êtes- vous pas mon ami? car qu'est-ce qui constitue l'amitié? la confiance; or, je suis plein de confiance en vous : je vous raconie toutes mes affaires et même celles des autres.

— Avez-vous jamais eu à vous en repentir?

— Jamais , vis-à-vis de vous, du moins; mais il n'eu est pas ainsi vis-à-vis de tout le monde. II y i dans Paris un homme que je cherche el qu'avec l'aide de Dieu je rencontrerai un jour.

— Mon cher, interrompit Marmagne, qui sedonu bien quel homme cherchait Aubry, je vous ai dit que j'étais fort pressé.

— Mais attendez donc, puisque je vous dis qoe vous pouvez me rendre un service. . .

— Alors, parlez vite.

— Vous êtes bien en cour, n'est-ce pas ?

— Mais, mes amis le disent.

— Vous avez quelque crédit , alors ?

— Mes ennemis pourraient s'en apercevoir.

— Eli bien ! mon cher comle , mon cher baron. .. mon cher...

— Vicomte.

— Faites-moi entrer au Châlelei.

— En quelle qualité?

— En qualité de prisonnier, tout simplement.

— En qualité de prisonnier? Singulière ambition , ma foi !

— Que voulez-vous ! c'est la mienne.

— Et dans quel but voulez-vous entrer au Chatclet? demanda Marmagne, qui se doutait que ce désir de l'écolier cachait quelque nouveau secret dont il pourrait tirer parti.

— A un autre que vous je ne le dirais pas, mon bon ami , répondit Jacques , car j'ai appris à mes dépens , ou plutôt à ceux du pauvre Ascanio , qu'il faut savoir se taire. Mais à vous , c'est autre chose. Vous savez bien que je n'ai point de secret pour vous.

— En ce cas , dites vile.

— Me ferez-vous mettre au Châtclet si je vous le dis?

— A l'instant même.

— Eh bien ! mon ami , imaginez-vous donc que j'ai eu l'imprudence de confier à d'autres qu'à vous que j'ai vu une charmante jeune fille dans la tête du dieu Mars.

— Après?

— Les fronts éventés ! les cerveaux à l'envers ! n'onl-ils pas répandu cette histoire, tant et si bien qu'elle est arrivée aux oreilles du prévôt? Or, comme le prévôt avait depuis quelques jours perdu sa fille, il s'est douté que c'était elle qui avait choisi celle retraite. Il a prévenu le comle d'Orbec et la duchesse d'Élampes : on esi venu faire une visite domiciliaire à l'hôtel de Neslc, tandis que Benvenulo Cellini était à Fontainebleau. On a enlevé Colombe et l'on a mis Ascanio en prison.

— Bah !

— C'est comme je vous le dis, mon cher. El qui a conduit tout cela? un certain vicomte de Marmagne.

— Mais , interrompit le vicomte , qui voyait avec inquiétude son nom revenir sans cesse sur les lèvres de l'écolier , mais vous ne me dites pas quel besoin vous avez d'cnlrer au Chàlelel, vous.

— Vous ne comprenez pas ?

— Non.

— Ils ontarrêlé Ascanio.

ASCANIO. 098

— Oui.

— Ils l'oni conduit au Chàlelel.

— Bien.

— Mais ce qu'ils ne savent pas, ce que personne ne sait, excepté la duchesse d'Elampes, Benvenulo cl moi , c'est qu'Ascanio possède certaine lettre ,

certain secret qui peut perdre la duchesse. Or , comprenez-vous maintenant!

— Oui , je commence. Mais aidez-moi , mou cher ami.

— Comprenez-vous , vicomte , continua Aubry , s'arislocralisanl de plus en plus , je veux entrer au Chàlelel, pénétrer jusqu'à Ascanio, prendre sa lettre ou recevoir son secret , sortir de prison , aller trouver Benvenulo el combiner avec lui quelque moyen de faire triompher la venu de Colombe el l'amourtd'Ascanio , à la grande confusion des Marmagne, des d'Orbec, du prévôt, de la duchesse d'Élampes el de toute la clique.

— C'est très-ingénieux , dil Marmagne. Merci de votre confiance , mon cher écolier. Vous n'aurez pas à vous en repentir.

— Vous me promettez donc votre protection ?

— Pourquoi faire ?

— Mais pour me faire entrer au Chàlelel, comme je vous l'ai demandé.

— Comptez dessus.

— Tout de suite?

— Attendez-moi là.

— Où je suis ?

— A la même place.

— El vous allez. . . ?

— Chercher l'ordre de vous arrêter.

— Ah ! mon ami , mon cher baron ; mon cher comle. Mais dilcs-moi donc , il faudrait me donner voire nom et votre adresse dans le cas où j'aurais besoin de vous.

— Inutile, je reviens.

— Oui , revenez vile ; el si sur voire route vous rencontrez ce damné Marmagne , dites-lui...

— Quoi ? demanda le vicomte.

— Dites-lui que j'ai fait un serment.

— Lequel ?

