‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 36 sur 212 · SY1X · texte numérisé non relu

SY1X

L'un vendit la sienne dix guinces et l'autre sept.

« Pardieu , dit Roger , je céderais bien la mienne pour rien , moi , et je donnerais même encore du retour. •

malheureusement Roger n'était pas Anglais.

Au bout de trois mois il lui prit envie de rentrer en France ; comme il était parfaitement libre et que rien ne s'opposait à ce qu'il la satisfit, il partit aussitôt pour Douvres et s'y embarqua.

Douze heures après il abordait à Calais, fort incommodé par la mer qui avait été des plus mauvaises. En menant le pied sur le port, il trouva le valet de Cretié qui attendait l'heure de s'embarquer lui-même; Roger le reconnut.

« Bon ! te voilà , Basque , lui dit-il ; que diable fais-tu là?

— Ah ! mon Dieu, monsieur le chevalier, répondit Rasque, cVsl le ciel qui veut que je vous rencontre : j'allais vous chercher.

— El pourquoi faire?

— Pour vous remettre une lettre de mon maître. Mais (varions bas, s'il vous plait, monsieur le chevalier , car il me semble que l'on nous écoule.

— Et qui nous écoulerait, je te prie?

— Tout le monde, monsieur, loul le monde. Vous ne savez donc pas ce qui s'est passé là-bas ?

— Où , là-bas ?

— A Paris.

— Il y a trois mois que je n'eu ai reçu aucune nouvelle.

— Eh bien ! mon maître a élé interrogé avanthier au malin ei menacé de la Bastille.

— Allons donc , Cretié , menacé de la Baslillc ï

— Oui , monsieur le chevalier , c'est comme je vous le dis.

— Et pourquoi de la Baslillc?

— Parce qu'il a appelé M. de Royancourt en duel , lequel n'a pas voulu se battre.

— El lu dis que lu as une lettre pour moi ?

— Oui, monsieur.

— Qui me donne tous ces détails ?

— Probablement. »

— Alors , remets-moi cette lettre.

— Ah dame ! monsieur , ce n'est pas facile ici , attendu qu'elle est cousue dans la doublure de ma veste , mais si monsieur le chevalier veut revenir avec moi à l'hôtel du Dauphin.

— Mais pourquoi toutes ces précautions?

— .Monsieur va sans doute en cire informé tout

à l'heure, en lisant la lettre de mon mailrc. Quand monsieur le marquis a vu enlrcr les exempts dans l'hôiel, il s'est méfié de quelque chose, il a écrit surle-champ celle lettre pour monsieur le chevalier, il m'a ordonné «le la bien cacher , puis , il m'a dit : c Va, pelil Basque, cl cours jusqu'à ce que lu rencontres le chevalier d'Anguilhem. » Je suis parli aussitôt cl me voilà.

— Alors viens à l'hôtel sans plus larder , mon ami, car j'ai grande hàle d'avoir celle lellre. »

Tous deux s'éloignèrent aussitôt à grands pas, et arrivés au Dauphin, ils montèrent dans une chambre et s'enfermèrent.

< Je manque de respect à monsieur , en ôtanl ma veste devant lui, dit Basque, mais je ne puis en agir aulremcnl.

— Va toujours, et fais vile, mon enfant. • Basque ouvrit la doublure de sa veste et en lira

un billet qu'il remit à Roger.

Roger l'ouvrit avec avidité, et lut ce qui suit :

i Mon cher chevalier,

< Voilà la quatrième lellre que je l'écris : on a sans aucun doute intercepté les trois autres. Ta femme est disparue, et malgré les recherches que j'ai faites, je n'ai pu découvrir où elle esi. Hier malin j'ai rencontré M. de Royancourt sur le Cours-la-Reine, el comme je ne faisais aucun doute qu'il ne fut pour quelque chose dans la disparition de Sylvandire, je lui ai dit tout haut qu'il était un misérable. Làdessus, croyant qu'il allait me répondre en gentilhomme, j'ai rois l'épée à la main ; mais je me trompais. A mon grand étonncmenl, M. de Royancourt a fait semblant de ne pas m'avoir entendu. Au interne inslanl j'ai aperçu des exempts qui s'avançaient de mon côté el d'Hcrbigny m'a fait esquiver. Hier soir je lui ai envoyé Clos-Renaud et Chasiellux pour prendre son heure ; mais ils n'ont pas élé reçus ; ce malin on entre probablement pour m'arrêler. Je l'expédie Basque ; s'il te rencontre par bonheur, ne perds pas un inslanl, el reviens bien vile à Paris pour éclaircir tout cela. »

— Oh ! oui, s'écria Roger, oui, je pars pour Paris. »

El il fil aussitôt venir un cheval de poste, avec la résolution bien arrêtée , puisque l'impudence de sa femme lui en offrait les moyens, de tuer tout ce qu'il rencontrerait, M. de Royancourt el ses amis, fussent-ils cent, lusseni-ils mille, et, comme on le

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pense Lien, la rapidité de la roule ne fit qu'allumer son sang. Mais arrivé au Bourg-la-Rcinc, comme le chevalier allait entrer dans Paris, un exempt arrêta sa chaise en le saluant jusqu'à terre. Roger eut d'abord envie de le percer de part en part avec son épée, et de commencer par lui la boucherie qu'il méditait ; mais l'exempt fit trois pas en arrière et tirant un papier de sa poche :

« De par le roi, chevalier d'Anguilhem, je vous somme de rendre votre épée. »

Or comme c'était une chose fort grave que de tuer un exempt, le chevalier y regarda a deux fois, et à la seconde, remit son arme au fourreau.

Une heure après, le chevalier était écroiié au For-l'Évêque.

COMMENT LE CHEVALIER d'aCSGUILIIEU , VOYANT qu'on NE LUI DONNAIT PAS LA PERMISSION DE SORTIR, RÉSOLUT DE SORTIR SANS PERMISSION.

Un homme à qui la foudre tombe sur la lélc n'éclate pas en sanglots et en gémissements , il demeure au contraire privé de sens , hébété , immobile, anéanti ; mais sous celle apathie apparente , la nalure agit , les rapports des sens et des organes un instant interrompus se rétablissent dans son être, et le sentiment lui revient lorsqu'il a repris assez de force pour senlir sa position et la supporter.

Roger enlra donc au For-l'Évêque comme un homme foudroyé ; il n'avait pas averti Basque de sa résolution; il lui avait au contraire recommandé de se coucher , ce que Basque avait fait avec reconnaissance , et tandis que le pauvre diable dormait les poings fermés , Roger avait sauté sur un cheval de poste el était parti à franc étrier pour Paris.

U n'avait pas voulu se faire suivre de Basque , d'abord parce que le pauvre garçon était éreinlé , ensuite de peur de compromettre Crellé. En outre il avait immédiatement hrûlé la lettre qu'il avait reçue du marquis afin que nul ne pût dire que le marquis était pour quelque chose dans sa résolution. Ce que lui avait dit Basque lui trottait par la fête , et il ne doutait pas que toutes les mouches de maître Voyer-d'Argenson ne fussent à ses trousses.

A dix lieues de Paris , il prit un carrosse : il

avait fait cinquante lieues en quinze heures , et il était moulu. Dans le carrosse, il commença à reprendre ses esprits , mais il ne devinait encore rien. L'exempt se chargea de lui donner le premier mot de l'énigme en l'arrêtant.

Alors , comme nous l'avons dit , Roger avait été anéanti.

« Ah ! l'on m'arrête , répétail-il tout le long du chemin ; ah ! l'on m'arrête ? i

El à chacune de ces exclamations , l'exempt saluait avec beaucoup de courtoisie, mais ne répondait pas.

Le carrosse entra dans la cour du château. Roger en sortit. Un homme en habit de velours incarnat, avec des boutons d'or , vint au-devant de lui . el indiqua tout haul à un officier le logement de M. d'Anguilhem; puis il lut à demi voix le procès-verbal d'arrestation qu'un des exempts avaii griffonné dans le chemin en carrosse, sans même que le prisonnier s'en aperçût.

Puis il dit : ■ Très-bien. > El il fit signe que l'on conduisit le chevalier d'Anguilhem à la chambre qui lui était désignée.

Roger suivil son guide sans dire un mot, sans faire une observation.

On aurait en ce moment montré à Roger un échafaud couvert de drap noir, un billot el une hache : on lui eût fail siync de s'agenouiller devant le hillul et de courber la tête pour recevoir le coup mortel, qu'il eût obéi sans la moindre hésitation. Les aventures qui se succédaient pour lui paraissaient toutes avoir des corrélations intimes dont il subissait les résultais sans en connaître les raisons: mais il allait toujours, il allait machinalement, baissant le front cl acceptant son absurde destinée, comme en songe on accomplit sans hésitation el sans élonncmenl les plus monstrueuse folies.

C'est pourquoi il passa presque sans sentir, presque sans y voir, d'un escalier sombre dans une galerie assez belle, puis après la galerie il prit un escalier tournant, montant un nombre infini d'étages, passa de là dans un autre corridor, de ce corridor dans une espèce de grenier, puis de ce grenier dans une chambre petite, sombre, mais assez propre. La porte se referma derrière lui , les verrous craquèrent, el à ce bruit Roger se réveilla.

Il se trouva assis sur une espèce d'escabeau ; il secoua la tête, regarda autour de lui, se leva et fil le tour de la chambre, ce qui ne fut pas long.

SYLVANDIRE

Puis, par un instinct plus fort que tous les autres instincts, par un besoin plus pressant que tous les -autres besoins, il s'arrêla-devant une fenêtre étroite et doublement grillée qui laissait à travers ses barreaux en croix pénétrer un peu d'air et de jour... le jour! l'air! la vie!... Ce pauvre Roger! ce robuste gentilhomme campagnard, habitué 5 prendre tant de souffle vital dans ses larges poumons, alors qu'il chassait dans les plaines et dans les bois d'Anguilhem, il en était donc réduit à aspirer à travers une crevasse un souffle d'air, un rayon de jour.

Noos disons à aspirer, car la fenêtre était tellement étroite qu'on n'y pouvait passer la tête, elle était taillée à quatre angles vifs dans des pierres de taille immenses, deux grilles à un pied de distance Tune de l'autre se croisaient comme nous l'avons dit dans l'épaisseur du mur, puis à l'extrémité de la fenêtre le prisonnier apercevait un lambeau de ciel sur lequel rien ne se dessinait, ni arbre, ni girouettes.

Par les beaux jours Roger cherchait un nuage, par les jours pluvieux Roger y cherchait un morceau d'azur.

La situation était triste, d'autant plus triste, que Roger avait souvent rêvé à tous les malheurs qui pouvaient lui arriver, afin de s'y préparer d'avance, et que jamais il n'avait songé à celui d'un emprisonnement; de sorte qu'il n'était nullement préparé a celui-là.

Il s'assit donc sur son escabeau pour réfléchir , puis il regarda la table vermoulue sur laquelle était jeté on méchant lapis, puis il se leva pour aller lâtcr son lit qui était fort dur, puis il revint s'asseoir sur son escabeau où il s'abandonna aux plus bizarres réflexions*

Il était en prison , c'était la chose incontestable ; mais qui l'avait fait mettre en prison, et pour quelle cause était-il en prison ? voilà où était le problème à résoudre.

On ne sait pas jusqu'où va la pensée d'un homme qui n'a rien à faire qu'à penser ; celle de Roger parcourut tous les mondes et toutes les probabilités: d'abord et avant tout , il crut être victime d'une erreur*

i Peut-être, se dit-il, mon père a-t-il conspiré dans sa province et me croit-on son agent, >

Quoique M. le baron d'Anguilhem fût infiniment moins mécontent du gouvernement du roi Louis XIV, depuis qu'il avait hérité de M. de Rouzenois, son fils, qui l'avait aouvent entendu se répandre en

ALEXAKDBK DUMAS. — TOME VII

plaintes contre MBe de Mainlenon et contre le pèro Letellier, il pouvait faire cette supposition, qui n'était point par trop absurde. Aussi pour le moment cette supposition satisfit-elle a peu près Roger.

c Je prouverai , dit-il , que je suis depuis trois mois en Angleterre, que j'en arrive directement , que depuis dix-huit mois je n'ai même pas été à Anguilhem ; et que depuis un an je n'ai pas vu mon père. En face de pareilles raisons, mon innocence éclatera , et l'on me mettra triomphalement à la porte. »

Et Roger fut une demi-heuro assez tranquille.

« Ah! oui, dit-il au bout d'une demi-heure, mais si l'on croit que j'ai été en Angleterre pour m'enlendre avec le prince d'Orange qui a voué une haine éternelle à Louis XIV. Si l'on croit que mon voyage avait pour but de fomenter des rébellions. Alors je suis perdu !... »

El Roger demeura une autre demi-heure tout désespéré.

i Mais encore ne se pourrait- il pas, se dit-il au bout de celte autre demi heure, que mon affaire se rattachât à celle de Crellé? »

En effet, il ne pouvait croire que ce fût à cause de son affaire avec M. de Royancourt que Cretté eût été arrêté, ou plutôt il ne pouvait croire que ce fût seulement à cause de cette affaire.

« Cretté , se disait-il , a la réputation d'être un ennemi de la vieille, il l'est en effet, et il aura encouru sa disgrâce. Ce Royancourt doit l'exécrer. Le roi est 6évère à l'égard des duellistes, peut-être avait-on fermé les yeux sur notre première affaire avec les Kollinski , et n'a-t-on celte fois épargné nos têtes que faute de preuves. Aujourd'hui sur uno simple provocation de Crellé on établit une récidive. Oui, mais moi je suis fort innocent de tout cela, puisque j'élais à Londres , tandis que le marquis provoquait H. de Royancourt à Paris. »

Puis, il pensait à sa femme.

t Elle a disparu, disait-il , croirait-on par hasard que je l'ai assassinée? >

Alors , et à ce souvenir, il ne pensait plus à rien qu'à la conduile étrange de sa femme vis-à-vis de lui ; alors, et à ce souvenir, il tombait dans ses accès de rage ; car Roger, on a dû s'en apercevoir , était jaloux comme un tigre, et l'on avouera que Sylvandirc lui avait bien donné quelques motifs de jalousie.

L'heure de la promenade.arma; on vint chercher Roger pour la promenade.

si

SYLVANDIRE

On permettait à chaque prisonnier une promenade de deux heures par jour.

Celte promenade avait lieu sur la plate-forme.

Roger trouva sur la plate-forme huit prisonniers, huit compagnons d'infortune ; tous les huit d'accoutrements et de visages bien différents. On pouvait presque lire sur les figures et sur leurs habits, depuis combien de temps chacun d'eux était incarcéré.

A l'arrivée du nouveau venu, tous les prisonniers s'em pressèrent autour de lui.

« Que dit-on de neuf à Paris, monsieur? s'écrièrent tout ensemble les huit voix.

— Ma foi ! messieurs , dit le chevalier d'Anguilhem, on dit que je viens d'être arrêté ; mais comme il y a cinq ou six heures que cet événement est arrivé , peut-être n'en parlc-t-on déjà plus , et commence-t-on à s'occuper d'autre chose.

— Ah ! l'on vous a arrêté?

— Parbleu ! vous le voyez bien ; vous n'êtes pas ici pour votre plaisir, n'est-ce pas ?

— Non certes.

— Eli bien 1 ni moi non plus.

— Mais pourquoi vousa-t-on arrêté, vous?

— Ah voilà ! je cherche la cause de mon arrestation depuis ce malin, et si vous vouliez me la dire, vous me tireriez véritablement d'une grande peine.

— Comment, vous ne savez pas pourquoi vous avez été arrêté?

— Non, et vous?

— Ni moi non plus.

— Et vous?

— Ni moi non plus.

— Et vous ? »

11 se trouva que la même question adressée huit fois aux prisonniers amena huit fois la même réponse.

Sur ces huit captifs, pas un ne connaissait la cause de sa captivité, et l'un d'eux cependant était au For-l'Évêque depuis dix ans.

C'était le plus calme et le plus résigné.

Roger frissonna. Il n'avait pas encore passé autant d'heures en prison que son compagnon y avait passé d'années.

Et cependant il y avait trouvé le temps de s'y ennuyer déjà très-fort.

« Allons, pensa sourdement Roger, je suis un homme mort. »

Mais comme on espère toujours que le sort des autres, quand il est mauvais, ne sera pas le sien.

Roger demanda à ses compagnons de captivité s'il n'était pas possible de parler à quelqu'une des autorités du château.

« Vous pouvez, quand il vous plaît, faire venir le gouverneur, lui répondit-on.

— Comment! je puis faire venir le gouverneur?

— Sans doute.

— En le demandant simplement ?

— Tout simplement.

— Alors je le demande ce soir même ; alors, messieurs, je vous fais mes adieux.

— Comment ! vos adieux ?

— Certainement, car je n'aurai probablement pas l'honneur de vous voir demain.

— Pourquoi cela?

— Parce que si je vois le gouverneur ce soir, je serai sans aucun doute élargi demain.

— Pauvre garçon ! » murmurèrent les prisonniers en secouant la lête.

Exclamation et geste qui n'empêchèrent pas Roger de rentrer dans sa chambre tout joyeux.

On lui servit à dîner, et il mangea fort résolument le pain cl les légumes du roi.

Puis, vers la fin du repas, il pria le geôlier de dire au gouverneur du For-l'Évêque que son nouveau prisonnier avait grande envie de lui parler.

( Il est trop tard ce soir, répondit le geôlier ; mais sans faute monsieur le gouverneur montera demain.

— Vous êtes sûr, mon ami?

— J'en suis sur.

— A demain donc , i dit Roger, prenant patience en songeant qu'une nuit est bientôt passée.

Et il alla s'asseoir sur son escabeau pour suivre à travers les barreaux de sa fenêtre les derniers rayons du jour.

Il était là, regardant le ciel cl perdu dans ses réflexions, lorsqu'il lui sembla entendre près delni un pelil bruit.

