‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 37 sur 212 · DIRE. 2G<J · texte numérisé non relu

DIRE. 2G<J

de son côlé, se semant coupable, rendait force tendresses aux tendresses de son mari.

Sylvandire veillait avec grand soin sur elle, et cependant il arriva qu'on jour, fatiguée d'avoir attendu vainemeni M. de Royancourt pendani près d'une semaine entière, sans qu'il eùl même daigné lui donner de ses nouvelles, elle écrivit un petit billet plein de reproches et sonna ses gens pour le faire porter par son domestique de confiance.

Mais les gens de M! d'Anguilhem étaient sortis, et ce fut Breton qui entra. Comme Sylvandire tenait la lettre à la main elle n'osa pas remettre son envoi à plus lard; d'ailleurs Rrclon s'annonçait comme parfaitement libre en ce moment et offr ait à Mmc d'Anguilhem de se charger de sa commission. Refuser c'était donner, sans aucun doute, des soupçons à ce valet. Elle paya donc d'audace, remit la lettre à Rrclon, cl dit avec indifférence :

< A faire porter tout de suite au marquis de Royancourt. »

Breton remontait pour changer d'habit, lorsqu'il rencontra son maître dans l'escalier; il I ni montra alors la lettre dont il était porteur, interrogeant son regard pour savoir s'il devait la remettre a son adresse.

Roger allait céder à la tentation et la prendre, lorsqu'il entendit derrière une porte le frémissement d'une robe de satin; il devina que Sylvandire l'épiait.

« Une lettre de madame pour M. de Royancourt. dit le valet.

— C'est bien; portez-la toul desuile à son adresse, répondit Roger, et dites de ma part au marquis que c'est mal à lui de nous négliger ainsi; qu'il y a huit jours que je ne l'ai vu; que je me plains irès-fori de celle indifférence, cl que je ne lui pardonne qu'à la condition qu'il viendra aujourd'hui dîner avec nous.

. — Mais monsieur,... dit Rreton.

— C'est bien , c'est bien , allez, mon ami , allez, continua Roger ; je n'ai aucun besoin de vous en ce moment. »

Puis , descendant dix ou douze marches cl entrant chez Sylvandire au grand ébahisscmcnt de Rreton :

i Vous avez très bien fait, chère amie, dil-il en tirant ses manchettes et en assemblant les plis do son jabot , vous avez très- bien fait d'envoyer chercher ce cher Royancourt ; je veux qu'il mange de ce chevreuil que mon père nous a envoyé d'Anguilhem. >

Sylvandire, qui avait rougi, pâli, jauui, Sylvandire qui, enfin, avait en une seconde passé par toutes le*

couleurs de l'arc-en-cicl, rétablit sa raison et repril son sourire.

« Quel brave mari j'ai là , pensa-t-ellc en embrassant Roger sur les deux joues.

c Quel maître faible j'ai le malheur d'avoir, se dit Breton ; croirait-on que c'est le môme gentilhomme qui a donné un si rude coupd'épéeà M. de Kollinski pour son coup d'essai, coup de raccroc! >

A l'heure du dîner, on annonça M. de Royancourt, la double invitation qu'il avait reçue l'avait touché mus doute, car il Tut ravissant d'amabilité; quant à Sylvandire, elle était triomphante. Roger les observa tous deux sans affectation , fut spirituel sans être mordant, et verbeux sans être affecté.

Au dessert, il surprit des regards très-expressifs échangés entre sa femme et son convive.

Un moment après qu'on se fut levé de table et comme on passait au salon pour prendre le café, il vil que le marquis, tout en conduisant Sylvandire d'une chambre à l'autre, lui glissait un billet dans la main. Sylvandire le cacha dans sa poitrine.

« Femme éhonlée , impudent coquin, murmura Roger , si je les tuais là tous les deux ? >

Mais il se retint et sa manchette seule en souffrit, il la mit en pièces.

Il fallait avoir ce billet : c était chose fort difficile, mais fort importante ; Roger y réfléchit donc toute la soirée, puis il crut avoir trouvé un moyen.

Le tout était de calculer à quel moment probable Sylvandire prendrait connaissance de ce billet.

< Ce sera, sans aucun doute, cesoir àsa toilette, > se répondit-il.

Pendant toute la soirée il ne perdit pas un instant Sylvandire de vue, s'assura qu'elle n'avait pas eu un moment pour lire le billet en question , cl lorsque M. de Royancourt fut sorti, il se cacha dans le salon attenant au cabinet de toilette de sa femme, puis il écoula jusqu'à ce qu'il l'eut entendue rentrer, et quand il eut calculé qu'elle devait être en train délire, il mil le feu aux rideaux de l'une des fenêtres ; aussitôt la flamme moula jusqu'au plafond et quelques vitres éclatèrent.

« Au feu , au feu ! » cria Roger, cl il se précipita dans le boudoir.

Sylvandire tenait encore le billet de II. de Royancourt à la main , elle tu un mouvement pour le cacher , mais apercevant les tourbillons do flamme et de fumée qui remplissaient le salon , elle recula , jeta un cri et perdit

Roger lui ouvrît les doigts , tandis que le salon brillait , et lut avec rapidité ce qui suit :

« Ne parlons plus du passé , Sylvandire , souvent je me suis repenti de ce que nous avions fait : quant à la proposition que vous m'adressez de fuir avec vous et de quitter la France ensemble , elle est insensée , et je la repousse; d'ailleurs, je commence à avoir honte de tromper, comme nous le faisons, un honnête homme qui m'accable d'amitiés. Si vous m'en croyez , Sylvandire, nous romprons donc toute relation. Vous me dites que vous mourez d'amour pour moi , vivez pour votre pauvre mari qui vous adore , ce sera plus chrétien. >

< Eh bien ! double brute, se dit Roger à luimême. Eh bien ! douteras-tu encore? »

El il remit le billet dans la main de Sylvandire, toujours froide et roidie , puis fermant la porte du boudoir , il sonna Breton.

La flamme avait brûlé tous les rideaux , enianw une console et noirci une partie des boiseries, mais ne trouvant plus d'aliment facile à dévorer, elle dardait ses langues affaiblies sur les cadres des fenêtres et se tordait autour des balustrades de bois.

Tout l'hôtel fut sur pied en un instant , et en dis minutes il n'y cul plus ni feu ni fumée.

Sylvandire revint à elle loule seule , reconnut qu'elle était dans son boudoir , retrouva son billet froissé dans sa main , pensa que Roger n'avait rien vu , et vint toute joyeuse d'avoir échappé saine et sauve à ce double accident, se mêler aux travailleurs.

Dès qu'il l'aperçut , Roger courut à elle. « Oh ! mon Dieu ! ma chère Sylvandire , quel malheur nous arrive ! voici votre appartement tout gâté , il élait si frais , si brillant ; les réparations vont nous priver de recevoir pcndani un mois au

— Eh bien ! mon ami , dit Sylvandire du ton le plus tendre , allons à Champigny.

— A Champigny? reprit Roger.

— Oui ; craignez-vous les souvenirs que celle campagne vous rappellera? »

Roger ouvrit la bouche pour dire :

« El pourquoi pas à Luzarches? mais il se rclint.

— Non , certainement , dit-il lout haut , el vous savez combien sont précieux à mon cœur les souve-

SYLVANDIRE

lira que je pourrais retrouver dans celle maison ] pour la Hollande, elle reparla la première du voyage ijiie vous m'avez rendue bien chère ; mais je pense

que si vous étiez une femme aussi aventureuse que vous êtes une adorable femme , nous prendrions un millier de pistolcs el nous nous en irions en léte à lêle , comme deux tendres amants , visiter celte belle Provence dont vous chaulez si merveilleusement les airs sur votre clavecin.

— Oh ! mon ami , dit Sylvandire en faisant une charmante petite moue, ne vous semblc-l-il pas que ce sera bien long ce voyage ?

— Très-bien ! très-bien ! chère amie ; n'en parlons plus, et qu'il soit fait toujours selon vos désirs. »

Mais Sylvandire était trop heureuse de n'avoir pas été surprise pour demeurer alTermic dans son refus ; d'ailleurs elle pensa que s'éloigner, c'était probablement blesser dans son orgueil M. de Royancourt , qui venait de la blesser dans son amour, el comme elle voulait se venger de l'infidèle, clic en revint à la proposition de Roger.

« Non , mon ami , non , dit-elle , je ne vous priverai pas et ne me priverai pas moi-même de ce plaisir; d'ailleurs, je me suis promis de w 'attacher toujours à vous plaire. Ordonnez donc, je suis à vos ordres. >

Roger contint la joie qui débordait de sa poitrine; il fil tous ses préparatifs; mais si fort qu'il se hâtât , pendant l'intervalle , M. de Royancourt et Sylvandire s'étaient raccommodés.

De sorte que le marquis proposa un beau matin, au chevalier et à sa femme, de les accompagner en Provence.

Ce n'était pas l'affaire de Roger; il n'en parut pas moins accepter avec transport la proposition de M. de Royancourt ; mais il prétexta quelques affaires, afin de faire traîner le départ en longueur.

Il espérait que , pendant ce temps, viendrait quelque nouvelle querelle qui amènerait quelque nouvelle brouille.

11 ne s'était pas trompé.

Roger surprit un second billet de M. de Royancourt , dans lequel il annonçait à Sylvandire que , pour que leur rupture n'eûl pas celle fois les chances habituelles d'un raccommodement , il parlait à l'instant même pour Uircchi.

Sylvandire essaya en vain de dissimuler son dépit ; Roger put en suivre tous les progrès sur son cœur et sur son visage.

Le jour même du départ de M. de Royancourt

en Provence.

< Oh ! sur mon honneur, se dit en lui-même Roger, je joue le pins ridicule et le plus avilissant de tous les rôles; mais, Dieu merci ! nous voici tout à l'heure au dénoûraent. »

Il saisit donc avec empressement celte ouverture que lui faisait sa femme, et comme tous les préparatifs étaient faits depuis longtemps, le lendemain, 1er juin 1713, les deux époux partirent de Paris, amoureux, en apparence, comme deux ramiers.

COMMENT ROGER ET SYLVANDIRE FIRENT UN CHAR- MAST VOYAGE EN PROVENCE, ET DE CE QLI S'EN SUIVIT.

Roger avait si bien joué son petit rollet, comme disait le roi Charles IX de catholique mémoire , qu'au moment de son départ il n'était bruit que de son amour pour sa femme. Tout le monde l'avait pris au sérieux , même d'Herbigny , même Clos- Renaud, même Chastcllux , et ils répétaient partout que si le roi n'avail pu faire faire bon ménage à Richelieu au moyen de la Bastille, le château de Chàlons-sur-Saônc avait mieux servi les volontés matrimoniales de ce grand monarque à l'égard du chevalier d'Anguilhem.

Il n'y avait pas jusqu'à Cretlé qui ne fui la dupe de son ami et qui n'ajoutât foi aux rumeurs publiques ; il savait de quoi est capable une femme belle et persévérante, el chaque fois qu'il voyait M"* Poussette , il lui donnait Sylvandire à étudier comme le modèle d'une grande coquette.

« Voilà des projets de vengeance fort bruyants, bien silencieusement avortés, disait-il; pauvre Roger, il voulait tuer tout le monde , el voici maintenant qu'il s'occupe du contraire. C'est peut-être, au reste , le parti le plus sage ; décidément ce n'est pas encore l'exemple du chevalier d'Anguilhem qui me fera renoncer à ma liberté. »

Pendant que chacun discourait, à Paris, de la sorte, Roger prenait avec sa femme le chemin du Midi ; deux jours après leur dépari , ils passaient à Châlons. Le chevalier voulut étudier l'effet que produirait sur sa femme la vue de la prison où il avait élé

SYLVANDIRE

enfermé. En conséquence il la conduisit en face des murailles du château.

< Eh bien ! demanda Sylvandire , après avoir regardé à deux on trois reprises , que voulez-vous que je voie à celle horrible habitation î

— C'est là que je suis resié onze mois, landis que vous me cherchiez de par le monde, chère amie, » répondit Roger.

Sylvandire fit une petite moue charmante qui voulait dire :

« Diable! quelque aimable que soit le gouverneur, on ne doit pas beaucoup s'amuser làdedans.

— Oui , oui , dit Roger en répondant à la pensée de sa femme , oui , c'esl là que j'ai bien soufTcrt , mais plus encore d'èire éloigné de vous que de ma captivité même.

— El nous qui étions si loin de nous douter de cela ! i répondit Sylvandire.

Le nous parut charmant à Roger.

Le lendemain , Roger et Sylvandire arrivèrent à Lyon , où ils s'arrêtèrent deux ou trois jours. Roger, dans son attention éternelle pour Sylvandire, ne permettant point qu'elle se fatiguât.

Pendant ces deux ou trois jours , Roger et Sylvandire tirent un pèlerinage à Nolre-Damc-dc-Fourvières , la plus renommée de toutes les madones de France pour entretenir la bonne harmonie dans les ménages où elle existe, cl pour la rappeler dans ceux où elle n'existe plus.

C'était , comme on le comprend bien , une précaution inutile à l'endroit de Roger el de Sylvandire : ils s'aimaient tanl qu'ils ne craignaient pas de voir s'affaiblir los sentiments qu'ils avaient l'un pour l'autre.

Après un séjour pareil à celui qu'ils avaient fait à Châlons, les deux époux quittèrent la seconde capitale de la France, cl s'arrêtèrent successivement à Valence, à Orange el à Avignon.

A Avignon surtout. Comment passer à Avignon et ne pas visiter la fontaine de Vaucluse! c'eût été un crime de lèse-poésie.

Or, à celte époque, les amours étaient des plus poétiques cl surtout des plus champêtres ; ils affectionnaient les collines , les vallées et les fontaines. Voyez l'A8trée et Cléo pâtre.

Ils fircnl donc un pèlerinage à la fontaine de Vaucluse comme ils en avaient fait un à Notre-Damc-dc- Fourvières, el pendant toute la roule Roger n'appela

Sylvandire que sa chère Laurc , et Sylvandire n'appela Roger que son beau Pétrarque.

Les mendiants auxquels ils faisaient l'aumône sur le chemin, pleuraient en voyant un si beau couple.

Ils continuèrent leur voyage et arrivèrent à Arles. Ils voulaient voir les ruines de la ville, qui disputa un instanl le litre de reine du monde à Bvzance. Sans le mistral , à ce que prélcndenl les savants, Arles était Conslantinople.

Mais dans" ce moment, on s'occupait beaucoup moins de ce qui s'était passé dans l'antiquité, que de ce qui était arrivé il y avait une quinzaine de jonr*.

Un digne bourgeois de la ville d'Arles, qui avait eu le malheur de prendre en mariage une femme, à ce qu'il parait, d'un caractère fort opposé au sien, el qui ne pouvait supporter les contrariétés que celle dilTércncc de tempérament apportait dans son ménage, résolut, à part lui, de devenir veuf. Mai* devenir veuf n'était rien , s'il n'arrivait point à ce résultai par un moyen qui le mil à l'abri de la rigueur des lois.

