‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 32 sur 212 · NUIRE · texte numérisé non relu

NUIRE

n'était entré au collégequ'au mois de juin, et que les vacances avaient lieu à la fin d'août, une crainte, qui plus d'une fois s'était présentée à son esprit, se réalisa. Le jour de la Notre-Dame , il reçut du baron d'Anguilhcm une lettre dans laquelle le digne gentilhomme employait toute sa logique pour faire comprendre à son fils qu'il valait infiniment mieux employer les six semaines de vacances à travailler et à réparer le temps perdu que de les venir passer à Anguilhem. La vérité était que le baron et la baronne s'étaient imposé celte privation de ne pas voir leur fils de peur que le voisinage de Reuzerie ne rallumât dans le cœur du chevalier un amour qu'on croyait aller l'éteignant , parce que Roger n'en parlait plus. Au reste , pour adoucir autant que possible ce refus au pauvre écolier , on autorisait l'abbé Dubuquoi à lui faire faire quelques excursions dans les environs de Tours , el comme on ne savait pas avec quelle parcimonie le chevalier avait usé de sa petite fortune , on invitait l'abbé à donner à son élève , sur les fonds confiés à son administration , deux louis de la part du baron cl un louis de la part de la baronne. Or comme pendant les trois moi» qui venaient de s'écouler, Roger n'avait dépensé que vingt-quatre livres, il se trouvait, en conséquence, à la téle de sept louis.

Roger, comme nous l'avons dit, s'était lié avec les trois jeunes gens de Chinon, el plus particulièrement avec Henri de Narcey. Aussi, au moment où celui-ci partit pour Chinon , le chevalier n'hésital-il point à s'ouvrir à lui ; il lui raconta comment il aimait II* de Reuzerie, el comment il en était aimé ; comment il n'avait été conduit au collège d'Amboisc, que parce que ses parents désapprouvaient cet amour qui n'avait pas l'agrément des parents de Constance, et comment enûn on le retenait au collège, de peur que pendant son séjour à Anguilhem il ne fil, en se retrouvant si près de Reuzerie, quelque coup de sa tête.

Henri de Narcey comprit parfaitement toui cela, cl se mil, lui cl sa sœur, au service de sou camarade. Les communications étaient d'autant plus faciles, qu'il avait souvent entendu parler à sa sœur de Mlle de Reuzerie, cl toujours comme d'une amie intime. En effet, Consianccde BeuzerieclMlleHerminie de Narcey ne se quittaient point ; el au portrait que Henri fil à Roger de sa sœur, celui-ci reconnut la jeune fille qui donnait le bras à Constance le jour où il l'avait vue dans le jardin du couvent, et où ,

de son côté , en le voyant , Constance n'avait pu retenir un cri de surprise, qu'elle avait été forcée de faire passer pour un cri de douleur.

Roger remit une lettre à Henri ; cette lettre devait, à son retour au couvent, être remise par Herminie à Constance ; puis, dans une lettre d'Herminie à son frère, Constance ferait parvenir sa réponse. Roger détaillait à Constance son projet de s'enfuir du collège, de l'enlever de son couvent cl de l'épouser devant le curé du premier village qui se rencontrerait sur leur roule ; une fois mariés, il faudrait bien, quelle que fût leur répugnance à ce mariage, que les grands parents donnassent leur bénédiction. La lettre, d'ailleurs, était pleine de serments de fidélité inviolable et d'amour éternel.

Le jour des vacances arriva; les deux amis se séparèrent , Roger en recommandant à Henri ses intérêts, Henri en jurant à Roger qu'ils ne pouvaient pas être en meilleures mains. Le mois de septembre s'écoula sans que Roger manifestât la moindre impatience. Seul de tous se» camarades il était resté au collège, et il travaillait de manière à satisfaire les exigences les plus difficiles ; l'abbé Dubuquoi n'y comprenait plus rien.

Au commencement d'octobre, les écoliers rentrèrent ; mais , quoique ce tut Henri que Roger attendait avec le plus d'impatience, ce fut Henri qui rentra le dernier. Il est vrai que, dans la poignée de main que Henri donna en rentrant à Roger, il y avait une petite lettre.

Oh ! une petite lettre bien courte qui ne contenait que trois lignes, mais ces troislignes aussi en disaient plus que des volumes, les voici :

« Je ne vous aime pas moins que vous ne m'aimez. Vous m'offrez votre vie, je vous donne la mienne. Prenez-la donc, et faites-en ce que vous voudrez.

« Constance. »

l\ parait qu'il y avait aussi dans la bibliothèque de Bcuzcrie quelque beau et bon roman destiné, comme l'Astrée, à former le cœur et l'esprit des j jeunes filles.