Il abaissa les yeux vers le plancher de sa chambre , et vil une souris qui grignotait les miettes de pain qui étaient tombées à terre.

Roger exécrait les souris ; il prit son chapeau et le jeta de toute volée à la pauvre petite bête , qui se sauva bien effrayée et repassa par-dessous la porle, regagnant la grande charohre voisine, dans laquelle elle avait selon toute probabilité fait élection de domicile.

Roger fut un instant fort agité à l'idée des hôtes qui pouvaient lui venir faire visite pendant la nuit.

SYLVAND1RE.

Aussi, tanl qu'il resta un rayon de jour dans sa chambre, dcmeura-t-il les yeux fixes sur cette petite ouverture. Puis, lorsqu'il fil nuit close, il prit le bouchon de sa bouteille qui était resté sur la table, et grâce à cet empêchement matériel opposé à une seconde visite , il demeura assez tranquille.

Cependant il se réveilla trois ou quatre fuis en sursaut , croyant toujours sentir de petites pattes qui lui couraient sur la figure et sur les mains ; mais à chaque fois il put se convaincre , qu'excepté lui, il n'y avait aucun être vivant dans sa chambre.

11 n'en était pas ainsi de la chambre voisine , qui semblait être le rendez-vous de toutes les souris , de tous les rats et de tous les chats du château.

Nonobstant cela , Roger passa une assez bonne nuit : il espérait.

Le lendemain à midi , heure qui lui parut bien longue à venir, un bruit inaccoutumé retentit dans son corridor. Des soldats présentaient les armes , des pas s'approchèrent de la porte de Roger , une clef tourna dans la serrure, la porte s'ouvrit, le gouverneur entra.

C'était un homme grand et sec , dont les lèvres remuaient à peine lorsqu'il parlait et dont les yeux ne disaient absolument rien. Il tenait son chapeau à la main, pour n'avoir sans doute pas à l'ôlcr en entrant.

i Monsieur le gouverneur, dit Roger en s'élançantasa rencontre, je suis le chevalier Roger d'Anguilhcm.

— Je le sais, monsieur, répondit le gouverneur en remuant impcrccptihlcracnl les lèvres.

— Vous le savez? » demanda Roger avec élon-

Le gouverneur s'inclina, i Eh bien ! puisque vous savez qui je suis, monsieur le gouverneur, je désirerais...

— Avez-vous à vous plaindre du régime de la maison, monsieur le chevalier?

— Non pas encore, monsieur, je n'ai d'ailleurs pas eu le temps de savoir bien précisément ce qu'il est; mais j'aurais désiré connaître...

— Ne manqueriez-vous de rien, monsieur le chevalier ?

— De rien jusqu'à présent , mais ne puis-jc savoir ?...

— Quelqu'un des domestiques de la maison aurait-il manqué de formes envers vous, monsieur fe chevalier?

— Non, monsieur, j'ai même remarqué la politesse de celui qui est chargé de me servir.

— En ce cas , monsieur le chevalier , puisque vous n'avez à vous plaindre de rien, permettez que je me relire.

— Pardon, monsieur, pardon ; j'ai à me plaindre d'être en prison.

— Ah ! ceci ne me regarde pas, répondit le gou-

— Mais enfin, pourquoi suis-je ici?

— Vous devez le savoir mieux que moi, le chevalier.

— Mieux que vous ? El pourquoi cela ?

— Parce que cela vous regarde, tandis que, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, cela ne me regarde pas, cl que je ne me mêle que de ce qui me regarde.

— Mais enfin, vous devez savoir...

— Je ne sais rien, monsieur.

— Mais enfin, vous devez deviner...

— Je ne devine rien, monsieur; le roi m'envoie un prisonnier, je l'écrouc, je le loge, je veille à ce qu'il ne manque de rien tant qu'il est mon pensionnaire. C'est là mon devoir, cl je le remplis scrupuleusement.

— Mais le roi peut se tromper.

— Le roi ne se trompe jamais.

— Mais le roi peut avoir tort.

— \jù roi n'a jamais tort.

— Et cependant je vous jure que je n'ai rien fait.

— Monsieur , permettez-moi de ne pas en entendre davantage.

— Monsieur, je vous proteste que je suis innocent.

— Monsieur, souffrez que je me relire.

— Biais au moins resterai-je longtemps ici, oui ou non, monsieur? je vous en supplie.

— Tanl qu'il plaira au roi, monsieur.

— Ah ! tenez, s'écria Roger, vous me rendez fou.

— Je suis bien votre serviteur, monsieur. >

Et le gouverneur salua Roger et sortit, son chapeau à la main, et toujours accompagné de ses gardes.

Celle fois, il sembla à Roger que la porte se refermait sur lui avec un bruit sinistre. Il lui sembla que de ce moment seulement il était prisonnier ; il s'affaissa sur son escabeau ,^ puis ses yeux fixes cl mornes s'attachèrent sur cette porte, cl peu à peu se remplirent de larmes.

SYLVAÎSDIRE.

Roger pensa à «es parents, à ses amis, à Dieu.

Alors toutes les histoires de captivité, plus terribles en celte époque qu'en aucune autre , lui revinrent en téte : Bassompierre, prisonnier dix ans à la Bastille ; Lauzun, captif treize ans à Pignerol ; Fouquet, vivant ou mort on ne savait où. 11 vit passer 1rs uns après les aulrcs devant lui tous ces gentilshommes enlevés la nuit, disparus. Mallhioli, le Masque de Fer, et cet homme même qu'il avait vu ta veille et qui était là depuis dix ans. Il est vrai que tous ces hommes avaient fait quelque chose : Bassompierre avait essayé de lutter contre Richelieu ; Lauzun avait compromis une petite-fille de Henri IV ; Fouquet avait osé rivaliser de luxe avec Louis XIV ; Mallhioli avait trahi un secret d'Étal ; le Masque de Fer était une énigme politique ; mais lui, Roger, avail beau chercher dans sa mémoire, interroger son passé, scruter chaque jour de sa vie, il n'avait pas un crime, pas une faute, pas une imprudence à se reprocher , tandis que le monde entier savait les torts de ceux dont le souvenir se présentait à son esprit.

Mais le monde ne savait pas ce qu'avait fait cet homme qui lui avail parlé la veille , et dont il ne connaissait pas même le nom et qui étail là depuis dix ans.

Dix ans ! Mais cet homme n'avait donc ni parents pour solliciter sa grâce, ni amis pour faire des démarches près des minisires. Cet homme était donc tout à fait obscur. Mai» s'il était obscur, pourquoi depuis dix ans était-il au For-l'Évêque?

Cela tourment:! beaucoup Roger pendant une heure ou deux, puis il en revint à se donner de si bonnes raisons à lui-même que peu à peu la sécurité que lui inspirait son innocence commença à reprendre le dessus, et que toutes ces sombres idées s'évanouirent.

A l'heure de la promenade, Roger sortit comme la veille ; comme la veille , il fut conduit sur l'esplanade, où, comme la veille, il trouva ses huit compagnons.

Il s'approcha de celui qui était là depuis dix ans , et lui demanda son nom.

» Le comle d'Olibarus, » répondit celui-ci.

Roger chercha dans sa mémoire , ce nom lui était parfaitement inconuu.

t Eh ! pour quelle cause éles-vous ici ? Voyons , comte? de vous à moi , dites-moi cela.

— Je ne puis vous répéter que ce que je vous

jo nen sais rien.

ai déjà dit hier, monsieur,

— Vous n'en savez rien ? >

— Nnn , monsieur.

— Mais, dit Roger en baissant la voix , d dix ans que vous êtes prisonnier vous n'avez pas essayé de vous sauver? >

Le comle d'Olibarus regarda fixement Roger et lui tourna le dos sans lui répondre. Il le prenait pour un espion.

c Pardien ! se d'il Roger à lui-même, il me semble que si j'étais depuis dix ans ici , j'aurais déjà essayé dix fois de me sauver. >

Puis il ajouta à part lui :

c Tiens , liens , tiens , sans qu'il y ait dix ans que je sois ici , pourquoi n'essaierais-je pas de me sauver lout de même? i

Celte réflexion faite, Roger se rapprocha de ses compagnons ; mais tous s'éloignèrent de lui s'il avail la peste.

Le comle d'Olibarus leur avail faii part de soupçons, et la confidence portail ses fruits.

Roger ne put donc pas échanger une parole avec les autres prisonniers, ce qui le rendit de fort mauvaise humeur et l'affermit d'autant dans la décision qu'il avail prise mentalement de quille? plus tôt possible le For-I'Évêquc.

Il résolut donc , à parlir de ce moment , de donner huit jours au roi pour réparer l'injustice qui avait été commise vis-à-vis de lui , et si au boui de ces huit jours l'injustice n'élail pas réparée , de réunir alors toutes les facultés de son esprit sur uu seul point :

Son évasion !

COMMENT LE ROI OUBLIA DE RÉPARER l'iïUUSTTCE QUI AVAIT ÉTÉ COMMISE VIS-A-VIS DU CHEVALIER DANGUILIIEM , ET DE CB QUI S'EN SUIVIT.

Dans des circonstances pareilles , quoique moins importantes, nous avons déjà vu Roger à l'œuvre. La résolution une fois prise , le lecteur sait donc quelle persistance il mettait à l'accomplir.

Huit jours se passèrent, pendant lesquels Roger aurait cru manquer à la confiance qu'il devait à Sa Majesté, s'il cul pensé le moins du monde à un

projet qui ne devait être exécuté qu'en cas d'oubli. Mille idées se présentèrent à son esprit, toutes relatives à sa fuite, mais il les repoussa courageusement. Pendant ces huit jours il ne s'ennuya pas trop, quoique ses compagnons de la terrasse continuassent à s'éloigner de lui. L'espérance était toujours à ses cotes , et , à chaque fois qu'on ouvrait sa porte , il croyait que le roi , atteint de repentir, allait répa-

Le roi avait probablement autre chose à faire qu de se repentir, il ne se repenlil donc point, et les huit jours s'écoulèrent sans que Terreur commise à l'endroit du chevalier d'Anguilhem fiïl réparée.

La dernière minute de la dernière heure du dernier jour expirée , Roger revint sérieusement à son projet.

Il commença par examiner sa prison, line porte de chêne épaisse de trois pouces. Une fenêtre à double grillage.

Des mur» de quatre pieds de profondeur. Voici ce qu'il reconnut.

Tout cela ne laissait pas de grandes espérances.

Roger ébranla la porte; deux serrures et deux verrous répondaient de sa solidité.

Roger secoua les barreaux de sa fenêtre : ils étaient profondément scellés dans la muraille.

Roger sonda les murs : partout ils rendirent un son mat indiquant qu'ils étaient parfaitement compacts.

R aurait fallu une pince pour faire sauter la porte.

H aurait fallu une lime pour scier les barreaux de la fenêtre.

Il aurait fallu une pioche pour creuser les murailles de la chambre.

Roger n'avait rien de tout cela.

Mais il avait l'intelligence de l'homme élevé à la campagne, cl habitué à se tirer de lui-même des mille petits embarras de la vie; mais il avait celle patience du prisonnier qui poursuit pendant des heures, pendant des jours, pendant des années celle seule et unique pensée du prisonnier : la délivrance !

Il availexaminé l'inlérieur; il examina l'extérieur.

Comme d'habitude, on vint le chercher pour la promenade. En sortant de sa cellule , il traversa la grande chambre qui la précédait, et où continuaient de venir s'ébattre , toutes les nuits , les chais et les rats du voisinage.

Celait une espèce de magasin, avec une fenêtre non grillée , donnant, Roger ne savait où ; car on ne lui permettait pas de s'approcher de la fenêtre,

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et,, de son côté, il n'avait garde d'en demander la permission. Ce magasin était rempli de vieux matelas, de couvertures, de rideaux de serge et de bahuts; on eût dil la boutique d'un tapissier revendeur.

On comprend si les chats , les souris et les rats élaient à l'aise dans une pareille salle.

On fil suivre à Roger un long corridor; ce corridor se fermait par deux porles, l'une donnant sur la chambre qui précédait la sienne, l'autre sur un escalier tournant qui montait à la plate forme.

Ces deux porles élaienl soigneusement verrouillées ; une sentinelle se promenait dans l'intervalle qu'elles laissaient entre elles.

Celle fois, Roger n'essaya même pas de lier conversation avec ses compagnons de captivité. 11 avait sa pensée qui lui parlait, et à laquelle il répondait. ïm deux heures se passèrent, de la pari de Roger, à attendre le moment de rentrer dans sa prison. Il était inutile de songer à fuir par la plate-forme, puisqu'il y avait deux portes à enfoncer et une sentinelle à surprendre.

Toutes ses espérances se tournaient donc vers la chambre formant magasin. Aussi en rentrant Roger l'examina-t-il avec plus d'attention qu'il ne l'avait fait encore. Le bruit qu'on entendait par la fenêtre indiquait que cette fenêtre donnait sur la rue. Il y avait dans le magasin assez de toiles à malclas et de couvertures pour fabriquer une corde.

Le tout était donc d'arriver à ce magasin. Roger rentra dans sa chambre , et la porte se ferma sur lui avec sa double serrure et son double verrou.

L'esprit du prisonnier était fixé sur un point : c'est que son évasion, si elle était possible, ne pouvait s'exécuter que parle magasin.

Roger n'était donc séparé de la liberté que par une porte, mais quelle porte! Un mur de chêne de trois pouces d'épaisseur s'emboliant dans un mur de ' pierre.

Ras une vis, pas un clou du côté de la cellule de Roger; loul le mécanisme à l'extérieur, par conséquent pas moyen de dévisser les serrures et les verrous, eût-on même un instrument quelconque pour le faire.

Mais cet instrument on ne l'avait même pas. On apporta au prisonnier son souper, il glissa un long regard à travers l'ouverture de la porto et entendit le cri des marchands qui passaient dans la rue.

Roger soupa , puis le souper fini , il se jeia sur son lit.

Alors il cniemlil un léger bruit, il tendit le cou et aperçut la petite souris qui , rassurée par le silence, se hasardait à venir manger de nouveau les miettes de sa table.

Cette fois Roger fut tout étonné de ne pas sentir la môme horreur pour la race souriquoisc : ce petit animal qui venait visiter le prisonnier, et lui demander a vivre de son superflu, lui inspirait déjà plus d'intérêt que dedégoiH; d'ailleurs Roger commençait à s'ennuyer, et la petite visiteuse lui promettait une distraction.

Aussi voulut-il , la us son orgueil , lui adresser quelques mots d'encouragement , convaincu que la souris n'attendait que ces quelques mots pour venir à lui pleine de reconnaissance de l'honneur qu'il lui faisait ; mais la souris , au contraire , qui ne s'était hasardée dans la chambre qu'avec la conviction que son ennemi n'y était pas, cul à peine entendu la voix de Roger, qu'elle disparut rapide comme un éclair.

Roger, après avoir murmuré contre l'injustice des hommes, murmura contre l'ingratitude des souris.

Puis la nuit vint : Roger se déshabilla et se coucha. Comme il était contre les règlements de la maison de donner de la lumière aux prisonniers, les prisonniers se couchaient avec le soleil.

Malheureusement pour Roger, il avait, depuis son départ d'Anguilhem, perdu l'habitude de se coucher de bonne heure. Pendant son séjour à Paris, au contraire, il avait contracté celle de veiller assez tard. C'était l'époque des petits soupers, et Roger ne se mettait guère au lit que vers les deux heures du malin. D'ailleurs , quand , à Anguilhcm , il se couchait à huit heures du soir, c'était après quelque rude journée passée à chasser, à monter à cheval cl à faire des armes. Alors la lassitude physique appelait bien vite le sommeil. Mais, dans sa prison , c'était bien autre chose, ('cite turgescence vitale qui bouillonnait dans ses veines n'avait plus aucune issue pour s'échapper. Le sang montait à la tôle du prisonnier ; ses artères battaient comme s'il avait la lièvre. Il fermait les yeux et tombail dans celle espèce de somnolence qui n'est ni la veille ni le sommeil. Alors les visions les plus extraordinaires lui passaient devant les yeux. La nuit s'écoulait à se tourner et à se retourner ; puis , vers les deux heures du malin , il finissait par s'endormir d'un

sommeil de plomb , dans lequel, au bout d'un certain temps, germait quelque rêve incohérent. Il lai poussait des ailes comme à un oiseau, et il s'envolait par la fenêtre. Il devenait souris cl passait pardessous la porte; puis, au moment où il courait sur les gouttières ou traversait les plaines du ciel, les pattes ou les ailes lui manquaient tout à coup , et il se sentait rouler dans des profondeurs infinies, et se réveillait avanl d'avoir touché le fond, le cœur bondissant, la poitrine halelanlc , le front ruisselant de sueur.

Alors, jusqu'au jour, il n'y avait plus moyen de se rendormir.

Aux premiers rayons du soleil, Roger sautait en bas de son lit. Aussitôt il commençait à tourner autour de sa cellule comme un ours autour de sa cage, examinant murailles et fenêtre , mais finissant toujours par s'arrêter devanl la porte.

Celte porte maudite à laquelle il ne manquait que l'inscription désespérante pour ressembler à celle de l'enfer.

C 'était pourtant par celle porte qu'il fallait passer.

On apporta à Roger son repas du malin ; Roger mangea vite, sema le plus de pain qu'il put à terre, jeta des miettes jusqu'à la porte et alla s'asseoir sur son escabeau, dans l'angle le plus éloigne de la porte.

Cràces à toutes ces précautions, il vil poindre au bould'un instant le museau pointu de sa voisine.

