‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 35 sur 212 · COMMENT LE JUGEMENT FUT RENDU · texte numérisé non relu

COMMENT LE JUGEMENT FUT RENDU

Le chevalier et le marquis passèrent trois jours en courses ; les valets parlèrent, les concierges parlèrent, les greffiers eux-mêmes desserrèrent les dents , tant les deux amis employèrent de ruses

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adroites et de moyens ingénieux , pour savoir ce qu'ils désiraient savoir.

Mais ioi.ui s informations prises, il se trouva que dooie juges el soixante conseillers avaient des filles à marier, de sorte qu'après toutes leurs recherches, Roger el le marquis ne furent guère plus avancés qu'auparavant.

Il y avait pourtant certaines de ces demoiselles qoe le chevalier redoutait fort , attendu qu'elles n'étaient pas des rosières ; l'une avait été surprise la nuit dans un cloître à moitié ruiné, derrière la rue Saint-Benoit.

Une autre avait été faire un voyage en Picardie sans son père , ni sa mère , cl il courait d'assez méchants bruits , que son cousin le mousquetaire l'avait ramenée.

Cne troisième enfin avait été reconnue, disait-on, en fiacre , à Mark , a une heure du malin et sortant de la fameuse auberge du Veau doré.

Rien ne prouvait que la demoiselle à marier fût l'une de ces trois femmes, mais rieii ne prouvait non plus qu'elle n'en fût pas : il en résultait que Roger demeurait plongé daus la perplexité la plus profonde.

Sur ces entrefaites, il apprit que, selon le désir qu'il en avait exprimé à l'homme mystérieux , le jugement était remis à huitaine ; cela lui fut une marque insigne de la bonne volonté de ses persécuteurs à son égard , ainsi que de leur influence à l'égard de la justice.

Le huitième jour , après qu'il avait écrit , c'est-àdire la surveille du jour où devait être rendu le jugement, il recul une lettre d'Anguilhem.

Le baron n'y avait ménagé ni l'encre ni le papier , car la lettre avait huit grandes pages. Il annouçait au chevalier qu'il serait venu lui-même à Paris , si le manque absolu d'argent ne l'eût retenu dans son château. Il déploraii la fatale nécessité qui pesait sur son cher fils , et le laissait , dans cette occasion , absolument libre d'agir selon les calculs de son esprit ou les inspirations de son cœur , ce qui parut à Roger un trait de la plus exquise délicatesse paternelle, et ce qui, à travers mille sanglots, lui fil adopter la cruelle résolution de renoncer à Constance et d'assurer le bonheur de ses parents.

< N'agissez pas pour nous, disait le baron dans celle lettre modèle ; vous êtes jeune , Roger , el vous avez de longues années à vivre; ne faites pas le malheur de toute votre existence pour adoucir les

restes de la nôtro. Ce procès nous aura ruinés , votre mère et moi ; mais qu'importe ? nous sommes habitués aux privations. D'ailleurs, vous avez de la force, de la bonne volonté, des amis puissants, vous obtiendrez un emploi qui vous permettra de nous soulager quelque peu jusqu'à notre mort, qui maintenant ne saurait être bien éloignée. >

Roger n'alla pas plus loin ; il essuya ses yeux , Laissa la tète avec respect, el lorsque l'homme aux verrues arriva chez lui :

c Monsieur, dit le chevalier, je suis prêt, que faut-il vous signer?

— Ceci, dit le messager, cl il lira de sa poche et déploya un papier couvert d'écrilures.

— C'est bien , dit Roger , cl il signa sans lire.

— Pardieu ! monsieur, dit l'homme aux verrues, vous êtes un loyal gentilhomme, el si vous avez de la peine à vous décider, du moins quand vous avez pris voire parti , vous agissez grandement. Bien vous prendra de cette généreuse négligence ; lisez maintenant. »

Roger lui avec une horrible angoisse, tremblant à chaque ligne de rencontrer le nom de ces trois redoutables filles ; mais il cul le bonheur de voir un nom inconnu.

Ce papier était un acte portant obligation d'épouser Mlle Christine Sylvandire Bouleau, fille unique de maître Jcan-Amédée Bouleau, conseiller-rapporteur du roi en la granil"chambrc, et une reconnaissance à ladite Christine Sylvandire Bouleau d'une dot de cenl mille écus, le jour où le très-noble el très-honoré seigneur Roger-Tancrède d'Anguilhem gagnerait son procès contre le sieur Afghano, beaufils de feu le vicomte de Rouzenois.

Maître Jean-Amédée Bouleau était cet austère conseiller-rapporteur qui n'avait voulu recevoir ni Roger, ni Afghano; celui-là n'avait ni chat à qui on pût offrir des bagues, ni singe à qui on pût faire des donations entre-vifs, ni perroquet à qui on pût constituer une renie viagère. Mais il avail une fille à marier.

< Est-elle bien laide, monsieur? demanda Roger.

— J'ai ordre de ne répondre à aucune de vos questions, monsieur le chevalier ; faites votre toilette, suivez-moi au palais, assistez au jugement qui sera rendu dans deux heures, et j'aurai l'honneur de vous conduire ensuite chez M. Bouleau, voire beaupère.

— Pourquoi faire ? s'écria Roger avec un mouve-

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mcnl d'effroi qui l'empêcha de comprendre l'incongruité de la question.

— Mais pour lui faire vos remerclments d'abord dece que de ce moment-là vous aurez quelque chose, comme un million et demi de plus, et puis pour saluer voire future. »

Les jambes manquèrent au chevalier.

< Mon père sera sauvé et ma mère mourra tranquille à Anguilhem, murmura-l-il en tombant sur un fauteuil.

— Allons, allons, dit l'homme aux verrues, je vois bien que vous avez besoin d'être seul pour vous remettre ; vous irez au palais de votre côté, moi j'y vais du mien. >

Et l'homme aux verrues sortit assez cavalièrement cette fois. Roger remarqua cette différence dans Sfs habitudes.

« C'est juste, dit-il, il est sûr maintenant de son fait, j'ai signé ma propre sentence. »

Puis, comme l'y avait invité l'envoyé de maître Bouleau, il commença sa toilette.

Roger avait la mort dans le cœur, il délestait d'avance la femme qu'il allait voir, et pourtant par un mouvement d'amour-propre inhérent au cœur «le l'homme, il ne voulut pas que celle première entrevue lui donnât une mauvaise idée de sa tournure cl de son visage.

H prit un habit de velours noir avec des brandebourgs d'or : une veste de satin blanc, sur les coutures de laquelle serpentait une riche broderie, puis il envoya chercher le marquis de Cretlé , lequel arriva bienlôl dans son plus magnilique équipage.

Derrière celte voiture , marchaient les carrosses de d'Uerbigny, de Chastellux, de Clos-Renaud. M"» Poussette venait à la suite de tout cela dans un remise.

Le marquis de Cretlé monta sctil chez Roger. Du plus loin qu'il aperçut le marquis, le chevalier lui lendit les bras en criant :

< Hélas! hélas I hélas!

— Il parait que le sacrifice est fait, dit Cretlé.

— Fait et parfait , répondit Roger. J'ai signé. Pauvre Constance !

— Et... et a vcz-vous quelque renseignement nouveau sur la future? demanda en hésitanl le marquis.

— Elle se nomme Sylvandire.

— Ah diable ! un charmant nom , c'est déjà quelque chose. Mais ceci n'est qu'un nom de baptême , comment se nomme-i-elle de son nom de famille ?

— M"43 Bouleau.

— La fille de notre conseiller-rapporteur! s'écria le marquis.

— Elle-même, dit Roger. Hélas! c'est quelque pelit monstre qu'il aura caché à tous les yeux, el dont il se défait en ma faveur.

— Ou plutôt en faveur de votre baronnie. J'ai rencontré parfois maître Rouleau.

— Et quel homme est-ce que mon beau-père ? •— Un juif greffé sur un Arabe ; immensément

riche , du reste , à ce qu'on assure.

— Et malgré sa richesse, s'écria Roger, il est obligé d'employer de pareils moyens pour placer sa fille ! Ah ! mon ami, mon ami, il n'y a que le dévouement filial...

— Il est vrai que Cléobis et Bilon étaient, à mon avis , bien peu de chose auprès de nous , chevalier, mais il ne s'agit pas ici de nous lamenter, mais de nous rendre au palais. Si votre femme esi par trop.. . barroque... Eh bien ! vous la mettrez dans un coin de votre maison , avec des domestiques à elle , et cent mille francs pour son entretien. Vous aurez le désagrément qu'elle porte voire nom , voilà tout, et avec les quatorze cent mille livres qui vous resteront, eh bien ! vous prendrez lu plaisir ailleurs ; vous avez bien lu l'engagement? Il n'y a pas dessus que vous êies forcé?...

— Non.

— Eh bien ! mon cher, plaignez-vous donc ; allons, allons , en carrosse! »

El Creilé emmena d'Anguilhem , qui alla saluer successivement d'Uerbigny, Clos-Renaud, Chastellux et W Poussette aux portières de leurs voilures, et qui monta ensuite dans le carrosse du marquis.

Ils arrivèrent au palais; il y avait foule. Le fils de l'Indienne avait voulu assister au dénoument de ce long drame. On supposait qu'il avait dû dépenser cinquante mille livres à peu près à se rendre agréable aux juges. Il avait l'air si radieux que Roger manqua de s'évanouir et que Crctté en devint tout pâle.

Les juges étaient dans l'appartement voisin ; ils délibéraient.

Au bout d'une heure de délibération, la chambre rentra en séance. Roger reconnut ses trois juges et frémit ; derrière eux venait modestement le conseiller-rapporteur.

« Comment se nomme le conseiller rapporteur ? demanda timidement Roger à son voisin.

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— Maître Bouleau, répondit celui-ci ; un bien digne homme. >

Roger chercha à lire quelque chose sur la figure de M. Bouleau, mais c'était chose impossible.

Les juges prirent leurs places, avec cet air grave que Ton connaît à ces messieurs , laissèrent errer dans la salle ce regard de jurisconsulte qui ne se fixe sur rien , et maître Bouleau déplia un ppier.

» Du courage, dit Crellé en se penchant à l'oreille du chevalier, c'est notre beau-père.

— Je le sais, » dit Roger.

Maître Bouleau toussa, cracha et lut ce qui suit :

i Attendu que le sieur Afghano, dit l'Indien, n'a pu fournir la pièce qu'il devait offrir au tribunal , et qu'il n'existe aucune preuve authentique de ses droits à la succession ; attendu que le sieur baron Tanerèdc-Palamède d'Anguilliem , représenté par son fils , le chevalier Roger-Tancrède d'Anguilhem est le plus proche parent du défunt, et qu'il a fourni des titres bien en règle, établissant cette parenté ;

« Ordonne ta chambre que le sieur baron Tancrède-Palamède d'Anguilhem entrera immédiatement en possession de l'héritage de feu le vicomie de Bouzenois , comprenant meubles et immeubles et généralement tout ce que possédait le défunt , comme il est juste.

