‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 34 sur 212 · I H HE · texte numérisé non relu

I H HE

< Ma foi ! marquis, dit Hoger avee celle franchise qui lui avait tout d'abord concilié l'affection de ses nouveaux camarades, je ne veux pas menlir avec un galant homme; mon père n'est pas riche, il m'a donné peu d'argent pour mon voyage, et je crains...

— De perdre?

— Non pas , marquis, mais de trop perdre.

— Bah ! défaites-vous donc de ces idées-là. Une des qualités d'un gentilhomme est d'èlre beau joueur.

— Oui, mais |K>ur être beau joueur il uc faut pas perdre plus qu'on ne possède.

— Pourquoi pas?

— Mais de l'argent?

— De l'argent, on en a toujours, si ce n'est dans ses poches à soi, du moins dans les poches de ses amis.

— Excusez-moi , marquis, je n'aime point à emprunter.

— Vous êtes un enfant, chevalier; on n 'emprunte; pas, on joue en l'air; c'est ainsi que nous agissons, nous autres. Que croyez-vous que nous avons ? Entro nous tous une centaine de louis, pcul-èlre, mais au fond de la bourse est la parole , chevalier, et la parole d'un gentilhomme vaut une mine d'or. D'ailleurs, lorsqu'on joue entre honnêtes gens comme nous, les chances favorables balancent les chances contraires. Nous jouons toute l'année les uns contre les attires , nous perdons ei nous perdons des sommes folles, et le 31 décembre celui de nous qui a élé le plus malheureux nYsi pas en arrière de cent pisloles. Jouez donc sans crainte, perdez gaiement, ou je vous préviens que je vous regarde de travers.

— Je ferai tout ce que je pourrai pour conserver vos bonnes grâces, marquis , dit Roger en souriant.

— Alors, revenez sans plus attendre , j'entends sonner l'or. »

Le marquis et Roger rentrèrent dans la salle , la table était prêle, les jeux disposés. D'Anguilhem perdit ses vingt louis en trois tours.

Pendant cette demi heure, toul ce que la crainte a de poignantes angoisses serra le cœur du chevalier. Cependant, quoique les muscles de ses tempes tressaillissent un peu, son sourire ne blêmit pas un instant. Le marquis l'engagea à se caver de nouveau.

Le chevalier lira vingt autres louis de sa poche.

Au bout de cinq tours, le chevalier avait regagné ses vingt louis, plus quarante autres. Il commença alors à jouer serré.

« Ce cher d'Anguilhem est un véritable accapareur, dit le marquis de Cretlé en poussant au che-

valicr une quinzaine de louis qui étaient son reste et que le chevalier venait de lui gagner avec un brelan de valets. Il vient à Paris pour y chercher quinze cent mille livres , et il voudrait encore emporter notre argent, i

Roger comprit la leçon, remercia son ami par un franc sourire, et se remit à jouer aussi largement que lorsqu'il perdait.

Mais Hogcr était en veine , au bout de dis minutes il avait trois cents louis devant lui.

Il faut le dire : si la terreur du chevalier avait été profonde, sa joie fut délirante.

On annonça que le dîner était servi. D'Anguilhem remercia intérieurement le ciel qui lui donnait celte occasion de faire ce qu'en terme d'art on appelle charlemagne. Crclié vit le mouvement de joie qui passa sur son visage, si imperceptible qu'il fut.

f Chevalier, dit le marquis, vous voudriez nous faire croire que c'est le gain qui vous rend spirituel et joyeux, et c'est de la modestie de votre part; mais moi, qui vous connais, je parie que vous allez risquer vos trois cents louis de gain contre d'Herbigny, qui en perd quatre cents, je crois, au premier vingt et un qui vous passera par la main. >

Ce disant, il fil de l'œil un signe à Roger.

Roger comprit qu'il fallait être gentilhomme et sacrifier de bonne grâce loute celle fortune improvisée : il toussa pour ne pas soupirer et répondit :

t Vous avez raison , marquis ; mais comme un vingt cl un ne vient pas encore à tous les coups, je propose à M. d'Herhigny de jouer trois cents louis l'un contre l'autre, au premier tour et sans voir nos caries. Nous aurons ce que nous aurons.

— Tenu, » dit d'Herbigny.

On donna les caries ; personne n'engagea le jeu. Les deux partenaires abattirent : Roger eut vingtneuf et d'Herbigny trente.

Roger rougit légèrement, mais ce fut tout.

i Voici vos trois cents louis, vicomte, dit-il en souriant.

— Vous êtes un forl beau joueur, M. d'Anguilhem, répondit d'Herbigny en «inclinant.

— Agréez mon compliment, chevalier, lui dit le comte de Chanlclux , vous jouez en véritable gentilhomme.

— Et le mien, dit le baron de Tréville.

— El le nôtre, i dirent les autres.

Crelté lui prit la main et la lui serra , puis s'approcttant de son oreille :

SYLVANDIRE

« Très-bien, lui dit-il loul bas , on connaît un homme au jeu et au feu; tenez -vous toujours comme vous avez fait tout à l'heure , et dans trois

— Voila bien des louanges ! pensa Roger en se levant ; il parait que j'ai fait quelque chose de trèsbeau. » Mais dans le trajet de la table de jeu à la table du dîner, il poussa un gros soupir qui létouffail.

Le dîner fut des plus gais : le marquis de Crelté et ses compagnons se piquaient de boire , mais ils étaient sous ce rapport des enfants près de leur convive provincial. Roger trouva avec un sérieux parfait que les verres étaient petits et le vin faible.

< Télebleu, dit d'Herbigny, vous êtes aussi beau joueur que beau cavalier, et aussi beau buveur que beau joueur ; il paraît que Ton fait tout bien à Anguilhem. i

Roger fut émerveillé de se trouver menl égal, mais encore supérieur en quelque à ces miracles d'élégance.

Pendant tout le dîner, on parla chasses, amours et batailles : sur les deux premiers points, le chevalier avait assez bon nombre de prouesses à raconter, quoique ses amours ne fussent pas du genre de ceux de ses nouveaux amis. Mais iur le dernier chapitre , Roger ne put raconter ni prouesses ni triomphes : jamais il n'avait vu le feu ; jamais il n'avait eu le plus pelii duel ; cela l'humilia fort, et il lit une figure d'auditeur assez désobligeante.

On en était au dessert, lorsqif arriva une seconde compagnie. Ceux qui la composaient étaient aussi bruyants dès leur arrivée que l'étaient le marquis de Cretlé et ses convives à la fin du diner.

< Allons, voilà que nous allons avoir MM. de Kollinski, > dit le marquis de Crelté avec un air de contrariété qui n'échappa point à Roger.

Roger se pencha en dehors de la fenêtre et aperçut quatre gentilshommes, dont deux, superbement vêtus d'un costume étranger, se prélassaient sur le seuil <lc l'hôtel en faisant grand vacarme.

C'étaient deux gentilshommes hongrois d'une tenue si riche qu'elle finissait par eu être extravagante. Leur luxe était insultant même dans cette époque de luxe.

Aussitôt il se fit parmi les premiers grand silence, comme s'ils eussent craint ser la familiarité des derniers arrivants.

Roger se pencha à l'oreille du marquis.

SYLV

« Qu'est-ce que MM. de Kollinski ? demanda-l-il.

— Deux honorables seigneurs hongrois qui vivent ici à la manière de leur pays, répondit le marquis, en rossant les hôteliers, en maltraitant les laquais, en barrant le chemin aux passants, toutes choses qui seraient charmantes si le duel n'était pas défendu et si cruellement poursuivi. Braves, du reste, il n'y a rien à dire sur eux sous ce rapport. »

Roger fit son profit de l'explication. MM. de Kollinski entrèrent alors dans la grande salle de l'auberge, et l'on se salua courtoisement de part et d'autre. Mais à peine le* premiers compliments furent-ils échangés que le marquis de Cretté se leva, exemple qni fut imité par les gentilshommes de la société, paya l'hôte, et sortit, suivi de Roger et de ses autres compagnons.

Du bas de l'escalier Roger entendit MM. de Kollinski rire aux éclats , et les mots nœud vertpomme frappèrent plusieurs fois son oreille. Or Roger portait, comme nous l'avons dil, un nœud vert-pomme sur l'épaule ; c'était un ornement de fort mauvais goût, surtout sur un habit bleu de ciel : Roger ne s'en était pas aperçu le matin, mais il le comprit le soir; il fut donc indigné contre les rieurs et se mit à les délester du fond de son ame : Roger sentit qu'il avait été ridicule à leurs yeux.

M. de Cretté n'avait pas, de son côté, perdu un mot de leurs railleries ; car en montant a cheval :

i Mon Dieu! dit-il, que ces MM. Kollinski sont donc insolents et provocateurs ! >

Roger comprit que la plaisanterie des Hongrois avait été comprise par ses compagnons : il en souffrit cruellement ; mais n'ayant rien dit sur le coup, force lui fut de dévorer sa douleur.

Une fois à Paris, Roger remercia bien affectueusement le marquis de toutes ses gracieuses obligeances, demanda à chacun des gentilshommes présents Ja permissiou d'aller leur faire visite , et accepta l'offre qu'on lui fil d'une partie de courte-paume pour le lendemain.

< Oiez votre nœud vert-pomme, lui dil tout bas le marquis en le quittant, et prenez un nœud ponceau : c'est la couleur à la mode. »

Roger eût mieux aimé un coup de poignard que cette délicate atlention de son nouvel ami.

i Décidément, pensa-t-il, j'ai été insulté et je n'ai pas demandé satisfaction de l'insulte. Serais-je donc un homme sans cœur ?

AI.E\A>DKE l>l MA*. — TOMK VII.

COMMENT LE CHEVALIER MIT A PROFIT LES LEÇONS D'ESCRIME QUE LUI AVAIT DONNÉES LE BARON DANGUILHEM , SON PÈRE.

Cette idée empêcha Roger de dormir pendant toute la nuit ; il envisageait l'aventure décent façons * différentes ; il ruminait mille arguments en sa faveur; mais le résultat de tout cela était qu'on l'avait raillé et qu'il l'avait souffert. Ce souvenir gâtait toute celle journée de la veille, si brillante cependant pour lui. Celle pensée, jointe aux renseignements donnés par Me Coquenard sur l'état du procès, n'était point faite pour compléter une bonne nuit ; aussi Roger, après avoir dormi une heure ou deux, se réveilla-t-il de fort mauvaise humeur.

Cependant, comme la veille il avait appris la valeur d'un habit élégant, avant de prendre le chocolat il fit venir un tailleur et lui commanda, pour dix heures du malin, un costume complet du meilleur goût qui pût se trouver. A dix heures le tailleur fut chez Roger avec un habit de taffetas chatoyant, à parements brodés d'argent, avec une veste de soie gris de lin, brodée de même, et culotte pareille à l'habit ; le reste de la toilette fut complété par une cravate de points de Malincs, des bas à coins brodés et des boucles neuves ; une épée, plus riche que celle de la veille et parfaitement affilée, retroussait cavalièrement la basque gauche de son habit.

Alors il avoua franchement ses craintes au tailleur, sur la manière de porter galamment toutes ces belles choses ; celui-ci , qui était un homme d'art, lui donna les avis les plus précieux. Roger voulut les mettre à l'instant même a exécution : marcha, tourna, vira devant son professeur ; lequel finit par déclarer qu'il était parfaitement satisfait de la manière dont le chevalier se caressait le menton et jetait son chapeau sous le bras gauche : c'était le principal. Roger paya le tailleur et le congédia, un peu distrait déjà des mauvaises idées qui l'avaient préoccupé toute la nuit. Il partit donc d'un pas allègre pour la rue de Yaugirard , où était situé le jeu de courtepaume.

Une seule chose manquait à la satisfaction de son amour-propre, c'était d'être vu ainsi vêtu par Constance : ce regret lui était d'autant plus vif qu'il produisait évidemment une grande sensation sur tous ceux qu'il rencontrait , sensation démontrée par !••

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mouvement que ceux-ci faisaient en se retournant et en le suivant des yeux ; en effet, personne ne pouvait comprendre où allait ainsi à dix heures du matin , vêtu comme pour une noce , ce beau jeune homme qui avait l'air si content de lui.

Roger arriva le premier au rendez-vous : les marqueurs lui firent de profondes révérences qui lui parurent de bon augure. Celait la première fois que Roger voyait un jeu de courte-paume; il avait cru se trouver dans un Louvre, il était dans un grenier ou à peu près.