Malgrél'impunitéavec laquelle elle avait parcouru la chambre la veille cl les paroles encourageantes que Roger lui avait adressées, la petite bêle hésila longtemps à se hasarder plus avant. Elle relira son museau , le repassa, le relira encore, puis enfin , attirée par ces miellés éparscs sur le parquet, et surtout par l'immobilité de Roger, elle s'élança dans la chambre , s'arrêlanl comme effrayée elle-même de sa hardiesse; mais bientôt, rassurée par l'impu- | nité , elle se mil à grignoter les miettes avec une j foule de petites mines, de petits bonds, de pelils gestes qui amusèrent fort Roger. Roger n'aurait ! jamais cru qu'une souris pouvail devenir une bêle si distrayante.

Malheureusement Roger, qui était resté immobile comme une 8talue, sentit la crampe gagner sa jambe gauche. Il fit alors un mouvement si articulé que la souris'se sauva.

Roger réfléchit alors qu'il y aurait deux cas où il ! pourrait faire comme la souris venait de faire, le

premier s'il était a la taille du trou, le second si le trou était à sa taille.

Il était évident qu'un des deux cas seulement rentrait dans les choses possibles.

Ce point bien démontré à Roger, comme c'était, ainsi que nous l'avons dit , un esprit parfaitement logique, il se posa la question suivante :

Par quel moyen creuse-t-on le bois ?

Et il se répondit : « Par deux moyens.

— Avec le fer.

— Et avec le feu. i

Se procurer un instrument de fer était chose

Se procurer du feu n'était que chose difficile. Roger s'arrêta a celte conclusion :

f II faut que je me procure du feu. > Malheureusement il n'y avait pas moyen de se plaindre du froid. On était en plein été , et Roger sentait bien qu'il n'aurait jamais la patience d'attendre jusqu'à l'hiver. D'ailleurs d'ici là , il pouvait prendre au gouverneur l'idée de le faire changer de

Roger se mit donc à réfléchir au moyen de se procurer du feu.

Le même soir son plan était arrêté.

\ neuf heure» , la sentinelle qui veillait dans le corridor crut entendre des gémissements; elle écouta successivement aux deux bouts de la galerie, et s'assura que les gémissements Tenaient de la chambre de Roger.

A dix heures, comme la première ronde passait, la sentinelle fit part de ses observations à l'officier de ronde ; l'officier s'approcha de la porte et s'assura de la vérité du rapport de la sentinelle. Des plaintes, des gémissements se faisaient entendre du côte de la chambre de Roger, et comme Roger était seul de ce côté , il n'y avait pas à s'y tromper. C'était lui qui gémissait et qui se plaignait.

On appela un geôlier.

Le geôlier vint, ouvrit' la porte de Roger et trouva le prisonnier étendu sur son lit cl se plaignant d atroces douleurs d'estomac. On appela le médecin de la maison , lequel monta et ordonna au malade des infusions de tilleul , le thé n'étanl pas encore inventé à cette époque.

Le lendemain , Roger demeura couché , se plaignant toujours de ses douleurs , qui ressemblaient, disait-il , à des brûlures. Vers les deux heures , il pas moins un potage qu'on lui apporta

STLVAND1RE. 247

de la table même du gouverneur. Mais le potage avalé , les gémissements recommencèrent ; le médecin monta de nouveau , et Roger déclara au médecin qu'il avait la certitude qu'on voulait l'empoisonner.

Le médecin employa aussitôt le contre poison ; mais, comme il s'en était bien doulé, il ne retrouva aucune trace de substance vénéneuse dansce qu'avait mangé le prisonnier.

Roger n'en persista pas moins à se regarder comme victime d'un empoisonnement , cl , à partir de ce moment, déclara qu'il mourrait plutôt de faim que de manger aucun aliment qui ne serait pas préparé par lui-même.

Tout le reste de la journée, Roger tint parole : il ne toucha point à son souper , que le lendemain le gardien trouva intact en lui apportant son déjeuner.

A l'heure de la promenade , Roger demanda à sortir ; mais on lui dit que celle heure avait été changée. On craignait que si Roger se trouvait sur la plate-forme avec les autres prisonniers, il ne se plaignit à eux d'avoir été empoisonné, cl que cette calomnie ne fût acceptée par ses compagnons comme une vérité.

On vint donc le chercher vers cinq heures seulement. Roger n'avait pas mangé depuis la veille à midi : il était fort pale et paraissait fort souffrant : il ne put demeurer debout sur la plate-forme, et l'on fut forcé de lui apporter un siège, il resta tout le temps assis.

En rentrant dans le magasin qui précédait sa chambre , il se trouva mal ; mais sans s'évanouir tout à fait ; alors il demanda de l'air d'une voix affaiblie , el on le conduisit vers la fenêtre.

Roger allongea la tète hors de la lucarne , et vit que celte ouverture donnait sur le quai de la Valléede-Misèrc. Soixante pieds au moins le séparaient de terre , cl comme toutes les autres croisées des étages inférieurs étaient garnies de barreaux de fer, il vit au-dessous de lui une forêt de grilles dont les pointes étaient tournées de sou côté. Roger frissonna à celle vue ; ce que son gardien mil lout naturellement sur le compte de son élal de malaise ; mais il n'en décida pas moins qu'il s'en irait par là.

Rentré dans sa chambre, Roger persista ù refuser toute espèce de nourriture, continuant d'affirmer qu'il avait la certitude qu'on voulait l'empoisonner, et déclarant qu'il aimait mieux mourir par la faim que par le poison.

248 SVLVJ

Une pareille accusation était trop grave pour ne pas préoccuper le gouverneur. Aussi se présenta-t-il le lendemain à l'heure du déjeuner chez son commensal : il retrouva le souper tel qu'il avait été servi la veille. Il yavailprèsde cinquante heures que Roger n'avait mangé.

Aussi Roger était-il très-faible cl très-changé. Le gouverneur lui lit les protestations les plus rassurantes, lui offrit de goûter avant lui à tout ce qu'on lui apporterait; mais Roger refusa constamment, disant que celle démonstration ne prouverait rien, attendu que le gouverneur, ou avant, ou après avoir mangé , pouvait prendre des anlivénéncux , et neutraliser ainsi l'effet du poison.

Le gouverneur était fort embarrassé. On ne lui avait pas dit quelle était la cause de l'emprisonnement du chevalier d'Anguilhem.Ce pouvait être aussi bien pour une cause futile que pour une cause grave, et pour l'un et l'autre cas, le roi pouvait vouloir d'un moment à l'autre qu'on lui représentai son prisonnier vivant, soit pour le remettre en liberté, soit pour le punir. Il demanda doue à Roger quel élailson désir, lui promenant de faire tout ce qu'il pourrait pour le contenter, si toutefois ce désir était en son pouvoir.

Roger renouvela la demande qu'il avait faite déjà, c'est-à-dire de préparer lui-même sa nourriture, faute de quoi il déclara qu'il avait tant souffert, dans les deux empoisonnements qu'il avait subis, qu'il était prêt à se laisser mourir de faim.

Comme à lout prendre le gouverneur ne voyait pas grand mal à faire ce que demandait Roger, il lui accorda sa demande ; en attendant, comme Roger était très-faible, on lui monta deux œufs si fraîchement pondus , qu'ils étaient lièdes encore , cl une bouteille de vin de Rordeaux.

Comme les œufs n'avaienl aucune gerçure visible, comme la bouteille de vin de Rordeaux paraissait bouchée depuis longtemps , et que la cire en était complètement intacte, Roger ne fil aucune difficulté d'avaler les deux œufs el de boire un verre de vin de Bordeaux.

11 va sans dire que le prisonnier n'éprouva aucune indisposition après avoir pris ce léger repas.

Mais loui léger qu'il était, il rendit quelques forces à Roger. Roger, qui n'était pas habitué au jeûne, avait horriblemcni souffert de celui qu'il s'était imposé , cl si le gouverneur n'était pas venu le tirer si obligeamment d'embarras , peut être n'aurail-il

pas eu le courage de jouer plus longtemps la comédie qu'il avait entreprise.

Enfin il était arrivé à son but. On lui monta un réchaud , un soufflet, du charbon , quelques plats, quelques casseroles de lerre , puis des œufs , des légumes, du beurre.

De plus une grande fontaine pleine d'ean. Roger était chasseur, ce qui veut dire que plus d'une fois dans ses courses sur le lerroird'Anguilhem ou sur les terroirs voisins , il avait eu l'occasion d'apprêter son dîner lui-même. 11 ne fut donc pas le moins du monde embarrassé lorsqu'il s'agit de se servir des ustensiles qu'on lui avait apportés ; el toit que le jeûne l'eût préparé à trouver ce repas bon , soit qu'effectivement il eût des notions acquises ou instinctives sur l'art culinaire, soit comme le dit Brillât Savarin , de gastronomique mémoire , qu'il fût devenu cuisinier ou qu'il fût né rôtisseur, il fit parfaitement honneur au dîner qu'il s'était préparé lui-même.

La nuit qui suivit ce repas , aucun gémissement ne troubla la sentinelle à laquelle on avait cependant recommandé d'avoir l'oreille très-active. Aussi, cette nuit , Roger , qui se doulail qu'une suprême surveillance avait été recommandée, se conlenta-t-it de dormir, cl même comme il n'avait probablement pas dormi depuis qu'il était en prison.

Le lendemain , le gouverneur vint s'informer luimême de la santé de son prisonnier. 11 le trouva levé et occupé à préparer son déjeuner. Ces excellentes dispositions dispensaient le digne officier d'un long interrogatoire ; il se contenta donc de demander à Roger des nouvelles de sa santé et de recevoir ses rcmerclmcnts ; puis il prit congé de lui avec ce même regard vague, celle même immobilité de lèvres que le prisonnier avait remarqués chez son bote, lors de la première visite qu'il avait reçue de lui.

A cinq heures , on vint prendre Roger pour lui faire faire 'sa promenade accoutumée. La mesure adoptée par le gouverneur, de ne pas le laisser communiquer avec les autres prisonniers , tenait toujours. Roger se promena donc seul et réfléchissant à son projet , qu'il avait décidé de mettre à exécution pendant la nuit du lendemain.

Le reste delà soirée et toute la journée du lendemain se passèrent sans encombre : rien ne vint déranger le j projet arrêté. Les augures ne furent ni bons ni mauvais. Il n'y eut ni comète , ni éclipse de soleil. Roger ' n'éprouva donc pas même un moment d'indécision.

SYLVANDIRE

C'éta mn cœur ferme, an reste, comme nous l'avons dit en temps ordinaire, que le cœur de Roger, mais inflexible, surtout dans l'exécution d'une résolution prise.

Pourtant il vit venir la nuit avec un ardent battement de cœur ; mais, hàtons-nous de le dire , celte émotion ne venait pas des dangers auxquels il allait s'exposer, mais de la crainle que quelque circonstance imprévue ne vint contrarier son évasion : il n'en soupa pas moins à son beiirc accoutumée et avec son ap|>étit ordinaire , et lorsqu'on entra dans sa chambre, comme d'habitude , vers les buii heures du soir, on le trouva déjà dans son lit et loul accommodé pour y passer la nuit.

Il y avait deux heures à attendre : la première ronde passait à dix heures du soir cl la seconde à trois heures du malin ; or, il arrivait quelquefois, rarement il est vrai , mais cela était arrivé déjà deux fois depuis que Roger était au For-l'Évéquc , que l'officier se faisait ouvrir les portes des cellules , et visitait les murailles et les barreaux pour s'assurer qoe les prisonniers ne méditaient aucune tentative d*évasi->ii. Roger ne pouvait donc rien entreprendre avant dix heures.

Et bien prit à Roger d'avoir attendu ; car à l'heure habituelle on commença à entendre les pas de la patrouille , puis les pas se rapprochèrent , puis la porte du grenier-magasin s'ouvrit , puis celle de la chambre de Roger. Roger craignit un instant que tout ne fût découvert ; mais il réfléchit bientôt que c'était chose impossible , attendu que nul préparatif fait d'avance ne pouvait le dénoncer, et qu'aucun confident ne pouvait le trahir : il fit donc bonne contenance et parut se réveiller du plus profond sommeil. Tomme l'avait pensé Roger, ce n'était qu'une simple mesure de précaution , et l'officier , après avoir sondé les murailles, secoué les barreaux el visité la porte , sortit en disant : t Trèsbien! i

Le prisonnier se souleva sur son lit, écoutant le brait des pas qui s'éloignaient , puis , lorsque tout brait , toute rumeur , tout écho se fut éteint dans les profondeurs de la prison , il descendit lentement de son lit , marchant pieds nus; il alla écouter à la porte. Toutélait calme et silencieux. Il respira.

En un instant Roger fut habillé.

Comme on l'avait arrêté tel qu'il était, et que Rasque devait lui amener ses malles que , partant à franc étrier , il n'avait pu prendre avec lui , Roger

ALBXANDRB DUMAS. — TOMIv VII.

avait obtenu qu'on lui fil faire des chemises et qu'on lui achclàl des mouchoirs. 11 commença doue par tirer du bahut où élaii renfermé son linge loul ce qui pouvait se tordre en corde, se Iresscr en nalles. former enfin une espèce d'échelle. Alors il posa tout cela sur son lit, et, pour ne pas perdre de temps, il porta contre la porte un amas de charbon qu'il alluma ; puis il revint à son échelle.

D'abord , les draps et les couvertures du lit y passèrent ; puis au bout des draps et des couvertures déchirés par bandes , il tordil les chemises et natta les mouchoirs, rendant ce temps le charbon s'allumait, cl Roger, pour ne pas être asphyxié, était obligé d'aller de cinq minutes en cinq minutes , respirer l'air à sa fenêtre. La nuit était parfaitement sombre et telle qu'il la fallait à un projet aussi hasardeux que celui de Roger.

Cependant , le charbon converti en braise faisait son œuvre. Une horrible fumée en était la conséquence ; mais, par bonheur, le vent soufflait du côté de la fenêtre du quai , de sorte que toute la fumée refluait dans la chambre du prisonnier, qu'elle eût certainement étouffé , s'il n'eût de temps en temps passé, comme nous l'avons dit, la tête à travers les barreaux de la fenêtre.

Roger entendit sonner onze heures et onze heures et demie.

Enfin, vers minuit, le trou pratiqué dans la porte el qui avait la forme de l'ouverture d'un four , lui parui assez grand pour qu'il pût y passer. 11 éteignit le charbon avec de l'eau, déblaya l'entrée, l'élargit encore , en brisant les portions de bois calcinées, puis il se coucha sur le dos , cl la portion de corde déjà préparée à la main , il se glissa comme un serpent, et un instant après il se trouva dans le magasin.

Là il commença à respirer plus librement ; puis il alla écouler à la porte du corridor, el il entendit le pas lenl el régulier de la sentinelle.

Tout allait bien.

Alors il s'achemina à tâtons vers l'endroit où il avait vu en passant un amas de couvertures, et il commença d'ajouter à la corde déjà préparée des bandes qu'il déchira sans bruit, cl à l'aide desquelles il crul donner à sa périlleuse échelle une longueur suffisante pour le porter jusqu'à lerre.

La corde préparée, il chercha un point où la fixer ; mais la fenêtre ne lui oflril aucun crampon assez solide pour lui confier sa vie. Il se souvint

COMMENT LE ROI SE SOUVINT ENFIN DU CHEVALIER DANGUIMIKM , ET DE CE QUI SEN SUIVIT.

ti50 . SYLVANDIRE.

alun que son lil avait quatre colonnes destinées à porter autrefois un ciel aujourd'hui absent. 11 rentra dans sa chambre par la même voie qu'il en était sorti, dévissa une de ces quatre colonnes, repassa dans le grenier, noua par le milieu la corde à la colonne, plaça la colonne en travers de la fenêtre I Lorsque Roger revint à lui, il se trouva dans une de manière à ce qu'elle fût assurée solidement ; puis ' chambre inconnue. Un médecin était près de lui, après avoir recommandé son âme à Dieu, avoir mur- ! et il était dans un lil plus propre et meilleur que inuré le nom de son père et de sa mère, après avoir \ ne sont ordinairement les lits de prisun, si bien adressé un dernier souvenir à Constance, il sortit à ! qu'il se crut un instant en liberté ; mais il n'en était reculons par la fenêtre , el se cramponnant des

il commença sa lente et

mains el des genoux

effroyable descente dans l'abîme que, la surveille, il n'avail regardé qu'en frissonnant.

Comme nous l'avons dit , l'espace qui séparait la fenêtre de la terre était de pins de soixante pieds. 11 fallait, outre le courage qui avait fait entreprendre ce projet, une force et une adresse merveilleuses pour l'exécuter. Mais Roger était fort et adroit ; il ne se pressa en rien ; pas un de ses mouvements ne fut plus rapide que l'autre : à chaque nœud il s'arrêtait une seconde pour se reposer , se servant de ses pieds pour s'éloigner des barreaux aigus des fenêtres. 11 compta ainsi trois étages devant lesquels il passa ; puis tout à coup il ne sentit plus rien entre les genoux ; il chercha vainement ; il était arrive à l'extrémité de la corde. Il étendit les pieds pour chercher un point d'appui quelconque , il ne trouva rien ; il essaya de plonger son regard au-dessous de lui : la nuit était si noire qu'il ne vil rien. On eût dit un abime sans fond. Un instant il cul l'idée de remonter et d'ajouter de nouvelles bandes de toile à celles qu'il avait nouées les unes au bout des autres, mais il sentait que la force lui manquerait avant d'être seulement à moitié chemin. Alors une sueur froide lui monta sur le front. H pouvait être aussi bien à vingt pieds qu'à deux pieds de la terre. Il compril que tout élail devenu une question de bonheur ou de malheur; que sa vie était entre les mains du hasard. Il se laissa couler jusqu'à la complète extrémité de la corde, puis, en murmurant quelques mots de prière , il •"abandonna à 8a fortune el se laissa aller.

Presque aussitôt un cri de douleur mal étouffé retentit jusqu'à la sentinelle; la sentinelle donna l'alarme : on accourut avec des flambeaux, et l'on aperçut Roger évanoui et suspendu à l'extrémité d'une grille de fer, dont la pointe lui traversait la

malheureusement pas ainsi pour le chevalier. Le gouverneur l'avait fait momentanément transporter dans une chambre de son propre appartement.