Or voici l'expédient qu'avait, pour arrivera son but, imaginé ce digne Artésien :

Il avait sur les bords du Rhône une maison de campagne que sa femme aimait beaucoup, et à laquelle elle avait l'habitude de se rendre tous les dimanches. Le véhicule ordinaire employé par la dame en cette occasion était une charmante petite mule, proprement harnachée, el de laquelle, d '.saiton dans le pays, on prenait presque autant de soin que de celle du pape. Que fit le meurtrier? 11 priva pendant les trois jours qui précédèrent le voyage accoutumé le pauvre animal de toute boisson , de sorte que , le dimanche malin , lorsque la dame se mil en route, accompagnée de son mari qui, cette fois-là, avait voulu être de la partie, et, montée sur sa mule, celle-ci, qui cherchait de l'eau partout, eut à peine aperçu le Rhône, qu'elle prit le galop sans que rien pûl l'arrêter, el s'élança dans le neuve avec la même rapidité qu'un cerf aux abois et poursuivi par une meule se jette dans une fontaine. Malheureusement ou heureusement, soit que le lecteur ou la lectrice voudra se placer au poinl de vue du mari ou de la femme, le Rhône était fort rapide en ecl endroit, de sorte que la mule cl la dame furent entraînées par le courant, el comme le fleuve, toujours heureusement ou malheureusement, était ausii profond que rapide, toutes deux eurent bientôt disparu dans les flots, landis que le mari, que » don-

leur enchaînait au rivage, faisait de grands cris, de çnnus bras el appelait au secours dans l'espérance que personne ne viendrait à son appel.

Celle espérance fut réalisée. La dame el la mule se noyèrent de compagnie. Le mari regretta fort la mule; mais, dans les grandes circonstances, il faut savoir faire des sacrifices.

Cependant la chose avait fait tant de bruit, que l.i justice s'en était émue; le mari avait été appelé devant le tribunal ; mais il avail parti si désolé, il avait versé tant de larmes sur la mort de la défunte, que, faute de preuves , la justice l'avait relâché.

Sylvandire s'apitoya fort sur le destin de la pauvre femme, cl Roger déclara, dans son indignation, que si cel homme n'éiait pas un croquant, il irait lui demander raison de son infâme conduite.

Aussi tous deux quittèrent-ils en hâte celte ville de malheur, el le lendemain les deux époux étaient a Marseille.

Comme c'élaii le terme de leur voyage, les deux époux «'arrangèrent dans un hôtel pour y séjourner quelque temps. Dès le jour de leur arrivée, ils allèrent se promener sur la Cannchière et dans les allées de Meillan, affichant partout leur amour qui se produisait par les caresses les plus exlravaganles; chacun les prenait pour de nouveaux mariés usant de leur lune de miel, et les admirait.

Dans l'hôtel qu'ils habitaient , dans le cercle où ils forent reçus, partout enfin, on faisait l'éloge de ce ménage favorisé.

« Quelle charmante femme et comme son mari l'aime ! disaient les hommes.

— Quel beau gentilhomme el comme sa femme l'adore! » disaient les femmes.

On ne parlait à Marseille que de Roger el de Syl- Tiadire.

I n jour, Roger, qui était sorti seul le matin, rentra au logis el prévint sa femme qu'ils allaient tous deux, sur le midi, rendre visite à un négociant sarde chez lequel il venait de placer fort avantageusement quelques fonds dont il était embarrassé.

Sylvandire lui demanda quelle toilette il était convenable qu'elle fil, el Roger lui répondit : i La plus belle que vous aurez, ma chère. Je veux que cet étranger aille rapporter dans son pays qu'il n'a vu dans son voyage aucune femme plus belle que vous.

C'élaii là un de ces conseils que Sylvandire suivait toujours avec une ponctualité qui faisait honneur

a LEX A M) R F DUMAS. —TOMB VII.

à son obéissance conjugale. Au reste, sa beauté, rehaussée par l'élégance des dentelles et le feu des diamants, était vraiment surnaturelle, et quand elle monta dans sa chaise, les porteurs eux-mêmes eu furent éblouis.

Le négociant sarde demeurait rue de Paradis. Celait un long vieillard à barbe grise el pointue comme on la porlail du temps du cardinal de Richelieu : Juif, Grec, Arabe, tout enfin, excepté Sarde, et qui parlait toutes les langues. Il semblait attendre impatiemment les deux visiteurs ; il alla au-devant d'eux avec un visage rayonnant. La beauté de Sylvandire semblait éclairer tout ce qui s'approchait d'elle.

Rien ne donne de la confiance comme le succès . Sylvandire avail vu l'effet qu'elle avait produit; elle fut adorable de grâce cl d'amabilité.

Roger, en mari galant el pour faire valoir l'esprit de sa femme, mil la conversation sur des matière* tantôt badines, tantôt sérieuses.

Sylvandire soutint l'épreuve indiquée par Boileau, et passa avec un égal succès du grave au doux , du plaisant au sévère.

Roger s'épanouissait d'orgueil ; de temps en lemps il faisait au négociant sarde un signe de léle qui pouvait se traduire par ces mois :

c Vous voyez que j'avais dit vrai, i

El le Sarde répondait par un signe qui voulait dire évidemment :

« C'est une femme comme on en voit peu. >

Roger pria Sylvandire de parler italien , et Sylvandire soutint la conversation pendant une demiheure dans l'idiome toscan el avec l'accent romain.

Roger pria Sylvandire de jouer quelque chose suite clavecin, el Sylvandire joua un morceau de l'opéra d'Orphée el chanta eu s 'accompagnant.

Le morceau se termina au milieu des applaudissements, cl il y eut de nouveaux signes et de nouveaux sourires échangés cuire les deux auditeurs.

Le marchand sarde dit quelques mois à l'oreille de Roger.

i Oh ! pour cela , répondil le chevalier, c'est im possible, et je crains que malgré mes prières madame ne veuille y consentir.

— Que dil donc monsieur, mon ami ? demanda Sylvandire.

— Rien , répondil Roger.

— Mais enfin...

— Il désire une chose impossible.

Si

*74 SYLVANDIRE

— Laquelle?

— Il dit qu'il a vu danser les gitanes d'Espagne, les aimées d'Égyplc, les bayadères de l'Inde.

— Eh bien !

— Et il prétend...

— Quoi ?

— Qu'il est convaincu que vous l'emportez en grâces sur ces dames, et qu'il est sûr que si vous vouliez danser ou un menuet ou une gavote...

— Oh ! dit Sylvandirc.

— Je vous l'avais bien dit , mon cher ami, reprit Roger ; cela ne se peut pas.

— Cependant , mon ami , dit Sylvandire , ne voubnt pas rester en roule de coquetterie et de séduction ; cependant si j'avais quelqu'un pour figurer avec moi, je danserais volontiers un menuet.

— Mais , me voilà , moi , dit le vieux Sarde.

— Eh bien! moi, je cbanlerai l'air, » dit Roger.

Et il se mit à roucouler l'air du menuet d'Exaudel , tandis que Sylvandire, avec son grotesque partenaire en exécutait le» figures avec une précision et une grâce ravissantes.

Le succès de Sylvandire monta jusqu'au triomphe.

« Et quel âge a madame? demanda le marchand sarde d'un ton de profonde admiration.

— Dix-neuf ans, sept mois et quinze jours , répondit Roger; pas encore vingt ans, mon cher monsieur, pas encore vingt ans.

— Vous ne m'aviez rien dit de trop, mon gengilhomme , répondit à son tour le Sarde ; et l'éloge que vous m'aviez fait de madame est encore , je dois le dire, resté au-dessous de la réalité.

— Oh ! monsieur , dit Sylvandire , en jetant un conp d'œil de reconnaissance h son mari.

— Non , parole d'honneur, reprit le Sarde avec un rire malicieux , vous êtes la plus charmante dame que j'aie encore vue, une vraie beauté orientale, une perle de sérail , une véritable houri , une femme impayable !

— 11 me semble qu'il me fait la galamment en votre présence , mon répondit Sylvandire en minaudant.

— Non , ma chère , répondit Roger, on vous apprécie dignement , enfin , voilà tout. >

Là-dessus on prit congé , mais en les reconduisant , le Sarde invita les deux époux à déjeuner le lendemain avec lui à bord d'une tartane qui mouillait hors rade. Il s'agissait, outre le déjeuner, de

cour bien Roger ,

prendre le plaisir de la pêche ; c'était le temps du passage des sardines.

Cette partie de plaisir si nouvelle enchanta Sylvandire, qui accepta de grand cœur, et qui, voyant que Roger ne répondait pas , se retourna avec inquiétude de son côté.

< Eh bien ! mais , lui dit-elle , pourquoi gardezvous donc le silence, refuseriez- vous?

— Non , chère amie , mais j'ai peur.

— Peur! et de quoi?

— Que vous ne puissiez supporter la mer.

— Oh ! il n'y a pas de danger.

— Vous désirez donc faire cette parlie de pèche !

— J'en meurs d'envie.

— Il faut faire tout ce que vous voulez.

— Vous êtes un mari charmant.

— Eh bien ! donc , mon cher hôte , dit Roger , à demain.

— A demain , dit Sylvandire.

— A demain , i dit le Sarde.

Le lendemain , à l'heure convenue , on était chez

le Sarde. Une petite chaloupe propre et élégante attendait sur le port , un peu au-dessus de la douane. Tous inns montèrent dedans , et se rendirent à la tartane qui mouillait à la hauteur du château d'If.

C'était un charmant bâtiment taillé pour la course, et qui rasait les flots connue un oiseau de tuer. Il était commandé par un patron de trente à trentecinq ans, remarquable par sa figure orientale et par son costume étranger. Ce patron ne parlait qu'italien , ce qui donna à Sylvandire une nouvelle occasion de déployer sà science philologique. Il avait des yeux magnifiques, le nez grec et des dent* comme des perles.

On déjeuna de bon appétit, on vit tirer les qui rompaient sous le poids du poisson, et l'on vint , séance tenante , d'une pèche au feu pour le lendemain soir.

Rentrée au logis , Sylvandire ne tarit [tas sur les louanges du patron : qu'il était beau , qu'il était fort, qu'il était courageux, quelle grande façon de s'exprimer il avait, avec quel luxe il avait récuses hôtes , cl comme tout son équipage lui obéissait sur un mot, sur un geste, sur un signe!

i Assurément, dit Sylvandire en mettant le pied sur le quai , cet homme est au-dessus de sa condition.

— Assurément, > répondit Roger.

Le lendemain matin, Roger retourna chez le

SYLVANDIRE

Sarde; au retour, il trouva sa femme qui dansait et riait toute seule.

• Bon ! dit-il, elle est déjà amoureuse du patron, i

On devait partir à six heures de l'après-midi seulement ; de dix minutes en dis minutes , Sylvandire regardait la pendule : elle eût voulu pousser l'aiguille. Roger souriait amèrement et secouait la tète ; mais Sylvandire ne s'occupait pas de Roger.

Au moment de partir , avec la permission de l'inspecteur du port, Roger demanda au négociant sarde si le temps était beau.

i Superbe ! » répondit Sylvandire.

Mais le Sarde cligna de l'œil d'une façon toute particulière, et qui voulait dire : c Soyez tranquille, nous aurons le temps qu'il nous faut. »

On monta dans le canot , et comme on avait le vent debout , on n'avança que fort lentement. Il en résulta que la nuit était venue et qu'on n'était encore qu'à la hauteur de l'Ile de Pommèguc.

Pendant le trajet, de gros nuages s'étaient amoncelés à l'horizon et s'avançaient comme une marée ; puis ils enveloppèrent la lune perdue au milieu de leurs vagues cotonneuses comme une Ile de feu ; mais peu à peu, ils l'élreignirenl<de leurs plis épais et commencèrent à faire pâlir la lumière.

De son côté, la mer était sinistre et déferlait bruyamment sur les rochers et sur le rivage.

On voyait dans l'ombre de grandes bandes d'écume phosphorescente qui couraient comme des traînées de flammes.

t Mon Dieu , dit Sylvandire , il me semble que nous allons avoir une tempête ?

— Que dites-vous du temps, mon cher hôte? demanda Roger au marchand sarde.

— Beau temps pour la pessc , beau temps pour la pesse , répondit celui-ci avec un regard railleur que Sylvandire surprit et dont elle fut effrayée.

— Que veut dire monsieur, mon ami ? i dit-elle en se rapprochant de Roger.

Roger frissonna en sentant le contact de cette femme qu'il avait tant aimée , et que peûl-ôlre il aimait encore.

Il recula machinalement.

c J'ai peur? > dit Sylvandire.

Roger ne répondit point et laissa retomber sa tête dans ses deux mains.

Alors le marchand sarde alluma une torche, et se levant, il l'agita quelque temps dans les airs, puis il l'éteignil.

Le vent soufflait d'une façon lamentable , on eût dit des plaintes humaines.

En ce moment un éclair illumina le ciel , et à la lueur de cet éclair on vit la tartane qui courait des bordées à cinq cents pas de dislance.

Bientôt on aperçut quelque chose qui s'avançait dans l'ombre ; c 'était une chaloupe montée |»ar cinq hommes.

Deux hommes ramaient ; deux hommes se tenaient à l'avant ; le cinquième était assis à l'arrière.

Sylvandire reconnut dans ce dernier le patron de la tartane.

Mais celle fois, ce visage qui lui avait paru si beau la veille , lui parut empreint d'une expression sinistre.

c Abordez, > dit le patron en italien. Et la chaloupe et le canot se trouvèrent bord à bord.

« Mon Dieu ! s'écria Sylvandire, devinant à l'expression des physionomies des nouvean-venus qu'il n'était pas , comme elle l'avait cru , question d'une partie de plaisir; mon Dieu! qu'y a-l-il donc et que va-t-il se passer ? >

A peine avait-elle prononcé ces paroles , que les deux rameurs et les deux hommes de l'avant sautèrent dans le canot ; et tandis que les deux rameurs contenaient Roger ou faisaient semblant de le contenir, les deux hommes de l'avant prirent Sylvandire à bras le corps et l'enlevèrent.

i Roger, s'écria-t-ellc , Roger, au secours, h l'aide! Roger, sauve-moi, sauve-moi, sauve ta Sylvandire! »

Roger se leva par un premier mouvement instinctif et machinal , mais les deux hommes l'arrêtèrent; il est vrai que si Roger eût voulu, il en eût pris un de chaque main et les eût jetés tous deux à la mer.

Mais sans doule il ne crut pas que c'était le moment d'user de ses forces, et il se rassit en poussant un soupir et en passant la main sur son front.