Les choses s'étaient passées à merveille, grâce à l'imagination de Henri. Comme toutes les lettres qui sortaient du couvent étaient naturellement soumises à un examen préalable, il avait, au moment de son départ pour Tours, feint une indisposition ; ce retard ; avait donnéletcrops aux pensionnaires des Augustines '

de rentrer à leur coovent. De cette façon, Herminie et Constance avaient pu se revoir ; et, comme au moment de partir Henri avait été faire une visite d'adieu à sa sœur, sa sœur, en l'embrassant, lui avait glissé dans la main la petite lettre de Constance.

Roger était donc tranquille désormais ; toute tentative de sa part serait secondée de celle de Constance, son amour était payé d'un amour égal : plus, celte tendresse et ce dévouement qui feront la supériorité éternelle de l'amour de la femme sur notre amour.

Les jours s'écoulèrent, pendant lesquels Roger, fidèle à son système d'économie, grossit son petit trésor de toutes les largesses paternelles et maternelles. Deux fois pour consoler leur fils de cet exil, qu'il supportait, du reste, avec une héroïque résignation, le baron et la baronne vinrent à Tours. Pendant ces deux fois, à peine si le nom de Constance fut prononcé. De sorte qu'a leur second retour à Anguilhem, le baron et la baronne étaient convaincus que leur fils était devenu parfaitement raisonnable à cet endroit.

Au bout de six ou huit mois, Roger avait donc assoupli tous les soupçons, et comme il avait atteint sa seizième année et qu'il avaii fini 8a rhétorique, on lui laissait entrevoir que s'il promettait de ne (dus faire des folies, il ne reviendrait plus au collège. Roger promit tout ce qu'on voulut.

Roger avait tourné et retourné dans sa lête mille projets d'évasion tous plus insensés les uns que les autres. Ce n'était pas chose facile que de foir pour aucun des pensionnaires, et encore moins pour Roger que pour tout autre, attendu qu'outre la surveillance générale des bons pères jésuites, il avait encore la surveillance particulière de l'abbé Dubuquoi. Enfin Roger s'arrêta au projet le plus simple, et qui lui était venu le dernier, justemeni à cause de sa simplicité.

Roger, comme tous les élèves qui avaient atteint leur seizième année ou qui étaient en rhétorique ou en philosophie , avait une chambre particulière , mais dans laquelle l'abbé couchait pour plus grande surveillance ; il est vrai que l'abbé, une fois endormi, avait le sommeil profond, et qu'il y avait un signe des plus bruyants auquel on pouvait reconnaître qu'il était dans la plénitude de son sommeil ; bref, l'abbé Dubuquoi, tranchons le mot, avait l'infirmité de ronfler. 1

Voilà donc ce que Roger, à force de chercher, avait arrêté dans son esprit.

Le soir fixé pour son évasion, Roger se coucherail comme d'habitude el laisserait l'abbé se coucher; seulement il regarderait bien où tl poserait ses habits, puis comme l'abbé et lui étaient à peu près de la même taille, dès que b lumière serait éteinte, et qu'au ronflement périodique de l'abbé il serait bien certain que son surveillant serait endormi , il se lèverait doucement, s'affublerait de la culotte noire, de l'habit noir et du petit collet, se coifferait majestueusement du tricorne , et sortirait de la chambre le plus légèrement possible. L'abbé, selon toute probabilité, ne s'éveillerait que le lendemain, à six heures du matin, et de celle façon le fugitif aurait huit ou dix heures d'avance sur ceux qui tenteraient de se met ire à sa poursuite.

Quant au prétexte à donner au portier pour sa sortie à une pareille heure , le prélexle était tout trouvé. Roger décida de plus que son évasion aurait lieu dans la nuit du mercredi au jeudi. Il avait calculé qu'il lui faudrait trois grandes étapes pour arriver d'Amboise à Chinon, el par conséquent qu'il y serait dans la journée du dimanche. Une fois là, il n'avait rien de bien arrêté el comptait prendre conseil des circonstances ; seulement il se présenterait en abbé à la tourière, lui remetlrait une lettre de Henri pour sa sœur, et à une certaine marque contenue dans celle lettre, marque inintelligible pour loui le monde excepté pour elle, Constance reconnaîtrait que Roger étaii à Chinon.

La journée de ce grand mercredi s'écoula au milieu d'angoisses profondes de la part de Roger ; mais il y avait trop longtemps qu'il nourrissait ce projet pour reculer devant lui au moment de l'exécuter. Il commanda donc à son visage el à sa voix ; il eut le courage de faire son thème el sa version ; enfin, au souper, il mangea'comme d'habiiudc et fut gai comme à l'ordinaire. Véritablement le chevalier était prédestiné aux aveniures romanesques , et avait reçu de la nature toutes les qualités qui aident à les accomplir. A neuf heures , l'abbé et le chevalier se couchèrent. L'abbé déposa tous ses vêlements sur une chaise voisine de son lit; puis il éteignit la lumière. Au bout d'un quart -d'heure il dormait profondément.

