‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 33 sur 212 · DIRE. UU · texte numérisé non relu

DIRE. UU

supérieure permettait à celles de ses pensionnaires qui étaient destinées à rentrer dans le monde. Roger cueillit une pensée à chacun de ces deux bouquets a moitié flétris, et posa ses lèvre» sur cette glace qui, infidèle el oublieuse comme le reste, était prête à réfléchir tous les nouveaux visages qui passeraient devant elle , sans garder aucune trace de ce visage d'ange qu'elle avait réfléchi tant de fois.

De la cheminée, Roger alla à la fenêtre. Comme nous l'avons dit, cette fenêtre donnait sur le jardin. C 'était le même qu'il avait déjà vu ; ces jeunes filles qui le peuplaient , c'étaient les mêmes. Mais quelle différence ! bruyantes el joyeuses comme l'autre fois, elles étaient cette fois-ci silencieuses et tristes. Elles ne jouaient pas, elles se promenaient par groupes et à l'écart. Seule, toute seule, se promenait Herminie de Narccy, celte fidèle amie de la pauvre Constance.

Celte dernière vue fut pour Roger la plus terrible de toutes ; là dans ces jeunes cœurs , là dans ces âmes virginales, blanches pages à peine enlr'ouverles du livre de la vie, là était la véritable trace de la mort que Roger cherchait vainement autour de lui ; là était la trace qu'avait laissée à travers les airs la colombe qui remontait au ciel. En ce moment la porte se rouvrit , il y avait plus d'une demi-heure que Roger étail dans la cellule de Constance, et ne le voyant pas sortir , son père et sa lanlc avaient craint quelque nouvel accident amené par une trop forte émotion.

Roger sortit, le cœur brisé, sentant qu'il emportait de celle petite chambre des souvenirs pour toute sa vie, mais cependant assez calme en apparence, de sorte que lorsqu'il demanda à sa tantede le faire conduire , selon la dernière promesse que lui avait faite le baron, à la tombe de Constance, nonseulement ni le baron ni la supérieure ne firent aucune difficulté , mais encore tous deux offrirent de l'y accompagner.

Le cimetière du couvent était dans le cloître. Roger eut donc à peine cent pas à faire pour se rendre de la chambre où Constance n'avait fait que se reposer un jour, pour arriver à la demeure où elle allait dormir éternellement. A la porte du cloître comme à la porte de la chambre , Roger demanda qu'on le laissât seul; la douleur a sa religion , les larmes onl leur pudeur. Roger entra donc seul dans le petit cimetière.

C'était, comme dans tous les couvents, un carre

entouré d'arcades soutenues par de* colonne» , el renfermant une enceinte de terre couverte d'herbe, et dont la surface était toute boursoufllée par des tombes plus ou moins saillantes, selon que l'intervalle écoulé leur avait permis de s'uffaisser plus ou moins. Là surtout on sentait la marche du temps, ce grand nivelcur, sous les pas duquel s'effacent , j»etit à petit, les palais des vivants el les tombes «les morts. Roger s'avança lentement vers une fosse fraîchement comblée , et que recouvrait une pierre sur laquelle on n'avait pas encore eu le temps d'inscrire un nom. Il n'y avait pas à s'y tromper, el il était visible que cette tombe datait du jour qu'on lui avait indiqué comme ayant clé le jour de l'enterrement de Constance. Roger s'agenouilla devant celle pierre el pria.

C'était là sa deuxième épreuve ; aussi la prolongca-i-il jusqu'à ce que le baron cl la supérieure vinssent le chercher. Il avait dit adieu à l'église où Constance avait prié, à la chambre où elle avait vécu, à la tombe où elle était couchée pour toujours, rien ne le retenait plus à Chinon ; aussi Roger se laissa-t-il entraîner comme un enfant, et après avoir pris machinalement congé de sa tante, monta-t-il j dans la carriole qui avait amené son père, nonseulement sans faire aucune résistance, mais même sans prononcer aucune parole. La route fui plus rapide celte fois que la première ; le baron avait en | venant changé trois fois de chevaux sur la route, à j Loches, à Saint-Maure et à l'Ile Bouchard : résultat ! qu'on n'eut pas besoin d'attendre; onreprilà chacune de ces stations un cheval frais, de sorte que le lendemain à midi on se retrouva à Anguilhem.

Pendant toute la roule , Roger était demeuré absorbé dans uuc apathie profonde, sans larmes, sans soupirs, el presque sans sentiment : en revoyant sa mère , cependant , le pauvre enfant retrouva ses pleurs, mais la secousse avait été trop violente, le soir même la fièvre se déclara, cl Roger tomba sérieusement malade.

Ce fui alors que se développa dans tout son admirable dévouement cet amour maternel dont la baronne avail déjà donné tant de preuves à son fils. Tant que Roger fut malade , elle ne quitta pas un instant le chevet de son lit, le gardant le jour, le veillant la nuit, lui parlant sans cesse de Constance, priant et pleurant avec lui , fondant son àmc dans son àmc, pénétrant toutes ses sensations, allant audevant de tous ses désirs, n'ayant d'autre vie que

sa vie, d'autre volonté que 8a volonté. Parfois Roger, qu'elle croyait endormi , la surprenait le regardant avec un sentiment de tendresse infinie, dans lequel il lui semblait démêler de la tristesse et du remords. Vingt fois il fut sur le point de l'interroger sur celle expression étrange qu'il lisait dans ses yeux ; mais Hoger n'avait plus la force d'être curieux, que lui importait le reste du monde, Constance n'était plus!

I^i maladie du chevalier fut longue, puis insensiblement elle dégénéra en une sombre mélancolie , plus dangereuse que le mal auquel elle succédait , car Roger se plaisait dans celle mélancolie, el après s'être soumis à tous les traitements qu'on lui avait ordonnés pour guérir la maladie du corps, il ne voulait rien faire pour guérir celle de l'àme. Son père lui proposait vainement de monter à cheval, de chasser, de faire des armes. Tous ces exercices, pour lesquels autrefois il s'était montré passionné, le fatiguaient maintenant au point de lui inspirer du dégoût. Ses travaux scolasliques étaient ses seules distractions; et un beau jour, au graud étonnementde son pèreel de sa mère, Roger demanda à retourner au collège des jésuites d'Amboisc.

Le baron el la baronne , quelque douleur qu'ils eussent de se séparer de leur fils dans la disposition d'esprit où il se trouvait, n'en accueillirent pas moins la proposition avec joie. Cela prouvait que Roger se reprenait en quelque chose à la vie ; il y avait ir..is mois qu'il n'avait manifesté un désir quelconque, aussi ce désir fut-il accueilli sans difficulté.

Roger retourna donc à Amboise, toujours sous la garde de son précepteur : celle fois son père cl sa mère l'accompagnèrenl ; la baronne ayant voulu être du voyage pour recommander elle-même son fils aux révérends pères jésuites.

Un grand désappointement attendait Roger ; il était rentré au collège pendant les vacances, et s'attendait, à la réouverture des classes, a voir revenir son ami Henri de Narcey ; mais il l'attendit vainement ; Henri avait fini 8a rhétorique, cl ses parents, qui le destinaient au barreau, n'avaient pas jugé à propos de lui faire faire sa philosophie. Roger se trouvait donc complètement isolé avec sa douleur.

Alors 8e développèrent cher lui des sentiments religieux dont on n'avait reconnu aucune trace avant l'événement qui avail été les chercher au fond de son cœur : Roger passait des heures entières dans

l'église, priant jusqu'à ce qu'il tombât dans une espèce d'exlase, qui se terminait presque toujours par une abondance de larmes : les révérends pères s'aperçurent bientôt de celle propension, non pas ans exercices de piété, Roger n'élail pas un dévot pratique , il oubliait même les heures des offices qu'il fallait presque toujours lui rappeler ; mais aux rêveries pieuses, ils comprirent qu'une àme exallée comme celle de leur jeune commensal , accompagnée d'un esprit fertile, et qui, selon toute pro- Hnbililé, reprendrait plus lard toute la vigueur qu'il avait momentanément perdue, serait une excellente recrue pour l'ordre ; alors toutes les complaisances, toutes les séductions, toutes les flatteries entourèrent Roger. La religion a son vertige qui attire à elle les cœurs tendres. Roger, pour qui Constance était devenue un ange du ciel, tourna tous ses désirs du côté du ciel. Le recteur était un homme souple, adroit, éloquent, dévoré de cet amour du prosélytisme qui n'existe nulle part aussi prononcé que dans Tordre dont Ignace de Loyola fut le fondateur. Il fit venir Roger chez lui, l'interrogea sur ses sentiments, affermit sa vocation, et fil tant et si bien, qu'au bout de six mois Roger déclara un beau matin à son précepteur que sa résolution bien arrêtée était de se faire jésuite.

Comme l'abbé Dubuquoi était dans les ordres, et que le conseil d'envoyer Roger au collège d'Amboisc «tenait de son côté, la peur lui prit que les parents do chevalier ne crussent que c'était lui qui avait inspiré à son élève ce singulier désir d'entrer en religion. Aussi écrivii-il aussilôt au baron ce qui se

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eût été le résultat de l'exaltation, le baron eût conservé quelque espoir que celte exaltation se calmant , le projet qu'elle avail enfanté s'évanouirait avec elle; mais il n'en était pas ainsi, et la cliose devenait lotit à fait sérieuse; d'autant plus sérieuse qu'on en était arrivé à celle époque du règne de Louis XIV , ou plutôt de Mme de Maintenon , où tout tournait à la religion, où un puissant appui était donné aux chefs des congrégations ou aux supérieurs des couvents, si bien que dans plusieurs circonstances , des jeunes gens ou des jeunes filles des premières familles de France s'étaient fait i nés ou religieuses, malgré l'opposition de ces ! familles. Le baron ne voyait donc aucun autre moyen à employer vis-à-vis du chevalier que celui de la persuasion.

Aussi fut-ce celui qu'il tenta ; mais à toutes les prières du baron, Roger répondit qu'il obéissait à une voix intérieure, que celle voix élail celle de sa conscience, el que, depuis le moment où il avail perdu le seul bien qui pùl l'attacher à la lerre , il se sentait entraîné par une irrésistible vocation.

Le baron s'adressa alors au père recteur, et le pria de l'aider à combattre la résolution du chevalier ; mais celui-ci lui répondit qu'il regarderail comme une offense au Seigneur de détourner du ciel une âme qui demandait à faire son salut ; que tout ce qu'on pouvait exiger de lui , c'était qu'il ne poussât pas Roger dans la voie où il était entré de lui même ; que c'était d'ailleurs la réserve qu'il s'était imposée jusqu'alors , el qu'il continuerait de s'imposer. Le baron n'en pouvait réellement pas

, en le suppliant d'accourir sans perdre un demander davantage.

instant, s'il voulait arriver avant que les révérends pères ne se fussent emparés tout à fait de l'esprit de son fils.

Le baron vit, du premier coup, le danger qui menaçait Roger ; il fit mettre Christophe à la carriole, et le lendemain soir il était à Amboise.

COMMENT M,lc DE BEUZERIE APPARUT AU CI1EVA- LIER d'aNGUILHEM POUR LUI DÉFENDRE D'EN- TRER EN RELIGION.

Trois ou qualre jours s'écoulèrent dans ces négociations infructueuses; enfin, vers le soir du cinquième jour , arriva une lettre de la baronne , qui , prévenue de l'état des choses par son mari , écrivait au chevalier qu'elle le priait , avant de prendre une résolution définitive , de venir au moins passer quinze jours à Anguilhem , promettant au néophyte que si, après ces quinze jours, sa résolution tenait encore, elle le laisserait libre de faire à sa volonté. I^a demande était trop maternellement raisonnable pour que Roger n'y accédât point à l'instant même.