Pendant ce temps, Sylvandire , pâle de terreur, passait du canot dans la chaloupe.

c Roger, Roger, cssaya-t-clle de crier encore une fois. Roger, à moi. Je me meurs ! » El elle s'éva nouit.

Il fallut que Roger se rappelât à la fois toutes les douleurs qu'il avait souffertes, tous les affronts qu'il avait essuyés, toutes les hontes qu'il avait bues, pour qu'il ne sautât point daus la chaloupe au der-

nier appel de la voix mourante de Sylvandire , cl qu'il ne l'arrachât point aux mains de ces hommes. Il avait levé la tôle, il la laissa retomber dans ses

< Au large ! i cria le marchand sarde.

Le patron prit Sylvandire des hras des hommes qui Pavaient enlevée , les rameurs reprirent leurs avirons, et la chaloupe s'éloigna rapidement.

« Addio, padrone, cria le commandant de la tartane au marchand sarde.

— Addio , i répondit celui-ci avec le petit ricanement qui lui était habituel.

Roger jeta un dernier regard vers Sylvandire , et il vil encore sa robe blanche qui se détachait dans la nuit; et comme les hommes et la chaloupe étaient déjà perdus dans l'obscurité , on eût dil une ombre qui glissait à la surface de la mer.

Mais au bout de quelque temps elle disparut dans la brume, cl l'on ne vil plus rien.

Aussitôt le vieillard sarde prit les rames et se mit à ramer du côté opposé à la chaloupe , c'est-à-dire vers la terre , avec une vigueur qu'on n'aurait jamais soupçonnée dans ce maigre cl débile corps.

« Eh bien ! dit-il à Hoger au bout de dix minutes de silence à peu près et en ralentissant le mouvement de ses avirons ; eh bien ! vous voilà libre , monsou le sevalicr. Les soscs se sont-elles passées comme vous le désiriez, et éles-vous coulent de nous?

— Oui , répondit Roger d'une voix sombre, oui, je suis libre , et cela grâce à un crime.

— Bah ! un crime , répondit le vieillard , il ne faut pas envisaser les soses ainsi. C'esi une plaisanterie , voilà tout. Votre dame s'en va droit à Tounis , le patron il avait une commande d'un seigneur indien qui désirait oune femme franzaise ; vous , vous étiez las de la vôtre , cela s'est arranzé à merveille. >

Roger regarda une dernièro fois à l'horizon , et vit effectivement sous un rayon de lune , la tartane qui fuyait au milieu d'un brouillard blanchâtre dans la direction de Tunis.

c Allons , dil le vieillard , il faut sonzer à nous maintenant ; car nous approchons de la terre : décirez promptemeni vos habits, trempez-vous des pieds à la lôtc dans l'eau de la mer, et brisons un banc ou deux de ce canot, i

Roger , cil ce qui le concernait , exécuta silencieusement ces prescriptions , et par un vent qui

i devenait de plus en plus menaçant, ils rentrèrent au porl vers une heure du matin.

Du plus loin qu'il aperçut la tour ronde, le Sarde se mil à pousser des vociférations, des sanglots, des gémissements qui réveillèrent Roger du terrible songe qu'il achevait de faire.

« 0 povero ! ô malheureux! ô povero marilo! s'écria-l-il. Ohime ! ohime!... >

Ces cris, répétés avec variation d'idiome , firent sortir tous les douaniers de-leur corps de garde, et près d'eux et autour d'eux se groupèrent quelques bourgeois attardés.

t Qu'y a-l-il ? cria le chef des gabelous.

— Ce qu'il y a , ce qu'il y a ? ah ! che schiagure, oune si sarmante femme , ô ! che peccalo ! »

Et pendant que le vieillard poussait ces cris inintelligibles , la barque avançait toujours.

i Mais qu'est- il donc arrivé? » s'écrièrent les assistants.

Alors le vieillard , tout en menant pied à terre , raconta qu'au moment d'arriver à la lariane où Hoger, Sylvandire el lui allaient faire une partie de pèche, un canot poussé par une laine avait heurte le leur, avait basé un banc el le gouvernail, et cela avec une lelle violence que , du choc , M°" d'Anguilhem était tombée à la mer.

c Aussitôt, raconta toujours le vieillard , Roger s'était précipité après sa femme, mais en vain. La lame élail grosse , le ciel était noir. I>a malheureuse Sylvandire n'avait point reparu. >

Et il fallait voir les gestes animés du Sarde , sa pantomime furieuse. Il fallait l'entendre orner son récit de toutes les amplifications de la rhétorique italienne.

Six fois Roger avait plongé. Le sarde avait voulu le retenir par les basques de son habit, mais inutilement; enfin, il allait plonger une -septième fois, lorsqu'il l'avait saisi à bras Ic-corps, s'était emparé de lui el l'avait relcnu de force, en lui assurant quu sa femme avait élé recueillie par l'autre canot. Enfin, Roger s était évanoui, cl pendant ce temps, lui, pauvre veillard, il avait ramené l'esquif au port. Quant aux hommes de la chaloupe , on ne les avait pas [ revus, et l'on ignorait quels gens c'étaient, la violence des flots les ayant , en un instant, entraînés hors de vue.

On plaignil d'Anguilhem; quelques assistants, plus sensibles que les autres, versèrent des larmes. Il était sombre, muet, immobile. On prit son abat-

SYLVAÎ*

teroent pour un désespoir qui touchait à la folie, et | I intérêt qu'on lui portait s'augmenta de sa morne attitude. S'il eût été pauvre, on l'eût couvert d'aumènes, tant sa position paraissait franche et sa douleur réelle.

En rentrant à son hôtel, Roger s'enferma. Le patron le reconduisit, et raconta à tout le monde le ' funeste accident de la nuit. Roger avait ordonné qu'on le laissât seul avec sa douleur; aussi personne n'entra dans sa chamhrc que le négociant sarde, qui le lendemain, à dix heures du matin, vint s'informer delà façon dont le pauvre époux avait passé la nuit.

Puis tous deux mirent le verrou à la porte, et Roger compta cinq cents pistoles au Sarde, en échange de quoi celui-ci lui remit un procès-verbal «igné fur quatre notables du pays, relatant l'aventure nocturne qui avait causé la mort de M"" d'Anguilhem, jusque dans ses moindres détails.

D'Anguilhem envoya ce procès-verbal à maiire Bouleau , avec une lettre pleine de réflexions lugubres.

11 fit aussi part de la perle qu'il venait de faire de son épouse bien-aimée au marquis de Grellé, à dllerlrigny, à Clos-Renaud cl à Ghastelltix.

Puis il partit pour Anguilhcm, où il arriva douze jours après l'embarquement de Sylvandire.

Maintenant, avouons franchement une chose que o<w lecteurs ont déjà sans doute devinée.

U chevalier Rogcr-Tancrède d'Anguilhem avait purement et simplement vendu sa femme à un coruire (■nisien , dont le marchand sarde élail le correspondant en France.

O qui n'élait pas mal ingénieux pour un promàA,

COMMENT LE CHEVALIER D'ANGUILHEM APPRIT QUE -"V PÈRE N'AVAIT PAS REMIS A Mu* DE REIZERIE LA LETTRE DANS LAQUELLE IL LUI RENDAIT SA LIBERTÉ, ET CE QUI S EN ÉTAIT SUIVI.

U baron d'Anguilhem, comme on le comprend bien, avec l'amour mêlé de respect qu'il portail au château de ses pères, n'avait point vu se faire un tel changement dans sa fortune sans songer à opérer quelques améliorations dans sa propriété. Aussitôt

le mariage accompli , aussitôt ses intérêts réglés avec Roger, aussitôt son retour à Anguilhcm enfin , il s'était mis à la grande oeuvre qui le préoccupait depuis si longtemps , et que le manque de fonds l'avait seul empêché d'entreprendre.

Le premier de ces changements avait été une grande allée de sveomores qu'il avait fait planter devant son habitation, et qui depuis deux ans et demi étaient déjà devenus assez beaux ; de plus, cuire les troncs de ces arbres, on avait intercalé une haie de sureaux et de coudriers; au bout de celle allée, qui avait près d'un demi-quart de lieue , on voyait s'élever le manoir d'Anguilhem , augmenté d'un étage, lequel était surmonté lui-même d'un pavillon-belvéder, dont la mode commençait à s'introduire, même dans les environs de Loches.

Il va sans dire que dans ce mouvement architectural , qui avait donné à la maison un petit air seigneurial qui faisait plaisir à voir , la fameuse tour de la guérite avait été scrupuleusement respectée.

Puis , agrandi du côté des bâtiments , le baron avait songé à s'arrondir du côté des terres ; il avait acheté ce fameux marais de deux lieues qui ne rapportait rien qu'une magnifique chasse d'hiver aux canards cl à la bécassine, mais qui donnait à la terre la même étendue qu'avait autrefois la baronnie; puis, les mis après les autres , il avait accaparé tous les petits bois qui avaient élè si longtemps l'objet de sa convoitise , de sorlc que le baron pouvait dire maintenant : Mes bois, mes marais, mes plaines; faculté dont , il faut lui rendre celle justice , il n'abusait pas ridiculement.

Enfin , le personnel s'était augmenté en raison du matériel. R avait deux fermiers au lieu d'un ; trois chevaux dans son écurie , parmi lesquels Ggurait Christophe qu'il avait ramené de Paris à son retour de la capitale, et qui, à l'inslar des vieux soldats qui avaient combattu à Stcinkerke et près Rerg-op- Zoom , avait ses invalides; enfin à ses deux servantes, MUe* Marie et Gothon, et à son garde-chasse Lajcuncsse, il avait ajouté deux domestiques mâles.

Nous ne parlerons pas de l'abbé Dubuquoi qui , devenu inutile comme professeur, avait élé élevé au rang de bibliothécaire, el passait son temps à rassortir chez les libraires de Loches les deux cent quarante volumes dépareillés qui formaient le fonds de son domaine.

Grâce â cet état de maison , demeuré au reste audessous de ce qu'il |>ouvait être , le baron d'Anguil-

SYLVAND1RE.

lieni était considéré comme le plus riche proprié- I tenu ses parents dans leur erreur. Sa lettre, commo

taire des environs. Les trois cent mille livres qu'il s'était réservées sur la fortune de M. de Bouzenois lui rapportaient donc un million de saluls par an et des saluts les plus recherchés de sa province.

Quant à la baronne, elle était rcslée exactement la même, c'est-à-dire le type le plus complet de l'excellente femme, de l'excellente mère; elle avait seulement ajouté aux six robes qu'elle possédait , les deux robes qu'elle avait fait faire à Paris; mai» dans les grandes circonstances elle avait continué à faire elle-même la pâtisserie qu'elle faisait au reste a merveille, et à essuyer de sa propre main ces belles assiettes du Japon que Roger essuyait si bien.

Nous aVons ramené Roger à cet endroit parce qu'au milieu de leur changement de fortune , ce bon père cl cette tendre mère ne pensaient qu'au fils auquel ils la devaient : lorsqu'ils étaient ensemble, ce qui arrivait souvent, on était bien certain que le nom du chevalier, prononcé par l'un ou par l'autre , allait mettre la conversation sur le chapitre de ce fils bien-aimé ; et cependant , il faut le dire , il y avait des moments où le baron et la baronne accusaient Roger d'ingratitude.

C'est que jamais M. et M™ d'Anguilhem n'avaient rien su de l'emprisonnement de Roger. Crctlé avait compris avec raison que l'annonce d'une pareille nouvelle les tuerait , et comme , confinés dans leur province et n'ayant aucune relation à Paris , ils ne pouvaient aider en rien les amis de leur fils dans les démarches qu'ils faisaient, il avait voulu leur épargner une douleur inutile. Il leur avait donc écrit que le chevalier , chargé d'une mission secrète , était parti pour la Hollande , les prévenant en outre que , comme tout le monde devait ignorer le lieu de sa résidence , ils ne recevraient sans doute de longtemps aucune lettre de lui , attendu que , dès celle époque , 1rs gouvernements avaienl adopté celle mesure , si heureusement perpétuée jusqu'à nos jours , d'ouvrir les lettres , dans le but parfaitement innocent de savoir ce qu'elles contiennent. Roger n'avait donc pas donné de ses nouvelles pendant quinze mois, ce que, grâce à la lellrc de Crctlé, ses parents avaienl parfaitement compris ; mats ce qu'ils n'avaient pas compris , en échange , c'est que lâches ne fût pas le plus court chemin de Paris à La Haye.

Roger , aussitôt sa sorlie de prison , avait écrit à Anguilhcm ; mais prévenu par Creltc, il avait cnlrc-

on s'en doute bien , avait élé accueillie avec bonheur. Cependant, après une si longue absence, c'élail lui, lui surtout, qu'on avait besoin de revoir. Les invitations de venir passer un mois au château d'Anguilhem s'étaient alors succédées avec l'acharnement de la tendresse maternelle ; mais au milieu de ses graves préoccupations, Roger n'avait pas en le temps de faire droit aux réclamations de ses boni parents.

En partant pour Marseille , Roger avait écrit enfin qu'il allait faire un voyage en Provence, el qu'à ion retour il passerait par Anguilhcm, où il séjournerait un mois ou deux.

Dès lors , on se prépara au château à recevoir l'héritier présomptif, à fêter l'enfant prodigue. Oa mil les ouvriers dans la plus belle chambre du château , et l'on fit venir de Loches un surcroît de meubles, afin qu'à son arrivée Mme d'Anguilhem ne manquât de rien.

Aussi , quand une chaise de poste parut au bout de l'allée des sycomores, «'avançant avec celte allure fringante qui n'appartient pas à la province, le cri : < Le chevalier! le chevalier! » retentit partout le château , el chacun se mit sous les armes.

La chaise arrivait au grand galop. A la porte, elle s'arrêta. La portière s'ouvrit, et Roger tomba dans les bras de son père et de sa mère , qui versaient des larmes de joie ; puis il [tassa de leurs bras dans ceux de son ancien professeur, l'abbé Dubuqnoi.

A quelques pas derrière eux étaient les vieux serviteurs , amenés là par leur afleciion, elles nouveaux par leur curiosité.

Vieux et nouveaux trouvèrent que leur jeune maître était devenu un très-joli seigneur.

Quant à Castor, il hurlait dans sa niche, et «'clan çail à faire croire qu'il allait briser sa chaîne.

Au bout d'un instant d'effusion , la baronne M souvint qu'il lui manquait un enfant. Elle jeta un coup d'œil dans la voilure, et, la voyant vide:

«- Et M- d'Anguilhem, s'écria-t-clle, où est-elle donc? s

Une vive rougeur passa sur le front de Roger, et une larme , qui n'étail pas hypocrite , tomba de soi yeux.

Hâtons-nous de dire qu'il n'en tomba qu'une.

« Il m'esl arrivé un grand malheur, ma mère! dit Roger; j'ai perdu M— d'Anguilhem... Mais, rentrons ; je vous conterai cela, "i

Il serait difficile de donner au lecteur une idée des cris de douleur et d'étonnement qui accueillirent, au salon, le récil de la catastrophe de Marseille.

