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MB* de Beuzerie, laquelle passant dans le corridor, et voyant sa fille, qui avait eu l'imprudence de laisser la porte de sa chambre ouverte, faire par sa fenêtre des signaux inusités , avait été curieuse de savoir à qui s'adressaient ces signaux. Mmc de Beuzerie , qui la veille avait blâmé chez son mari celle irop grande promplilude à s'alarmer qui leur avait fait quitter le chai eau de si bonne heure, reconnut Roger et commença à croire que les imaginations que le vicomte s'était mises en tête n'étaient pas tout à fait si folles qu'elle l'avait pensé d'abord.
Roger, découvert, comprit qu'il n'y avait plus à reculer, il allongea un maître coup de fouet à Christophe, lequel ne s'aiteiulant à rien de pareil, partit au galop , et entra à fond de train dans la cour du château de Beuzerie.
La première personne qu'aperçut Roger fut le vicomte qui revenait de faire sa promenade du malin dans le parc. Roger pensa que le moment était venu de payer d'audace , il sauta à terre , s'avança vers M. de Beuzerie , lui annonça d'un air assez délibéré pour un homme qui fait son apprentissage de mensonge, que son cocher s'étant trouvé plus indisposé, il avait pris le parti de ramener le coche lui-même à Beuzerie, de peur d'abord que le vicomte n'en eût besoin , et ensuite pour s'informerde la part du baron et de la baronne s'il n'était pas arrivé pendant le retour quelque accidenta leurs bons voisins.
Comme ces deux motifs au reste étaient on ne peut plus plausibles , force fui au vicomte de s'en contenter, quoiqu'il pénétrai à merveille le motif véritable de la visite du jeune homme; il feignit donc de croire parfaitement à tout ce qu'il lui disait; s'informa à son tour de la santé du baron el de la baronne, et comme celait l'heure du diner cl qu'il rentrait pour se mellre à table , il poussa même ht courtoisie jusqu'à inviter son officieux voisin à partager la fortune du pot : on devine que Roger accepta avec reconnaissance.
C'était une seconde épreuve que tentait le vicomte ; il pouvait, à tout prendre , s'être trompe la veille , et il voulait examiner de nouveau les deux enfants. Hélas! les pauvres jeunes cœurs ne savaient pas encore feindre. En outrant au salon Constance ! rougit comme si elle eût eu quinze ans, et Roger pâlit comme s'il en eût eu dix-buit : M. de Beuzerie j remarqua chez les deux jeunes gens un effet opposé I qui cependant partait d'une même cause, et ses soupçons chancelants s'aflermirent tout à fait.
Pendant le dincr Constance et Roger tirent imprudences sur imprudences ; mais cette fuis M. de Deuzerie , au lieu de froncer le sourcil comme la veille , les laissa aller et se contenta de faire à sa femme des signaux qui voulaient dire : t Eh bien! étais-je un fou comme vous le pensiez , élais-jc un visionnaire comme vous me l'avez dit? Est-ce clair, maintenant , est-ce clair ? >
En effet, c'était si clair qu'à la fin du dîner, M. de Beuzeric, pourôter sans doute à Roger toute idée de revenir au cliàtcau , annonça négligemment que Constance retournait au couvent le môme soir. A cette nouvelle, Constance jeta un cri, et Roger la voyant pâlir à son tour, et croyant qu'elle allait se trouver mal , s'élança vers elle ; mais le vicomte le retint doucement en lui faisant remarquer que M de Beuzerie était là, et que si sa fille avait besoin de serein s, c'était à elle à lui en donner.
Mais Constance n'était pas d'âge à s'évanouir. La pauvre petite était trop naïve pour cela ; elle se contenta de fondre en larmes, ce que voyant Roger, il eut besoin de toutes ses forces pour retenir les siennes. Au reste , ces larmes intempestives amenèrent une chose fort triste pour les deux enfants : Constance reçut l'ordre de remonter dans sa chambre. Elle fit donc , tout en sanglotant , une petite révérence à Roger , qui lui répondit par une inclinaison de tête des plus piteuses : après quoi, voyant qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui au château, il déclara au vicomte qu'il allait avoir l'honneur de prendre congé de lui. On eût dit que le vicomte avait prévu ce départ précipité , car en arrivant sur le perron de la cour, Roger vil Christophe tout attelé à la carriole. Il salua donc le vicomte qui lui donna une poignée de mains des plus amicales , le chargea à son tour de tous ses compliments pour le baron et la baronne , cl compléta ses civilités en lui souhaitant un bon voyage.
Roger, comme on le comprend bien , ne repassa point sous la petite fenêtre de la tourelle sans y jeter les yeux. Le bonheur voulut qu'en ce moment, par hasard , la vicomtesse , qui croyait toujours Roger au salon , quittait la chambre de sa fille. Constance, libre un instant, avait couru à la fenêtre, elle aperçut Roger. Au grand étonnement du chevalier , la figure de la jeune fille était radieuse. Le jeune homme allait demander à la belle enfant d'où lui venait celle joie inattendue, lorsqu'elle lui montra un crayon cl un morceau de papier. Roger com-
prit que Constance allait lui écrire et s'arrêta. En effet, au boul d'un instant, le papier et le crayon tombèrent à ses pieds.
Le papier contenait ces quatre lignes :
< Maman , qui m'aime beaucoup, vient de m'avouer
< que c'était pour que vous ne revinssiez pas ici i qu'on a dit devanl vous que je parlais pour mon i couvent ce soir. La vérilé csl que je ne partirai i que dimanche prochain.
« Constance. »
Roger comprit que puisqu'on lui jetait un crayon c'était pour qu'il fil une réponse ; il déchira un morceau du papier et écrivit à son tour.
< Demain matin promenez-vous dans le parc , du
< côté de la glacière , je sauterai par-dessus le mur, « et nous aviserons ensemble aux moyens de nous « revoir. Je ne sais si vous en auriez le même cha- « grin que moi , mais ce que je sais , c'est que je i mourrai si on me sépare de vous.
< Rogeh. >
Alors il enveloppa un caillou dans celte épitre qui , comme on le voit , était un peu précoce pour un amoureux qui n'avait pas quinze ans, puis avec l'adresse d'un écolier, il lança le caillou dans h chambre de Constance. Constance s'élança pour le ramasser, reparut en sautant de joie et en faisant signe de la tête qu'elle serait au rendez-vous. Demeurer plus longtemps eût été une imprudence; aussi Roger, le cœur tout gonflé de bonheur, interrompit-il les méditations de Christophe par un nouveau coup de foucl : trois heures après, le jeune homme était de retour à Anguilhcm.
Le baron et la baronne se regardèrent, échangèrent un sourire en voyant la joie qui débordait du cœur de leur fils cl se répandait autour de lui par ses yeux, par ses paroles, par ses gestes. Jamais Roger n'avait été si officieux, il essuya les porcelaines, polil l'argenterie, lava le fusil du baron, et expliqua à l'abbé Dubuquoi toul l'épisode des amours d'Énéo el de Didon.
I.a journée parut bien lente à Roger; il lui semblait qu'en s'agitant il pousserait les heures ; il allait, il venait, il monlail, il descendait, il regardait à toutes les pendules, il pressait le souper comme s'il erti eu faim. Il se mit à table cl ne mangea point, et, les yeux plus éveillés qu'il ne les
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mil jamais eus , il se relira dans sa chambre en diiant qu'il tombait de sommeil.
Comme on le comprend , ce n'était pas pour dormir que Roger était remonté chez lui, il avait bien autre chose à faire que de dormir; il avait à parier de son amour, à la lune, aux vents , aux arbres, aux étoiles, aux nuages. H ouvrit sa fenêtre et le monologue commença.
Roger passa une heureuse nuit.
Au point du jour Roger descendit ; personne n'était encore levé au château. Il dit à la servante qu'il allait faire une promenade à Saint-Hippolyle. Cétaii du côté opposé à Beuzcrie. Le pauvre Roger se croyait obligé de mentir, même à une servanle.Puis celte précaution, qui annonçait au moins que Roger n'avait pas le défaut de l'indiscrétion, une fois prise, le jeune homme sella Christophe et partit au galop.
Celle fois, le pauvre animal ne tenta aucune rébellion ; d'ailleurs, pour plus de sécurité, Roger s'était muni d'une paire d'éperons et d'une cravache. Christophe, qui sentit les éperons, et qui avait vu la cravache, avait aussitôt compris, avec sa sagacité ordinaire, que s'il essayait de faire résistance il ne serait pas le plus fort.
Le baron , en se levant , apprit par la servante que son fils était allé faire une promenade à Saint- Hippolyle ; il n'en crut pas un mot, comme de raison, ni la baronne non plus.