« Condamne le sieur Afghano , dit l'Indien , à payer les frais sans réserve ni dépens. »

Malire Bouleau prononça tout cela sans regarder une aeulc fois Roger qui chancelait sur son banc.

Le marquis de Crellé prit son ami dans ses bras et lui dit à l'oreille :

t D'Anguilhem , ton beau-père est un grand homme.

— Oui , mais patience , dil Roger , l'Indien va fournir son acie.

— Il n'eûi pas attendu jusqu'à ce moment, reprit Crellé, soyez tranquille , puisqu'il ne l'a pas fourni , c'est qu'il ne l'a pas. »

En effet, l'Indien ne produisit aucun papier. Il baissa la tête un instant comme accablé du coup. Puis , ta relevant bientôt d'un air de triomphe :

e Allons, dit-il assez haut pour être entendu non-seulement des juges, mais encore de l'auditoire , ma mère a bien fait de ne pas tout donner à ce misérable Boulenois. Voilà qui prouve combien il est dangereux d'enrichir 6C8 amants. »

Roger sentit la colère lui monter au front, et lit un mouvement vers l'Indien, pour aller venger incontinent la mémoire d'un parent dont on venait de le reconnaître héritier.

c Êles-vous fou , s'écria Crellé en le retenant ; laissez donc crier ce malheureux qu'on écorchc. Vous ne vous appelez pas Bouzenois , mais d'Anguilhem, et pardieu! les avocats vous en ont bien dil d'autres. »

En ce moment l'Indien se dirigea vers le groupe des jeunes gens. Boger crul qu 'il venail à lui et s'apprêta à le recevoir; mais l'Indien passa près d'eux , voilà tout. Seulement en passant il dil assez haut pour être entendu :

« Vous avez eu ton de me trahir, M"e Poussclie, car j'ai encore cent mille livres de rente.

— Je vous en fais mon compliment, monsieur, dit Boger; cest plus qu'il ne vous en faut pour porter dignement votre i

Allons, allons, ne vous faites pas de querelle , dit Crellé ; rentrons chez nous cl soupons gaiement.

— Hélas ! Crellé , répondil d'Anguilhem , vous oubliez qu'il faut que j'aille voir ma future. »

Au resle , Roger avait déjà prononcé ces paroles d'un ton infiniment moins contril qu'on aurait pu s'y attendre. Il songeait à ta fierté de sou père , à la joie de sa mère , en se trouvant loul à coup si prodigieusement riches. El le pauvre chevalier était si bon fils, qu'il commençait à s étourdir sur ta douleur de Constance.

Puis on s'accoutume vite à la prospérité ; Roger sortit de ta chambre avec des écarts de jambes el des gonflemenl8 de poilrinc qui eussent fait honneur à un millionnaire de naissance.

Crctlé lui prêta son carrosse pour aller rendre visite à maître Bouleau , puis il prit congé de son ami en lui rappelant que le souper serait prêt pour huit heures.

Alors Roger aperçut derrière lui l'homme aux verrues. Ses deux yeux d'opale jetaient des flammes.

f Maître Bouleau vient de quiller le palais pour retourner chez lui. Monsieur le haron ne veut-il pas le saluer loul d'abord ?

— Si fait, mon cher monsieur, répondil le chevalier, et c'esl même mon plus vif désir.

— Eh bien ! êtes-vous content, chevalier?

— Oui , monsieur, vous m'avez lenu parole, c'est vrai ; mais nous avons encore , vous le savez, deux conditions à remplir.

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— El on les remplira , monsieur, aussi exactement, espérons-le du moins, qu'on a rempli la première.

— Faiies-moidonc le plaisir de monter dans mon carrosse, monsieur, et allons. >

L'homme aux verrues monta dans le carrosse; mais , quelques instances que lui fil Roger , il ne voulut point se placer autre part que sur le devant.

On arriva rue Planche-Mibray ; on monta au troisième.

Maître Rouleau était assisdans son cabinet ; c'était un tout petit homme , avec un front immense , des yeux petits et cachés sous des luneltes, d'épais sourcis grisonnants , une bouche imperceptible perdue dans les plis de sa joue , en somme , un fort laid beau-père ; mais ce n'était pas lui qu'il s'agissaii d'épouser. Roger salua presque gracieusement , et ouvrit la bouche , pour lui rendre grâces.

t Ne me faites aucun remerciment, monsieur, dit maître Rouleau, votre cause était excellente; d'ailleurs j'ai suivi les lois de ma conscience, et mes collègues, quelque prévenus qu'ils fussent contre vous , ont bien voulu se laisser persuader par mes faibles arguments en faveur de la justice. »

Roger salu t une seconde fois maître Rouleau, lequel n'eut pas l'air de l'examiner; mais tout en répondant à son salut, il le regarda de tous ses yeux par-dessus ses luneltes. Cet examen terminé, il se retourna vers un paravent à ramages qui s'étendait derrière lui et dit avec un naturel parfait :

i Ma fille, venez donc faire la révérence à mon clienl , M. le chevalier Roger-Tancrède d'Anguilhcm. i

Roger crut que la terre allait manquer sous ses pieds ; une sueur froide lui monta au front, sa vie resta suspendue, ses yeux fixes cl hagards s'attachèrent à l'angle du paravent.

Tout à coup Roger vil apparaître une délicieuse créature.

Grande, d'une taille gracieuse , flexible et admirablement proportionnée, avec des yeux noirs que voilaient des paupières de velours, et de longs cheveux noirs qui tombaient en boucles épaisses sur ses blanches épaules ; Sylvandire avait dix-huit ans au plus, cl pouvait passer pour un prodige de beauté.

Roger, anéanti, pétrifié, slupide, ne songea pas même à faire la révérence. Il demeura immobile, en extase, les yeux fixés cl la bouche ouverte, comme la siatue de l'Apollon qui va parler.

« Mon enfant, poursuivit le conseiller en prenant Sylvandire parla main, voici M. le chevalier Roger- Tancrède d'Anguilhem qui nous fait l'honneur de te demander en mariage. >

Sylvandire leva ses grands yeux noirs sur Roger, et lui lança un long regard qui pénétra jusqu'au plus profond de son cœur.

i Oh ! je suis perdu ! dit Roger en lui-même; une si belle fille a déjà dû être aimée par quelqu'un, à moins qu'on ne l'ait tenue dans une armoire.

— Veux-tu permettre à M. le chevalier d'Anguilhem de te faire sa cour? > continua le conseiller.

Sylvandire regarda une seconde fois Roger avec un mélange d'étonnement , de crainte et de langoureuse passion ; mais elle se tut.

< Qui ne dit rien consent, monsieur le chevalier, reprit maître Rouleau. Or vous saurez que Sylv dire est ma fille unique et qu'elle apporte à so trois cent mille livres de dot. >

Sylvandire serra la main de son père en signe de reconnaissance.

— Pardieu ! dit Roger à pari lui , il pouvait bien lui en donner six cent mille pour ce que l'argent lui coûte. N'importe, il faut encore le remercier d 'être si modcslc.

— A quand la noce, voyons , monsieur le chevalier? dit matlre Rouleau.

— Mais, dit Roger, c'est à mademoiselle de fixer l'époque, et dès qu'elle consentira... »

Sylvandire s'inclina encore une fois sans parler.

« Elle est muette! » s'écria Roger, croyant avoir trouvé l'infirmité probable, et incapable de maliriser la nouvelle crainte qui venait de s'emparer de lui.

Sylvandire parlil d'un éclat de rire bien franc, et répondit :

« Non, monsieur le chevalier, Dieu merci, je parle.

— Elle n'est peut-être que slupide, dit le chevalier, cl cependant avec des yeux pareils, il est impossible de ne pas avoir de l'esprit. »

Cependant comme celle première entrevue ne laissait pas que d'être embarrassante pour tout le monde, le conseiller fil un signe du coin de l'œil à sa fille qui fil la révérence et s'apprêta à sortir.

e Comment , s'écria Roger, commeni, vous vous en allez, mademoiselle, sans me dire à quelle époque vous daignerez...

— Je vous laisse avec mon père, monsieur, répondit Sylvandire; quoique homme de justice, il aime

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les affaires qui ne traînent pas en longueur. Ce qu'il fora sera bien fait.

— Allons, dit Roger, à part lui, je m'étais encore trompé à cet endroit-là, elle n'est pas trop liéle i

Le bienheureux chevalier marchait de déceptions en déceptions.

SyUandire se retira, laissant Roger seul avec son futur beau-père.

Le mariage fut fixé à quinze jours.

Les arrangements faits , Roger prit congé de maître Bouleau et descendit l'escalier d'un pas plus léger qu'il ne l'avait monté.

Sur la porte de la rue , il trouva l'homme aux

i Et bien ! monsieur, lui dit celui-ci, étes-vous content ?

— Si content , lui répondit Roger, que si la dernière condition est tenue aussi fidèlement que les deux premières , il y a mille louis pour vous, mon brave homme.

— C'est comme si je les tenais, » dit l'inconnu en saluant jusqu'à terre.

Roger entendit cette exclamation et sauta dans le carrosse sans loucher le marchepied.

t Chez le marquis! > cria- 1- il à Basque d'une voix dans laquelle il ne restait plus rien de ses craintes passées.

Dix minutes après , la voiture s'arrêtait dans la cour de l'hôtel.

COMMENT LE CHEVALIER D ANGUILHEM FINIT PAR PRENDRE PHILOSOPHIQUEMENT SON PARTI d'a- VOIR UNE JOLIE FEMME , UN MAGNIFIQUE nÔTEL, ET SOIXANTE ET QUINZE M1LLEL1VRES DE RENTE.

Il y avait nombreuse compagnie chez le marquis.

Roger entra la figure radieuse. Chacun s'approcha de lui et l'accabla de compliments.

Le marquis laissa ne calmer cette grêle de félicitations, puis il prit Roger par la main et l'enlralna dans un boudoir.

« Eb bien, lui dit-il, la future?

— Charmante , répondit Roger d'un air dolent.

— Aussi jolie que Constance?

— Hélas! plus jolie.

ALEXANDRE Dl'MAS. — TOME VII.

— Mais alors , que diable vous préoccupe donc encore ?

— Ah! mon ami, murmura Roger avec un profond soupir, j'étais bien sûr que Constance...