La baronne pensa s'évanouir de douleur , et elle ne se lassait pas de répéter comme Géronte :

< liais qu'allaii-elle faire dans celte galère ! > Cependant Roger Peut bientôt consolée , et pour

produire ce grand miracle, il n'eut besoin que de prendre sa mère à part et de lui dire ces quelques mois :

< Dieu qui sait lout , ma mère , sait que M"»* d'Anguilhem ne roc rendait pas beureux , et malheureusement le monde sait encore qu elle n'a pas toujours eu pour notre nom tout le respect qu'elle lui devait; sou malheur n'est donc qu'une punition. >

Roger, forcé de mentir sur beaucoup de points , sur celui-là da moins ne menlail pas.

Depuis plus de trois ans Roger n'avait pas vu Anguilhem; mais l'absence n'avait pas été assez longue pour qu'il eût rien oublié ; chacun de ses souvenirs était encore vivant dans son cœur, et chacun de ses souvenirs se liait à son amour pour Mlle de Beuzeric. De souvenirs antérieurs, il n'en avait point ; il lui semblait qu'il n'avait commencé à vivre que du jour où il avait vu Constance.

La baronne avait, comme nous l'avons dit, fait préparer le plus bel appartement du château ; mais Roger demanda à coucher dans sa petite chambre. C'était là, on se le rappelle, que lui était apparue, pour lu iordonnerde vivre, la jeune iillc qu'il croyait morte. Il alla au tableau représentant le Christ, s'agenouilla comme il avait l'habitude de l'aire à cette époque-là, etessaya de retrouver sa prière d'enfant ; mais à l'époque où il priait, Roger était jeune, pur, plein d'illusions et de foi ; et surtout il n'avait point commis une action qui, à lout prendre, ressemblait Tort à un crime.

Roger se mil au lit ; mais il resta longtemps au lit sans s'endormir. Cependant le sommeil vint, cl avec le sommeil les songes ; il lui sembla que le tableau tournait encore sur lui-même comme au temps des visions de sa jeunesse; mais celle fois ce n'était pas Constance qui lui apparaissait , c'était Sylvandire , qui descendait du piédestal, et qui venait froide et glacée comme le marbre s'élendre près de lui.

Trois fois Roger se réveilla, et trois fois en se rendormant il retomba dans le même rêve.

Le malin, il se leva .avec le jour, alla lui-même à l'écurie seller Christophe, et comme il avail besoin

de chasser le souvenir de Sylvandire par un souvenir plus tendre, il suivit la route jusqu'à l'cndroil où certain soir de Pâques il avail trouvé le coche de M. de Beuzcrie renversé dans le marais, ei avait ramené triomphalement Constance sur ce môme Christophe qui, après six ans passés, le ramenait au même endroit.

Roger reconnut la place ; il lui semblait que l'événement était arrivé de la veille , et que tout ce qui s'était passé depuis ce temps était un songe.

A l'heure du déjeuner, Roger revint au chàlcau l'esprit un peu plus calme cl le cœur un peu plus tranquille. Les souvenirs du malin avaient combattu les rêves de la nuit ; Conslance avail vaincu Sylvandire.

Au déjeuner , Roger demanda des nouvelles de toul le voisinage ; mais , selon l'habitude des gens qui pensenl trop à une personne , ce fui de celle personne-là qu'il n'osa pas dire mol. Il espérait toujours que son père ou sa mère prononcerait le nom de M"« de Rcuzcric ; mais ce nom ne sortit pas de leur bouche.

Il est vrai de dire, au reste, que Roger attendait ce nom avec une impatience qui n'était pas exemple d'anxiété. A toul moment il s'allendail à entendre, sorlir de la bouche du baron , parmi les énuméralions généalogiques de la province, celle fatale parole :

« A propos , M Constance de Beuzeric a épousé M. de Croisey, > ou toul autre.

Mais, au grand élonncmcnl de Roger, le baron cl la baronne semblaient s'èlre donné le mot , cl pas un d'eux ne parla de Constance.

Après le déjeuner, Roger remonta sur Christophe , qui partit en rechignant très fort. Il commençait à croire, en reconnaissant le cavalier à quelques vieilles habitudes qu il n'avait pas perdues , que ses courses amoureuses allaient recommencer. Or Christophe avait vieilli comme les aulrcs personnages de celle histoire ; Christophe, enlin , avait six ans de plus.

Celle fois , Roger se dirigea vers un but que le pauvre animal connaissait encore. C'était vers la chapelle Saint- Ilippolyte , où Roger el Constance s'étaient enfuis, et dont le bon curé les avait si religieusement trahis.

Il espérait que le curé, en le reconnaissant, lui parlerait de Constance.

Hélas ! le curé éiail mort et remplacé par un autre

SYLVANDIRE

curé envoyé de Lorient. Le nouveau pasteur n'avait pas connu Constance ; il n'y avait donc pas de probabilité qu'il en priât.

Quant à la servante du nouveau curé , il l'avait amenée avec lui de Lorient, il n'y avait donc aucune chance qu'elle en sût davantage que son maître ; d'ailleurs, elle ne parlait que le plus pur bas breton, langue que Roger avait peu pratiquée, quoique les savants aient découvert depuis que c'était l'ancien celtique.

Roger revint donc au château aussi ignorant qu'il en était parti.

Au dincr, môme silence. Roger était muet et préoccupé ; il retournait de tous côtés dans sa pensée la phrase par laquelle il devait entamer cette importante conversation. Enfin , après mille détours qui n'amenèrent aucune ouverture de la part do ses parvins , il se hasarda.

< El... et notre ancienne haine avec les Beuzerie, dit-il en essayant de sourire, vous ne m'en parlez point, mon père?

— Elle est bien calmée, et nous sommes cruellement vengés, répondit le baron.

— Bah ! et pourquoi cela , s'écria Roger frémissant de tout 6on corps en songeant que Constance était peut-être morte ou mal mariée.

— Figure-loi , reprit le baron , tandis que la baronne regardait son fils avec inquiétude ; figurctoi que Constance n'a pas trouvé à se marier et qu'elle est encore fille. »

Un tremblement convulsif s'empara de Roger. Il rougit et pâlit tour à tour. Il essaya de se lever de son fauteuil et retomba assis. Puis des larmes vinrent à ses yeux , cl il laissa tomber sa tôle sur sa poitrine en poussant un profond soupir.

« Oui , dit la baronne , elle s'est retirée voici bientôt un an au couvent de Loches, et l'on ne sait pas trop si, malgré les instances de ses parents, elle n'entrera point en religion. »

Ainsi, quand Roger avait cru perdre Constance , il avait voulu se faire jésuite. Ainsi, quand Constance avait perdu Roger, elle avait voulu se faire religieuse.

Dieu est donc au fond de tout amour réel.

« Pas mariée, répétait Roger; pas mariée, et sans doute m'aimanl toujours.

— Elle qui faisait tant la Gère ! dit le baron , ignorant ce qui se passait à celle heure dans le cœur de son fils.

— C'est-à-dire , reprit la baronne , elle dont le»

fille que

parente avaient tant d'orgueil ; car, Dieu sait que c'était une bonne et j'aimais comme une mère. »

Roger remercia la baronne d'un coup d'util.

« El... cl qu'a-t-elle dit de mon mariage, repritil en hésitant.

— Ma foi ! nous ne savons rien , reprit le baron d'un air quelque peu embarrassé ; car nous n'avons pas vu les Beuzcric depuis ton départ. »

La conversation en resta là ; seulement Ro»er devint plus pensif encore qu'à l'ordinaire , el l'on te leva de lablc sans avoir ajouté un seul mot de plot.

Après le dîner, Roger prit son fusil , détacha Caitor, auquel la joie de sorliravec son rendit momentanément toute son et il recommença ses promenades d'autrefois do cite de la garenne; mais, en trois ans, que de jotmérooles, et dans ces jours , que d'événements! A chaqoe pas du chemin, il trouvait un regret ou un renwà; derrière chaque buisson , il craignait d'apcrwoit Sylvandire el pleurait de ne plus voir Constance.

L'arrivée de Roger fut au reste fêlée dans tout le pays ; la douleur qu'inspirait la mort de la jaiw baronne ne fut pas de longue durée. Presque personne ne l'avait connue.

Puis, il y avait encore un motif pour qnel'eiïei produit par l'accident qu'avait raconté Rogrr au mère , et que sa mère racontait à lout le monde, produisit une courte impression. Roger, en devenant veuf, était redevenu libre. Boger avait vingideux ans. Roger élail plus beau qu'il n'avait jasuii été, même du temps où on l'appelait le beaoRojer ou le beau Tancrède. Enfin Roger possédait , «m compter ce qui devait lui revenir à la mort de sa parente, c'est-à-dire sans compter ses espérances, comme on le dil danscel infâme argot qu'on appelle la langue des hommes d'affaires; Boger, disonsnous , possédait à lui en propre el pour le moiueal cinquante bonnes mille livres de renie.

Aussi les mères de famille reprirent peu à pe« leur idéefavorile, qui élail de marier Roger à leurs filles.

Roger fut donc le héros de la chasse , des bal» < des fesiins; mais, hélas ! un héros bien triste.Cepeodant , au milieu de ces réunions, il aperçut quelquefois une figure encore plus triste que la »ie»n«c'était celle du baron de Bcuzerie. Chaqoe fois Roger s'éloigna de lui , car la vue de ce vieillard, d<* l'orgueilleux entêtement avait été la cause prenirere

SYI.VAND1RE.

dé ses ilouleurs , lui faisait mal , en lui rappelant tout une imraeiuiilé de souvenirs amers.

Un jour, à la chasse, il rencontra le vicomte près de cette môme garenne où , à peu près trois ans auparavant, ils s'étaient si violemment querellés, et oi depuis, parlant plein d'espoir et d'illusions, Roger avait pris congé de Constance.

Roger salua le vieillard en le suivant d'un œil attendri , car enfin , quelque tort qu'il eut envers Roger, ce vieillard, c'était le père de Constance. +

M. de Beuzerie, qui avait coupé à travers une pièce de Interne pour éviter la présence du chevalier, se mua. Et venant droit à lui :

• M. d'Anguilhem, lui dit-il, veuillez de grâce me dire vous-même , afin que je l'entende de votre propre bouche , si vous êtes marié ou si vous ne l'êtes pas.

— Je suis veuf , monsieur , répondit Roger en tremblant.

— Alors venez avec moi, monsieur, reprit le riconiie, et vous sauverez toute ma famille du désespoir; ma fille s'est renfermée à la Conception, elle ne veut rien entendre de nous , elle prétend que nous l'avons trompée, que vous êtes toujours garçon, que vous ne l'avez pas dégagée de sa parole , «fin qu'elle ne peut donc appartenir à personne qu'a vous ou à Dieu , et puis peut-être aussi estflle devenue folle, pauvre chère enfant, car depuis deux ans , sa mère et moi nous ne comprenons plus rien à sa conduite. »

Roger laissa tomber son fusil et regarda le baron, en homme qui va s'évanouir.

i Hélas! hélas! dit le vieillard ému jusqu'aux bnues, tout est retombé sur nous, M. d'Anguilhem, et nous nommes véritablement bien malheureux. >

Roger sentit se dérober ses genoux sous lui.

< Oh! monsieur le vicomte, s'écria-l-il, pardonnez-moi, pardonnez à Constance. Mais je crois entrevoir la vérité; avant d'aller avec vous, laissez-moi aller à Anguilhem. J'ai un mot d'explication à •lemander à mon père, ensuite je suis tout à vous. A quelle heure désirez-vous que je sois demain à Beuzerie?

— Attendez-moi alors , monsieur le chevalier, répondit le vicomte, et c'est moi qui demain vous prendrai en passant.

— Je vous attendrai.

^IFUMi r Dt!M 4S. — TOME Vit.

— Mais soogezquccc n'est point un engagement en l'air que vous prenez là, M. d'Anguilhem. Je compte sur vous; j'y compte, n'est-ce pas? » repritil encore avec une affectueuse insistance, car il ne savait pas si la vieille offense qu'il avait faite à Roger ne vivait pas toujours au cœur de son jeune voisin.

Roger lui fit un signe à la fois de la tête et de la main, et reprit aussitôt le chemin d'Anguilhem. Cependant , au bout de cent pas, il se retourna et vit que le vieillard s'était assis et se tenait immobile et la tête baissée, pareil à une statue de la Résignation.

Deux heures après, Roger était de retour à Anguilhem.

« Mon père , dit Roger au baron qui cueillait des abricots dans son verger; mon père, n'auriezvous donc point remis a M"» de Reuzerie la lettre que je vous avais prié de lui faire passer, et qui lui annonçait mon mariage?... >

M. d'Anguilhem, pris ainsi à l'improviste, hésita un instant et rougit.

Cette honte d'un père qu'il respectait profondément fut un reproche douloureux pour Roger. Aussi, prenant aussitôt les deux mains du baron dans les siennes :

< Oh! rassurez-vous, mon bon père, quoi que vous ayez fait, vous avez bien fait.

— Eh Lien ! non, mon cher Roger, dit le baron, je ne la lui ai point remise ; lu ne m'avais pas dit ce que contenait cette lettre, et j'ai eu peur, je te l'avoue, que dans les circonstances difficiles où nous nous trouvions, cette malheureuse lettre ne fil plus de mal que de bien.

— Ainsi, celte lettre?

— Elle est encore là-haut. >

Et le baron, suivi de Roger, rentra au château, monta dans sa chambre, tira la fatale lettre d'un coffret de chêne où elle avait jauni , précieusement cachetée , et la remit à son fils.

« Oh ! je comprends tout maintenant , s'écria Roger; je lui avais dit de ne croire qu'à mes paroles ou à mon écriture ; elle n'a voulu croire à rien qui ne fût pas de moi ; elle a toujours attendu que je dégageasse ma parole; et elle eût attendu ainsi jusqu'à la mort?... Oh ! la sublime enfant, comme elle m'aimait ! >

Roger prit la lettre et remonta dans sa chambre afin de réfléchir tout à son aise aux événements passés, et peut-être aussi aux événements à venir.

COMMENT LE CHEVALIER d'aNGUILIIEM ET Mlle CON- STANCE SE RETROUVÈRENT PLUS AMOUREUX lYn DE L'AUTRE QUE JAMAIS, ET DF.S PERPLEXITÉS OU CET AMOUR PLONGEA ROGER.

Roger passa une nuit fort agitée. Il vit en rêve toujours tourner le tableau , cl celte fois c'était Constance qui lui apparaissait; niais au moment où elle louchait la terre et approchait de son lit, Sylvandirc se levait d'un air menaçant enlre elle cl Roger, de sorte <pic quelques efforts que fissent les malheureux jeunes gens, ils ne pouvaient jamais parvenir à se joindre.