Ce qui n'empêchait pas, tant le caprice était déjà chose puissante dans la capitale du monde civilisé, que ce jeu de paume ne fût le plus fréquenté de Paris.

Roger profita de l'isolement qu'il devait à sa trop grande exactitude pour demander aux marqueurs quelques renseignements théoriques sur la marche du jeu et quelques leçons pratiques sur le jeu même ; comme il avait l'intelligence vive, il comprit a l'instant même la marche de la partie, et comme il avait le coup d'oeil juste et le poignet solide, il tira assez droit pour un commençant.

Sur ces entrefaites, les nouveaux amis de Roger arrivèrent : la stupéfaction du chevalier fut grande; ils élaient en pantalons à pieds et en robes de chambre. Hélas ! le pauvre chevalier avait encore beaucoup à faire pour être Parisien.

Le marquis de Cretlé s'aperçut de son élonnement.

« Nous demeurons dans le quartier, dil-il , ce qui fait que nous venons ici en voisins.

— Moi, dit Roger, j'avais quelques visites à faire en vous quittant , de sorte que je me suis habillé d'avance.

— Vous auriez mieux fait de venir en négligé , dit le marquis, vous vous seriez fait conduire chez vous en sortant d'ici ; ce costume vous gênera fort.

— Je ne m'attendais pas à pouvoir faire votre partie, dit Roger en se mordant les lèvres, je ne connais pas le jeu, et...

— Eh bien ! dit le marquis , nous allons peloter un peu pour nous mettre en haleine, et vous donner une idée de la chose, puis nous régulariserons une partie. »

En ce moment un bruit de mauvais augure retentit dans l'antichambre. Plusieurs voix résonnèrent, parmi lesquelles Roger crut reconnaître la voix qui avait raillé la veille le nœud vert-pomme : le chevalier eut comme un pressentiment.

En effet , presque aussitôt, MM. de Kollinski entrèrent avec leurs deux compagnons de la veille : une sueur froide perla sur le front de Roger.

« Hâtons nous de nous mettre en place , dit le marquis, ou il nous faudra disputer avec ces bravaches à qui appartiendra le jeu. »

Le marquis mil bas sa robe de chambre , ses amis en firent amant; Roger, de son côté, se dépouilla de son babil, de sa veste cl de son épée.

La partie s'engagea.

Roger commença par faire quelques-unes de ces gaucheries inséparables de l'apprentissage d'un jeu j si difficile, et cela au milieu des rires de la galerie. Mais peu à peu son jeu se régularisa. En général, tous les exercices du corps se suivent : Roger, apte aux choses de force et d'adresse, faisait des progrès visibles ; d'un autre côté, la vigueur de son poignet causait l'admiration de ses nouveaux amis ; ses balles sifflaient comme des boulets de canon , et il fallait réellement être fort brave pour liercer contre lui.

Les jeunes gentilshommes s'amusaient fort à voir se déployer les ressources presque improvisées de celle puissante nature. Tantôt pour saisir la balle au-dessus de sa tète, Roger bondissait à faire croire qu'il avait un tremplin sous les pieds; tantôt pour arriver à temps, Roger s'élançait en avant ou 6e rejetait en arrière, avec nue force de jarret cl un calcul des distances prodigieux dans un commençant ; ses amis ne larissaicnl pas en éloges. Roger s'cxhaltait.

La galerie paraissait moins s'amuser : MM. de Kollinski étaienl venus aussi pour jouer, de sorte qu'ils trouvaient que la partie du marquis de Oetté se prolongeait un peu bien longtemps à leur gré. Cela < fit que , par manière de passe-temps , et tandis que son frère ricanait avec son impertinence ordinaire , M. de Kollinski l'alné se mit à jeter les balles dans les blouses.

Comme la chose se passait du côté du marquis de Cretlé, ce fut à lui que la chose parut particulièrement désagréable.

Cependant le marquis de Cretlé s'impatientait de plus en plus cl donnait à son jeu d'auiani moins d'attention qu'il s'impatientait davantage; de sorte qu'il commença à perdre.

Le marquis de Cretlé élail beau joueur quand il perdait par sa faute ou par la faute des gens qu'il aimait; mais il avait la tête vive lorsqu'il perdait par la faute des autres et que les autre» étaienl des gens

SYI.VANDIRE.

qu'il n'aimait pas. Aussi, à une nouvelle balle blousée par M. de Kollinski , le marquis de Crelté perdit patience.

« Parbleu! monsieur, dit-il en se retournant vers le blouseur, vous me blousez mes balles cl vous me faites perdre. Cela vous amuse probablement, mais moi cela ne m'amuse pas.

— Alors, marquis, je blouserai celles de monsieur, i dit le Hongrois en passant du côté de Roger.

Roger jeta sur le marquis de Cretlé un regard interrogateur auquel le marquis répondit par un coup d'oeil significatif.

i El vous aurez raison si monsieur le permet , dit le marquis de Cretté.

— Oui , mais je ne le permettrai pas , dit Roger avec un battement de cœur indicible, en faisant cependant un pas vers M. de Kollinski.

— Tiens, dit le Hongrois, c'est l'homme au nœud vert-pomme; pourquoi u'avez-vous pas votre nœud, mon ami ? >

Roger sentit le sang monter àscs tempes; et cependant il était comme cloué à sa place. Il eût voulu répondre à M. de Kollinski, mais sa langue était paralysée.

t M. d'Anguilhem n'a plus son nœud vert, c'est vrai, dit le marquis de Crelté, mais il a une épée neuve. »

Ce* quelques mots furent l étincelle qui met le feu à un baril de poudre.

Roger s avança jusqu'à M. de Kollinski.cl le saluant

i Oui , monsieur, une épée neuve , dit-il , que j'aurai l'honneur de vous passer au travers du corps, si cela peut vous cire agréable. >

Tous les assistants éclatèrent de rire, en entendant la singulière provocation de Roger. M. de Kollinski voulut répondre bruyamment comme c'était sa coutume, mais le vicomte d'Herbigny s'était avancé à son tour ; il rapprocha un doigt de sa bouche :

• Messieurs, dit-il , rien devant tout ce monde, je vous en prie; nous nous retrouverons. »

Les Hongrois saluèrent, retournèrent au fond de la salle, et se mirent à ricaner entre eux.

i Eh bicu ! dit le marquis à demi-voix à Roger, qui , après que le sang lui avait porté au visage ,

— Celte émotion vous empêchera-t-clle de vous battre si nous avions besoin d'un quatrième ?

— M'empêcher de me battre , moi ! répondit Roger, qui 6e souvint des instructions de son père; je me battrai dix fois s'il le faut, cl contre dix personnes, si vous le jugez convenable. Mais il se passe quelque chose en moi de plus fort que moi , et je tremble : c'est de la colère, je pense. »

Le marquis souril de la naïvelé avec laquelle le chevalier traduisait ses sensations.

« Avez-vous de l'escrime ? lui demanda-t-il.

— Mais oui , un peu.

— Quel est voire maître ?

— C'est mon père qui me l'a apprise.

— Diable ! vous ne savez peut-être pas grand'chose alors.

— Mais je crois que je puis me défendre.

— Si vous saviez seulement lircr l'épéc comme vous montez à cheval !

— Mais je crois que je suis au moins de la même force à l'un qu'à l'autre de ces exercices.

— Vraiment?

— Oui , mais je n'ai fait d'armes qu'avec des fleurets.

— De sorte que vous ne savez pas comment vous vous battrez, une fois sur le terrain ?

— Je sais que je me battrai, voilà tout, et sans reculer d'une semelle, je vous le promets.

— Ah ! si vous le promettez , dit le marquis, je suis parfaitement tranquille.

— Je vous le promets.

— Très-bien. »

Le marquis mil sa robe de chambre , ajusta sou col, cl alla trouver les deux frères qui étaient assis sur lus bancs des marqueurs avec deux de leurs amis, et qui se levèrent à son approche.

Ces messieurs échangèrent les compliments d'usage : MM. de Kollinski élaieni redevenus parfaitement polis : c'était toui simple, on allait se bal ire.

On prit rendez-vous pour quatre heures , et l'on convint de se trouver derrière le couvent des Fillesdu-Saint-Sacrement.

Nos quatre jeunes gens revinrent à l'hôtel du marquis de Crelté.

« Ma foi ! messieurs , voici une fâcheuse affaire.

devenait Irès-pàlc ; qu'avez-vous done , chevalier ? dit le marquis en rentrant au salon eu se jelaul sur ou dirait que vous allez vous trouver mal. un canapé el en faisant signe à ses compagnons d'en

— Non, monsieur, mais je suis un peu ému. faire autant.

— Pourquoi cela ? demanda d'Herbigny.

—- Dame ! mon cher vicomte, c'est que ce» MM. de Kollinski ont voulu absolument se battre quatre contre quatre.

— Eh bien ! ne sommes-nous pas quatre ? dit Tréville.

— Sans doute, baron ; mais pour le second jour que nous nous trouvons ensemble, j'aurais voulu tirer le chevalier de celle algarade.

— El pourquoi moi plutôt qu'un autre ? demanda Roger.

— Parce que, mon cher chevalier, une première affaire... c'est toujours une première affaire...

— Ah ça ! mais vous autres Parisiens, dit Roger, auriez- vous trouvé, par hasard, moyen de commencer par la seconde?

— Non , pas encore. C'est vrai , dit Crelté en riant.

— En ce cas, faites état de moi , je vous prie , monsieur, reprit le chevalier; et s'il ne s'agit que de recevoir un coup d'épée, j'en vaux bien un autre, que diable !

— Allons , allons I voilà qui est parler , ce me semble, dit d'Herbigny.

— Moi, je réponds du chevalier, dit Tréville.

— Chevalier, si vous en revenez, dit Cretté, vous serez mon ami... Mais ne vous abusez pas ; ces MM. Kollinski sont des brelteurs distingués; ils se battent là-bas avec des rapières du temps de Charles IX.

— Eh bien ! que voulez-vous , marquis ? on lâchera, si terribles qu'ils soient, de Taire leur partie.

— Soit donc , mais vous voilà prévenu. Il est encore temps de vous retirer honorablement , chevalier , et à défaut de vous , nous aurons recours à Clos-Renaud , qui est une jolie lame.

— Vous me chagrineriez fort en répétant ce que vous venez de dire , marquis. Je suis à vos ordres ainsi qu'à ceux de nos Hongrois.

— Eh bien ! messieurs , à ce soir quatre heures , dit Crctié. Faisons nos testaments, car, selon toute probabilité, cela chauffera. Venez avec moi, Roger, je vous donnerai une bonne épéc, vous n'avez là qu'une poignée. »

Le marquis prit congé de ses compagnons , et conduisit Roger dans une espèce d'armurerie , où il y avait des épées de toutes les forces, avec des monlures adaplécs à différentes mains.

Roger fit son choix en amateur : il prit une jolie brette, ni trop longue ni trop courte, ni trop lourde ni trop légère ; un carrelet aigu comme une aiguille , qui allait en s'élargissant à quatorze ou quinze pouces de la poignée , de manière à donner de la force à la parade.

Le marquis suivait avec la plus grande attention le choix que faisait le chevalier.

« Allons, allons, dil-il , je vois que vous avei assez bon goût. Jetez-moi dans un coin votre épée , qui n'est bonne à rien , et passez-moi celle-ci à sa place. Rien ! A ce soir , derrière le couvent des Filles-du-Saini-Sacrement. Vous savez?

— Parfaitement.

— D'ailleurs , attendez-moi ; je vous prendrai en passant. Ou plutôt, tenez, soyez ici à deux heures, nous mangerons un morceau ensemble.

■ — Vous me comblez , marquis !

— Al li mis, allons, ne nous servons pas de ce verbe-là , il n'est pasde mise entre amis, et il sent son Loches de six lieues. >

Une fois rentré à l'hôtel et enfermé dans sa chambre, Roger fit des réflexions forl lugubres. Ce mot de testament qu'avait en manière d'avis lâché le marquis de Crelté, lui trottait par la tète. < Pardieu ! disait-il , ce serait une chose bi/arre si j'arrivais de Loches à Paris jusle pour me faire tuer, i

Là-dessus le chevalier appuya son coude sur une table , laissa tomber sa tète dans sa main , et se mit à penser à Constance , à sa mère, au baron, à ce bonheur du pays natal , si calme , si pur , si réel , cl cependant qu'on n'apprécie que lorsqu'on en est éloigné, dont on ne sent la réalité que lorsqu'il vous manque ; puis il écrivit quelques pages à Constance, à son père cl à sa mère, pleurant forl naïvement à mesure qu'il écrivait.