— Eh bien ! oui, je comprends, dit le marquis ; mais que voulez-vous, mon cher, ce serait trop de chance aussi , et vous devenez d'une exigence inconvenante; tenez-vous pour bien heureux, mon cher, d'en être quille pour cela, cl puis d'ailleurs qui sait, mon cher, tout ce qui vous arrive à vous est si extraordinaire.

— Oh ! non, mon ami, vous ne me persuaderes pas qu'il n'y a pas quelque serpent caché sous toutes ces roses. Mais que voulez-vous , marquis , le sort en est jeté , cl puis j'ai réfléchi que le plus galant homme de la terre pcul êlre Irompé dans la situation où je suis. Ne pouvant rien sur le passé de ma femme , eh bien ! je me contenterai de surveiller l'avenir.

— A la bonne heure, voilà comme j'aime à tous voir. Rentrons maintenant, bonne contenance, et laissez-moi faire à table, heureux millionnaire. »

On se mil à souper. L'or, les cristaux, les bougies resplendissaient. A celte vue, Roger songea que lui, pauvre gentilhomme, deux heures auparavant sans fortune, recevrait le lendemain, s'il le voulait, dans un hôtel plus beau cl avec une magnificence pareille à celle que déployait en son honneur cet ami si bon, que lui avail fait un coup d'épée donné à propos; puis loul en songeant à cela, il se rappelait le maître d'armes, si bon et si désintéressé alors, qui avait, sans le savoir, assuré une forlune à sa famille en démontrant une flanconnade à son fils.

« Mes chers amis, dit le marquis, vous savez que nous nous réunissons ce soir pour nous réjouir du gain de ce fameux procès qui donne à noire ami d'Anguilhcm soixante el quinze bonnes mille livres de rente.

— C'est vous qui m'avez porté bonheur, dit Roger en saluant le marquis.

— A la sanlé de d'Anguilhcm cl de ses soixante et quinze mille livres de renie, s'écrièrent alors lous les convives.

— Attendez donc , dit Crctlé , et vous porteret deux santés ensemble, à moins cependant que vous n'aimiez mieux boire deux fois.

* — Qu'y a-t-il donc encore ? demandèrent à la fois d'IIerbigny et Clos Renaud.

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— Il y a, dit le marquis, que noire ami d'Anguilhem est devenu tout à coup amoureux à Paris, el vous ne savez pas sur quel friand morceau le sec* léral s'est laissé tomber?

— Sur une fille de Saint-Cyr, doléo par Mmo de Mainlcnon, dit Chaslcllux?

— Sur une princesse Palatine, dit Clos-Renaud.

— Sur une ûlle du sang royal? demanda d'Herbigny.

— Ah! bien oui, d'Anguilhem est assez noble comme cela, el il pense au solide, sur la fdlc d'un robin, messieurs.

. — Peuh! firent quelques convives.

— Ah! chevalier, vous dérogez, dit d'IIerbigny, il fallait épouser une dame de la Comédie-Française ou une fdlc de l'Opéra , c'était plus grand seigneur.

— Allendez-donc, messieurs, reprit le marqois, la demoiselle est belle comme Vénus cl a six cent mille livres de dot.

— Peste, chevalier, nous vous faisons notre compliment, s'écrièrent les jeunes gens a la ronde.

— Sur quoi le chevalier se fixe à Paris, s'éiablii dans l'hôtel du vicomte de Rouzenois, cl nous donne des festins, mais des feslins devant lesquels celui-ci n'est qu'un dîner de gargole.

— En ce cas, vive le chevalier el la chevalière! » s'écria d'IIerbigny en levant son verre.

Et tout le monde fit, dans les mômes termes, raison au toast de d'IIerbigny.

« Maintenant, continua le vicomle en reposant son verre sur la table, puisque vous voilà lartcé dans la basoche, mon cher d'Anguilhem, trouvez-moi donc à moi aussi la fille d'un collègue de votre beau-père, quelque jolie pelile robine ; j'accepterai jusqu'à cinq cent mille livres.

— Alors, au futur mariage du vicomte d'Herbigny, » dit à son tour, et en levant son verre , le chevalier d'Anguilhem.

Puis, pendant que loul le monde buvait, il se retourna vivement vers Cretlé, el lui tendant la main :

< Merci, dit-il , merci, marquis, vous avez été bon, excellent comme toujours. >

En effet, Cretlé avait sauvé à son ami tout le ridicule de son mariage. Il est vrai aussi que les six cent mille livres de M"0 Rouleau avaient produit un effet magique.

Rref, le souper fut si gai, que d'Anguilhem. quelle que fût sa préoccupation, s'égaya lui-même au dessert.

Roger quitta le marquis à deux heures api-fo minuit, lui donnant rendez-vous pour le matin à on/heures ; il voulait n'entrer à l'hôtel de Rouzenois qu'accompagné de son ami.

A l'heure dite, le marquis était chez Roger ; tous deux partirent pour la place Louis-le-Grand, et cette fois les deux battants de la grande porte s'ouvrirent devant le chevalier. Depuis une heure, les gens de la justice attendaient pour lever les scellés.

Tout ce qu'avait dit l'homme aux verrues était scrupuleusement vrai ; le colTrc-forl était plein , les écrins regorgeaient de bijoux , la collection de pierres gravées et de médailles était magnifique.

Roger fut ébloui en voyant tant de richesses; lui qui était venu à Paris avec cinquante louis, ne comprenait pas qu'il existât tant d'or au monde ; il voulait rendre à l'instant même à Cretlé les huit ou dix mille livres qu'il lui devait; mais le marquis lui fil comprendre qu'il se pressait trop en lui disant qu'il lui enverrait un malin Rasque pour prendre toute celte quincaillerie.

Le chevalier fit à l'instant môme un choix parmi les diamants et parmi les pierres précieuses, pour les envoyer à sa mère. Peut-être, en faisant cela, pensait-il au fond du cœur à Constance ; car, quoiqu'il ne prononçât pas son nom, Cretlé comprenait, à ses soupirs involontaires, qu'il ne l'avait pas complètement oubliée.

L'hôtel, quoique très-somptueux, avait besoin d'être revu par un homme de goût : ce fut encore Creité qui se chargea de cela ; il envoya chercher son tapissier, lui donna ses ordres, ci lui accorda huit jours. Le tapissier répondit qu'il était impossible que tout fût prêt dans un si court délai. Cretlé se contenta de répondre :

t On payera le jour où cela sera fini.»

Le septième jour, l'hôtel éiaii remis à neuf ; cl, comme l'avait ambitionné Roger, les armes des d'Anguilhem avaient remplacé sur lecusson les armes des Rouzenois.

Pendant ce temps, Roger avait envoyé à sa mère la meilleure voilure qu'il cul pu trouver dans les remises, ("était Rameau-d'Or qui la conduisait en poste; il devait revenir en courrier. Creilé était l'éternelle ressource de Roger; quand il ne lui prêtait pas ses conseils, il lut prêtait son argent ;

conseillant au mariage de leur fille avec Roger, avaient toujours gardé un vieux levain contre les d'Anguilhcm, se hâtèrent de transmettre cette nouvelle à leur fille. Mais Constance secoua la tôle en souriant et ne voulut pas croire un mol de ce qu'on lui disait.

« Roger a-l-il écril? dcmanda-t-cllc.

— Non.

— Il m'a dit de ne rien croire que ce que j'entendrais de sa bouche ou ce que je verrais écrit de

— De sorte que?...

— Je ne crois à rien, qu'à son amour. *

Le vicomte et la vicomtesse insistèrent tant qu'ils purent ; mais Constance, comme l'apôtre incrédule, voulait voir pour croire.

Le baron, avant île partir, se crut obligé* de faire une visite à ses voisins, et de leur expliquer par quelle nécessité Roger était forcé de manquer à ses engagements. Le vicomte écouta fort tranquillement son discours d'un bout à l'autre, puis il ordonna à sa femme de faire descendre Constance. Constance descendit , et M. de Bcuzcrie pria le baron de répéter devant sa fille ce qu'il venait de lui dire

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quand il ne lui prêtait pas son argent , il lui prélait ses domestiques.

Comme Rameau-d'Or était un homme sûr, on l'avertit qu'un des coffres du carrosse, dont on lui remit la clef, contenait un millier de louis, et on l'invita à veiller dessus.

Roger écrivit en outre à son père et à sa mère de venir prendre possession du reste de leur forlune, leur envoyant, jusqu'au dernier sou, le compte de ce qu'il avait été forcé de dépenser, ajoutant au reste que par un bonheur inouï sa fiancée était belle, parfaitement élevée, et paraissait ou ne peut plus spirituelle.

La joie du baron et de la baronne fut extrême quand ils apprirent que leur bru paraissait à peu près exemple de reproches. De plus, le baron déclara aussitôt que sur l'héritage il constituerait à son fils cinquante mille livres de rente et garderait le reste pour briller à Anguilhem.

< Seulement, ajoutait-il, peut-être achèteronsnous une maison de ville à Loches, afin de recevoir l'hiver, i

Le bruit du gain du procès et du mariage qui devait en être la suite s'était répandu jusqu'à Reuzerie. Le vicomte et la vicomtesse, qui, tout en

relalivcment au mariage de Roger. Le baron répéta mol à mol son petit discours, qu'il avait ruminé pendant tout le chemin ; mais, pendant tout le temps qu'il parla, Constance secoua la létc avec un sourire plein d'adorable confiance; puis, lorsqu'il cul fini :

« Roger vous a-t-il envoyé quelque lettre pour moi? dit-elle.

— Non, répondit le baron ; il aura été embarrassé de sa position el n'aura pas osé vous avouer qu'il était forcé, bien malgré lui, de vous êire infidèle.

— En ce cas on veut me tromper, reprit Constance; Roger m'a dit de ne croire qu'à ce que j'entendrais de sa bouche ou à ce que je verrais écril de sa main.

— De sorte que... répéta M. de Beuzerie.

— De sorte que je ne crois qu'à son amour, i répondit Constance.

Et l'on ne pui pas tirer autre chose de la jeune fille qui, au reste, ne parut pas autrement se préoccuper de ce bruit, qui bientôt cependant se répandildans toute la province.

Le départ du baron et de la baronne, courant la poste à quatre chevaux avec un courrier en avant, fut un événement dont il fui question pendant plus de huit jours à dix lieues à la ronde. On disait que Roger avait trouvé des bahuts remplis de diamants, cl une mine d'or dans la cave.