Le lendemain, après avoir reçu la bénédiction

du père recteur, le fulur jésuite partit pour An- Le baron trouva Roger parfaitement calme cl ! guilhcm , en compagnie du baron el de l'abbé ; ces parfaitement résolu. Si le projet qu'il avail conçu deux derniers maudissaient au fond du cœur le jour

SYLVAND1RE.

fatal où M|u de Beuzcric avait mis le pied à Anguilhem. En effet, depuis ce malheureux jour, comme on peut le voir, tout avait été bouleversé dans cette demeure jusqu'alors si tranquille et dont les habitants , autrefois les plus sédentaires de la province, passaient à celle heure leur vie à courir les uns après les autres sur les grands chemins.

La baronne renouvela sur son fils toutes les tentatives qu'avait déjà essayées le baron ; mais , quelle que fût l'insistance maternelle, elle ne put vaincre l'obstination du chevalier. De son côté , son père eut beau lui parler chasse , équitalion , escrime ; i toutes ces provocations mondaines, Roger répondit que c'étaient des exercices profanes qui ne convenaient aucunement à un homme dont l'intention était de se vouer au Seigneur. 11 résulta de ce refus que la baronne commença de son côté à désespérer de ramener son fils aux idées qu'il avait autrefois de l'avenir d'un gentilhomme, et que le fatal événement que nous avons raconté semblait avoir effacées de sa mémoire.

Douze jours s'écoulèrent ainsi pendant lesquels la baronne renouvela et toujours infructueusement , ses instances. Enfin , elle parut avoir elle-même renoncé à tout espoir , cl Roger fut délivré de ses obsessions maternelles auxquelles il avait au reste répondu avec une fermeté constamment mêlée de respect et de vénération. Toute la journée du treizième jour s'écoula donc dans la tristesse , et presque dans le silence; car, attendu que la résolution de Roger , depuis son arrivée à Anguilhem , était le sujet constant de la conversation , du moment où l'on ne parlait plus de cela , on ne savait plus , comme on le comprend bien , de quoi parler.

La soirée fut plus silencieuse cl plus triste encore que ne l'avait été la journée , et chacun se relira de bonne heure dans son appartement. Roger , comme d'habitude , fit sa prière devant un grand tableau représentant un Christ au Calvaire, qu'à son dernier voyage, préoccupé déjà d'idées religieuses , il avait fail transporter d'une ancienne chapelle du château dont on avait fait un cellier , dans sa chambre à coucher. Puis , tout illuminé par une de ces extases qui s'emparaient quelquefois de lui après sa prière , il se mil au lit et tomba bientôt dans cette espèce de somnolence qui n'est pas la veille , cl qui n'est pas non plus le sommeil.

En éleignanl sa lumière, Roger avait remarqué une circonstance dm? sans doute au hasard, mais

que, dans sa pieuse préoccupation , il avait attribuée à une de ces grâces spéciales qu'il croyait parfois lui être accordées par le ciel ; un rayon de la lune passant à travers un grand œil-de bœnf pratiqué dans la partie supérieure du contrevent qui fermait sa fenêtre , allait illuminer le saint tableau placé justement en face du pied de son lit; c'était, les yeux fixés sur ce tableau, que Roger s'était laissé aller peu à peu à celle religieuse extase que noua avons dite et qui commençait à dégénérer en somnolence, lorsqu'il lui sembla que le lableau tournait sur lui-même et qu'une jeune fille couverte d'une longue robe blanche et le front voilé, se substituait , par un mouvement silencieux et presque insensible, à la sainte peinture ; puis , lorsque le tableau eut disparu complètement, et que le rayon nocturne qui l'illuminait eut éclairé la jeune fille d'une douce lumière, l'apparition nocturne leva doucement son voile, et Roger, tremblant à la fois de joie et de terreur , reconnut Constance.

C'était bien elle, c'était bien celte charmante fille de la terre devenue un ange du ciel ; aussi le premier mouvement de Roger fut-il de se sur son lit et de lui tendre les bras ; mais l'c fit un mouvement de la main , pour indiquer au jeune homme qu'il devait rester à sa place , eu voix dont chaque son s'en alla vibrer jusqu'au de son amant :

i Roger , lui dît-elle , Dieu permet que je sorte de la tombe pour te dire que le sacrifice que tu veux faire à ma mémoire est trop grand ; ta destinée n'est point d'aller l'ensevelir obscurément dans un clollre , mais de continuer le nom de les pères , qui mourrait avec loi ; renonce donc à celte idée que tu as eue d'entrer en religion. Je l'en prie , cl s'il le faut , je te l'ordonne. Adieu, Roger, souviensloi de ce que je te dis ; car ce que je te dis , c'est la volonté du Seigneur. »

A ces mois, le mouvement opposé a celui qui avait amené la blanche vision sous les yeux de Roger s'opéra, et le lableau, reprenant la place qu'il avait quitlécun instant, se retrouva à son tour dans la lumière.

Roger était resté haletant, le front mouillé de sueur , el les yeux hagards , tout le temps qu'avait duré la vision ; mais à peine eut-elle disparu que doutant de ses sens , il s'élança hors de son lit , afin de s'assurer, en le touchant, que le tablean était bien à sa place : rien n'était changé , i

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parcoururent le cadre , la loile , la boiserie , et il fut convaincu que personne n'avail pu ni entrer ni sortir desa chambre, d'ailleurs fermée en dedans. C'était donc bien l'ombre de Constance qui lui était apparue.

On devine ce que fut le reste de la nuit pour Roger : tant que durèrent les ténèbres, il ne conserva aucun doute sur la réalité de la vision, elle était encore là, présente à ses yeux , il revoyait le pâle et beau visage de sa jeune amie, il entendait sa douce voix, il sentait pour ainsi dire s'avancer vers lui cette main dont le mouvement impératif lui avait commandé le silence et l'immobilité, et dont le doux geste lui avait dit adieu. Mais quelles que fussent la foi et la confiance du jeune homme, lorsque parut le jour, lorsque les teintes du matin vinrent chasser de sa chambre la mystérieuse et solennelle obscurité de la nuit, il sentit se détacher une à une les pierres du château fantastique bâti dans un de ses rôves, et passa de la conviction la plus profonde à l'incrédulité la plus absolue.

Cependant toute la journée il fut inquiet, rêveur, préoccupé ; plusieurs fois sa mère lui demanda quelle cause amenait le changement visible qui, depuis la veille, s'était fait en lui ; mais à chaque fois qu'elle fit cette demande, la baronne n'obtint pour toute réponse qu'un triste sourire, plein de doute et de mélancolie. Quant au baron, il eut l'air d'avoir pris son parti de la résolution de son fds, et d'avoir complètement perdu l'espoir de le faire renoncer à son projet.

La journée s'écoula, plus accidentée cependant que les autres ; Roger sortit du château et se promena dans le petit bois qui l'environnait. De temps en temps de subites rougeurs lui passaient sur le visage, comme si le sang refluait tout à coup de son cœur à son front ; de temps en temps il tressaillait, et ses yeux semblaient suivre, à travers les arbres, une ombre fugitive et visible pour lui seul; puis tout à coup un profond soupir s'échappait de sa poitrine et deux grosses larmes tombaient de ses yeux. C'était beaucoup pour Roger que depuis plus de six mois personne n'avail vu pleurer.

Roger attendit la nuit avec une inquiétude mêlée de crainte. Plus d'une fois pendant le souper sa mère, qui ne le perdait pas des yeux, le vil changer de couleur et essuyer furtivemeni la sueur qui perlait à la racine de ses cheveux. A la même heure que la veille, il demanda à se retirer, il sortit de la salle à manger pour regagner sa chambre.

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Nous avons dit comment avec le jour le doute, puis l'incrédulité, puis la certitude que celle prétendue apparition n'était qu'un rêve, s'étaient succédé dans l'esprit de Roger ; mais, par un eflel loul contraire, à mesure que la nuit était venue , son cœur s'était repris à croire , et lorsqu'il se retrouva seul dans sa chambre, couché dans son lit, sans lumière, lorsqu'il revit ce même rayon de lune éclairant ce même tableau, loule sa conviction première revint, el il sentit que son prétendu rêve se refaisait réalité.

Il y cul une heure à peu près de silence où rien ne bougea cl où Roger n'entendit que les battements de son cœur. Pendant une heure ses yeux ardents se fixèrent inutilement sur le tableau immobile; puis tout à coup il lui sembla que le cadre commençait ù rentrer dans la boiserie et que comme la veille le tableau tournait sur lui-même. Au bout d'un instant il n'eut plus de doute , car il commença d'entrevoir la blanche robe de Constance , puis la jeune fille apparut tout entière : le miracle de la veille se renouvelait.

« Roger , dit-elle , lu n'as pas cru à ma parole , el Dieu permet que je vienne te la répéter. Roger, abandonne celle funeste résolution qui fait le désespoir de ta famille; Roger, je n'accepte pas le sacrifice que lu veux me faire , tu es né pour le monde et non pour le cloître ; vis pour le monde et sois heureux. »

Puis, comme si celle fois l'ombre de la jeune Bile eût craint encore que le doute vint effacer l'impression produite par sa présence, elle détacha de sa ceinture un bouquet de pensées pareil à celui que vivante elle avait laissé tomber dans le corridor du couvent de Chinon , et dans le geste qu'elle Gt en étendant la main pour dire adieu à Roger, elle le laissa tomber sur le parquel.

Roger se précipita hors de son lit, mais déjà le tableau avaii repris sa place. Aucune trace ne restait de l'apparition de la jeune fille, si ce n'est le bonquel de pensées , qu'avec un mouvement à la fois plein de joie et de crainte, qu'avec un mouvement enfin, il faut l'avouer, infiniment plus mondain que religieux , le chevalier porla à ses lèvres.

Celle fois il n'y avait plus à douter; une preuve matérielle, visible, palpable, du passage du gracieux fantôme , était restée aux mains de Roger. Le jeune homme se recoucha pressant le bouquet sur son cœur, et allendanl toujours quelque nouvelle apparition. Mais ce fui inutilement.

H se réveilla au jour. Celle foi» comme la veille, son premier mouvement fui de croire qu'il avait fail un rêve; mais le bouquet était là dans sa main, fané , mais présent. Oh ! celte fois c'était bien autre chose que la veille : l'ombre de Constance , tirée de sa tombe par un miracle d'amour , lui était bien réellement apparue.

Celait le lendemain que Roger devait partir pour retourner à Amboise ; mais à Amboise , au milieu de ce terrible troupeau d'hommes noirs, la gracieuse apparition oserait-elle le suivre? Partir, n'était-ce pas désobéir aux ordres de celle bouche qu'il avait tant aimée ?

Mais comment revenir sur une résolution signifiée si publiquement ; comment, après avoir résisté à toutes les iuslances de son père el de sa mère , aller proposer de prolonger lui-même son séjour à Anguilliem ? C'était impossible, c'était pis que cela . c'était ridicule, el Roger, disons-le, car nous ne sommes pas ici pour faire éternellement son éloge, Roger avait presque autant d'amour-propre que d'amour.

La journée se passa donc dans une contrainte mutuelle. Le baron , comme toujours , paraissait résolu à la situation ; mais la pauvre mère ne perdait pas de vue son fils ; il élail évident que la crainte d'un nouveau refus arrêtait sa prière : de son côté, Roger ne demandanl qu'a être retenu , il en résultait qu'il ne fallait qu'une occasion , pour que tous deux s'entendissent. Celte occasion , l'abbé Dubuquoi la fit naître en venant demander a son élève à quelle heure il comptait repartir le lendemain. Roger voulut répondre el balbutia. La baronne alors vint se jeter à son cou , en lui demandant s'il était bien vrai qu'il fût toujours résolu à l'abandonner. Roger alors ne put relenir ses larmes , larmes à la foi» de douleur el de joie , et d'un pelit ton soumis , plein d'hypocrisie pour nous , qui connaissons le molif qui le faisait agir :

« Madame , dit-il , n'êtes-vous pas ma mère , el ne dois-je pas vous obéir? Ordonnez donc et je vous obéirai. »

La baronne jeta un cri de joie el courut par la maison annonçant à tous ceux qu'elle rencontrait que son fils ne partirait que plus lard el peut-être ne partirait pas du tout.