La blessure élail grave sans être dangereuse ; «eulement Roger éprouvait une grande faiblesse causée par l'énorme quantité de sang qu'il avait perdue. Sa première pensée cependant fut de s'assurer s'il ne pourrait pas protiler de l'accident pour tenter une seconde évasion. Sous prétexte qu'il avait besoin d'air, il pria le médecin d'ouvrir la fenêtre; la fenêtre, comme toutes les autres fenêtres du Forl'Évêquc, était grillée en dehors.

Lorsque le chirurgien sortit, recommandant à Roger de prendre du repos, Roger entendit qu'on refermait la porte derrière lui à deux serrures. Roger élail dans une prison un peu plus commode, un peu plus élégante, mais il était toujours en prison.

Le lendemain, le gouverneur lui-même vint lui faire visite, et s'informer près de lui des qui avaient pu lui faire entreprendre une si dangereuse : il tenait, disait-il, à s'assurer que ce n'élaieni ni le régime un peu frugal, ni les règles un peu sévères de la maison qui l'avaient porté à cet acte de désespoir. Roger répondit que non ; qu'il reconnaissait qu'on élail aussi bien au For-1 Évèque qu'on pouvait l'être en prison, el que c'était le désir seul de recouvrer une liberté qu'il n'avail pat mérité de perdre qui l'avait porié à celle extrémité. Le gouverneur le pria de signer celle déclaration qui, disait-il, devait être sa sauvegarde prés de l'autorité, ce que Roger lil à l'inslanl même.

En effet, Roger voyait un sujel d'espérance dans celle déclaration même. Le pauvre garçon, dans U naïveté de son àme , se croyaii toujours victime d'une erreur qui un jour ou l'autre ne pouvait manquer d'être reconnue. Or, c'élail à sou avis un moyen de reconnaissance que de faire mettre le plus loi possible, cl de quelque façon que ce sou, son nom sous le yeux de l'auiorité.

Aussi celte «impie circonstance redonna-t-cllc un certain courage à Roger. Il faut si peu de chose potir rendre l'espérance a ceux-là même qui dctraienl désespérer.

Il attendit donc avec plus de tranquillité qu'il n'eût fait, sans cette circonstance, et sa blessure s'en irouva bien. Au bout de huit jours, Roger se leva, et au bout de quinze , il commença à pouvoir marcher seul d:ms sa chambre. Pendant cet intervalle, le gouverneur était venu le voir trois fois, et à chaque fois Roger avait demandé au gouverneur s'il était bien sûr que sa déclaration eùl été mise sous les veux du ministre de la police. Les deux premières fois, le gouverneur répondit qu'il l'espérait; mais » la troisième, il put l'affirmcrau prisonnier, attendu qu'en récompense de la surveillance active qu'il avait déployée eu celte occasion, il venait d'être nommé chevalier de Saint- Louis.

Le prisonnier félicita bien sincèrement le gouverneur sur la grâce que le roi venait de lui accorder, et ne douta pas qu'à la suite de l'cnquélc qui devait être faite à l'endroit de son accident, il ne fût luimême prochainement mis en liberté. Il y avait môme des moments où il pensait que son élargissement ne pouvait manquer d'être signalé aussi par quelque grande faveur de Sa .Majesté, le roi, à son avis, étant trop équitable pour laisser une pareille injustice sans réparation. Cependant, il est juste de dire que Roger ne s'arrêtait à celte idée de suprême justice que dans des moments d'optimisme que luimême regardait comme un peu exagérés, du .moment où ils étaient évanouis.

Cependant plus de quinze jours déjà s'étaient passés depuis la tentative d'évasion que nous venons de raconter, et le chevalier allait de mieux en mieux , lorsqu'un soir le gouverneur entra dans sa chambre.

« M. le chevalier d'Anguilhem, dit-il de sa voix habituelle et sans que Roger pût rencontrer son regard vague, levez-vous et habillez-vous.

— Comment! que je me lève et que je m'habille? répondit Roger.

— Oui, monsieur, nous nous séparons.

— Ah ! dit Roger, je savais bien qu'un jour ou l'autre mon innocence serait reconnue. >

Le gouverneur ne répondit rien.

i Monsieur le gouverneur, dit Roger en s'habillanl à la hâte, croyez que si l'on m'interroge sur tous, je m'empresserai, comme je l'ai déjà fait, de

kNDIRE. 231

1 rendre justice à vos bons procédés à mon égard. > Le gouverneur s'inclina sans répondre, i Et que si, par moi ou mes amis, je puis vous êlre agréable en quelque chose, j'en saisirai l'occasion, non-seulement avec empressement, mais avec reconnaissance. >

Le gouverneur balbutia quelques mots inintelligibles.

i M. lis, dit Roger, je suis encore trop faible pour aller à pied, auriez-vous la honlé, monsieur le gouverneur, de dire qu'on me fasse avancer une voiture?

— Il y en a une à la porte, monsieur.

— Alors, merci, très-bien, monsieur le gouverneur; je ne dirai pas au plaisir de vous revoir chez vous, mais chez moi, ancien hôtel de Bouzenois, place Louis-le-Grand. »

Le gouverneur s'inclina de nouveau sans répondre ; mais comme le chevalier était prêt, il n'y fit pas grande attention, tendit la main au gouverneur, et, s'appuyant sur le bras d'un soldai, il sortit.

Le chevalier s'avança jusqu'à la porte au milieu d'une double haie de gardes ; à la porte il vil effectivement une voilure qui l'attendait, et il se retourna une dernière fois pour saluer le gouverneur, mais le gouverneur élait resté en arrière.

Roger monta dans la voiture assez légèrement pour un blesse, et, pendant qu'on refermait la portière, cria d'une voix allègre : c Place Louis-le- Grand, hôtel de Bouzenois! >

Il lui semblait qu'un éclat de rire répondait à celle désignation d'adresse, mais il n'y fit pas attention, allongea sa jambe blessée sur la banquette de devant , et s'accouda dans l'angle de la voiture.

Au bout d'un instant il s'aperçut que deux mousquetaires galopaient aux deux côtés de sa voiture : cet excès d'honneur, que lui faisait Sa Majesté de le faire reconduire chez lui avec une escorte, commença d'inquiéter Roger.

Puis il lui sembla qu'an lieu de descendre le quai, le carrosse traversait la Cité , ce qui n'était pas le moins du monde le chemin de la place Louis-le- Grand.

Roger s'approcha alors de la portière, interrogea lesgardes ; mais sans doute le bruit des roues de la voiture et le piétinement des chevaux sur le pavé empêchaient qu'ils ne l'entendissent , car il eut beau renouveler ses questions, ils ne répondirent à aucune.

253 SYLW

Enfin , après avoir roulé un quart d'heure à peu près , Roger aperçut un grand bâtiment isolé ; il mit la tôle hors de la portière , fixa les yeux sur cette masse noire qui se découpait dans l'ombre, et, a son grand effroi, il reconnut la Bastille.

Ce que Roger avait pris pour un élargissement, c'était une translation, et la grâce que le roi lui avait faite, c'était de le tirer du For-l'Évêque pour le mettre à la Bastille.

On fit descendre Roger sous la voûte et on le Touilla, comme c'était l'habitude pour les prisonniers qu'on amenait à la Bastille ; puis on lui fil passer le pont et on lui ouvrit la porte du corps de garde. C'était là qu'il devait attendre que sa chambre fût prête.

Roger était tellement anéanti qu'il ne fil pas un geste, qu'il ne prononça pas une parole. Au bout d'un quarl d'heure on vint le prendre. Un des mousquetaires qui avaient accompagné sa voilure lui présenta le bras, afin qu'il s'appuyât dessus. Roger se laissa conduire comme un patient qu'on mène à l'éehafaud. Cependant, en passant dans un corridor plus sombre, il sentit que son guide lui glissait un petit billet dans la main. Il tressaillit.

« De la part du marquis de Crelté, » dit loul bas le mousquetaire.

Roger voulut parler, mais le mousquetaire céda aussitôt la place à un camarade cl s'éloigna.

Le prisonnier venait d'élrc fouillé, cl n'avait par conséquent plus rien à craindre sous ce rapport. 11 mil la main dans sa poche, y laissa tomber le billet ; puis il appuya son bras sur l'épaule de son nouveau guide. Bienlôl on arriva à un escalier. Sans doute ou avait eu égard à la blessure du prisonnier, car on ne le fit monter qu'au second étage. Parvenu là, on ouvrit une porte , puis une seconde, puis une troisième, et Roger se trouva dans une chambre où, a la lueur des flambeaux qui le suivaient, il entrevit quelque chose comme un lit. Presque aussitôt la première porie se referma ; il entendît les serrures et les verrous des deux autres portes grincer à leur tour. Il se trouva prisonnier de nouveau.

Comme il était irès-faligué , et que sa cuisse te faisait beaucoup souffrir , il s'orienta pour trouver le lit, et se dirigea du côlé où il supposait qu'il devait ôire. Il le trouva effectivement; mais au moment où il s'asseyait dessus :

« Monsieur , dit une voix , puis-je savoir ce que vous désirez?

— Pardon , monsieur , s'écria Roger en se relevant ; mais j'ignorais que le lit fût occupé.

— II l'est , monsieur , comme tous le voyez, dit ta voix ; et comme je suis le premier en date...

— Comment donc, c'est trop juste , monsieur, répondit Roger ; mais comme, en votre qualité de premier en date, vous connaissez sans doute mieux que moi rétablissement , ayez la bonté de me dire s'il y a un fauteuil , une chaise , un escabeau , un siège quelconque enfin sur lequel je puisse m 'asseoir. Je suis blesse à la cuisse , et je sens que si je me tenais debout plus longtemps , je m'évanouirais.

— Cherchez , monsieur , répondit la voix , il doil y avoir un fauteuil quelconque. >

Roger chercha , étendant la main comme un homme qui joue au colin-maillard , cl rencontra enfin le fauteuil annoncé.

Il s'étendit dedans et se mil à réfléchir.

D'abord , au son de celle voix , il lui semblait l'avoir entendue quelque part, mais il ne pouvait dire où cela. Il eul beau chercher afin de l'appliquer à quelqu'un de sa connaissance , ses idées s'embrouillaient de plus en plus. Alors il songea que ce qu'il y avait de mieux pour le guider dans $:■ recherche , c'était de demander loul bonnement à son compagnon de captivité qui il était.

< Monsieur , dit Roger , quand on est destiné comme nous le sommes à habiter quelque temps , j'en ai peur du moins, la même chambre, ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de lier promptement connaissance , afin de savoir à qui l'on a l'honneur de parler.

— Mais qui rte* vous vous-même? dit la voix.

— Je suis Roger-Tancrède d'Anguilhem... prisonnier par erreur, dil Roger : el vous avez raison, c'esi trop juste que je me nomme le premier. El vous, qui êles-vou8?

— Moi , monsieur , je suis le numéro 158.

— Qu'est-ce que le numéro 1 58 ?

— C'est la dénomination qui a remplacé mon nom el mon titre. Demain , vous ne vous appellerez plus le chevalier d'Anguilhem ; vous vous appellerez le numéro 159 , 1G0 ou 10 1. »

Roger frémil à l'idée qu'après avoir perdu sa liberté il allait perdre son nom , cl qu'après avoir été un homme il allait devenir un numéro.

« Éles-vous donc ici depuis assez longtemps pour avoir oublié votre autre nom ? demanda Roger.

SYLVANDIRE

— Non ; mais on me punirait peut-être pour m'en cire souvenu , dit la voix.

— Diable ! vous été» prudent ! dit Roger.

— Quand vous aurez été comme moi dix ans, trois mois et cinq jours sous les verrous, répondit la voix, c'est, je vous en réponds, une vertu que vous pratiquerez à voire tour.

— Dix ans ! s'écria Roger, dix ans trois mois et cinq jours! j'aimerais mieux me briser dix fois la léle contre les murailles.

— Monsieur, dit la voix, vous trouverez bon que je ne vous réponde plus.

— Et pourquoi cela , s'il vous plall ?

— Parce que notre grand roi Louis XIV, que Dieu conserve , est bien le malire de nous appeler du nom du numéro qu'il lui plaît, et de nous garder dans son château le temps qu'il lui convient.

— Oh! pour le coup, je vous reconnais, s'écria Roger, el vous vous êtes dénoncé par trop de prudence : vous éics le comte d'Olibarus.

— Je ne suis pas le comte d'Olibarus , s'écria la voix ; je suis le numéro i 58. >

En ce moment on entendit des pas dans le corridor

« Ah ! vous m'avez perdu, s'écria le pauvre comte, et c'est la seconde fois ; la première , vous m'avez parlé sur la terrasse du For-l'Évôque, el comme on vous a vu vouloir vous échapper, on a cru que j'étais votre complice el l'on m'a transporté ici. Vous venez de me parler pour la seconde fois, cl l'on va me conduire dans quelque cachot d'où je ne sortirai plus jamais. »

On entendit ouvrir la première porte.

c Mais, monsieur le comte,... dit Roger.

— Silence, monsieur, au nom du ciel, silence!... Taisez-vous, pas un mol : je ne vous connais pas ; je ne vous ai jamais parlé; je ne vous ai jamais vu. >

El le comte d'Olibarus se roula dans ses couvertures et tourna le nez contre la muraille.

Le pauvre prisonnier s'était trompé dans ses funestes prévisions, on venait tout bonnement pour dresser un lit de sangle à son compagnon de chambrée.

Cette attention fit grand plaisir à Roger, qui aurait momentanément été assez satisfait de sa position, s'il avait pu lire le billet de Cretlé qu'il tournait el qu'il retournait dans sa poche ; mais les gardiens ne

quand ils s'éloignèrent ils emportèrent la chandelle.

Roger croyait être débarrassé de leur présence , lorsque l'un d'eux revint sur ses pas, et rouvrant la porte :

t A propos , dit-il , le dernier venu s'appelle le numéro 169. »

Peste, dit Roger en lui-môme , il parait qu'entre lecomtc d'Olibarus et moi, il estarrivé dix locataires à Sa Majesté! »

El il se coucha avec cette douce consolation que, si la Bastille se remplissait dans celle progression, on serait bientôt obligé de mettre les plus anciens à la porte , ou de faire des chambrées de huit ou dix prisonniers, ce qui, dans le premier cas, remplirait entièrement ses désirs, ou, dans le deuxième, lui procurerait au moins quelque distraction.

Sur quoi il se rendormit , tenant dans sa main le billet de Crclté qu'il se promettait bien de lire aux premiers rayons du jour qui pénétreraient dans sa prison.

Mais l'homme n'est pas plus sûr de lui dans le malheur que dans le bonheur. Roger dormit comme s'il eût été parfaitement heureux, cl ne se réveilla qu'au grand jour. Il eul d'abord beaucoup de peine à se rappeler où il était. I i vue du comte d Olibarus assis sur son lil et recousant lui-même la houppe de son bonnet de nuit le déroulait entièrement ; mais, en regardant autour de lui, et en redescendant au fond de sa mémoire , Roger se rappela bientôt qu'il était a la Bastille.

Puis tous les détails de sa translation se représentèrent a son esprit , el il se souvint qu'un mousquetaire lui avait remis dans la main un billet deCretté, qu'il n'avait pas pu lire la veille, el qu'il s'était rendormi ce billet dans la main , en se promettant de le lire aux premiers rayons du jour.

Roger frissonna à l'idée d'avoir perdu ce billet ; il se mil aussitôt à sa recherche et il le Irouva heureusement sous son traversin.

Le billet de Cretlé contenait ces quelques lignes :

i Je sais qu'on le transporte du For-l'Evéque à la Bastille , et par le moyen de Clos-Renaud , qui est lieutenant aux mousquetaires gris, je te fais passer ce billet. Ta femme n'est pas encore reparue, et dussé-je le désespérer, je le dirai que je ne la crois pas étrangère à ta détention. Le Royaucourt

s'éloignèrent pas un inslanl pendant tout le temps est plus que jamais en faveur, cl à la manière dont qu'on fit le lit, ce qui, du resie, ne fui pas long, cl j on m'a répondu quand j'ai sollicité ton élargisse-

nient, je suis convaincu que le coup vient de là. De plus on prétend avoir trouvé chez loi , écrite de ta main, je ne Rais quelle chanson contre la Maiiitenon. Une de celles probablement que tu nous a chantées à Sainl-Gennain. Tu vois bien qu'il n'y a que ta femme qui puisse avoir commis celle petite trahison.

« Nous ne pouvons donc rien pour te faire sortir; mais lâche de l'échapper, accours chez moi. Deux ou trois déguisements seront prêls, lu courras nuit et jour , et en vingt-qualre heures lu seras à l'étranger, i

Celle lettre fut un coup de foudre pour Roger. Il croyait bien sa femme coupable; il se doutait bien que Sylvandire l'avait trahi ; mais qu'elle eût élé jusqu'à le faire mettre au For- l'Évêquc , voilà ce qui ne pouvait entrer dans son esprit. 11 fallait cependant bien y croire, son arrestation avait dû faire du bruit ; il n'y avait pas de probabilité que Sylvandire l'ignorât, cl si elle ne l'ignorait pas , si elle y élail étrangère, comment se faisait-il qu'elle ne fût pas à Paris pour solliciter sa liberté ; comment n'avait-elle pas déjà mis en campagne tous les amis de maître Bouleau et de M. de Royancourt ; comment n'avait-elle pas sollicité et obtenu ce qu'on refusait bien rarement à une femme , c'est-à-dire une entrevue avec son mari , celte entrevue fût-elle devant lémoins. Il fallait bien croire ce que disait Crctlé. D'ailleurs Cretté ne s'élail pas trompé quand il avait prédit l'avenir; à plus forte raison devait-il rencontrer juste quand il racontait le passé.