Il pleura tant qu'il finit par ne plus pleurer ; d'ailleurs , il faisait un ciel magnifique : le soleil dardait à travers les barreaux de la fenêtre un grand rayon dans lequel se jouaient des millions d'atomes; la mort est moins laide et moins triste par un beau temps : on a remarqué qu'il y avait beaucoup (dus de gens braves en août qu'en décembre.

Roger secoua donc la tète, prit l'épée du marquis , la sortit du fourreau : elle pesait à peine , à sa main robuste , comme un flcurel. Il lira au mur , figura { quelques contres de quarte et quelques contres de tierce très-serrés et très-rapides; bref, il finît par être assez conlcnl de lui, convaincu qu'il élaii

qu'il n'avait rien perdu de sa force , quoique depuis près de dix-huit mois il n'eût pas louché nu fleuret.

A deux heure» il sortit et regagna l'hôtel du marquis. Creué l'attendait dans la salle d'armes avec d'Hcrbigny et Tréville.

I ne table était dressée : il y avait sur celte table des côtelettes, un pâté et deux bouteilles seulement de vin vieux.

A cette vue , le chevalier déclara que n'ayant prit que son chocolat à neuf heures du malin , il mourait littéralement de faim.

Les trois autres jeunes gens firent chorus. \jt repas fut aussi gai que si l'on eût du aller à l'Opéra en sortant de table. De temps en temps seulement, le chevalier sentait un mouvement nerveux qui lui pinçait le cœur; mais ce mouvement n'était que passager et n'avait pas l'influence de faire disparaître le sourire de ses lèvres.

On resta une heure à table , mais on ne but pas un verre de vin de plus que les deux bouteilles. I -t-s quatre amis s'embrassèrent au dessert.

« Écoutez, chevalier, dit d'Hcrbigny, qui était celui des jeunes gentilshommes composant la société du marquis de Cretté qui passait pour la meilleure lame , il m'a été facile de voir hier quand vous avez monté Marlboroug , et aujourd'hui , quand nous avons joue à la paume , que vous avez un jarret de fer et un bras d'acier : fouettez sur ce mauricaud de Kollinski , car je crois bien qu'il voudra avoir affaire à vous , et c'est tout naturel , puisque c'est vous qui avez eu la galanterie de lui offrir de lui passer votre épée au travers du corps. C'est un dégageur, un faiseur de feintes. Cassez-lui le poigne en rompant, ensuite vous aurez bon marché de lui

— A mon second duel, répondit le chevalier, je romprai peut-être , car , me le disait toujours mon père , rompre, n'est pas fuir ; mais au premier, je ne reculerai pardieu pas d'une semelle, et pour en être certain , je vous préviens que s'il y a un mur, je me mets contre lui.

— C'est cela , pour qu'il vous cloue comme un papillon à une boiserie", pas de forfanterie, mon cher; songez que quand il en aura fini avec vous , il nous tombera sur le dos.

— Je tacherai de lui donner assez de besogne pour qu'il ne vous dérange pas dans vos petites affaires , dit Roger.

— Amen î répondit d'Hcrbigny.

— Amen ! i répétèrent Cretté et Tréville. Tous trois prirent leurs épées ; le chevalier n'avait

pas quitté la sienne ; puis ils montèrent en voiture.

Arrivé au coin du couvent dos Filles-du-Sa inl- Sacremcnt, Cretié lira le cordon : le cocher s'arrôla.

< Tu vas attendre ici , Basque , dit le marquis , tout en regardant ce qui se passera , attendu que nous aurons probablement encore plus besoin de la voiture pour nous en retourner que pour venir. •

Les quatre jeunes gens sautèrent à terre.

« Eh bien ! comment vous trouvez- vous , Roger? dil le marquis.

— Moi , je me trouve à merveille , et pour faire honneur à la compagnie dans laquelle je me trouve, je me battrais avec le diable en personne. >

Une seconde voiture arriva. Les quatre adversaires de nos jeunes gens en descendirent. C'étaient MM. de Kollinski , un Saxon nommé le comte de C.orkaùn , et un officier de chcvau-légers nommé M. de Bardanc.

Ils s'approchèrent du marquis de Cretié cl saluèrent.

Les choses arrivèrent à l'égard de Roger comme lavait prévu d'Hcrbigny. Kollinski l'alné voulut absolument se battre contre lui , et comme Roger , de son côté, désirait scballre avec Kollinski, la discussion ne fut pas longue.

Le rcslc du jeu se noua ainsi :

Le marquis de Cretié cul affaire à Kollinski le jeune ; d Herbigny s'accommoda de M. de Bardane , et Tréville du Saxon.

On se mil en garde , et comme d'un moment à l'autre on pouvait ôlre dérange, on croisa immédiatement le fer.

Le marquis de Cretié reçut un coup d'épée qui lui traversa le poignet ; d'Hprbigny tua roide M. de Bardane, et Tréville fut lué par le comte de Gorkaûn.

Quant à Roger, il lirait , sans s'en douter, l'épée de première force ; comme il l'avait dil , il ne recula pas d'un pas. Seulement il se fendit trois fois sur son adversaire, la première, sur un coup droit, et il lui perça la joue ; la seconde sur une riposlc, et il lui troua la gorge ; la troisième sur un dégagement, et il lui creva la poitrine.

M. de Kollinski l'aîné tomba.

« Peste ! dit Crellé,qni s'était assis sur l'herbc,qucl bélier que ce gros garçon-là, il cnfonccrail un mur. »

En voyant tomber son frère, M. de Kollinski

SYLVANDIRE

jeune s'élança sur Roger, mais d'Herbigny lai barra le chemin.

c Un instant, monsieur, dit d'Herbigny au Hongrois. C'est moi, si vous le voulez bien , qui aurai l'honneur de vous accommoder de la même façon dont mon ami Roger a accommodé monsieur votre frère. >

Et sur ce, il écarta Roger qui persistait, prétendant que puisqu'il avait commencé avec la famille, c'était à lui de continuer avec elle ; mais il n'eut pas le temps de poursuivre la discussion.

Le Saxon vint à lui.

■• Rardon, mon cher monsieur, lui dit-il; mais ehe né feux pas que nous restions lespras groisés.

— Eh bien alors dégroisons les bras , répondit Roger en se remettant en garde.

— Alerte , alerte , messieurs , cria Oelté , voici Basque qui nous fait signe qu'il nous arrive quelqu'un.

— Attendez, attendez, dit Roger, me voilà. » Il se fendit cl traversa l'épaule du comte de Gor-

kaûn.

< Monsieur, lui dit gravement celui-ci, chc vous remercie, cl si chaînais vous fenez à Dresde, je serai bien enchanté de vous y recevoir.

— Monsieur, dit Roger sensible au compliment, vous pouvez compter que ce sera pour vous ma première visite. >

Les deux adversaires se saluèrent.

Pendant ce temps-là Kollinski jeune et d'Herbigny faisaient coup fourré; d'Herbigny pcrçail la hanche de Kollinski, et Kollinski lui égralignait la cuisse.

La voilure s'était approchée au galop ; sur l'invitation du marquis de Oelté , Basque et le cocher de M. de Kollinski mirent en face l'un de l'autre M. de Bardane et le vicomte de Tréville, afin qu'on crût qu'ils s'étaient tués mutuellement; on porta Kollinski aîné, qni n'était pas mort tout à fait, dans sa voiture; son frère cl le Saxon montèrent près de lui , et la voilure partit au galop. De leur côté , Crctlé , d'Herbigny cl Roger s'élancèrcnl allègrement dans leur carrosse, el leurs chevaux les emportèrent ventre à terre.

i Mon cher chevalier, dil le marquis, je vous demande votre amitié el vous offre bien sincèremont la mienne.

— El moi aussi, dil d'Herbigny.

— Vous me comblez, répondil le chevalier.

— Roger, Roger, dit le marquis, vous savez bien qu'il était convenu que vous ne me diriez plus ce

mot-là. Sacredieu! que mon poignet me fait mal.

— Et ce pauvre Tréville, dil d'Herbigny, moi qui lui devais deux cents pistoles.

— Que veux-tu, mon cher? dit le marqui» ; c'est un compte réglé. >

Et tous trois rentrèrent à l'hôtel du marquis de Cretté, d'où d'Herbigny el Roger ne sortirent qu'à la nuit.

COMMENT LE CHEVALIER D'ANGUILHEM FIT CON- NAISSANCE AVEC LE FILS DE L'iNDIENNE ET DE QUEL CARACTÈRE IL LE TROUVA.

Toutes ces aventures a'c rapidilé d'un songe.

Roger avait eu le temps de vivre, tout juste, mats à peine avait-il eu le loisir de s'apercevoir qu'il vivait. Il consulta sur ce phénomène d'aclivité le de Creliéqui lui répondil :

f Mon cher, c'est ainsi que l'on vit à encore ce soir perdrons-nous noire soirée, du moins moi, que mon poignet empêche de sortir. Mais quant à vous, Paris est grand, vous avez les deux poignets fort sains, vous pouvez donc encore employer dignement votre temps d'ici à minuit.

— r<ion, merci, dil Roger, je ne suis pas fâché de rentrer à mon hôtel , mais du train dont j'y vais et avec les exemples que j'ai sous les yeux , j'espère que dans huit jours je serai un cavalier parfait.

— Je le crois pardieu bien, et depuis deux jours vous n'êtes plus rcconnaissable ; mais il y a une chose vraiment plus pressée que les dîners à Saint-Germain, les parties de paume, rue de Vaugirard et les promenades derrière le couvent des Filles-du-Saiiit- Sacrcment : c'est votre procès, el je vous conseille de vous en occuper.

— C'est bien mon inlenlion, dil d'Anguilhem, et dès demain je me mettrai en course.

— Vous savez, mon cher, que j'ai pour toutes vos affaires ou un carrosse ou un cheval à votre i non; failes-moi seulement savoir le heure et votre désir, et l'un ou l'autre vous à voire choix.

— El croyez-vous que je gagnerai mon procès? dit Roger.

— Ah! dame, mon cher, vous m'en demandez beaucoup plus long que je n'en sais; si vous me demandiez si vous dompteriez Bucéphale, je vous répondrais : Oui ; si vous me demandiez si vous embrocheriez Bcrthelol el Boisroberl, c'est-à-dire no* deux premiers maîtres d'armes, je vous répondrais : C'esl bien possible ; mais, pcsle ! mon cher ami, on n'adoucit pas un juge comme on dompte un cheval ou comme on lue un homme : il y a les procureurs, les huissiers, les conseillers, les présidents, ceux des caisses, ceux des recouvrements, un monde de bonnets carrés, un enfer peuplé de coquins noirs ; il faut d'abord tâcher de savoir les noms de tous ces gaillards-là ; puis vous me le direz, puis nous tâcherons de séduire les uns avec de belles paroles, et de gagner les autres avec de l'argent.

— Pour les belles paroles , c'est très-bien , dit Roger , et je suis en fonds pour cela ; j'ai fait ma rhétorique avec l'abbé Dobuquoi, qui est un garçon d'esprit , et ma philosophie avec les jésuites d'Aiuboise ; mais pour l'argent, c'est autre chose ; mon père m'a donné cinquante louis pour six mois , et

deux jours que je suis à Paris , j'ai déjà vingt pUtoles.

— Eh bien! mais, mon cher, je vous l'ai dit, entre gentilshommes il ne faut pas s'inquiéter de ces choses-là. Fouillez à ma bourse : j'ai une soixantaine de mille livres de rente que j'aurais grand peine à manger si je n'avais pas un intendant. Prenez, mon cher, prenez, vous me rendrez tout rela quand vous serez millionnaire.

— Et si je perds mon procès? dit Rogér.

— Eh bien ! que voulez-vous, chevalier? il ne

SYLVAND1RE. 207

que curieux veut savoir d'où vous tenez cela, dites que c'est moi qui vous l'ai dit.

— Très-bien , dit Roger en se retirant.

— Un mot encore. Envoyez savoir demain matin chez M. de Kollinski s'il est mort ou vivant. Vous lui devez bien cela. S'il est mort, bonsoir, toutes! fini. S'il n'est pas mort, envoyez-y chaque jour jusqu'à ce qu'il soit trépassé ou guéri. N'avez-vous pas aussi quelque peu égratigné le Saxon ?