— C'est qu'il ne mourrait que de ma main.

— Adieu , s'écria le vicomte ; adieu , ailendczmoi là.

— - Au revoir , dit Aubry , je vous attends. Ah ! vous êtes un ami véritable , vous , un homme à qui l'on peut se fier , el je voudrais bien savoir...

— Adieu , seigneur écolier , dit le page , qui s'était tenu à l'écart pendant celte conversation et qui se remettait en route pour suivre son maître.

— Adieu , gentil page, dit Aubry ; mais avant que vous me quittiez , un service !

— Lequel ?

— Quel est ce noble seigneur à qui vous avez l'honneur d'appartenir.

— Celui avec qui vous venez de causer pendant un quart d'heure ?

— Oui.

— Et que vous appelez votre ami ?

— Oui.

— Vous ne savez pas comment il s'appelle?

— Non.

— Mais c'est...

— Un seigneur très-connu , n'est-ce pas ?

— Sans doute.

— Influent ?

— Après le roi et la duchesse d'Élampcs , c'est lui qui Tait tout.

— Ah !.. et vous dites qu'il s'appelle ?

— Il s'appelle le vicomte... mais le voilà qui se retourne et qui m'appelle. Pardon...

— Le vicomte de...?

— Le vicomte de Marmagne.

— Marmagne ! s'écria Aubry, le vicomte de Marmagne ! Ce jeune seigneur est le vicomte de Marmagne !

— Lui-môme.

— Marmagne , l'ami du prévôt , de d'Orbec , de M-'d'Étampes ?

— En personne.

— Et l'ennemi de Benvenulo Cellini?

— Justement.

— Ah ! s'écria Aubry, voyant comme à la lueur d'un éclair dans tout le passé. Ah ! je comprends maintenant. Ah ! Marmagne , Marmagne ! »

Alors, comme l'écolier était sans armes, par un mouvement rapide comme la pensée, il saisit la courte épée du petit page par la poignée, la lira du fourreau cl s'élança à la poursuite de Marmagne en criant : c Arrête ! »

Au premier cri, Marmagne, inquiet, s'était retourné, et voyant Aubry courir après lui l'épée à la main, s'était douté qu'il était enfin découvert. Il n'y avait que deux moyens , ou fuir ou l'attendre. Or, Marmagne n'était pas tout à fait assez brave pour attendre, mais n'était pas non plus loul à faii assez

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lâche pour fuir. Il choisit donc un moyen intermédiaire et s'élança dans une maison dont la porte était ouverte, espérant refermer la porte, mais malheureusement pour lut elle était retenue au mur par une chaîne qu'il ne put détacher, de sorte qu'Aubry, qui le suivait à quelque dislance, arriva dans la cour avanl qu'il eût eu le temps de gagner l'escalier.

t Ah ! Marmagne ! vicomte damné! espion maudit ! larronneur de secrets ! ah ! c'est toi ! Enfin, je te connais, je te liens! En garde, misérable! en garde!

— Monsieur, répondit Marmagne, essayant de le prendre sur un Ion de grand seigneur, complez-vout que le vicomte de Marmagne fera l'honneur à l'écolier Jacques Aubry de croiser l'épée avec lui?

— Si le vicomte de Marmagne ne fait pas l'honneur à Jacques Aubry de croiser l'épée avec lui . l'écolier Jacques Aubry aura l'honneur de passer sod épée au travers du corps du vicomte de Marmagne. »

El pour ne laisser aucun doule à celui auquel il adressait cette menace, Jacques Aubry mil la pointe de son épée sur la poitrine du vicomte, ci à travers son pourpoint lui en fit sentir légèrement le fer.

« A l'assassin! cria Marmagne. A l'aide! an secours !

— Oh ! crie tant que tu voudras , répondit Jacques ; lu auras cessé de crier avanl qu'on arrive. Ce que tu as de mieux à faire, vicomte, c'est donc de te défendre. Ainsi, crois-moi, en garde! vicomte, en garde!

— Eh bien, puisque tu le veux, s'écria le vicomte , attends un peu , et lu vas voir ! i

Marmagne, comme on a pu s'en apercevoir, n'étaii pas naturellement brave; mais, ainsi que tous les seigneurs de ce temps chevaleresque, il avait reçu une éducation militaire. Il y a plus, il passait môme pour avoir une certaine force eu escrime. 11 est vrai qu'on disait que celle réputation avait plutôt pour résultat d'épargner à Marmagne le* mauvaises affaires qu'il pouvait se faire que de mener à bien celles qu'il s'était faites. Il n'eu est pas moins vrai que , se voyant vigoureusement pressé par Jacques, il lira l'épée el se trouva aussitôt en garde dans loules les règles de l'art.