Roger attcndilqu'un autre quarl d'heure fut écoulé, puis il se laissa doucement glisser à terre, s'arrètant à chaque craquement de son lit. Enfin ses pieds touchèrent le parquet; il s'appuya au mur, el attendit un instant. Le ronflenwnt de l'abbé continuait

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à se faire entendre dans sa majestueuse périodicité. Tout allait bien. Alors il s'approcha les mains étendues dans l'obscurité, jusqu'à ce qu'il touchai la chaise qui , pour l'heure , servait de porlcman-

l teau à toute la défroque préceplorale , transporta celle défroque de sa chaise sur sou lit, el là commença sa toilette qui s'accomplit sans accident. Enfin la toilette achevée, Roger, parfaitement transformé en abbé des pieds à la tôle , ouvril la porte aussi doucement qu'il put , la referma de même , tendit le cou pour s'assurer que ses divers mouvements n'avaient point tiré son précepteur de son

j sommeil , gagua l'escalier, descendit dans la cour, et allant frapper hardiment à la loge du portier :

« Je suis l'abbé Dubuquoi , précepteur de IL le chevalier d'Anguilhcm. M. le chevalier d'Anguilhem se trouve fort indisposé, et je vais chercher le médecin. »

Le portier, à moiliéendormi, reconnut parle vasistas le costume de l'abbé, tira le cordon en grognant quelques paroles que Roger n'entendit pas, et Roger se trouva dehors. Son premier mouvement fut de courir devant lui. Mais au bout de dix minutes de course, il s'arrêta subitement : il allait se jeter dans la Loire.

Arrivé là, il s'orienta; il savait que Chinon est à | vingt-cinq lieues d'Amboise à peu près, cl qu'il j n'avail, pour se rapprocher de cette première ville, qu'à suivre le cours du fleuve. Seulement, il y avait deux roules pour arriver à ce bui, celle de la rive gauche el celle de la rive droite. Roger se décida pour la rive droite; celle roule ('éloignait de trois I ou qualrc lieues, il est vrai, mais elle lui oflrait plus de sécurité de ne pas être rejoint. 11 traversa donc l'entre-ponl, et marchant sans s'arrêter toute la nuit, il se trouva vers les six heures du matin à Rouvray. Là, la faligue le força de faire une station ; il avait fait huit lieues tout courant. Il s'arrôla dans une auberge, se jeta sur un lil, el ordonna qu'on le réveillai à dix heures ; son intention était de repartir aussitôt qu'il aurait déjeuné.

En se déshabillant, Roger s'aperçut qu'outre sa bourse à lui qu'il avait glissée dans une des poches de sa vesle, il possédait encore la bourse de l'abbé qui était restée dans l'aulrc poche. Comme l'argent qu'elle contenait était celui de son père, Roger, au lieu de concevoir des scrupules, se réjouit fort de cet événement qui augmentait son trésor de quatre

louis et d'un pelit écu, c'esi-à-dire de quatre-vingtdix-neuf livre». Le chevalier avait maintenant de quoi aller au bout du monde.

Pendant que Roger déjeunait, l'hôte entra pour lui annoncer qu'un batelier qui descendait la Loire et qui recrutait des voyageurs tout le long de la roule lui faisait demander s'il ne préférerait pas continuer son voyage en barque. Cette idée sourit assez à Roger, attendu qu'on perdrait plus facilement sa piste sur l'eau que sur la terre; la trace du bateau sur la rivière étant une de ces traces aussi difficiles à retrouver qu'aucune de celles indiquées comme introuvables par le roi Salomon, de proverbiale et poétique mémoire.

Roger fit donc répondre que si son voyage ne devait rien perdre comme célérité à ce nouveau mode de locomotion , il accepterait avec le plus grand plaisir; l'hôte lui assura que bien loin d'y perdre, il y gagnerait, puisque de celle façon il voyagerait jour et nuit. Celte assurance séduisit Roger au point qu'il chargea l'hôte d'arrêler à l'instant môme sa place, quoique le baleau nedrtl partir que dans deux heures : il est vrai que l'avantage de voyager toute la nuit compensait bien la perte de ces deux heures.

Cependant, au moment où l'hôte sortait, Roger le rappela pour s'informer de lui quels étaient les voyageurs avec lesquels il allait faire roule. Il apprit alors que c'étaient eu grande partie des négociants qui allaient à Nantes pour leurs affaires, des officiers qui rejoignaient leurs garnisons de Rennes ou de Rresi, enfin des Parisiens qui voyageaient pour leur plaisir. Il n'y avait rien dans tout cela de suspect pour lui, celle énuméralion ne lui fil donc rien changer à ses dispositions premières, et il renvoya l'hôte en lui disant que le batelier pouvait compter sur lui.