— Je crois lui avoir passé mon épée à travers l'épaule.

— Ah ! vous croyez? Eh bien ! faites d'une pierre deux coups , cl envoyez chez lui en même temps.

— Mais leurs adresses ?

— Peliipas vous les apportera demaiu malin.

— Qu'est-ce que Peliipas?

— C'esl mon coureur.

— Allons , bonne nuit , marquis.

— Merci du souhait; mais j'en doute. Mon poignet me fait un mal de possédé. Cet animal de Kollinski ne pouvait pas me donner un coup d'épée ailleurs ! Quelles brutes que ces Hongrois ! Allons, bonsoir, cher ami ; vous savez qu'à compter d'aujourd'hui c'esl entre nous à la vie , à la mort. »

Roger, tout en regagnant son hôtel, songeait qu'il avait sinon tué, du moins fort maltraité un homme dans la journée , cl il s'étonnait , malgré les commandements de Dieu et de l'Eglise , qui ordonnent d'aimer le prochain comme soi-même, il s'élonnail , dis- je , de ne pas éprouver une plus grande somme de remords.

Il y a plus : quand il avait vu tomber M. de Kollinski, bien loin d'en éprouver un regret quelconque, il en avait ressenti une joie des plus vives , tant il

faudra pas vous pendre pour cela. Nous prendrons est vrai que le sentiment de sa propre conservation ce qui vous restera d'argent. Nous irons faire une | l'emporte sur tous les autres sentiments.

Cependant une chose rassura Roger sur la mauvaise idée qu'il commençait à prendre de lui-môme ; c'est qu'à peine avait-il été question entre les deux jeunes gens du pauvre Trévillc , qui avait été tué , si ce n'est que, comme nous l'avons dit, d Herbigny s'était rappelé après sa mort qu'il lui devait une ccnlaiuc de louis , circonstance qui ne serait peut-être pas si fidèlement revenue à sa mémoire si ïréville eût vécu.

Et cependant Cretlé el d'Herbigny étaient liés avec Trévillc depuis dix ou douze ans.

Mais, en échange, Trévillc avait sans doute un

dans un tripot. On ne peut pas toujours perdre ; la fortune vous devra une revanche : elle vous la donnera.

— Tout cela est fort précaire, mon cher marquis, ci je vous avoue que je ne vois pas l'avenir couleur de rose.

— Ah ! oui, cela me parait encore juste, plaignez- Eh bien ! que diront Bardanc et Tréville , si n'êtes pas coulent ? A propos , mon cher , si l'on vous interroge sur eux , ne manquez pas de qu'ils se sont pris de querelle au jeu de cl qu'ils se sont enferrés tous deux. Si quel-

208 SYLVAI

père , une mère, une maîtresse que celle mon allait meure en grand deuil. Roger frissonna en songcanl que lui aussi avail loul cela , el qu'il eûl élé fori possible qu'à l'heure où il faisait ces réflexions philosophiques, ce fût lui , Kogcr, qui fût couché à la place de Tréville.

Celle pensée lit doubler le pas au chevalier, car il avait grande hàle d'écrire à Anguilbem el d'épancher à l'endroit de tout ce qu'il aimait les sentiments dont sou cœur était plein.

Roger écrivit effectivement à son père cl à sa mère ; il élail si heureux , que sa joie débordait à dois de son cœur. C'est une si belle chose que de vivre quand on a élé près de mourir , el qu'au bonheur de la conservation se joinl l'orgueil du triomphe! Puis, quelque chose déplus encore venait rassurer Roger ; il n'aurait plus , à l'avenir, ce battement de cœur qui est l'indécision du brave : il savait sa force el on la savait.

Il supplia sa mère de ne pas oublier qu'après l'amour qu'il portait à elle et à son père, le seul cl unique senlimenl de son cœur étail pour M1" de Beuzerie ; il la pria de faire savoir dans le pays , qu'admis dans l'intimité du marquis de Crellé, il avail déjà commencé à mener grand train à Paris. Puis il détailla ses costumes, glissa quelques mots de sa réputation naissante, cl demanda si les cinquante autres louis ne pourraient pas arriver bientôt. Enfin venait un post-scriplum d'une page el demie pour Constance.

1 i.i us sa lettre au baron , car le chevalier eût regardé comme un sacrilège de confondre les choses de cœur avec les affaires d'argent, dans sa lettre au baron, Roger expliqua longuement les appréhensions de M" Coquctiard ; il dessina la position critique où le procès engageait la petite fortune des d'Anguilhem , el comme au fond le présomptueux , convaincu que rien ne lui pouvait plus résister, ne doulail |ias du gain de l'affaire, il se plul à en exagérer les difficultés pour paraître un vainqueur encore plus brillant.

Le post-script um de celle seconde lettre fut consacré à Christophe, lequel se reposait et vivait grassement dans l'écurie de la Herse d'or.

Cependant la cause qui avait amené Hoger à Paris s'instruisait ; M. de Uouzenois étail mort d'une attaque d'apoplexie, sans rien témoigner, ni par paroles ni par écrit , de 6C8 intentions , car le digne gentilhomme croyait encore avoir dix ou douze bonnes j

années à vivre. Son hôlel, silué place Louis-le- Grand , élail devenu tout à coup désert : le fils de l'Indienne, ainsi appelait-on la femme que le vicomte de Bouzenois avail ramenée d'outre-mer , le fils de l'Indienne , dis-je , s'était présenté pour en prendre possession ; mais comme il n'avait ni titre ni droits établis , les scellés avaient été apposés sur la maison cl le séquestre mis sur ses biens.

Roger s'était bien promis de rendre, aussitôt qu'il aurait un instant à lui , une visite à cet hôlel : il profila donc de ce qu'il avail à mellre sa carte chez M. de Kollinski, lequel demeurait rue des Capucines, et chez M. le comte de Gorkaûn , qui demeurait du côté de la Ferme des Mathurins , pour s'arrêter en passant devant sa future propriété.

Il la reconnut à l'herméticité avec laquelle portes el fenêtres étaient fermées ; c'était un grand et bel hôlel qui pouvait valoir à lui seul trois cent mille livres, prix énorme pour celte époque. Roger remarqua un écusson en pierre sur lequel étaient gravées les armes du défunt, et sur lequel il se promit de faire graver les siennes aussitôt que le gain probable de son procès lui permetirail .celte petite satisfaction d'amour-propre. Bref, il s 'approchait et s'éloignait de l'hôtel pour le voir sous lous ses aspects, lorsqu'il aperçut un monsieur qui, arrivé à peu près en même temps que lui, opérait les mêmes manœuvres que lui , d'un air aussi préoccupé que lui ; cela fut cause qu'il examina plus attentivement ce monsieur.

C'était un homme auquel il élail à peu près impossible d'assigner un âge fixe, quoiqu'il fui évident qu'il eûl de vingl-cinq à quarante aunées : une teinte jaunc-orange était répandue sur toute sa personne et s'infillrail jusque daus le blanc de ses yeux ; il avait les dénis petites cl blanches , les cheveux d'un noir de jais, un habit galonné sur louies les coulures el de la couleur la plus éclatante , deux chaînes de montre el des diamants à tous les doigts ; de l'autre côlé de la rue l'allcndait un grand carrosse doré , sur le siège duquel étail assis un cocher encore plus jaune que lui ; près de la portière se tenait en costume de Lascar , un valci encore plus jaune que le cocher.

En même temps que Roger parut remarquer cei étrange personnage , celui-ci , de son côté , parut remarquer Roger ; tous deux reportèrent successivement et plusieurs fois de suite leurs regards de riiolcl sur eux-mêmes ci d'eux-mêmes sur l liôiel;

puis, la grande porte du susdit hôtel 8 étant entrouverte pour donner passade à une espèce d'huissier vêtu de noir , les doux amateurs se précipitèrent en même temps vers la porte et plongèrent leurs têtes par l'ouverture , et cela avec tant de précipitation que leurs tètes se rencontrèrent.

Roger, qui était fort poli, fit des excuses à Pinconnu ; quant à l'inconnu, il fit entendre une espèce de grognement sourd qui pouvait se traduire par ces mou : i Diable , voilà un gaillard qui n'a pas la tête tendre. » Puis tous deux s'exclamèrent en

< Cest , par ma foi , un fort bel hôtel !

— N'est-ce pas, monsieur? dit Roger.

— C'e»l mon avis, répondit l'inconnu.

— El quand on aura fait arracher l'herbe qui tmmence à poinliller dans la cour...

— Quand on aura fait donner une couche de couaux contre-venu et aux portes...

— Quand tout cela sera animé le jour par de beaux carrosses et de beaux chevaux...

— Illuminé la nuit par mille lumières...

— J'aurai, ma foi! un des plus magnifiques hôtels de Paris, dit Roger.

— Pardon, monsieur, dit l'inconnu, vous voulez dire que j'aurai un des plus magnifiques hôtels de

— Non, je n'ai pas dit vous, j'ai dit moi.

— Mais qui êtes-vous donc, vous?

— Je suis le cousin de M. de Bouzenois.

— Et moi je suis son beau-fils, monsieur.

— Comment, vous êtes l'Indien?

— Et vous le provincial?

— Monsieur, dit Roger, le mol n'esi pas poli; j'arrive de province, c'est vrai, mais je ne suis pas un provincial pour cela : je suis ami de M. le marquis de Crellé, de M. le baron d'Herbigny, de M. le chevalier de Clos-Renaud, et hier, j'ai donné trois coups d epée à un Hongrois qui a la tête de plus que

, qu'csl-ce que cela veul

— Cela veul dire, monsieur, repril Roger, que puisque j'ai l'avantage de vous rencontrer, j'aurai l'bonneor de vous faire une petite proposition.

— Laquelle? parlez.

— La voici : ce serait de venir faire un petit tour

ALEXANDRE OtHAS. — - TOME VII.

SYLVANDIHE. 20<)

avec moi derrière le couvent des Filles-du-Saini- Sacremenl, et comme le jugement des hommes est toujours douteux, de remettre le sort de notre procès, comme le faisaient les anciens chevaliers, au jugement de Dieu.

— Mais cest un duel que vous me proposez là ! s'écria l'Indien en passant du jaune-orange au jaune tendre.

— Si vous me tuez, repril Roger, l'hôtel est à vous sans conteste. Si je vous tue, il n'y a plus de procès.

— Votre serviteur, monsieur, dit l'Indien en regagnant sa voilure. Je suis sur de gagner mon procès et je ne suis pas sûr de vous donner un coup d'épée ; nous nous en tiendrons donc, si vous le voulez bien, au jugement des hommes, i

Et l'Indien remonta dans son carrosse et repartit au grand galop, après avoir fermé jusqu'aux glaces de ses portières.

i Pardieu ! dit Roger, voilà un plaisant original. »

El il alla inscrire son nom chez M. de Kollinski, lequel n'était pas encore mort, ei chez le comte de Gorkaûn, lequel allait aussi bien que le permettait sa mi n.it "mu .

Après quoi il rcvinl prendre des nouvelles du marquis de Crellé, et lui raconta son entrevue avec l'Indien.

Le marquisdeCrelté souffrait toujours beaucoup d«> son poignet, cequi ne l'avait pasempèchéde faire deux ou trois visites du matin, afin de dérouter les gens qui auraient entendu dire qu'il s 'était bailu et qu'il était blessé. La précaution n'étail pas inutile, car le duel de la veille avait fait grand bruit ; mais comme on n'avait pu mettre la main sur personne et que les deux morts avaient gardé le plus profond silence, personne n'était compromis.

Rien n'empêchail donc le marquis de suivre le procès du chevalier ei de faire ses visites avec lui.

11 y avait trois juges principaux el un conseiller rapporteur.

Le chevalier el le marquis commencèrent par visiter les juges.

C'étaient trois originaux ayant chacun un goût décidé pour un animal différent : l'un adorait son chai, l'autre son singe, l'autre son perroquet. Le chevalier Tut très-aimable avec les trois juges, et le marquis très-galant avec les trois animaux ; mais du moment on l'un el l'autre voulurent entamer l'affaire,

SYLVAND1RE.

les juges firent entendre à ces messieurs qu'il leur serait très-agréable de parler d'autre chose.