Mais si Marmagne était d'une habileté reconnu*» parmi les seigneurs de la cour, Jacques Aubry était d'une adresse incontestée parmi les écoliers de l otiversilé et les clercs de la basoche. Il en résulta donc que, du premier coup, les deux adversaires

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mi

qu'ils avaient aiïuirc à forte partie ; seulement un grand avantage demeurait à Marmagne. Comme Aubry avait pris l'épéc du page, celte épée était de six pouces plus courte que celle du vicomte : ce n'était pas un grand inconvénient pour la défense , mais c'était une grave infériorité pour l'attaque.

En effet, déjà plus grand de six pouces que l'écolier, armé d'une épée d'un demi-pied plus longue que la sienne , Marmagne n'avait qu'à lui présenter la poinic du 1er au visage pour le lenir constamment à distance , tandis que , de son côté, Jacques Aubry avait beau attaquer, faire des feintes cl se fendre , Marmagne, sans avoir môme besoin de faire un pas de retraite, en ramonant simplement sa jambe droite près de sa jambe gauebe, se trouvait bnrs de portée. Il en résultait que deux ou trois fois déjà, malgré la vivacité de la parade, la longue épée du vicomte avait effleuré la poitrine de l'écolier , tandis que celui-ci, même en se fendant à fond, n'avait percé que l'air.

Aubry comprit qu'il était perdu s'il continuait à jouer ce jeu , et pourôlcrà son adversaire toute idée du plan qu'il venait d'adopter , il continua de l'attaquer et de parer par les parades et les feintes ordinaires , gagnant insensiblement du terrain pouce à pouce : puis quand il se crut assez près , il se découvrit comme par maladresse. Marmagne voyant un jour se fendit ; Aubry , prévenu , revint à une parade de prime ; puis , profilant de ce que l'épée de son adversaire se trouvait soulevée à deux pouces audessus de sa tète , il se glissa sous le fer en bondissant et en se fendant tout à la fois, et cela si habilement et si vigoureusement que la petite épée du page disparut jusqu'à la garde dans la poitrine du vicomte.

Marmagne jeta un de ces cris aigus qui annoncent la gravité d une blessure; puis, baissant la main, il pàlil, laissa échapper son épée et tomba à la renverse.

Juste à ce moment , une patrouille du guet , attirée par les cris de Marmagne, par les signes du page et par la vue du rassemblement qui se formait devant la porie , accourut , et comme Aubry tenait encore à la main son épée toute sanglante, elle larrèla.

Aubry voulut d'abord faire quelque résistance ; mais comme le chef de lu patrouille cria loul haut : t Désarmez-moi ce drôlc-là et conduisez-le au Cliâtclet, * il remit son épée et suivit les gardes vers la

ALEtANDHE DfMAS. — T. VII.

prison lant ambitionnée par lui , admirant les décrets de la Providence, qui lui accordait à la fois les deux choses qu'il désirait le plus, se venger de Marmagne et se rapprocher d'Ascanio.

Celte fois on ne lit aucune difficulté de le recevoir dans la forieresse royale ; seulement , comme il parait qu'elle était pour le moment surchargée de locataires, il y eut une longue discussion entre le guichetier et l'inspecteur de la prison pour savoir où l'on caserait le nouveau venu : enfui ces deux honorables personnes parurent tomber d'accord sur ce point, en verlu de quoi le guichetier ht signe à Jacques Aubry de le suivre, lui fil descendre ircntedciix marches, ouvrit une porte , le poussa dans un cachot très-noir ei referma la porte derrière lui.

DES DIFFICULTÉS QU'ÉPROUVE UN HONNÊTE HOMME A SORTin DE PRISON.

L'écolier demeura un instant tout étourdi de sou passage rapide de la lumière à l'obscurité : où étaitil ? il n'en savait rien ; se trouvait-il près ou loin d'Ascanio ? Il l'ignorait. Dans le corridor qu'il venait de suivre, il avait seulement , outre la porte qui s'était ouverte pour lui , remarqué deux aulres portes; mais son premier but était atteint, il se trouvait sous le même toit que son ami.

Cependant, comme il ne pouvait demeurer éternellement à la même place , et qu'à l'autre bout du cachot , c'est-à-dire à quinze pas à peu près devant lui , il apercevait une légère lueur filtrant ù travers un soupirail , il allongea la jambe avec précaution , dans l'intention instinctive de gagner l'endroit éclairé ; mais au second pas qu'il fit, le plancher sembla manquer tout à coup sous ses pieds ; il descendit rapidement trois ou quatre marches , et sans doute cédant à l'impulsion donnée, il allait se briser la tête contre le mur , lorsque ses pieds s'embarrassèrent dans un obstacle qui le fil trébucher à l'instant même. Il en résulta que Jacques Aubry en fut quitte pour quelques contusions.

' L'obslacle qui avait sans le vouloir rendu ce service à l'écolier poussa un profond gémissement.

« Pardon , dit Jacques en se relevant cl en ôiani poliment son bonnet. Pardon , car il paraît que

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j'ai marché sur quelqu'un ou sur quelque chose , inconvenance que je ne roe serais jamais permise , si j'y avais vu clair.

— Vous avez marché , dit une voix , sur ce qui fol soixante ans un homme et sur ce qui pour l'éternité va devenir un cadavre.