Pendant ce temps Roger faisait sa cour; mais sa fiancée était placée sous la garde la plus sévère. Maître Bouteau ne quittait pas sa fille d'un instant, persistance paternelle qui continuait à nourrir les inquiétudes de Roger. Il n'en allait pas moins passer tous les jours une heure avec Sylvandire, el la jeune fille , au grand ébabissement de son futur époux, déployait une instruction des plus variées el un esprit des plus agréables. Roger ne se lassait pas de la regarder et de l'entendre.

Toutes les formalités d'usage avaient au reste été remplies, cl l'on n'attendait plus que l'arrivée des grands parents pour procéder à la cérémonie du

mariage.

Celte arrivée fut un spectacle trop pompeux pour que nous n'essayions pas d'en donner quelque idée au lecteur. M. et Mm8 d'Anguilhcm avaient eu l'esprit de ne commander leurs babils que chez des tailleurs de la capitale , cl ils parurent velus dans le dernier gout de la cour. Et comme l'un et l'autre

SYLVANDIRE

étaient de vieille race, ot qu'ils avaient cet air de grandeur que deux révolutions n'ont pas encore pu effacer chez nos vrais gentilshommes, ils représenlèrcnt fort convenablement ; mais les neveux et les cousins de la plaine, et les petits-cousins de la Saintonge et du Périgord, produisirent une sensation profonde; ils arrivaient avec des feutres, des pourpoints, des trousses et des manteaux du temps de Louis XIII. On eut dit une collection de portraits de famille qui avait quitté son garde-meuble.

Roger, qui craignait le ridicule avant toute chose, se maria la nuit à Saiut-Rocb, cl attendit pour le repas de noces que tous les parents, comblés de présents, fussent repartis par les coches qui les avaient amenés. Le baron et la baronne couvrirent de caresses la fille du conseiller, qui souriait tendrement à son mari et se faisait admirablement aux douceurs.

Roger remercia le marquis de Crellé de tous les services qu'il lui avait rendus et de tout l'honneur qu'il lui avait fait, et lui promit de lui écrire relativement au point qui l'avait si fort tourmenté et qui le tourmentait plus que jamais ; puis il partit avec sa femme pour une petite terre située à Cliampigny, qui avait été habitée longtemps par M. de Bouzenois.

De leur côté, le baron et la baronne regagnèrent Anguilhcm , impatients de rehausser par quelques dépenses nécessaires, la splendeur de l'écusson qui se dégradait injurieusemenl au-dessus de la porte charretière du château.

Le lendemain du départ de Roger pour Champigny le marquis de Crellé reçut, par courrier extraordinaire, une lettre du chevalier qui ne contenait que ces quelques lignes :

< Je suis le plus heureux des hommes!

« Faites-moi le plaisir, mon cher marquis, de demander à mon beau -père l'adresse de l'homme aux verrues, et de remettre à ce dernier mille louis de ma part.

t Votre ami de cœur, « Le chevalier d'Anguiliirm. »

COMMENT LE CHEVALIER D ANOUILH KM SE TROUVA SI HEUREUX QV'lL FUT SUR LE POINT, COMME POLYCRATE, TYRAN DE SAMOS, DE JETER Uîl ANNEAU PRÉCIEUX A LA MF.R.

Voici comment Roger avait mis sa conscience en repos au sujet de M"* Constance de Beuzerie.

Si rien n'affaiblit un amour comme la possession, rien ne l'alimente comme l'espérance ; mais l'espérance une fois perdue , l'amour le plus puissant se relire s'il ne s'cteinl pas devant l'inflexible nécessité. Aussi une fois que Roger comprit qu'il ne fallait plus songer à ses anciennes chimères, et qu'il se trouva en face d'une des plus séduisantes réalités qui existassent au monde, il pleura, soupira , mais finit enfin par s'exécuter, et même d'assez bonne grâce.

11 profila donc du retour de sa mère à Anguilhem pour écrire à Constance une lellre des plus touchantes : il annonçait qu'une de ces nécessité» , comme les gentilshommes en rencontrent parfois pour éprouver leur courage, s'appesantissait sur lui, et qu'il allait , en se sacrifiant au bonheur de sa famille , renoncer à l'espoir d'élrc jamais heureux lui-même. Il supplia donc Constance de lui pardonner et de l'oublier. Mais il termina en jurant à son amante, que malgré l'inflexible loià laquelle il était forcé d'obéir ( style cornélien, encore fort à la modo à celle époque) , lui, Roger, aimerait Constance jusqu'à la mort.

Constance , ainsi dégagée de sa parole , redevenait libre et pouvait se marier à son tour.

Au moment où Roger écrivit à Constance la lellre dont nous venons de faire l'analyse, il n'avait pas encore eu l'occasion d'écrire au marquis de Creitc celle dont à la fin du chapitre précédent nous avons donné le contenu ; il se défiait donc encore de Sylvandire , el pensait , que trompé probablement d'avance par sa femme , il aurait toujours le beau côlé d'une scène conjugale , si jamais les deux rivales pouvaient communiquer ensemble, et si l'une d'elles montrait à l'autre la lettre qu'elle avait reçue.

Roger avait été profondément ému en composant les lignes élégiaques que nous avons rapportées ; aussi porla-l-il , les yeux encore humides de larmes , la lettre qui les contenait à la baronne d'Auguilhem ; de son côlé, la digne dame, croyant encore aux

SYLVAN

éternelles amours , même lorsque ces amours élaient traversées d'insurmontables obstacles, s'empressa de référer de la chose à son mari, et cela surtout lorsque Roger lui eut recommandé de faire tenir la lettre à Mlle de Beuieric cl de veiller avant toute chose à ce qu'elle lui fût remise en mains propres.

M. d'Anguilhein fut fort embarrassé à celle ouverture. Manquer à remplir le désir de son fils, c'était, selon lui , trahir un devoir, ei il faut avouer que depuis quatre mois, Roger avait tellement grandi dans l'esiime ei l'opinion paternelles, par la façon dont il s était conduit dans la capitale , que le baron respectait maintenant son fils presque autant qu'il l'aimait. D'un autre côté, faire passer à Constance une lettre sans doute pleine de serments d'un éternel amour, c'était peut-être rallumer des feux qu'il était plus sûr de laisser s'éteindre d'eux-mêmes, c'était pcal-êlrc encourager des desseins coupables , c'était enfin fomenter une rébellion aux foyers beuzerieiis.

Car le baron n'avait pas pris connaissance de la lettre, et il se serait jeté au feu plutôt que de le faire, tant il poussait loin la délicatesse à cet endroit ; de son côté, la baronne ne pouvait lui donner aucun renseignement, si ce n'est que , connaissant l'amour inaltérable que Roger avait voué à Constance , la lettre devait contenir de terribles plaintes contre le sort , et de cruelles récriminations contre la desli- I née. Il en résulta que le baron , après avoir tourné et retourné eu tous sens l'épllrc de Roger, décida, dans sa sagesse, que le mieux était de ne pas la remettre à M,,c de Beuzerie ; et , pour ne pas revenir sur celte détermination , il enferma à double clef l'épltre amoureuse dans un coffre.

L'accomplissement de celte résolution tourmenta bien le baron d'Anguilhem pendant quelque temps ; mais il se rassura peu à peu en songeant que le hasard se sert parfois d'un accident pour faire beaucoup de bien dans ce monde.

Il en résulta que MIU de Reuzerie, n'ayant pas reçu la lettre qui la déliait de ses serments, ne voulut rien admettre de ce qu'on lui dit du mariage de Roger, répondant aux protestations les plus positives de son père et de sa mère :

c On lui avait bien fait croire, à lui , que j'étais morte! »

Pendant ce temps, Roger, croyant Constance ; rendue à la liberté , était fort tranquille , et nous ajouterions même , si nous ne craignions pas de

faire prendre à nos lecteurs une trop mauvaise idée de noire béros, qu'il était fort heureux.

Je crois qu'il n'existe pas de mariage, fût-il formé de l'accouplement d'un tigre et d'une panthère , qui ne puisse avoir la prétention de jouir d'une paix de quinze jours après le jour des noces.

Au reste , outre sa beauté , qui était parfaite , cl que Roger appréciait singulièrement, Sylvandire paraissait adorable de naïveté, de grâces el de vcrlu. Son nouvel époux Pavait interrogée en tous sens, il avait usé sa judiciaire cl sa logique à faire naître des contradictions el à embarrasser une de ses réponses dans une autre ; mais sur aucun point il n'avait pu surprendre Sylvandire en mensonge : aussi se demandaitil incessamment pourquoi maître Rouleau avait pris lanlde précautions, de soins el de peines pour assurer le placement d'un trésor si avantageux.

i Que faisiez-vous donc chez voire père? chère amie, demandait quelquefois Roger.

— Je m'ennuyais, répondait Sylvandire.

— Mais ne recevait-il donc jamais personne ?

— Oh ! si fail , quelques vieux conseillers, quelques vieux avocats, quelques vieux juges, tous gens de conversation fort maussade.

— Voilà loui?

— Oh! mon Dieu, oui, absolument tout. > Alors Roger, après avoir craint une difformité,

une infirmité, cl encore autre chose, revenu de ces irois terreurs, songeait que sa femme devait avoir quelque vice caché.

< Peut-être est-elle gourmande, > se dit-il ; c'était un vice de l'époque ; voyez Saint-Simon !

El il essaya de provoquer sa sensualité à l'aide de ces vins exquis que M. de Rouzenois gardaii depuis vingt ans dans sa cave ; mais Sylvandire , après avoir goûté le meilleur lokai el le plus exquis constance, faisait une petite grimace de dégoût, cl en revenait à son eau fraîche cl pure, b seule boisson qui lui fût agréable.

Lu jour, pour avoir pris un doigl de syracusc, le rouge lui moula au visage, et elle en fut incommodée toute la soirée. A partir de ce moment, elle annonça qu'elle renonçait même à Iremper le bout de ses lèvres dans aucune espèce de vin.

i Ma femme n'aime pas la table, pensa Roger; cherchons-lui quelque aulrc vice, car décidément elle doit en avoir un.

« Ah ! j'y suis, se dit-il un beau malin, ma femme est joueuse, i

230 SYLVi

El il étala le même soir un rouleau d'or devant elle ei lui mit des caries entre les mains; mais Sylvandire ne connaissait aucun jeu , riait comme une folle quand elle gagnait, cl faisait la moue pour une pièce de dix sous perdue.

< Ma femme n'est pas joueuse , dit Roger, c'est vrai ; mais peut-être est-elle avare. »

Roger fit monter sa femme dans sa voiture , lui fourra de l'or plein ses poches et la conduisit chez les premières faiseuses de modes et chez les premières couturières de Paris. Sylvandire acheta pour trois cents louis de bonnets, de denlclles et de robes, et cela sans marchander.