Roger quitta ses parents à la même heure que la veille : il avait haie de rentrer dans sa chambre ; seulement celte fois il y entrait avec un doute plus grand encore que la veille. Le fantôme avait l'art

de lire dans sa pensée , puisque la veille il élail venu pour dissiper ses irrésolutions. Or, maintenant que loules les irrésolutions étaient dissipées, maintenant qu'il élait bien décidé à suivre les ordres donnés par l'ombre de Constance ; maintenant même qu'il avait promis à sa mère de ne plus partir , l'ombre ne penserait-elle pas que sa mission était accomplie, el ne jugerail-cllc pas inutile d'apparaître de nouveau ? C'était inquiétant ; Roger commençait à s'habituer à celle jolie ombre qui , à défaul du corps, élail au moins un dédommagement.

Aussi, une fois enfermé dans sa chambre , Roger ne perdil-il point de temps pour se coucher et éteindre sa lumière ; mais la lune commençait à décroître , de sorte que le rayon illuminateur, qui, b veille, avait déjà lardé, ce soir-là larda encore davantage. Enfin , après avoir éclairé successivement depuis l'angle de la chambre jusqu'au cadre ,• il t>e fixa sur le tableau ; c'était le moment qu'attendait Roger avec lanl d'impatience. Aussi jamais prière évocairice ne sortit-elle aussi ardente des lèvres d'un enchanteur que celle qui s'échappa de la bouche du pauvre chevalier pour prier Constance de lui apparaître au moins une dernière fois. Aussi la prière du chevalier fut-elle exaucée.

Celle fois encore le tableau , comme la veille el comme l'avanl-veille , tourna sur lui-même , cl la blanche vision apparut. Roger jela un cri de joie.

< Oui , c'est moi , dil l'ombre , c'est moi qui viens le dire adieu. Adieu donc, tu as obéi à l'ordre du Seigneur, le Seigneur le récompensera, je l'espère. Adieu, adieu. >

El comme l'ombre disparaissait à ces mou , il sembla à Roger qu'il entendait deux ou trois sanglots mal étouffés, qui prouvaient que la morte regrettait autant que le vivant celte nouvelle séparation.

c Oh ! non, non, s'écria Roger en s'élançanl de son lit ; oh ! non, pas d'adieu, pas d'adieu ! Oh ! si j'avais la crainie de ne plus te revoir, Constance, Constance ! je deviendrais fou ! » El Roger s'en alla tomber à genoux au pied du lableau, les mains étendues vers le Seigneur, cl priant celui qui a tant souffert d'avoir pitié de lui qui souffrait lanl.

Mais Roger n'invoquait plus qu'un lableau insensible, une toile muellc, Roger était seul, les dernières

I vibrations de la voix de Constance, s'étaient éteintes;

I l'ombre avait disparu.

Alors il regagna son lit, tout brisé parla douleur ; il avait entendu l'adieu de Constance ; ce qu'il avait craint était arrivé, celte apparition c'était la dernière, la pierre était retombée sur la tombe, la pierre ne se relèverait pas.

11 sembla à Roger qu'il perdait Constance une seconde fois. Plus d une heure s'écoula pour lui dans une agitation fiévreuse qui tenait presque du désespoir. Cet adieu trois fois répété, et les deux dernières fuis avec des sanglots, cet adieu pleurait éternellement à son oreille, et lui-même, sans savoir qu'il parlait, répétait involontairement : c Adieu ! adieu! >

Tout à coup, il sembla à Roger qu'un bruit de pas légers, un bruit presque insensible, un bruit comme celui que ferait une sylphide en passant sur des fleurs, se faisait entendre de l'autre côté de la boiserie. Roger se souleva sur son lit, haletant, éperdu, espérant et tremblant à la fois, les yeux fixes sur le tableau maintenant perdu dans l'obscurité; mais malgré l'obscurité il lui sembla que le cadre qu'on distinguait seul dans la nuit s'agitait de nouveau; bientôt il n'eut plus de doute, le tableau tournait sur lui-même.

Constance apparut pour la seconde fois , mais cette fois l'ombre se détacha de la boiserie, et sautant légèrement à terre, s'élança vers le jeune homme, en s'écriant :

« Roger ! Roger ! je ne suis pas morte I je ne suis pas l'ombre de Constance ! Je suis Constance ellemême ! i

Et en même temps, le chevalier, presque fou de joie, sentit effectivement que ce n'était pas une ombre, mais bien un corps qu'il pressait entre ses bras.

COMMENT ON APPRIT A ANGUILHEM ET A BELZERIE QUE LE VICOMTE DE DOUZENOIS , EX-CAPITAINE DE LA FREGATE LA THÉTIS, ÉTAIT MORT INTES- TAT , ET QUELLES FURENT LES MODIFICATIONS QUE CETTE NOUVELLE APPORTA DANS LES PRO- JETS DES DEUX FAMILLES.

En trois mots, Constance mit Roger au fait de ce qui s'était passé.

Le temps qu'avait perdu notre fugitif dans son

ALEXANDRE DIMAS.— TOME VII

JDIRE. m

voyage d'Amboise à Chinou avait donné à l'abbé Dubuquoi le loisir d'accourir à Anguilhem, et de raconter au baron et a la baronne la nouvelle escapade du chevalier; alors on avait jugé avec raison qu'il se dirigerait sur Chinon, et l'on avait avisé au moyeu d'en finir avec cet entélemcnt amoureux qui promettait de ne pas laisser un seul moment de repos aux parents des deux jeunet gens. L'abbé Dubuquoi avait eu alors cette heureuse inspiration de proposer au baron de faire passer Constance pour morte. La baronne, comprenant dans son cœur de mère ce que celle nouvelle inattendue causerait de douleur à son fils, s'était longtemps opposée à celle supercherie ; enfin, il lui avait fallu céder aux bonnes raisons de son mari, et le baron était parti pour mettre la supérieure dans le complot. Le hasard avait justement fait qu'une religieuse était trépassée l'avanl-veillc, cela donnait donc louie facilité à l'exécution du plan.

On a vu comment ce plan s'exécuta.

Mais ce qu'on n'avait pu penser, ce fut l'intensité de la douleur que celte nouvelle causa au chevalier; ce qu'on n'avaii pu prévoir, surtout, c'était la résolution extrême que cette douleur amènerait.

Aussi lorsque la nouvelle que Roger voulait se faire jésuite arriva à Anguilhem, transmise par l'abbé Dubuquoi, celle nouvelle causa au baron et à la baronne un véritable désespoir. Comme nous l'avons vu, le baron partit aussitôt pour Amboise, espérant que son influence paternelle ramènerait le chevalier a des idées plus raisonnables ; mais dès la première conversation qu'il avait eue avec son fils, le baron s'élait aperçu que c'était une résolution parfaitement arrêtée dans l'esprit du chevalier, et que rien au inonde n'en pourrait faire sortir.

Il écrivit aussitôt à la baronne pour lui faire pari de la désespérante certitude qu'il venait d'acquérir.

Alors la baronne , à son tour, avait fait un projet, projet inspiré par son cœur maternel, c'était de se servir de Constance, que le chevalier croyait morte , pour ordonner au malheureux enfant de renoncer à sa folle résolution ; elle s'élaii fail conduire à Beuzerie, elle avait tant prié la vicomtesse, tant supplié le vicomie, que ni l'un ni l'autre n'avaii pu résister aux larmes de la baronne , et qu'ils avaient consenti à ce que leur fille parût revenir de l'autre monde pour rendre le chevalier Roger-Tancrède à celui-ci.

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Alors la baronne avait écril à «on mari, pour qu'il exigeât au moins qu'avant de prendre une résolution définitive , le chevalier revint passer quinze jours à Anguilbem , demande que Roger n'avait pas pu refuser à son père. Nous avons vu comment s'étaient passés les douze premiers jours et comment l'entêtement du chevalier avait rendu l'intervention de Constance indispensable.

Tout avait donc été selon les souhaits des grands parents : la mécanique préparée par le plus habile menuisier de Loches avait parfaitement tourné sur elle-même : le baron cl la baronne avaient suivi dans le cœur de leur fils l'impression produite par les apparitions successives de Constance : enfin la troisième était venue mettre le sceau aux deux premières. Constance, couchée près de sa mère dans une des chambres les plus reculées du château, avait fait les larmes aux yeux et le désespoir dans le cœur, ses derniers adieux à Roger, lorsque la douleur l'emportant chez elle sur toute autre considération, elle prit à son tour une résolution extrême, et profilant du sommeil de sa mère, elle se releva, se rhabilla, sortit sur la pointe du pied, et débarrassée des surveillants, qui jusque-là lui avaient dicté ses paroles et avaient contenu ses sentiments, elle se glissa de corridors en corridors jusqu'à l'endroit de la boiserie où elle avait l'habitude de prendre place , poussa le ressort, et apparut au chevalier non plus comme une ombre, mais comme une délirante réalité.

Roger était l'homme des résolutions soudaines ; un instant étourdi comme un mort qu'on tirerait de sa tombe, et qui en rouvrant tout à coup les yeux, reverrait le ciel el se reprendrait à la vie et au bonheur , il n'eul de force que pour ne pas tomber écrasé sous le poids de sa joie ; mais ce moment passé, il vil que l'occasion, tant cherchée par lui, se présentait d'elle-même, unique, rapide, fugitive; aussi fut-il décidé à l'instant même qu'il ne la laisserait pas échapper.

En un instant, le chevalier fut prêt; quant à Constance , elle l'avait écrit h son amant : sa vie n'était plus à elle, mais à lui, et c'était à lui d'en disposer. Quand il lui proposa de fuir à l'instant même, et de gagner ensemble le premier village où ils se marieraient, non-seulement elle ne lui fit aucune objection , mais elle l'assura qu'elle était prête à le suivre au bout du monde. Le chevalier ne douta plus qu'il ne touchât enfin à la conclusion de Son roman.

Tous deux descendirent à l'instant même, glissant dans les corridors et le long des escaliers, sans bruit, comme deux ombres, puis ils arrivèrent dans la cour. Roger courut à l'écurie , sella Christophe qui, depuis quelque temps, se reposait de ses fatigues passées, mais qui, toujours bon el impassible, se laissa faire sans résislanrc aucune ; puis il entrouvrit la grande porte le plus doucement qu'il put, s'élança sur Christophe, fil monter Constance sur une borne, força le cheval de s'approcher d'elle jusqu'à ce que Constance put sauter en croupe, puis la jeune fille bien assurée derrière lui, Roger partit au galop.

Ils coururent ainsi deux heures ; mais comme on était arrivé au mois de juillet, c'est-à-dire aux jours les plus longs de l'année, au bout de ces deux heures, le jour avait commencé à paraître. Roger pensa donc qu'il était urgenl de s'arrêter, attendu qu'un jeune homme et une jeune fille, voyageant au grand galop, pouvaient paraître suspects. 11 avisa au même instant à sa droite un village, qu'il reconnut pour la chapelle Saint-Hippoly te, el se dirigea sur ce village.

Comme nous l'avons dit , Roger n'avait en matrimoniomanic d'autre connaissance que celle qu'il avait puisée dans les romans du temps. Or, dans le* romans du temps , toutes les unions contrariées se nouaient à l'insu des parents devant quelque bon prêlre de village qui, prenant à la lettre la recommandation que le Seigneur fit à nos premiers pères de croître et de multiplier, croyait suivre le précepte de la Bible, en sanctifiant le plus de mariages possible. Roger s'avança dune plein de confiance I vers le presbytère, et ayant frappé à la porte qni lui fut ouverte par une bonne grosse gouvernante de trente-cinq à quarante ans, il demanda à parler au curé.