— Alors , dit Jacques , mon regret n'en est que plus grand de vous avoir dérangé au moment où vous vous occupez sans doute , comme doit le faire tout bon chrétien , de régler vos comptes avec Dieu.

— Mes comptes sont en règle , seigneur écolier : j'ai péché comme un homme , mais j'ai souffert comme un martyr , et j'espère que Dieu , en pesant mes fautes et mes douleurs , trouvera que la somme des douleurs l'emporte sur celle des fautes.

— Ainsi soit-il , dit Aubry , et c'est ce que je vous souhaite de tout mon cœur. Mais si cela ne vous fatigue pas trop pour le moment , mon cher compagnon, je dis mon cher, parce que je présume que vous ne me gardez aucun ressentiment du petit accident auquel je dois d'avoir fait depuis peu voire connaissance ; si cela ne vous fatigue pas fcrop , disje, apprenez-moi par quelles révélations vous avez pu savoir que j'étais écolier.

— Parce que je l'ai vu à votre costume ; et surtout à l'encrier que vous portez pendu à votre ceinture, à l'endroit où un gentilhomme porle son poignard.

— l'arec que vous l avez vu à mon costume, à l'encrier ; ah ça ! mon cher compagnon, vous m'avez, si je ne inc trompe , dit que vous étiez en train de trépasser?

— J'espère être arrivé enfin au terme de mes maux ; oui , j'espère m'endormir aujourd'hui sur la terre, pour me réveiller demain dans le ciel.

— Je ne m'y oppose aucunement , répondit Jacques ; seulement je vous ferai remarquer que la situation dans laquelle vous vous trouvez à celle heure n'est pas de celles où l'on s'amuse à plaisanter.

— El qui vous dit que je plaisante ? murmura le moribond en poussant un profond soupir.

— Comment! vous me dites que vous m'avez reconnu à mon costume , à l'encrier que je porle à ma ceinture , et j'ai beau regarder , moi , je ne vois pas mes deux mains.

— C'est possible , répondit le prisonnier ; mais quand vous serez resté quinze ans comme moi dans un cachot, vos yeux y verront dans les ténèbres aussi bien qu'ils voyaient autrefois en plein jour.

— Que le diable me les arrache plutôt que de faire un pareil apprentissage ! s'écria l'écolier. Quinze ans ! vous êtes resté quinze ans en prison !

— Quinze ou seize ans, peut-être plus, peut èire moins ; j'ai cessé depuis longiemps de compter les jours et de mesurer le temps.

— Mais vous avez donc commis quelque crime abominable , s'écria l'écolier , pour avoir été si impitoyablement puni ?

— Je suis innocent , répondit le prisonnier.

— Innocent! s'écria Jacques épouvanté. Ah ça! dites donc , mon cher compagnon , je vous ai déjà fait observer que ce n'est pas le momcnldc plaisanter

— Et je vous ai répondu que je ne plaisantais pas.

— Mais c'est encore moins celui de mentir ; attendu que la plaisanterie est un simple jeu de l'esprit qui n'offense ni le ciel ni la terre, tandis que le mensonge est un péché mortel qu icomproniet l'àme.

— Je n'ai jamais menti.

— Vous êtes innocent , et vous êtes resté quinze ans en prison !

— Quinze ans , plus ou moins, je vous l'ai dit.

— Ah çà ! s écria Jacques, et moi qui suis innocent aussi !

— Que Dieu vous protège alors ! répondit le moribond .

— Comment ! que Dieu me protège !

— Oui, car le coupable peut avoir l'espérance qu'on lui pardonnera, l'innocent jamais!

— C'est plein de profondeur, mon ami, ce que vous dites là ; mais savez-vous que ce n'est pas rassurant du tout?

— Je dis la vérité.

— Mais enfin, reprit Jacques, enfin voyons, vow avez bien quelque peccadille à vous reprocher; de vous à moi , allons, contez-moi cela. >

Et Jacques qui, effectivement, commençait à distinguer les objets dans les ténèbres, prit un escabeau, alla le porter près du lit du mourant , et, choisissant un endroit où la muraille faisait angle, il y plaça son siège , s'assit et s'établit dans cette espèce de fauteuil improvisé le plus confortablement qu'il put.

< Ah ! ah ! vous gardez le silence , cher ami, vou< n'avez pas confiance en moi. Eh bien ! je comprends cela : quinze ans de cachot ont dû vous rendre défiant. Eh bien! je me nomme Jacques Aubry, j'ai vingt-deux ans, je suis écolier, vous l'avez vu , à ce que vous dites, du moins ; j'avais quelques motif*

qui ne regardent que moi de me faire mettre au Chàtelct : j'y suis depuis dix minutes ; j'ai eu l'honneur d'y faire votre connaissance : voilà ma vie tout entière ; et maintenant , vous me connaissez comme je me connais, parlez à votre tour, mon cher compagnon, je vous écoule.

— Et moi , dit le prisonnier , je suis Etienne Raymond.