Quelque peu de foi que Roger eût aux songes, celui là était tellement en situation et avait un caractère si merveilleusement prophélique, qu'il laissa dans son esprit une émolion qui n'était pas encore dissipée lorsque, vers les huit heures du malin, M. de Reuzcrie arriva.

Le vieillard élait à cheval. Roger fit aussitôt seller Christophe ; car des la veille il avait deviné qu'il était question d'accompagner le vicomte au couvent de Loches. Tous deux s'acheminèrent vers la ville.

Le long du chemin , le chevalier, en songeant qu'il allait revoir Constance , se trouvait parfois pris de si effroyables serrements de cœur, qu'il retenait son cheval tout à coup et pâlissait si fort, qu'on eût dit qu'il allait tomber. Alors M. de Beuzerie s'arrêtait lui-même et le regardait avec anxiété ; mais aussitôt Roger rappelait toute sa force et se remettait en route.

Bientôt on aperçut Loches. Roger ne pouvait comprendre que dans cet amas de maisons, il y eût une maison qui renfermât Constance. Roger ne pouvait croire que dans une demi-heure , un quartd'heure , dans cinq minutes , il allait se retrouver en face de celle qu'il n'avait pas vue depuis près de trois ans.

On entra dans la ville, on entra dan6 la rue. On frappa à la porte du couvent. La tourrière ouvrit. M. de Beuzerie demanda sa fille, cl la tourrière répondit du ton le plus tranquille :

< C'est bien , monsieur le vicomte ; entrez au parloir et l'on va la prévenir. >

Celle réponse élait bien simple et bien naturelle; cependant elle fil frissonner Roger, il s'attendait

qu'on allait lui dire que Constance n'était plus au couvent, ou peut-être, comme ou le lui avait dit à Chinon , que Constance élait morte.

On entra dans le couvent , une religieuse introduisit le vicomte cl Roger au parloir, puis les laissa seuls.

Ni le vicomte , ni Roger, n'échangèrent une parole , seulement le père s'approcha de la grille tandis que le jeune homme restait en arrière à peu près caché dans la dcmi-lcinlc.

Au boni de quelques instants la porte s'ouvrit, rt Constance, loule vêtue de blanc , parut cl s'avança vers la grille, avec une démarche lenle el d'un pas qui semblait ne faire aucun bruit.

* Elle était pâle el amaigrie, mais plus belle et plus gracieuse que jamais ; on eûl dit que tout ce qu'il y avait de lerreslre en elle s'était consumé au feu de son amour, et que de la femme souffrante en ce monde il ne reslail plus que l'ange bienheureux prêt à remonter au ciel.

Mais tout à coup, en détournant les yeux de dessus son père , le regard de Constance rencontra celui de Roger. Elle s'arrêta chancelante et jeta un gran<l cri. Roger crut qu'elle allait tomber, s'élança vers elle , el , passant ses deux bras à travers la grille : i 0 Constance, Constance ! dit-il, vous êtes un ange; mais si parfaite que vous soyex , me pardonnerez-vous jamais?

— C'est lui , dit Constance , c'est bien lui. i Et . levant ses deux mains jointes et ses yeux au ciel : i 0 mon Dieu ! dit-elle , je vous remercie. J'avais donc bien fait de croire. J'avais donc bien fait d'espérer. Le voilà revenu !

— Mais il n'en est pas moins vrai qu'il était marié, dit le vicomte de Beuzerie, tenant à prouver à sa fille qu'il ne l'avait point trompée.

— Marié, reprit Couslance, marié! Est-ce vrai,

— Hélas ! dit Roger, j'ai été obligé de céder à la nécessité , et voici la lettre que je vous écrivais à celle fatale époque, cl que mon père (Dieu l'inspirait sans doute) ne vous a pas remise.

— Alors que venez-vous faire ici , Roger?

— Vous dire que je suis... libre... et vous remercier de votre généreux dévouement.

— Vous êtes libre, Roger; ne dites-vous pas que vous êtes libre?

— Oui , murmura Roger d'une voix presque inintelligible.

— Mon père , «'écria Constance , mon père , je veux sortir d'ici ; oh ! mon Dieu , mon Dieu, moi qui vous demandais de mourir , oli ! maintenant , mon Dieu , je veux vivre , Roger esl libre !... >

Chaque tendre parole de la jeune fille était un poignard enfoncé dans le cœur de Roger.

Roger se retourna vers M. de Reuzerie , cl lui demanda un moment d'entretien avec Constance.

l-e vieillard était si content de ce que sa fille , qu'il croyait perdue à tout jamais, allait lui être rendue, qu'd accorda a l'instanl ce que Roger lui demandait , et qu'il sortit même du parloir.

A peine la porte fut-elle refermée que Roger saisit la main de Constance et la couvrit de baisers.

i Oh ! Constance , lui dit-il , vous voyez que j'ai été forcé par une nécessité insurmontable ; ditesmoi , est-il bien vrai que vous me pardonniez?

— Je vous pardonne et je vous aime plus que jamais, Roger.» Puis «'interrompant tout à coup: « Oh ! malheureuse que je suis, s'écria t elle en cachant sa tête dans ses deux mains , je vous parle de mon bonheur, Roger, et je ne pense pas à l'ombre de celte pauvre morte que j'insulte et qui me maudit peut-être. »

Roger sentit un frisson passer dans ses veines et |H>ussa un soupir.

i Vous la regrettez , Roger, dit Constance , car sans doute elle était belle, oh ! plus belle que moi ! Ce n'est pas difficile, surtout maintenant ; mais, oh ! mais elle ne vous aimait pas comme je vous aime ; et de cela , j'en suis bien sûre.

— Non , Constance, reprit Roger; mais je n'en dois pas moins me conformer aux convenances. Il y l pour les deuils un temps obligé.

— Oh ! oui , mon ami , oui , sans doute. Oh ! l'attente avec l'espérance ce n'est rien ; c'est l'attente avec le désespoir qui est mortelle. Maintenant que vous m'êtes revenu après trois ans , je suis sûre de vous , Roger. »

Et elle lui tendit la main avec cette angélique confiance qui avait fait d'elle, presque à son insu , une femme sublime de résignation et de dévouement.

En ce moment , M. de Reuzerie rentra ; les deux jeunes gens se regardèrent en souriant. Ils s'étaient dit tout ce qu'ils avaient à se dire, cl cependant il y avait trois ans qu'ils ne s eiaienl vus. Mais il y a lanl de choses dans les deux mois : Je t'aime , que lorsqu'on les a pronoucés on a tout dit , et que si l'on

NDIRK. 283

veut s'apprendre quelque chose de nouveau , il faut les redire.

• Eh bien ! Constance, es-tu prête, » dit le vieillard.

Constance regarda Roger , comme pour lui demander encore une fois s'il était bien vrai qu'elle dût sortir de son couvent.

« Oui , monsieur, dit le chevalier au vicomte de Bcuzcrie , oui , mademoiselle consent à nous rendre a tous le bonheur que son ahscncc nous enlevait. >

Constance appuya ses deux mains sur son cœur et respira. Puis ses beaux yeux se relevèrent brillants d'émotion, un éclair de joie fil remonter le sang à ses joues, et elle apparut belle cl radieuse comme un ange.

Cependant M. de Reuzerie cl sa fille ne pouvaient partir ainsi à l'inslaul même , la chose eût semblé par trop étrange. De son côlé, Roger ne pouvait rester. Il salua donc M. de Bcuzcrie et Constance dont il baisa une dernière fois la main ; cl tandis que le père et la fille prenaient congé de la supérieure et préparaient leur retour, Roger, déchiré d'angoisses et suffoquant à chaque pas, rcnlrail seul au château d'Anguilhem.

Sa mère le vit passer la figure toute décomposée : elle le suivit sur la pointe du pied, elle écoula à la porle de sa chambre , et elle l'enlcndil éclater en sanglots.

La pauvre dame se relira chez elle en secouant la tète tristement el comme une femme qui prévoit des malheurs, sans savoir ce que ces malheurs peuvent cire; cl, parce que son fils pleurait , elle pleura.

Bientôt le bruit se répandit par toute la province que le vicomte de Reuzerie el le chevalier d'Anguilhem étaient allés rendre ensemble une visite à M"0 Constance de Beuzerie , cl qu'à la suilc de cette visite la novice avait renoncé à son projet d'entrer en religion cl étail revenue chez son père.

Chacun crul voir, dans ce retour inespéré de la jeune fille vers des sentiments plus mondains , une prompte solution aux difficultés qui s'élaienl élevées jadis entre les deux familles , et que le premier mariage de Roger avait fait renatlre plus acrimonieuses que jamais.

Constance elle-même ne doutait pas de son bonheur à venir; elle avaii eu foi dans Roger absent, comment se serait-elle avisée de douter de lui lorsqu'il revenait après trois ans et aussi amoureux que jamais?

Et en effet, au milieu de tous ses souvenirs de jeunesse, Roger selail repris à son premier, à son seul amour. I.e sentiment qu'il avait éprouvé pour Sylvandire , il le sentait bien mainlcnant qu'il avait retrouvé Constance , c'était un amour tout sensuel , la fascination de la beauté, si cela peut se dire; aussi cet amour, qui ne reposait sur aucun sentiment élevé, avait-il toujours été un amour plein d'inquiétude cl de jalousie; le sentiment qu'il éprouvait pour Constance , c'était du bonheur.

Mais ce bonheur était cruellement troublé par le souvenir de la catastrophe de Marseille. Parfois Roger parvenait à oublier celle terrible nuit, cl alors son visage s'éclairait d'une joie suprême ; un sourire plein d'ineffable bonheur s'épanouissait sur ses ; lèvres; puis tout à coup une pensée traversait son esprit : Roger devenait pâle comme la mort , ses cheveux se hérissaient, une sueur froide perlait à la racine de ses cheveux.

Le malheureux voyait disparaître dans le brouillard blanchâtre de l'horizon la tartane fuyanl du côté de Tunis.

Roger, comme nous l'avons dit, avait exprimé 1 devant Constance le désir de porter un an le deuil, et Constance avait applaudi a celle observation des convenance*. Roger n'avait pas dit un mot de mariage ; mais Consumée, restée fidèle à Roger malgré son infidélité, en voyant revenir Roger â elle, n'avait pas cru qu'il fut besoin de parler d'une union qui lui paraissait contractée depuis longtemps devant Dieu. Il en résulta donc que lorsque Roger, qui espérail que le bruil de la distraction de la capitale chasserait de *on esprit les terreurs qui le tourmentaient, parla, sous le prétexte de veiller a ses affaires longtemps abandonnées, de la nécessité d'un voyage à Paris , Constance ne lit aucune objection , ei lui demanda seulement quand il comptait revenir.

< Le plus tôt que je pourrai, » répondit Roger. Et celte réponse suQil à la confiante jeune fille.

Sur ce, Roger prit congé du château d'Anguilhem, I du baron , de la baronne , de l'abbé Dubuquui , de Christophe cl de Castor ; cl après avoir écrit au marquis de Cretlé qu'il serail près de lui dans huit jours, il partit à petites journées.

Mais au troisième jour, Roger ne put supporter celte lenteur ; elle lui laissait trop de temps pour i penser aux choses qu'il voulait oublier. Il prit des chevaux de poste, cl arriva ta quatrième nuit après son départ.

Il y eut encore nu moment terrible pour Roger: ce fut celui où il rentra seul à cet hôtel dont d était sorti avec Sylvandire. A peine osa-t-il lever les yetn, de peur de voir l'appartement de sa femme éclairé, et il s'attendait à ce que quelque domestique allait lui dire :

« Madame est rentrée en l'absence de monsieur le chevalier, cl prie monsieur le chevalier de monu-r chez elle. »

Mais l'appartement était sombre et fermé, et aucune voix ne s'éleva pour parler de Sylvandire.

Rrelon déshabilla son maître : Roger tremblait devant cet ancien confident de 6a jalousie. Il lui semblait que Rrelon , qui connaissait tous ses griefs contre Sylvandire, le regardait d'une certaine façon qui voulait dire :

c Eh bien ! nous avons donc pris notre revanche? »

Mais une épreuve plus terrible que toutes celleslà était celle qui attendait Roger lorsqu'il se présenta chez M. Routeau. Le regard du beau père fut scrutateur. On n'est pas juge pour rien ; mais Roger avait réuni toutes ses forces pour ce moment, et il le soutint sans baisser les yeux. Le président n'aimait pas sa fille dont il avait pu apprécier le caractère pendant dix-neuf ans qu'il Pavait gardée près de lui ; mais il avait l'habitude de questionner, ci il n'aurait pas été fâché de trouver, même dan* n famille, un petit procès criminel. Seulement celle fois l'occasion lui eu manqua ; car comment aller devin* r l'imagination de cet expédilif Roger, qui, d'ailleurs, ne réclamait aucune succession.

Il eu résulta que maître Routeau s'alUigea avec Roger de la perle que tous deux avaient faite; mais cela d'une façon si modérée qu'il continua à aller dîner de temps en temps chez son gendre, et qu'il» devinrent plus amis que jamais. Ce qui Gt admirera loul le monde cet amour de Roger qui, même après la mon de sa femme, se répandait encore sur tonte la famille.

Celte intimité dura trois mois', à la grande édification du cercle qui pouvait l'apprécier. Mais un beau matin, en répondant avec furie à un avocat qui lui répliquait trop hardiment, maître Routeau, qui était irascible cl qui avait le cou gras cl court, tomba frappé d'une apoplexie foudroyante et mourut sans reprendre même connaissance , événement qui ne laissa pas de faire un peu de plaisir à Roger, n'en déplaise aux medleurs gendres du monde, qui, s'ils s'étaient seulement trouvés vingt quatre heures dans

la position de Roger, auraient compris comment la plus excellent beau-père peut devenir parfois une chose fastidieuse.

A ta première nouvelle de cet accident, la fille de chambre qui servait maître Bouleau depuis quinze ans accourut chez Itoger. Roger se transporta chez son l>eau-père ; mais , comme nous l'avons dit , le respectable président ne reprit pas connaissance.

On ouvrit le testament. Maître Rouleau laissait irois cent mille livres à son gendre, cinquante mille livres à M"* Fanclion, sa femme de chambre, et une centaine de mille livres répartis en legs pieux aux hospices et aux églises.

Quant à l'argent comptant, il n'en était aucunement question; aussi ne trouva-l-on point (rainant un seul petit écu . Il* Fanchon était une fille d'ordre.

Maître Bouleau fut enterré avec tous les honneurs Jus a sa position sociale dans le cimetière du Pète- Lachaise, qui commençait à être le cimetière à la mode de celte époque.

I^s cent mille écus à lui légués par son beau-père embarrassèrent fort Roger; cet argent lui pesait singulièrement. Celait l'héritage de Sylvandire; mais où lui faire pa««er cette somme? C'était là le hic. D'ailleurs avec celte somme, Sylvandire pouv.iit se ntfcefrr et revenir en France ; celte idée faisait Irémir Roger.

