‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 21 sur 212 · R1COLO · texte numérisé non relu

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entraînée avec elle au fond de la mer ou lancée avec elle jusqu'au ciel.

Ee capitaine reprit le premier son sang-froid ; il ordonna de conduire les prisonniers à fond de cale, de descendre les blessés dans l'entre pont el de jeter les morts à la mer.

Puis, ces trois ordres exécutés, il se retourna vers le vaisseau à trois ponts, qui. pendant la calastrophe que nous venons de raconter, avait gagné du chemin, et qui s'avançait chassant l'écume devant sa proue comme un cheval de course la poussière devant son poitrail.

Le capitaine fit réparer à l'instant même les avaries qui avaient atteint le corps du bâtiment, changea j deux ou Irois voiles déchirées par les boulots , remplaça les agrès coupés par des agrès neufs ; puis , Comprenant que son salul dépendait de la rapidité de ses mouvements, il reprit chasse avec toute la vitesse dont son bâtiment élail susceptible.

Maîs si rapidement qu'eussent été evéculées ces manœuvres, elles avaient pris un temps matériel que son antagoniste avait mis à profil, de sorte qu'au moment où la frégate s'inclinait sous le vent, reprenant sa Courte vers les Baléares , un point blanc apparut à l'avant du bâtiment de ligne, el presque aussitôt, passant à travers la mâture, un boulet coupa deux ou trois cordages et troua la grande voile et la voile de foc.

— Mille tonnerres ! dit le capitaine; les brigands ont du quatre-vingt !

Effectivement , deux pièces de ce calibre étaient placées à bord du vaisseau , l'une à l'avant , l'autre à l'arrière, «le sorte que lorsque le capitaine de la frégate se croyait encore hors de la portée habituelle, il se trouvait, à son grand désappointement, sous le feu de son ennemi.

— Toutes voiles dehors! cria le capitaine, tout, jusqu'aux bonnettes de cacatois! Qu'on ne laisse pas un chiffon de toile grand comme un mouchoir de poche dans les armoires! Allez !

El aussitôt trois ou quatre petites voiles s'élancèrent el coururent se ranger près des voiles plus grandes qu'elles étaient destinées à accompagner , et l'on sentit à un accroissement de vitesse que , si chétif que fut ce secours, il n'élaii cependant pas tout à l'ail inutile.

En ce moment un second coup de canon releniit qui passa comme le premier dans la màlurc , mais sans autre résultat que de trouer une ou deux voiles.

le cor

On marcha ainsi pendant l'espace de dix minutes it peu près; pendant ces dix minutes, le capitaine français ne cessa point de tenir sa lunette braquée sur le vaisseau ennemi. Puis , après ces dix minutes d'examen , faisant rentrer les différents tubes de sa lunette les uns dans les autres d'un violent coup de la paume de la main :

— Enfoncés, décidément, messieurs les Anglais! cra-l-il, nous filons un demi-nœud plus que vous!

— Ainsi, demanda le prince, qui n'avait pas quitté le pont , ainsi demain malin nous serons hors de vue?

— Oh ! mon Dieu , oui , répondit le capitaine , si nous allons toujours ce Irain-là.

— El si quelque boulet maudit ne nous brise pas une do nos trois jambes, dit en riant le prince.

Comme il disait ces paroles , le bruit d'un troisième coup de canon retentit , et presque aussitôt on entendu un craquement terrible; un boulet venait de briser le màt auquel était appuyé le prince , au-dessous de la grande hune.

En même temps le mût s'incliua comme un arbre que le veut déracine ; puis , toute chargée de ses voiles , de ses agrès , de ses cordages , sa partie supérieure s'abattit sur le pont, ensevelissant le prince de "' sous un amas de voiles, mais cela avec tant de bonheur que le prince n'eut pas même une ègratignure.

Un juron à faire fendre le ciel accompagna cet événement comme le roulement du tonnerre accompagne la foudre. C'était le capitaine qui envisageait d'un coup d'œil sa position. Or celle position était tranchée : maintenant un combat était inévitable , et le résultat de ce combat avec un navire inférieur, des hommes déjà lassés d'une première lutte et un équipage de moitié moins forl que l'équipage ennemi, ne présentait pas un instant la moindre chance favorable.