A onze heures l'abbé Dubuquoi, qui depuis qu'il était levé, demandait son élève à tout le monde, vint le demander à ses parents : le baron et la luronne se mirent à sourire malicieusement , et M. d'Anguilhem dit en hochant la lète d'un air goguenard, et en posant la main sur l'épaule du précepteur : i Ah ! l'abbé, l'abbé ! vous avez fait de voire élève un bien mauvais sujet. >
Le baron ne perdait pas de vue son projet le plus cher, qui était la réunion d'Anguilhem et de Bcuzeric. Quant à la baronne , elle murmura : c Au fait, Constance est une charmante enfant , cl je serais bien heureuse de l'appeler ma fille. — En lous cas, répondit l'abbé Dubuquoi, le mariage ne se ferait, je l'espère, que quand mon élève aurait fini ses éludes. >
Le baron et la baronne se mirent à rire, un peu d'eux-mêmes , et beaucoup de l'abbé. En eiïcl , de pareils projels sur un garçon de quinze ans et une petite fiUe de douze étaient pour ceux mêmes qui les faisaient une folie qui ne supportait pas le rai-
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sonnement. Le baron changea donc le premier la conversation en disant :
« Le temps est un grand maître ; laissons-le faire, et parlons d'autre chose. Et l'on parla de M . de Bouzenois. La matinée s'écoula sans qu'on revli Roger. Mais, à deux heures de l'après-midi, comme on allait se mettre à table pour diner, il entra au salon, penaud, l'oreille basse et les yeux rouges. Le baron cl la baronne échangèrcnl un coup d'œil qui voulait dire : < Diable ! diable ! il parai i que la chose ne marche pas sur des roulettes. >
Le chevalier se mit à table et ne mangea point , ce qui était chez lui un signe de profonde préoccupation. Puis , après le dîner, il s'assit près de sa mère , rangea sa bibliothèque particulière , qui se composait de trente volumes, tirés de la bibliothèque du château, suivit par derrière le baron, qui faisait son tour de potager, rentra toujours silencieux, n'interrompit son silence que pour se plaindre d'uu violent mal de tête, et demanda à se retirer de bonne heure , ce qui , comme on le pense bien , lui fut accordé sans contestation.
Mais rentré chez lui , Roger oublie que son appartement es i situé juste au-dessus de celui de sa mère , et que chacun de ses mouvements est dénoncé par le parquel criard. Toute la nuit il arpente sa chambre , comme le malade imaginaire , tantôt en long , tantôt en large. Le baron et la baronne ne perdent pas une seule de ses enjambées, c Voilà encore une espérance à tous les diables , dit le baron , et nous sommes balius du côté de Beuzerie. >
Le lendemain malin , le baron descend lui-même à l'écurie et aperçoit Christophe qui se pavanedevant son râtelier. R rentre à la cuisine et lève le nez en l'air ; les trois fusils sont au-dessus de la cheminée. Roger n'est pas sorti. Roger dort. A l'âge de Roger, si inquiet que l'on soit, la nature a ses exigences : il faut dormir, il faut manger.
Aussi Roger dorl jusqu'à neuf heures ; à neuf heures , il descend pour déjeuner , les yeux bouffis et les joues pâles. Pauvre garçon , il a cependant dormi deux heures de plus que la veille. C'csl qu'il y a une grande différence entre l'insomnie de la joie et celle de la douleur.
Cependant, comme nous l'avons dit, Roger mange; mais pendant qu'il mange la porte de la salle à manger s'ouvre , et le valet de chambro.de M. de Beuzerie parall une lellrc à la main. Le chevalier reconnaît Comtois , rougit et pâlit successi-
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vement ; puis voyant qu'il s'approche de son père , se lève de table et court se cacher dans sa chambre.
Le baron d'Anguilhem , malgré sa prétention à la philosophie , frissonne en ouvrant cette dépêche dont il soupçonne le contenu. D'ailleurs, Comtois a pris son air grave et sa tournure majestueuse. Or ni l'un ni l'autre n'annoncent rien de bon ; toujours on devine le message à la physionomie du messager. Cependant le baron ramène ses yeux du visage de Comtois à la lettre du vicomte, et lit ce qui suit :
« Monsieur et cber voisin ,
< Celle-ci est pour vous souhaiter toutes choses à votre désir et présenter nos Irès-humbles salutations tic Mme de Benzène et de moi à vous et à madame la baronne. Nous sommes bien marris de vous adresser quelques mois peu avantageux au regard de monsieur votre fils, M. le chevalier Rogcr- Tancrèdc, que j'ai surpris hier, dans l'endroit le plus écarté du parc, aux genoux de notre fille, M11* de Beuzeric , à laquelle il baisait les mains avec une ardeur un peu bien grande pour un écolier de quinze ans. Vous pensez bien , monsieur et cher voisin , que ce nous a été une profonde douleur de faire un reproche si mérité à un fils dont nous aimons tant le père et la mère , et aussi d'avoir à craindre pour notre fille une poursuite dont nous sommes sans doute honorés , mais qui nous semble non-seulement bien précoce , attendu qu'elle a treize ans à peine , mais encore bien inconsidérée en ce qu'elle s'excerec sans notre consentement. Nous regrettons fort d'être forcés de dire à M. le cbevalicr Roger- Tancrède qu'il nous ferait peine en revenant à Beuzeric; mais nous comptons sur votre amitié et vos bons conseils pour le remettre en raison ; car enfin notre fille en est malade, et sans doute de saisissement. Ce qui n'empêche pas que , vu l'urgence , elle partira ce soir pour son couvent.
« Adieu , monsieur cl cher ami ; croyez en notre sincère désir de vous plaire , et en noire vif regret d'avoir été forcés de vous porter de pareilles plaintes.
« De Bf.uzerif..
« ce n tvrii non. i
La lettre tomba presque des mains du baron , ce qui ne l'empêcha point de sonner une servante et de faire conduire Comtois à l'offirc pour y être trailé
du mieux et régalé du meilleur ; puis il répondit au vicomte , lui promettant d'aller au nom du chevalier lui faire des excuses à lui et à M"* de Beuzcrie.
Comtois , rasséréné par l'accueil qu'il avait reçu , et qu'il était loin d'attendre de la courtoisie du baron , conta à la cuisinière , tout en buvant sa bouteille de vin d'Orléans, que M11' Constance paraissait bien chagrine et pleurait tout haut. Il résulta de celle confidence qu'il y eut presque autant de douleur à Anguilhem que d'indisposilion à Beuzeric. Roger-Tancrède , en sa qualité de fils unique , était non-seulement adoré du baron et de la baronne , mais encore de tous les gens du château ; et irèsceriaincment si l'on eût encore été au temps où de pareils procès se jugeaient par la lance et par l'épée, le baron aurait armé sans peine ses dix vassaux pour aller conquérir la jeune châtelaine que Ton refusait à son fils.
Comtois parli , on fit descendre le chevalier. Le baron lui fit quelques reproches fort pterncls cl fort modérés sur la précocité de ses désirs amoureux et sur la nécessité d'avoir au moins fini ses études avant de penser au mariage. Puis la baronne ajouta que lorsque l'époque d'y penser serait venue , il serait encore bon que le chevalier ne jetai point les yeux sur de trop riches héritières, présomption qui pouvait attirer à ses parents l'humiliation d'un refus.
Roger, piqué au vif, répondit qu'on s'élaii trompé , qu'il n'aimait pas MUo Constance , qu'il n'avait jamais pensé au mariage el ne nourrissait pour le moment d'autre désir que de satisfaire sou précepteur , M. l'abbé Dubuquoi ; que quant a la crainte qu'avait madame sa mère , qu'il n'adressât ses hommages en trop haut lieu , celle craiule était parfaitement chimérique , attendu sa résolution bien prise de rester garçon. Pauvre enfant, qui ne se doutait pas que le plus grand péril qu'il courrait de sa vie viendrait peul-êlre de la polygamie ; le cas pendable !
Il y avait tant de douloureux orgueil dans la dénégation du chevalier, que le père cl la mère respectèrent son mensonge. En conséquence , le baron lui prit la main , sa mère l'embrassa , et selon le désir qu'il en avait manifesté , on l'envoya à son gouverneur qui lui fit expliquer, au lieu du livre des amours d'Énéc cl de Didon, le chapitre du mépris des richesses. Le pauvre Roger était décidément malheureux , et comme amant et comme éoo-
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lier. Comme amant, il était tombé de M"* Constance j dans M. de Beuzerie, et comme écolier, il tombait de Virgile en Sénèque.