Il n'en résolut pas moins de tenir celle somme toujours disponible en bons au porteur.

Passous de mailre Bouleau, avec lequel nousavons luulu en finir tout d'un coup, au marquis de ('-relié avec lequel , grâce à Dieu , nous n'en avons point enctire fini.

Si maître Bouleau avait eu un germe de soupçon , trelié avait, lui, de sou côté, poussé le germe jusqu'au 1-lus complet développement; mais il était à la fois, chose rare.* courtisan et délicat; il aimait d'ailleurs licger comme il eût aimé son frère. Il ne fit donc à son ami aucune question à l'endroit de sa femme; seulement il lui dit par manière de conversation et comme eniredeux parenthèses :

« A propos, mon cher , tu sais, j'avais un vieux compte à régler avec ce Royancourt.

— Oui , répondit Roger.

— Eh bien! le sachant hors de toute atteinte , j'ai été le trouver à Utrechl, et là, en pleine cour, je lui ai marché sur le pied de telle façon que je l'ai ' nlin forcé à se baltrc.

— El... demanda Roger.

NDIRE.

— El je lui ai donné un joli pelil coup d'épéc dans le bas-ventre.

— Tu l'as tué, alors?

— Non , pas précisément ; il est mémo à celle ; heure entre les mains d'un excellent chirurgien ; j mais cependant, comme la blessure était grave , je j doule qu'il passe l'hiver; ne f affecte donc pas trop

sérieusement, si lu apprenais, d'un moment à l'autre, qu'il est passé de vie à Irépas. i

Eu eflcl, on lut un matin, dans la Gazelle df Hollande, l'article suivant, sous la rubrique d'Amsterdam, mars I7U :

« M. le marquis de Royancourl esl mort ce matin des suites d une blessure qu'il s'élaii faite à la chasse. Ce gentilhomme était depuis huit mois chez nous, chargé par Sa Majesté Trcs-Chiélienne d'une mission extraordinaire. »

• Allons, allons, pensa Roger, il parait qu'il y a cependant un dieu pour les honnêtes gens , puisque ce dieu me délivre l'un après l'autre de tous mes persécuteurs. Le proverbe a bien raison de dire : Aide-loi, le ciel t'aidera! •

Ce fut Crctlé qui apporta à son ami cette gazelle nécrologique.

i Voila la prison payée , lui dil-il , lorsque le i chevalier cul lu l'article en question. Je me suis chargé de l'un, et loi lu l'es chargé de... »

Mais Roger devint si pàlc, que Crclté s'interrompit tout à coup , cl tendant la main à son ami :

c Pardon, chevalier, lui dit-il, mais je ne ledemande pas tes secrets ; .seulement lu sais que si ces secrets étaient de nature à le compromettre un jour, lu me retrouveras dans l'avenir comme dans le passé. •

Roger serra la main du marquis en poussant un gros soupir , mais il ne lui répondit rien.

Ce qui fil comprendre au marquis que la chose élait fort grave.

Aussi Crctlé en revint-il à son conseil habituel , I qui élait la dislraclion;aussi Crctlé qui ne connaissait pas de distraction plus grande que celle que procure une maiiressc , invita-i-il Roger à prendre , ne lùice que pour quelque temps, M'1* Poussette. La chose était d'autant plus facile qu'elle était pour le moment avec Cbastellux qui, ayant eu aussi des chagrins de cœur, avait eu aussi besoin de consolations.

Mais Roger répondit que ses chagrins à lui étaient de ceux dont on ne guérit pas.

Crellé vil qu'il fallait tout attendre du temps.

Cependant comme le temps n'amenait aucun changement dans la mélancolie de Roger, laquelle Ml contraire devenait de plus en plus intense. Crotté s'entendit avec ses amis pour lui procurer de temps en temps , et malgré lui-même pour ainsi dire , quelques distractions ; mais ces distractions avaient presque toujours un résultai diflérent de celui que se proposait cet excellent ami.

Ainsi, un jour que d'Hcrbigny était venu chercher Roger pour faire avec lui une promenade à cheval à Saint-Cloud, d'Hcrbigny, convaincu que le marasme de Roger venait du chagrin que lui causait la perle de sa femme , d'Herbigny dit , en voyant passer une dame dans une calèche :

« Ah ! que voici une dame qui ressemble à celle pauvre Sylvandire. i

Puis , comme il se retournait pour étudier l'effet produit par ces paroles consolatrices, il vit Roger, cramponné des deux mains à sa selle, les cheveux hérissés , les yeux hagards , et pâle comme la mon.

t Qu'il élait faible poûr cette femme, se dit d'Herbigny en secouant la tôle. Allons, c'est fini ; il n'en guérira jamais. *

Et il ramena a l'hôtel Roger plus mort que vif.

Un autre jour , que Roger , d'Herbigny , Crellé et Cbaslellux , avaient diné tous quatre ensemble , Chasiellux proposa à ses amis de les conduire à la Comédie - Française , qu'il fréquentait beaucoup depuis sa liaison avec M"e Poussette. Crellé et d'Hcrbigny acceptèrent, dans le but de distraire Roger. Roger accepta sans savoir ce qu'on lui proposait.

Ou jouail Phèdre, qui commençait à prendre faveur, et 3/. de Pourceaugnac , qui avait à celle époque, comme il l'a encore aujourd'hui, le privilège d'exciter au plus haut degré l'hilarité de l'auditoire. Roger, toujours plongé dans ses réflexions, écoula Phèdre sans l'entendre, et commençait cependant à se dérider quelque peu à la comédie , lorsque vint la scène où les deux avocats chanlcni au malheureux époux limousin accusé d'avoir épousé deux femmes :

« La polygamie cit un ca§ prndablc. »

Or celle scène qui fail tordre de joie le public , produisit un effet tout opposé sur d'Anguilhem. Il jeta quelques cris inarticulés que ses amis prirent pour des éclats de rire; puis, se renversant en arrière, il tomba évanoui dans les bras de Crellé.

On le ramena à l'hôlel fort malade, cl iMteli nuit il eut le délire.

Crellé eut l'attention d'éloigner (oui le monde de lui, el le veilla seul.

Le lendemain , le marquis de Crellé paraissait presque aussi soucieux que son ami, lequel - rétablit bientôt de celle crise , mais tout en conservant onr tristesse qui, chaque jour, faisait de nouvcaui progrès.

COMMENT L'AMBASSADEUR PERSAN MEHEMETBin BEG VINT A PARIS POUR PRESENTER A LOIIS 111 LES HOMMAGES DE SON SOUVERAIN, ET CM1EM LE CHEVALIER d'AMGUILUEM SE TROUVA IV TRAÎNÉ A FAIRE UNE VISITE A CET ILLUSTIl PERSONNAGE.

Ce qui rendait Roger de plus en plus iriste, c «i que le temps s'écoulait pour lui avec une rapidité effrayante , et que sur l'année de deuil demandée , neuf mois déjà s'étaient écoulés.

A la rigueur , comme on l'a vu , Roger n'aïaii rien promis à Constance , mais il était évident qut Constance n'avail pas eu besoin des promesses <K Roger pour regarder son union avec lui comin< arrêtée. Du moment où Roger élait allé la prier do sortir du couvenl el où elle avait consenti à rentrer dans le monde , c'était sous la condition tacite do devenir la femme de Roger; lout le monde d'ailleurs le pensait ainsi : le vicomle, la baron cl la baronne , les voisins el les campagne , enfin lous ceux qui avaient connu le* anciennes amours de Roger el de Constance, et qui avaient cnlendu parler de leurs nouveaux menti •

Puis, disons-le, Roger lui-môme ainiail I plus qu'il ne l'avait jamais aimée. Tous les deiiv jours il recevait une lettre de la jeune fille, el chacune de ces lettres élail un nouveau feuillet du livre de son cœur où Roger lisait des promesses d'ineffables joies. La situation élail affreuse; la peur retenait Roger ; l'amour le poussait en avant. Son union avec Constance avait deux faces : l'une souriant au bonheur, l'aulre pleurant à la mort. Vingt fois Roger fut sur le poini de partir pour

SYLVANDIRE. 287

\nguilliem H de lout avouer à son père cl à Con- I avail élé envoyé en ambassade par Aaron , roi do

siance, mais son bon génie le relini comme Minerve Perse, a Charlemagnc, empereur d'Occident, el qui

Menait Achille, dans Homère. lui avail amené, de la part de son maître, un élé-

Enfin, poussé par tout le monde , forcé dans ses phanl vivant, ce qui fut regardé comme une grande

«(rmiert retranchements, perdant la tête après un merveille, nos souverains successifs n'avaient reçu

nouteau délai de six mois, il engagea sa parole

pour le mois de décembre 1714, puis fil semblant

de tomber malade espérant mourir, puis enfin promit définitivement pour le mois de février 1715.

Constance s'était rendue à toutes ces raisons sans en demander même la cause ; elle avait accepté tous m relards avec son angélique résignation. D'ailleurs elle avail perdu sa mère dans l'intervalle, el elle aussi avait pris le grand deuil.

Il avait été décidé que le mariage se ferait à Paris, et boit jours avanl sa célébration, le baron el la baronne vinrent «'établir à l'hôtel d'Anguilhem , tandis que le vicomte de Beuzerie et sa fille descendent dans une maison voisine, où Roger leur avait fait préparer un logement.

Tout avait élé changé à l'hôtel d'Anguilhem : "wobles, tentures, tableaux, tout, jusqu'aux glaces; Rojrereut regardé comme une profanation de faire tfrvirà l'usage de Constance un objet ^quelconque qui eût appartenu ù Sylvandire.

Roger , on se le rappelle, avait remis à sa mère H pari dans les diamants laissés par M. de Bouze- «fc Celait le cadeau de la baronne à sa belle-fille.

Ao reste, le futur mariage du chevalier d'Anguilla faisait grand bruit de par le monde. On ne ' occupait que de cela et de l'arrivée de l'ambassaieor persan Mehemel-Riza-Bcg , qui élail, comme w w l'avons dil, arrivé dans la capitale porteur de paentt de la part de son souverain pour Louis XIV. U dames allaient voir cet ambassadeur le soir, el « bommes le matin.

In moi sur ce singulier personnage qui , pour se nëler on peu lard à notre histoire, n'en mérite pas "wni une mention toute particulière.

Mehcroei-Riza-Bcg était, pour le moment, comme •W l'avons dit, le personnage dont, avec le chcalicr d'Anguilheui , on s'occupail le plus. Cepen- ■rt, nous devons avouer avec la modestie donl ";J* avons donné tant de preuves dans le courant f relie irès-véridique histoire, qu'on ne s'occupail ■ chevalier que dans un certain cercle du monde *r>*ien, tandis qu'on s'occupait de Mebemct-Rizateg par toute la France.

En effet, depuis Ab-Dallah qui, en l'an 807,

aucun message direct du pays des Mille cl une Nuits; lorsque , vers le milieu de l'année 1711, le bruit se répandit que le shah de Perse Ussein, petit-fils du grand Scphi. et fils du sultan Soliman, ayant entendu vanler jusque dans Ispahan , sa capitale, les mérites du grand roi Louis XIV , avait résolu de lui envoyer un ambassadeur avec des présents. Celle nouvelle, encore incertaine, avait paru flatter singulièrement l'orgueil du conquérant de la Flandre; et comme si , au moment de lui rappeler le néant des grandeurs humaines, le ciel eûi voulu donner un dédommagement à sa vanilé , on apprit bieniôt que Mehemct-Riza-Beg était débarqué à Marseille.

L'était une grande nouvelle pour Versailles que l'arrivée deccl ambassadeur. l.e vieux roi, constamment tourmenté par sonentouragede bâtards, frappé par la main de Dieu dans la personne de ses fils et de ses petits-fils, devenait de plus en plus maussade ; si bien que Mm* de Maintcnon , femme de ressources cependant , se plaignait à ses familiers de celle tache terrible qu'elle avait entreprise d'amuser l'homme le plus inamusable non-seulement de France el de Navarre, mais encore de l'Europe lout entière.

Mehemet Riza-Beg arrivait donc, comme on le voit, on ne peut plus à point pour galvaniser , comme on dirait aujourd'hui, ce grand tombeau qu'on appelait Versailles, el ce grand cadavre qu'on appelait Louis XIV.

Aussi y avait-il des gens qui disaient toul bas que Mehemet-Riza-Beg n'était point l'ambassadeur d' Ussein , shah de Perse , mais de M** de Mainienon , reine anonyme de France.

Quoi qu'il en fût, el de quelque pari qu'il vint, Mehemet-Riza-Beg avait été reçu avec les plus grands honneurs. A peine avait-on appris son arrivée à Marseille, que le roi avait envoyé à sa rencontre M. de Sainl-Olon, son ambassadeur près du roi de Maroc : en effet, les honneurs dusaux envoyés extraordinaires avaient été tout le long de la route rendus à Mehemet- Biza-Beg, lequel était arrivéà Charenlon, le 26 janvier, avait fait son entrée dans la capitale, le 7 février suivant, et avait élé reçu en audience solennelle le 19 du même moi*.

■2HH SYLY.'

Or, comme nous l'avons dil , l'ambassadeur élût la curiosité du jour; on ne parlait que de ses magnificences , de ses singularités , et des tourments que ses capricieuses boutades faisaient subir au baron de Breteuil, chargé par le grand roi de recevoir ce diplomate deux fois extraordinaire que lui envoyait son frère le shah de Perse.

Il était donc tout naturel qu'après avoir vu Versailles et Paris, M. de Beuzerie cl sa fille demandassent à voir l'ambassadeur.

. Roger , qui s'épanouissait à l'approche de son bonheur nouveau, ne crut pas devoir refuser celle petite satisfaction a sa fiancée.

11 fut donc convenu que, comme la bénédiction nuptiale devait avoir lieu à midi, cl que rien n'est ennuyeux pour les nouveaux époux comme cette journée de noces pendant laquelle ils sont obligés de recevoir les compliments des parents et amis, il fut donc convenu, dis-je, qu'entre la bénédiction nuptiale cl le diner, on irait faire la visite projetée au susdit ambassadeur.

Le 20 février élait le jour fixé pour l'union de Constance cldu chevalier. A force d'envisager ce moment solennel pour tous et terrible pour lui, Roger avait fini, non point par oublier la situation où ce second mariage le mettait, mais par s'étourdir sur elle.

Bref, il élait comme ces gens qui ont fait le sacrifice de leur vie, qui savent que d'un moment à l'outre cette vie peut leur être reprise, mais qui, en attendant, veulent faire aussi joyeux que possible les jours qui leur restent à vivre.

Roger, depuis le malin, s'était donc enivré du bonheur 4e voir Constance, et il avait tout oublié en la regardant.