— Élienne Raymond , murmura l'écolier , je ne connais pas cela.

— D'abord , dit celui qui venait de se faire connaître , vous étiez un enfant lorsqu'il a plu à Dieu de me faire disparaître de la surface de la (erre ; ensuite j'y tenais peu de place et j'y faisais peu de bruit, de sorte que personne ne s'est aperçu de mon absence.

— Mais enfin, que faisiez-vous ? qu'éliez-vous ?

— J'étais l'homme de confiance du connétable de Bourbon.

— Oh ! oh ! et vous avez trahi l'État comme lui ; alors, je ne m'étonne plus.

— Non; j'ai refusé de trahir mon maître, voilà tout.

— Voyons un pou : comment cela s'est-il passé?

— J'étais à Paris à l'hôtel du connétable , tandis que celui-ci habitait son chùteau de Bourbon-l'Archambaut. Un jour m'arrive le capitaine de ses gardes qui m'apporte une lettre de monseigneur. Celte lettre m'ordonnait de remettre au messager, à l'instant même , un pelil paquet cacheté que je trouverais dans la chambre à coucher du duc , au chevet de son lit , au fond d'une petite armoire. Je conduisis le capitaine dans la chambre, je m'avançai vers le chevet , j'ouvris l'armoire , le paquet était à la place indiquée, je le remis au messager qui partit à l'instant môme. Une heure après, des soldats conduits par un officier vinrent du Louvre , m'ordonnèrent à leur tour de leur ouvrir la chambre à courber du duc et de les conduire à une armoire qui devait se trouver au chevet du lit. J'obéis , ils ouvrirent l'armoire , mais ils cherchèrent inutilement; ce qu'ils cherchaient , c'était le paquet que venait d'emporter le messager du duc.

— Diable! diable! murmura Aubry qui commençait à entrer vivement dans la situation de son compagnon d'infortune.

— L'officier me fil des menaces terribles auxquelles je ne répondis rien , sinon que j'ignorais quelle chose il venait demander ; car si j'eusse dit

que je venais de remettre le paquet au messager du duc, on eût pu courir après lui et le rattraper.

— Peste ! interrompit Aubry , c'était adroit , et vous agissiez comme un bon el loyal serviteur.

— Alors l'officier me consigna aux deux gardes, et, accompagné des deux autres , retourna au Louvre. Au bout d'une demi-heure il revint avec l'ordre de me conduire au chaleau de Picrre-en-Scise à Lyon ; on me mit les fers aux pieds , on me lia les mains, on me jeta dans une voilure, on plaça un soldat à ma droite et un soldai à ma gauche. Cinq jours après j'étais enfermé dans une prison qui , je dois le dire, était loin d'être aussi sombre el aussi rigoureuse que celle-ci ;mais qu'importe? murmura le moribond, une prison esl toujours une prison, el j'ai fini par m'habiluer à celle-ci comme aux autres.

— Hum! fil Jacques Aubry, cela prouve que vous êtes philosophe.

— Trois jours el trois nuits s'écoulèrent, continua Élienne Raymond; enfin, pendant la quatrième nuit, je fus réveillé par un léger bruit ; je rouvris les yeux ; ma porte tournait sur ses gonds ; une femme voilée entra , accompagnée du guichetier; le guichetier posa une lampe sur la table, el, sur un signe de ma visiteuse nocturne, sortit humblement; alors elle s'approcha de mon lit, leva son voile : je poussai un cri.

— Hein? qui élaii-ce donc? demanda Aubry en se rapprochant vivement du narrateur.

— C'éiaii Louise de Savoie elle-même , c'était la duchesse d'Angoulèmc en personne ; celait la régentede France , la mère du roi.

— Ah ! ah ! fil Aubry, et que venait-elle chercher chez un pauvre diable comme vous?

— Elle venait chercher ce paquet cacheté que j'avais remis au messager du duc , et qui renfermait les lettres d'amour que, imprudente princesse, elle avait écrites à celui qu'elle persécutait maintenant.

— Tiens , tiens, tiens! murmura Jacques Aubry entre ses dents , voilà une histoire qui ressemble diablement à celle de la duchesse d'Élampes el d'Ascanio.

— Hélas ! toutes les histoires de princesses folles et amoureuses se ressemblent , répondit le prisonnier, qui paraissait avoir l'oreille aussi fine qu'il avait les yeux perçants; seulement, malheur aux petits qui s'y trouvent mêlés.

— Un instant ! un instant ! prophète de malheur

700 ASCANIO

s'écria Aubry, que diable dites-vous donc là? Eh ! moi aussi je me trouve mêlé dans une histoire de princesse folle el amoureuse.

— Eh bien ! s'il en est ainsi , dites adieu au jour, dites adieu à la lumière, dites adieu à la vie.

— Allez- vous-en au diable avec vos prédidions de l'autre monde ! Est-ce que je suis pour quelque chose dans tout cela ? Ce n'est pas moi qu'on aime, c'est Ascanio.