A peine le chevalier fut-il parti que le baron «'habilla superbement pour aller faire à Benzène la visite annoncée. Il fut reçu d'un air contraint par le vicomte et la vicomtesse , qui rejetèrent leur embarras sur les préparatifs du départ de leur fille pour son couvent. l>e baron demanda à voir M,le de Reulerie , ce qu'on ne put lui refuser. Constance entra avec des yeux si gonflés et si rouges que M. d'Anguilhem comprit que , pour celte fois , le départ n'était pas le moins du monde simulé. Le baron alors parla fort courtoisement de la folie impardon- I nable du chevalier, rejetant toute l'inconvenance de sa conduite , sur l'ignorance et la frivolité de son âge ; ajoutant enfin que le pauvre garçon se repentait amèrement , et qu'il priait ses voisins et surtout sa voisine, d'oublier tout ce qui s'était passé depuis trois jours ; sur quoi Constance devint pâle comme la mort , et sentant qu'elle allait éclater en sanglots , sortit du salon.
I.e baron était fixé sur les sentiments de ta jeune fille. Elle aimait profondément le chevalier, et son regard avait pénétré au plus profond du cœur virginal de l'héritière dcBeuzerie; restaient les parents à étudier à leur tour. La chose ne fut pas difficile : le vicomte fit tomber la conversation sur un certain marquis de Croisey qui habitait taches avec ses parente el qui jouissait de quelque chose comme j trois cents louis de rente. Il y avait eu , depuis longtemps, des projetsarrèlés entre les deux familles, el l'on ajouta même que l'on n'avait attaché une si grande importance à ce qui venait de se passer, que parce que ce qui venait de se passer pouvait faire obstacle aux vues de ce gentilhomme.
Le baron sentit la boite secrète qui lui était portée, et comme nous avons dit que c'était un maître en fait d'escrime , il riposta par un coup droit en disant qu'il n'avait jamais voulu , en faisant celte visite à Beuzerie, que réhabiliter son fils, mais qu'il avait toujours entendu que celle visite serait la dernière. On le pria en vain d'être moins susceptible , il persista ; on voulut lui faire des excuses , il se leva , en disant qu'un d'Anguilhcm valait bien un Croisey, el qu'à part une légère différence dans le* fortunes , son avis était qu'un d'Anguilhem valait aussi tous les Beuzerie de la terre.
Celte opinion , un peu exagérée de la valeur de
ALEX A N DU F DITMAS.— TOME Vtl.
la famille d'Anguilhem , eut sans doute amené une grave collision entre lesdeux respectables vieillards, tous deux forl susceptibles sur le point d'honneur, si M"* de Beuzerie, nouvelle Sabine, ne se fût élancée entre eux. Le baron et le vicomte se contentèrent de se saluer avec froideur et dignité , et se séparèrent parfaitement brouillés l'un avec l'autre. Le même soir, comme l'annonce en avait été faite , M11* Constance partit pour son couvent de Cbinon.
Le chevalier Boger-Tancrède attendait avec grande impatience le retour du baron ; car dans le respect filial qu'il portait à son père , il comptait beaucoup sur lui pour renouer avec Beuzerie le fil de leur vieille amitié qui menaçait de se rompre. Mais , tout au contraire de ce qu'il espérait , le chevalier vit rentrer son père avec un visage plus sévère au retour qu'au départ ; il pensa donc que tout allait de mal en pis , el sous prétexte qu'il mordait de plus en plus au lalin , il s'enferma dans sa chambre pour travailler, disait-il; mais de fait pour soupirer et se plaindre tonl à son aise.
Nous avons tous passé à travers ces premières émotions d'un premier amour , nous avons tous reconnu , à une douleur naissante , que nous faisions notre apprentissage d'homme. Nous avons tous vieilli de plusieurs années dans une heure ; il en fut du pauvre chevalier comme de nous tous.
Il passa la nuit à arpenter sa chambre en long cl en large , puis, dès que le jour parut , pour tuer la douleur morale par une fatigue physique, il prit son fusil sur son épaule, détacha Castor, et se mit en chasse.
Mais comme on le comprend bien , la chasse n'était qu'un prétexte que le pauvre Roger s'était donné à lui-même. Sans savoir comment la chose se faisait , sans que la course d'aucun lièvre l'eût attiré de ce coté, sans que le vol d'aucune compagnie de perdreaux lui col fait franchir vallées cl montagnes, sans qu'il y eût la moindre excuse enfin aux quatre ou cinq lieues qu'il venait de faire à pied, notre chasseur se trouva à une garenne située a cinq cents pas de Beuzerie , et qui était à cheval sur le chemin de traverse qui conduisait du château à Loches. Or il était arrivé par un hasard qui n'avait rien au reste de bien extraordinaire , que le vicomte de Beuzerie , sans doute aussi pour se distraire de son côté, car il avait ses inquiétudes paternelles , comme Roger avait ses tracasseries amoureuses , il était arrivé , dis-je , que le vicomte de Beuzerie était sorti de son
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côté pour mer un lapin , el qu'au détour d'un petit chemin , les deux chasseurs se trouvèrent en face l'un de l'autre.
Tous deux reculèrent d'un pas en s'apercevant. Roger avait grande envie de prendre ses jambes à son cou et de s'enfuir ; mais il comprit instinctivement qu'il ferait une lourde bélisc, el que mieux il valait, puisqu'il était surpris, payer d'audace ; d'ailleurs, il était au milieu d'une garenne, et il pouvait aussi bien y chercher un lapin qu'y poursuivre M"« Constance.
Il y eut un moment de premier étonnement pendant lequel M. de Reuzerie fronça le sourcil et pendant lequel Roger posa la crosse de son fusil à terre et ôta sa casquette. Le vicomte rompit le premier le silence.
« Encore vous, chevalier Roger-Tancrède ! dit-il avec humeur.
— Monsieur le vicomte, répondit celui-ci, c'est le hasard qui m'amène ; mon chien s'est emporté sur un lièvre blessé : je l'ai suivi , et sans savoir comment, je me suis trouvé dans celle garenne.
— El pourquoi voire chien est-il sur Reuzerie? demanda le vicomte.
— Pourquoi mon chien est-il sur Bcuzcric ? Mais j'ai vu vingt fois vos chiens sur la Pintade, el la Finlade dépend, je crois, d'Anguilhem ; cl puis d'ailleurs, il me semblait que c'était chose convenue que nous chassions de droit les uns sur les aulres. >
Ces mois avaient été prononcés avec une fermeté que le vicomte ne s'attendait pas à trouver dans un enfant de quinze ans; mais Roger avait sur le cœur sa mésaventure, et il fallait qu'il s'en vengeât sur quelqu'un. Il n'avait là que le père de Constance, cl il rudoyait le père de Constance. Si c'eûl été un simple garde, il l'cùi battu.
t Sans doute, reprit le vicomte, un peu étonné de cette logique qui prouvait que Roger ne se démontait pas facilement, sans douie il avait été convenu, je le sais, que nos chasses seraient communes ; mais après ce qui s'esl passé, jeune homme, bien des choses sont changées, enlendez-vous?
— De voire part, monsieur, mais pas de la nôtre, reprit le chevalier : vous èics le maître sur vos terres, monsieur le vicomte, et vous pouvez empêcher d'y chasser qui bon vous semble; mais je crois pouvoir vous dire au nom de mon père, monsieur, que vous serez toujours le Irès-bienvenu sur les noires : ici, Castor, ici. »
Et Roger tourna le dos au vicomte qui resta stupéfait de l'aplomb de son jeune voisin ; mais à peine mil-il fait quelques pas que le jeune homme réfléchit à la différence d'Age qu'il y avait entre lui et le vicomte, el se reprocha la leçon qu'il avait eu la prétention de lui donner. Il se retourna donc et se rapprochant du vieillard :
< Monsieur, lui dil-il d'un ion poli , mais non moins ferme, permettez que j'aie l'honneur de vous présenter mes hommages. » El il s'inclina respectueusement devant le vicomlc qui lui rendit machinalement son salut.
« Diable ! diable ! fit le vicomte en regardant Roger qui s'éloignait ; ou je me trompe fort, ou voilà un petit bonhomme qui nous donnera du fil à retordre. Heureusement que M** de Beuzerie est sur la roule de Chinon. »
Le vicomlc avait oublié que la supérieure du couveul des Augustines de Chinon, où il venait de ; renvoyer sa tille, se trouvait élre par hasard une tanlc du chevalier d'Anguilhem.
OU IL EST DÉMONTRÉ PAR L'AUTEUR QUE LIS PÈRES ET MÈRES QUI ONT DES FILLES AU COUVENT PEUVENT DORMIR SUR LEURS DEUX OREILLES.