U capitaine ne se prépara pas moins à cette lutte désespérée avec le courage calme et persévérant que chacun lui connaissait : le branle-bas de combat retentit de nouveau , et la moitié des matelots courut derechef aux armes , qu'on n'avait fait au reste que déposer provisoirement sur le pont , tandis que l'autre moitié, s'élançanl dans la mâture, se mil à cou|»er à grands coups de hache cordages cl agrès ; puis on souleva le mai brisé, cl agrès, mais, voiles, cordages, loul fut jeté à la mer.

Ce fut alors seulement qu'on s'aperçut que le

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prince était sain et sauf. I,e capitaine l'avait cru exterminé.

Cependant , si court que fût le lemps écoulé depuis la catastrophe, les progrès du vaisseau étaient déjà visibles : continuer la chasse élail donc fuir inutilement ; or fuir est une lâcheté quand la fuite n'offre pas une chance de salut. C'était ainsi du moins que pensait le capitaine. Aussi ordonna-i-il aussitôt qu'on dépouillât le bâtiment de toutes les voiles qui ne seraient pas absolument nécessaires à la manœuvre, et qu'on attendit le vaisseau.

Mais comme il pensa que dans cette situation critique une allocution à ses matelots ferait bien , il monta sur l'escalier du gaillard d'arrière, et s'adressanl à son équipage :

— Mes amis , dit-il , nous sommes tous flambés depuis A jusqu'à Z. Il ne nous reste maintenant qu'à mourir le mieux que nous pourrons. Souvenez-vous du Vengeur, et vive la république!

L'équipage répéla d'une seule voix le cri de : Vive la république ! puis chacun courut à son poste aussi léger cl aussi dispos que s'il venait d'être convoqué pour une distribution de grog.

Quant au capitaine, il se remit à siffler la Marseillaise.

Le vaisseau s'avançait toujours , et à chaque pas qu'il faisail ses messagers de mort devenaient de plus en plus fréquents cl de plus eu plus funestes ; enfin il se trouva à portée ordinaire, ei tournant son flanc armé d'une triple rangée de canons , il se couvrit d'un épais nuage de fumée du milieu duquel s'échappa une grêle de boulets qui vint s'abalirc sur le pool de la frégaie.

En pareille circonstance mieux vaut courir audevant du danger que de l'attendre. Le capitaine ordonna de manœuvrer sur le bâtiment anglais cl de tenter l'abordage. Si quelque chose pouvait sauver la frégale, celait un coup de vigueur qui fil disparaître la supériorité physique de l'ennemi auquel elle avaii affaire, en mettant aux prises l'impétuosité française avec le courage anglican.

Mais le vaisseau anglais avait une (rop bonne position pour la perdre ainsi. Avec ses canons de trente-six, la frégale pouvait l'atteindre à peine, tandis que lui, avec ses canons de quarante-huit, la foudroyait impunément. Or comme, dés qu'il vil la frégale mettre le cap sur lui, ce fut lui qui manœuvra pour la maintenir toujours à la même dislance , à partir de ce moment ce fut, par un étrange jeu ,

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le plus forl qui sembla fuir , et le plu» faible qui sembla poursuivre.

La situation «lu bâtiment français était terrible : maintenu toujours à la même distance par la même manœuvre , chaque bordée de son ennemi l'atteignait en plein corps, tandis que les coups désespérés qu'il lirait se perdaient impuissants il mis l'intervalle qui le séparait du but qu'il voulait atteindre ; ce n'était plus une lutte, c'était simplement une agonie ; il fallait mourir sans même se défendre , ou amener.

Le capitaine était à l'endroit le plus découvert, se jetant pour ainsi dire au-devant de chaque bordée, cl espérant qu'à chacune d'elles quelque boulet le couperait en deux ; mais on eut dit qu'il était invulnérable ; son bâtiment était rasé comme un ponton , le plancher était couvert de morts et de mourants, et lui n'avait pas une seule blessure.

Il y avait aussi le prince de **' qui était sain et sauf.

Le capitaine jeta les yeux autour de lui, il vit son équipage décimé par la mitraille , mourant sans se plaindre, quoiqu'il mourût sans vengeance ; il sentit sa frégate frémissant et se plaignant sous ses pieds , comme si elle aussi eût été animée et vivante : il comprit qu'il était responsable devant Dieu des jours qui lui étaient confiés, cl devant la France du bâtiment dont elle l'avait fait roi. Il donna en pleurant de rage l'ordre d'amener le pavillon.