Roger réduisit en morceaux impalpables le billet de Crelté, et le jeta dans la cheminée; car à la Bastille , à partir du second élage , les chambres avaient des cheminées. Buis il se leva, en faisant à pari lui les plus terrible» projelsde vengeance contre le marquis de Royancourt et contre Sylvandire.

Mais , pour se venger, il fallait être libre, et Cretté lui disait qu'il ne devait pour cela compter que sur lui-même , convaincu que toute démarche de sa part serait inutile. Roger en vint donc à chercher quelque nouveau moyen d'évasion. Il s'en était fallu de si peu qu'il ne se sauvât du For-l'Évêquc , qu'il ne voyait pas , au bout du compte , pourquoi il ne se sauverait pas de la Basiillc.

Seulement , il y avait un grand empêchement à touie tentative de fuite ; c'était la présence du d '01 i bar us.

Boger réfléchit plusieurs jours à son projet;

SYLVANDIRE

mais il eut beau réfléchir, il ne trouva rien. Pendant tout le temps, son compagnon se montra de plus en plus prudent, évitant loute conversation et ne répondant à Roger que lorsqu'il l'appelait par son numéro.

Trois semaines s'écoulèrent, Roger passant ses journées à méditer un moyen d'évasion et à maudire la poltronnerie de son compagnon de brée , qui , aussitôt qu'il entamait ce sujet, le naçail d'appeler la sentinelle. Plusieurs fois il lui avait pris des envies féroces d'élranglcr le comte et de dire qu'il était mort d'une attaque d'apoplexie ; mais heureusement Roger s'arrêtait toujours à lemps , se réservant ce moyen suprême pour une dernière extrémité.

Nous avons avoué que , malgré sa préoccupation d'esprit , Roger avait le sommeil profond ; Roger avait vingt et un ans à peine, et l'on dort bien à cet âge. Cependant il lui arrivait parfois, au milieu de son sommeil, d'entendre des bruits qu'il prenait pour un épisode de ses rêves.

Quanl au comle, il paraissait encore plus adonné au sommeil que Roger, car presque toujours, lorsque Roger se réveillait, le comte dormait encore.

Cependant une nuit que Roger s'était couché retournant dans sa téle une combinaison naissante, cl qu'immobile dans son lit et la couverture sur les oreilles, il ruminait loutes les chances bonnes ou mauvaises de ce nouveau plan , il lui sembla que le bruit singulier qu'il avait cru plus d'une fois entendre pendant son sommeil se renouvelait; il prêta aussitôt l'oreille avec la plus profonde attention , et reconnut que ce bruit était celui d'une lime sourde et venait du côté de la croisée au-dessous de laquelle le comle d'Olibarus avait son lit. Alors rompre son souille, auquel il s'appliqua au à donner toute la régularité cl tout le calme du sommeil, il cnlr'ouvrit un œil et dirigea son regard vers la croisée , laquelle, malgré l'obscurité de la nuit, laissait toujours pénétrer une espèce de lueur qui se répandait aulour d'elle. D'abord Roger ne distingua rien ; mais peu à peu sa vue s'habitua aux ténèbres, et alors il aperçut le comle d'Olibarus à genoux sur son lit el limant les barreaux de sa fenêtre. Si jamais élonnement fut grand , ce fut , certes , 1 celui de Roger. Aussi demeura-t-il quelque temps l'haleine suspendue. Aussitôt le comte, qui n'enlendait plus le bruit de sa respiration, s'arrèla. Roger comprit qu'il élail épié, il fil un ou deux mouvements

'Un* ion lii, bâilla, s'étendit, murmura quelques paroi» uns suite, comme un homme qui rêvp, et parut s'endormir. Le comte resta quelque temps l'oreille au guet, puis, lorsque la respiration de Roger se fui rétablie régulière el calme, il se remit a la besogne.

Il n'y avait pas de doute : le comte d'Olibarus , cet homme si craintif, si timide, si prudent, préparait à son tour sou évasion.

Roger se promit bien d'en prendre sa part.

Quatre heures du matin sonnèrent. Comme selon tonte probabilité l'événement ne devait pas encore avoir lieu celle unit là, Roger se rendormit.

En se réveillant, Roger trouva le comte aussi calme que d'habitude ; il voulut alors lier la conversation avec lui ; mais il n'y eut pas plus moyen que les autres jours ; lecomle se plaignit même hautement du malheur qui le poursuivait, de rencontrer sans cesse sur son chemin un homme aussi compromettant que Roger.

U y avait dans toutes ses plaintes un tel accent de bonne foi, que Roger, tout en regardant alternativement les barreaux el le comte, commençait à croire qu'il avait fait un rêve.

La journée s'écoula sans que par un mol, par une parole, par nn geste, Roger parvint à rien surprendre du secret du comte ; puis la nuit vint ; Roger attendait la nuit avec impatience.

Cette fois, Roger ne s'endormit point, mais fit semblant de s'endormir. Le comte ne se tint pas moins coi el couverl pendant plus de deux heures , modelant sa respiration sur celle de Roger. Enfin , convaincu que son compagnon dormait, il se souleva sur les genoux cl se mit à recommencer son travail de la veille et très-probablement des nuits précédentes. Roger le laissa faire avec la plus grande tranquillité.

Sur les deux heures , le comte s'interrompit , cl se -levant pieds nus, s'avança vers la cheminée. Puis il approcha l'escabeau, et montant dessus, il parla à voix basse ; mais cependant pas si bas que Roger n'entendu ces mots :

« Demain tout sera prêt. »

Une voix répondit alors quelques paroles , mais ces paroles n'arrivèrent aux oreilles de Roger que comme un vain bruit, et il ne put rien entendre. Seulement le comte répondit :

i Eb bien ! à demain, i

Pais il écoula. La môme voix bourdonna dans la Géminée, et il reprit :

f C'est dit, à deu* heures. *

El il remit avec un grand soin l'escabeau à sa place, regagna son lit, se recoucha, el parut s'endormir.

Quant à Roger, comme il savait désormais à quoi s'en tenir, il se rendormit réellement.

La journée du lendemain se passa comme celle de la veille, sans que le comte trahit par aucun tressaillement, par aucune rougeur, par aucune impatience le projet arrêté pour la nuit suivante, il fui le même homme muet, craintif et tremblant ; si bien que Roger, qui, comme nous l'avons vu , avait une certaine puissance sur lui-même, restait en admiralion devant le inaitrc en dissimulation (pie le hasard lui avait donné el qui le surpassail de si loin.

Le soir vint, les deux prisonniers se mirent au lit. Roger seulement fit semblant de se déshabiller et se coucha toulvêlu. Sans doute de son côté le comte en fil autant. Bientôl tous deux ronflèrent d'aulant mieux que ni l'un ni l'autre ne dormait.

Vers minuit, le comte se leva sur son lit et se mil à scier le dernier barreau. Cela dura une heure à peu près. Puis il se leva , alla vers la cheminée , monta sur l'escabeau cl dit :

t Tout esl prêt. »

La voix répondit quelques paroles que Roger ne put toujours pas entendre , mais qui semblaient entrer parfaitement dans les désirs du comte ; car il se contcula de répondre :

» Bien ! très-bien ! »

Puis le comte descendit de son escabeau et alla se jeler sur sou lit.

Une demi-heure s'écoula.

Alors le comle se leva , alla écouter à la porte de la chambre, et après s'être assuré que la plus grande tranquillité régnait dans l'intérieur de la prison , il demeura un instant immobile, el comme rêvant; puis d'un pas lent, el donl son compagnon de chambrée lui-même distinguait à peine le bruit, il s'approcha du lit de Roger.

Un instant Roger eul l'idée que le comte venait à lui pour l'assassiner et s'assurer ainsi de son silence; il se tint donc sur ses gardes, sûr, quoiqu'il fût sans défense, de venir facilement à bout d'un vieillard qui ne pouvait avoir pour arme qu'un stylet , qu'un couteau ou qu'un poignard ; il se tint donc prêl à lui saisir le bras au moment où il le lèverait sur lui.

Mais le comte ne leva pas le bras : il l'étendit seulement cl lui toucha l'épaule.

256 SYLVAND1RE.

Au même instant , Roger se trouva debout devant le comle , qui recula d'un pas.

« Silence ! dit le comte.

— D'autant plus volouters que je sais tout , mon cher comte , répondit Roger.

— Comment cela ?

— Il y a trois nuits que je ne dors pas, et que je ne vous perds pas , je ne dirai pas de vue, mais d'oreille.

— Alors vous devinez de quoi il est question.

— Parfaitement , cl je suis prêt.

— Habillez-vous !

— Je suis babillé.

— A merveille !

— Vous voyez que vous me faisiez injure en ne vous confiant pas à moi.

— Vous êtes si jeune !

— Oui , mai» j'ai de la résolution et du courage.

— Je le sais , et c'est pour cela que j'avais résolu de vous prévenir au moment où vous n'auriez plus besoin que de ces deux vertus ; le moment est arrivé, préparez-vous.

— Je suis prêt! qu'y a-l-il a faire?

— Je suis parvenu à communiquer, comme vous l'avez vu, avec deux prisonniers de la ebambre supérieure : l'un de ces deux prisonniers est mon ami, et nous allions fuir ensemble du For-l'É\ôque, lorsque votre évasion à vous nous a fait envoyer à la Bastille ; beurcusement nous n'avons été séparés que par le plancber, et nous sommes parvenus à communiquer l'un avec l'autre , par une ouverture pratiquée dans la cbeminée. Nous avions une lime à nous deux; ebacun de nous a scié les barreaux de sa fenêtre. Nos deux voisins vont nous descendre une première corde qu'ils ont faite avec leurs draps et leurs couvertures, nous y ajouterons nos couvertures et nos draps , puis ils remonteront la corde , l'attacheront à un des barreaux non sciés, et comme les deux fenêtres sont directement l'une au-dessus de l'autre, nous descendrons, eux de leurs fenêtres, nous de la nôtre.

— A merveille.

— Alors cela vous convient ?

— Parfaitement. Maintenant, mon cber comle, que nous allons fuir ensemble, voyons, franchement, pourquoi êicsvous à la Bastille, vous?

— Voulez-vous le savoir?

— Oui, véritablement cela me fera plaisir, dit Roger, je jugerai mon délit d'après le vôtre ; vous avez été dix ans prisonnier , je saurai à peu près

combien de temps le roi complaît me garder pour pensionnaire.

— Eh bien ! j'ai eu l'imprudence de «lire...

— Vous avez eu l'imprudence de dire, répéta Roger.

— Que le roi , continua le comte en baissant la voix.

— Eh bien ! que le roi...

— Devenait aveugle, si bien...

— Si bien...

— Si bien , qu'il n'y voyait plus qu'avec le lunettes de M"1* de Maintenon.

— Comment ! s'écria Roger; el voilà dix ans!

— Silence , donc !

— Voilà dix ans que vous êtes en prison pour cela'

— Dix ans , trois mois et cinq jours.

— Ah mon Dieu! mais, en ce cas, moi j'en ai pour toute nia vie.

— Qu'avez- vous fait?

— Moi? j'ai fait une ou deux chansons contre elle.

— El on le sait?

— Il parait que ma femme a livré les originaux.

— De votre écriture?

— De mon écriture.

— Alors, mon cher ami, comme vous le dites . c'est bien heureux pour vous d'avoir trouvé une occasion de fuite, car, comme vous vcncsde le dire, vont en aviez pour toute votre vie.

— Ou pour toule la leur, répondit Roger.

— Ce qui peut être encore fort long, reprit le comle; les égoïstes vivent cent cinquante ans, conwic les perroquets ; mais silence , voici noire corde qui descend.

Effectivement, le comle s'approcha de la cheminée, dans laquelle pendait l'exlrémilé d'un drap. bf* deux prisonniers se mirent alors à attacher Icor» draps et leurs couvertures bout à boul, avec celui qu'on leur descendait; puis, lorsque celte opération fut finie, les prisonniers de l'étage supérieur tirèrent le tout à eux.

Le comte alors alla à la fenêtre, et, aidé de Roger, détacha les deux barreaux, qui ne tenaient plus que par une parcelle de fer, et qui, en laissèrent une ouverture asse homme.

11 fut convenu que le comte passerait le el Roger après lui.

Tous deux montèrent sur le lit . se tenant préu

SYL VAN DIRE

0» entendit le frottemeni de la corde qui descendait.

Puis on vil tin corps opaque; c'était un des prisonniers de l'étage supérieur. Il loucha la lerre sans accident et attendit.

Le second passa à son tour, et arriva aussi sans accident près du premier.

Puis ce fui le tour du comte qui toucha le sol avec le même bonheur. Puis enfin Roger sortit le dernier et arriva près de ses compagnons.

Il y avail à vingl pas de là une sentinelle qui se promenait de long en large, tantôt tournant le dos aux fugitifs, tantôt revenant à eux. 11 n'y avait pas moyen de fuir sans passer à dix pas d'elle; il fallait sauter du rempart dans le fossé, traverser le fossé à la nage, remonter le talus opposé, se laisser glisser de là sur quelques maisons basses du fauhourg Saint-Antoine, et fuir parles mansardes ou lesgouttières. Il y avail de quoi se rompre le cou vingt fois.

Il n'en fut pas moins convenu qu'au moment où la sentinelle tournerait le dos , les quatre fugitifs se lanceraient, se fiant chacun à sa fortune cl tirant chacun de son côté.

Il fut fait ainsi qu'il élail dit, le soldat accomplit dans toute sa longueur sa promenade accoutumée, puis il te retourna.

Au même inslanl , les quatre fugitifs coururent droit au fossé.

Roger entendit le qui-vivede la sentinelle, vil un long éclair suivi d'une détonation , sentit rouler jambes un de ses compagnons, et comprit temps, à une sensation pareille à un violent coup de fouet, qu'il était atteint au côté ; mais il ne se lança pas moins dans le fossé, et commença de gagner l'autre !>ord à la nage. Pendant ce temps, il se faisait grand bruit à la Hastille. On voyait les fcnélres s'illuminer, des flamhcaux courir, cl les soldais criaient : i Aux armes! aux armes ! i

Roger nageait toujours, l'eau empêchait qu'il ne senlll la douleur ; il atteignit donc le bord , pensant n'être que légèrement blessé ; mais à peine eut-il mi» le pied sur le talus, qu'il sentit que les forces allaient lui manquer. Il rassembla alors tout son courage, cl s'aidanl de ses mains, il continua de gravir la pente gazonneuse ; mais il lui sembla que le ciel devenait couleur de sang ; un tintement pareil à celui d'une cloche bruissait à ses oreilles. Il voti- Int parler, appeler machinalement au secours , sa

ALKlAvnBF. 0ÏMA5. — TOME VII.

voix expira dans son gosier. Alors il se releva ballant l'air de ses mains , fil un dernier cflbrt , dans lequel s'usèrent ses dernières force», et retomba évanoui.

Les deux autres compagnons continuèrent leur route ; il élail convenu , comme nous l'avons dit , que chacun ne songerait qu'à soi.

COMMENT LE CHEVALIER d'aNGUILHBM PASSA DU CHATEAU DE LA BASTILLE AU CHATEAU DR CHA- LONS-SUR-SAÔNR, ET FIT LA ROUTE AYEC UN EXEMPT D'UN CARACTÈRE FORT EN10UÉ.

Le comte d'Olibarus élail lue et Roger blessé dangereusement. On enterra le comte sous le n? 158, et l'on rapporta Roger à la Bastille.

Mais Roger élail un Hercule; au bout de trois semaines, il se trouva sur pied, faible encore, mais parfaitement hors de danger. Au rcsle, ces deux accidents lui avaient fort calmé la tête à l'cndroil des tentatives d'évasion , et il élail du moins momentanément à peu près guéri de la manie de fuir.

Mais ce dont il n'était pas guéri , ce dont il se promettait à lui-même de ne jamais guérir, c'était de sa haine contre Sylvandire, à laquelle il devait , d'après ce que lui avait dit < '.relié , sa réclusion d'abord , puis les deux blessures qui en avaient élé la suile. Il esl vrai que Sylvandire, en se débarrassant de Roger par le moyen de la Bastille , si fort pratiqué à celte époque, ne pouvait deviner qu'il aurait le mauvais goût de tenter deux fois de s'évader, cl que ces deux tentatives auraient pour lui un si mauvais résultat ; mais il n'en était pas moins vrai que la cause de tout cela c'était Sylvandire.

Aussi le chevalier se promettait-il, une fois libre, d'exercer une cruelle vengeance. Celte vengeance, quelle serail-elle ? Roger n'en savait rien encore ; mais seulement il savait qu'un jour ou l'autre il se vengerait.

Un soir qu'il s'était bercé toute la journée de ces douces idées , il enlendii des pas dans son corridor. Comme c'était à une heure inaccoutumée et qu'il commençait , depuis quatre ou cinq mois qu'il habitait une prison, à connaître les habitudes de ces sortes d établissements, il ne fit aucun douîe qu'il

allait se passer quelque chose de nouveau à son égard. En effet , deux soldats entrèrent et se rangèrent de chaque côté de sa porte ; le gouverneur les suivit, et, après avoir salué Roger, l'invita à prendre les ohjeis qui lui appartenaient dans la chamhrc et à le suivre. I, 'inventaire ne fut pas long, un des guichetiers se chargea du petit paquet , et Hogcr obéit au gouverneur.

Ils traversèrent le corridor qui donnait dans la cour intérieure, puis la cour, puis la voûte, le tout au milieu d'une rangée de gardes ; puis de l'autre côté, ils trouvèrent une voiture : il s'agissait d'un nouveau transfert.

Roger, qui commençait à douter de la mémoire de S. M. Louis XIV, ne s'illusionna point celle fois; d'ailleurs il y avait un mousquetaire à cheval à chaque portière du carrosse cl un exempt assis au fond : le prisonnier salua donc le gouverneur en le remerciant des soins qu'il avait fait prendre de sa blessure, et monta près de l'exempt. Aussitôt la portière fut refermée à la clef cl la voiture partit au galop.