« Diable ! dit Roger, c'est qu'elle est prodigue, alors. »

Mais un jour qu'il lui faisait, à dessein , un léger reproche sur une guimpe d'Angleterre qu'elle avait achetée dix louis de plus qu'elle ne valait, Sylvandire le remercia de celte observation et le pria à l'avenir de régler lui-même ses dépenses.

< Tant pis , tant pis, pensa Roger, c'est qu'il y a quelque chose de plus grave. »

Alors Roger se mil en sentinelle el regarda s'il ne viendrait pas rôder autour de la maison conjugale, quelques-uns de ces insectes de nuit et de jour qu'on appelle des cousins, dangereuse espèce dont on ne peut se délivrer que lorsqu'on les tue sur la place.

Mais pas un panache d'amoureux , comme eût dil MUe Scudery, mais pas un museau de galant , comme eût dit Molière, ne se montra dans les environs deChampigny.

» Rien décidément , je possède un trésor, se dit Roger avec effroi, et je suis né, il faut en convenir, sous quelque constellation heureuse , qui n'a pas encore été découverte par les astronomes modernes. »

Cela était vrai cependant, ou du moins paraissait l'êire.

Dire que Sylvandire avait un amour immense pour son mari, c'est ce que nous n'oserions point affirmer. Peut-être Sylvandire n'aimail-elle rien , el , aux yeux du pauvre Roger, celte absence d'amour était une vertu. Mais il n'est rien de tel que ces prétendus indilTércnls pour s'éveiller, pour s'embraser tout à coup ; il n'est rien comme ces soleils cachés sous une nue pour amener des grêlons, de la pluie cl des letnpéics.

Mailrc Rouleau vint voir ses enfants à Champigny. Roger, qui adorait ses parents et qui leur écrivait deux fois par semaine , trouva Sylvandire bien

froide à l'égard de ce bon père, qui avait tant fait pour elle. Il réfléchit pendant deux ou trois jours à celle froideur, el comme il élaii en train de chercher de bonnes raisons à tout, il finit par se persuader que l'amour dont Sylvandire brûlait pour luimême éteignait tous les autres amours. Ou voit quo Roger était déjà fort avancé dans les éludes de sou rôle d'époux : de pessimiste, il était devenu optimiste.

Cependant Roger faisait mille amitiés à maître Bouleau, et maître Bouleau les lui rendait ; seulement l'un avait un motif, l'autre n'en avait (tas. Roger voulail conduire maître Bouleau à point, et, arrivé où il le désirait voir, l'interroger à fond. Après un succulent diner de campagne, qui avait duré jusqu'à sept heures du soir, Roger crut enfin le moment venu.

c Voyons , mallre Bouleau , dit-il en entraînant son beau-père dans une embrasure de fenêtre; voyons, là, franchement , maintenant que vous n'avez plus peur que je vous échappe, el, je dirai mieux , maintenant que je ne voudrais même plus vous échapper, dites-moi, jusqu'à présent je ne m'en suis pas encore aperçu, je dois l'avouer, ditesmoi ce qu'il y avait de défectueux dans Sylvandire, car pour la marier d'une si étrange manière vous aviez vos raisons ?

— Je veux bien vous parler à cœur ouvert , mon gendre. D'abord, comme vous pouvez le voir, dil le bonhomme à qui le vin muscat déliait la langue , j'ai gagné à ce marché la dot de Sylvandire , c'està-dire cent mille écus.

— Je sais le chiffre , répondit Roger.

— Dot que du reste , continua le beau-père, vous retrouverez après moi revue et augmentée , et puis, j'ai élésùrque ma fille n'épouserait pas un de ces genlillatrcs de province qui n'ont que la cape cl l'épcc, ou un de ces marchands qui portent toutes leurs dettes à l'actif, el tout leur actif au passif, c'est-à-dire qui sunl ruinés , si leur femme ne les aide.

— Vous connaissiez donc la fortune de M. de Bouzcnois?

— A livres , sous et deniers , mon gendre ; j'avais tout vérifié par moi-même, toulsupputé, tout estimé.

— Mais il y avait bien à la cour quelque gentilhomme qui me valût , enfin'?

— Sans doute, mais celui-là n'avait pas un procès qui me le livrait pieds el poings liés, puis les fortunes de quinze cent mille livres sont rares, même à la cour. D'ailleurs , j'avais toujours dit que je doterais ma

Le lendemain, maître Bouleau repartit pour Paris , laissant son gendre fort préoccupé de la conversation de la veille.

En effet , Roger était si heureux qu'il était évident qu'un pareil bonheur ne pouvait durer; aussi Roger était-il tourmenté de son bonheur môme.

C'est une chose étrange que le cœur de l'homme, nous ne parlons pas de celui de la femme, que nous no connaissons qnc par sympathie. C'est nne chose

SYLVANDIRE

fille avec la première affaire un peu importante qui roc tomberait sous la main : recevoir une somme d'argent comme ont Tait vos trois juges, c'est un vol fait a h fois à la justice et au plaideur; mais lui donner, au contraire , à ce plaideur , qui vous doit sa fortune, lui donner par-dessus le marché une fille charmante , c'est en même temps , je le pense ainsi du moins , accomplir un devoir et rendre un service.

— Toujours la même chose , pensa Roger , le thème est en effet assez raisonnable, et, à la rigueur, on peut y croire. Ainsi , ajouta-t-il tout haut , ainsi, très-cher beau-père , vous n'étiez pas le moins du inonde embarrassé de Sylvandire ?

— Oh mon Dieu ! ps du tout , si ce n'est qu'elle s'ennuyait fort avec moi, et que , comme elle a un caractère des plus décidés...

— Ah ! ma femme a un caractère décidé!

— Une petite tête de fer, mon gendre. Si ce n'est donc , comme je vous le disais , que comme elle a an caractère des plus décidés , je tremblais que d'un moment à l'autre elle ne fil quelque folie. C'est une fille d'un esprit fort étendu , et qui surtout veut être distraite.

— Elle aime donc le plaisir, alors? demanda Roger.

— Je n'en sais rien, ne lui en ayant jamais procuré ; mais toutefois , par ce que j'ai pu saisir de son caractère , je crois qu'elle ne hait pas les divertissements.

— Beau-père , vous croyez-bien , n'est-ce pas , que je veux rendre Sylvandire heureuse?

— Vous faites tout ce que vous pouvez pour cela?

— Eh bien ! voyons, pour arriver à ce but, si je vous consultais sur ses goûts et son caractère , quel conseil me donneriez-vous ?

— Je vous dirais : Ayez con6ancc en elle...

— Ah! vraiment, tant mieux, interrompit Roger.

— Attendez donc, attendez donc, continua le beau-père , je vous dirais : Ayez confiance en elle, mais surveillez-la toujours.

— Diable! > fit Roger, assez mécontent de cedé-

étrange , disions-nous, que le cœur de l'homme, et l'on ne saurait croire quel assortiment indéfini d'amours il contient. Certès , Roger avait fort aimé Constance , Roger l'aimait même à ce point que s'il eût appris que Constance se mariait, il en eût été désespéré. Eh bien ! Roger aimait aussi Sylvandire, d'un tout autre amour, c'est vrai ; il aimait Constance comme on aime un beau lis, pour admirer sa pureté , pour s'enivrer de son parfum , pour le conserver dans un coin du jardin de son cœur , hors de tous les yeux , loin de tous les regards. 11 aimait Sylvandire comme on aime un beau diamant , pour le faire reluire de tous ses feux , pour le produire à toutes les vues, pour se faire envier par toutes les ambitions.

L'amour qu'il avait éprouvé pour Constance était le feu le plus pur de l'âme. L'amour qu'il éprouvait pour Sylvandire était une flamme un peu plus grossière, qui, allumée au fond du cœur, gagnait peu à peu tous les sens. Roger eût passé sa vie à regarder Constance, et il eût été heureux de ta regarder. Roger serait mort d'amour comme Narcisse , s'il lui avait fallu dans ses relations avec Sylvandire, se borner à sa simple vue.

Kl mainicnani que j'ai caractérisé les deux amours de Roger, c'est aux femmes de dire duquel de ces deux amours elles préfèrent être aimées.

Mais la vérité, c'est que Roger les avait tous deux , l'un dans l'âme , l'autre dans le cœur, et peutêtre même n'élait-il si heureux , cl ne craignait-il tant de changer de position que parce que l'un complétait l'autre.

COMMENT L HOMZON CONJUGAL DU CHEVALIER d'anguilhem COMMENÇA PEU A PEU A SE REM- BRUNIR.

Quelques jours se passèrent encore dans un bonheur parfait; mais Roger, constamment tourmenté des confidences que lui avait faites son beau-père à l'endroit de Sylvandire , résolut de proposer à sa femme une partie qui lui ferait peut-être entreprendre quelque chose hors de ce calme qui chez elle paraissait affecté tant il était profond.

El Roger avait tort, nous devons l'avouer. Savoir

SYLVANDIRE

jouir du bonheur présent et s'en remettre à Dieu du bonheur à venir, c'est un des premiers préceptes de la sagesse humaine ; aussi est-ce un de ceux que l'on suit le moins. Interrogez les irois quarts des hommes qui ont été malheureux , cl ils vousavoueront qu'ils ont cherché leur premier malheur , comme Diogènc cherchait un homme, avec une lanterne.

Bref, un beau matin , Roger alluma donc sa lanterne, et 6'cn vint trouver Sylvandire.

< Ma belle amie, lui dit-il , je vous annonce une nouvelle qui va hien vous eharmer, car sans doute comme je me trouve bien heureux, vous vous trouvez bien heureuse?

— Mais, sans doute, répondit Sylvandire en levant sur Roger un long regard qui n'était pas exempt de quelque inquiétude.

— Ce bonheur vient de notre amour, Sylvandire, et sans doute comme moi, vous aimez le recueillement dans l'amour. »

Sylvandire rcsia muette.

< Or, continua Roger, comme nous nous aimons tons deux , Roger appuya sur ce mot, éire seuls el vivre loin <lu monde... »

Sylvandire dressa l'oreille comme le cheval qui entend siffler le fouet.

« Nous allons vendre notre hôtel de Bouzcnois, faire emballer le mobilier el nous vivrons, s'il vous plaît, à Anguilhem, où nui ire Rouleau nous fera le plaisir de venir passer ses vacances.

— Eh! pourquoi aller nous enterrer en province? demanda assez résolument Sylvandire.

— Mais pour y vivre en famille.

— Voire famille n'est pas la mienne, répondit Sylvandire, et à part un mois que mon père viendra passer avec nous , mon père demeure le reste de l'année à Paris.