Quant au conseiller rapporteur, c'était un puritain si austère qu'il refusa môme de les recevoir.

« Peste! dit le marquis au chevalier , ceci me parait de mauvais augure. »

Cependant, on apprit, unbeaumatin, que l'affaire était évoquée au palais. Deux mois s'étaient passés, car il n'avait pas fallu moins de deux mois pour dresser les procès- verbaux, compléter les inventaires et rechercher les litres, respectifs des parties. Pendant ce temps-là, Roger avait ruminé s'il ne vaudrait pas mieux entrer en arrangement avec le fils de l'Indienne. Mais le marquisdeCrellé s'opposa à toute ouverture de ce genre, attendu que l'Indien annonçait partout que son affaire n'était point douteuse, et qu'il fournirait au tribunal un acte tellement authentique, que MM.d'Anguilbem père cl fils seraient honteusement déboulés de leurs prétentions.

En attendant , les choses marchaient avec leur lenteur accoutumée. La Justice est non-seulement aveugle, mais encore elle est boiteuse. Le chevalier éprouvait un dégoût amer pour toutes ces courses dont le but était le palais et la Sainte-Chapelle. On trouvait tous les huit jours cependant son carrosse ou plutôt celui du marquis de Crelté dans les environs. C'était en général les lendemains des lettres hebdomadaires du baron.

Si Roger n'eût pas été en quelque sorte le commensal du marquis de Cretté, s'il n'eût pas trouvé là tout réuni à la fois, l'ami, le banquier, le conseil, il eût fallu peut-être se résoudre à demander grâce au fiUde l'Indienne, qui faisait la guerre avec beaucoup d'argent.

Mais c'était surtout celle malheureuse pièce authentique qui tourmentait Roger. Quant au baron d'Anguilhcm, qui voyait dans chaque nouvelle lettre de son fils un nouveau sujet d'inquiétude , il n'en dormait plus. « Tâche, disail-il toujours, de découvrir quelle est celle fameuse pièce , et si c'est une substitution, un testament ou une donation. »

Roger cherchait cl ne trouvait pas.

Il rassembla son conseil, composé du marquis de Crelté, de d'Herbigny, de Clos-Renaud et de Chastcllux , pour savoir ce qu'il y avait à faire. On lui avait indiqué un sieur Vcillère, quisemélailde toutes sortes de choses abstraites, telles que communication de papiers cachés, jaugeage de caisses fermées

titres. Comme on le comprend bien, il n'était pas question de voler cette pièce à la partie adverse, mais de s'en procurer une copiepour la rendre plusconlro versable aux avocats. D'une voix unanime, le conseil des gentilshommes repoussa celle proposition comme déshonorante.

Un jour, d'Herbigny crut avoir trouvé un moyen de concilier les choses. En passant à la porte de la conférence, il reconnut, à la description que lui en avait faite Roger, l'Indien, qui revenait dans ton carrosse avec une femme qui avait été autrefois U maîtresse du vicomie, et qui , à cette heure, était, à ce qu'il paraissait, dans les meilleurs termes avec l'adversaire de Roger. En ami dévoué , d'Herbigny crut que le moment était venu de terminer le procès où languissaient la fortune et le repos des d'Anguilhcm.

11 fit donc signe au cocher d'arrêter, et s'approcha fort insolemment de la portière, eu regardant trè*fixement la dame, qui était delà Comédie-Française, el qu'on appelait M1'0 Poussette. MUe Poussette, qui reconnut le vicomie, et qui l'avait fort aimé, soorit tendrement.

« Pardieu! monsieur et madame, dit d'Herbigny. que diriez- vous d'un petit souper entre nous trois? Il me semble que nous nous amuserions...

— Je ne vous connais pas, dit aigrement l'Indien, dont l'œil devint tout à fait jaune, el je ne soupe pas avec un inconnu.

— Mais voici madame qui me connaît, el qui vous dira que je suis de bonne compagnie. Poussette, ma chère amie, continua d'Herbigny, faitesmoi le plaisir, je vous prie, de me présenter à monsieur...

— Je vous présente M. le vicomie d'Herbigny, dit Poussette en riant elle-même de l'impertinence de son ancien amant.

— Ah! très-bien... D'Herbigny... d'Herbigny... dil l'Indien, je me rappelle ce nom-là... Vous êtes un ami de ce petit d'Anguilhein, et vous venez me chercher une querelle d'Allemand, afin de lui procurer la succession de M. dcRouzenois?... Ad'aulres, à d'autres, mon gentilhomme! Mon procureur m'a prévenu de ce cas accidentel...

— J'ai l'honneur d'êlre des amis de M. d'Anguilhcm qui, par parenthèse, a la tête de plus que vous et moWMais c'est me faire une mortelle injure que de me supposer une pareille intention. Aussi, mon-

hermétiquemcnl , soustraction même d'actes el de sieur, je vous liens pour un sauvage très-impoli, et

je vous prie de me dire quel jour ei en quel lieu me» second» pourront conférer avec les vôtres.

— Bon ! vous en revenez au même but. Seulement vous prenez un autre chemin, et c'est toujours une bataille que vous me proposez. Eh bien ! laissezmoi gagner ma cause, et après nous verrons. »

Cette conclusion parut si burlesque à d'Ilerbigny, qu'il se mit à rire aux éclats.

i Pardieu! dit-il au Malabar, vous êtes un Indien de charmante humeur, et je serais ravi de souper avec vous, rien que pour le plaisir de faire plus ample connaissance. Si vous êtes si gracieux que cela à jeun, vous devez ôtre charmant lorsque vous êtes ivre.

— Autre manière d'hériter, dit l'Indien; vous nrempoisoBueriez. Merci.

— Ah ! vous êtes un buffle , dit M,,s Poussette, et je ne veux pas rester une seconde de plus dans votre carrosse. Ouvrez-moi la portière, vicomte ; je soupe avec vous, moi »

D'Ilerbigny ouvrit la portière , et M ' Poussette sauta sur le pavé ; puis, tous deux, après avoir pris congé du nabab, l'une par une inclinaison de tète, l'autre par une révérence, s'en allèrent bras dessus bras dessous.

Alors M"" Poussette lui raconta que cet homme était le plus ridicule animal qu'elle eût jamais vu, qui ne parlait que de son héritage, ne voyait partout que des émissaires du chevalier, et ce jour môme, il avait demandé au lieutenant criminel une escorte qu'il avait failli obtenir.

Cela sembla grave à d'Ilerbigny qui, le lendemain matin, en sortant de chez M11' Poussette, courut chez le marquis de Cretlé et lui raconta la chose. Le marquis en augura que l'Indien avait déjà répandu force argent, sans compter qu'en outre il était probablement appuyé au ministère de la marine , où M. de Bouzenois avait eu d'excellentes relations.

Roger, dans sa seconde lettre, lit part à son père de ces fâcheuses circonstances.

De jour en jour, les symptômes devinrent plus alarmants ; bientôt le bruit se répandit que le fils de l'Indienne avait fait voir aux trois juges l'acte sur lequel il appuyait ses prétentions, et que les trois juges lui avaient assuré le gain de sa cause. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour le parti d'Anguilhem. On commença, dans le petit comité des gentilshommes, à regarder la chose comme désespérée ; on songeait déjà à trouver L'argent nécessaire

NDIKE. SI 1

pour payer les énormes frais de celte instruction et les dommages qui seraient attribués au beau-fils de M. de Bouzenois, car le baron d'Anguilhcm s'était porté partie civile : on évaluait les frais à seize mille livres ; de plus, maître Coqueiiard réclamait, pour sa i part, quatre mille livres d'honoraires ; le séjour de Uoger avait coûté avec les avances que lui avaient faites ses amis, près de cinq mille livres : le procès perdu , il ne restait donc rien au baron de toute sa petite fortune, et le jour approchait où la triste vérité allait lui apparaître sans voile.

Le marquis de Crelté fut parfait pour Roger dans cette circonstance ; il lui offrit dix mille écus remboursables à sa volonté ; mais Roger répondit que jamais ni lui ni son père n'accepteraient une somme qu'ils étaient certains d'avance de ne |K>uvoir pas rendre : il déclara donc qu'il supporterait le coup avec ses propres ressources, et que, le cas échéant, il prendrait un engagement dans un des régiments qui partaient pour la Flandre.

D'Herbigny, de son côté, fit tout ce qu'il pouvait faire : grâce à l'influence qu'il avait sur H* Poussette , il obtint d'elle qu'elle retournerait près de l'Indien, afin de s'assurer de l'existence de cet acte, et, si cet acte n'existait poinl.de découvrir sur quelles ressources s'appuyait l'adversaire de Roger.

De son côté, le chevalier alla trouver ses avocats, maître Branche et maître Verniquel, et les pria de ne rien négliger dans leurs plaidoiries. Mais malgré tout l'amour-propre naturel aux praticiens, ils hochèrent la tête en se plaignant qu'on les eût engagés dans une aussi mauvaise affaire. Roger les pressa , cl ils avouèrent que les trois juges avec lesquels ils avaient parlé de la cause leur avaient laissé peu d'espoir. Ils conseillèrent à Roger de retourner chez eux, cl de caresser désespérément le chat, le singe et le perroquet qui faisaient les délices de ces respectables jurisconsultes. Mais c'était un de ces conseils qu'ils lui donnaient pour n'avoir à se reprocher aucune négligence. « S'ils avaient su, disaient-ils, que la partie adverse possédât un titre comme celui qu'elle s'apprêtait, disait-on, à faire valoir, rien au monde ne les eût déterminés à se charger de celle cause. • Roger, qui n'osait ni ne pouvait leur promettre des montagnes d'or, baissa la téle devant ces accablantes prévisions, cl comme il n'était que l'homme d'affaires de son père, il lui transmit fidèlement tout ce qu'il y avait de désobligeant dans les regrets des avocats.

SYLVANDIRE

Mais ce fui dans sa lettre à la baronne qu'éclata son désespoir. Avec elle, il déplorait non-seulement la perte du procès et par suite la perle de sa fortune, mais encore la perte la plus cruelle de toutes, la perte de Constance ; car au milieu de ses dîners, de ses duels, de ses cavalcades, de ses courses et de ses visites, disons-le à la louange du chevalier, l'image de Constance ne s'était pas éloignée un instant de son cœur.

Il fit pari à Crctté du conseil que lui avaient donné ses avocats de tenter une dernière démarche près de ses juges ; il bourra ses poches de gimblettes pour le chat, d'amandes pour le singe cl de macarons pour le perroquet ; mais loin d'être sensibles à celte attention, le chai l'égratigna, le singe le mordit, et le perroquet l'appela croquant.

« Vous êtes un homme ruiné, dit le marquis au chevalier en sortant de chez son troisième juge , si vous perdez à vos dépens. »

Le soir, la conduite des jurisconsultes et de leurs animaux respectifs fut expliquée à Roger et à ses amis par M11' Poussette. Comme les -juges étaient des gens probes, ils n'avaient rien voulu recevoir. Mais l'Indien avait donné une bague de deux mille pisloles au chat, avait fait une donation de dix mille écus au singe, cl avait constitué une renie viagère de trois mille livres au perroquet.

Quant au conseiller rapporteur, toutes les séductions avaient échoué sur lui : sa porte avait été constamment fermée à l'Indien comme à Roger, et on ne lui connaissait aucun animal sauvage, ni domestique, à qui on pût offrir des bagues, faire des donations, ou constituer des rentes.

Roger cl le marquis tentèrent une dernière démarche près de lui, mais sans qu'elle obtint plus de succès que la première.

C'était un homme si intègre que maître Bouleau le conseiller rapporteur !...

On comprend que toutes ces déceptions successives avaient, malgré l'heureuse disposition de son caractère, conduit tout doucement le chevalier à une profonde mélancolie. La perspective de la ruine entière de sa famille , de la perle de Constance qu'il n'avail retrouvée que pour en être séparé plus cruellement encore la seconde fois que la première, d'un engagement enfin, comme simple volontaire, dans Royal-Italien, dans Picardie, ou dans Nivernais, n'avail rien que de fort désespérant; aussi le chevalier se désespérait et nr* voulait entendre à aucune

consolation, refusant toutes les parties que lui proposaient ses amis pour le distraire , et passant son temps dans la chambre de la Herse d'or, à écrire à sa mère, ou à faire des élégies à Constance ; ajoutons que, pour dernière fatalité, avec la mélancolie, le goût des vers lui était venu.