Mais Roger s'en était souvenu , lui , et c'est ce qui avait fait qu'il ne s'était pas livré à un trop profond désespoir. Il se rappelait même , si ses souvenirs d'enfance ne le trompaient pas , qu'il était fort aimé de celle bonne tante à laquelle il avait fait autrefois une ou deux visites avec sa mère , et qui de son côté élail venue autant de fois à Anguilhem ; seulement Roger éprouvait un remords au fond du cœur : c'élaii de ne ps l'avoir fêtée à celle époque ou plutôt à ces différentes époques , comme elle méritait de l'être.
En effet, il se rappelait mille choses , mille soins , mille attentions qui lui avaient paru alors des fatigues el des ennuis , et qui auraient dû , au contraire , le remplir de reconnaissance. Entre aulres distractions claustrales , Roger n'avait point oublié avec quelle répugnance il avait été forcé, pendant tout le lempsdeson séjour à Chinon , d adoplcr celle de
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la messe et des vêpres , et cela malgré le chant angèlique des religieuses, des novices cl des pensionnaires qui accompagnaient le service divin. Eh hien ! voyez un peu comme l'homme est mohile dans ses goûts et changeant dans ses inclinations ! ce qu'il ambitionnait surtout à cette heure, c'était , d'assister à ces pieuses cérémonies ; c'était de cher- j cher à reconnaître parmi toutes ces voix d'anges la Toix de Constance montant mélodieusement vers le ciel; c'était de voir passer seulement au milieu de ce blanc troupeau du Seigneur , cette forme si aérienne, si légère , si pure, qu'elle semblait appartenir à quelque monde rêvé et inconnu qui , pour un instaut, l'avait prêté au nôtre, et, à chaque heure , menaçait de la reprendre.
Roger se rappelait surtout vaguement certaine fenêire de l'appartement de sa tante qui donnait sur le jardin où se promenaient les religieuses aux heures des récréations ; fenêtre à laquelle ( il ne comprenait vraiment pas son aveuglemenl ) il avait à peine fait attention. Tout cela avait bouillonné dans la tête du jeune homme depuis qu'il avait appris que c'était au couvent dirigé par sa tan le qu'était élevée Mlu de Beuzcrie. La tendresse de celle bonne , de celle excellente tante lui était revenue au cœur , et il avait compris qu'il devait un dédommagement pour la fausse appréciation qu'il avait faite de ses bontés. Ce dédommagement , c'était une visite dans laquelle ' il se consacrerait entièrement à ses devoirs de chrélien et de neveu , en assistant régulièrement aux offices, et en faisant bonne compagnie surtout pendaut tout le temps qu'elle habiterait dans celle charmante pelitc chambre donnant sur le jardin. Celle visite fut donc résolue , mais comme on le comprend bien in petto, et sans que le chevalier consultât personne sur son opportunité.
En couséquence , un malin , avant le jour, Roger descendit , sella Christophe , et pour qu'on ne prit sorson compte aucune inquiétude grave , prévint le garçon d'écurie qu'il allait faire une absence de quatre ou cinq jours.
D'Anguilhcm à Chinon , il y avait vingt-quatre lieues à peu près. En ne surmenant pas Christophe, c'était donc l'affaire de deux jours. En effet , le même soir, Roger s'en vint couchera Sainlc-Maure, pelitc ville située à moitié chemin à peu près de la distance à parcourir, et le lendemain, a quatre heures de l'après-midi , il était à Chinon. Quoiqu'il y eût six ou huit ans au moins que le
chevalier n'eût visité sa tante , il n'avait pas oublié le chemin du couvent; il marcha donc droit aux AugU8lines , sans avoir besoin de demander sa roule à personne , et vint frapper à-la porte de la sainte communauté. Comme le couvent des Augusiines élail fort sévèrement tenu , la tourière qui était venue ouvrir commençait déjà à froncer le sourcil d'une manière formidable en voyant un beau grand garçon qui demandait à entrer dans le saini asile , lorsqu'en se nommant et en déclinant le degré de parenté qui l'unissait à la supérieure , il vil la ligure de la vénérable concierge s'adoucir tout à coup et les portes s'ouvrir comme d'elles-mêmes. Cinq minutes après, le chevalier Roger-Tancrède baisait respectueusement la main potelée de sa bonne lanle.
Celait une de ces charmantes abbesses dont les traditions aristocratiques du grand siècle nous ont conservé les portraits : ni trop grandes, ni trop petites, grasses, rondelettes, toutes conliies de douces paroles et de religieux regards , qui trouvaient moyen de donner à leur costume , tout en conservant la règle de l'ordre, une grâce et une coquetterie un peu mondaines, mais que cependant on ne savait précisément où reprendre. C'était , au reste, une sœur cadette de M™ d'Anguilhem , née comme elle de la Rocbe-Rerlhaud , c'est-à-dire issue d'une des plus vieilles et des plus nobles familles de la Touraine.
La bonne supérieure, qui n'avait jamais eu que de saintes pensées, fut bien loin de se douter du motif qui amenait son neveu à Chinon. Elle ordonna que l'on conduisit Christophe à l'écurie, et que l'on prit de celle excellente bêle, dont depuis quelque temps la vie était si fort accidentée, tous les soins possibles. Quant à Roger, il fut conduit à l'instant même à son appartement, appartement renfermé sous la clef de la supérieure, et se composant d une grande el d'une pelile chambre. Or la petite chambre était justement celle petite chambre si fort ambitionnée de Roger, el qui donnait sur le cloître.
L'entrevue de Roger avec sa lanle avait été des plus attendrissantes ; il y avait trois ans que la bonne dame n'avait vu ni le baron, ni la baronne ; et depuis trois ans, Boger avait si fort grandi, il était tellement changé, qu'au premier abord la vénérable supérieure avait hésil j à le reconnaître, et avait presque retiré sa main , que dans sa joie d'être enfin introduit dans le couvent qui renfer-
mail l'objet de «es amours, le chevalier avail pressée avec trop d'enthousiasme. Mais, aux premiers mois que Roger avail dit du baron ei de la baronne , quand il avail annoncé qu'il venait en leur nom, pleins d'inquiétude qu'ils étaient sur sa santé, prendre des nouvelles de leur sœur et belle-sœur, la bonne abbesse n'y avait pas tenu ; elle avail pris, lout grand garçon qu'il était devenu, son neveu entre ses bras, et lui avait rendu bien maternellement sur le Iront le baiser qu'elle venait de recevoir sur la main.
C'était tout ce que pouvait désirer Roger pour le moment : il était introduit.
Il n'y avait rien à espérer pour le soir : d'ailleurs, ce cher enfant devait être si faligué d'avoir fait vingi-quatre lieues à cheval, que lout mouvement lui était interdit jusqu'au lendemain malin. On lui rit, dans la chambre môme de sa tante, un charpclit goûter composé de filels de poulels à la gelée, de pâtisseries et de confitures, puis on le confina dans sa chambre avec ordre de se coucher à l'instant même, et de ne se réveiller que le lendemain malin pour 1 office.
Roger se laissa faire, il ne voulait pas inspirer de soupçons ; il rentra dans sa chambre et entendit assez philosophiquement se refermer derrière lui, à double tour, la porte de son appartement. H est vrai qu'il lui restait sa fenêtre. Il y courut aussitôt, car c'était l'heure de la récréation ; mais, par une fatalité affreuse , un gros orage qui tres-certainemeni ne savait guère ce qu'il faisait en ce momentlà, venait de crever sur Chinon ; de sorte que comme lo jardin du couvent n'oflrail aucun abri , touies les religieuses, les novices el les pensionnaires étaient pour le moment au cloître.
Roger comprit que tant que durerait celle pluie ballante, il perdrait son temps à attendre que quelqu'un vint au jardin. Certes , si Constance eût su que le beau jeune 'homme était là debout, le cœur palpitant el les yeux fixés sur le parterre où elle venait s'ébattre tous les jours, il n'y eût pas eu de pluie qui l'eût arrêtée, el malgré ce qui pouvail en résulter de fâcheux pour ses petits souliers de salin et sa belle robe blanche , elle eût éprouvé le besoin de prendre l'air du jardin , si humide el si malsain qu'il fûl à celle heure. Mais la pauvre enfant se croyait bel el bien séparée du pauvre jeune homme an moins jusqu'aux vacances, el peut-être pour plus de temps cucore, peut-être même pour tou-
SYLVANDIRE
jours, et elle se promenait bien tristement dans le cloître, appuyée au bras d'une de ses amies, et sa jolie petite lèle fatiguée cl pâlie inclinée sur sa poitrine.