— Oui, sans doute, ma chère, cl vous avez raison ; mais, enire nous soit dit, Sylvandire, je ne crois pas que vous teniez le moins du monde à vivre avec maître Rouleau.

— Vous vous trompez, monsieur, j'aime fort mon père, et d'ailleurs je ne prétends point m'exiler ainsi.

— Vous appelez exil un séjour fait en ma compagnie. Oh! le mol n'est point gracieux, Sylvandire.

— Mais , mon ami , répliqua d'un ton forl râla jeune femme qui, dans une première disi, n'osait pas s'avancer plus avant, ne sommesnous pas assez riches pour demeurer à Paris, et même pour y vivre magnifiquement?

— C'est vrai, répondit Roger; seulement, je voulais savoir si vous teniez plus à Paris que vous ne tenez à moi; du premier coup, vous m'avez fixé, merci !

— Oh ! mais pas du tout, et vous vo s'écria Sylvandire avec effusion aussitôt eut commis l'imprudence de laisser voir que sa résolution n'était qu'un jea ; point du tout , je vivrai où vous voudrez , cher ami , el pourvu que je vive près de vous, c'est tout ce qu'il me faut. »

Elle était bien sure , en disant cela , de promptement à Paris.

« Oui, dit Roger, mais vous préférez, n c pas, que nous retournions dans la capitale el que nous nous divertissions un peu cet hiver?

— Vous avez lorl, mon ami, de croire cela ; je n'ai pas de préférence pour un lieu plutôt que pour un autre, et je veux tout ce que vous voudrez. »

• Que répondre à une femme si soumise, sinon d'aller au-devant de ce que l'on suppose être son désir.

Roger ordonna donc qu'on fil immédiatement les préparatifs du dépari, et ils revinrent à Paris.

Roger avait peu de connaissances, excepté ses anciens amis; Sylvandire n'en avait pas du tout; car ce n'est pas ce qu'on appelle des connaissances que les juges, les conseillers el les avocats, qui fréquentaient la maison de maître Bouleau. On se contenta donc de faire écrire à ('relié, à d'Herbigny, à Clos-Renaud cl à Chastcllux , que l'on était de retour à Paris, que l'on dînait lotis les jours à deux heures, et que l'on recevait tous les soirs à huit.

M»» d'Anguilhcm fit à merveille les honneurs de l'hôtel Bouzcnois et fut généralement trouvée charmanie.

Le premier soir le marquis de Crelté lira Roger à part et l'ayant conduit dans l'embrasure d'une fenêtre :

i Mon cher chevalier, comme je désire n'être jamais exclu de voire maison...

— Comment être exclu de ma maison, interrompit Roger, que dites-vous?

— Mon cher , vous êtes jeune , dit Crctté, vous avez le cœur plein de pureté el l'esprit plein d'innocence ; or apprenez une chose , c'est que si les amis de la femme sont presque toujours ceux du mari, les amis du mari sont raremeni ceux de la

— Pourquoi cela ?

SYLV

— Oh! pourquoi?... ce ocrait trop long à vous raconter, et je ferai peut-être un jour deux ou trois volumes là-dessus, quand je saurai l'orthographe. Je vous disais donc que quelque chose qu'on vous dise contre moi , je vous permets de le croire , excepté cependant si Ton venait vous dire que je fais la cour à M™' d'Anguilhem. Vous me connaissez, Roger. Je vous donne ma Toi de gentilhomme que votre femme me sera toujours aussi sacrée que si elle était ma sœur.

— Et jamais vous ne serez traité chez moi autrement que comme un frère, répondit Roger, jamais vous ne serez exclu de ma maison que lorsqu'il vous plaira de vous en exclure vous-même. Périssent femme et fortune plutôt qu'une amitié comme la Dôtre.

— Ainsi soil-il! i répondit Crellé.

Le marquis se montra en effet très assidu chez le chevalier, mais il eut la délicatesse de n'y arriver presque jamais seul, et de faire des heures de tout le monde ses heures à lui. Puis, presque toujours il sortait avec le cortège d'amis qu'il avait amené. Bref, fidèle à sa promesse , Cretté ne fit sa cour qu'au mari ; ce qui fut cause que M™9 d'Anguilhem commença par le mépriser comme un indifférent et finit par le haïr comme un ennemi.

En peu de temps , au reste , l'hôtel Bouzenois , devenu hôtel d'Anguilhem , fut un rendez-vous de bonne compagnie. Sylvandire, belle et gracieuse, attirait les galants , comme le miel attire les mouches. Mais Crellé, ferme au poste avec d'Herbigny et Clos-Renaud, chassait les mouches avec ses airs vainqueurs et ses plaisanteries toujours approuvées de Roger. Aussi six mois se passèrent sans que Mme d'Anguilhem , quelque bonne envie qu'elle en eût peut-être au fond, fit en rien parler d'elle.

Elle eût pourtant fort désiré d'approcher de Versailles, et elle avait à ce sujet tourné ses batteries vers la dévotion ; mais le marquis et ses amis s'étaient tout à fait déclarés contre lavieille, c'était ainsi qu'on appelait Mm* de Maintenon ; contre le jésuite, c'est ainsi qu'on appelait le père Lelcllicr ; elconire l'anlicaille, c'est ainsi qu'on appelait les courtisans, cl contre la vieille machine, c'est ainsi que lord Slair appelait Louis XIV.

En cela , comme toujours , Roger s'était rangé à l'opinion de son ami, et comme Sylvandire insistait pour qu'on reçût chez elle une société plus chrétienne, il signifia qu'il ne comptait pas faire de

ALEXANDRE Dl'M AS. — TOME Vit.

NDIRE. 233

l'hôtel un monastère, et que si les abbés y paraissaient, il opposerait aux petits collets noirs des mousquetaires de toutes les couleurs.

Il y avait loin , comme on le voit , du Roger de Paris au Roger d'Amboise, du mari de Sylvandire à , l'amant de Consiance, du libertin révolté contre la \ soutane, à l'écolier qui voulait se faire jésuite.

Sylvandire, qui ne se sentait pas la plus forle, fui obligée de céder.

Vers ce lemps-là , maître Bouleau sollicita une place de président. Roger parla des désirs de son beau-père à Crellé, et Cretté, avec son obligeance habituelle, se mit en campagne lui et ses amis ; mais i quelques instances qu'ils missent dans leurs sollicitations, quelques mines qu'ils lissent jouer, ils virent parfaitement que, réduits à leurs propres forces, ils ne réussiraient pas.

Quelqu'un parla alors à maître Bouleau d'un certain marquis de Royancourt, grand avalcur de messes cl fort en faveur près de la Maintenon. Maître Bouleau se rappela que justement trois ou quatre ans ! auparavant, ce même marquis de Royancourt avait eu, devant le tribunal dont il élaii conseiller rapporteur, un procès qu'il avait gagné.

Malire Bouleau alla faire une visite à M. de Royancourt, qui le reçut très-bien et lui rappela la circonstance du procès, que celui-ci se remémora parfaitement.

Or comme maître Bouleau pensa que la recommandation d'une jolie femme ne gâterait rien à sou affaire, il demanda à Roger la permission de présenter, à lui et à sa femme, M. de Royancourt; présentation à laquelle Roger, sans défiance aucune, ne s'opposa en rien.

Ijë marquis de Royancourt fut donc présenté à Roger, auquel il fit mille politesses, et à Sylvandire, qui baissa modestement les yeux.

Roger rendit toutes ses gracieusetés à M. de Royancourt, moitié par courtoisie, moitié parce qu'il valait mieux être bien que mal avec lui ; c'était un favori tout-puissant admis aux soupers sobres de M""8 de .Maintenon , et trônant dans l'antichambre du père Lctellier.

Le surlendemain de celte première visite , maître Bouleau fui nommé président. •

Il était tout naturel qu'on reçût de son mieux un homme à qui on avait de si grandes obligations. Aussi, à sa seconde visite, le marquis fut-il encore plus fêlé qu'à la première. De son côté, M. de Royan-

234 SYLVj

court dil au chevalier d'Anguilhem qu'on devail s'étonner qu'un bomrae comme lui, jeune, riche et de mérite, ne sollicitât point quelque charge à la cour ou dans l'armée , et il lui offrit obligeamment ses services. Roger, qui de tout temps avait eu un certain fond d'ambition dans le cœur, ne répondit que par des rcmcrctmenls empressés. Jusque-là le marquis, il avouait la chose à Crclté qui avait contre le nouveau venu une certaine antipathie, jusque-là le marquis, disons-nous, lui paraissait Tort gracieux et fort obligeant.

Mais, comme nous l'avons dit , il y avait dissidence entre les deux amis. Crctié voyait le marquis de Royancourt d'un fort mauvais œil ; il savait combien étaient tortueuses les menées de ces courtisans à bigoties allures qui étaient venus se poser comme des éteignoirs sur toutes les joies lumineuses qui avaient marqué les deux premiers tiers du règne du grand roi. On n'eut certainement pas joué Tartufe à l'époque où M. de Royaneourt avait du crédit.

De son côté , Sylvandirc sollicitait de son mari d'accepter les offres du favori de Mme de Maintenon.

« Nous serons admis à Versailles , disait-elle ; nous y aurons peut-être même l'appartement.

— Pourquoi faire? répondait Cretté ; n'est-il pas bien meilleur d'être maître de soi-même comme l'est Roger, que d'obéir aux caprices maussades d'un vieux roi toujours de mauvaise humeur et que personne ne parvient plus à amuser, môme M0" de Maintcnon ? Quant aux appartements , vous eu avez dix ici bien autrement commodes, je vous en réponds, que ne le sont ceux de Versailles. Passe encore si on donnait à d'Anguilhem un régiment ; mais de par tous les diables, quoique d'Anguilhem soit à la fois brave comme Alexandre , comme Annihal et comme César , d'Anguilhem ne me parait pas avoir la moindre vocation pour la guerre. J'en avais un régiment , moi ; eh bien ! je l'ai vendu. Je reprendrai de l'activité quand Mmu de Maintcnon ne sera plus ministre de la guerre.

— Vous, monsieur, répondait aigrement Syl vandire , vous avez épuisé les plaisirs et les honneurs , et je comprends que vous parliez ainsi; mais M. d'Anguilhem et moi nous y sommes neufs et nous en avons soif. >

Crclté Ûxail alors sur son ami un regard interrogateur, et Roger répondait à ce regard par un

j signe négatif. Sylvandire, battue, allait trouver son ! père et envoyait maître Routeau à la charge ; maître Routcau faisait avancer M. de Royancourt.