Le bon curé s'apprêtait à dire sa messe, ce qui parnl à Roger d'un bon augure. Il expliqua au euro le plus succinctement possible la cause qui l'amenait, et lui demanda s'il ne pourrait pas célébrer le ma riage séance tenante. Le bon prêtre sourit de I*cm pressement du jeune homme ; mais il lui expliqua qu'il y avail quelques formalités préparatoires à accomplir, comme par exemple de se confesser, de décliner ses noms de famille et de baptême, de jurer qu'on n'était point parents à un degré prohibé par l'Église , etc. , etc. ; que ces formalités nécessitaient toujours vingt-qualrc ou trente -six heures de relard, que par conséquent, quelle que fut sa bonne volonté , la bénédiction nuptiale ne

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pouvait avoir Heu que le lendemain ou le surlendemain ; seulement, en altendant, les deux jeunes gens relieraient au presbylère, Roger sous la garde du curé, et Constance sous celle de sa gouvernante. Ce contre-temps déplaisait fort à Roger; aussi insista-t-il fie toutes ses forces ; mais le curé fut inflexible, et comme il déclara qu'aucun de ses confrères ne serait plus imitable que lui, Roger préféra rester à la chapelle Saint-Hippolyie que de gagner quelque autre village, course qui, sans lui offrir une chance plus prompte , l'exposait a être reconnu ou du moins remarqué.

Le curé alla done dire sa messe ; et comme il paraissait partager les craintes qu'éprouvait Roger, il recommanda aux deux enfants de ne point se montrer ni à la porte, ni aux fenêtres ; puis, à son retour, il procéda aux questions d'usage. Le jeune homme déclara s'appeler le chevalier Roger-Tancrède d'Anguilhem, et la jeun» fdle, Aglaé-Coiistancc de Reuzerie; le premier âgé de dix-sept ans et cinq mois , la seconde de quinze ans moins huit jours. Tous deux jurèrent , en outre , qu'ils n'étaient ni compère ni commère , ni cousin ni cousine , ni parents, enfin, à quelque degré que ce fût.

Le curé leur ordonna alors, tandis qu'il irait vaquer à quelques affaires d'urgence , de se préparer à la confession en faisant chacun de son coté son examen de conscience.

A son retour, la confession réciproque eut lieu. Il est inutile de dire que ce fut celle de deux enfants purs et chastes , et qu'en avouant cet amour qui jusqu'alors leur avait fait tentera tous deux de si folles entreprises, ni l'un ni l'autre n'eut à rougir, môme d'une pensée.

Celle double confession parut rassurer complètement le bon curé qui jusque-là n'avait point paru exemplde quelques inquiétudes; puis, sous le prélexle qu'il était urgeni que ces deux jeunes âmes ne péchassent ni par pensée , ni par actions , ni par omission dans l'intervalle qui séparait l'absolution de la bénédiction nuptiale , il enferma Roger dans le cabinet où était sa bibliothèque ecclésiastique , et Constance dans la chambre de sa gouvernante.

A dîner cependant les deux jeunes gens se retrouvèrent ensemble. Roger demanda alors au curé s'il croyait pouvoir les marier le lendemain, ce à quoi le digne homme répondit qu'il n'y voyait pas de difficulté si d'ici là il ne surgissait aucun empêchement. Celte assurance calma quelque peu l'inquié-

tude de Roger, el fit qu'après le dîner il se relira dans la bibliothèque sans Irop de difficulté. Il y trouva un lit de sangle qui , pendant qu'il était à lable , avait été dressé à son intention.

L'heure du souper arriva. Comme le matin , les deux jeunes gens se retrouvèrent encore en face l'un de l'autre. Roger était resplendissant de bonheur ; après ce miracle de résurrection qui s'était opéré , il ne croyait plus à une séparation possible. Constance était timide et rougissante, mais la joie glissait en rayons lumineux entre ses paupières à demi fermées ; mais le bonheur s'ouvrait un passage par chacun des mots qui sortaient de sa bouche.

Après le souper, le curé dit la prière pour tout le monde , puis après la prière chacun se relira

Roger essaya de lire, mais le moyen de lire quand notre pensée vibre au fond de noire propre cœur , plus douce, plus leudre, plus harmonieuse que toutes les pensées de ta terre , el pourtant il lisait ce miracle de poésie , qu'on appelle les amours de Jacob et de Rachel ; mais il trouva que Racln 1 élait bien peu de chose près de Constance , el il s'affirma à lui-même que pour mériter Constance il eût accompli bien d'autres épreuves que celles auxquelles avait été soumis Jacob. C'est, au reste, le moyen que le temps passât vile, que de le passer en rêvant. Onze heures sonnèrent , et à chaque lent et solennel battement de la cloche, Roger tressaillit en songeant que dans huit heures il serait le mari de Cons tance.

Celle douce pensée l'accompagna dans son lit et le suivit jusque dans son sommeil. 11 rêva que le jour était venu et qu'on entrait dans sa chambre pour le prévenir que le prêtre n'attendait plus que lui. En ce moment il sembla à Roger qu'à travers ses paupières fermées il entrevoyait le jour, et que plusieurs voix parlaient hautement près de lui. Celle sensation fut si réelle que Roger se réveilla , et, ouvrant les yeux, se trouva en face de son père.

A cette vue , la figure de Roger exprima un tel désespoir , que si bien préparé que fût le baron à réprimander sévèrement l'éternel fugitif, il n'en eut pas la force , et voyant déjà les souffrances d'un homme dans ce pauvre cœur d'enfant, il se contenla de lui tendre la main en lui disant ce seul mol : < Courage. >

Pcul-êlre Roger eûl-il réagi contre des reproches : il n'eut pas de force contre l'indulgence ; il se jeta

m SYLV/

dans le» bras du baron , en demandant si on allait le séparer de Constance. Le baron le regarda fixement, et voyant l'anxiété peinte surebacun de ses traits :

< Écoute, lui dit-il, mon premier mot a été : Courage ; le second sera : Espoir.

— Ob ! mon père , mon père , s'écria Roger , on m'a déjà trompé si cruellement que je ne puis vraiment plus espérer.

— Mais à l'époque où nous te trompions, Roger, dit le baron , nous étious pauvres, tandis que maintenant...

— Maintenant , mon père , sommes-nous donc riches?

— Peut-être, dit le baron.

— Peut-être, s'écria Roger, peut-être! Que voulez-vous dire , mon père , et comment notre fortune aurait-elle pu changer du jour au lendemain?

— Noire cousin le vicomte de Rouzenois est mort; nous en avons reçu, la baronne cl moi, la nouvelle ce matin.

— Mort en nous nommant ses héritiers ! s'écria Roger.

— S'il en était ainsi , je ne t'aurais pas dit que nous étions riches peut-être; je t'aurais dit que nous étions riches certainement. Le vicomte est mort intestat.

— Intestat, mon père?

— Oui , intestat , chevalier. »

Le baron mil une lenteur si imposante à prononcer ce mot , que le chevalier comprit qu'il devait être d'une suprême importance.

< Alors qu'arrive-t-il ? demanda d'une voix timide le jeune homme qui ne voyait pas encore comment la mort de M. de Rouzenois le rapprochait de Constance.

— H arrive, monsieur, repril le baron , que la succession esl ouverte , cl ne nous est disputée que par un fils du premier lit , qui prétend que sa mère n'avait fait donation de ses biens à M. de Rouzenois qu'à la condition que toute la fortune serait réversible sur sa tête.

-Eh bien! mon père?

— Eh bien! les pièces sont au parquel , un procès va être ouvert; maître Coquenard, mon procureur, m'écrit que le procès est imperdable pour peu qu'on le 6uivc avec activité cl intelligence , et si nous gagnons ce procès...

— Si nous gagnons ce procès , mon père...

— Nous avons soixante et quinze mille livres de rente ; rien que cela ; et alors c'est M. de Reuzcrie qui nous fait la cour, c'est nous qui le regardons du haut de notre grandeur , c'est nous enfin qui faisons un sacrifice en nous alliant à lui.

— Oh ! mon père , mon père , quel espoir me donnez-vous là, s'écria Roger. Comment! vous croyez , vous pensez...

— Je sais ce que je crois, je sais ce que je pense , dit le baron ; le bon curé que tu avais pris pour ton confident a expédié un messager à Reuzerie en même temps qu'à Anguilhem ; de sorte que j'ai rencontré le vicomte à trois lieues d'ici , accourant pour chercher sa fille comme j'accourais pour te chercher , toi ; il était très-furieux de tout ce qui venait de se passer ; mais au premier mol que je lui ai dit de la lettre de maître Coquenard , il s'est fort adouci , et a même laissé entrevoir qu'après l'esclandre que ne manquerait pas de faire dans les environs ta fuite avec sa fille , il regardait d'avance son projet de mariage avec le comte de Croisey comme manqué.

— Oh ! mon père , mon père , que me diles- VGU8 là !

— Vous comprenez , monsieur , repril le baron, c'était un appel à ma loyauté.

— Et qu'avez-vous répondu , mon père?

— J'ai répondu qu'entre nous autres gentilshommes, un litre n'était qu'un litre, que le nom était lout , ei qu'on savait dans toute la province que, quoique les d'Anguilhem ne fussent que barons, ils dataient des premières croisades , tandis qu'au commencement du règne de notre grand roi , le grand-père du comte de Croisey avait eu toutes les peines du monde à faire ses preuves pour entrer dans les écuries de Sa Majesté. Ce qui voulait dire que si la baronne d'Anguilhem étail présentée à la cour, elle y aurail cerlainemcnl le pas sur la marquise de Croisey.

— Et qu'a-t-il répondu ?

— Il m'a tendu la main cl m'a dit : < C'est bien , nous reparlerons de cela. >

— Oh ! monsieur, oh ! mon père, s'écria Roger , que vous me faites de bien ! El Constance , où esl Constance ?

— Constance est près de son père comme je suis près de loi ; Constance va retourner à Reuzcrie comme nous allons retourner à Anguilhem. Demain j'irai faire une visite d'excuses au vicomte , et dans cette visite nous parlerons de lout cela.

8YLVi

— Oh ! mon père , dit Roger , fnitcs bien valoir mon amour , dites que j'adore Constance , dites que je ne peux vivre sans elle, dites, dites que je meurs si on me l'enlève, dites...

— Je dirai que , selon toute probabilité , vous aurez un jour soixante et quinze mille livres de rente , et, croyez moi, monsieur, celle éloquence-là vaudra bien la votre.

— Dites ce que vous voudrez , mon cher père , mais obtenez une promesse du vicomte.

— En ce cas , laissez-moi faire , dit le baron ; car, croyez-moi, je sais mieux que vous comment il faut m'y prendre.

— Et... et... balbutia Roger.

— Et quoi, demanda le baron ?

— Et Constance.

— Eh bien ! Constance?

— Ne la verrai-jc point?

— Ceci, monsieur, est parfaitement impossible ; vous ne pouvez revoir Mlle de Beuzeric, maintenant, que dans la maison paternelle , et avec l'agrément du vicomlc et de la vicomtesse.

— Et croyez-vous , monsieur, demanda Roger avec timidité , que cet agrément se fasse attendre ?

— Dans Irois ou quatre jours , j'espère.

— Trois ou quatre jours ? dit Roger , hélas ! c'est bien long.

— Et quand vous croyiez ne plus la revoir du tout , c'élail bien autrement long, ce me semble?

— Aussi , reprit Roger , je voulais me faire jésuite.

— Oui, oui, monsieur, dit le baron; oui, je le sais bien , vous avez une foule d'idées plus ingénieuses les unes que les aulres ; oh ! vous êtes homme de ressources; aussi nous emploierons voire imaginalive.

— A quoi , mon père ?

— Nous vous dirons cela à Anguilhem. >

Et , sans que le chevalier pût tirer aucun éclaircissement du baron sur le projet dont il paraissait devoir être la cheville ouvrière, tous deux remontèrent à cheval cl reprirent le chemin du chàleau.

Jl va sans dire que le baron seul prit congé du bon curé, et que Roger ne réclama aucunement la faveur de lui faire ses adieux.

NDIRE. 189

COMMENT ET A QUELLES CONDITIONS LE MARIAGE DE M1" DE BEUZERIE AVEC LE CHEVALIER d\\N- GUILHEM FIT A PEU PRÈS DÉCIDÉ ENTRE LES GRANDS PARENTS.