En sortant de Saint-Roch, où Roger s'élail marié, les dames ramenèrent Constance chez elle , afin de la déshabiller, et lui cl Creité s'acheminèrent vers l'hôtel des ambassadeurs, où logeait Mchcmet- Riza-Beg. Les hommes, comme nous l'avons dit, étaient reçus le matin et les femmes dans l'aprèsmidi.

Le marquis de Crctté connaissait le baron de Breteuil cl lui avait fait demander des billets.

Tous deux, gràec à leurs billeis, furent donc iniroduits chez Son Excellence. Il y avait foule, et l'on passait quatre par quatre devant l'ambassadeur assis sur une natte au milieu de son salon, et qui saluait gravement les hommes à mesure qu'ils passaient. On annonçait les visiteurs au furet a mesure.

Quand vint le tour des deux amis, on annonça, comme on avait fait pour les autres, le marquis de Crctté et le cbevalier d'Anguilhem.

En ce moment, Riza-Beg était occupé à fumer, ou plutôt une esclave, à genoux devant lui, élait en train d'allumer sa pipe.

Roger remarqua que celle esclave, dont ils ne pouvaient voir que le dos, élait d'une tournure Ton agréable.

En entendant prononcer les noms du marquis de Cretlé et du chevalier d'Anguilhem, l'ambassadenr lit un mouvement et l'esclave se retourna.

Les deux geniilsbommes, qui avaient déjà fait quatre pas dans le salon, s'arrêièrenl tout court et se regardèrent, immobiles et livides, comme si l.i téle de celte esclave, pareille à celle de Méduse, l*»< cul changés en marbre; puis, après un instant de stupéfaction, ils se prirent par la main et sortirent de la salle, à reculons, sans même avoir vu l'amba* sadeur.

« Oh! Roger, dil le marquis en arrivant dans l'antichambre, quelle ressemblance !

— Crelié, répondit d'Anguilhem, ce n'esi pa» une ressemblance; c'est Sylvandirc elle-même, et je suis perdu. •

Alors, en deux mots, il raconta son histoire a» marquis; au reste, il avait peu de choses à lui apprendre. Dans sa nuit de délire, il avait à peu prè> tout dit.

« En ce cas, s'écria Cretlé, il faut fuir et sur-lechamp; prends vile tout ce que tu as d'or et de diamants, et pars pour la Flandre, la Hollande ou l'Anglelerre ; vas au bout du monde, mais pars. »

Roger ne bougeait pas de place.

« Mais comment est-elle venue avec cei animal d'ambassadeur? dil Cretlé-

— Qui peut sonder les desseins de Dieu 1 répondu lugubrement d'Anguilhem.

— Allons ! allons ! s'écria le marquis en l'entrai nanl ; pas de théologie, ne perds pas une seconde ; envoie chercher des chevaux de posle, monte en voilure cl pars.

— Partir sans Constance ; jamais ! jamais !

— Mais, mon cher, sais-tu à quoi lu t'exposes?

— A la mort, je le sais ; mais que m'importe d» mourir pourvu que je ne meure que demain.

— Permets-moi de le dire que voilà un raisonne ment parfaitement absurde. Demain, mon cher, m auras, je l'espère, encore moins envie de mourir

({u aujourd'hui. Il faut vivre, morbleu! et vivre longtemps ; ainsi pars donc aujourd'hui , à l'instant môme : dis-moi où lu vas seulement, et demain, ce soir, je t'envoie ta femme, je te la conduis s'il le faut où tu seras, et une fois ensemble, vous oublierez l'ambassadeur, vous oublierez Sylvandirc, vous oublierez l'univers.

— Non, Cretté, non, abandonne-moi; lu vois bien que je porte malheur !

— Oh ! si tu perds la léle, chevalier, cela va véritablement devenir insupportable ; mais veux-tu donc servir de risée à toute la France. Veux-tu... diable ! rappelle-loi la potence de M. de Pourceaupac. A propos, voilà donc pourquoi...

— Helas! oui, mon ami.

— Pauvre garçon ! Mais je le le répète, prends un parti, Roger, le roi ne plaisante pas avec les mœurs, peste! Songe au lui Évoque, à la Bastille, i Cuàloos-sur-Saônc. Quinze mois de prison pour avoir négligé la femme , et que sera-ce donc pour j'avoir vendue? >

Tool en discourant ainsi, ils rentrèrent à l'hôtel d'Anguilhem. Constance en était sortie à son tour pour faire avec la baronne ei ses jeunes compagnes H visite à l'ambassadeur.

Cretté profita de ce moment pour pousser Roger » prendre une résolution. Roger avait à peu près trente mille francs d'argent comptant chez lui, et deux cent mille francs de diamants, c était plus qu'il n'es fallait pour pourvoir aux premiers besoins. Il Hait donc à peu près décidé à fuir lorsque toutes le* daines rentrèrent. Les portes de l'hôtel des am- 1 awadeurs, par un des nombreux caprices de Rizaftcg, avaient été fermées toul à coup, cl la réception 'taise à cinq heures du soir.

la nie de Constance produisit son eflcl. Roger n wt plus la force de fuir, ni le courage de tout révëJer ; on annonça que le diner était servi. Roger »uirit machinalement les convives, et se mil à table »vec une telle préoccupation que toul le monde la

SYLVANDIRE

commençaient à se rassurer quelque peu. Roger

souriait à sa femme el lui rendait la vie par son sourire. Cretté racontait avec celle aristocratie charmante, que si peu de personnes ont conservée de nos jours, quelques-unes de ces anecdotes que personne n'ose plu» raconter, lorsque toul à coup un négrillon fort maussade entra el demanda M. le baron d'Anguilliem.

M. d'Anguilhem père se levait déjà lorsque Roger, comprenant que c'était à lui que le message s'adressait, fit signe à son père de se rasseoir, et pâle comme la mort suivit le négrillon.

Roger descendit l'escalier sans avoir la force d'adresser une seule question à son guide. D'ailleurs, s'il lui fût resté quelque doute, la chose lui eût été promplcmenl expliquée. 11 vil, au milieu de la cour, une chaise à deux places, et dans celle chaise , assise au fond , la jeune esclave qu'il avait reconnue le malin et donl la reconnaissance avait produit sur lui un si terrible cffel.

L'esclave fil signe à Roger d'entrer dans la chaise el de prendre place vis-à-vis d'elle.

Roger obéil sans prononcer une parole cl s'assit sur le devant. Le négrillon referma la portière de la chaise. Les deux anciens époux se retrouvèrent en téle-à-lêic.

c Enfin , dit Sylvandire , je vous revois donc , mon cher Roger; ce n'esl pas sans peine, Dieu merci! »

Roger s'inclina.

< Vous ne comptiez pas sur moi pour aujourd'hui, n'est-ce pas? repril Sylvandire, en se donnant vis-à-vis de Roger le pelit plaisir que prend le chat qui joue avec la souris avant de la dévorer.

— Non , je l'avoue, répondit Roger.

— Oui , vous me croyiez à Conslantinoplc, au Caire , ou toul au moins à Tripoli , mais je vous* aimais lanl , cher ami , que je n'ai pu supporter voire absence , cl que j'ai saisi avec empressement la première occasion qui s'est présentée de revenir en Europe.

Mais un jour de noces, la tète d'un nouveau marié — Vous êtes bien bonne ! murmura Roger, peut être en proie à des préoccupations de lanl de — Mais commcnl ai-jc été récompensée de cet natures différentes, que personne n'eut l'indiscrétion amour? J'arrive , je m'informe de vous, on me dit de lui demander à quoi il songeait; seulement, de [ que vous allez prendre une au ire femme , etaujouricmpcen lemps Constance le regardait avec inquiétude, ei au moindre bruit d'Anguilhem el Crcité treuailbient cl portaient les yeux sur la porle.

H» atteignirent ainsi le desscrl ; Roger cl Crctlé

d'hui, aujourd'hui même, vous vous mariez ;i savez-vous que je suis jalouse , ingrat 1 »

Chacune de ces paroles glaçait le pauvre Roger; enfin , après un instant de silence pendant lequel

vi m^ndbi: IH M 4s. — TOME V||.

290 SYLVANDIRE

Sylvandire ne détourna point l'œil de dessus lui : t Maiscnfm, que me voulez-vous? demanda Roger.

— Je voudrais savoir pour quel prix vous m'avez vendue , afin d'ajouter celle somme aux petites réclamations que j'ai à vous faire.

— Ma foi , dit Roger, je pouvais bien , au bout du compte, faire vendre une femme qui m'avait fait emprisonner.

— J'aurais dû faire pis encore , scélérat que vous êlcs! répondit Sylvandire du ton le plus carcs-

— Me faire tuer, n'est-ce pas? Ah ! ma foi , madame , si vous avic* agi ainsi , vous m'auriez , je vous l'avoue , rendu un fier service. -

— Écoulez , dit Sylvandire , trêve de plaisanteries et causons affaires.

— Volontiers , répondit Roger ; mais je vous jure que pour mon compte je ne plaisante pas et ne suis pas le moins du monde disposé à plaisanter. Parlez donc aussi sérieusement que vous le voulez , je vous écoute.

— Roger , reprit Sylvandire , savez-vous que , sans vous en douter, vous avez fait mon bonheur? J'ai rencontré Mehcmel-Riza-Bcg , je lui ai plu , et il m'a épousée.

— Comment ! s'écria Roger avec un rayon d'espoir, et vous aussi , vous êtes mariée î

— Oui , mais à la manière mahométane , ce qui est fort bon pcul-élrc la-bas , mais ne vaudrait certainement rien ici. Il en résulte que moi je n'ai réellement qu'un mari, tandis que vous, vous avez deux femmes. Or , vous le savez , mon cher mari , la polygamie est...

— Oui , oui , je le sais , dit Roger.

— Vous êtes donc parfaitement pris , parfaitement en mon pouvoir, car j'ai attendu que la chose fût faite , vous comprenez bien ; et , dans tous les cas , quand même vous ne seriez pas venu poliment me faire votre visite ce malin , vous auriez eu la mienne ce soir.

— Mais vous voulez donc me perdre? s'écria Roger.

— Vous êtes fou ! Que m'en reviendrait-il de vous perdre ? Non, mon cher Roger, je veux d'abord que vous me rendiez les cent mille écus dont vous avez hérité de mon pauvre père.

— Oh ! ceci, s'écria Roger, c'est trop juslc, et ils sont là en bons au porteur, tout prêts à vous être remis. >

Et Roger fit u chaise et aller chercher le portefeuille. Mais Sylvandire l'arrêta, i Attendez donc , attendez donc , dit Sylvandire. Oh ! ce n'est pas tout, et vous n'en serez pas qaiue à si bon marché.

— J'attends, dil Roger.

— Plus, les ccnl mille écus de ma dot.

— Gomment ! de votre dot ; vous savez bien que ces cent mille écus-la, je ne les ai jamais reçu».

— Je sais qu'ils sont portés sur mon contrat de mariage, cl que je ne puis en faire tort à mon second mari, dont les procédés, vous en conviendrez, ml bien différents des vôtres ; puisqu'il m'a achetée, et que vous, vou6 m'avez vendue.

— Eh bien ! dit Roger, à la bonne heure, ce» cent mille écus, je vous les donnerai encore.

— Puis... dit Sylvandire.

— Comment ! il y a encore autre chose, s'écria

— Sans doute, il y a le prix de ma personne que vous avez reçu. Que diable ! mon cher Roger, j étais, sinon majeure, du moins émancipée, el je pouvais loucher moi-même ; on n'est pas fille d'un jurisconsulte pour rien.

— Quant à cela, dit Roger, je puis vous donner ma parole d'honneur que je n'ai pas louché un ton. clmêmc... et même, tenez, que j'ai donné cinq cent* pistolcs en retour.

— Oh ! ce n'est pas galant, ce que vous me dites-la, monsieur, répondit en minaudant Sylvandire; mail comme vous êtes homme d'honneur et que voui me donnez voire parole , je vous crois ; ainsi donc ce sera, si vous le voulez bien, six ccnl mille livres.

— Quand les voulez-vous? demanda Roger.

— J'avais bien envie cependant, continus Sylvandire sans répondre à la question, j'avais bie» envie de parailrc au salon au lieu de m'arrèler dan* la cour, el de faire annoncer tout à coup, par l'honnête Rrcton... vous avez toujours Brelon? »

Roger s'inclina affirmativement.

< El de faire annoncer par l'honnête Breton Mme d'Anguilhcm, afin de voir votre ligure renversée enlrc vos deux femmes. Turc que vous êlcs! Ma»» j'ai préféré une aulrc satisfaction. Vous me donnerez, comme je vous l'ai dit, six cenl mille livre* d'abord, et ensuite nous verrons.

— Où voulcz-voutqnc je faste porter cetlcso^nln<,, demanda Roger.

sylv;

— A l'ambassade , répondit Sylvandirc. Vous demanderez l'esclave favorite de Son Excellence Mehemct Riza-Beg ; je saurai ce que cela veul dire , cl je rac rendrai à l'invitation.

— Et quand vous faut-il ces six cent mille livres? demanda Roger, répétant la question qui était restée sans réponse.

— Dans deux heures.

— Dans deux heures ! s'écria Roger; mais autant vaut me demander de me faire sauter la cervelle. Comment voulez-vous que je réunisse cent mille écus dans deux heures?

— Mais vous avez des diamants, vendez-les ; vous avez des amis, faites un appel à leur bourse. Je suis fâchée d'être si exigeante, mais nous partons tres-inressamment, mon cher Roger. Son Excellence Mehemei-Hiza-Beg n'est même restée que sur la demande pressante que je lui ai faite d'attendre que votre mariage fût célébré.

— Dans deux heures ! dans deux heures ! s'écria Roger, mais c'est impossible, attendez au moins jusqu'à demain malin.

— Je n'attendrai pas une minute.

— Alors faites ce que vous voudrez.

— Ce que je veux? oh! mon Dieu, c'est bien simple ; je vais entrer à l'hôtel, monter dans noire chambre, et me coucher en vous attendant. Angola, continua Sylvandirc en s'adrcssanl au négrillon el en faisant un mouvement pour descendre , ouvrez, je veux sortir. »

Le négrillon porta la main au boulon de la portière : Roger arrêta Sylvandirc.

c liais songez donc aux conséquences ?

— l\ n'y a de conséquences que pour vous. Mehcmel n'a d'autre droit sur moi que de m'avoir achetée. Or je doule qu'une pareille vente soit fort légale en France. De plus , comme c'est vous qui m'avez vendue , vous serez mal venu à me reprocher ce qui s'est passé pendant que j'étais dans la possession de mon acquéreur.

— Mais , madame...

— Écoutez , dit Sylvandirc J'ai dit que je vous donnais deux heures, et comme je n'ai qu'une parole, je vous les donne encore; mais si, dans deux heures, écoutez-moi bien...

— Ah ! je ne perds pas une parole , répondit Roger avec un soupir.