Vers le midi on partit effectivement : la barque ou plutôt le coche, traîné par quatre vigoureux chevaux qui suivaient la rive, allait aussi bon train qu'on pouvait le désirer ; aussi Roger, pendant toute la journée, se félicita d'avoir choisi ce mode de transport qui lui promettait un voyage nocturne non moins rapide que celui qu'on accomplissait à la lumière du soleil. Vers les irois heures seulement on s'arrêta à Tours pour dîner, mais vers cinq heures on repartit, cl jusqu'à la nuit on marcha d'une égale vitesse. Le patron , interroge sur le chemin que l'on ferait pendant l'obscurité, avait répondu que le lendemain

malin on serait à Langeais pour déjeuner : but la f«»î de celle promesse, Roger s'enveloppa dans son manteau, se coucha sur un banc, et s'endormit.

Cependant, comme malgré les précautions prises par lui, Roger n'était pas sans inquiétude, son sommeil fut bientôt troublé par un rêve. Il lui sembla qu'il voyait poindre à l'horizon deux cavaliers qu'il reconnaissait l'un pour son père, l'autre pour l'abbé Dubuquoi , lesquels , en apercevant le coche, pressaient l'allure de leurs chevaux ; tandis que , au contraire, le coche, malgré les prières que faisait Roger au patron , ralentissait son mouvement à mesure que s'augmentait la vitesse des cavaliers. Enfin tous deux s'approchèrent tellement, que Roger, dans son rêve toujours , songea qu'il n'avait plus d'aulre ressource que de se cacher à fond de cale. Il y descendit donc, se fourra entre deux, barriques, et attendit. Au bout de quelques instants il lui sembla que non-seulement le mouvement du coche allait se ralentissant , mais encore qu'il cessait tout à fait. Puis il entendit des pas qui se rapprochaient de lui, puis il sembla sentir une main qui le saisissait au collet; il était de nouveau prisonnier ; il jeta un cri el se réveilla.

Son premier sentiment fut une impression de joie, car en ouvrant les yeux il vil qu'il était encore parfaitement libre ; seulement son rêve n'était pas tout à fait un mensonge, le coche était arrêté et se tenait immobile au milieu du courant. Roger alla s'informer des causes de cette immobilité au pilote qu'il trouva endormi comme le reste des voyageurs. Un instant il hésita à le réveiller, mais la position était trop grave pour que celle hésitation durât longtemps. Il secoua donc le digne navigateur par le bras, cl celui-ci, lout en grommelant de ce qu'on le lirait de son sommeil , répondit comme une chose toute naturelle et qui , par conséquent, n'avait le droit d'exciter ni surprise ni mécontentement , que le coche s'était ensablé, accident qui lui arrivait toujours trois ou quatre fois par voyage. Celle explication donnée, le pilote laissa retomber sa tète sur le gouvernail cl se rendormit.

En effet, la Loire était à celle époque ce qu'elle est encore aujourd'hui , c'esl-à-dire une des plus capricieuses rivières de France , en ce qu'on n'est jamais sûr de la trouver chez elle, el que, comme ce tyran de l'antiquité qui avait douze chambres, elle ne couche jamais deux nuits de suite dans le même lit. On était donc ensablé, c'est à- dire qu'on

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était menacé de demeurer à la même place jusqu'à ce que quelque pluie d'orage vlnl rendre à la rivière l'eau qui lui manquait, ou qu'en doublant ou triplant le nombre des chevaux qui composait l'attelage, on parvint à faire franchir au coche l'obstacle qui l'avait arrêté.

On se figure facilement, en se mettant un instant à la place de Roger, l'impression que dut produire sur lui une semblable nouvelle. 11 y avait déjà vingtquatre heures qu'il était parti, et il n'avait encore fait que quinze à dix-huit lieues, c'est-à-dire qu'à peine était-il à moitié du chemin; cependant, si critique que fut la situation, il n'y avait pas d'autre parti à prendre que celui de la patience : le lendemain matin , si l'eau n'était pas montée ou si les chevaux ne parvenaient point à désensabler le coche, le chevalier gagnerait la rive gauche ou la rive droite, peu lui importait laquelle, et continuerait son chemin à pied.

Ce point arrêté dans son esprit, Roger essaya de se rendormir, mais cela lui fut impossible. Il demeura donc éveillé, pensant à Constance, et rêvant aux moyens d'arriver jusqu'à elle.

Cela lui paraissait, au reste, la chose la plus facile : du moment où Constance serait, par la lettre que Henri de Narcey écrivait à sa sœur, prévenue de la présence de Roger, elle se tiendrait sans doute prêle à tout événement. Alors Roger, à l'aide d'une échelle, passerait par-dessus le mur du couvent qui donnait sur une rue parfaitement déserte , puis comme b fenêtre de Constance donnait elle-même ?ur le jardin, à l'aide de cette échelle, elle descendrait pnr sa fenêtre, tous deux escaladeraient alors le mur, puis ils s'enfuiraient jusqu'au premier village , où un prêtre quelconque les marierait.