Celait la troisième fois que Roger revenait à Anguilhem , après avoir vu échouer ses projets ; mais cette fois, cependant, il n'y revenait pas tout à fait sans espérances. Si ignorant que Roger fût de* choses de ce monde, il avait parfaitement senti le changcmenl que la mort de M. de Bouzcnois amenait dans sa position, en supposant même, comme le disait son père , la succession de l'ex-capilaine de frégate soumise aux chances d'un procès.

En arrivant au chàleau, ses espérances redoublèrent , car la baronne, qui attendait son mari et son fils à la fenêtre de la tour, d'où l'on découvrait tous les environs, descendit en les apercevant, et vint audevant d'eux avec son visage le plus riant. Roger piqua droit à elle , sauta en bas de son cheval , et se jeta dans ses bras en murmurant loul bas :

« Est-ce que vous avez de l'espoir , vous aussi, ma mère? Oh ! ne me trompez pas, ne me trompez pas !

— Oui , mon enfant , oui , mon cher enfant , répondit la baronne ; oui , sois tranquille, tout ira bien. >

En effet , la baronne , comme son mari , avait de son côté vu s'opérer une métamorphose. Lorsque le malin , la vicomtesse , qui avait accompagné Constance à Anguilhem, s'élail aperçue de la disparition de sa fille, elle avait été furieuse. C'était au milieu de cette irruption de colère maternelle qu'était arrivée la fameuse lettre de maître Coquenard, annonçant aux d'Anguilhcm la mort de M. de Bouzcnois. Or celle lettre avait calmé la vicomtesse comme par enchantement, et elle avait incontinent paru oublier une parlie de sa douleur pour prendre part à l'heureuse nouvelle que venaient de recevoir ses voisins. Enfin, lorsque le messager du curé de la chapelte Saint-IIippolyie était apparu lout haletant au château, annonçant que tes fugitifs étaient au presbytère, ce fut presque avec un sentiment de regret que la vicomtesse apprit que, grâce aux scrupules du bon prêire, les deux enfants n'étaient point mariés. Cependant, comme elle ignorait que même message avait été dépêché tant à son mari qu'au baron, et

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qu'elle voulait annoncer en même temps au vicomte la fuite et l'événement qui faisait de cette fuite presque un bonheur, elle fit mettre le cheval au coche qu'on avait laissé chez le métayer, pour que Roger ne remarquât point sa présence, et elle partit pour Beuzeric, mais en laissant tomber dans ses adieux à la baronne quelques paroles qui voulaient dire le plus clairement du monde qu'une visite du baron à Beuzerie, non-seulement serait bien reçue, mais même dans les circonstances où l'on se trouvait, serait regardée par elle comme indispensable.

Les présages continuaient donc d'être heureux du côté de la vicomtesse comme du côté du vicomte. Quant à Constance , le chevalier avait ses motifs pour savoir à quoi s'en tenir à son égard.

Il fut donc convenu, dans un conseil général auquel assista l'abbé Dubuquoi, dont les fonctions commençaient à tourner à la sinécure, que le baron irait le lendemain faire une visite à Beuzerie, et selon les circonstances parlerait mariage ou se tairait ; mais l'avis de tout le monde, même celui de l'abbé, fut qu'il aurait incontestablement à parler mariage.

Ce grand jour, si impatiemment attendu par Roger, arriva enfin. A six heure*, il était debout et avait réveillé son père. Mais le baron était trop exact observateur des convenances pour se présenter à Beuzeric avant midi. Il fallut donc que Roger prit patience. Ce qu'il fil en parlant de Constance avec sa mère.

A neuf heure*, le baron partit, monté sur Christophe. Roger lui fit promettre de ne rester à Beuzerie que le temps strictement nécessaire au débat des différentes conditions relatives à son mariage. Le baron promit d'être de retour à quatre heures de l'après-midi.

A deux heures, Roger n'y put tenir ; il jeta sa carnassière sur son dos, prit son fusil, détacha Castor qui, depuis plus d'un an, tout au contraire de Christophe, était resté dans un repos absolu, et prit le chemin de Beuzerie. Au tiers de la route à peu près, il aperçut le baron, qui revenait au grand trot. L'allure était déjà de bon présage.

En deux enjambées Roger fut au cou de son cheval.

En effet , les nouvelles étaient bonnes et toutes choses étaient arrangées, non selon le désir exact de Roger, mais selon celui de son père.

La recherche de Roger était tacitement agréée

I par le vicomte et la vicomtesse ; le lendemain toute la famille d'Anguilhem allait faire une visite de bon voisinage à Beuzerie : celle visite se passerait comme une visite ordinaire, sans qu'il fût question de rien, attendu que, plein de prudence qu'il était, le vicomte ne voulait point qu'on soupçonnât ses nouveaux projets ; puis le lendemain ou le surlendemain de sa visite, Roger partirait pour Paris où il suivrait en personne le procès de l'issue duquel dépendait ie consentement définitif du vicomte. Celle résolution présentait le double avantage de remettre les aflaires aux mains de celui qui avait le plus d'intérêt à ce qu'elles se terminassent , et de retenir Roger une année au moins éloigné de Constance; carâ celte époque les plus courts procès étaient fort longs ; pendant ce temps Constance retournerait au couvent où elle attendrait sa seizième année, et Roger sa dix-neuvième. C'était à celle époque l'âge de rigueur pour les mariages eu province.

H y avait dans tout cela du bon et du mauvais pour Roger. R aurait voulu se marier d'abord ei partir après : cela lui paraissait bien plus logique et autrement raisonnable ; aussi le baron eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre que la chose était impossible, puisque son mariage ne devait être que la conséquence du gain de son procès. Le raisonnement était cependant si clair et si nettement posé que le chevalier fut forcé de s'y rendre. Roger était donc à peu près décidé à se laisser aller à celle nouvelle combinaison, lorsqu'on rencontra, â une demi-lieue d'Anguilhem, la baronne qui, accompagnée de l'abbé, était venue à son tour au-devant de son mari cl de son fils.

Là le plan arrêté chez le vicomte fui de nouveau exposé par le baron, et, au grand désespoir de Roger, obtint l'assentiment général. Force fut donc au pauvre chevalier de se rendre loul à fait. R fut alors convenu qu'on irait faire le lendemain la visite aux Beuzerie, et comme il n'y avail pas de temps à perdre, que le chevalier partirait pour Paris dans trois jours.

Cependant, il faut le dire, Roger était iujuste envers la Providence : après s'être vu refuser positive m eut Constance, après l'avoir cru morte el avoir voulu se faire jésuite, il la retrouvait vivante, il la retrouvait toujours fidèle, et, selon toute probabilité, la fortune et le bonheur lui arrivant ensemble, il n'avait qu'un temps plus ou moins long à attendre pour devenir à la fois un riche seigneur et un heu-

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reux man II y avait dans cette double pensée une source de consolation» fort réelles; aussi Roger, en le* pesant à la balance de sa raison, commença-t-il à voir l'avenir un peu plus en rose qu'il n'avait fait asx premiers mots du baron, et à oublier peu a peu le départ pour ne plus songer qu'au retour.

Puis, disons-le , dans toutes les époques, le mol Paris a eu aux oreilles du provincial un retentissement magique. Paris, c'est le but où tendent toutes les organisations jeunes et vivaces. Pour les libertins, Paris , c'est le plaisir ; pour les ambitieux , Paris, c'est la gloire ; pour les spéculateurs, Paris, c'est la fortune. Bien souvent le mot Paris avait été prononcé devant Roger, mais jamais Roger n'y avait fait attention; car jamais il n'avait cru qu'il surgit dans sa vie un tel événement qu'il eût occasion de faire un voyage à Paris. Mais tout à coup cet événement inattendu se présentait. Le mot Paris résonnait à son oreille, accompagné d'un certain cliquetis d'écus dont la musique est toujours agréable, même à l'homme le plus désintéressé. Bref, le soir même, en se couchant, Roger s'avouait tout basa lui-même, que puisqu'il était absolument forcé de se séparer de Constance pendant un certain laps de temps, mieux valait que ce temps s'écoulât pour lui à Paris que partout ailleurs.

Le lendemain, le baron et Roger endossèrent leurs plus beaux habits, tandis que la baronne passait la plus belle de ses six robes ; puis, à neuf heures, tous trois montèrent dans la carriole cl partirent pour Tleuzeric.

Les choses se passèrent comme elles avaient été arrêtées d'avance entre le baron et le vicomte, c'està-dire dans les règles absolues d'une étiquette presque royale. Il ne fut aucunement question de ce qui était arrivé entre les jeunes gens. Roger et Constance se saluèrent comme s'ils étaient présentés l'un à l'autre pour la première fois. Le baron notifia officiellement à M. et à M- de Beuzerie la mort de M. de Bouzenois , chevalier des ordres du roi et capitaine d'une de ses frégates , reçut les compliments de condoléance du vicomte et de la vicomtesse, et annonça que la succession devant susciter un grand procès, son fils le chevalier allait partir pour Paris afin de le suivre. Le vicomte cl la vicomtesse souhaitèrent alors au chevalier une réussite entière, en appuyant fort sur le plaisir que le bon succès lenr ferait particulièrement; puis à leur .tour ils

laissèrent échapper que leur fille , étant encore trop jeune pour penser à aucun établissement, allait rentrer à son couvent de Chinon, où elle resterait jusqu'à ce que le moment fût venu de la marier.

Ces communications oluciilles échangées , le baron , la baronne et le chevalier se levèrent , puis, saluant gravement , prirent congé du vicomte et de la vicomtesse , remontèrent dans leur carriole et reprirent le chemin d'Anguilliem.

La soirée el la journée du lendemain s'écoulèrent en préparatifs de départ. Le soir , le baron pria solennellement Roger de monter dans sa chambre. Roger comprit qu'il s'agissait d'aller recevoir les instructions paternelles , el se présenta respectueusement devant le baron qui le reçut debout ; quant à la baronne elle était assise, et l'on s'apercevait qu'elle avait beaucoup pleuré et qu'elle élait obligée de rassembler toutes ses forces pour ne pas pleurer encore.

Le chevalier s'avança lentement , et , arrivé à deux pas de son père , il inclina la tête.

c Mon fils, dil le baron, vous allez enlrcr dans un monde nouveau et inconnu pour vous , gardez , avant toute chose, voire honneur; l'honneur d'un gentilhomme c'est comme la réputation d'une femme, une fois lâché il ne se lave jamais. Avant toute chose , je vous le répète , veillez donc sur votre honneur.

Vous ferez connaissance de jeunes gens , je ne dirai pas plus nobles que vous : tout gentilhomme pouvant faire ses preuves est l'égal d'un autre gentilhomme ; mais de jeunes gens plus favorisés que vous. Vous trouverez le jeu fort en usage dans leur compagnie , ne jouez que lorsque vous ne pourrez faire autrement, vous n'êtes ni assez riche pour pouvoir perdre , ni assez pauvre pour désirer gagner ; en tout cas , si vous aviez le malheur du jouer el de perdre , vendez jusqu'à votre dernière chemise pour payer votre délie; toute dette est sacrée * mais une dette de jeu l'est deux fois.

Nous avons calculé , la baronne el moi , que cent louis peuvent suffire à toutes vos dépenses pendant un an ; voici donc la première moitié de cette somme : les pièces sont vieilles , car ce sont nos économies de quinze ans : jeune et actif comme vous l'êles , vous courrez au palais , vous irez saluer les juges , vous quêterez de puissantes protections , et vous réussirez , j'en ai l'espoir : la fortune aime les jeunes têtes.

m SYLVA

Chaque semaine, vous recevrez de nous une lettre détaillée, à laquelle vous répondrez chaque semaine par des détails aussi exacts ; en sorte que si nous gagnons notre procès, vous aurez été vous-même l'artisan de votre propre fortune. Puis, ce procès gagné, si vous épousez Constance, comme il n'y a pas de doute, et que ce mariage fasse votre bonheur, vous n'aurez dû votre bonheur qu'à vous-même, ce qui, dans ce monde, est bien quelque chose.

