‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 20 sur 212 · XVII · texte numérisé non relu

XVII

LE COUHAT.

La douleur du prince fut grande; aussi résolut il de voyager pour se distraire.

Il y avail justement dans le port une frégate Iran- i çaise qui s'apprêtait à faire voile pour Toulon ; le prince demanda une recommandation pour le capitaine et obtint le passage.

Des amis du capitaine lui avaient bien dit, lorsqu'ils avaient appris que le prince de"* allait s'embarquer à son bord, quel était le compagnon de voyage que sa mauvaise fortune lui envoyait ; mais le capitaine était un de ces vieux loups de mer qui ne croient ni à Dieu ni au diable, et il n'avait fait que rire dos susceptibilités de ses amis.

Toutes les chances étaient pour une heureuse traversée : le temps était magnifique ; la flotte anglaise, sous les ordres de Foote, croisait du côté de Cnrfou ; Nelson vivait joyeusement à Païenne auprès de la belle Emma Lyonna ; le capitaine partit, fier | comme un conquérant qui court à la recherche d'un monde.

Tout allait bien depuis deux jours et deux nuits, lorsqn'en se réveillant le troisième jour, à la hauteur de Livoume, le capitaine entendit crier par le matelot eu vigie : Voile à tribord!

Le capitaine monta aussitôt sur le pont avec sa longue-vue, et braqua l'instrument sur l'objet désigné. Au premier coup d'œil, il reconnut une frégate de dix canons plus forte que la sienne, et à certains détails de sa construction il crut pouvoir être certain qu'elle était anglaise.

Mais dix canons de plus ou de moins étaient une misère pour un vieux requin comme le capitaine ; il ordonna à l'équipage de se tenir prêt à tout hasard, et continua d'examiner le bâtiment. Il manœuvrait évidemment pour se rapprocher de la frégate ; le capitaine, qui aimait fort ce que les marins appellent le jeu de boules, résolut de lui épargner moitié du chemin , et mil le cap droit sur le navire ennemi.

Dans ce moment le matelot en vigie cria : Voile à bâbord!

Le capitaine se retourna, hraqtia sa lunette sur l'autre horizon, et vil un second bâtiment qui, sortant majestueusement du port de Livoume, s'avançait de son côté avec intention évidente de faire sa i partie. Le capitaine l'examina avec une attention \ toute particulière, cl il reconnut un vaisseau do ligne de la première force.

— Oh ! oh ! murmura-t-il, trois rangées de dents il droite cl deux à gauche, cela fail cinq. Nous avons à faire à trop fortes mâchoires ; et aussitôt,

tICOLO.

demandant son porte-voix , il donna l'ordre de se diriger sur Rastia et de couvrir la frégate d'autant de voiles qu'elle en pourrait porter. Aussitôt on vil se déployer comme autant d'étendards les légères bonnettes, et le bâtiment, cédant à l'impulsion nouvelle que lui imprimait ce surcroît de toile, s'inclina douccmenl el fendit la mer avec une nouvelle vigueur.

Le prince de "* était sur le pont el avait suivi tous ces mouvements avec un intérêt et une curiosité extrêmes. Il était brave et ne craignait pas un combal ; mais cependant , en voyant les deux bâtiments auxquels le capitaine allait avoir affaire, il comprenait qu'il n'.y avail d'autre salut pour la frégate que de prendre chasse cl de tailler les plus longues croupières qu'elle pourrait à ses ennemis.

Heureusement le vent était bon. Aussi la frégate, qui n'avait qu'une ligne droite a suivre, tandis que les deux autres bâtiments suivaient la diagonale, gagnail-ellc visiblement sur les Anglais. Le capitaine, qui jusque-là avail tenu le porte-voix à pleine main, commença à le laisser pendre négligemment à son petit doigt el à siffloter la Marseillaise , ce qui voulait dire clairement : Enfoncéf, messieurs les Anglais! Le prince comprit parfaitement ce langage, et s'approchanl du capitaine en se frottant les mains cl avec ce sourire qui lui était habituel :

— Eh bien ! capitaine , dit-il , nous avons donc de meilleures jambes qu'eux?