La nuit vint donc tout doucement , amenant à l'horizon de belles bandes de nuages dorés, qui indiquaient clairement une magnifique journée pour le lendemain. Roger se connaissait en pronostics de ce genre. La veille de ces grandes chasses, qui étaient, avant qu'il n'eût vu Conslance, les seules émotions qui eussent fail battre son cœur, il avait plus d'une fois interrogé ce céleste baromètre, où lisent si souvent les habitants de nos canqtagnes. 11 élaildonc parfaitement tranquillisé sur le lendemain.
Celle certitude lui valut une des meilleures nuits qu'il eût passées depuis huit jours. Il s'e dans une douce confiance de l'avenir. Car qu'e que l'avenir, à quinze ans : le lendemaii quatre jours, peut-être, une semaine loul au plus.
Le lendemain, il s'éveilla avec les oiseaux; à peine ses premiers mouvements furenl-ils entendus, qu'une vieille religieuse frappa à sa porte. Roger courut ouvrir : c'élaii son premier déjeuner qui venait au-devant de lut. Ce premier déjeuner se composait d'une lasse de crème fumanle, de pâtisseries loutes chaudes et de fruits glacés.
Roger trouva l'ordinaire un peu bien claustral cl infiniment plus recherché que succulent. Cependant , comme il comprit que ce n'était qu'un àcomplc, il demanda à quelle heure avail lieu le déjeuner véritable. On lui répondit que c'élaii après la messe. Il demanda alors à quelle heure avail lieu la messe, et il apprit qu'elle commençait à neuf heures et finissait à onze. Sur quoi , Roger but su crème jusqu'à la dernière goulle cl croqua sa pâtisserie jusqu'à la dernière miellé. Il achevait son déjeuner lorsqu'il enteudit le frollemenl d'une robesur le parquet et qu'il vil sa porie s'ouvrir. C'était la bonne Unie qui venait s'iuformer elle-même de quelle façon son neveu avail passé la nuit, s'il avail été doucement couché, s'il avait bien dormi, s'il u'avait pas fail de mauvais rêves, etc., etc.
Roger satisfit allègrement à toutes ces questions; d'ailleurs, il avail un petit air joyeux cl bien (tortant qui, à des yeux moins inquiets que ceux de sa bonne parente, eût répondu d'avance. De plus, il était Irisé, paré , coquet comme un véritable petit abbé. La bonne tanlc avait des désirs inouïs de manger son neveu.
Cependant, elle n'avait pas oublié les moues enfanuues que Taisait cinq ou six ans auparavant le cher petit bonhomme tuules les fois qu'il était question d'assister à l'oflicc divin. Aussi se crut-elle obligée d'user de moyens circonloculoires pour amener la proposition qu'en son àme et conscience la dévote dame se croyait obligée de faire au chevalier ; mais, à son grand élonnemeot, le chevalier répondit que, depuis l'époque dont parlait sa tante, il était bien changé à l'endroit des choses de religion ; qu'il avait fort réfléchi là-dessus, et qu'il en était arrivé à regarder non-seulement comme un devoir, mais comme un plaisir, d'entendre tous les jours la messe et les vêpres. Une pareille déclaration comblait la supérieure de joie; elle regarda son neveu avec attendrissement, et déclara qu'à partir de ce moment elle concevait l'espérance qu'il y aurait un jour dans la famille d'Aoguilhem un grand saint, comme il y avait eu de grands légistes et de grands capitaines. La noblesse des d'Anguilhcm étant à la fois de robe et d'épée.
Sur ces entrefaites, la messe sonna. Roger, forcé de mettre en action les principes qu'il veoail de confesser, offrit cavalièrement le bras à sa tante pour la conduire à l'église; mais ici Roger se trompait. La supérieure lui fit comprendre qu'il était devenu, pendant les six ans qui s'étaient écoulés depuis qu'elle ne l'avait vu, un trop grand garçon, et surtout un trop joli gentilhomme pour entrer dans le chœur avec elle, et s'asseoir, comme il le faisait jadis , sur les marches de sa stalle ; il devait purement et simplement prendre place avec les assistants habituels, hors du chœur, réservé exclusivement aux religieuses, aux novices et aux pensionnaires.
11 fallut bien subir cette règle; d'ailleurs, en insistant, Roger eût sans doute trahi les motifs qui l'avaient rendu tout à coup si parfaitement dévot ; il s'inclina donc en signe d'obéissance, et demanda qu'on lui indiquât le chemin qu'il devait prendre pour obéir aux instructions qu'il venait de recevoir.
L'église du couvent était déjà ouverte aux fidèles. Comme les dames augustines deChinon passaient à bon droit pour avoir les plus belles voix de la province, l'office divin était toujours fort suivi au couvent. Roger se glissa au premier rang des auditeurs, et se plaça le plus près qu'il put de la grille qui séparait le chœur de la nef.
Son attente ne fut pas trompée, au milieu de
toutes ces voix virginales qui s'élevaient vers le ciel, il en démêla une si douce, si vibrante, si inspirée, qu'il ne douta pas un instant que celte voix ne fut la voix de Constance. Dès lors son seul travail fut de suivre celle voix dans toutes ses modulations , sans la perdre un instant parmi les voix de ses coinpagnes. Suspendue à celle voix, il lui semblait que son àme montait avec elle jusqu'aux demeures célestes, où elle allait chanter la gloire des bienheureux et retombait avec elle sur la terre, où elle descendait pour pleurer sur les fautes cl sur les misères des hommes, planant d'ailleurs sans cesse au-dessus* de l'humanité comme ces sons nocturnes que le vent lire des harpes éoliennes et qu'on prendrait pour des noies échappées aux concerls des esprits de l'air.
Tout le temps que dura la messe s écoula pour Roger dans une extase perpétuelle. Jamais il n'avait entendu ou plutôt jamais il n'avaitécoulé celle sainte musique d'église , la plus belle de toutes les musiques. 11 trouva en lui des cordes religieuses qu'il ignorait lui-même , et qui vibraient jusqu'au fond de son cœur, éveillées à la fou par le double contact de l'amour et de la piété.
La messe était déjà finie depuis longtemps, que Roger était encore agenouillé devant la grille du chœur. Pendant tout l'office sacré , la bonne supérieure avait eu les yeux fixés sur lui, et elle avait été édifiée du profond ravissement qui, chaque fois quo reprenaient les chants, se peignait sur le visage de son neveu. Aussi l'attendait- elle à sa sortie pour le complimenter sur le changement qui s'était fait eu lui, ei dont elle ne doutait plus, maintenant qu'elle avait pu en reconnaître les symptômes par ses propres yeux. Aussi ne fut-elle nullement étonnée quand Roger lui demanda de se retirer un instant dans sa chambre pour s'y remettre des mystiques émotions qu'il venait d'éprouver. Non-seulement la digne supérieure lui accorda son appartement, mais peu s'en fallut même qu'entraînée par le sentiment d'admiration que lui inspirait une piété si profonde, elle ne demandât au jeune néopbite sa bénédiction. Roger la laissa sous l'impression de ce sentiment et se relira leulemcni dans sa chambre ; mais à peine y ful il enfermé à double tour, qu'il courut à la fenêtre et l'ouvrit.
Le jardin était plein de jeunes filles, qui, pareilles à des abeilles, couraient de fleurs en fleurs, ei révélaient leurs modestes et orgueilleux instincts en se faisant les unes des guirlandes de marguerites , de
pervenches ou de violettes, les autres des couronnes de roses, de tulipes ou de lis.
Loin de ces jeunes filles éparpillées çà et là , fleurs elles-mêmes au milieu des fleurs, se promenaient deux pensionnaires , parlant à voix basse et regardant de temps en temps d'un air inquiet autour d'elles pour s'assurer qu'on ne les écoulait pas. L'une de ces deux pensionnaires était Constance. Toutes deux tournaient le dos à la fenêtre où se tenait Hogcr et suivaient une allée qui allait aboutir à un mur, de sorte qu'il était évident qu'arrivées à l'exlrémilé de cette allée elles reviendraient sur leurs pas. Ce fut effectivement ce qui arriva. Les deux jeunes filles se retournèrent; les yeux de Constance se levèrent machinalement vers la fenêtre. La jeune fille reconnut Roger, et, ne pouvant maîtriser sa surprise , elle jeta un cri d'étounetuent et de joie.
Le chevalier avait été vu ; c'était tout ce qu'il voulait ; il se rejeta en arrière.
Le cri poussé par Constance avait été si perçant que toutes ses jeunes compagnes accoururent autour d'elle, 8'informanl du motif qui l'avait causé. Constance sa Baissa sur elle-même comme une fleur qui plie sur sa tige, cl répondit qu'ayant rencontré un caillou, son pied avait tourné sur la pierre et qu'elle avait craint, au premier abord, de s'être donné une entorse.