Ce fut en passant et en repassant toutes ces idées dans sa tête que Roger vit venir le jour. Mais le jour vint sans rien changer à la position du coche; toute h nuit s'était écoulée sans que l'idée vint à la Loire de monter d'un pouce. D'un autre coté, le conducteur, voyant l'insuffisance de ses quatre bêtes, était allé chercher du renfort au plus proche village, et en avait ramené huit chevaux qui, réunis aux quatre premiers, formaient un total de douze. Mais malgré les efforts réunis des pauvres animaux et les coups de fouet plus que consciencieux que leur administrait levharrclier, le coche ne bougeait pas plus que s'il eût pris racine au fond de la Loire. Deux ou trois heures se passèrent ainsi en tentatives infructueuses.

Roger se mangeait les poings d'impatience , cl ne comprenait rien à l'apathie des voyageurs qui l'entouraient , et qui raisonnaient graves et tranquilles sur l'événement qui l'exaspérait, proposant des moyens plus impraticables les uns que les autres pour en sortir, et paraissant, au reste, résignés à demeurer là jusqu'à ce qu'un miracle de Dieu vint les en tirer. Il avait affaire à des gens visiblement habitués à descendre la Loire, et, par conséquent, familiers avec de pareils événements.

Roger alla trouver le patron du coche, et lui déclara que si dans une demi-heure le coche n'était pas remis à flot, il le prévenait qu'il sauterait à l'eau et gagnerait le bord à la nage. Le patron déjeunait fort tranquillement avec des côtelettes cl du vin d'Orléans ; il écouta le discours de Roger d'un bout à l'autre, et lui demanda s'il avait payé son passage ; Roger lui répondit en lui montrant son reçu ; alors le patron l'assura qu'il était parfaitement libre de s'en aller comme bon lui semblerait, et il se remit à finir ses côtelettes et à achever sa bouteille.

Roger se sentit pris d'une envie féroce d'étrangler le patron ; cependant , comme il comprit qu'un homicide ne ferait que compliquer sa situation, il se contint et remonta sur le pont.

Il espérait trouver les voyageurs impatients, et comptait profiler de cette impatience pour fomenter une petite émeute ; il s'approcha en conséquence de différents groupes, mais, à son grand élonnement, il trouva qu'au lieu de se préoccuper de l'accident, chacun parlait de ses affaires; les politiques commentaient les conférences de Certruydenberg ; les officiers racontaient la bataille de Malplaqnel, cl les négociants discutaient l'impôt du dixième. Roger vil qu'il n'y avait rien à tenter de ce côté, et il commençait à aviser aux moyens de mettre à exécution la menace qu'il avait faite au patron de gagner le bord à la nage, lorsqu'il vit cinq ou six barques se détacher du rivage et ramer vers le coche. C'étaient des naturels du pays qui venaient offrir aux voyageurs échoués des vivres frais, des gâteaux et des fruits, comme viennent les sauvages des mers du Sud, autour des bâtiments égarés dans l'Océan Pacifique.

Roger acheta toute la cargaison d'une barque, à la condition que celte barque le conduirait à l'instant môme à bord.

Le départ du petil abbé interrompit un instant les conversations. Quelques têies se retournèrent

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pour le voir descendre et le suivirent un instant pendant qu'il s'éloignait ; mais bientôt chacun reprit sa conversaiion, et personne ne parut plus s'occuper du déserteur.

Roger mit pied à terre en face de Luynes. Il avait envie de gagner la ville , éloignée d'un quart de lieue à peu près des bords de la rivière, afin de voir s'il y trouverait un cheval, mais il pensa que cela le retarderait. D'ailleurs, en prenant un cheval, il fallait un homme, et c'était metlre quelqu'un dans son secret. Il prit donc la résolution de continuer sa route à pied , et se mit aussitôt en chemin pour Langeais, où il arriva à sept heures du soir.

Là , quelque lût le désir de Roger d'aller plus loin , force lui fut de s'arrêter pour passer la nuit. l\ lui fallait au moins faire une halle d'une heure pour souper et se reposer quelque peu. Le moyen de se remettre en roule à pied et à huit heures du soir, c'était s'exposer à éveiller les soupçons ; d'ailleurs, notre amoureux était arrivé à l'endroit où il devait traverser la Loire cl s'enfoncer dans les terres; or comme il n'y avait que les chemins de traverse pour se rendre de Langeais à Chiuon , il y avait dix chauces contre une que pendant l'obscurité il s'égarerait. Roger, bon gré malgré, passa donc la nuit à l'auberge, et pour ne pas perdre son temps, il se fil parfaitement renseigner par l'aubergiste sur la route qu'il aurait à suivre le lendemain.

Au point du jour , Roger se mil en voyage. Il espérait, en marchant bien, être à Chinon vers les deux heures de l'après-midi ; en effet , à neuf heures il déjeunait à Artncnlières , à midi il faisait une halte à Saint-Renolt , et à deux heures moins quelques minutes il apercevait enfin les tours et les clochers de la ville tant désirée. Loin de redoubler son courage , celle vue sembla épouvanter Roger ; il s'arrêta un instant , les jambes tremblantes et la main appuyée snr sa poitrine , comme pour comprimer les battements de son cœur; enfin , il repril courage , et , honteux sans doute de sa faiblesse , il se remit en roule en doublant le pas : un quartd'heurc après il était à Chinon.