— Oui, oui, dil le capitaine; el si ce vent-là dure, nous les aurons bientôt laissés à une telle distance que nous ne les entendrons plus même aboyer.

— Oh ! il durera , dit le prince en fixant ses gros yeux vers le point de l'horizon d'où venail la brise.

— Ohé ! capitaine , cria le matelot en vigie.

— Eh bien ?

— Le vent saute de l'est au nord.

— Mille tonnerres! s'écria le capitaine, nous sommes flambés !

En effet , une bouffée de mistral, passant aussitôt à travers les agrès , confirma ce que venait de dire le matelot. Cependant ce ne pouvait élrc qu'une saule de vent accidentelle. Le capitaine attendit donc quelques minutes encore avant de prendre un parti ; mais au bout d'un instant il n'y avait plus de doute, le vent éiait fixé au nord.

Celte impulsion nouvelle fut éprouvée â 1a fois

par les trois bâtiments ; le vaisseau a trois ponts en I profita pour prendre l'avance cl couper à la frégate française la rouie de la Corse. Quant à la frégale anglaise, elle se mil à courir des bordées afin de ne pas s'éloigner, ne pouvant plus se rapprocher directement.

Le capitaine était homme de lêle ; il prit à l'instant même une résolution décisive et hardie : c'était de marcher droit sur le plus faible des deux bâtiments, de l'attaquer corps à corps et de le prendre à l'abordage avant que le vaisseau de ligne eût pu venir à son secours.

En conséquence, la manœuvre nécessaire fut ordonnée, et le tambour battit le branle-bas de combat.

On était si près de la frégate anglaise que l'on entendit son tambour qui répondait à notre défi.

De son côté, le vaisseau de ligne, comprenant notre intention, mil toutes voiles dehors et gouverna droit sur nous.

Les trois bâtiments paraissaient donc échelonnés sur une seule ligne et avaient l'air de suivre le même chemin ; seulement ils élaicul distancés à dif- | férents intervalles. Ainsi la frégate française , qui se trouvait tenir le milieu, était à un quart de lieue à peine de la frégate anglaise, cl à plus de deux lieues du vaisseau de ligne.

Bientôt celle distance diminua encore ; car la frégate anglaise, voyant l'intention de son ennemie, ne

conserva que les voiles strictement nécessaires à la

manœuvre, et attendit le choc donlellc était menacée.

Le capitaine français , voyant que le moment de l'action approchait , invita le prince à descendre à fond de cale, ou du moins à se retirer dans sa cabine. Mais le prince, qui n'avait jamais vu de combat naval et qui désirait profiler de l'occasion, demanda à demeurer sur le pont, promettant de rester appuyé au mai de misaine et de ne gôner en rien la ma- J nœuvre. Le capitaine, quiaimail les braves de quelque pays qu'ils fussent, lui accorda sa demande.

On continua de s'avancer ; mais à peine eut-on fait la valeur d'unecentainc de pas, qu'un petit nuage blanc apparut à bâbord de la frégate anglaise ; puis on vit ricocher un boulet à quelques toises de la frégale française, puis on entendit le coup, puis enfin on vil la légère vapeur produite par l'explosion monter en s'affaiblissanl et disparaître à iravers la mature, poussée qu'elle élaii par le vent qui venait de la France.

La partie était engagée par l'orgueilleuse fille de

UCOLO. !H

la Grande-Bretagne , qui , provoquée la première par le son du tambour, avait voulu répondre la première par le son du canon.

Les deux bâtiments commencèrent de se rapprocher l'un de l'autre ; mais quoique les canonnière français fussent à leur poste , quoique les mèches fussent allumées, quoique les canons accroupis sur leurs lourds affûts semblassent demander à dire un mol a leur tour en faveur de la république , tout resta muet à bord , et l'on n'entendit d'autre bruit que l'air de laMarieillaite que continuait de siffloter le capitaine. Il est vrai que, comme c était à peu près le seul air qu'il sût , il l'appliquait à toutes les circonstances ; seulement, selon les Ions où il le sifflait , l'air variait d'expression, et l'on pouvait reconnaître aux intonations si le capitaine était de bonne ou de mauvaise humeur, content ou mécontent , triste ou joyeux.