Vous partirez sur Christophe ; c'est une bonne bêle, rude à la fatigue, d'une encolure agréable, et qui serait meilleure encore si vous ne l'aviez pas surmenée quelquefois. On l'a ferré à neuf, hier en passant à Saini-Aignan, faites-lui tailleries crins à la mode du moment. Son harnais est propre, sa selle est excellente; vous trouverez mes pistolets de voyage dans ses fontes.

Maintenant, mon fils, vous nous avez fait quelquefois de la peine ; nous vous la pardonnons, votre mère et moi : à mon tour, je vous en ai fait beaucoup, à propos de cette histoire de mort ; je ne sais pas si j'avais le droit de vous faire cette peine, je ne le crois pas, car c'était un mensonge, et, fait même dans une bonne intention, un mensonge est toujours un mensonge : je demande pardon de celui-là à Dieu.

— 0 mon père ! mon père ! s'écria Roger ne pouvant retenir ses larmes.

— Je ne vous ai pas dit cela pour vous faire de la peine, Roger, dit le baron se méprenant au sentiment qui avait arraché cette exclamation à son lils. Vous êtes un bon et brave cœur, mais vous avez une mauvaise tête ; défiez-vous donc de vous-même encore plus que des autres. C'est le dernier conseil de votre père qui vous aime. Et maintenant, continua le baron profondément ému lui-même, recevez notre bénédiction, »

Roger tomba à genoux, et le baron, avec un geste plein de tendresse et de dignité paternelle, abaissa ses mains vers lui, et sans cesser de regarder le ciel, les imposa un instant sur la tête de son fils. En se relevant, Roger se jeta dans les bras de sa mère.

• Cher enfant, dit la baronne, monte à ta chambre cl pleure tout à ton aise, car je sens à mes larmes que tu dois avoir bien besoin de pleurer. Au reste, sois tranquille, c'est moi qui mettrai les posl-scriptum aux lettres que l'écrira ton père. >

Roger embrassa de nouveau sa mère, qui, sans qu'il eût eu besoin de parler, répondait si bien

à la pensée intime de son cœur. Puis, après avoir baisé la main que son père lui tendait, il monta à sa chambre et pleura en effet une partie de la nuit.

Le jour venu, il s'habilla de son habit de voyage. Le baron d'Anguilhera était déjà levé et avait pourvu à tout ; Christophe était sellé et bridé, et avait sur sa croupe un portemanteau convenablement garni. Le chevalier remarqua avec un profond aliendrissemcnt que le baron avait les yeux presque aussi rouges qu'il les avait lui-même.

Une collation était servie , mais , comme on le comprend bien, personne n'y loucha. Chacun pleurait ou dévorait ses larmes. Le baron sentit qoe plus tôt on mettrait fin à celte situation douloureuse pour tous , mieux cela vaudrait. En se levant de table, Roger s'approcha de son gouverneur et lui demanda pardon des tourments qu'il lui avait donnés. Le pauvre abbé , tout égoïste qu'il était dans les circonstances ordinaires de la vie , pardonna d'une voix forl émue à son élève les mille et une petites peccadilles qu'il pouvait avoir commises à son égard.

Roger sortit donnant le bras à sa mère et la main à son père : à la porte il trouva les domestiques de la maison qui pleuraient à chaudes larmes ; car i Anguilhcm loui le monde adorait Roger. Il les embrassa, comme il eût fait à des amis, et ils pleurèrent plus fort.

Castor jetait de grands cris et s'élançait de toute la longueur de sa chaîne, on eût dit que le pauvre animal comprenait que son maître quittait la maison pour longtemps; son maître alla à lui, Castor se dressa contre sa poitrine et l'embrassa à sa manière.

Le baron et la baronne accompagnèrent leur fils un quart de lieue à peu près , puis comme il fallait s'arrêter quelque part, le baron s'arrêta là où il était ; celle lois Roger, qui n'était plus sous le poids solennel de la bénédiction de son père, se jeta dans les bras du baron.

Puis vint le tour de la pauvre mère : la baronne ne pouvait se séparer de son fils, son pauvre cœur se brisait en sanglots , et elle maudissait au fond de l'àmc cette malheureuse succession qui lui arrachait son enfant. L'abbé regardait tout cela delà fenêtre de la tour cl faisait des signes avec son mouchoir.

Enfin le baron prit son fils par la main, cl le conduisant à son cheval :

i Allons, du courage, mon fils, lui dit-il, rappelez-vous que vous avez dix-huit ans , et que par conséquent vous êtes un homme. >

Roger monta sur Christophe qui , la tête et la queue basses, semblait partager la tristesse générale; mais sa mère se précipita encore une fois vers lui , tendant vers son fils ses deux mains que son fils couvrit de baisers. Enfin le baron arracha sa femme à ces embrassements sans fin, et avec toute la force qu'il put rassembler :

« Piquez des deux , monsieur , dit-il à son fils , je vous l'ordonne. » •

Roger obéit et s éloigna. A cent pas de là, cependant, il se retourna pour revoir encore une l'ois sa mère. Puis , comme il la vil renversée et pleurante dans les bras du baron , il revint sur ses pas , l'embrassa encore une fois, serra encore une fois la main à son père et sa mère, puis reprit le galop , et cinq minutes après, ils avaient disparu derrière un massif d'arbres.

Alors Roger sentit à son pauvre cœur qu'il lui restait encore d'autres adieux à faire : il ne voulait pas, il ne pouvait pas s'éloigner sans revoir Constance. On avait dit, devant la jeune fille, quel jour il partait, et il espérait qu'elle avait compris que, qooique ce détour ('éloignai un peu, il passerait près de Reuzerie. Il pressa donc le pas de Christophe, et bientôt aperçut au-dessus de la garenne les girouettes du château.

Roger continua d'avancer, mais tout en regardant autour de lui avec un reste de timidité qu'avaient laissé au fond de son cœur les anciennes défenses du vicomte et de la vicomtesse. Au détour d'un chemin, il aperçut à ira vers les arbres une robe blanche, il s'avança, c'était Constance qui, un livre à la main et assise sur la mousse, faisait semblant de lire.

En un instant Roger fui auprès d'elle, et sautant à bas de Christophe , il tomba à ses genoux.

« Ah ! vous voilà, Roger, s'écria la jeune fille, je vous attendais.

— El moi I Constance , dil Roger, j'étais sûr de vous voir.

— Vous parlez donc ?

— Il le faul bien , vous le savez, notre bonheur esta ce prix.

— Oui, Roger ; oui, dit la jeune fille , ma mère m'a tout dil : noire mariage esl arrangé pour votre retour. Vous allez être riche , à ce qu'il parait... Que je suis heureuse ! je vous devrai tout.

— Ob ! vous éles un ange, Constance, dit Roger. Aussi, je ne puis pas croire à mon bonheur futur , et j'ai toujours peur que vous ne m'échappiez...

ALCTAKPM orMA«. — TOMit vu.

W1RE. m

— C'est vous bien plutôt que je ne reverrai peutêtre jamais, vous qui parlez pour Paris, et qui allez m'oublier dans celle grande ville.

— Moi ! vous oublier , Constance , oh ! jamais, jamais. Si vous n'aviez pas plus à craindre de mon côlé que j'ai à craindre du vôtre, je serais bien heureux.

— Et qu'avez-vous donc à craindre de mon côté ?

— Ce que j'ai à craindre , Constance ! j'ai à craindre de perdre mon procès, et qu'alors le vicomte ne relire sa parole et ne vous marie au marquis de Croisey.

— Je ne serai jamais à personne qu'à vous, Roger, répondit Constance, et si je ne suis pas à vous, je ne serai à aucun autre.

— Jurez-moi donc que vous ne vous marierez que lorsque je vous aurai dégagé moi-môme de votre serment.

— Je vous le jure.

— Que vous ne croirez à rien de ce que l'on vous dira sur moi que ce que je vous dirai moi-même ou ce que vous lirez écrit de ma main.

— Je vous le jure , répéta Constance.

—El moi, dil Roger, je vous jure à mon tour...»

En ce moment, un coup de feu partit à dix pas à peirfe des jeunes gens, et l'on entendit le vicomle qui appelait ses chiens.

i Mon père ! s'écria Constance effrayée ; oh ! sauvez-vous ! sauvez -vous ! »

Roger appuya ses lèvres sur les lèvres de la jeune fille pale et tremblante , murmura le mot adieu , et s'élançant sur Christophe , partit au galop. Au bout de cent pas , il se retourna : Constance avait disparu.

Il s'aperçut alors que Constance était seule engagée envers lui et qu'en échange du double serment que la jeune fille lui avait fait, il n'avail eu le temps de lui rien promettre ; mais comme Roger était homme de conscience, il se fit loui bas à lui-même le serment qu'il eût dû faire loul haut.

Pauvre Roger 1 pauvre Constance !

Peut-être , grâce à celte imprudente exclamalion qui vienl de nous échapper, nos lecteurs se figurent-ils pouvoir deviner déjà quels incidents funestes menacent l'avenir amoureux de nos deux jeunes gens; mais, dussions - nous blesser leur amour-propre à l'endroit de la pénétration qu'ils ont ou qu'ils croient avoir, nous leur affirmons que, quellesque soienl leurssuppositions, ces suppositions

194 SYLVJ

ne peuvent avoir aucun rapport avec les événement» étranges qui nous restent à leur raconter.

COMMENT LE ClirVALIEK FIT SON ENTRÉE DANS LE MONDE.

Le chevalier mil onze jours à venir d'Anguilhem à Paris; en passant à Saiut-Aignan , il avait, selon la recommandation île son père, fait polir et rajeunir Christophe par le premier vétérinaire de l'endroit ; à Orléans il avait acheté une houppelande de voyage et fait poser un galon frais à son chapeau ; a Versailles il avait eu bonne envie de s'arrêter à voir la cour, mais en comparant son équipage à ceux des seigneurs qu'il rencontrait, il avait eu honte de la comparaison cl avait continué son chemin ; de sorte qu'il élait arrivé à Paris, sans s'arrêler autrement que pour manger , dormir et donner du repos à Christophe, ce qui n'empêchait pas, comme nous l'avons dit , qu'il n'eût mis onze jours à faire la roule.

Le chevalier arriva à Paris par Chaillot : celle entrée de la capitale était loin d'être à celle époque ce qu'elle est aujourd'hui, de sorte que Roger ne fut pas trop émerveillé de ce qu'il voyait, el garda à l'endroit de la grande ville une fort respectable dignité ; cependant il s'arrêta pour admirer la belle prison qui s'élevait au bas du couvent des Filles- Sainte-Marie, et qu'il prit d'abord pour un palais; puis il longea le quai de la Savonnerie, cl entra d:ms le Cours-la-Hcinc. Là, il faut l'avouer, son élonnemenl commença. Il avait le Louvre devant lui, les Invalides au dôme resplendissait l à sa droite; puis comme c'était un beau jour d'élé, une foule de carrosses pleins de beaux seigneurs cl des dames les plus élégantes de l'époque qui suivaient l'allée à sa gauche. Bientôt il se trouva au milieu d'un magasin de marbre, vaste atelier découvert où Louis XIV faisait tailler les statues dont il hérissait la France, et qui, silué le long de la rue de la Bonne-Morue, couvrait jusie l'endroit où se trouve aujourd'hui la place de la Concorde. Dieu fasse paix à ceux qui ont substitué la pierre et la foule au marbre el au bronze qui la couvraient à celte époque !

En arrivant à ce magasin de marbre qui loi faisait obstacle, le chevalier fut embarrassé pour savoir s'il passerait à droite ou à gauche. Il questionna un ouvrier.