Alors , et comme il arrive à tous les cœurs résolus , l'approche du danger doubla la force du chevalier : il s'avança droit vers le couvent , sonna sans hésiter à la porte , cl soutenant avec le plus grand calme le regard scrutateur de la tourière :

« Ma sœur, lui dit-il , vous avez , je crois , dans voire couvent , Ml,e Hcrminie de Narcey ?

— Oui , mon frère , répondit la tourière ; que lui voulez- vous?

— Je suis chargé , par M. Henri, de lui remettre celle lettre. Auriez-vous l'obligeance de la lui faire passer après l'avoir, bien entendu et comme c'est la règle , remise à votre digne supérieure ?

— A l'instant même, répondit la tourière. Hélas ' pauvre cbère demoiselle , cette lettre loi fera grand plaisir , surtout dans ce moment-ci où elle est si triste.

— Triste! de quoi ? demanda Roger avec inquiétude.

— Triste d'avoir perdu sa meilleure amie.

— Sa meilleure amie ! reprit Roger avec une crainte croissante ; elle a perdu sa meilleure amie , dites-vous ?

— Oh ! mon Dieu oui , répondit la tourière en levant les yeux au ciel ; Dieu nous l'avait donnée . Dieu nous l'a reprise ; il a bien fait , car c'était on ange.

— Mais. . . mais... celle meilleure amie, murmura Roger essuyanl la sueur qui lui coulait sur le front : celte meilleure amie, si je ne me trompe, c'était...

— C'était M»« de Reuzerie, repril la tourière; la connaissiez vous, par hasard , mon cher frère ?

— Constance! Constance! s'écria le chevalier. Au nom du ciel, achevez, achevez. Que lui eat-il arrivé ?

— Elle est morte il y a trois jours , répondit b religieuse, et on l'a enterrée hier. >

Roger jeta un cri terrible , chancela comme un homme frappé de la foudre , et serait tombé de toute sa hauteur sur le pavé, si le baron d'Anguilbem , qui en ce moment même venait de son côté pour enlrer au couvent, ne l'eût retenu entre ses bras.

OU IL EST RACONTÉ COMMENT LE CHEVALIER D AS- GUILHEM ÉPROUVA UNE TELLE DOULEUR DE LA MORT DE MIU DE REUZERIE , QU'lL RÉSOLUT DE SE FAIRE JÉSUITE.

Quand le chevalier revint à lui , il était couché dans une chambre d'auberge, et le baron d'Anguilhem était assis au chevet de son lit.

En rouvrant les yeux , il regarda tout autour de

lui comme fait un homme qui se réveille ei en se réveillant 8C rappelle ses souvenirs. Alors ses souvenirs lui revinrent : il se rappela ce qui s'était passé à la porte du couvent ; comment il avait , de la bouche de la lourière , appris la mort de Constance , et comment, écrasé par ce coup , il était tombé dans les bras d un homme qu'il avait vaguement cru reconnaître pour son père.

Un instant le chevalier voulut douter de son malheur; mais létal dans lequel il se trouvait, les habits de son précepteur jetés sur une chaise , son père assis et pleurant près de lui, toutes ces preuves de son malheur étaient trop grandes pour qu'il pût conserver aucune espérance; il se retourna donc vers le baron , les bras étendus en criant : < Oh ! mon père , que je suis malheureux ! »

Le baron adorait son fils, aussi lui prodigua-l-il toutes les consolations qui sont de mise en pareille circonstance; il lui rappela qu'il était homme, que l'homme était né pour souffrir , et que c'était dans ce but que Dieu lui avait donné la force. Tout cela était de la bonne philosophie de collège ; mais à toutes ces sentences, si consacrées qu'elles fussent, Roger murmurait en secouant la tête :

i Si ma mère était là ! si ma mère était là !

— Eh bien ! que ferait-elle que je ne fasse pas ? demanda le baron.

— Oh! elle pleurerait avec moi, » s'écria Roger. Fit il retomba sur son oreiller , éclatant en sanglots.

Le baron pensa que ce qu'il y avait de mieux à faire en pareille occasion était de laisser pleurer sou fils tout à son aise. En effet, les larmes le soulagèrent un peu , et il commença à pouvoir parler de Constance. Ce fut, comme on le pense bien, pour multiplier les questions sur sa maladie et sur sa mort. Le baron se contenta de répondre qu'il ne connaissait de celte maladie et de celle mon que les circonstances que lout le monde en connaissait ; la jeune fille avait été prise de la petite vérole , el , malgré toute la science des médecins, elle était morte après six jours de souffrances.

Le chevalier déclara alors qu'il voulait aller au couvent, voir la chambre qu'habitait Constance, voir la tombe où elle reposait , qu'il voulait pleurer dans l'une et prier sur l'autre.

