‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 3 sur 212 · CHIAJA · texte numérisé non relu

CHIAJA

Chiaja n'est qu'une rue : elle ne peut donc offrir de curieux que ce qu'offre toute rue , c'est-à-dire une longue file de bâtiments modernes d'un goût plus ou moins mauvais. Au reste Chiaja , comme la rue de Rivoli , a sur ce point un avantage sur les autres rues : c'est de ne présenter qu'une seule ligne de portes, de fenêtres cl de pierres plus ou moins maladroitement posées les unes sur les autres. La ligne parallèle est occupée par les arbres taillés en berceaux de la Villa-Hcale, de sorte qu'à partir du premier étage des maisons , ou plutôt des palais de la rue de Cliiaja, comme on les appelle à Naplcs, on domine cette seconde partie du golfe qui sépare de l'autre le château de l'OEuf.

Mais si la rue de Chiaja n'est pas curieuse par elle-même , elle conduit à une partie des curiosités de Naples : c'est par elle qu'on va au tombeau de Virgile, à la grotte du Chien , au lac d'Agnano, à Pouzzolcs, à Baia, au lac d'Averne et aux Champs- Élysécs.

De plus et surtout, c'est la rue où tous les jours , à trois heures de l'après-midi pendant l'hiver , cl à cinq heures de l'après-midi pendant l'été , l'aristocratie napolitaine fait corso.

Nous allons donc abandonner la description des palais de Chiaja à quelque honnête architecte qui nous prouvera que l'art de la bâtisse a fait de grands progrès depuis Michel-Ange jusqu'à nous , et nous allons dire quelques mots de l'aristocratie napolitaine.

Les nobles de Nazies , comme ceux de Venise , n'indiquent jamais de date à la naissance de leurs familles. Peut-être auront-ils une fin , mais à coup sûr ils n'ont pas eu de commencement. Selon eux, l'époque florissante de leurs maisons était sous les empereurs romains ; ils citaient tranquillement parmi

leurs aïeux les Fabius, les Marcellus , les Scipions. Ceux qui ne voient clair dans leur généalogie que jusqu'au xîi* siècle sont de la petite noblesse , du frétin d'aristocratie.

Comme toutes les autres noblesses européennes , à quelques exceptions près, la noblesse de Naples est ruinée ; quand je dis ruinée , il est bien entendu qu'on doit prendre le mot dans une acception relative, c'est-à-dire que les plus riches sont pauvres comparativement à ce qu'étaient leurs aïeux.

Il n'y a pas au reste à Naples quatre fortunes qui atteignent cinq cent mille livres de rente, vingt qui dépassent deux cent mille, et cinquante qui flottent entre cent et cent cinquante mille. Us revenus ordinaires sont de cinq à dix mille ducats. Le commun des martyrs à mille écus de renie, quelquefois moins. Nous ne parlons pas des dettes.

Mais la chose curieuse, c'est qu'il faut être prévenu de celte différence pour s'en apercevoir. En apparence, tout le monde a la même fortune.

Cela tient à ce qu'en général tout le monde vil dans sa voilure et dans sa loge.

Or, comme, à part les équipages du ducd'Eboli, du prince de Sant'Antimo ou du duc de San-Theodo, qui sortent de la ligne, tout le monde possède une calèche plus ou moins neuve, deux chevaux plus ou moins vieux , une livrée plus ou moins fanée ; il n'y a souvent, à la première vue , qu'une nuance entre deux fortunes où il y a un abîme.

Quant aux maisons , elles sont presque toutes hermétiquement closes aux étrangers. Quatre ou cinq palais princiers ouvrent orgueilleusement leurs galeries dans la journée, et faslucuseinent leurs salons le soir ; mais pour tout le reste il faut en faire son deuil. Le temps est passé, où, comme Ferdinand Orsini , duc de Cravina, on écrivait au-dessus de sa porte : Sibi , suUque, el amicis omnibus; pour soi , pour les siens , et pour tous ses amis.

C'est qu'à part ces riches demeures , qui perpétuent à Naples l'hospitalité nationale, toutes les autres sont plus ou moins déchues de leur ancienne splendeur. Le curieux qui, avec l'aide d'Asmodée , lèverait la terrasse de la plupart de ces palais, trouverait dans un tiers la gêne, et dans les deux autres la misère.

Grâce à la vie en voiture et en loge , on ne voit rien de tout cela. On met 6a carte au palais . mais on se rencontre au Corso, mais on fait ses visiles au Fomloou à Saint-Charles. De cette façon, l'orgueil est

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