< Monsieur, lui dit ce dernier, quoique voire cheval ail l'air d'une bonne et brave bêle, il me semble un peu fatigué au fond. Ne prenez donc pas par le quai, dont le pavé est fort mauvais ; passez par la porte Sainl-lionoré , vous laisserez à votre gauche les Filles-de-la-Couceplion et l'hôlel du Luxembourg; puis vous arriverez à la place Louis

! le Grand ; vous la reconnaîtrez facilement. C'est une grande place au milieu de laquelle on voit le

' roi à cheval. C'est un bon quartier où l'on peut choisir ses hôtels. »

Le chevalier suivit le chemin cl le conseil ; il trouva la place Louis le Grand à l'endroit indiqué; mais n'osant s'avcnlurer dans un si beau quartier,

I il continua sa roule quelques pas encore, et voyant

, un hôtel d'assez modc6tc apparence elqui lui parut en harmonie avec l'état de sa fortune, il s'y arrêta : c'était l'hôtel de la Herse d'or.

Le chevalier franchit donc la grande porte d un air assez résolu pour un provincial , el comme il élait faligué, il abandonna Christophe aux soins d'un palefrenier, moula à une petite chambre située au cinquième et qu'on lui désigna sur sa mine, se cou-

' cha, s'endormit cl ne se réveilla que le lendemain. Le lendemain venu, sa première idée fui d'aller rcmellre à un certain marquis de Crctté une lettre fort pressante qu'avait remise à son père M. d'Orquinon, son voisin de campagne. Mais en se incitant à sa fenêtre, le chevalier remarqua, entre la toilette des gens qui passaient a cheval ou en voilure et sa

I toileltc à lui, une si grande différence, qu'il rougit de son accoutrement qui cependant lui avait toujours paru fort galant en province; il s'informa donc de la demeure d'un fripier chez lequel il se rendit immédiatement, el où il acheta un habit à peu près neuf, une vesie encore présentable, des bas à coins el une épéc. Ainsi transformé, le che-

I valier élait, grâce a sa bonne mine personnelle, présentable même pour Paris, si ce n'es! cependant que son babil bleu de ciel portait un nœud vert pomme sur l'épaule , union de couleur qui pouvait paraître un peu bien hasardée, mais qui tenait sans

. doute à une fantaisie amoureuse de son premier propriétaire. Une fois vêtu de son nouveau costume, le chevalier crut devoir étudier l'cuet que produi-

rail sa mise fringante sur des manières moins nobles (\ue ne Tétaient le marquis de Crclté el la société Hue notre débutant pouvait rencontrer chez lui ; et pour faire son expérience in anima vili, [loger se rendit chez maître Coquenard , procureur de son père, roc du Mouton, près la place de Grève.

Roger, comme nous l'avons dit, était beau garçon, et quoique de province, il sentait son gentilhomme. On reconnaissait, sans doute, le haie des champs étendu sur sa figure arrondie cl sur ses mains robustes ; mais il avait la jambe bien prise, mais de temps en temps son œil élincelail à travers sa timidité. Son cpée seule l'incommodait fort en lui ballant les mollets, car, à Anguilhcin, il n 'avait pas pris l'habitude de porter une épée. Ce frottement perpétuel lui causait de l'inquiétude ; il ne savait pas encore non plus se faire faire place par les manants el céder le haut du pavé à ses supérieurs : de sorte qu'il se dérangeait pour un porleur de chaise et coudoyait un homme de qualité ; mais son air étonné le sauva du mécontentement de ceux-ci, tandis que ses formes vigoureuses lui épargnèrent les railleries de ceux-là. En effet, le chevalier, comme nous l'avons dit, avait I cinq pieds sept à huit pouces el élail taillé à l'avenant, ce qui, dans tous les pays du monde, inspire toujours une certaine considération.

M. Coquenard reçui Roger fort gracieusement. De son côté Roger, seigneur toui à fait sans façon, accepta l'offre qui lui fui faite de prendre sa part d'un civet du plus délicieux aspect , el d'un pàlé chaud du fumet le plus engageant. On se mil donc à table sans plus de cérémonie , el l'on commeuça à fêter l'un el l'autre de bonne façon ; puis on entama le chapitre des affaires. M. Coquenard apprit alors ù Roger, avec force délicatesse , pour amortir autant que possible le coup qu'il allait lui porlcr , que la poursuite de la succession qui l'amenait à taris était des plus difficiles el des moins sûres : que le baron d'Anguilhem, en acceptant le bénéfice île l'hériiage, se trouvait engagé par le fait même de son acceptation pour une somme de vingi mille livres portée au compte des dettes du défunt.

Roger fut épouvanté de ce premier exposé.

Mais ce ne fut pas tout : M. Coquenard lui expliqua encore comment, depuis huit jours seulement , les frais des demandes entamées s'élevaient déjà à neuf cents livres.

Pour le coup, Roger pâlit et perdit l'appéiit ; car, au fond de loul cela, outre l'argenl perdu, il y avait

toujours l'éventualité d'épouser ou de ne pas épouser Constance; et, nous devons le dire à la louange de noire héros , quoiqu'il y eùl déjà douze jours qu'il eûl quitté Mlle de Reuzcrie, qu'il cul vu depuis lors pas mal de pays, et que la veille il eûl commencé à mordre dans la capitale, l'image de la jeune fille était aussi présente à sa mémoire qu'au moment où il avait pris congé d'elle.

Ajoulon8, pour ce qui concerne l'effet produit sur l'appétit du chevalier, que lorsqu'il apprit celle nouvelle le dîner louchail à sa fin.

Muni de ces lugubres renseignements , le chevalier rentra à la Herse d'or, mais, il faut le dire, d'un pas moins assuré qu'il n'étaii sorti.

Le chevalier voulut accomplir la promesse faite d'écrire à son père pour lui annoncer son heureuse arrivée à Paris, son entrevue avec M* Coquenard, el les malheureuses nouvelles qu'il avait apportées de chez le digne procureur : il terminait son épltre en disant qu'il allait faire usage à l'instant même de la lettre de M. d'Orquinon pour le marquis de Crclté.

En effet, la lettre écrite et confiée à la poste, le chevalier donna un coup d'œil plus étudié à sa toilette, changea de cravaie , tira ses manchettes et s'achemina, non sans un grand battement de cœur, vers la demeure du marquis de Cretté, située au faubourg Saint-Germain, rue du Four, à cent toises de l'hôtel Montmorency.

Ce qui causait surtout chez le chevalier celle surexcitation sanguine , c'est qu'il s'attendait trouver un vieillard grave, sévère el empesé, dans le genre de M. de Reuzeric, genre qui lui élail essentiellement antipathique ; puis derrière ce vieillard grave, sévère el empesé, il eHlrcvoyail une douairière quinleusc , à l'œil terne, à la voix criarde, cl pour obéir à ecl aimable couple, une douzaine de valets insolents. Il n'y avait qu'un dédommagement pour le chevalier d'Anguilhem à loul cela, c'est uc les vieillards soni toujours un peu provinciaux, mémo à Paris.

Mais en entrant dans l'hôtel, tout au contraire de ce qu'il s'attendait à y trouver, il aperçut une demidouzaine de chevaux de race, harnachés à la plus nouvelle mode, le tout gardé par cinq ou six valets à livrées différentes, mais toutes brillantes et gaies, si bien qu'on sentait que bêles el gens appartenaient à de jeunes seigneurs parfaitement au courant de l'élégance du jour ; tout cela inquiéta encore plus

SYLVAIN DIRE

Roger, il faut le dire, que les deux vieux portraits de famille qu'il s'attendait à trouver là.

Le suisse se tenait debout sur la porte, son chapeau à trois cornes sur la tôle, son large baudrier à l'épaule et sa canne à la main, écartant du même geste aristocratique les chiens et les manants qui s'arrêtaient gueule et bouche béantes devant la porte de l'hôtel ; mais quand il aperçut Roger , il porta respectueusement la main à son chapeau avec cet instinct qui indique à un laquais qu'il a affaire à un gentilhomme, et lui demanda ce qu'il y avait pour son service. Roger répondit qu'il désirait parler à M. le marquis de Crcllé; le suisse alors appela un des valets qui tenaient les chevaux ; celui-ci appela : un grand escogriffe galonné sur toutes les coutures, lequel introduisit le chevalier dans un élégant salon situé au rez-de-chaussée, et donnant d'un côté sur la cour et de l'autre sur un jardin.

Un instant après, six jeunes gentilshommes, tous brillants, bruyants et pimpants, descendirent le grand escalier en sautant les marches quatre à quatre. [ L'un d'eux se dirigea vers le salon, les cinq autres s'éparpillèrent dans la cour, courant chacun au cheval qui lui était destiné.

€ Qui me demande ? cria de loin au laquais le jeune gentilhomme qui s'était dirigé vers le salon.

— M. le chevalier d'Anguilhem, reprit le laquais. — r Le chevalier d'Anguilhem ! reprit le jeune

homme en paraissant rappeler ses souveuirs, je ne connais pas.

— C'est vrai, monsieur, répondit Roger en ouvrant la porte lui-môme, et je vous demande un million de pardons d'avoir si mal pris mon temps que d'arriver au moment où vous vous apprêtez à sortir ; mais je vous prie de m'indiquer votre heure, et j'aurai l'honneur de revenir. »

Tout cela fut dit avec un peu de gaucherie, mais en môme temps avec une certaine dignité qui frappa le marquis de Cretté.

« Point du tout, monsieur, répondit le marquis, et je suis bien à votre service, maintenant comme toujours. Veuillez donc me faire la grâce de me dire ce qui me procure l'honneur de votre visite. »

Ces quelques paroles lurent accompagnées d'un salut plein d'exquise politesse.

« Monsieur le marquis, reprit le chevalier, je me présente sous les auspices de M. d'Orquinon, votre ami, je crois, cl je voulais vous remeure une lettre de sa part.

— Je n'ai point l'honneur de connaître personnellement M. d'Orquinon, répondit le marquis ; mais il était, je m'en souviens, un de plus intimes amis de mon pauvre père, à qui j'en ai entendu maintes fois parler.

— Allons, allons, se dit tout bas Roger, le marquis aime son père, il ne se moquera pas trop de moi. >

Puis, tandis que le marquis de Cretté décachetait et lisait la lettre, Roger l'examina à son tour.

C'était un beau et élégant jeune homme de vingtdeus à vingt-quatre ans, un peu petit, mais parfaitement pris dans sa taille , et dont la mise eût pu servir de modèle d'élégance , comme son parler , comme son geste , comme sa tournure pouvaient servir de modèle de bon ton ; un reste enfin de vieille seigneurie avec le parfum anticipé d'aristocratie nouvelle que devait bientôt faire éclore le règne du régent.

Lorsqu'il eut fini de lire la lettre , il releva les yeux sur le chevalier .

< Hélas ! monsieur , lui dit-il , celte lettre était adressée au marquis de Cretté , mon père , que nous avons eu le malheur de perdre l'an passé, mais je comprends que vous n'ayez pas appris cela en province. »

Roger rougit : ce mot de province lui montait au visage.

i El ccpendanl, monsieur, continua le marquis, je croyais que nous avions envoyé une lettre de faire part à Orquinon; mais la lettre, que vous me faites l'honneur de m'apporter me prouve que la monde M.de Cretté n'a pas été connue là-bas. >

Roger rougit davantage encore que la première fois. Ce là-bas lui semblait les antipodes.

« N'importe, repril le marquis, s'apercevani sans doute de l'embarras du jeune homme , n'im porte , M. d'Anguilhem , le fils remplace le père auprès des amis de notre famille , et puisque vous avez bien voulu nous venir voir, soyez le bienvenu : faites donc , je vous prie , étal de moi , sans vous gêner aucunement.

— Monsieur le marquis , dit le chevalier , vous me comblez véritablement, je ne suis qu'un pauvre provincial, fort ridicule, je le sens, et fort ennuyeux peut-être, car je n'ai jamais quitté Anguilhcni ; mais je saurai , je vous le jure , être reconnaissant de votre gracieux accueil.

— Mais voilà qui me comble à mon tour, monsieur, » répondit le marquis en saluant Roger avec une cordialité qui pénétra jusqu'au fond de son coeur.