COMMENT, AU MOMENT OU LE Cil EV ALI EH ÉTAIT EN PROIE AU PLUS PROFOND DÉSESPOIR, UN HOMME QUI LUI ÉTAIT INCONNU VINT LUI FAIRE UNE PROPOSITION A LAQUELLE IL NE S* ATTEN- DAIT PAS, NI LE LECTEUR NON PLUS.

Un matin que Roger se mirait dans une petite glace pour voir comment la douleur lui allait, et cela tout en achevant de mettre sur pied un quatrain fort mauvais, mais prodigieusement tendre, destiné à M,lc Constance de Beuzerie, au moment même où il attrapait pour terminer son quatrième vers une rime assez riche, on frappa trois coups à la porte de sa chambre.

— « Entrez, ► dit d'Anguilhem.

La porte s'ouvrit lentement, et celui qui avait frappé en Ira.

C'était un homme qui, pour la physionomie, avait de grands rapports avec un renard, évidemment un habitué du palais, un basochien quelconque, un rat de la Sainte -Chapelle. Depuis quatre moi* que Roger fréquentait la salle des Pas-Perdus , il avait appris à reconnaître à ses doigts crochus el à son nez recourbé le moindre suppôt de Thémis.

Le visiteur avait les cheveux rouges el collés sur le fronl , une grosse verrue violette snr chaque joue, un œil irisé comme une opale, un grand vide entre les dents de la mâchoire supérieure el un menton pointu dont le dessous creusait plutôt qu'il ne saillait au-dessus du gosier.

« Bon! dit à part lui Roger, voici quelque nouvel ' exploit qu'on m'apporte : s'il faul en payer immédiatement les frais, je serai forcé de lâcher rua dernière pislole. N'importe, faisons bonne contenance. »

El il attendit l'homme aux verrues d'un nied assez, ferme.

L'homme aux verrues s'inclina profondément.

« Ai -je Hionncur de parler à M. Roger-Tancrède, chevalier d'Anguilhem el seigneur d'Anguilhem, de la Guérile, de la Pintade et autres lieux? »

Roger pensa que s'il était encore pour le moment seigneur de toutes ces seigneuries, il ne tarderait pas à en être débarrassé. Cela n'empêcha point que, quoique étonné du préambule, il ne répondit d uo ton assez ferme :

— Oui, mon ami, à lui-môme.

— N'avez-vous personne, monsieur, continua rhomme aux verrues, qui soit caché dans ce cabinet que je remarque derrière votre alcôve ?

— Personne, monsieur, répondit Roger, et, permettez-moi de vous le dire, la question me parait étrange.

— Rien de plus simple cependant, monsieur, vous auriez pu être avec une maîtresse ou avec un ami. Vous êtes assez beau garçon et assez bon camarade pour ne manquer ni de l'un ni de l'autre. Vous auriez pu être, dis-je, avec une maîtresse ou un ami, et pour me recevoir plus à voire aise, la faire, ou le faire cacher dans ce cabinet.

— J'étais seul, monsieur, dit le chevalier ; el ce cabinet esl parfaitement solitaire.

— Voulez-vous me permettre de m'en assurer? répondit l'homme aux verrues.

— Parbleu ! monsieur, vous me semblez étrange de ne pas me croire sur parole.

— Oh ! je vous crois, monsieur le chevalier, dit l'inconnu tout en «acheminant à petits pas vers le cabinel; je vous crois, car je vous sais homme d'honneur ; mais sans votre permission ou à votre insu, quelque indiscret pourrait s'être glissé... >

El le visiteur eutr'ouvrit la porte cl passa par l'ouverture sa petite tête de fouine, c Bien, dit-il, il n'y a personne.

— Que diable peut me vouloir cet original ? se demanda le chevalier.

— Et les cloisons, reprit l'homme aux verrues, son l -elles bien épaisses?

— Ma foi! allez-y voir, monsieur, s'écria d'Anguilhem , car vous commencez véritablement à m'impalienler.

— Ne vous emportez pas , monsieur, ne vous emportez pas... Je vous demande bien humblement pardon de toutes ces précautions, mais vous allez comprendre tout à l'heure qu'elles étaient rigoureusement nécessaires. ' .

— Alors faites, monsieur, faites ; regardez dans

NDIRE. 213

les armoires, sous mon lit, derrière les rideaux, et si vous voulez les clefs de la commode et du secrétaire, demandez-les, ne vous gênez pas. »

L'inconnu profita de la permission , ouvrit les armoires, regarda sous le lit, fureta derrière les rideaux et interrogea d'un coup d'oeil les deux meubles sus-dénommés , pour s'assurer s'ils n'élaicnl pas de taille à contenir un écouteur ; mais comme tous deux , sans doute , lui parurent trop exigus pour être employé* à celte destination, il refusa poliment, d'un geste, les clefs que Roger avait déjà retirées de sa poche, et que, sur ce refus, il y remit.

« Maintenant , monsieur le chevalier, dit l'inconnu , maintenant que je me suis bien assuré que nous sommes seuls, j'ai l'honneur de vous prier de m'écouler sérieusement ; car je viens vous parler d'une affaire de la plus haute importance.

— Ronneou mauvaise? dit Roger.

— A votre choix , dit l'homme aux verrues; elle > sera ce que vous la ferez. »

El il alla fermer la porte à la clef cl en tira les deux verrous.

Roger jeta un coup d'oeil à la dérobée sur le fauteuil où étail posée son épée, commençant à croire, comme l'Indien , qu'on pourrait bien lui avoir dé- ' péché quelqu'un pour lui faire un mauvais parti.

L'homme aux verrues intercepta ce regard , es- \ saya de rassurer à la fois Roger par un sourire cl par un geste, el approcha une chaise du fauteuil où Roger était assis.

Roger, par un mouvement involontaire, éloigna son fauteuil.

L'inconnu remarqua ce second mouvement comme il avait déjà remarqué le premier, el ûl un petit < sourire hideux qui voûtait dire :

« Oui, oui, je vois bien que vous n'avez pas grande confiance en moi; mais attendez toul à l'heure. »

Roger attendit. L'homme aux verrues jeta un dernier regard autour de lui, comme si la certitude même qu'il fui seul avec le chevalier ne pouvait le rassurer, et se penchant à son oreille :

« Monsieur, lui dit-il, auriez-vous de la répugnance pour le mariage ? >

Roger regarda fixement son interlocuteur. Celuici croyant Roger atteint d'un peu de surdité, renouvela sa question.

« Pour le mariage? répéta Roger stupéfait.

— Pour le mariage, » reprit l'inconnu en secouant

21 4 SYLW

gentiment la lête avec ce môme sourire hideux qui paraissait lui être familier.

« Biais pour quel mariage ? demanda Roger.

— Comment, pour quel mariage? mais pour un vrai mariage.

— Je ne comprends pas, dit Roger; mais allez toujours.

— Alors , dit l'inconnu, je vais vous poser la question autrement.

— Posez, monsieur.

— Auriez vous du goût pour gagner votre procès?

— Têlebleu ! Je le crois bien ! s'écria Roger, et beaucoup môme.

— Bien, bien, dit lhommc aux verrues avec son môme sourire, nous allons nous entendre alors.

— Entendons-nous, dit Roger en faisant faire un petit mouvement à son fauteuil.

— Eli bien ! moi, monsieur, continua l'inconnu, je puis vous le faire gagner votre procès.

— Ah! »

Roger se rapprocha avec enthousiasme de l'homme au sourire hideux et fut prôt de lui jeter les bras au cou.

Pauvre nature humaine, qui croit avoir des sympathies et des antipathies, et qui n'a que des intérêts.

« Que faut-il faire, que faut-il donner pour cela ? demanda Roger.

— Oh ! mou Dieu , presque rien , répondit l'inconnu.

— Mais enfin ?

— Il faut vous marier. »

Roger regarda une seconde fois cet homme, mais encore plus fixement que la première, et commença de concevoir l'idée qu'il avait affaire à un fou.

« Pourvu qu'il ne devienne pas furieux , se dit tout bas Roger, la chose se passera gaiement. > Puis enfin, comme ce silence se prolongeait, Rogers'étant contenté de se répondre à lui-môme, et celte réponse ne suffisant pas à l'homme aux verrues:

« Eh bien ? demanda l'inconnu.

— Vous dilesdonc?... répéta Roger.

— Je dis , II. d'Anguilhem , qu'il faut vous marier.

— Me marier! moi ?

— Vous-même, en personne, attendu qu'un autre rc ne serait pas du tout la môme chose.

— Allons donc, vous plaisantez ? dit Roger.

— Si j'avais l'honneur d'êlre mieux connu de

vous , dit l'entremetteur d'hyménées, vous sauriez, monsieur, que je ne plaisante jamais.

— Alors la question devient sérieuse.

— Extrêmement sérieuse , monsieur ; je vous supplie donc de la considérer sous ce poinl de vue.

— Ainsi , il faut me marier.

— Oh! mon Dieu, oui.

— El avec qui ? demanda Roger en faisant un effort sur lui-môme.

— Ah ! avec qui? demanda l'homme aux verrues en réitérant son affreux sourire; ah! avec qui? voilà le grand mot lâché !

— Sans doute , avec qui? répondit Roger. Vons pensez bien, monsieur, que je ne me marierai pas comme cela, la tête dans un sac !

— C'est pourtant ainsi qu'il faut vous marier, M. d'Anguilhem.

— Êles-vous bien sûr d'être dans votre bon sens ? demanda Roger.

— Comment ! si j'en suis bien sûr?

— Oui ; c'est que, dans le cas contraire, comme la plaisanterie peut durer longtemps sur ce ton-là , je vous avouerai que je suis très-pressé, qu'on m'attend, et que je désirerais terminer promplemenl le jeu que nous jouons.

— Ce n'c8t pas le moins du monde un jeu, monsieur, reprit l'inconnu de l'air le plus grave ; ou si c'est un jeu, c'est du moins un jeu auquel tout votre avenir est intéressé, puisque vous y pouvez gagner quinze cent mille livres.

— Alors , reprit Roger, pour Dieu , monsieur, expliquez-vous plus clairement.

— Seriez- vous amoureux quelque part? demanda l'homme aux verrues', en fixant sur Roger ses petiu yeux d'opale, dont il sembla physiquement au che- . valicr sentir le regard pénétrer jusqu'au fond de son àme.

— Pour cela, dit Roger en rougissant prodigieusement, dispensez-moi, monsieur, de répondre.

— Puisque vous demandez qu'on respecte votre secret , monsieur , dit l'inconnu , j'ai donc le droit de demander aussi, moi, qu'on respecte le mien.

— Mais vous, c'est bien autre chose, s'écria le chevalier.

— Comment, c'est bien autre chose?

— Vous devez me dire, surtout à moi...

— Au contraire, monsieur le chevalier, vous êtes le dernier auquel je dois le dire ; mais je ne vous empêche pas de deviner...

— Ah ! c'est bien heureux; merci de la permission, monsieur; malheureusement, je ne suis pas Tort sur les énigmes.

— En ce cas, c'est une étude qu'il faut faire ; car, pour moi, je ne puis vous répéter que ce que je vous ai déjà dit.

— Monsieur, dit Roger en se levant, vous comprenez...

— Oui , monsieur, je comprends que vous êtes un homme fort désintéressé , dit l'inconnu en se levant à son tour , et qu'il vous importe peu de perdre ou de gagner votre procès. Bagatelle, après tout , pour un gentilhomme comme vous, qu'une somme de quinte cent mille livres de plus ou de moins.

— Peste! dit Roger, bagatelle! non pas, monsieur ; je ne traite pas la chose comme vous ; mais cependant, franchement, voyons : je ne puis pourtant pas me marier ainsi... à... l'absurde.

— Monsieur, monsieur, dit l'inconnu avec un air de profonde commisération pour l'ignorance de Roger, c'est moi qui vous le dis, vous ne savez pas ce que vous refusez.

— Mais enfin, monsieur, dans le cas où je consentirais à entamer une négociation, que faudrait-il faire?

— Une négociation du genre de celle-ci , une foi$ entamée, doit être menée à bout.

— Alors c'est un engagement positif que vous me demandez?

— Positif.

— Et je m'engagerais à épouser?...

— Un nom en blanc.

— Cela n'a pas le sens commun.

— Cependant, permettez.

— Jamais, monsieur, jamais.

— C'est votre dernier mot?

— Le dernier, le suprême.

— lletiecnissez encore.