Celle fois l'air avait pris en passant à travers ses dents une expression de menace stridente qui ne promet lail rien de bon à messieurs les Anglais.

En effet, rien n'élail d'un aspect plus terrible que ce bâtiment , muet et silencieux , s 'avançant en droite ligne, et d'une aile aussi ferme que celle de l'aigle, sur son ennemi , qui , de cinq minutes en cinq minutes, virant et revirant de bord, lui envoyait sa double bordée , sans que tout cet ouragan de fer qui passait à travers les voiles , les agrès et la mâture de la frégate française, parût lui faire uu mal sensible et l'arrêtât un seul instant dans sa course. Enfin les deux bâtiments se trouvèrent presque bord à bord ; la frégale venait de décharger sa bordée ; elle donna l'ordre de virer pour préscnler celui de ses flancs qui était encore armé ; mais au moment où elle s'offrait de biais â notre artillerie, le mol : Feu! retentit; vingt-quatre pièces tonnèrent à la fois, le tiers de l'équipage anglais fui emporté, deux mâts craquèrent cl s'aballirenl , et le bâtiment , frémissant de ses màlereaux à sa quille , s'arrêta court dans sa manœuvre, tremblant sur place et forcé d'al tendre son ennemi.

Alors la frégale française vira de bord â son tour avec une légèreté et une grâce parfaites, cl vint pour engager son beaupré dans les porte- haubans du mâl d'artimon ; mais en passant devant son ennemie, elle la salua à bout portant de sa seconde bordée, qui, frappant en plein bois, brisa la muraille du bâtiment et coucha sur le pont huit ou dix morts et une vingtaine de blessés.

Au môme moment on entendit le choc des deux i bâtiments qui se heurtaient , et que le» grapins attachaient l'un à l'autre de cette fatale étreinte que suit presque toujours l'anéantissement de l'un des deux.

Il y cul un moment de confusion horrihle ; Anglais et Français étaient tellement mêlés et confondus qu'on ne savait lesquels attaquaient , lesquels se défendaient. Trois fois les Français débordèrent sur la frégate anglaise comme un torrent qui se précipite , trois fois ils reculèrent comme une murée qui se relire. Enfin , à un quatrième effort, toute résistance parul cesser ; le capitaine avait disparu, blessé nu mort. Chacun se rendait à bord de la frégate anglaise ; le pavillon britannique proleslailseul encore contre la défaite; un matelot s'élança pour l'abaisser. En ce moment le cri : Au feu! retentit : le capitaine anglais, une mèche à la main, avait été vu «'avançant vers la sainte-barbe.

Aussitôt Anglais et Français se précipitèrent pêlemêle à bord de la frégate française pour fuir le volcan qui allait s'ouvrir sous leurs pieds et qui menai ni d'engloutir à la fois amis el ennemis. Des matelots, la hache à la main, s'élancèrent pour couper les chaînes des grapins et pour dégager le beaupré. Ce capitaine emboucha son porte-voix et commanda la manœuvre à l'aide de laquelle il espérait s'éloigner de son ennemie, cl la belle el intelligente frégate , comme si elle eût compris le danger qu'elle courait , fil un mouvement en arrière. Au même instant un fracas pareil à celui de cent pièces de canon qui tonneraient à la fois se fit entendre ; le bâtiment anglais éclata comme une bombe , chassant au ciel les débris de ses mâts , ses canons brisés el les membres dispersés de ses blessés el de ses morts. Puis un affreux silence succéda à cet effroyable bruit , un vaste foyer ardent demeura quelques secondes encore à la surface de la mer, «'enfonçant peu à peu et en faisant bouillonner l'eau qui l'élreignaii, enfin il fil Irois tours sur lui-même el s'engloutit. Presque aussitôt une pluie d'agrès rompus , de membres sanglants, de débris enflammés retomba autour de la frégate française. Tout élail fini, sou ennemie avait cessé d'exister.

Il y eut un inslani de trouble suprême pendant lequel personne ne fut sûr de sa propre existence , où les plus braves se regardèrent en frissonnant, et où l'on ne sut pas , tant la frégate française élail proche de la frégate anglaise , si elle ne serait pas

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