Aussitôt que la flamme aux trois couleurs eut disparu de la corne où elle flottait , le feu du bâtiment ennemi cessa; et mettant le cap sur la frégate, il manœuvra pour venir droit à elle ; de son côté la frégate le voyait s'avancer dans un morne silence : on eût dit qu'à son approche les mourants mêmes retenaient leurs plaintes, l'ar un mouvement machinal, les quelques artilleurs qui restaient près d'une douzaine de pièces encore en batterie virent à peine le bâtiment à portée, qu'ils approchèrent la mèche des canons ; mais, sur un signe du capitaine, toutes les lances furent jetées sur le pont, et chacun attendit , résigné , comprenant que désormais toute défense serait une trahison.

Au bout d'un instant, les deux bâtiments se trouvèrent presque bord à bord , mais dans un élat bien difïéreiil : pas un seul homme du vaisseau anglais ne manquait au rôle de l'équipage, pas un mât n'était atteint, pas un cordage n'était brisé; le bâtiment français , an contraire, lotit mutilé de sa dou-

ble lutte, avait perdu la moitié de son monde, avait ses trois mâts brisés , et presque tous ses cordage* flottaient au vent comme une chevelure éparsc et désolée.

Lorsque le capitaine anglais fut à portée de la voix , il adressa en excellent français, à son courageux adversaire, quelques-uns de ces mots de consolation avec lesquels les braves adoucissent entre eux la douleur de la mort ou la honte de la défaite. Mais le capitaine français se contenu» de sourire en secouant la tôle , après quoi il fil signe à son ennemi d'envoyer ses chaloupes afin que l'équipage prisonnier pût passer d'un bord à l'autre, toutes les embarcations de la frégalc étant hors de service.

Le transport s'opéra aussitôt. Le bâtiment français avait tellement souflèrt qu'il faisait eau de tout côté, et que, si l'on ne porlail un prompt remède à ses avaries, il menaçait de couler bas.

On transporta d'abord les malheureux atteints le plus gravement , puis ceux dont les blessures étaient plus légères, puis enfin les quelques hommes qui étaient sortis comme par miracle sains et saufs du double combat qu'ils venaient de soutenir.

Le capitaine resta le dernier à bord, comme c'était son devoir ; puis, lorsqu'il vil le reste de son équipage dans la chaloupe et que le capitaine anglais faisait mettre sa propre yole à la mer pour l'envoyer prendre, il entra dans sa chambre comme s'il eût oublié quelque chose; cinq minutes après on entendit la détonation d'un coup de pistolet.

Deux des matelots anglais et le jeune midsbipman qui commandait l'embarcation s'élancèrent aussitôt sur le pont et coururent à la chambre du capitaine. Ils le trouvèrent étendu sur le parquet, défiguré et nageant dans son sang ; le malheureux et brave marin n'avait pas voulu survivre à sa défaite : il venait de se brûler la cervelle.

Le jeune midsbipman et les deux matelots venaient à peine de s'assurer qu'il était morl , lorsqu'un coup de sifllct se fil entendre. Au moment où le prince de'" mettait le pied à bord du vaisseau anglais , on commença de s'apercevoir que le temps tournait à la tempête ; de sorte que le capitaine , voyant qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour faire face à ce nouvel ennemi, avait résolu de regagner en toute hâte le port de Livournc ou de Porto- Kerrajo.

Trois jours après, le bâtiment anglais, déraàlé de son màt d'artimon , son gouvernail brise , cl ne

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*e soutenant »ur l'eau qu'à l'aide de se* pompes , entra dans le port deMahon , poussé par les derniers souffles de la tempête qui avait failli l'anéantir.

Quant à la frégate française, un instant son vainqueur avait voulu essayer de la traîner après lui, mais bientôt il avait été forcé de l'abandonner ; et en même temps que le vaisseau anglais entrait dans le port de Mahon , elle allait s'écliouer sur les côtes de France avec le corps de son brave capitaine, auquel elle servait de glorieux cercueil.

Le prince de "'avait supporté la tempête avec le même bonheur que le combat, et il était descendu a Mahon sans même avoir eu le mal de mer.

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