— J'ai réfléchi, ou plutôt je ne réfléchirai jamais à une pareille absurdité... Me marier, moi, sans savoir avec qui, sans avoir vu ma future, sans lui avoir parlé, sans savoir si elle est jeune ou vieille , belle ou laide, bêle ou spirituelle. Allons donc, vous perdez la tête!

— Et vous votre procès, monsieur ! »

El l'inconnu prit son chapeau.

Ce diable d'homme avait tant d'assurance, que

Roger fut déconcerté. Il marcha à grands pas : alla

n'DIRE. 21 5

de l'alcôve a la fenêtre, de la porte à la commode, et finit enfin par retomber sur son fauteuil, en regardant sournoisement son interlocuteur, qui, de Pair le plus naturel du monde, grattait alternativement ses deux verrues et son menton.

« Comment ! dit Roger rompant le premier le silence, comment, monsieur, vous ne voulez absolument pas me donner le plus petit renseignement?

— Sur l'honneur, monsieur, je le voudrais, dit l'inconnu; mais cela m'est expressément défendu.

— Dites-moi seulement si la jeune personne... hum ! fil Roger en s'inlerrompant , est-elle jeune seulement ? »

L'inconnu continua de gratter ses verrues.

» Voyons, est-elle belle ou laide ? i

L'inconnu passa de ses verrues à son menton.

« Mais enfin, il me sera bien permis de m'enquérir si ma fiancée est demoiselle... ou veuve, i

L'inconnu resta impassible.

< Ah ! dit Roger en se frappant le front du poing, ma parole d'honneur, c'est pour en devenir fou!

— Je vous laisserai jusqu'à demain, monsieur, pour réfléchir à mes propositions, dit l'inconnu.

— Et demain? demanda Roger.

— Demain, je reviendrai à la même heure.

— Seul?

— Non ; j'aurai avec moi la promesse de mariage.

— La promesse de mariage ! s'écria Roger en pâlissant.

— Oh! cela n'engage à rien, dit Pinconnu, vous ne la signerez qu'autant qu'il vous plaira ; soyez tranquille , mon gentilhomme , ajouta-t-il en riant de son rire habituel , on ne vous prendra pas de

force. »

Cela dit, l'homme mystérieux sortit à reculons en saluant plus bas encore qu'il n'avait fait en entrant, et il était loin déjà que Roger, consterné, serrait encore son front humide de sueur entre ses mains crispées et tremblantes.

COMMENT L'HOMME MYSTÉRIEUX RETINT UNE SE- CONDE FOIS, ET COMMENT, DANS CETTE SECONDE ENTREVUE , LES CHOSES s'ÉCLAIRCIRENT QUEL- QUE PEU.

Roger resta quelque temps sous le poids du coup qui venait de le frapper, puis enfin, rassemblant toutes ses forces, il se leva, prit à son tour son chapeau, et courut chez le marquis de Crelté, son suprême appui, son éternelle ressource.

Heureusement le marquis était chez lui.

« Qu'avez- vous? s'écria-t-il en apercevant le chevalier ; est-ce que votre procès est perdu ? >

Le marquis faisait cette question au chevalier, lanl la figure du chevalier était bouleversée.

i Non, Dieu merci ! pas encore, dit Roger ; on ne le juge , vous le savez , que dans trois jours ; et même...

— Et même?... répéta le marquis.

— Et même j'ai quelque espoir de le gagner, reprit en soupirant le chevalier.

— Il me semble qu'il n'y a pas là-dedans de quoi soupirer si profondément que vous le faites.

— Sans doute, il vous semble cela, à vous, qui ne savez pas à quelles conditions.

— Ah ! il y a des conditions ?

— Hélas! dit Roger, et il se précipita dans les bras de son ami.

— Voyons, parlez, s'écria le marquis ; vous m'inquiétez vraiment, chevalier. »

Le chevalier raconta alors au marquis son entrevue avec l'homme aux yeux d'opale. Crelté écoula le récit avec la plus grande attention, puis lorsque le chevalier eut fini :

« Voilà qui est bizarre, dit-il. Est-ce qu'il y aurait quelque bâtarde de Rouzcnois que l'on voudrait placer, ou bien, grand Dieu! mon pauvre

— Ou bien quoi? s'écria le chevalier pâlissant aux pressenliments du marquis.

— Ou bien serait-ce la vieille Indienne elle-même qui songerait à convoler en secondes noces? »

Roger frissonna jusque dans la moelle des os, mais une réflexion le rassura.

« Impossible, dit-il, elle est moric.

— Alors il n'est pas probable que vous ayez quelque chose à craindre de ce côlé-la.

SYLVANDIRE

— Ce n'est pas l'embarras, dit Roger, j'ai vu dt;s gens que l'on croyait morts cl qui revenaient.

— • Oh mon Dieu ! fit le marquis.

— Mais, reprild'Anguilhem, je ne crois pas que ce soit ici le cas.

— Cherchons donc quelle autre chose cela peut êlre. Si c'était un piège de votre partie adverse? Qu'en dites-vous?

— J'y ai pensé; mais quel intérêt M. Afghano aurait-il de me marier ? »

Nous avons oublié de dire que l'Indien répondait au nom d'Afghano.

« On ne sait pas; méfiez-vous toujours.

— Oui certainement que je me méfie ; mais ma méfiance ne me donnera pas un jour de plus : demain il faut que je rende une réponse quelconque.

— Consultez votre père.

— Mais mon père est à cinquante lieues d'ici ; puis, il faut que je vous l'avoue, marquis, je ne sau rais me marier ainsi ; j'aime à l'idolâtrie une jeune demoiselle de mon pays, un amour, un ange, qui est attachée à moi d'une affection égale à celle qui m'attache à elle , el qui mourra si j'en épouse une autre.

— Croyez-vous? dit Cretlé en allongeant les lèvres d'un air de doute.

— J'en 6uissûr, j'ai reçu sa parole.

— De mourir ?

— Non, mais de ne vivre que pour moi. » Alors Roger raconta au marquis louies ses aventures avec Constance, mais sans prononcer son nom.

c Que voulez-vous, mon cher ? alors il n'y a pas de réflexions à faire ; aimez-vous mieux mademoiselle... est-ce une indiscrétion que de vous demander comment s'appelle celte demoiselle?

— Non ; elle s'appelle Constance de Reuzerie.

— En effet, ce petit nom promet, diable !

— Vous demandiez donc?...

— Je demandais si vous aimiez mieux M"* Constance de Reuzerie que soixante mille livres de renie.

— Si j'étais seul, je l'aimerais mieux que ma fortune , mieux que ma vie , mieux que tout ; mats malheureusement, j'ai un père et une mère qui m'adorent, et que je ruine en refusant.

— Oui, vous avez raison, ditCrellé , voici la véritable obligation ; ceci , mon cher, comprenez bien , c'est un acte de vous seul pouvez résoudre. »

Roger poussa un profond soupir.

De son côté, le marquis de Crellé devint pensif, | le chemin de son hôte

et rêva longtemps ; puis, tout à coup il prit la main deUoger avec un mouvement si brusque, que celuici es resta stupéfait.

« Vous êtes un homme trois fois perdu, dit-il; je devine d'où vous viennent les propositions.

— Bah ! dit Hoger avec eflroi.

— Le monsieur aux verrues est quelque juge , quelque assesseur , quelque huissier qui a une fille bossue, et qui éprouve le besoin de s'en défaire

— Marquis, je vous en prie, ne me dites pas de ces cbo*es-là; vous me faites venir la chair de poule.

— Mon cher, il faut savoir dire la vérité à ses amis.

— Hélas ! soupira Roger.

— Du reste , continua le marquis , parlez-en à monsieur votre père, et demandez-lui son avis; mais, pour moi , cela ne fait plus aucun doute.

— Il y aurait encore autre chose !... répondit la victime en traînant chacune de ses paroles avec un accent lamentable. Ce serait le cas où l'un de ces messieurs que nous avons dit tout à l'heure aurait une tille qui...

— J'y pensais, répondit Cretté , mais je ne voulais pas vous le dire... Laquelle des deux difformités préféreriez- vous?... Moi , j'aimerais mieux, je l'avoue, la difformité incurable...

— C'est un horrible guet-apens ! s'écria Roger furieux.

— Il faut cependant choisir, dit le marquis, il n'y a pas de milieu. Il s'agit de perdre votre procès ou de sauter les yeux fermés dans l'abîme.

— Hélas '.bêlas! réitéra Roger.

— Mon pauvre ami, dit Cretté, que la situation <lu chevalier touchait jusqu'aux larmes , vous voilà dans un traquenard ; mais il ne faut pas encore trop vous désespérer avant la seconde visite; profitez du moment où vous tiendrez ce diable d'homme, touroez-le et retournez le de tous les côtés, demandez des informations, exigez-les au besoin. Si l'on voos refuse, refusez aussi, je serai caché à la porte, je suivrai le démon, fut-ce jusqu'en enfer, et du moins nous aurons le plaisir de nous venger, je vous en réponds.

— Oui , mais je perdrai mon procès.

— Ah dame ! que voulez- vous , mon cher, vous ne pouvez pas tout avoir. >

et rentra à la Herse d'or.

Roger alors s'apprêta à écrire à son père ; mais il réfléchit qu'une lettre mettait quatre jours à aller à Loches et quatre jours pour en revenir, ce qui faisait huit jours , en supposant même que le baron répondit poste pour poste. Or l'arrêt devait être rendu sous trois jours ; il était donc matériellement impossible de recevoir à temps une réponse d'Anguilhem ; le pauvre garçon aurait cependant eu bien besoin de l'impulsion de son père pour prendre un parti quelconque.

Il demeura donc en face de lui-même, versant des larmes amères, s'arrachant les cheveux à pleines mains , désespérant enfin de l'avenir, et appelant à grands cris Constance , la Pintade , la Guérite , le i m lis de la Garenne , tous les souvenirs de sa jeunesse enfin ; se reprochant sa sottise d'homme primitif et admirant les paroles profondes du marquis, lorsque celui-ci , en écoutant les amours pastorales de Roger à Bcuzerie, l'apparition de Constance dans la chambre de Roger, et la fuite de tous deux à la chapelle Saint-Hippolyle, s'était écrié :

c Que vous fûtes simple, d'Anguilhem ; que vous fûtes naïf, mon beau Roger ; que vous fûtes niais, mon pauvre ami! »

Et Roger répétait : c Oh ! oui, je fus bien niais ; oh ! oui, je fus bien naïf ; oh! oui, je fus bien simple. »

On voit que le séjour de Paris commençait è opérer efficacement sur Roger.

Mais la nécessité était là, allongeant sa main de bronze, armée de ses coins de fer. Chaque minute avait la valeur d'un jour, chaque jour l'importance d'une année. Le lendemain , l'homme aux verrues, inexorable comme le temps, ponctuel comme la mort, allait venir.

Roger passa la nuit à chercher un moyen de sortir de sa position ; il est inutile de dire qu'il n'en trouva point.

Le jour vint. Roger attendit l'homme aux verrues, armé d'une foule de propositions nouvelles et d'un arsenal de questions insidieuses.

L'homme ne se fil pas attendre. A l'heure, à la minute, à la seconde désignées, Roger, qui se tenait l'oreille au guet , entendit le bruit de son pas dans l'escalier ; puis ce pas s'arrêta devant la porte ; puis on frappa trois coups; puis enfin au mol : Entrez! prononcé d'une voix tremblante par Roger, la porte s'ouvrit et le messager fatal entra plus obséquieux,

Comme tout ce que pouvaient se dire le chevalier et le marquis n'avançait à rien, Roger reprit I plus humble, plus mielleux que la veille.

ALKXAMIRK DrMAS. — TOMRVII. 18

SYLVANDIRE

Son regard embrassa d'un coup d'oeil toute la chambre.

i Vous êtes toujours seul? dcmanda-t-il.

— Voyez, » lui dit d'Anguilhem.

L'inconnu renouvela sa visite avec la môme minutie que la première fois ; puis, la visite achevée, il se rapprocha de Roger, qui était assis sur une chaise, pâle comme le condamné exposé sur un échafaud.

i Eh bien ! monsieur le chevalier, dit l'homme mystérieux, avez- vous réfléchi?

— Bien plus, dit Roger, j'ai deviné, monsieur, ainsi parlons franc et terminons séance tenante.

— C'est mon plus cher désir, monsieur, répondit l'inconnu en s'inclinant.