Peu s'en fallut que la pauvre enfant ne portât la peine de son mensonge, car elle fut menacée à l'instant même du docteur du couvent, que vingt de ses officieuses compagnes lui offrirent à la fois d'aller quérir. Mais Constance affirma avec un tel accent de vérité qu'elle n'éprouvait plus aucune douleur, que les jeunes filles qui s'étaient groupées autour d'elle, la quittèrent les unes après les autres, comme des oiseaux qui s'envolent un à un, et se retrouvèrent, au bout d'un instant , éparpillées de nouveau dans le jardin. Constance resta seule avec sa compagne.
Aussitôt les yeux des deux jeunes filles se levèrent lentement vers la fenêtre, et Roger vit clairement qu'entre ces deux blanches âmes il n'y avait pas de secret. Alors il s'approcha, ayant soin cependant de demeurer dans la demi-teinte, de manière à n'être vu que de celles qui le savaient là. Constance appuya le bras sur la main de son amie, et rougit délicieusement. Puis elle se leva et se mil à cueillir un bouquet de pensées, qu'elle posa sur sa poitrine, et dont le violel 8ombrc8c détacha sur sa robe blanche. Enfin, après
SYIA'ANDIRK.
un instant de promenade, les deux jeur rent. Un inslaniaprcs, Roger entendit des pas dans le corridor; il courut à sa porte; mais si rapidement qu'il l'ouvrit, il étail trop tard : il ne vil plus que deux sylphides, deux ombres, deux visions, qui s'évanouissaient à l'extrémité de la galerie. Seulement, devant sa porte , seule trace du passage des deux pensionnaires , était le bouquet de pensées qu'un instant auparavant il avait vu à la ceinture de Constance.
Roger se jeta sur le bouquet et le baisa mille cl mille fois; puis, comme il entendit les pas de sa tante qui, pensant qu'il était remis de ses émotions religieuses , le venait chercher pour déjeuner , il glissa rapidement le bouquet dans sa poitrine et courut au-devant de la digne supérieure.
Rien n'enhardit comme le succès. Roger avait vu de loin Constance , el il avait été vu d'elle. Roger pressait sur son cœur le bouquet qu'elle avait porté sur le sien ; c'était plus que Roger n'avait espéré d'abord, et pourtant ce n'élail déjà plus assez. Roger voulait se rapprocher d'elle, Roger voulait lui parler : il épiait donc la première occasion , prêt à la saisir aux cheveux quand elle se présenterait. Ce fut la bonne supérieure qui la lui fournit elle-même.
On comprend que la conversation entre Roger et sa tante était un éternel échange de questions de la part de celle-ci et de réponses de la part de celui-là. D'abord les questions avaient eu pour objet le baron et la baronne, puis les méiayers, puis la terre; de là, on était passé aux plus proches voisins, qui étaient les Scnecière, puis après les Seneclère, on avait passé en revue les Chemillé; enfin, après les Chemiilé , on en était arrivé aux Beuzcric.
i Ah ! bon Dieu ! s'écria Roger en entendant ce nom , comme c'est heureux , ma chère tante , que vous me rappeliez une commission que j'avais parfaitement oubliée. Trois ou quatre jours avant mon départ pour Chinon , j'ai rencontré en chasse M. de Beuzerie ; comme il savait que j'étais sur le point de vous faire une visite , il m'a prié de me charger d'une lettre pour sa fille. Maintenant , ce que j'ai fait de cette lettre , qu'il m'a envoyée la veille de mon départ, sur mon honneur, je n'en sais plus rien.
— Ah ! mon Dieu 1 dit la bonne supérieure, pourvu que lu ne l'aies pas perdue. La pauvre petite est fort triste depuis son retour, et celle lettre lui eût été une consolation.
— Dame! ma tanie, dit Roger, je la chercherai, elle doit être dans mon portemanteau ; mais au reste.
si M11" de Beuzerie est triste , il faut lui donner une l*>upée, car c'est encore une enfant, ce me semble.
— Voyez-vous, monsieur l'homme raisonnable, reprit la supérieure. Eh bien! c'est ce qui vous trompe : M,Us de Beuzerie est devenue une jeune |>orsoniie depuis un mois. Je ne sais pas ce qui lui est arrivé pendant son voyage chez ses parents ; mais ce que je sais , c'est qu'elle n'est plus reconnaissablc.
— Mais, dil Roger, j'aisoupé à Anguilhem avec elle il y a huit ou dix jours à peine, et je vous avoue, ma tante , que je ne me suis pas le moins du monde aperçu de ce que vous ditcs-là.
— Eh bien ! écoule, dit la bonne supérieure , va chercher la lettre, je ferai appeler Constance et tu en jugeras toi-même.
— Volontiers, dit Roger en se baissant pour ramasser sa serviette, car il sentait le sang lui monter tellement au visage qu'il comprit que si sa tante jetait par hasard les yeux sur lui sa rougeur le trahirait : volontiers, ma tante ; mais, conlinua-t-il en faisant un effort sur lui-môme, après le déjeuner, si vous le voulez bien.
— Oui, oui, déjeune, mon garçon, déjeune tranquille. A ton âge c'est la grande affaire, je sais cela ; ma», je t'en prie , tâche de retrouver celte lettre, car ci elle est perdue , la pauvre enfant sera déses- I» rée . j'en suis sûre.
— Oh ! elle se trouvera , ma bonne tante. Soyez tranquille, je crois me rappeler où elle est.
— J'en suis enchantée, dit l'abbesse. Mes pauvres petites , je les aime tant I
— Eh bien ! ma tante, reprit d'Anguilhem, je ne veux pas retarder plus longtemps le plaisir que vous croyez que cette lettre doit faire à M,,e de Beuzerie. Faites-la appeler, et moi, pendant ce temps, je vais chercher l'épitre paternelle. >
Et Roger sortit de la chambre d'un air si parfaitement dégagé, que la supérieure eût-elle eu des soupçons, ne les eûl pas conservés devant un pareil aplomb ; mais elle était à cent lieues d'en avoir. Elle fut donc entièrement dupe du chevalier.
Roger tarda à rentrer pour deux raisons : la première, c'est qu'il lui fallait le temps d'écrire la prétendue lettre du vicomte ; la seconde , c'est qu'il voulait donner à Constance tout le temps de se préparer. Quant à ce qu'il y avait dans la lettre, le lecteur s'en doute d'avance : c'était la conjugaison du verbe aimer au passé, au présent et au futur. En outre , Roger racontait à Constance le point où
il en était avec le vicomte, et lui rapportait mol à mot son entrevue avec lui dans la garenne de Beuzerie. Il était important que Constance sût à quoi s'en lenir sous ce rapport, afin qu'elle ne se laisxii point surprendre par quelque feint retour de ses parents.
En rentrant, Roger trouva Mu< de Reuzcric près de sa tante. Constance en l'apercevant, rougit et pâlit successivement , mais elle avait par bonheur le dos tourné à la fenêtre ; de sorte que , placée comme elle était dans la demi-teinte, la bonne supérieure ne s'aperçut de rien. Roger s'approcha de la jeune fille d'un air fort délibéré et lui présentant la lettre :
c Mademoiselle, lui dit-il, m'excuserez-vous , arrivé que je suis depuis hier soir, d'avoir tant tardé à vous remettre cette lettre; mais M. de Reuzeric m'avait si fort recommandé de la rendre à vousmême, afin que je pusse lui reporter des nouvelles certaines de votre sauté dont il m'a paru fort inquiet, que j'ai prié ma bonne tante de vous causer ce petit dérangement. Vous m'excuserez, n'est-ce pas? >
Constance balbutia quelques mots de remercimenls ; mais, comme au premier coup d'œil jeté sur la lettre elle avait vu que l'adresse n'était pas de la main de son père, elle comprit tout, et, au lieu de l'ouvrir, elle la mil dans la pochette de son tablier.
c Eh bien ! dil la supérieure en prenant les deux mains de la jeune fille et en l'attirant à elle ; eh bien 1 celle lettre vous consolcra-t-elle un peu ? Voyons, méchante petite boudeuse , car je sais de vos nouvelles; on m'a dit que depuis votre retour vous ne faisiez que gémir et soupirer.
— Dame ! écoulez donc , ma tante , interrompit Roger, voyant que la pauvre enfant était au supplice, quand on quitte ses parents c'est bien naturel de pleurer un peu ; puis , cela n'est pas bien amusant le couvent , n'est-ce pas, M"8 Constance ? et les distractions doivent y être rares.
— Eh bien ! dil l'abbesse, je veux vous en donner une aujourd'hui, ma chère petite. Au lieu de dîner au réfectoire avec tout le monde , vous viendrez dîner avec moi et mon neveu.