Puis , se tournant vers ses amis qui causaient sur le perron : « Messieurs , leur cria-t-il , venez, que je vousprésenle, s'il vousplail, M. le chevalier d'Anguilhem, lequel m'est recommandé par l'un des plus fidèles amis de mon père. >

Les jeunes gens s'approchèrent, et à leur approche Roger salua avec un mouvement qui ne manquait pas de dignité.

t Nous allions partir pour Saint-Germain , chevalier, dit le marquis, est-ce que vous êtes libre d'affaires aujourd'hui? Si vous êtes libre el que noire société ne vous soit pas trop désagréable, nous serons charmes d'être honorés de la vôtre.

— Mais , dit Roger , il me semble , messieurs , que vous alliez partir à cheval.

— (lin, je comprends, dit le marquis, et vous êtes venu en carrosse ou en chaise , de sorte que vous u'avez pas de monture.

— J'ai mon cheval à l'hôtel , dit en souriant Roger; mais je dois vous avouer, dans l'humilité de mon âme , qu'd ferait trop mauvaise figure près des vôtres, pour que je hasarde mon pauvre Christophe eu leur compagnie.

— Comment! de la franchise à ses propres dépens, dit à part lui le marquis; eh bien ! mais ce garçon-la n'est pas si provincial que je le croyais.

— Eh bien ! reprit-il tout haut, il y a un moyen d'arranger cela : il me reste un cheval à l'écurie, que nous avions laissé de côté , vu qu'il est assez difficile à conduire; vous prendrez le mien, el je monterai Marlboroug. D'ailleurs, vous le savez, messieurs, ajouta en riant le marquis, j'ai une revanche a prendre : Marlboroug m'a traité comme son patron avait l'habitude de traiter M. de Villars; il m'a jeté l'autre jour les quatre fers en l'air, comme dit notre ami La Guérinière.

— Mais , répondit timidement Roger , ne vous dérangez poiul pour moi , monsieur le marquis. >

Le marquis se trompa au sens de la phrase, et «"approchant de Roger :

« Vous montez à cheval, n'est-ce pas? lui dit-il tout bas.

— Mais un peu, monsieur le marquis; aussi, vous ne m'avez pas compris. J'avais l'honneur de vous dire que vous monteriez voire cheval ordinaire, et que moi, si vous vouliez bien le permettre, je monterais Marlboroug.

— Ah! ah! fit le marquis en regardant Roger avec étonnement.

— Que voulez-vous? dit Roger ; moi, messieurs, je suis un campagnard ; j'ai beaucoup monté à cheval , de sorte que je ne sais pus si c'est que je connais les chevaux ou que les chevaux me connaissent, mais je suis a8sez solide en selle; ainsi, ne vous occupez pas de moi , et si ma société ne vous est pas plus désagréable maintenant qu'elle ne l'était tout à l'heure et que vous veuillez toujours de moi pour compagnon , eh bien ! faites seller Marlboroug.

— Ma foi ! mon cher chevalier , dit te marquis , je ne veux pas vous en ôter l'honneur. Roisjoli , cria le marquis à un de ses valets , sellez Marlboroug. •

Le valet s'avança vers l'écurie en clignant de l'œil el en tirant la langue à ses camarades , ce qui voulait dire en toutes lettres : Don! nous allons rire.

i Mais , dit le marquis , vous êtes venu , mon cher chevalier , en bas de soie et en souliers , il vous faudrait au moins des bottes , et surtout des éperons.

— Je puis passer à mon hôtel et en prendre, répondit Roger.

— Où logez-vous?

— Rue Saint-Honoré.

— Non , ce serait irop long. Rameau d'Or , cria le marquis en s'adressanl à un autre valet, allez chercher mon bottier, el qu'il vienne ici avec cinq ou six paires de boites de cheval , allez. »

Le valet sortit.

«Maintenant, mon cher chevalier, dit le marquis, il faut que vous sachiez au moins où je vous mène. Nous allons faire une partie de garçons à Saint- Germain. Vous voyez que vous tombez à merveille, car je présume que vous n'êles pas fâché en passant à Paris d'apprendre comment on s'y comporte ; puis, voire éducation faile sous ce rapport , vous le quitterez en emportant vos millions ; car il faut que vous sachiez , messieurs, continua le marquis en se relournaut vers ses camarades , que M. d'Anguilhcm vient à Paris, m'écrii-on, pour y recueillir un mince héritage de quinze cent mille livres.

— Peste ! s'écrièrent en chœur les jeunes gens , recevez-en nos compliments biens sincères.

— Croyez-moi , monsieur le chevalier , dit un des jeunes seigneurs avec celle rapide familiarité qui gagne les gens de race , écornez-moi ferme le magot avant de le remporter en province ; nous vous montrerons comment il faut s'y prendre.

198 SYLVi

— Ah ! pardieu , il esl passé maUre en celte matière ; il a déjà mangé deux oncle» el une tante.

— Ça, dit un autre, quel est le bienheureux défunt qui laisse ainsi un million et demi?

— M. le vicomte de Boulenois, mon cousin, dit Roger.

— En ce cas , mon cher chevalier , touchez-là , dit un autre, car nous sommes quelque peu parents de la main gauche : c'est moi qui lui ai enlevé sa dernière maîtresse, à ce cher vicomte.

— Votre héritage valait-il le mien ? demanda Roger en lui secouant la main.

— Allons , allons , pas mal , dit le marquis de Crelté ; qu'en dis-tu, Tréville?

— Moi, dit Tréville, je dis que M. le chevalier d'Ànguilhem fera mentir le proverbe : Bôte comme un millionnaire; il sera riche et il aura de l'esprit : Gaudeant bene nati.

—Amen, dit Crelté. Chevalier, voici vos bottes.» Roger passa avec le boîtier dans un petit cabinet de loilellc.

i Eh bien ! messieurs , dit le marquis en le regardant entrer, convenez que ce garçon n'esl point mal du loul pour un provincial, et qu'il nous ennuiera moins que nous ne nous y attendions d'abord. »

Cinq minutes après , Roger sortit du cabinet botté et éperonné de manière à faire trembler loul autre coursier que Marlboroug. En arrivant sur le perron, un de6 palefreniers lui remit une cravache.

Les jeunc« gentilshommes montèrent sur leurs chevaux, et Boisjoli amena Marlboroug.

C'élail un admirable bai brun , à la crinière ondoyante, aux naseaux enflammés , aux yeux sanglants, et sur les jambes fines duquel les veines se croisaient comme un réseau. Roger le regarda en amateur, el comprit qu'il allait avoir là un adversaire digne de lui ; aussi ne négligea-t-il aucune des précautions exigées en pareil cas : il sépara le filet de la bride, rassembla les rênes , s'affermit sur les élricrs, puis, quand il se sentit bien en selle, il fil signe à Boisjoli de le laisser aller.

C'élail le moment qu'attendait Marlboroug. A peine se vit-il libre , qu'il commença à bondir , à se cabrer, à faire des écarts, enfin à exécuter toutes les manœuvres à l'aide desquelles il avait l'habitude de désarçonner son cavalier ; mais cette fois il avait affaire à un maître. Roger le laissa un instant exécuter toutes se» capricieuses incartades, en se eoritcn-

! tant de se lier à ses mouvements de telle façon que cheval et cavalier semblaient ne faire qu'un ; puis, lorsqu'il crul que le moment était venu de mettre fin à toutes ces fantaisies, il commença à faire sentir à sa monture les genoux si fort et si bien , que Marlboroug comprit que les choses allaient se gàler pour lui. Alors il redoubla d'efforts ; mais celte fois les éperons et la cravache s'en mêlèrent de telle façon que le cheval commença à hennir de douleur et à jeter l'écume par flocons. Enfin, après dix minutes de lutte désespérée, Marlboroug se reconnut vaincu. Roger alors s'amusa à lui faire exécuter quelques cercles comme dans un manège ; puis des changements de pieds, puis des courbettes, | puis enfin tout ce qu'avait l'habitude de faire faire aux chevaux tes mieux dressés le fameux La Guérinière, le Franconi du temps.

Nos jeunes gentilshommes avaient d'abord vu ce» exercice avec la plus grande curiosité , puis ensuite avec le plus grand plaisir ; le marquis de Crellé surtout était tout fier du triomphe de Roger ; aussi quand maître Marlboroug fut loul à fait calmé , s'approcha-t-il du chevalier pour lui faire ses compliments, auxquels se mélèreut en chœur les éloges des autres jeunes geus.

On parût pour SainUGermain. Tout le leng de la roule il ne fut question que de l'ennui dans lequel le rigorisme de Mm' de Mainlcnon, et les austérités de Louis XIV, plongeaient la France. Celle folle jeunesse donnait à tous les diables la veuve Scarrou, qu'on n'appelait jamais que la vieille.

11 y avait bien tout un parti qui se moquait du père La Chaise et de ses augustes péniienls ; c'était lui qui commençait à se réunir autour du duc d'Orléans et à faire de l'opposition contre l'antiquaille ; m. us ce parti était bien faible encore ; el comme il était fort mal vu à Versailles , il était un peu bien hasardeux d'avouer louthaul qu'on lui appartenait.

Roger, qui avait élé élevé au milieu de celle noblesse de province qui faisait , comme nous l'avons dit, une opposition systématique, se trouvait là comme en famille, el fil assez agréablement sa parlie dans le concert de malédictions dont on accablait la favorite ; il enrichit même la conversation de quelques noêls tourangeaux composés sur le père La Chaise et sur la directrice de Saint-Cyr , par quelques beaux esprits des environs de Loches. Au reste, il crul êlre forl audacieux, el ne fut que gai.

SYLV

Mais au milieu de tout cela , ce que Roger admirait singulièrement , c'était la façon dont ce» gentilshommes tourmentaient leurs jabots et chiiïonnaienl leurs manchettes : c'était l'excessive supériorité de la coupe de leurs habits , celait le choix merveilleux des étoffes dont les couleurs s'harmoniaient si gracieusement entre elles, que cette harmonie lui causait presque de l'effroi ; il ne croyait pas qu'on l'iit arriver jamais à se pincer si fort la taille, et cependant à porter avec tant d'aisance la veste et l'habit. Malgré cette admiration naïve que Roger ne cherchait mémo pas à cacher , il n'y eut cependant point un seul brocard dirigé contre lui ; il en était si reconnaissant qu'il en devenait humble et qu'il cherchait toutes les occasions de s'abaisser lui-même ; mats à peine ouvrait-il la bouche pour faire les honneurs de son costume hasardé et de ses manières provinciales, que quelqu'un des jeunes gens l'interrompait avec délicatesse. Son cœur débordait.

Arrivé à Saint-Germain , on fit la carte : mais comme une heure au moins devait s'écouler avant que le dîner ne fût prêt, M. de Crelté proposa un brelan. Roger frémit en entendant celte proposition.

t Hélas, pensa - 1 - il , ces gens-là jouent au moins à perdre trois ou quatre pistolcs. Pauvre Roger! i

Il regarda timidement son hôte , qui le comprit aussitôt.

t Messieurs , dit le marquis , le chevalier d'Anguilhem ne connaît peut-être pas très-bien notre brelan; cavons-nous seulement d'une vingtaine de louis , afin qu'il ait le temps d'apprendre sans se ruiner. »

A l'énoncé de celle galanterie , une sueur froide inonda le visage de Roger.

« La moitié de ce que je possède, se dit-il à lui-même; je suis un homme perdu, i

Alors en une seconde il comprit toutes les vanités de l'existence : Anguilhem, la Guérite, la Pintade , les économies d'un demi-siècle entassées dans le coffre-fort paternel , tout cela pouvait être mangé en une heure de brelan ; et avec des gens qui jouaient petit jeu encore; ce n'était point fait , on en conviendra , pour grandir un homme.

M. de Cretlé devina que Roger brûlait d'envie de l'entretenir en particulier; il se leva donc tandis qu'on dressait la table de jeu, et passa sans affectation dans la pièce voisine. Hoger l'y suivit.

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