— Était-ce moi qu'on aimait? reprit le prisonnier, était-ce moi, dont jusque-là on avait ignoré l'existence ? Non ; c'est moi qui me trouvais placé entre un amour stérile et une vengeance féconde ; c'est moi qui fus écrasé au choc de tous deux.

— Venlre-maliom ! s'écria Aubry, vous n'êtes pas réjouissant, mou brave homme. Mais revenons 5 lu princesse, car justement, parce que cette histoire me fait trembler pour moi-même, elle m'intéresse infiniment.

— C'étaient donc ces lettres qu'elle voulait, comme je vous l'ai dit. En échange de ces lettres , elle me promettait des faveurs , des dignités , des litres ; pour ravoir ces lettres, elle eût extorqué de nouveau quatre cent mille écus à un autre Semblancay, cel autre dût-il payer sa complaisance de l echafaud.

Je lui répondis que je n'avais pas ces lettres, que je ne les connaissais pas , que je ne savais pas ce qu'elle voulait dire.

Alors , aux offres succédèrent les menaces ; mais je ne pouvais pas être plus intimidé que séduit , car j'avais dit la vérité : ces lettres, je les avais remises au tnessager de mon noble maître.

Elle sortit furieuse, puis je fus un au sans entendre parler de rien.

Au bout d'un an elle revint, et la même scène se renouvela .

Ce fut moi à mon tour qui la priai , qui la suppliai de me laisser sortir. Je l'adjurai au nom de ma femme, au nom de mes enfants; tout fut inutile. Je devais livrer les lettres ou mourir eu prison.

Un jour je trouvai une lime dans mon pain.

Mon noble maître s'était souvenu de moi , sans doute, tout absent , tout exilé, tout fugitif qu'il était. Il ne pouvait me délivrer ni par la prière ni par la force; il envoya en France un de ses domestiques qui obtint du geôlier qu'il me remettrait celle lime en disant de quelle part elle me venait.

Je limai un des barreaux de ma fenêtre. Je me lis une corde avec mes drajH» ; je

arrivé à l'extrémité , je cherchai vainement la terre au bout de mes pieds : je me laissai tomber en invoquant le nom de Dieu , et je me cassai la jambe eo tombant ; une ronde de nuit me trouva évanoui.

On me transporta alors au château de Chàlons- 8ur-Saônc. J'y restai deux ans à peu près ; puis.au bout de deux ans , ma persécutrice reparut dans ma prison. C'étaient ces lettres , toujours ces lettre» qui la ramenaient. Celle fois elle était en compagnie du lorlureur ; elle me fil donner la question ; ce fui une cruauté inutile, elle n'obtint rien, elle ne pouvait rien obtenir. Je ne savais rien, sinon que j'avais remis ces lettres au messager du duc.

Un jour, au fond de la cruche qui contenait mon eau, je trouvai un sac plein d'or, c'était toujours mon noble maître qui se souvenait de son pauvre serviieur.

Je corrompis un guichetier, ou plutôt le misérable fit semblant de se laisser corrompre : à minuit , il vint m'ouvrir la porte de ma prison. Je sortis. Je le I suivis à travers les corridors ; déjà je sentais l'air «les vivants, déjà je me croyais libre : des soldats se jetèrent sur nous cl nous garrotlèreul tous deux. Mon guide avait fait semblant de se laisser loucher par mes prières , afin de s'approprier l'or qu'il avait vo dans mes mains, puis il m'avait trahi pour gagner la récompense promise aux dénonciateurs.

On me transporta au Chàtelel , dans ce cachot. Ici, pour la dernière fois, Louise de Savoie m'apparul : elle était suivie du bourreau.

La vue de la mort ne put pas faire davaniage que n'avaient faii les promesses, les menaces, la torture. On me lia les mains ; une corde fut passée à un anneau , el cette corde à mon cou. Je ûs toujours la même réponse , en ajoutant que mon ennemie comblait tous mes désirs en m'accordant la mort , désespéré que j'étais de cette vie de captivité.

Sans doute ce fut ce sentiment qui l'arrêta. Elle sortit, le bourreau sortit derrière elle.

Depuis ce temps je ne les revis plus. Qu'est devenu mon noble duc ? qu'est devenue la cruelle duchesse ? Je l'ignore , car depuis ce temps , et il y a peut-être quinze ans de cela, je n'ai point échangé une seule parole avec un seul êire vivant.

— Ils sont morts lous deux , répondit Aubry.

— Morts tons deux ! mon noble duc est mort I Mais il serait jeune encore, il n'aurait que cinquantedeux ans. Comment est-il mort ?

— Il a été tué au siège de Rome , et probablc-

ment... i Jacques Aubry allait ajouter : Parmi de mes amis ; mais il se retint, pensant que cette circonstance pourrait bien mettre du froid entre lui et le vieillard. Jacques Aubry , comme on le sait , devenait prudent.

« Probablement... , reprit le prisonnier.

— Par un orfèvre nommé Benvenuto Cellini.