— Oh ! quel bonheur, s'écria Constance, impuissante à cacher un premier mouvement de joie.
— Mademoiselle, dit Roger, comprenant qu'il ne fallait pas laisser à sa tante le temps d'analyser le seulimcnl qui avail arraché à Constance l'excla-
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maiion de bonheur qu'elle avail eu l'imprudence de laisser échapper ; mademoiselle , aurais-je le bonheur d'être voire messager comme j'ai eu l'honneur d'être celui de monsieur votre père, cl daignerezvous me remettre la réponse à la lellre que je vous ai apportée?
— Partez-vous donc sitôt , monsieur ? demanda Constance en rougissant.
— Mais j'ai peur, dit Roger, d'ôlrc forcé de quitter Chinon d'un moment à l'autre. Hélas ! je suis en pouvoir de précepteur, et je vous avoue que chaque bruit qui arrive jusqu'à moi, à chaque porte qui s'ouvre, je m'attends à voir paraître la sournoise figure de mon cher abbé Dubuquoi. Ne perdez donc pas de temps , je vous prie, si vous voulez profiter de l'occasion que je vous offre de remetire une réponse, qui esl attendue, j'en sois certain , avec une grande impatience.
— En ce cas, monsieur, dil Constance, si notre bonne mère le permet, je me relirerai pour lire la leitre que vous m'avez remise ei pour y répondre.
— Allez , chère pelile, allez , dil la supérieure en embrassanl la jeune fdle sur Te front, ei n'oubliez pas qu'à deux heures nous vous attendons pour dîner; d'ailleurs, je vous ferai prévenir.
— Oh! il n'en sera pas besoin , madame , répondit Constance, et j'éprouve un trop grand plaisir à me trouver avec vous et avec monsieur votre neveu, noire bon voisin de campagne, pour ne pas me rendre avec exactitude à votre bonne invitation. »
El M,,e de Beuzerie, loul à faii remise de sa première émolion, fit une pelile révérence des plus coquettes , ei sortit la main sur la lettre , qu'elle lenait dans sa poche , tandis que Roger la regardait s'éloigner la main sur le bouquet, qu'il serrait contre son cœur.
Constance tint parole; elle fui plus qu'exacte : à deux heures moins un quarl elle était chez la supérieure, où l'attendait Roger, qui lui demanda tout en entrant si elle avait songé à la lettre. Alors Constance , en rougissant bien fort , lira de son corsel une jolie petite épiire à l'adresse du vicomte de Reuzerie, qu'elle remit à Roger, mais sans avoir môme la force de la lui recommander. Quant à Roger, sous prétexte qu'il craignait de la perdre , il sorlil aussitôt pour la serrer, disait-il , dans son portefeuille; mais, en réalité , pour dévorer les lignes qu'elle renfermait*.
C'était une de ces charmantes petites lettres d'enfani, bien naïves, bien tendres, bien sincères,
pleines de promesses d'un amour éternel , né d'hier, et qu'on jure de garder jusqu'à la mort. Toutes ces protestations couvraient quatre pages , et pouvaient cependant se réduire à irois mots : Je vous aime. Roger baisa d'abord l'enveloppe , puis , les quatre pages de la lellre, folio et recto ; puis chaque ligne des quatre pages, puis enfin chaque mot de chaque ligne. Son bonheur ressemblait à du délire.
Il rentra et trouva Constance rougissant comme une cerise. Les deux pauvres enfants échangèrent un regard plein d'un indicible bonheur. En ce momcnlla porte s'ouvrit, et la supérieure jeta un cri de joie; à ce cri, les deux jeunes gens se retournèrent, et leur regard , tout étincelanl de félicité , se voila sous une larme.
La personne dont l'apparition inattendue avait fait pousser à la supérieure un cri de joie , était la baronne d'Anguilhem.
Les deux sœurs s'embrassèrent , tandis que les pauvres enfants se regardaient en secouant la tète, d'un air qui voulait dire : Tout esl fini. Puis Roger alla vers sa mère qui, an lieu de l'embrasser, comme elle venait d'embrasser sa tante, lui donna seulement sa main à baiser. Quant à M»« de Reuzerie, elle fit à la baronne une profonde révérence , à laquelle celle-ci ne répondit que par une froide inclinaison de tète.
Les deux enfants tremblaient de tout leur corps ; m.iis la baronne ne dit rien , et après les premiers compliments échangés avec sa sœur, elle accepta l'invitation que celle-ci lui fil de prendre place à table.
Constance avait bien envie de demander à se retirer, mais elle n'osa point. Son couvert se trouva placé entre celui de la baronne cl celui de la supérieure, de sorte que tout le temps que dura le diner, elle n'osa pas lever les yeux; plus d'une fois même Roger surprit une larme furtive qui coulait le long de ses joues et qu'elle essuyait rapidement avec sa serviette. Quant à lui, il rougissait et pâlissait dix fois en une minute. Il essaya de manger, mais il avail le caîur tellement gros , que c'était chose impossible.
Pendant ce temps, la baronne racontait comment lui étaii venue à elle aussi l'idée de faire une surprise à sa bonne sœur , et comment le baron n'avait pas pu l'accompagner , retenu qu'il était par les préparatifs d'un voyage qu'il comptait faire avec le chevalier aussitôt son retour à Anguiibem. A cette nouvelle que le chevalier allait faire un voyage , les
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lames de la pauvre Constance se précipitèrent plus I rapides , et le chevalier sentit son cœur se serrer pins fort. Enfin Constance n'y put tenir davantage, elle se renversa en arrière en éclatant en sanglots. A celle explosion inattendue, la bonne abbesse s'aperçut seulement de la douleur de la jeune fille qu'elle interrogea, il faut lui rendre cette justice, avec l'anxiété d'une mère. Mais Constance se contenta de répondre qu'elle ne savait pas ce qu'elle éprouvait , que sans doute c'était ce qu'on appelait dans le monde des vapeurs, et qu'elle demandait la permission de se retirer dans sa chambre.
Celte permission lui fut d'aulanl plus facilement accordée, que M"" la baronne d'Anguilhem ne fit aucune instance pour qu'elle restât. Constance se relira donc sans une seule parole de consolation , car Roger, comme fasciné par la présence de sa mère, n'osa pas môme lui dire adieu.
Quand MUe de Beuzerie fut sortie et que la baronne pensa qu'elle devait être rentrée dans son appartement , elle invita son fils a passer dans sa chambre et a faire sans retard son portemanteau, attendu que l'ordre du baron était qu'il repartit le soir même pour Anguilbcm. Roger obéit sans souffler le mot. Le respect filial, à celte époque encore, était une de ces précieuses vertus de famille qui s'était conservée sacrée surtout dans l'aristocratie de province , celte arche de la noblesse. Il salua donc sa mère bien humblement et se retira dans sa chambre.
Les deux sœurs restèrent ensemble.
COMMENT LP. CHEVALIER D'ANGUILHEM SE SAUVA DU COUVENT DES JÉSUITES D'AMBOISE , DANS L'INTENTION D'ENLEVEn M1U DE BEUZERIE, ET QUELLE NOUVELLE IL APPRIT EN ARRIVANT AU COUVENT DE CHINON.
Il est inutile de dire au lecteur sur quel objet roula la conversation de ces deux dames ; disons seulement qu'au bout d'une heure, on fil redemander le chevalier , lequel arriva son petit portemanteau sous le bras et tout penaud de sa déconfiture.
supérieure savait tout; elle avait fait redemander à Constance la prétendue lettre du baron
ALEXANDRE UIMAS. — TOME VU
I qui lui avait été remise par le chevalier ; mais Constance avait rencontré son amie dans le corridor ci lui avait vivement glissé dans la main celte lellre, son seul trésor. Or, comme personne ne connaissait celte circonstance, M11* de Beuzerie répondit hardiment qu'elle avait brûlé la lellre qu'on lui redemandait, et que, si l'on en doutait, on n'avait qu'à chercher de tous côtés : ce que l'on fit, mais inutilement.
La baronne était venue dans la carriole, avec le cheval et sous la protection du métayer. On attela Cliristophe près de son camarade , et l'on repartit après de courts adieux, pendant lesquels la bonne abbessc conserva vis-a vis de son neveu toute la sévère dignité qui convenait à son orgueil blessé.