Le baron lui répondit que le lendemain on chantait un Requiem pour le repos de I une de la jeune fille , et que , s'il voulait promellrc de se conduire en homme et de repartir le même soir pour Anguilhcm,

ALEXANDRE Dl MAS. — TOME VII.

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il assisterait à ce Requiem, cl qu'en sortant de l'église, il le conduirait avec Tabbesse dans la cellule, puis à la tombe de Constance.

Le chevalier donna sa parole d'avoir du courage. Quant à ce qui était de quitter Chinon, il le désirait au fond du cœur, car il sentait combien dans la circonstance où il se trouvait il avait besoin de l'amour de sa mère.

Le reste de la journée se passa donc d'une façon assez calme , quoique toujours assez triste. Roger resta couché, faisant de temps en temps semblant de dormir. Aussitôt son père , qui croyant à son sommeil, sortait sur la pointe du pied ; el Roger, qui se trouvait seul, pouvait alors pleurer tout à son aise.

La nuit vint, et, si malheureux que fût le chevalier, avec la nuit vint un peu de sommeil ; il rêva de Constance, el, chose étrange! au lieu devoir la jeune fille pale et mourante sur son lit, ou pâle et morte dans son cercueil , à chaque fois qu'il la revit, il la revit pleine d'existence, le sourire sur les lèvres, l'amour dans les yeux , telle qu'il l'avait vue enfin à Anguilhcm , à Beuzerie cl au couvcnl. Alors il se réveillait, le cœur bondissant; puis pendant quelques instants il doutait de son propre malheur, jusqu'à ce que cette chambre d'auberge , ces vêlemenls ecclésiastiques, les pas de son père qui occupait l'appartemeni voisin, et qui à chaque mouvement que faisail le chevalier se rapprochaient de la porte, vinssent le ramener à l'affreuse certitude que la mon de Constance seule n'était pas un songe.

Au point du jour, Roger entendit tinter la cloclic du couvent : elle annonçait le service funèbre de la journée, chaque battement lent et sourd du bronze mortuaire retentit jusqu'au fond du cœur du chevalier.

Une chose le tourmentait encore : il n'avait pas d'autres habits que ceux avec lesquels il s'était enfui ! d'Amboise , et il ne pouvait assister nu service de Constance vêtu en abbé; il lui semblait que ce déguisement , qui avait quelque chose de grotesque, cadrait mal avec sa douleur. Courir les champs , enlever Constance avec cel habil , lout cela à merveille; mais écouler l'office des morts, et aller pleurer sur sa tombe sous ce costume , c'était une profanation.

Le cœur a ses délicatesses instinctives qui ne le trompent jamais.

Sur ces entrefaites, le baron entra dans la chambre du chevalier suivi d'un domestique du château , qui

SYLVANDIRE

apportait un habit complet. Roger remercia son père en lui demandant comment il s'était procuré ces vêlements. Le baron répondit que l'abbé étant arrivé à Anguilhem. avait raconté à la baronne dans quel accoutrement son fils s'était sauvé pour revoir Constance, qu'elle avait aussitôt envoyé ce costume, comprenant l'embarras dans lequel se trouverait son fils en arrivant a Cliinon. Une seule chose étonna Roger, c'est que sa mère ne l'eût pas apporté ellemême.

Cependant le chevalier s'habilla ; car c'était à huit heures que devait avoir lieu la messe : au grand élonnement du baron , Roger ne lui dit pas un mot de Constance. Le pauvre garçon avait senti dans toutes les réponses que lui faisait son père quelque chose de froid cl de contraint qui n'allait point à la franchise de sa douleur ; le baron , de son côté , dans la crainte sans doute de réveiller les regrets de son fils, écartait constamment la conversation du sujet qui intéressait le chevalier ; il ne comprenait pas que dans les crises du genre de celle qu'éprouvait son fils , la première consolation ce sont les larmes, et que le moyen d'épuiser ces larmes, c'est de parler à celui qui' a besoin de les répandre de la perle qui les fait couler.

Le baron crut donc que Roger était moins affligé, parce que Roger ne pleurait plus. Hélas! ses larmes refluaient en dedans et retombaient une à une sur son cœur.

Roger sortit avec son père , et ils s'avancèrent vers le couvent en marchant côte à côte. Mais en approchant de la porte où deux fois il s'était présenté avec de si douces émotions , Roger sentit que la terre tremblait sous ses pieds , que la maison, les I murailles, les arbres, tournaient autour de lui, et il fui forcé de s'appuyer au bras de son père. De son côlé , le baron était visiblement ému , et comme Roger s'aperçut de cette émotion , il essaya de maîtriser la sienne.

En arrivant à la porte, Roger revit la tourière qui lui avait appris la terrible nouvelle. La pauvre femme , tout habituée qu'elle était à la vue des grandes douleur* humaines , paraissait affectée ellemême de la pâleur et de la tristesse du chevalier. Et lorsque celui-ci , en passant devant elle, lui glissa secrètement un louis dans la main , elle ne put retenir ses larmes.