— H y a vingt ans, j'eusse maudit le meurtrier, aujourd'hui je dis du fond de mon cœur : Que le meurtrier soit béni ! Et lui ont-ils donné une sépulture digne de lui , a mon noble duc ?

— Je le crois bien : ils lui ont élevé un tombeau dans la cathédrale de Gaêlc, lequel tombeau porte une épitaphe dans laquelle il est dit qu'à l'endroit de celui qui y dort , Alexandre le Grand n'était qu'un drôle et César qu'un polisson.

— El l'autre ?

— Qui, l'autre ?

— Elle , ma persécutrice ?

— Morte aussi ! morte , il y a neuf ans !

— C'est cela. Une nuit , dans ma prison , j'ar vu une ombre agenouillée et priant. Je me suis écrié, l'ombre a disparu. C'était elle qui venait me demander pardon.

— Ainsi , vous croyez qu'à l'instant de la mort elle aura pardonné ?

— Je l'espère pour le salut de son âme.

— Mais alors on aurait dû vous mettre en liberté.

— Elle l'aura recommandé peut-être ; mais je suis si peu de chose , qu'au milieu de cette grande catastrophe on m'aura oublié.

— Ainsi , vous , au moment de mourir , vous lui pardonnerez à votre tour?

— Soulevez-moi , jeune homme , que je prie pour tous deux, i

El le moribond soulevé par Jacques Aubry confondit dans la même prière son prolectcur et sa persécutrice , celui qui s'était souvenu dans son affection, celle qui ne l'avait jamais oublié dans sa haine ; le connétable et la régente.

Le prisonnier avait raison. Les yeux de Jacques Aubry commençaient à s'habituer aux ténèbres : ils distinguaient dans l'obscurité la ligure du mourant. C'était un beau vieillard maigri par la souffrance, à la barbe blanche , au front chauve : une de ces tètes comme en a rêvé le Dominiquin en exécutant sa Confession de saint Jérôme.

Quand il eut prié, il poussa un soupir et retomba : il était évanoui. i

Jacques Aubry le crut mort. Cependant il courui à la cruche , prit de l'eau dans le creux de sa main et la lui secoua sur le visage. Le mourant revint à lui.

i Tu as bien fait de me secourir , jeune homme , dit le vieillard , et voilà la récompense.

— Qu'csl-cc que cela? demanda Aubry.

— Un poignard, répondit le mourant.

— Un poignard ! et comment celte arme se trouvet-clle entre vos mains?

— Attends ! Un jour, le guichetier, en ra'apportant mon pain et mon eau , posa sa lanterne sur l'escabeau qui, par hasard, se trouvait près du mur. Dans ce mur était une pierre saillante, et sur cette pierre quelques lettres gravées avec un couteau. Je n'eus pas le temps de les lire.

Mais je grattai la terre avec mes mains , je la délayai de manière à en faire une espèce de pâte , et je pris l'empreinte de ces lettres ; je lus Ultor.

Que voulait dire ce mot vengeur. Je revins à la pierre. J'essayai de l'ébranler. Elle remuait comme une dent dans son alvéole. A force de patience, en répétant vingt fois les mêmes efforts , je parvins à l'arracher du mur. Je plongeai aussitôt la main dans l'excavation qu'elle avait laissée, et je trouvai ce poignard.

Alors le désir de la liberté presque perdu me revint , je résolus avec ce |>oignard !e me creuser un passage dans quelque cachot voisin, et là , avec l'aide de celui qui l'habiterait , de combiner un plan d'évasion. D'ailleurs, rien de tout cela ne réussll-il, creuser la terre , fouiller la muraille , c'était une occupation ; et quand vous aurez été comme moi vingt ans dans un cachot, jeune homme, vous verrez quel terrible ennemi c'est que le temps, i

Aubry frissonna des pieds à la télé.

« El avez-vous mis voire projcl à exécution ? demanda-l-il.

— Oui , cl avec plus de facilité que je ne l'aurais pensé. Depuis douze ou quinze ans pcol-èlre que je suis ici , on ne suppose plus sans doute que je puisse m'évader, puis peut-être ne sait-on plus même qui je suis. On me garde comme on garde celle chaîne qui pend à cel anneau. Le connétable et la régente sont morts ; eux seuls se souvenaient de moi ; qui saurait maintenant, ici même, quel nom je prononce en prononçant le nom d'Etienne Raymond ? Personne. »

ASCANIO

Aubry sentit la sueur lui couler sur le fronl en songeant à l'oubli dans lequel était tombée cette existence perdue.

< Eb bien ? demanda-l-il , cb bien ?

— Eh bien , dit le vieillard , depuis plus d'un an je creuse le sol , cl je suis parvenu à pratiquer audessous de la muraille un trou par lequel un homme peut passer.

— Mais qu'avez-vous fait de la terre que vous lirez de ce trou ?

— Je l'ai semée comme du sable dans mon cachot , et je l'ai confondue avec le sol à force de marcher dessus.

— Et ce trou, où esl-il?