La voilure traversa une partie de Paris sans que Roger pût voir où clic l'entraînait ; il faisait une de ces nuits comme on en choisit ordinairement poulie transfert des prisonniers. Seulement bientôt il sentit à un air plus libre et plus pur qu'on était sorti de la capitale , il se pencha vers la portière et aperçut des arbres et des champs; mais comme il paraissait trop occupé de ce spectacle :

« Mon gentilhomme, lui dit l'exempt, je vous préviens que le carrosse est fermé à clef, que deux mousquetaires galopent aux deux côtés de la voiture, que j'ai un pistolet dans chaque poche, et que mes ordres sont de tirer sur vous à la moindre tentative d'évasion que vous feriez. Je vous dis cela, voyez-vous , continua l'exempt , parce que je suis un vieux soldat, et que je ne voudrais pas assassiner un gentilhomme sans lui dire pourquoi ; maintenant vous voilà prévenu : cela vous regarde. >

Roger se rejeta au fond de la voilure en poussant un soupir. Il commençait à avoir un grand respect pour la force matérielle , qu'il ne comprenait autrefois que pour la combattre et pour la vaincre.

< Mai» enfin, dit Roger, où me conduit-on encore?

— Il m'est défendu de vous le dire, répondit l'exempt. Ah! vous m'êtes recommandé comme un gaillard qui profile de la moindre indiscrétion. »

Roger poussa un profond gémissement.

< Allons donc, allons donc! lui dit l'exempt; soyez un peu raisonnable et ne vous désespérei point pour cela. J'ai mené des femmes qui faisaient meilleure contenance qne vous.

— Alors , c'est dans une autre prison que vous me conduisez? demanda Roger.

— Oh! pour cela , je vous répondrais que non. que vous ne me croiriez pas , ainsi je vous dirai franchement que oui.

— A Pigncrol ou aux Iles Sainte-Marguerite, murmura Roger. Ah ! Fouquet, ah ! Lauzun.

— Chut , dit l'exempt , chut ! ne gâtez pas voire affaire en me parlant de tous ces grands messieurslà , cheminons tranquillemoni, voyez-vous, sans nous occuper de politique, tenez. Je suis bon garçon, moi , et c'est bien heureux pour vous que vous ne soyez pas tombé sur quelque autre de mes confrères, bourru et mal gracieux , qui ne vous aurait pas du un mot pendant toute la route ; moi, au contraire, j'aime les gens comme il faut , je ne déteste pas causer, et je trouve qu'il vaut mieux faire rire le* pauvres prisonniers que de les faire pleurer, quiti* après à leur montrer les dents et les griffes s'ils ne 6ont pas reconnaissants de ma conduite ; mais je «lots le dire, cela ne m'est jamais arrivé; voyons, sovei aussi bon enfant que les autres, cl je vous promcti que la roule ne vous paraîtra pas longue.

— Ah! dil Roger en frissonnant; c'est cela, nous allons à l'autre bout de la France. Ah! Matthioli... oh! le Masque de fer!...

— Encore, encore ! reprit l'exempt. Obîparma foi, mon gentilhomme, vous allez me rendre la route fort désagréable, tandis que je ne demandais pas mieux, moi, que d'égayer le chemin. Allons, delà force ; faites-moi bon visage ; je ne vous dis pi» cela pour ce moment-ci, où l'on n'y voit pas, mais où je devine cependant que vous faites la moue, et je causerai avec vous, quoique cela me soit expreswment défendu.

— El de quoi causerez- vous? demanda Roger-

— Ah ! dame ! de choses et d'autres ; de la pluie et du beau temps; cela vaut toujours mieux que de garder le silence comme deux brochels.

— Mais il n'y a qu'une seule chose que je désire savoir, il n'y a qu'un seul point sur lequel je désire être éclairé?

— Quel est-il ? Voyons? parlez.

— Où allons-nous?

— Il m'csl défendu de vous le dire.

— Ah ! vous voyez bien ?

— Oui, mais il ne m'c*l pas défendu de vous dire où nous n'allons pas.

— Oh ! alors répondez-moi.

— Avanl tout , faisons nos peliies condilions. Ih'tes que vous ne chercherez pas à vous évader cl •ne vous ne serez plus triste. Oh ! moi, voyez-vous, la tristesse, c'est ma mort.

— Mais, de votre coté, dit Roger, vous me donnez votre parole de vieux soldat que vous remplirez fidèlement le message dont je vous chargerai.

— Vous m'offririez cent mille écus, mon gentilhomme, que je ne vous promettrais rien. Mais réfléchissez-v donc, mon cher monsieur, vous me demandez des choses absurdes. Ah ça! mais pourquoi le roi vous feraît-d garder à vue, si ce n'était pour vous empêcher de faire passer des messages? Soyez donc juste aussi. »

Roger réfléchit qu'il ne gagnerait rien à la mauvaise humeur de son compagnon, et qu'il pourrait au contraire singulièrement y perdre. Toute fuite lui

SYLVANDIRE. 259

— Ce ne sont pas là non conventions, mon gentilhomme, dit l'exempt. J'ai promis de vous dire où vous n'alliez pas, mais je me suis interdit de vous dire où vous alliez. Supposez que je sois compromis, par ma bonté envers vous , et qu'on nie fasse faire serment que je ne vous ai pas dit que vous alliez au château de Chàlons ; alors , je lève la main et fais serment avec toute conscience , car je ne vous l'ai pas dit. i

Allons donc ! c'est au château de Chàlons que nous allons, > murmura Roger en poussant un soupir et en se laissant retomber muet et pensif dans l'angle de la voilure.

« Allons , allons , dit l'exempt , voila noire tristesse qui nous reprend ; nous allons faire un voyage bien divertissant , à ce qu'il parait , et deux jours comme cela ! Ah ! d'abord , mon gentilhomme , je vous préviens que je ne le souffrirai pas.

— Comment ! dit Roger, vous me forcerez d'élrc gai?

— J'ai votre parole , monsieur, et , en homme d'honneur, vous aurez pitié d'un pauvre exempt , et vous la tiendrez ; mais songez donc que je n'étais pas

paraissait impossible. D'ailleurs, nous l'avons dit, il né pour ôire exempt , moi ; j'étais né pour chanter était momenianémcnt guéri de celte mnnomanie, de le vaudeville chez Tuiiupin. Ah ! ah ! à propos de

sorte qu'après un moment de silence :

vaudeville, bon ! je suis conlent de penser à cela ,

« Eh bien ! monsieur, dit il a son compagnon de cela va peut-èire vous égayer. Ah î vous en faites de route , je vous engage ma parole de gentilhomme drôles , de vaudevilles, mon gentilhomme ! que je ne ferai aucune tentative d'évasion, et que je serai le plus gai que je pourrai.

— A (abonne heure! voilà que nous devenons raison* nable, et nous allons faire un petit voyage charmant. Voyons, voyons, interrogez, et on vous répondra.

— Allons-nous aux lies Sainte-Marguerite?

— Non.

— Allons-nous à Pignerol?

— Non.

— Allons-nous à la tour Saint-Jean ?

— Non.

— Allous-nous à Pierrc-en-Scisc?

— Vous brûlez.

— A la forteresse de Dijon !

— Vous brûlez , vous brûlez.

— Alors , nous allons au château de Chàlons ? > Silence de la part de l'exempt.

« Nous allons au château de Chàlons?... >

Silence plus absolu cl plus prolongé.

. Mais , répondez-moi donc ? s'écria Roger avec

— Que voulez-vous dire? demanda Roger.

— lion, n'allez -vous pas les nier! On les a retrouvés chez vous, ci de votre écriture.

— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.

— Je conçois , je conçois. Ce n'est pas un aveu que je vous demande; mais vous avez l'esprit satirique, mon gentilhomme. »

El l'exempt se mit à chantonner sur un air fort connu à celle époque :

On dil que c'eat la Maintenon

Qui rcu-crar le trône, Et que celte vieille guenon

Nuu» riMuil à l'aumône.

Louit-lc-Grand soutient que non ,

La farùlomlaine, la firidomlon , El que tout »c règle |>ar lui

liriU, A la f.içon île Barbari ,

■ Je n'ai jamais faii ce pamphlet, s'écria Roger ; j'ai eu le malheur de le copier, voilà tout.

SYI.VANDIRE.

— Et celui-ci , dit l'exempt ; et il reprit 8ur un auire air :

Toul ce que fait la Maiulcnmi, Ne lanrail jamais r5tre bon.

Cette thllb »riniiilcrnitlc.

Adonné Ij guerre an Voisin.

Et je crort que Polichinelle Aura le* I

— Mais je vous dis que ce n'est pas encore moi , reprit Roger, qui ai fait ce noël-ci.

— Bon! et celui-là? L'exempt reprit sur un troisième air !

Ah t ah! ah! Maint» non Margolou , Dit le bon roi , Liin. -moi , Car c'est loi Qui tur fera rire Dan» la poule » frire.

— Mais, 6'écria Roger, comment se fait-il que vous chauliez ces couplcls-là sans être arrêté?

— Je 1rs citante à vous, mon gentilhomme, et \oilà tout. Peste ! je ne vais pas m'aviser de les chanter en société, ni de les copier de ma main. Ce n'est pas que je ne les trouve fort drôles , et la preuve, c'est que vous voyez que je n'en ai pas perdu un mot, hein?... Est-ce que ce n'est pas cela?... Si je me sois trompé, voyons ! vous qui êtes l'auteur, dites-le moi...

— Sur mon honneur , dit Roger , je vous pro-

— Chut!... Taisons-nous ! Je veux bien faire semblant de vous croire. Eh bien ! non , ce n'est pas vous... Voyons, n'en parlons plus.

— Oh ! malheureux que je suis ! s'écria Roger ; oh ! imprudent que j'ai été de chanter de pareilles choses !

— Au contraire , il faut les chanter, il n'y a pas de mal ; mais il faut les chanter en petit comité , en tôte à tétc, comme nous sommes là... mais il ne faut pas en garder copie chez soi, et surtout des copies de son écriture, ou alors, ma foi ! on s'expose à ce que si votre femme a hesoin de se débarrasser de vous... Alt! dame! c'est facile à tenter, la femme...

— Comment! dit Roger, vous savez aussi mon aventure?

— Quelle aventure?

— Mais, enfin, ce que vous venez de me raconter là.

— Moi ! je ne sais rien, dit l'exempt ; j'ai dit cela comme j'aurais dit autre chose. > Puis il se mit à fredonner :

On dit que cVtl la Mai ut mm.

Qui renverse le Irône.

Quant à Roger , tout abasourdi de la singulière situation où il se trouvait, et commençant à craindre que sa tôle ne se perdit dans le conflit d'idées qui l'assiégeaient, il ferma les yeux, et appuyant son front contre les parois de la voilure, il essaya de rappeler un peu de lucidité dans son esprit, tandis que l'exempt, passant d'une chanson à une autre, continuait de fredonner les couplets séditieux pour lesquels il paraissait avoir une admiration particulière. Cependant comme il y avait trois nuits que Roger ne dormait pas, il finit par céder au sommeil et ne se réveilla que le lendemain au jour ; il trouva près de lui l'exempt toujours frais, dispos et souriant, lequel s'informa avec le plus vif intérêt de la façon dont il avait passé la nuit. Quant à lui, il assura que, confiant dans la parole de son prisonnier, il avait goûté tous les charmes du sommeil.

Au moment de descendre pour déjeuner, il demanda à Roger s'il avait de l'argent. Roger cuit sans un sou. On lui avait enlevé tout ce qu'il possédait, jusqu'à ses bijoux, de peur qu'il ne s'en servit pour corrompre ses gardes ; le prisonnier fil donc humblement l'aveu de sa misère.

Alors, il parut se livrer dans l'esprit de l'exempt un certain combat enire le bon et le mauvais principe; mais le bon principe l'emporla.

i Écoulez, je pourrais garder quinze sous sur les deux livres que le roi vous accorde sur voire reps ; mais vous avez été bien aimable, vous m'avez bien tenu parole. Au lieu de vous rançonner, comme le feraient certains de mes confrères, je remettrai quelque chose, cl avec voire permission, si ma compagnie ne vous désoblige pas trop, eh bien 1 nous déjeunerons ensemble.

— Avec grand plaisir, » répondit Roger, qui n'avait jamais eu 8ou8cc rapport d'idées aristocratiques trop exagérées, cl qui d'ailleurs ne se souciait pas de se brouiller avec son compagnon.

Et tous deux se mirent à table. Comme l'avait promis l'exempt, le repas était vraiment bon. Roger mangea comme un convalescent de vingt ans.

« Quel bel âge que le vôlrc ! disait l'exempt en le regardant avec envie, quoique de son côté il se lirai

STLVANDiRE.

d'affaire avec une certaine distinction ; quel charmant appétit. Voila pourtant comme j'étais à votre âge ; plus gai seulement, cliantant toujours, chantant à tue-téle , chantant à gorge déployée , depuis le malin jusqu'au soir, comme un pinson , comme un chardonneret, comme un rossignol, mais ayant toujours soin de chanter les chansons des autres, et jamais les miennes, à moins que je ne fusse avec un ami, comme vous, en tête à téte ; car je faisais aussi de* chansons, moi, qui ne valaient pas les vôtres, peut-être, mais qui n'en avaient pas moins leur mérite. Tenez, écoulez, en voici une. i

Et l'exempt se mit à chauler sur l'air des cloches :

Tonton, Ion Icmp» c»l pataé,

Vieille roquette, Toulon , ton timbre rat cif-c, Vieille pendule, ta répète

A toiiante an* l.c carillon de la clochette

Dant uni piiiitcmpv

Mais à prêtent

Ton toc»iu tinlant ye réveille pertonne, Quand »ur le tendre Ion Ta jjrottc eloclic tonne,

Won, non, non,

Si l'on t'entend.

Ce n'etl qu'au ton De ton argent rtmplant.

< Hein! que dites-vous de cela , mon cavalier?

COMMENTEE CHEVALIER D ANGUILIlfM DEVINT AUSSI PRUDENT, AUSSI DISSIMULÉ ET AUSSI HYPOCRITE QUE LAVAIT ÉTÉ FEU LE comte d'olibarus.

Quand Roger s'éveilla pour la première fois, il vit sa lampe qui brûlait toujours. Pensant alors que le jour n'était pas encore venu, il se retourna du côté du muret se rendormit.

Mais la seconde fois qu'il se réveilla, il s'élonna de la lenteur avec laquelle se levait le soleil, et regarda autour de lui. Alors la terrible vérité lui apparut tout entière : il était dans un cachot sans fenêtres. Celle lampe, dont il avait accueilli la lumière comme un bienfait , c'était désormais son seul soleil. Un tour destiné à lui faire passer ses repas contenaii son déjeuner, preuve certaine que la journée était déjà avancée.

Oh ! alors, si fort que fût Roger, son malheur retomba sur son âme el lui brisa la poitrine ; il s'assit sur son lit , les bras pendants, se demandant ce qu'il avaii fait à Dieu et aux hommes pour être ainsi abandonné de l'un et si mal traité par les autres.

Il passa ainsi dans le plus profond abattement un temps dont il ne put mesurer la durée. Seulement son tour s'agita, fit un mouvement de rotation sur

dit l'exempt quand il eul fini et qu'il cul, pendant j lui-même el reparut chargé de son dîner, lequel on moment de silence, donné le temps à Roger venait de remplacer le déjeuner qui s'en retournait

d'apprécier sa poésie.

— Mais ce que j'en dis , répondit Roger, je dis que vous êlcs bien imprudent de chauler de par 1 1 1 ^ (. 1 1 ^ os •

— Pourquoi cela?

— Si je vous dénonçais.

— Bah ! esl-cc qu'on vous croirait? Je dirais que vous voulez vous venger de ma sévérité, et toul cela vous retomberait sur le dos. ■

On arriva pendant la nuil au château de Chàlons-

Roger fut incontinent conduit à la chambre qui lui était destinée ; mais comme il élait très fatigué par la roule et irès-aHaibli par sa dernière blessure , qui n'était pas encore guérie , il se jeta sur son lit, sans même regarder ce que c'était que sa chambre.

Il remarqua seulement qu'elle élail éclairée par une lampe pendue au plafond , et cette attention lui fit plaisir.

aussi intact qu il elail venu.

Cependant au milieu de cette profonde douleur qui écrasait Roger, la nature, toujours exigeante, réclamait ses droits. Roger avait faim ! Roger avait soif! Il s'approcha machinalement du tour, mangea cl but comme eût fait un animal altéré el alTamé ; puis il se mil à tourner tout autour de sa chambre d'un mouvement lent el régulier, comme fait une bêle féroce dans sa cage.

Les heures passaient sans que ni lumière ni obscurité indiquât leur marche, les jours s'écoulaient sans qu'il entendit une seule rumeur. La seule distraction de Roger était le bruil que faisait son tour quand on lui servait ses repas, ou le mouvement que faisait la lampe, lorsqu'elle remontait à travers le plafond pour aller se remplir d'huile cl chercher une mèche nouvelle.

Mais la main qui faisait crier le tour et mouvoir la lampe restait invisible. Deux ou trois fois Roger

s'adressa à ce moteur inconnu, lui demandant quel jour, quelle heure il était, et cela non pas pour savoir quel était le jour et l'heure, mais pour entendre au moins le son d'une voix humaine; mais jamais ses questions n'obtinrent la moindre réponse, et le prisonnier cessa môme bientôt de renouveler des tentatives dont il avait reconnu l'inutilité.

D'abord, le désespoir s'empara de lui ; puis l'épuisement succéda au désespoir ; il dormait quelquefois douze heures de suite. Il se roulait comme une brute, ou bien il restait immobile comme un idiot.