— Vous m'éles envoyé par quelqu'un qui veut se débarrasser de *a fille.

— Se débarrasser?. . -Ohï monsieur, le mot estdur.

— Ne chicanons pas sur le mot. Je suis malheureusement sur qu'il n'est que trop vrai.

— Cependant je tiendrais à rectifier votre opinion.

— Maintenant, ce père est un de mes juges, n'est-ce pas?» dit Roger en regardant l'homme aux verrues jusque dans le fond de ses yeux d'opale

L'inconnu regarda à son tour Roger avec un air d'élonnement qui louchait presque à l'admiration, i Ma foi! oui, monsieur, dit-il, vous avez deviné.

— Ah! je le savais bien , s'écria Roger d'un air triomphant.

— Eh bien ! ensuite, à quoi cela vous mène-l-il de le savoir ?

— Cela mène à être certain que je perdrai mon procès, si je n'épouse pas.

— Et à avoir la môme certitude que vous le gagnerez, si vous épousez.

— Ceci est fort triste, dit Roger.

— Ah! monsieur, dit l'inconnu , vous avez tort de vous plaindre ; vous êtes en beau chemin de fortune ; laissez-vous faire, chevalier, laissez-vous faire, je ne vous dis que cela.

— Oui, et j'aurai, moi gentilhomme sur l'honneur duquel il n'y a rien à dire, épousé la fille d'un homme qui vend la justice.

— Oh ! que vous envisagez les choses sous un déplorable point de vue, M. d'Anguilhem, répondit l'inconnu, et que celle façon de voir est absurde, permettez- moi l'expression ; un homme qui a du crédit en use, il oblige ses amis, cl la loi de la reconnaissance, qui est la loi des belles âmes, étant

posée, ses amis, à leur tour, lui rendent service en échange de son bon office.

— Oui, je sais bien, mais la demoiselle ?. ..

— Eh bien ! la demoiselle?

— La demoiselle ! est-elle demoiselle ? > L'incounu ricana.

« Ou veuve? » continua d'Anguilhem. L'inconnu ricana plus fort, t Au diable, monsieur, s'écria le chevalier furieux, je crois que vous vous moquez de moi.

— Dieu m'en préserve, chevalier, seulement je lis de vos appréhensions.

— Qui ne sont pas fondées, peut-être, reprit d'Anguilhem, quand vous me forcez à acheter chat en poche.

— La surprise en sera meilleure, M. d'Anguilhem.

— Ah ! je ne saurais me contenter de cela, monsieur; laissez-moi seulement voir la demoiselle... la jeune personue, la personne à marier... la dame en quesiion, enfin...

— Impossible, monsieur, impossible.

— Mais, voyons... le père... laissez-moi voirie père... ce n'est pas trop, hein?

— Au contraire, monsieur, c'est i quand vous aurez vu le père, vou quatre heures qui est la fille.

— Tenez, vous me rendrez fou, dit d'Anguilhem.

— Voyons, monsieur le t'ucvalier, repril l'homme aux verrues de son accenlle plus mielleux, ne vous exaspérez pas ainsi : l'affaire est belle, croyez-moi, et vous vous repentirez d'avoir fait le difficile ; car cédant à toutes ces petites considérations qui, je le vois avec peine, ont une influence ridicule sur vous, vous allez perdre une fortune de quinze cent mille livres, et une cause qui entraîne trente à quarante mille livres de dépens ; tandis qu'en épousant, vous assurez votre million et demi, plus un mobilier de soixante mille écus , des pierres précieuses et des bijoux pour plus de cent cinquante mille livres, sans compter l'argent monnayé de sa caisse ; et la caisse est lourde, je vous en réponds ; j'étais là quand on a mis les scellés.

— Ah ça! dites-moi : une questiou.

— Faites, monsieur, faites, cl si je puis y répondre, j'y répondrai.

— Commcni se fait-il, dit Roger, que mon beaupère futur n'ait pas fait offrir sa fille à M. Afgbano, mon adversaire ?

— Parce qu'il a cru devoir vous donner la préférence.

— Je lui suis bien obligé.

— Puis rindicn est laid et vous êtes joli garçon ; puis voire adversaire est peut-être un très-grand seigneur dans son pays, mais ici sa noblesse n'est pas reconnue ; enfin le nom d'Anguilhem sonne mieux pour des oreilles françaises que le nom quelque peu sauvage d'Afghano. M™* Afgbano ! vous comprenez, le moyen d'annoncer cela à la cour! mais malgré loul cela, si vous refusez aujourd'hui...

— Eh hien! si je refuse aujourd'hui?...

— J'irai trouver M. Afghano demain.

— Mais le père lient donc beaucoup à placer sa fille?

— Elle est en âge d'êire pourvue.

— Oh ! oui, je le crois. Bref, on me choisit pour m'étrangler.

— Monsieur, je vous le répète, vous n'avez pas de raison, et vos paroles soni celles d'un page. On vous donne quinze cent mille livres, on vous les met dans la main ; on va vous déterrer pour cela dans la plus mauvaise chambre d'un mauvais hôtel, et vous appelez cela vous étrangler !... Ah ! vraiment vous me faites de la peine.

— Eh bien ! Iransigeons, monsieur, dit d'Anguilhem. Celui qui vous envoie veut-il cent, veut-il deux cent, veul-il trois cent mille livres? je les lui concède, je les lui offre, jc'les lui donne.

— Ce que vous me proposez là n'a pas le sens commun , chevalier ; ces cent mille écus que vous offrez ne sont déjà plus à vous, c'est la dol de votre f cinnic*

— Comment , la dot de ma femme !

— Eh oui ! en épousant la jeune fille vous lui reconnaissez cent mille écus ; c'est bien naturel, ce me semble, quand le père vous en fait gagner quinze cent mille.

— Vous avez dit la jeune fille , monsieur , s'écria le chevalier , ah ! vous l'avez dit ; la demoiselle est doue jeune ?

— Heureux , irop heureux d'Anguilhem , acceptez , c'est moi qui vous le dis , acceptez.

— Écoutez : vous me connaissez , moi ; je vis au grand jour, rien n'est mystérieux en moi , et je joue cartes sur table.

— Eh bien ! soyez beau joueur jusqu'au bout.

— Je ne demande pas mieux ; mais il me faut une marque de votre crédit, une preuve de voire influence

— Laquelle?

— Faites remettre à huit jours le prononcé du jugement qui devait être rendu après-demain , et , en échange de celte nouvelle , je vous engage ma parole sous deux conditions.

— Lesquelles?

— La demoiselle ne sera pas contrefaite el n'aura pas, ou plutôt elle aura....

— Je comprends, chevalier.

— Eh bien !

— Accordé.

— Comment, accordé?... Vous me répondez que...

-Oui.

— En ce cas , vous avez ma parole.

— Alors, à dix jours.

— A dix jours.

— Je serai ici le matin du prononcé du jugement:

— Je vous y attendrai.

— A la bonne heure, chevalier, à la bonne heure. Ah î vous été* né sous une heureuse étoile ! M. d'Anguilhem. »

Et l'homme aux verrues prit son chapeau et sortit à reculons en saluant plus humblement que jamais.

Cinq minutes après il rentra toul effaré.

c Monsieur , dil-il , peut-être avez-vous cru qu'un éclat vous sauverait , et c'est pour cela que vous avez embusqué, à vingt pas de la porte de l'hôtel , le marquis de Crellé , votre ami , dans son carrosse; ne niez pas, j'ai reconnu la livrée cl les annoirics ; mais vous avez eu lorl , entendez-voits bien : le délai accordé est un gage aussi bien pour nous que pour vous. Si dans l'intervalle quelque chose s'ébruile de nos projets , si la chose transpire de quelque façon que ce soit, si une démarche quelconque de votre part nous porte ombrage , moi , le seul témoin , entendez-vous bien , le seul , je nierai loul , et vous perdrez votre procès avec honte. »

Roger fut aiterré par celle nouvelle menace, qui répondait si bien à ses secrètes intentions ; car, ainsi que nous l'avons d'il, il avaii comploté avec le marquis de découvrir le mystère et de rendre à ses persécuteurs le mauvais temps qu'ils lui faisaient passer.

Mais , en se voyant découvert , il tomba dans le découragement.

< Que faul-il faire, monsieur, pour que vous soyez satisfait? demanda-t-i! à l'inconnu.

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— Descendez le premier, monsieur, répondit celui-ci , et quand je vous aurai vu vous éloigner avec le marquis, je sortirai a mon tour. >

Roger prit son diapeau et obéit tristement , suivi à la distance d'un étage par l'homme mystérieux.

Il trouva Crctléqui se démenait dans son carrosse; il l'avertit qu'ils étaient découverts , et tous deux se firent conduire au Luxembourg , où ils causèrent longuement.

Pendant ce temps, l'homme aux verrues regagna sa mystérieuse résidence.

« Il n'y a plus rien à faire , dit le marquis au chevalier, sinon à prendre , tout bas, des informalions pour vous distraire un peu, et rendre moins rude, par la préparation , le coup que vous ne pouvez plus éviter. Après tout , mon cher chevalier, prenez que la chose soit faite, et que vous ayez été mal marié. D'ailleurs , vous vous consolerez facilement en regardant autour de vous, et en voyant de combien d'étranges ménages vous êtes entouré.

— Oui , mais les femmes sont entrées dans ces ménages pr la bonne porte, tandis que moi je vais être tympanisé de la belle façon. Que vont dire tous nos amis, bon Dieu !

— Ils n'en sauront rien ; vous no comptez pas en parler, n'est-ce pas?

— Dieu m'en garde !

— Eh bien! il est probable que de son côté le beau-père ne se vantera pas de la manière nouvelle qu'il a inventée d'allumer le flambeau nuptial.

— Hélas ! ne m'avez-vous pas dit vous-même plus d'une fois que tout se savait à Paris ?

— Tout se sait à peu près ; mais tout se déguise aussi quand on le veut ; d'ailleurs vous avez le pistolet sous la gorge, il faut en passer par là ou par la fenêtre, comme on dit. Rappelez-vous vos éludes chez les jésuites d'Àmboise , et puisque vous avez fait votre philosophie, eh bien ! mon cher, soyez philosophe.

— Ah ! marquis , cela vous est bien aisé à dire, à vous. Voyons, soyez franc, feriez-vous le mariage, dites?

— Moi, marquis de Crelté, possédant les soixante mille livres de rente que je possède , sans le bien de ma mère, non , je vous l'avoue , je n'épouserais pas cette fdle sans y fort regarder ; mais si je m'appelais Rogcr-Tancrède d'Anguilhem , et qu'il me fallût, en cas de refus, mourir de faim, j'é|rf>userais Alrcto en personne, sauf ensuite à me démêler avec

I elle , et a lai casser, le cas échéant , sa quenouille sur les reins.

— Vous me parlez franchement ?

— Foi de gentilhomme!

— Mais songez que je suis amoureux.

— C'est toujours une soltise ; mais aujourd'hui c'est plus que cela : c'est un malheur !

— Mais songez que je perds Constance !

— Bah ! vous le savez, il n'y a que les montagnes qni ne se rencontrent pas, et un jour, vous et M,,e Constance vous vous rencontrerez.

— Elle va suspecter ma loyauté.

— Vous lui expliquerez la chose.

— Elle va me maudire.

— Ah ! dans ce cas-là, le torl sera tout à elle, et elle ne sera point raisonnable.

— Elle ne pourra pas croire que j'ai pu me décider à une pareille infidélité.

— Vous lui direz que c'est votre père qui a tout fait , et elle pensera que c'est une revanche qu'Anguilhema voulu prendre sur Beuzerie.

— Mais elle se mariera de son côté.

— Tant mieux pour vous, mon cher, tant mieux : d'abord vous ne voudriez pas avoir sur la conscience le remords de l'avoir fait rester fille ; puis, une fois mariée de son côté, comme vous du vôtre, on oubliera votre roman à tous deux , vous irez dans le pays, vous ferez des chasses avec le mari , vous lui donnerez à dincr, et tandis qu'il fera des compliments à votre femme, vous en conterez à la sienne. Si vile qu'il aille, vous aurez toujours l'avance sur lui.

— Ah ! si M-f de Mainlcnon vous entendait, mon cher Cretié.

— Elle se croirait rajeunie de quarante ans, voilà tout. >

Sur ce, les deux amis se levèrent pour aller prendre des renseignements.

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