Il arriva qu'un jour de festin, un mercredi , je crois, M. de Royancourt, qui faisait inaigre quatre fois la semaine, affecta de ne manger que du poisson , et reprocha au chevalier avec politesse, mais asscx sévèrement néanmoins, le peu de cas qu'il faisait des commandements de l'Église.

Crclté et ses amis s'atlendaicnl à ce que d'Anguilhem allait répondre vertement à cet importun personnage, mais ils attendirent quelque temps; enfin Roger répondit , mais moins vertement que ne le méritait l'inconvenante apostrophe du marquis.

c Allons , allons, dit tout bas Cretté à son ami, nous baissons et le Royancourt monle ; méfie toi , d'Anguilhem, méfie-toi, tu es gouverné. »

En effel, M. de Royancourt élaitdevcnu commensal de l'hôtel, il arrivait avec grand train, avec des chevaux magnifiques, avec des valets insolents. Sylvandire apprenait de lui toutes les nouvelles du grand monde, où elle brûlait de s'introduire et qui lui était fermé, comme un de ces jardins enchantés des Mille cl une Nuits qui sont sous la garde d'un dragon.

Le dragon qui lui défendait l'entrée de ce jardin, c'était le marquis de Cretté , aussi le haïssait-elle cordialement.

De son côlé Roger commençait à voir clair dans tout ce manège, cl le nouveau venu l'impatientait fort.

« Ce Royancourt m'ennuie considérablement, dil un matin Roger à son ami, il a conduit hier ma femme et le beau-père cliez ce jésuite de Letcllicr, loutes ces capucinades-là ne me vont point.

— Eh bien ! retire-toi de tout cela, dit Crellé qui en était venu avec Roger à la plus cordiale familiarité , emmène Sylvandire en Touraine , laisse-moi plein pouvoir, cl pendant ton absence, sois tranquille , je ferai maison nette.

— Parbleu ! c'est une idée, > dil Roger. Là-dessus , il prépara loul pour son dépari , mats

sans rien dire à personne ; seulement, deux heures avant de monter en voilure, il prévint Sylvandire qu'il l'emmcnail à la campagne.

Sylvandirc demeura atterrée de ce coup d'audace dont elle eût cru Roger incapable, puis elle voulut discuter celte résolution ; mais Roger maintint 8.1 volonté : puis elle pleura, mais Roger fut insensible à ses larmes. Puis le moment vint, et il fallut partir

syi.va:sdire.

sans recevoir les adieux de matire Bouleau ni de M. dcRoyancourt.

« Oh! c'est monstrueux , dit Sylvandirc en montant en voiture.

— Mais , répondit le chevalier en prenant sa place auprès d'elle, mais, chère amie , puisque vous êtes hien , m'avez-vous assuré , partout où je suis , de quoi vous plaignez-vous? Voyons?

— Monsieur, vous pouviez me prévenir, au [ , afin que je prisse congé de mon père et de

i amis.

— Impossible , chère ange ; l'idée de parlir moimême m'est venue au moment où je vous l'ai communiquée.

— Est-ce que nous restons longtemps dans vos terres ? D'abord , je vous préviens , moi , que je hais la province.

— Mais rien ne nous force à y demeurer éternellement. Nous y resterons tant qu'il nous plaira , à tous deux, i

Et sur ce , le postillon fouetta ses chevaux et la voiture partit au grand galop.

Au quatrième relai on s'arrêta pour souper; Sylvandire demanda à donner de ses nouvelles à son père, ce à quoi Roger ne s'opposa nullement.

Sylvandire écrivit alors une longue lettre dont Roger eut la délicatesse de ne point chercher à connaître le contenu ; cependant, celte lettre achevée , il vit que Sylvandirc continuait d'en écrire d'autres ; cela lui donna quelques soupçons. Mais ce que Roger craignait avant toutes choses, c'était une première scène un peu sérieuse ; car il savait que le lac conjugal troublé une fois , ne redevient jamais parfaitement pur.

Il ne voulut pas davantage questionner la fille de chambre qui porta la lettre à la poste ; il lui semblait indigue de communiquer ses soupçons à de pareilles espèces; puis enfin, peut êire, comptait-il que son étoile, heureuse jusque-là, resterait toujours brillante.

A Chartres, Sylvandire demanda à s'arrêter quel- ] ques heures pour prier dans la cathédrale. Comme j depuis l'entrée de M. de Royancourt dans la maison, Sylvandire, ainsi que nous l'avons, dit avait affecté une grande piété, celle demande n'étonna point Roger ; seulement, attendu q u'il ne savait que faire, lui, pendant ces trois ou quatre heures, il prévint Svlvandire qu'il allait prendre un cheval et rendre Comme nous l'avons dit, le coup avait été rude, une rôite à d'Herbigny qui avait une maison «le d'autant plus rude qu'il frappait un homme encore

campagne aux environs. Sylvandire s'achemina donc vers la caihédrale , et Roger vers la demeure du vicomte. Roger y resta trois heures , mais comme il était moins lié avec d'Herbigny qu'avec Crellé, il ne lui dit rien autre chose , sinon qu'il allait avec sa femme faire un voyage d'agrément en Touraine.

A son retour à l'hôtel , Roger apprit que Sylvandire n'était pas rentrée, il l'aiiendil une heure environ. Puis voyant quelle ne venait pas , il s'achemina vers la cathédrale. Sylvandire n'étail pas plus à la caihédrale qu'à l'hôtel ; il revint donc à la Croix d'or, fit demander l'hôte et s'informa près de lui. Il apprit alors que Sylvandirc était parlie dans sa chaise de posie avec sa fille de chambre : ce coup le frappa rudement, mais cependant il conserva toute sa présence d'esprit et dit à l'hôle :

< Rien ne lui a manqué , n'est-ce pas?

— Non , monsieur , répondit l'hôte , et madame paraissait fort satisfaite.

— C'est au mieux, » répondit Roger en remontant chez lui la rage dans le cœur.

Il rentra dans la chambre qu'avait occupée sa femme el trouva sur la toilette encore tout embarrassée , une lettre de Sylvandire sur laquelle son adresse élait iracée d'une petile écriture très-ferme et Irès-hardie.

Voici ce que contenait celte lettre :

« -Monsieur, vous avez cru devoir m 'emmener en me prévenant deux heures d'avance. Moi qui suis une femme, el qui, à ce litre , crois avoir quelques privilèges de plus que vous , je retourne à Paris et vous préviens deux heures après.

« Sylvandire.

« Continuez votre route ou revenez. Ne vous gênez point. Vous savez que j'ai mon père el ma maison à Paris. >

« Elle se moque de moi , dit Roger ; mais elle me le payera. Ah! Crellé! lu avais bien raison , je ne suis plus le mailrc ; mais qu'on attende cependant, cl on verra. »

COMMENT L'HORIZON CONJUGAL DU CHEVALIER D*AN- GUILHEM TOURNA TOUT A FAIT A LA TEMPÊTE.

•236 6YLVi

au commencement de sa vie , encore à l'aurore «le ses illusions; un cœur qui avait beaucoup souffert déjà , el dont le bonheur avait été irop court pour Tavoir blasé.

Roger ressentit donc à la fois toutes les atteintes de la colère, de la honte et de la jalousie.

Il donna l'ordre à Breton , son valet de chambre, daller commander trois chevaux de poste , el dès que les chevaux furent arrivés à la porte de l'hôtel, il sauta sur l'un d'eux , Breton sur l'autre ; le postillon enfourcha le troisième, et tous trois partirent au grand galop.

Le mouvement est un des besoins irrésistibles des cœurs tourmentés ; le galop du cheval qui vous emporte vers un malheur plus grand peut-être, vers la certitude, mais aussi quelquefois vers la vengeance, est une espèce de baume physique versé sur les plaies de l'àmc. On voit le chemin disparaître, on voit les arbres fuir, on sent qu'on avance , qu'on approche, qu'on arrive; mille fiévreuses visions vous passent devant les yeux , mille projets plus insensés les uns que les autres s'échafaudent cl se renversent dans voire cerveau. Plus le cheval s'allonge sous soi , plus on te presse. Il y a un démon qui vous cric à l'oreille : Plus vite ! plus vite ! plus vite !

Roger fit la route en cinq heures sans se reposer un instant, que pour changer de cheval; et cependant il ne rejoignit pas Sylvandire. Breton était moulu , lui ne ressentait même pas sa fatigue.

Quand Roger entra dans la cour de l'hôtel , Sylvandire était revenue depuis une heure et demie. Bogerenlra tout botté, tout poudreux et le fouet à la main dans le salon. Sylvandire était déjà habillée en toilette du soir et gracieusement accoudée sur un canapé. Elle causait avec II. de Boyancourtel trois ou quatre de ses amis qu'il avait présentés à l'hôtel d'Anguilhem.

Tant d'audace confondit Roger; il sentit les jambes qui lui manquaient; il s'appuya contre la porte; il était pâle comme la mort.

c La fable de M. de La Fontaine, murmura Roger, la Lice et sa compagne. Ils sont quatre; bien. J'amènerai Crclté et deux amis, puis nous irons faire un tour derrière le couvent du Saint-Sacrement. »

Mais à l'arrivée de Roger chacun se leva el s'empressa autour de lui, faisant au nouvel arrivant tant de politesse que c'eût été d'un manant que de ne pas attendre une antre occasion de se fâcher.

D'ailleurs, Roger sentait instinctivement que cette

occasion ne pouvait lui échapper un jour ou l'autre.

Quant à Sylvandire, elle se contenta de faire un signe de la main; puis avec un petit geste plein de boudeuse coquetterie :

i Quoi! vous paraissez ainsi défait, dit-elle; oh ! le vilain mari que vous faites; il me semblait que je méritais bien que l'on fil un peu de loiletle pour entrer chez moi. N'allez-vous pas vous ajuster mieux, mon ami? >

Roger fui bouleversé de cet aplomb ; il lui prit grande envie de faire à l'instant même maison nette avec le fouet qu'il tenait à la main ; mais la crainte du scandale le retint.

i Vous avez raison, madame, répondit-il, mais comme vous saviezque j'allais revenir, j'espérais vous trouver un peu plus seule. »

El il regarda fixement M. de Royancourt pour lui faire sentir que c'était surtout à lui que l'admonestation s'adressait.

En gens comme il faut, les trois amis de M. de Royancourt comprirent qu'ils devaient lever le siège. Ils se retirèreni donc incontinent. Quant à M. de Royancourt, il demeura quelques instants après eux; puis, se levant à son tour, il salua Sylvandire et Roger, et opéra sa retraite qu'il n'avait retardée sans doute que pour protester tacitement contre l'ordre du mari.

« Eh quoi , monsieur, dit Sylvandire , lorsque M. de Royancourt se fut retiré, c'esl ainsi que vous chassez les gens de chez moi !