— Sous mon lit. Depuis quinze ans personne n'a jamais eu l'idée de le changer de place. Le geôlier ne descend dans mon cachot qu'une fois par jour. Le geôlier parti , les portes refermées , le bruit des pas éteints, je tirais mon lit et je me remettais à l'œuvre ; puis , lorsque l'heure de la visite arrivait , je remettais le lit à sa place et je me couchais desKiis. Avant-hier , je me suis couché dessus pour ne plus me relever : j'étais au bout de mes forces ; aujourd'hui, je suis au bout de ma vie. Sois le bienvenu, jeune homme , tu m'aideras à mourir, el moi , en échange, je le ferai mon héritier.

— Voire héritier! dit Aubry étonné.

— Sans doute. Je le laisserai ce poignard. Tu souris. Quel héritage plus précieux peut le laisser un prisonnier? Ce poignard , c'est la liberté peulôlre.

— Vous avez raison, dit Aubry, et je vous remercie. Mais le trou que vous avez creusé, où donne l-il?

— Je n'éiais pas encore arrivé de l'autre côté , cependant j'en étais bien proche. Hier, j'ai entendu dans le cachot à côté un bruit de voix.

— Diable! fil Aubry, et vous croyez... ?

— Je crois qu'avec quelques heures de travail , vous aurez achevé mon œuvre.

— Merci, dit Aubry, merci.

— Maintenant un prélre. Je voudrais bien un prêtre, dit le moribond.

— Attendez, mon père, dit Aubry, attendez, il est impossible qu'ils refusent une pareille demande ù un mourant. »

il courut à la porte sans trébucher cette fois, car

• Qu'avez-vous à faire un pareil vacarme? demanda-t-il ; et que voulez-vous?

— Le vieillard qui est avec moi se meurt , dit Aubry, el demande un prélre; le lui refuscrez-vous?

— Hum!... murmura le guichetier. Je ne sais pas ce que ces gaillards-là ont tous à demander de» prêtres. C'esl bien, on va lui en envoyer un. i

Efîectivcmcnt, dix minutes après, le prêtre parut portant le saint viatique , précédé de deux sacristains, dont l'un portail la croix el l'autre la sonnette.

Ce fut un spectacle solennel que la confession de ce martyr qui n'avait à révéler que les crimes det autres el qui, au lieu de demander pardon pour lai, priait pour ses ennemis.

Si peu impressionnable que fût Jacques Aubry, il se laissa lui-même tomber sur les deux genoux et se souvint de ses prières d'enfant qu'il croyait avoir oubliées.

Lorsque le prisonnier eut fini sa confession, ce fut le prélre qui s'inclina devant lui el qui lui demanda sa bénédiction.

Le vieillard sourit radieux comme un élu sourit, étendit une main au-dessus de la tète du prêtre, élendil l'autre vers Aubry, poussa un profond soupir et se renversa en arrière.

Ce soupir était le dernier.

Le prêtre sortii comme il était venu, accompagné des deux enfants de chœur ; le cachot , un instant éclairé par la lueur tremblante des cierges, retomta dans son obscurité.

Jacques Aubry alors se retrouva seul avec le mort

C'étail une assez triste compagnie, surtout parle* réflexions qu'elle faisait nailre. Cet homme, qui était couché là, était entré innocent en prison ; il y était resté vingt ans, et il n'en sortait que parce que h mort, ce grand libérateur, élail venue le chercher

Aussi le joyeux écolier ne se reconnaissait pla; pour la première fois il se trouvait en face d'une suprême el sombre pensée; pour la première fois il sondait du regard les brûlantes vicissitudes de la ik el les calmes profondeurs de la mon.

Puis au fond de son cœur une idée égoïste commençait à s'éveiller : il songeait a lui-même, innocent comme cet homme, mais comme cet horon entraîné dans l'engrenage de ces passions royalei. qui brisent, qui dévorent, qui anéantissent uneeii»-

ses yeux s'habituaient à l'obscurité , el frappa «les tenec. Ascanio el lui pouvaient disparaître i le«r pieds el des mains.

Un guichetier descendit.

tour comme avait disparu Etienne Raymond ; <p j songerait à eux ?

Gervaise, peut-être.

Benvenuto Cellini certainement.

Mais la première ne pouvait rien que pleurer; quant au second, en demandant à grands cris celte lettre que possédait Ascanio , il avouait lui-même son impuissance.

El pour unique chance de salut, pour seule espérance , il lui restait l'héritage de ce trépassé : un vieux poignard, qui déjà avait trompé l'attente de ses deux premiers maîtres.

Jacques Aubry avait caché le poignard dans sa poitrine ; il porta convulsivement la main sur sa poignée pour s'assurer qu'il y était encore.

En ce moment la porte se rouvrit, on venait enlever le cadavre.

« Quand m'apporlercz-vous à dîner? demanda Jacques Auhry, j'ai faim.

— Dans deux heures, » répondit le guichetier.

Et l'écolier se trouva seul dans son cachol.

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