A peine la baronne et son fils furent-ils seuls dans la carriole, que la pauvre mère ne put, en voyant la tristesse du chevalier, garder rancune plus longtemps au pauvre garçon. Les femmes ont une sympathie instinctive pour toutes les doulcursdc l'amour, et la mère la plus sévère devient indulgente du moment où il est question d'une faute commise par le cœur. Alors, au lieu de ces durs reproches auxquels s'attendait le chevalier, commença une série de raisonnements pleins de logique, d'abord sur l'âge du chevalier qui avaii quinze ans à peine ; ensuite sur la différence de fortune qui existait entre les Beuzerie et les d'Anguilhem ; puis enfin sur les arrangements pris depuis longtemps entre le père de Constance et le père du comte de Croisey. Mais à tous ces raisonnements, Roger répondait par ce dilemme autrement fort et puissant que tous les raisonnements de la lerre :
« Ma mère, j'aime Constance, Constance m'aime, sépare. »
Pendant deux jours que dura le voyage , la baronne attaqua son fils sur tous les points; mais elle épuisa sa logique sans pouvoir en oblenird'auire réponse que celle que nous avons dite.
Lorsqu'on avait appris la disparition du chevalier, il y avait eu grand conseil à Anguilhem :'cc conseil se composait du baron , de la baronne et de l'abbé Dubuquoi ; or, comme dès le jour du départ de Roger, on avait été fixé sur la roule qu'il avait prise, et qu'une fois fixé sur cette route, il n'avaii pas été difficile de deviner où il se rendait , il avait été surtout question dans le conseil des moyens à employer pour empêcher cel amour qui se présen-
SYLVANWRE.
tait avec do« symptômes si effrayants de faire de nouveaux progrès, ou du moins, s'il faisait des progrès , d'empêcher que leurs conséquences n'amenassent quelque grave collision entre les deux familles , les d'Anguilhem et les Bcuzeric ayant toujours vécu en excellent voisinage, et l'intention du baron cl de la baronne ayant toujours été de maintenir, du moins de leur part, de bonnes relations.
La décision arrêtée par le triumféminavirat avait été qu'aussitôt «on retour à Anguilhem le clievalicr se mettrait en route pour aller faire sa philosophie au collège des Jésuites d'Amboisc ; puis , cette décision prise, la baronne partit pour hâter ce retour, tandis que le baron , comme l'avait dit M"" d'Anguilhem à son fils, se préparait à conduire lui-même Ilogcr dans la capitale de la province, de peur que dans la route il ne fil quelque escapade à son gou-
En arrivant à Anguilhem le surlendemain de son départ de Chinon , le chevalier trouva donc les choses préparées pour partir vingt-quatre heures après. Il est inutile de dire que toute idée de rébellion à la décision paternelle et maternelle demeura absente de son esprit. En face de son amour, le chevalier sentait qu'il était déjà un jeune homme ; mais en face du baron et de la baronne, il comprenait bien vile qu'il n'était encore qu'un enfant.
La route fut triste : entre l'abbé Dubuquoi, pour lequel il n'avait pas une profonde affection , et son père, qui repoussait momentanément sa tendresse par la sévérité de son visage, Roger était fort mal à l'aise. D'ailleurs , l'idée que lui , l'enfant des bois , des plaines et de la liberté , allait avoir une année tout entière à passer dans une espèce de prison , avec une foule de gens vêtus de noir qui imposeraient à sa vie les règles de leur ordre, cette idée, dis-jc, lui pesait comme une punition mal proportionnée à la faute qu'il avait commise. Puis , toute une année sans voir Constance, c'était un siècle !
Il est vrai que de temps en temps un projet qui avait d'abord épouvanté le chevalier, mais auquel il s'habituait cependant à force d'y penser, venait s'offrira son esprit comme un éclair. Il ne s'agissait de rien moins que de réunir à la petite somme que lui avait déjà donnée la baronne au moment de partir, et que lui donnerait sans doute encore son père en le quittant, toutes les économies qu'il pourrait faire ; puis, quand il aurait devant lui deux ou trois cents livres, ce qui aux yeux du chevalier était
une fortune, de se sauver du collège, de partir pour Chinon, d'escalader les murs du couvent, d'enlever Constance , de s'enfuir avec elle , et de se marier devant le premier curé venu.
Parmi les vingt-cinq ou trente volumes que possédait Roger dans sa bibliothèque d'Anguilhem , il y avait un roman intitulé : VA$trée, qui avait fait les beaux jours de la jeunesse de la baronne , et dans lequel florissaienl une foule de rois qui enlevaient des bergères , et des reines qui épousaient des bergers. Or Roger pensait que si grande que fût la distance pécuniaire qui le séparait de Constance , elle ne pouvait pas se comparer à la distance sociale qui sépare un roi puissant d'une pauvre bergère , on une grande reine d'un humble berger. Puis, d'ailleurs , il y a un âge où l'on croit que la vie s'arrange comme un roman, et Roger était dans cet âge; seulement , ce qu'il ignorait , c'est qu'à cet âge on peut enlever déjà, mais on ne se marie pas encore.
Il est inouï combien dans une situation extrême , et qu'un instant même on a cru désespérée , il est inouï , dis-jc, combien une solution , n'eût-elle pas le sens commun , n'offrll-ellc pas la moindre chance de succès , apporte de calme dans l'esprit et de résignation dans le cœur. Roger sentait très-bien qu'en supposant que toutes les circonstances favorables , et il en fallait beaucoup, se réunissent pour seconder ce projet , ce projet ne pourrait avoir lieu que vers un temps bien éloigné. Mais n'importe , si éloigné que fût ce moment , en mettant des jours cl des mois au bout les uns des autres, ce moment ne pouvait manquer de venir. Montrez au voyageur , accablé de fatigue , perdu dans la nuit , errant dans une forêt , prèl à tomber de lassitude , montrez une lumière à l'horizon , cet horizon fût-il distant de deux ou trois lieues, le pauvre égaré reprendra Courage , et marchera d'un pas aussi rapide et aussi ardent qu'il marchait le malin, au momenl de son départ.
Le chevalier avait donc déjà repris quelque courage en arrivant à Amboise ; aussi cntra-t-il au collège , en apparence plus résigné que ne l'avait espéré son père. Cette résignation allendrit le brave gentilhomme qui , il faut le dire, aimait tendrement son ûls. Il en avint que son cœur paternel se fondit , cl que le résultai de cet allèndrissement fut une somme de soixante cl douze livres représentée par trois louis d'or , qu'au momenl du départ le baron glissa dans la main de son fils.
Lesquels trois louis , réunis à deux autres louis que la baronne lui avait déjà donnés , formèrent un toial de cinq louis , on de cent vingt livres , ce qui était déjà un joli petit commencement d'économie.
Roger avait compris que, pour éloigner tout soupçon , il devait commencer par s'adonner au travail avec une assiduité exemplaire. On faisait, comme on tait , d'excellentes éludes chez les jésuites , et quoique l'abbé Dubuquoi fût un précepteur fort au-dessus des précepteurs ordinaires , les bons pères , après examen fait de ce que savait Roger, n'en décidèrent pas moins qu'il était urgent qu'il doublât sa rhétorique. Roger reçut cette nouvelle , qui portait à deux ans au lieu d'un son séjour au collège, avec plus de calme que l'abbé ne s'y attendait. Cependant comme l'abbé , moins facile à tromper que le baron, soupçonnait toujours quelque rouerie cachée sous celle apparente résignation , il se résolut à ne pas perdre son élève de vue.
Mais quelles que fussent la vigilance et la perspicacité de l'abbé , il y fut trompé. Le chevalier avait une de ces natures fécondes sur lesquelles il n'y a qu'à semer la parole pour que la parole porte ses fruits. Roger , qui n'avait d'autre distraction à son amour que le travail, et qui d'ailleurs, sous prétexte de travailler, se renfermait pour parler à Constance, Roger faisait des progrès rapides; les âmes vives se passionnent facilement. Notre écolier se passionnait pour les poésies grecques et latines ; d'ailleurs dans les bucoliques de Virgile , dans les idylles de Théocrile , il y avait toujours quelque dialogue de berger et de bergère qui rappelaient à l'écolier sa situation. C'était une médiocre consolanon sans doute; mais, si médiocre qu'elle fût, elle aidait notre amoureux à attendre.
Le premier soin de Roger avait été de s'informer si parmi les écoliers qui habitaient le collège avec lui , il n'y en avait pas quelques-uns qui fussent de Chinon. Le hasard servit Roger à souhait : trois de ses camarades étaient nés dans celle ville , et leurs parents rhabilaient. Le nouveau-venu se lia avec eux el apprit avec une joie que l'on peut comprendre que l'un de ces trois jeunes gens , que l'on nommait Henri de Narcey , avait sa sœur au couvent des Augusiines. Or comme depuis (rois ans celle sœur était élevée dans ce Couvent , elle devait être liée avec M,U| de Reuzerie , ou du moins la connaître. C'élail on moyen de correspondance.
Le moment des vacances arriva. Comme Roger