Un instant il cul l'espoir qu'il allait devenir fou ; et il poussait à celle pensée des éclats de rire sauvages.

Mais il n'eut pas ce bonheur. Comme une pierre jetée dans un étang trouble momentanément l'eau en faisant monter la vase à sa surface, au coup qui étail venu frapper son cœur , la colère el le désespoir étaient montés au cerveau de Roger ; mais comme peu à peu l'eau s'épure el s'éclaircit , de môme l'esprit du prisonnier se calma , el au bout d'un moi» de celte captivité , un regard tombé sur lui aurait cru le voir tranquille el presque rasséréné.

C'est que le fiel qui avail d'abord troublé sa raison se précipitait petit à pclil et s'aigrissait au fond de son cœur.

Alors l'apparence de la quiétude lui revint. Il cul l'air de vivre de la vie de tout le monde ; sa pensée s'activa du repos de son corps , ses idées s'organisèrent. A force de creuser sa situation , il entrevit mille formes confuses dont jamais en liberté, à l'air , en société, son esprit, distrait par les objets extérieurs, ne lui eût permis de soupçonner môme l'existence.

Il reprit jour par jour, heure par heure, et presque minute par minute , sa vie, depuis le moment où il était devenu le mari de Sylvandirc, jusqu'au jour où il avait été arrêté au Bourg-la-Rcinc. Il interrogea cet amour d'un instant que Sylvandire avait paru ressentir pour lui, el qui n'était que le sentiment physique qu'éprouve une femme pour celui qui le premier lui fait éprouver des sensations inconnues. Il vil cet amour factice disparaître peu à peu et faire place à l'indiflérence ; puis il sentit naître les premiers symptômes de la haine que Sylvandirc lui avait vouée depuis ; les premiers symptômes avaient suivi immédiatement l'apparition de M. de Royancourt à l'hôtel d'Anguilhem. Celle haine B*élail bientôt fortifiée de celle que Sylvandire

portail aux familiers de son mari. Dès lors une lutte s'était établie entre ces deux natures si différentes l'une de l'autre. Chacun avail appelé à sou aide ses auxiliaires naturels. Roger avail appelé Cretlé , d'Herbigny , Clos-Renaud et les essaims de gentilshommes au cœur franc qui avaient alors conseillé à leur ami une guerre ouverte et loyale , puis une retraite sage. Sylvandire avait appelé le marquis de Royancourt, M. Bouleau, sans doute, et le jésuite Lclellier. Peut-être eux avaient eu recours aux manœuvres torlueuses , aux ruses souterraine* , aux machinations nocturnes, et ils avaient réussi. Maintenant , Roger étail pieds et poings liés entre leurs mains , sous le poids d'une accusation qui n'avait aucun rapport avec la cause réelle de son arrestation. Cette arrestation devait durer tant que durerait la passion , l'amour ou le caprice de M. de Royancourt pour Sylvandire , plus longtemps peut-être ; car à la crainte des récriminations du mari offensé, succédait la crainte de la vengeance du prisonnier meurtri ; sa détention pouvait donc se prolonger indéfiniment , soit qne l'amour que Sylvandire inspirait au marquis résistât au temps, soit que la crainle que Roger inspirait à M. de Royancourt fût plu* forte que le remords.

Alors Roger examinait sa conduite à lui avec la même minutie qu'il venait d'examiner celle des autres, et il trouvait mille moyens, le casse représentant , d'éviter tous les malheurs qui lui étaient arrivés.

i Oui, se disait alors Roger, oui, je n'ai élé qu'an sot. J'aurais dû faire comme tant de maris que je connais, qui sont Leureux et considérés el qui battent à cette heure, en pleine liberté, le pavé de Pari*. 11 me fallait fermer les yeux, prendre Mlle Poussette, comme le conseillait spirituellement Cretlé. Décidément, tous ces gens là étaient des gens d'esprit, moi seul , je suis un imbécile.

« Au lieu d'être un pauvre prisonnier comme je le suis, je serais colonel de quelque régiment. J'aurais fait maigre trois jours de la semaine, c'est vrai: mais les quatre autres jours j'aurais , dans quelque petite maison du faubourg Saint-Antoine , bien élégante, bien commode, bien isolée, fait gras avec ma maîtresse et mes amis. Le roi me ferail son sourire le plus doux ; je baiserais une fois par semaine la main sèche de M™* de Mainlcnon ; je ferais ma cour au père Lclellier. Je serais due à brevet , pair de France peut-être.

« Ah ! véritablement , je suis un sol.

« Eh bien ! non ! non ! cent fois non ! j'ai fait ce que j'ai dû faire, j'ai fait ce que je ferais encore; car il n'y a qu'un honneur en ce monde et qu'une manière de l'envisager. D'ailleurs , j'aimais celle femme, pas de cœur, mon cœur a toujours été pour la pauvre Constance ; mais je l'aimais d'orgueil ; je l'aimais parce qu'elle élail belle , pcut-êlre aussi parce que j'avais fait beaucoup pour elle, peul-élre parce qu'elle me devait tout ; mais de quelque façon que ce fiH enfin, je l'aimais; je ne devais pas, je ne pouvais pas souffrir qu'on me l'enlevât. J'ai donc fait ce que j'ai dû , et ce n'est pas moi qui suis un sot, ce sont eux qui sont des infâmes!

« Mais aussi , que je sois libre un jour , et je me vengerai... Mais quand scrai-je libre?... 1 Là éiait la question.

Au For-l'Évêquc , Roger s'était dit que , si on lui rendait la liberté, il pardonnerait tout. A la Bastille, il avait fait des restrictions mentales. A Chàlons, il se dit qu'il avait vingt-deux ans , et le roi soixante cl quinze: qu'en donnant dix ans à vivre au roi, c'està-dire jusqu'à quatre-vingt-cinq ans , c'était tout ce qu'une têle couronnée , si exigeante qu'elle soit , pouvait demander. Or, le roi mort, on ouvrirait les prisons; Roger, en allant au pire, sortirait donc de M prison à trente-deux ans.

Or Roger se demanda ce qu'il aimerait mieux , sortir de prison à l'instant même cl ne pas se venger , ou sortir de prison dans dix ans , et prendre sa revanche toul à son aise.

Roger se répondit qu'il aimerait mieux sortir de prison dans dix ans et se venger , mais se venger comme les habiles se vengent.

Aussi au boui de trois mois de réclusion et d'isolement, Roger fut-il un penseur profond , un politique consommé , un Machiavel de première puissance.

Parfois quelqu'un qui l'eût regardé l'eût vu assis sur son escabeau , les jambes croisées l'une sur l'autre , le coude sur le genou , le menton dans la main , le regard fixe et le sourire sur les lèvres ; ce quelqu'un eût sans doute cru alors que Roger pensait à son père, à sa mère , à M"9 de Beuzerie , aux beaux jours de sa jeunesse, ou à quelque doux sou-

Non , Roger pensait à la vengeance.

Onze mois s'écoulèrent ainsi , sans que jamais le cœur du prisonnier désespérât , sans que jamais son

courage faiblit. Peut-être son visage , hàlé par le soleil, pàlil-il un peu pendant celle longue nuit; pcui-êlre ses formes herculéennes s'amincirenl-clles par le jeûne ; mais cette pâleur lui donna cette distinction qui lui manquait ; mais celle maigreur lui donna l'élégance qu'on cherchait vainement en lui. Rogor resta beau et fort, seulement Roger devint hypocrite.

Tous les soirs, il priait haut pour les jours du roi et de M™ de Mainlcnon ; car enfin peut-être regardait-on ce qu'il faisait, peut-être écoulait-on ce qu'il disait : il est vrai qu'en même temps cl du fond du cœur il les donnait à tous les diables ; mais cela était intérieurement, et personne que lui et Dieu n'en savait rien.

Un malin , pendant qu'il mordait à belles dents dans un morceau de pain qui lui servait de déjeuner, la porte de son cachot s'ouvrit; une voix qu'il reconnaissait frappa ses oreilles. Ses yeux accoutumés à l'obscurité, car souvent il restait des heures, des jours entiers sans qu'on songeât à lui allumer sa lampe éteinte, distinguèrent un gentilhomme superbement vêtu , qui fit deux ou trois pas en prononçant son nom.

C'était M. de Royanconrt qui s'avançail les bras ouverts à la rencontre de Roger.

Roger s, h m i son escabeau et le leva dans l'intention de fendre la tôle à M. de Royancourl; il avait en face de lui son ennemi. Il n'avait qu'à laisser retomber son arme massive, il l'anéantissait ; Roger réfléchit , jela l'escabeau sur le lit , el courut au marquis de Royancourl les bras ouverts.

Grâce à l'obscurité de laquelle il élail enveloppé, on n'avait pas vu le gesie de menace qui , dans un premier mouvement, lui élail échappé.

Ces deux hommes , qui se haïssaient mortellement, se pressèrenl sur le cœur l'un de l'autre, comme eussent fait deux amis, comme eussent faq, deux frères.

c Vous êtes donc ici , mon cher d'Anguilhcm , dit le marquis en l'attirant dehors. Oh! que uous vous avons cherché longtemps avant de vous retrouver. >

Malgré sa présence d'esprit, Roger resta confondu de tant de hardiesse; mais il dissimula son étonnement sous un sourire qu'il s 'était fait, accepta la main que lui tendait M. de Royancourl pour le conduire hors de prison , et marchant sur ses pas , tout en lui serrant la main avec effusion , il arriva

dans de» appartements qui étaient ceux du gouver-

Roger 8e trouva en face d'une glace et se reconnut à peine. Sa barbe était longue , ses cheveux hérissés, et ses habits tombaient en lambeaux.

Il se sourit du même sourire dont il avait souri à M. de Royancourt.

« Vous êtes libre, mon cher M. d'Anguilhcm , lui dit le marquis ; mais comment se fait-il , mon Dieu! que vous n'ayez pas donné de vos nouvelles ! ses hôles toutes les attentions qui parfois leur étaient depuis tantôt quinze mois? Mais nous causerons dues. Roger répondit à cela avec son sourire éierde tout cela plus lard. Allons maintenant au plus nel que, quant à lui, il aurait tort de se plaindre, pressé. qu'il avait été parfaitement bien traité.

ce que devait craindre un homme qni aurait Roger pour ennemi.

Le gouverneur voulut retenir ces messieurs à déjeuner; mais Roger répondit en souriant que le gouverneur oubliait sans doute qu'il venait de lui faire servir le sien lorsque M. de Royancourt était eniré dans sa prison. Le gouverneur balbutia quelques excuses, se rejetant sur la sévérité de» règles de la maison qui ne permettaient pas qu'il eût pour

— Le plus pressé , mon cher libérateur , mon ami, mon frère, dit Roger, serait, je crois, d'obtenir de monsieur le gouverneur, si véritablement je suis libre, ce que je ne puis croire encore...

— Vous être libre , mon cher chevalier , cl grâce à nos instances, reprit le marquis.

— Croyez que je vous en suis bien reconnaissant. Le plus pressé serait donc , disais-je , d'obtenir de monsieur le gouverneur qu'il voulût bien me prêter une chambre, faire venir un baiu, et mander un tailleur cl un perruquier.

— Sans doute, mon cher chevalier, et vous allez avoir tout cela, à l'exception du tailleur qui est inutile. J'ai prévu le dénùmcnt où vous seriez, el j'ai apporlé dans ma chaise des habits que j'ai fait prendre à votre hôtel; on va vous les monter ; el, en même temps, si vous le voulez permettre, mon valel de chambre vous accommoilera.

— Vous me comblez, mon cher marquis ; mais, j'accepte : il m'est doux de loul vous devoir. »

On conduisit Roger dans une chambre , on lui apporta un bain, cl tandis qu'il était au bain, le valel de M. de Royancourt le rasa cl le coiffa.

Puis en sortant du bain Roger fil sa toilette.

Ce fut alors seulement que lui-même s'aperçut du changement qui s'était fait en lui. La seule chose qui manquât à Roger, c'élail celle finesse de forme, marque disliuclive de la race ; celle finesse, la douleur, le jeûne, cl peut-être la réflexion, la lui avaient donnée. Roger était â celle heure un cavalier accompli.

M. de Royancourt fui élonné lui-même en le voyant. Il y avait dans l'air de cet homme une puissance qu'il n'avait jamais vue et qui le fil frissonner; la résolution rayonnait dans sa prunelle. Pour la première fois, M. de Royancourl songea ù

La chaise attendait à la porte; les chevaux de poste y étaient attelés ; M. de Royancourt el Roger montèrent dedans , et la chaise partit au

alop.

C'était avec un profond ravissement que Roger, oppressé pendant onze mois par l'air mcpbylique d'un cachot, respirait l'air pur el embaumé du moi» de mai. C'élail avec une joie inexprimable que Roger, au lieu de l'horizon sombre el borné de «s quatre murailles, parcourait des yeux l'étendue avec ses larges plaines , cl son lointain de montagnes bleuâtres ; mais toute celle joie, tout ce ravissement se passaient en lui ; il était impénétrable dans ta joie comme dans sa haine, et il revoyait celle nature tant aimée avec le même sourire qu'il avail revu cet homme tanl haï.

Puis , de lemps en temps , il répondait à ses questions d'un signe afleclueux ou d'une voix amicale , et lui renouvelait les assurances de sa reconnaissance et de son dévouement.

Enfin la conversation contenue jusqu'alors du côlé du marquis par un certain embarras dont il n'était pas le maître, du côlé de Roger par une émotion qu'il n'avait pas la force d'étouffer eolièremcul , prit une certaine régularité.

Roger rappela tout son courage, raffermit sa von cl demanda des nouvelles de Sylvandire.

« Hélas ! pauvre femme ! répondit M. de Royancourt ; vous lui avez causé bien duebagrin, et vous avez bien dos torts à réparer envers elle.

— Ah ! ah ! fit Roger; vraiment !

— Sans doute , dil M. de Royancourt. D'abord, lorsque vous l'avez menacée de la quitter, elle ne pouvait croire à voire dépari el a pensé que c cuit une plaisanterie ; mais lorsqu'elle a vu s écouler un jour, deux jours , trois jours , sans que vous re>c-

SYLVAND1RE

niez , il lui a bien failli se rendre à l'évidence. Alors elle est devenue comme folle ; pendant une semaine es n'a été que soupirs et pleurs ; enfin elle a été trouver M. d'Argcnson pour savoir où vous éiiez. M. d'Argcnson savait seulement que vous n'étiez pins en France. Comme vous le pensez bien, à cette nouvelle son désespoir a redoublé , et un beau jour, en se présentant cbez vous , son père a appris qu'elle était partie le matin même pour aller vous rejoindre partout où vous seriez. Pendant trois mois on ne put deviner ce qu'elle était devenue. Pauvre femme ! Et le roi , qui sait tout ce qui se passe dans son royaume , apprit celte aventure , dit que vous étiez un mauvais époux , un fâcheux exemple, et ordonna qu'on vous arrêtât.

— Bon et excellent roi ! s'écria le chevalier du ton le plus pénétré.

— Ce fui alors que l'on fit chez vous celle perquisition dans laquelle on trouva les malheureux vaudevilles qui ont causé tout le mal.

— Et que je me repens bien d'avoir conservés ; car pour en être l'auteur, vous ne pensez pas que je sois capable d'une pareille ingratitude, n'est-ce pas?

— Oh ! je ne l'ai jamais pensé ; c'est ce qui m'a donné cette conviction avec laquelle j'ai plaidé voire

— Mon libérateur! s'écria d'Anguilhem en saisissant les deux mains de M. de Royancourt. Mais revenons à Sylvandirc, je vous prie.

— Eh bien ! mon cher ami , Sylvandirc arriva à Londres derrière vous : elle apprit que vous veniez de repartir pour la France , elle partit derrière vous. A Douvres, elle vous manqua d'un jour, à Calais de deux heures.

— Chère Sylvandirc, murmura le chevalier du ion le plus conjugal.

— A Calais , elle apprit votre départ pour Paris, et sans perdre un instant , sans vouloir se reposer , quelque besoin qu'elle en eût , elle partit à son tour , espérant vous rejoindre sur la route , mais son espoir fut déçu. Ne vous ayant pas rejoint , elle espéra vous retrouver à l'hôtel , et elle veilla toute la nuit , sans vouloir se reposer , car elle croyait vous voir arriver a chaque instant , mais vous ne vîntes pas. Jugez de sa douleur.

— Ah ! marquis ! marquis ! vous m'arrachez l'âme, s'écria Roger en s'essuyant les yeux avec son mouchoir ; après , continuez ; et j'ai pu soupçonner une

ALEXANDRE DCHAS. — TOUS VII

pareille femme ! Ah ! vous avez raison , marquis, je suis coupable! Après, après?...

— Eh bien ! après , reprit le marquis trompé par la vérité avec laquelle Roger jouait son rôle , après . que voulez-vous que je vous dise , les jours s'écoulèrent dans la douleur , dans les larmes , car vous ne paraissiez pas, et nous ignorions ce que vous étiez devenu.

— Vous ignoriez que j'étais en prison , eh bien ! parole d'honneur, je m'en étais douté.

— Oh ! mon Dieu , oui , nous l'ignorions. M. d'Argcnson craignant d'être sollicité par M"' d'Anguilhem, forcé par moi à qui il savail quelque crédit, M. d'Argcnson ne nous apprit votre emprisonnement qu'il y a quinze jours à peu près. Alors , vous comprenez bien , Sylvandirc s'est mise en campagne de son côté, M. Bouleau et moi nous nous y sommes mis du nôtre, el nous avons tant prié, tant supplié Mrae de Mainlcnon , tant eniouré le roi de lous les côtés, qu'enfin nous avons obtenu votre liberté. Oh ! mon cher d'Anguilhem , ajouta le marquis d'un son de voix pénétré , ah ! nous avons bien souffert , allez!