Roger entra dans cette église où , un an auparavant , il était entré le cœur si joyeux , dans l'espé- ;

rance qu'il avait alors de reconnaître la voix de Constance parmi toutes ces voix. Un an s'était écoulé , et celle voix si pure, si chasle , si vibrante s'était éteinte ; il allait entendre toutes ces autres voix au milieu desquelles il chercherait vainement celle qui, à celle heure, chantait au ciel les louanges du Seigneur.

Le chevalier alla s'agenouillera la même place où il s'était agenouillé un an auparavant , et là , pour la première fois, il sentit ce sublime besoin de prière qu'on éprouve dans les grandes douleurs. La , pour la première fois, son âme se mit en communication avec cel autre monde qu'on n'entrevoit jamais qu'à travers un voile de joie ou de désespoir, qu'on ne comprend que dans les suprêmes joies ou dans les extrêmes douleurs.

Tout le temps de l'office s'écoula sans que les pleurs de Roger cessassent de couler le long de ses joues , mais sans que sa poitrine laissât échapper un sanglot. La prière rend les larmes douces et faciles.

La messe finie, le baron conduisit son fds chez la supérieure; peut-être la digne religieuse gardaitelle quelque rancune à son neveu du tour qu'il lui avait joué autrefois et qu'il avait toul récemmeut voulu renouveler. Peut-être lui promettait-elle quelque bonne et sévère réprimande, car son premier abord fut digne et froid ; mais à peine eut-elle vu la pâleur du chevalier, à peine l'eut-ellc entendu s'écrier d'une voix déchirante : < Ah ! ma tante, ma lanle , vous l'avez donc laissé mourir? » qu'elle n'eut plus de force contre une douleur si réelle et qui se manifestait par une si profonde altération du visage et de la voix. La bonne supérieure fondit en larmes.

Roger proGia de ce moment pour rappeler à son père la promesse qu'il lui avait faite de demander pour lui à sa tante la permission d'entrer dans la cellule de Constance. La supérieure éleva quelque petite difficulté et céda après avoir appelé une religieuse et lui avoir tout bas donné quelques ordres qui avaient sans doute pour but d'éloigner de la vue de Roger les objets qui eussent pu irriter encore sa douleur.

Quelques instants après , tous trois descendirent ; les corridors étaient déserts , il semblait que la mort d'un seul coup eût dépeuplé loutes ces cellules : les jeunes filles étaient au jardin.

L'abbesse ouvrit la chambre de Constance et

s'apprêtait , ainsi que le baron , à y suivre Roger ; ma» Roger les pria tous les deux de permelire qu'il restatscul un insianldans le sanctuairede son amour. Le père el la tante se regardèrent un instant , puis sans doute ils ne virent aucun inconvénient à celte demande, car ils firent signe à Roger qu'il pouvait entrer.

Roger entra , referma la porte sur lui pour être seul , et s'avança religieusement el les mains jointes vers ce lit où Constance avait rendu le dernier soupir; rien n'indiquait que la mort eût passé là. Le chevalier se pencha vers l'oreiller virginal pour y déposer un baiser. Il élaitencore tout parfumé de celte douce et fraîche odeur qui émane de la jeunesse et de la santé ; on eût dit que celle qui l'avait quitté il y avait trois jours pour la tombe, en était descendue le malin même pour aller courir les cheveux épars dans quelque prairie toute parsemée de fleurs, toute diaprée d'abeilles et de papillons.

Ce contraste des lieux avec la scène qui s'y était passée, el dont rien ne paraissait avoir gardé la mémoire, brisa le cœur de Roger. Ainsi lui apparaissait celte grande vérité que nous sommes destinés à passer sur la terre, sans y laisser d'autre trace que le souvenir que nous garde le cœur des gens qui nous onl aimé : encore, combien de temps les cœurs les plus profondément émus nous gardent-ils ce souvenir !

Roger jura que le souvenir de Constance vivrait

Alors il se releva, examina les uns après les autres tous les objets qui composaient l'ameublement de celte petite chambre dont il voulait garder l'image dans son âme. A gauche, en entrant, le lung de la muraille , était un crucifix et un prie-Dieu , sur le prie- Dieu était le petit livre de messe de Constance. Roger alla s'agenouiller devant le prie-Dieu, baisa le livre, l'ouvrit à l'endroit où le sinet marquait qu'il avait élé ouvert pour la dernière fois , lut la prière que Constance y avait lue sans doute : c'était la salutation angélique, c'était Y Ave Maria, c'était celle douce et poétique promesse d'un ange à une Vierge, du ciel à la terre , de Dieu aux hommes.

En face était la cheminée. Sur la cheminée étaient deux vases de porcelaine avec deux bouquets de fleurs qui avaient, grâce à l'eau qui baignait leur lige, survécu à celle qui les avait cueillis ; puis, entre ces deux vases était une petite glace , mondaine infraction aux règles du couvent, mais que la

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