— Qu'appelez-vous votre ehtz moi , madame, dit Roger; il me semble d'abord que c'esl chel oou* qu'il faudrait dire.

— Chez nous, chez vous ou chez moi, peu m'importe , je ne discuterai pas sur les mots ; mais une fois pour toutes , j'entends recevoir ici qui bon me semble.

— Et moi, je prétends chasser d'ici qui j'y trouve mauvais.

— Vous êtes un gentilhomme bien...

— Achevez, dites.

— Bien campagnard.

— Et vous une petite robinc bien délurée.

— Monsieur, croyez-vous me faire peur?

— Peur ou non, vous allez repartir sur-le-champ avec moi pour Anguilhem ; seulement, cette seconde fois , vous n'en reviendrez pas aussi vite que vous en êtes revenue la première.

-- Vous me parlez ainsi parce que vous me croyez

SYLVANDIRE

el abandonnée, dit Sylvandire, rompant toute mesure ; mais je vous préviens que vous vous trompei , et vous trouverez, je vous le jure , des gens qui vous feront repentir de vos procédés envers moi.

— Ah ! votre marquis de Royancourt , s'écria Roger exaspéré. Ali ! vous voulez parler de votre de Royancourt , n'est-ce pas , madame. Eh ! dans une heure d'ici, votre marquis de Royanaura de mes nouvelles , et , de par Dieu ! si , comme j'ai cru m'en apercevoir tout à l'heure , il ne comprend ni mes regards, ni mes paroles, il comprendra au moins mes gestes , jol'espère. >

Sylvandire connaissait d'Anguilhem, par l' affaire des Kollinski , laquelle avait fait du bruit de par le monde ; d'ailleurs elle avait souvent entendu parler du courage et de l'adresse de son mari par Crellé et par dUerbigny ; elle eut donc grand'peur pour ce qui allait se passer, cl se lançant après Roger, elle l'arrêta comme il mettait le pied sur l'escalier pour remonter chez lui afin de changer de costume , car Roger était un de ces hommes qui comprennent parfaitement que lorsqu'on fait l'honneur à son ennemi de lui proposer de se couper la gorge , il faut faire cette proposition avec un habit de velours el des mancheties de dentellc8.

Mais Sylvandire ne voulait pas de scandale , puis elle avait fail de grands projets sur M. de Royan-

Elle se cramponna donc , comme nous l'avons dit , aux mains de Roger, et chercha par des pleurs a calmer celte grande colère. C'était la première fois que Roger voyait pleurer Sylvandire. Son cœur n'était pas de bronze ; aussi dans celle lutte où il eut dû gagner, au moins, le champ de bataille , il perdit tout. Le même soir, M. de Royancourt faisait dans le salon sa parlie de trictrac avec inaitrc Bouleau , et Sylvandire souriait.

Le môme soir, Crellé apprenant le retour de son ami , se présenta à l'hôtel d'Anguilhem ; mais des ordres avaient élé donnés par Sylvandire , el il lui fui répondu que monsieur cl madame étaient bien réellement revenus, mais qu'ils ne recevaient pas.

Le lendemain , le marquis écrivit à Roger qu'il ne mettrait jamais les pieds chez lui , attendu qu'on lui avait refusé la porte de l'hôtel , tandis qu'il avait vu dans la cour, el au pied du perron , le carrosse de M. de Royancourt.

Il ajouta que c'en était fail à tout jamais de leur amitié.

Roger, au désespoir, courut chez Crellé, le trouva profondément blessé.

Roger n'eut pas de peine a lui persuader qu'il n'était pour rien dans l'ordre donné la veille. Sylvandire lui avait assuré que c'élaii un malentendu, el il tenait absolument à convaincre son ami sur ce poini. Mais Cretté savait à quoi s'en tenir, aussi ne revint-il que difficilement et à une condition.

i Écoule , chevalier, dit le marquis, ce refus est une insulte, une insulte faite par les gens et qui, par conséquent , aux yeux du monde, vient de loi ; il me faut donc une réparation. Un jour que ma voiture sera devant la jtorie, on fera à M. de Royancourt la même réponse qu'on m'a faite. A celte condition, j'oublie ce qui s'est passé el je n'en parle plus jamais. >

Roger promit au marquis qu'il serait fait ainsi qu'il le désirait.

Puis il revint chez lui, el signifia à sa femme l'engagement qu'il venait de prendre vis-à-vis de son

Sylvandire se mit à rire.

Mais Roger n'était nullement en train de plaisanter , et il insista très-sérieusement , en prononçant pour la première fois ce mol terrible qu'une femme n'oublie jamais, et dont un mari se repent toujours :

< Je le veux. >

Alors ce fut une horrible querelle; Sylvandire «e montra ce qu'elle élail réellement, un véritable despote , cl il y eut entre les deux époux une longue succession de : Je le veux ! et de : Je ne le veux pas!

< Eh bien ! si vous ne le voulez pas, dil enfin Roger qui crut triompher par un de ces mois si effrayants pour une honnête femme; eh bien! si vous ne le voulez pas, je croirai, madame, que vous avez pour M. de Royancourt de singuliers sentiments.

— Croyez ce qu'il vous plaira de croire, répondit Sylvandire.

— Si M. de Royancourt ne sort pas de chez moi, dil Roger, alors ce sera moi qui en sortirai ; mais prenez-y garde, madame, pour n'y plus rentrer.

— A voire aise , monsieur ; le monde est grand, vous êtes jeune, et le voyage vous formera.

— Je pars à l'instant même, madame, songez-y.

— Parlez, monsieur, je ne vous arrête pas, i ré- I pondit Sylvandire.

Roger avait fail fausse route, il s'en aperçut, mais

il était trop lard : au lieu de discuter avec sa femme,

238 SYLVANDIRE

il aurait dâ donner des ordres à sa porte et tout eôt 1 « Mon cher , lui dit-il , la position est fausse ; il été dit... Il avait cnlamé une polémique, et le démon 1 ne faut en vouloir qu'a toi-même, tu Tas faite ainsi.

de l'adresse féminine l'avait emporté sur sa naïve colère.

« Eh bien ! vous êtes encore là ? > dit Sylvandire eu voyant qu'il s'était arrêté, stupéfait de tant d'audace.

Roger fit trois pas vers celle femme éhonlée, mais le sentiment de sa propre dignité le retint.

< Breton, dil-il à son valet de chambre, mes malles cl ma chaise dans une heure. >

Puis il sorliidu salon, sans que Sylvandire fit un pas ou dil une parole pour le retenir, el rèmonia chez lui.

L'heure se passa, ce fui certes une des heures les plus agitées el les plus douloureuses de la vie de

il fallait prendre patience, épier ta femme el le marquis , surprendre quelques preuves , et alors , appuyé de ces preuves, faire appeler M. de Royancourt. Mais lu n'as rien vu , lu ne sais rien , hier encore lu as reçu cel homme chez loi , s'esi-il passé quelque chose depuis hier, as-tu, depuis hier, quelque chose à lui reprocher? Non ; il n'est pas môme entré chez loi. M. de Royancourt te répondrait qu'il ne sait ce que tu veux dire, que lu es un visionnaire, et tout le monde te donnerait tort, moi tout le premier.

— Que me conseilles-tu donc, alors?

— Mais, dame î de partir, puisque lu as annoncé que lu partais en voyage. Vas en Italie, en Allemagne, en Angleterre, prends une danseuse, fais quelque

Roger. Au moindre bruit, il tressaillait el prêtait chose qui le distraie , enfin.

l'oreille, car il croyait voir entrer sa femme le repentir dans le cœur, la prière a la bouche, les larmes dans les yeux : Il eût donné dix ans de sa vie pour que Sylvandire fit une pareille démarche. Mais il aurait aussi perdu sa vie tout entière plutôt que de faire un pas ; il avait pour seule vertu, en pareil cas, l'entêtement, C'est beaucoup d'avoir au moins la léle forte, lorsqu'on a le cœur faible.

L'heure écoulée au milieu d'angoisses cl de battements de cœur qu'il est impossible de rendre, Roger pril son chapeau cl descendit au salon.

Sylvandire était seule cl brodait au tambour.

t Ainsi, c'est une chose décidée, dit-elle d'un ton aussi dégagé que s'il se fût simplement agi d'une promenade au bois de Satory, vous nous quittez?

— Oui, madame, répondit Roger slupéfail d'un pareil sang-froid , et j'ai l'honneur de vous saluer.

— Quand vous reverrons-nous ?

— J'aurai l'honueur de vous en instruire.

— Adieu, chevalier.

— Adieu , madame. >

El refusant la main que Sylvandire lui tendait , Roger descendit précipitamment l'escalier du perron, monta dans sa chaise el cria l ui haut : i Touche à l'hôtel Crelté. »

A ce mol, il eul la satisfaction d'entendre Sylvandire fermer, avec rage, la fenêtre du salon qui était restée cnlr'ouvcrle, cl derrière laquelle elle regardait ce qui se passait.

Gratté plaignit sincèrement son ami.

Roger voulait aHer trouver M. de Royancourt, le provoquer, se battre avec lui , mais Crelté le retint.

— Je déteste les femmes !

— Eh bien ! oui , c'est connu cela ; mais il n'y a rien qui console d'un amour comme un caprice. Tiens , il n'y a pas plus de huit jours que , sans la petite Poussette, je me serais brûlé la cervelle ou je me serais fait Irappisle. Essaycs-en.

— Non, je pars , je quitte Paris, j'y deviendrais fou si j'y resiais.

— Pourquoi n'irais-lu pas faire un tour à Anguilhem ?

— El quelle excuse donnerais-je de l'absence de ma femme?

— Bah 1 W* Constance ne t'en demandera pas.

— Constance m'a oublié , cl elle a bien fait. Constance est mariée, sans doute... Ah! Constance, Constance... quelle différence enlre vous el Sylvandire!

— Ah! mon cher, lu as bien raison; rien ne ressemble moins à une femme qu'une aulrc femme. Eh bien ! vas en Angleterre, tu apprendras de belles choses sur la manière de réduire le sexe à l'obéissance : nos voisins d'outre-Manchc sont extrêmement instruits sur celle matière.

— Ma foi ! j'ai bien envie de suivre ton conseil. Ah! Crelté, Crelté ! j'ai mille plaiesau cœur. •

Crclié embrassa son ami el n'essaya pas même de le consoler; il savait parfaitement que contre de pareilles blessures, il n'y a de baume que le temps.

Roger partit pour l'Angleterre , il y séjourna trois mois, cl vit deux Anglais malheureux en ménage, qui conduisaient leur femme au marché avec me cordeau cou.

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