— El moi , pendant ce temps-là , je vous soupçonnais de négligence , je vous accusais de tiédeur. Oh malheureux ! oh ingrat que je suis! Vous m'avez pardonné, vous, mais croyez-vous qu'elle me pardonnera jamais, marquis?

— L'âme d'une femme est un trésor d'indulgence , répondit M. de Royancourt, espérez donc, mon cher chevalier. »

— Et inaintenantquc vous m'avez quelque peu rassuré sur ce point , un mol de mes parents , mon cher marquis. Vous le voyez , l'amour conjugal m'a fait oublier l'amour filial. Le baron et la baronne sont en bonne santé , j'espère ?

— Oui , Dieu merci , cl tous deux sont prévenus par les soins de votre femme que vous allez être rendu à votre famille.

— Bonne Sylvandire !... El nos autres connaissances? d'Herbigny, Clos-Renaud , Crelté... »

Roger laissa échapper le dernier nom plutôt qu'il ne le prononça.

Le marquis se laissa prendre à cette négligence.

t Mais , comme vous le savez , reprit-il , je vois peu vos amis qui passent à la cour pour des liberlins, hantanl le Palais-Royal. Je crois, cependant , qu'ils se portent bien, M. de Crelté surtout ,

*>G SYLVJ

avec lequel j'ai regretté d'avoir eu quelques démêlés ; mais , grâce au ciel , tout s'est aplani entre nous.

— Oh ! vraiment ! vous avez eu quelque chose ensemble à cause de Mme de Mainlcnon? Sans doute Cretlé a le tort de ne pas aimer cette digne et sainte personne; mais comme vous l'avez dit, c'est un libertin , que je crois de la société des Broglie , des Lafare , des Canillac.

— Tous malheureux qui perdent leurs âmes, dit M. de Royancourt en joignant les mains d'un air de compassion.

— En supposant toutefois qu'ils en aient une , » dit Roger.

M. de Royancourt fit un signe de doute, et pour le moment la conversation en resta là.

Roger était enchanté de lui : il venait de mettre en action les préceptes que lui avaient dictés ses quinze mois de prison. Il avait vu que M. de Royancourt avait été sa dupe, et il espérait tromper sa femme comme il avait trompé le marquis.

Le reste du chemin , à peu de variations près , fut abrégé par des conversations du même genre. Les voyageurs coururent jour et nuit , ne s'arrôtant qu'un instant à Auxerre et une minute à Fontainebleau.

Enfin on arriva à Paris.

Roger vit de loin le For-l'Évêque et passa au pied des murs de la Bastille.

Dix minutes après, on était à la porte de l'hôtel d'Anguilhem.

Roger était évidemment attendu : toute la maison avait été prévenue et préparée. Le chevalier, en entrant dans la cour de l'hôtel , aperçut des laquais à toutes les portes cl sa femme à la fenêtre.

U sauta à bas du carrosse et courut vers le salon ; Sylvandire vint à sa rencontre , suivie de M. Bouleau , si bien qu'il la rencontra à la porte.

En ce moment, et derrière la figure hypocritement composée de sa femme, Roger aperçut le portrait de son père et de sa mère qui lui souriaient dans leur cadre. Alors, si fort desséché que fût son cœur par une captivité de quinze mois , des larmes jaillirent de ses yeux à la vue do ces seuls amis sur lesquels l'homme puisse compter.

L'émotion fut si forte que Roger s'évanouit.

Sylvandire put croire cl crut sans aucun douie que c'était par amour pour elle et de plaisir de la revoir.

COMMENT LE CIIEVAL1F.R D'ANGUILHEM MIT LE FEl A SON HÔTEL POUR S'ASSURER CE QU IL ETAIT.

Trois jours après la scène que nous venons de raconter, c'était un spectacle patriarcal à voir que celui qu'offrait l'hôtel d'Anguilhem, grâce à la cordialité charmante de maître Bouleau, aux caresses échevelécs de Sylvandire, aux amitiés empressées de M. do Royancourt et à la dissimulation de Roger.

Tous ces gens-là avaient l'air de s'aimer les uns les autres d'une façon évangélique.

Or, comme dans ce monde toul n'est que surface, chacun s'y laissa tromper, même ceux qui avaient intérêl à plonger au plus profond des sentiments h t uns des autres.

Il n'y eut pas jusqu'à Roger qui, en se sentant de quelque côté qu'il étendit la main ou portât le regard enveloppé d'une si tendre affection , ne se retrouvât parfois, un doute au fond du cœur.

Malheureusement Crelté était absent de Paris pour huit jours encore; Roger s'élait présenté secrètement chez lui, et il était convenu avec le petit Basque qu'aussitôt le retour de son maître, Roger serait prévenu.

Pendant ce temps , Sylvandire se confondait en profondes tendresses pour son mari, elle lui demandait comment il passait son temps en prison, et s'il pensait quelquefois à elle.

Roger répondait que la prison était un séjour fort agréable, les géôliers des serviteurs pleins de politesse, que tous les jours il dînait à la table du gouverneur, que tous les après-midi il sortait avec lui en voilure, et que tous les soirs ils faisaient ensemble leur partie d'hombre ou d'échecs , après quoi on le réintégrait, avec tous les égards possibles, dans une jolie chambre qui n'avail d'aulre désagrément qu'une porte avec deux verrous et qu'une fenêtre avec quatre barreaux. Roger avait peur qu'en disant à Sylvandire ce qui en élail réellement, Sylvandire ne comprit qu'un homme qui avait autant souffert avait un immense besoin de se venger.

Quant à ce qui élait de savoir s'il avait pensé à elle, Roger jurait tendrement à Sylvandire qu'il n'avait fait que cela depuis le matin jusqu'au soir, et depuis le soir jusqu'au matin. Sous ce rapport, on sait que Roger disait l'exacte vérité.

Puis Sylvandire jurait à son tour à Roger qu'elle

le trouvait fort embelli, el que la prison lui allait à merveille.

Uo malin le pelit Basque vint prévenir Roger que le marquis de Creiié était de retour depuis une

Roger sortit à pied, prit un carrosse au coin de la rue el se fit conduire à l'hôtel Crctté. Le marquis l'attendait ; les deux amis se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

Cretté avait appris une partie de ce qui était arrivé à Roger cl particulièrement les détails de ses Jeux évasions et les blessures qui en avaient été la suite ; mais ce qu'ignorait le marquis, c était celte réclusion solitaire , c'était ce cachot sans soleil , c eUient ces tortures du temps qui passe cl qu'on ne peut calculer ; c'élail enfin la résolution bien profonde prise par Roger de se venger de sa femme si sa femme, connue il le pensait, était pour quelque chose dans sa détention.

Creilé ne put que lui répéter ce qu'il lui avait écrit, c'est-à-dire la disparition de Sylvandire, sa querelle à lui avec M. de Royancourt, cl la conviction morale, sinon matérielle, où il était que c'était sa femme qui avait livré les malheureux noëls qui avaient élé, sinon la cause, du moins le prétexte de sa détention.

Quant à l'élargissement de Roger, il était dû, comme s'en était douté le prisonnier, à l'insistance des démarches de Crellé, de d'IIerbigny, el surtout de Cbastellux, qui était quelque peu parent par les femmes de M. d'Argenson, parenté qu'il avait à peu prés niée jusque-là, el qu'il avait pris sur lui de réclamer du moment où elle pouvait être utile à Roger. Seolemcnt, lorsque M. de Royancourt vil les affaires tellement avancées qu'il n'y avait plus moyen de prolonger la captivité de Roger, il devint défenseur de persécuteur qu'il était, et comme son crédit était réel, il activa la mise en liberté du captif. On sait le reste.

Tout ce que racontait là Cretlé à son ami s'accordait si parfaitement avec ce qu'il s'était vingl fois répéié à lui-même, qu'ils ne doutèrent pas un inslanl qu'ils ne fussent arrivés à la plus exacte appréciation ta* causes, el à la plus grande vérité des résultais.

Les deux anus se quittèrent en se renouvelant 1 assurance de leur éternelle amitié , assez éprouvée

JU resie P°UT l»*! pussent compter l'un sur l'autre , ma« en reconnais,^ qu<il8 ne devaienl M ?oir que

le* ««usions importantes.

SYLVANDIRE. 207

Seulement tout convaincu moralement que l'était Roger , il voulut , pour l'acquit entier de sa conscience , arriver à la possession de quelques preuves matérielles , qui ne laissassent aucun recours à celte voix du doute qui , parfois encore , criait au fond de son cœur : Peut-être!

Il avait appris dans son cachot à réfléchir el à se taire. Il avait jusque-là parfaitement mis en pratique cette élude forcée , personne ne se doutail de ce qui se passait au fond de son àme : il commença donc à agir.

Il fit venir Breton.

Breton était un domeslique fidèle et sur lequel il pouvait compter.

Breton , interrogé sur le compte de M. de Royancourt , répondit qu'en l'absence du chevalier , le marquis était venu tous les jours à l'hôtel , cl que ses visites n'avaient cessé que du jour où Mmo d'Anguilhem avait disparu.

Maintenant , il devenait clair pour Roger que si sa chère épouse eût caressé le louable projel de se mettre à sa recherche , elle n'eût pas manqué d'en instruire tous les siens; or M. de Royancourt avait avoué lui-même à Roger qu'en parlant Sylvandirc n'avait rien dit à personne.

M 0,9 d'Anguilhcm avait , un mois avant sa fuite , renvoyé la fille de chambre qui la servait depuis dix ans; cela parut fort louche à Roger, attendu que M"« Clarisse était une personne d'une fidélité et d'une rouerie trop remarquables , pour qu'on s'en défit ainsi sans motif el au moment d'exécuter seule un voyage fatigant.

Roger espéra tirer quelque chose de Sylvandirc même ; mais lorsque, hypocrite jusque dans l'amour, il essaya à son tour de savoir de sa femme comment elle avait employé le temps de son absence, ce furent des minauderies sans fin , des refus coquets de parler, ce fui une impossibilité matérielle de prouver un séjour quelconque , dans un endroit quel qu'il fût. Sylvandire avoua seulement qu'elle avait passé deux mois dans le couveni des Filles-Dieu , qui était, il est vrai , un couvent fort renommé pour la sévérité de sa règle, mais où M. de Royancourt, ami de Mm* de Maintenon , entrait et sortait à sa volonté , sa sœur étant supérieure et sa cousine trésorière du susdit couvent.

Aller prendre des informations aux Filles-Dieu , c'était dénoncer soi-même sa défiance; aussi Roger jura-t-il qu'il croyait tout ce qu'on lui disait , cl

affirma-t-il à Sylvandire que de son côté le couvent l'avait fort embellie. Du reste , il continua de faire un ménage adorable, salua plus fréquemment que jamais M. Bouleau du doux nom de heau-père et accabla M. de Royancourt des plus affectueuses politesses.

Les amis qui ne savaient pas comme Cretté que toute cette tendresse couvrait quelque ebose d'inconnu , de mystérieux , de terrible peulèire , ricanaient bien un peu lorsque la conversation tombait sur celte recrudescence d'amour entre les deux jeunes époux , et, comme on le comprend bien , on ne manquait pas dans certains cercles de s'égayer sur Mmed'Anguilhcm, celle vertueuse Pénélope qui au lieu d'atiendrc son Ulysse, l'avait été chercher on ne sait où , mais certainement où il n'était pas.

Roger, en attendant, avait donné carte blanche à Breton et L'avait chargé de séduire quelqu'un des gens de M. de Royancourt. Un matin , Breton , en habillant son maître, lui annonça que le cocher du marquis, que celui-ci avait maltraité la veille , consentait à parler pour cenl louis. Breton invitait le chevalier à profiler de ce moment de mécontentement.

Le chevalier suivit les conseils de Breton : il envoya cent louis au cocher, et le même jour, voilà ce qu'il apprit de la bouche môme de ce drôle :

Toutes les nuits , à partir du jour qui coïncidait avec le départ de Sylvandire , M. de Royancourt se rendait, aprèssouper, au'petil hameau de Luzarches, quelquefois à cheval , quelquefois en carrosse ; il y passait quatre ou cinq heures; et, régulièrement toutes les nuits , à deux heures du malin , il reprenait le chemin de Paris , où il était rendu à quatre. ,11 se mettait alors au lit , et feignait de n'êire pas sorti de chez lui. Pour plus de précaution , sa voiture rentrait à minuit à l'hôtel , et tous ses gens , à l'exception du cocher , qui savait qu'il ramenait la voiture vide, et du valet de chambre, qui attendait l'arrivée de M. de Royancourt jusqu'à quatre heures du matin , croyaient que c'était le retour du mailrc.

Roger élait sur la première trace. Il promit bien de suivre jusqu'à l'autre extrémité ce fil , dont il tenait un bout entre ses mains. Il partit, en conséquence , lui-même pour Luzarches.

Là il commença ses informations et apprit qu'une jeune dame était venue s'établir dans une maison qu'elle habitait seule. Une religieuse la servait. Un

homme, dont on ignorait le nom, mais qui paraissait fort distingué, la venait voir tous les soirs. On lui dépeignit Sylvandire à ne pas s'y méprendre , et on lui fil le portrait de M. de Royancourt si ressemblant, qu'il n'y avait pas à s'y tromper.

Un aulrc que Roger eût fait un éclat , eût appelé M. de Boyancourl en duel, ou l'eût fait assassiner par deux bravi dans un coin. Mais pour l'éclat , il y avait le For-l'Évêque , pour le duel, la Bastille , cl pour l'assassinat , vengeance qui , au reste , ne se présenta pas même à l'esprit de Roger, il y avait la roue.

Tout cela n'était donc pas une vengeance, puisque celte vengeance emportait sa punition : ce qu'il fallait à Roger, c'était une vengeance qui le laiss a libre , heureux et cependant vengé.

D'ailleurs , c'était sur Sylvandire surtout que se concentrait sa haine ; c'était Sylvandire qui Tarait trahi; c'était Sylvandire qu'il avait aimée; c'était Sylvandire qu'il haïssait si cruellement, qu'il avait peur de l'aimer encore.

Du moment où Roger s'était promis une vengeance, il avait arrêté quelle vengeance ce serait. Il reprit donc son projet dans le coin de son esprit, où il l'avait déposé pour le mettre à exécution quand le jour serait venu. Son âme, depuis sa sortie de prison, n'était, il faut le dire, qu'une mer orageuse où naissaient et mouraient des vagues immenses, où les idées fermentaient comme des tempêtes, et où, de temps en temps, quelques bons sentiments passaient comme des éclairs, mais aussi s'éteignaient rapides comme eux.

Une fois sûr d'être malheureux , une fois sûr d'avoir été dupe, il se sentit fort et se vit sauvé.

D'abord, il fallait que Roger acquit la certitude qu'il n'aimait plus celte femme maudite, afin de ne point être arrêté au moment de l'exécution de son projet par un de ces regrets du cœur qu'on prend pour un remords de la conscience. Nous l'avons dit, et nous le répétons, Roger haïssait tellement Sylvandire, qu'il n'était pas encore sûr de ne plus l'aimer.

Il analysa donc un à un ses sentiments vis-à-vis de Sylvandire.

C'était , lorsqu'il la voyait sans être prévenu . comme un coup aigu dans le cœur; c'était une douleur profonde, c'était une surprise glacée, quelque chose comme la froide sensation de la lame d'une lancette vous ouvrant la veine. Malgré sa puissance

sur lui-même, alors Roger pâlissait, toul sou sang j refluait a son cœur, puis, un instant après, son cœur , trop plein repoussait aux extrémités ce sang avec tant de violence, que c'étaient des éblonisseinenls ;'i croire qu'il allait se trouver mal. Cependant, au milieu de toutes ces sensations si différentes, si opposée*, si convulsives, il fallait vivre de la vie ordinaire, il fallait noter avec indifférence, il fallait sourire gracieusement ; ce fut un supplice plus cruel peutêtre que celui de la prison de Chalous-sur-Saôue.

Parfois, au milieu de la nuit, brisé par un songe dans lequel il se croyait encore prisonnier dans un cachot infect et sur un mauvais grabat , Roger se réveillait, le cœur bondissant , la poitrine haletante, les cheveux hérissés, et il se trouvait dans une chambre voluptueusement éclairée par une lampe d'albâtre , mollement couché sur un lit aux tentures de soie , et ayant près de lui , dormant d'un sommeil tranquille, celte Sylvandire, celle sirène, celle enchanteresse qui , sous une si merveilleuse enveloppe, cachait une si hideuse réalité. Alors il se soulevait sur son bras roidi , il la regardait d'un œil fixe, profond et fatal , et il songeait à ce conte de Calland qui venait de paraître et qui faisait fureur, à l'histoire de ecl homme qui a épousé une goule et qui la voit revenir au lit conjugal après son monstrueux repas dans un cimetière.

Pendant ce temps, Sylvandire faisait quelque doux songe, poussait quelque plainte amoureuse, et dans quelque voluptueux sourire, montrait sous le corail de ses lèvres l'émail de ses blanches dents.

Alorsil prenaita Roger des envies féroces d'étouffer celle femme dans une étreinte d'amour et de recueillir son dernier soupir sur sa bouche, afin que puisque sa vie avait éléà un autre, sa mort du moins fût a lui.

Quant à Sylvandire, elle était si certaine de sa puissance sur Roger, que ses jours étaient heureux cl ses nuits tranquilles. Aussi, jamais n'arriva-l-elle à surprendre ce regard farouche qui l'enveloppait et la fascinait à son insu; mais, il faut le dire, jamais par un mot, jamais par un geste, jamais Roger ne se trahit.

11. de Royancourt continuait à venir a I*b6te] , mais il était visible qu'il s'attiédissait.

c Cela doit èlre ainsi, se disait Roger en suivant les progrès de son refroidissement, comme il avait suivi ceux de son amour , cela doit être , la possession a amené l'indifférence. •

Et il redoublait d'assiduilé près de Sylvandire qui,

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