— Si dans deux heures les six cent mille livres ne sonl pas à l'hôtel de l'ambassade... 0

INDIRE. 201

— Eh bien ? demanda Roger avec anxiété.

— Eb bien ! mon cher Roger , répondit Svlvandire, ailcndez-vous à entendre annoncer M"" Roger d'Anguilhem et à me voir paraître, i

Sur quoi Sylvandirc salua son mari d'un charmant petit mouvement de tête cl d'un adorable sourire ; puis le négrillon , sur un signe de sa maîtresse, ouvrit la portière de la chaise, cl Roger sortit.

Aussitôt la chaise se mil en mouvement pour s'éloigner ; mais jusqu'à la grande porte , Sylvandire , la tête entièrement hors de la lilière , continua de saluer Roger de la main.

COMMENT LE MARQUIS DE CRETTÉ NEGOCIA L'AF- FAIRE AU NOM Dli CHEVALIER d'aNGIILUEM , ET COMMENT IL S'EN SUIVIT, POUR TOUTE CETTE HISTOIRE, UN DÉNOLMENT DES PLUS INAT- TENDUS.

Roger retrouva Crellé qui l'ai tendait sur la dernière marche de l'escalier.

« Eh bien? lui demanda le marqnis.

— Eh bien ! mon ami , c'était elle, dit Roger.

— Je m'en étais douté. Que veut-elle ? que demande-l-elle ?

— Des choses impossibles.

— Mais enfin...

— Six cent mille livres dans deux heures.

— Six cent mille livres dans deux heures, répéu» Crellé , bon !

— Comment! bon; mais je n'en ai que trois cent mille là-baut ; el, d'ici à deux heures , si je n'en ai pas trouvé trois ceni mille autres , ce qui est impossible...

— Eh bien ! si lu n'en as pas trois cent mille autres, que fait-elle?

— Elle vient à l'hôtel cl se fail annoncer publiquement sous le nom de Mm* Roger d'Anguilhem.

— Elle ne le fera pas.

— Pourquoi ?

— Je n'en sais rien ; mais si clic avait pu le faire, elle l'aurait fail.

— Ah ! mon ami...

— Écoute, Roger, on te demande de l'argent, on

no reprend pas ses droits , on se cache, il y a quelque chose là-dessous.

— Mais, mon ami, elle ne se cache pas, puisque dans deux heures, m'a-t-clle dit, elle se fait annoncer chez moi sous le nom de ma femme.

— Oui , je sais bien , c'est inquiétant.

— Mon ami , je vais remonter chez moi cl me brûler la cervelle.

— Il sera toujours temps d'en venir là , laissemoi donc faire.

— Mais que vas-tu faire ?

— Je n'en sais rien , mais je vais lâcher de le sauver.

— Ah ! mon ami, mon seul ami, mon cher Crellé, s'écria Roger en se jelant entre les bras du marquis.

— Eh bien ! oui , je sais lout cela , répondit Crclté ; mais il ne s'agit pas de perdre notre temps à nous attendrir dans les bras l'un de l'autre.

— Que faul-il que je fasse? Je m'abandonne à toi , ordonne, j'obéis.

— Retient les convives au salon : il est huit heures cl demie seulement , cela sera donc facile ; fais bon visage si lu peux , je ne veux pas trop exiger de loi , pauvre ami ; empêche que personne ne pénètre dans ton salon sans avoir parlé à Rrcion.

— Je le mettrai de garde à la porte.

— Maintenant donne-moi les trois cent mille livres de bons au porteur. Tout ce que tu as de bijoux, tout ce que tu possèdes d'argent comptant. Je passe chez moi et je vide mon secrétaire, je passe chez mon notaire et je taris sa bourse. C'est bien le diable si nous n'arrivons pas à la somme voulue.

— Oui , oui , Crctié ; irouve-moi celte somme , vends lout; sauve-moi! >

El Roger remonta avec son ami , prit les trois cent mille livres, passa avec lui dans la chambre de Constance, et prit tous les diamants qu'il avait donnés à sa femme. Puis, sautant dans sa voilure, qu'il avait ordonné d'atteler pendant ce temps, Cretlé partit au galop de ses chevaux.

Roger rentra au salon , et , comme le lui avait prescrit Cretlé , il fit aussi bonne contenance que possible.

Pendant ce temps, Crclté courait chez lui et prenait vingt-cinq mille livres, de là il passait chez son notaire qui lui en donnait cinquante mille. Tout cela, avec trente mille livres d'argent comptant que lui avait remis Roger, et les diamants cotés au prix

de l'inventaire , faisait près des six cent mille livres demandées.

Toutes ces courses avaient prisune heure et demie. Il n'y avait donc pas de lemps à perdre.

En sortant de chez son notaire, il ordonna de loucher à l'hôtel des ambassadeurs.

Cinq minutes après , il mettait pied à terre à la porte.

Il monta l'escalier. C'était l'heure où , grâce au changement opéré dans les réceptions , les femmes descendaient.

Il rencontra M"0 Poussette qui venait de faire sa visite et qui regagnait sa voiture en riant aux éclats.

Crellé essaya de l'éviter, craignant qu'elle ne lui fit perdre un temps précieux; mais il n'y eut pas moyen ; M"" Poussette l'avait aperçu, elle se laissa aller dans ses bras en se pâmant de rire.

i Eh bien ! voyons , que se passe-t-il donc , demanda Crellé , el qui vous fait rire ainsi, mademoiselle?

— Ah ! mon cher marquis, s'écria M,,e Poussette, l'aventure la plus inouïe , la plus miraculeuse , la plus inattendue, la plus mythologique, la plus fabuleuse...

— Mon Dieu ! se demanda Cretté à lui-même , aurait-elle par hasard reconnu Sylvandire?

— Une aventure comme on n'en trouve que dans les romans , dans les livres de fées , dans les contes des Mille et une Nuits, une aventure que vous ne voudrez pas croire.

— Si, si, s'écria Crellé, si, je vous croirai ; mais dites vile , ma charmante , car je suis pressé.

— Vous montez chez l'ambassadeur?

— Oui.

— Eh bien ! regardez-le bien en face, bien entre les deux yeux comme je vous regarde dans ce moment-ci , ôtez-lui en imagination sa barbe et ses moustaches , el venez me voir demain malin , je ne vous dis que cela ; ou même ce soir si vous l'aimez mieux, monsieur le marquis, ajoula-t-clle avec un petit serrement de main et un sourire des plus gracieux.

— Comment ! dit Crelté , que je regarde l'ambassadeur en face , que je le regarde entre les deux yeux , que je lui ôlc sa barbe el ses moustaches... Poii88Cilc , ma chère amie , mon adorable , connaîtriez-vous l'ambassadeur, par hasard?

— Si joje connais!... Comme je vous connais ,

comme je connais d'Hcrbigny , comme je connais Chastellux... comme j'eusse probablement connu voire ami Hoger s'il n'avaiipas toujours fait le cruel.

— Poussette I ma chère enfant , s'écria le marquis , tu peux me sauver la vie...

— A vous, marquis?

— Non, pas à moi précisément, mais à mon meilleur ami , ce qui est absolument la même chose... à Roger.

— Que faut-il faire pour cela ?

— Cet ambassadeur, qui est- il , son nom , Poussette , son nom ? vingt mille livres et les bonnes grâces du plus beau gentilhomme de Paris , je m'y engage en son nom , s'il ne paye pas , je payerai. Poussette, ma bonne amie, quel est le nom de cet

— Ab ! fi donc , vous me croyez intéressée , marquis, vous mériiericz bien...

— Poussette , son nom ? et je suis à minuit chez toi avec les vingt mille livres , attends-moi.

— Eh bien ! marquis , c'c6t... vous ne le croirez jamais.

— Va toujours. Je crois invariablement ce que me disent les femme».

— G est...

— Poussette, tu me fais mourir.

— Eh bien! c'est l'Indien.

— Quel Indien?

— Mais l'Indien , vous savez bien , mon amant

— L'adversaire de Roger, l'homme au procès? Afghano !

— Lui-même.

— Ah! Poussette de mon cœur, viens que je t'embrasse! »

El Crelté serra la demoiselle dans ses bras , sans s'inquiéter d'être vu par les personnes qui continuaient de descendre de chez l'ambassadeur.

« Mais en es-tu bien sûre? conlinua-l-il, ne pouvant croire à une si heureuse nouvelle.

— Je vous dis que je l'ai reconnu, malgré sa barbe qu'il a laissé pousser, malgré ses dents teintes en noir, malgré ses oncles teints en rouge, et quoiqu'il ail fait semblant de ne pas me voir, le monstre ! Ah ! marquis, marquis, que les hommes sont ingrats!

— Ma chère Poussette , dit Cretlé , je veux être pour vous la preuve du contraire ; à minuit je serai chez vous; attendez-moi donc à souper.

— Et si Chaslellux vient ? .

SYLVANDIRE. 293

— Vous lui direz que vous avez la migraine.

— Comme vous arrangez cela , monsieur le marquis, dit M,,e Poussette en tâchant de rougir.

— Moins bien que vous , je le sais , ma Vénus , aussi je m'en rapporte entièrement à votre sagacité. Adieu , Poussette , et si vous m'avez dit vrai , eh bien ! vous m'avez rendu un service que je n'oublierai de ma vie. »

MUc Poussette regagna sa chaise, et Crctté monta les escaliers quatre à quatre. A la porte de l'ambassadeur, le négrillon l'arrêta.

• Que voulez-vous? dit-il, l'heure de la réception des hommes est pas8ée pour Son Excellence.

— Aussi n'est-ce point Son Excellence que je demande , répondit Crelté ; c'est son esclave favorite.

— Alors vous venez...

— De la part du chevalier d'Anguilhcm.

— En ce cas entrez, i

Et le négrillon introduisit Crelté dans une chambre meublée à l'orientale, puis il le laissa seul en lui disant qu'il allait prévenir la personne que monsieur le marquis demandait.

En effet, cinq minutes après, Sylvandirc entra. « Ah! c'est vous, monsieur le marquis? dit Sylvandire ; j'avais un pressentiment que j'allais avoir le plaisir devons revoir. Ce pressentiment ne m'a point trompée. Avez-vous les six cent mille livres !

— Non, répondit hardiment le marquis.

— Et alors pourquoi êtes- vous venu ici?

— Pour parler a votre maître , Son Excellence M eheme t-Riza - Ikg.

— De quelle part, seigneur? demanda Sylvandirc en raillant.

— Mais de la part de M. Voycr d'Argenson, lieutenant général de la police du royaume. »

Sylvandire pâlit; Crelté remarqua l'effel que produisaient ses paroles.

i Son Excellence ne peut pas recevoir en ce moment , elle est couchée.

— Eh bien! dit Crelté, je vais aller chercher quelqu'un qui la fera lever.

— Arrêtez, dit Sylvandirc , je vais voir si Son Excellence est visible.

— Pardon , belle dame , dU Crelté , mais j'ai mes raisons pour entrer avec vous, ou sinon... » Il fit un pas vers la porte.

< Entrez , i dit Sylvandire.

SYLVAND1RE.

Et elle ouvrit une porte qui donnait dan» un cor-

Le marquis la suivit cl pénétra avec elle jusque dans le salon de l'ambassadeur qui , assis sur sa natte, faisait le gros dos et prenait des airs de seigneurie ridicule.

< Attendez, dit Sylvandire, je vais faire appeler l'interprète.

— Inutile , dit Cretlé.

— Comment, marquis! vous savez donc le jwîrsan ?

— Non , mais Son Excellence aura la bonté de parler français.

— Il ne connatt pas notre langue.

— Vous croyez? » dit Crelté.

Et s'approchant de l'ambassadeur :

< N'est-ce pas, mon cber M. Afghano , lui dit-il en lui frappant sur l'épaule , que , pour moi , vous aurez l'extrême bonté de vous souvenir que vous parlez français? >

L'ambassadeur décroisa ses jambes , se renversa sur une de ses mains, et regarda Cretlé en palissant.

< Oh là ! là ! dil Cretlé. Mon cher monsieur , si j'avais cru que la figure d'une ancienne connaissance vous produisit cet ciïci , j'aurais chargé madame de vous prévenir.

— Que voulez-vous , monsieur? dil l'Indien.

— Eh bien ! vous le voyez ? dit Cretlé à Sylvandire ; quand je vous disais que Son Excellence ferait une cxceplion pour moi ! Ce que je veux , mon cher M. Afghano, reprit Cretlé en se retournant vers le faux ambassadeur , je veux vous prévenir que le roi , que vous avez mystifié , saura dans une heure qu'il a été votre dupe. Voilà ce que je veux. >

L'Indien devint livide et porta la main à son poignard.

« Allons , allons , dit Cretlé , point de tragédie , mon cher M. Afghano, je vous prie, elle serait inutile ; car je vous préviens que j'ai un second qui connait toute votre histoire , cl qui va partir pour Versailles dans une heure si , dans une heure , je ne suis pas de retour à l'hôtel ; cependant, mon cher ami , que cela ne vous arrête pas; tuez-moi si cela peut vous être agréable. Je n'ai jamais pu m'illustrer , et une mort semblable me rendrait presque immortel. Le marquis de Crelté tué par Son Excellence Mehcmcl-Riza-Bcg , ambassadeur extraordinaire du très-sublime empereur de la Perse. Diable ! Mais je serais trop heureux. Non, non. vous dépo-

sez les armes ; vous en revenez à des intentions plus pacifiques. Eh bien ! soit , je suis bon prince , moi, je veux toui ce qu'on veut. Parlons d'affaires. »

L'ambassadeur se leva et alla lui-même fermer les portes au verrou.

« Oui, je comprends, continua Cretlé : vous avez acheté madame , et vous avez bien fait, car madame est charmante ; puis , vous avez fait connaissance ,' et c'est tout naturel; puis, la connaissance faile, il s'est trouvé que vous aviez tous les deux à vous plaindre du même homme, de ce pauvre Roger. Alors vous vous êtes dil : < Eh bien ! uoire haine est commune, vengeons-nous ensemble. > Sur ces entrefaites , vous avez entendu dire qu'on ne savait plus comment amuser le roi, cl comme vous êtes homme d'imagination, vous avez improvisé celle ambassade. Bravo, mon cher, bravo! 11 y avait tout à gagner; vous, vous empochiez les présents que Sa Majesté Très-Chrétienne avait la bonté de vous octroyer en échange des babioles que vous lui avez remises au nom de votre souverain , auquel , du reste , vous avez fait la réputation d'un pleutre. Quant à madame, elle s'est dit : « Moi, je me ferai rendre l'héritage de mon père , ce qui esl juste ; cl ma dot , ce qui esl beaucoup moins juste , attendu que madame n'a jamais eu de dot. Sur ce, vous êtes arrivée à Paris , et le hasard vous a servie au delà de vos espérances. Vous avez appris que M. d'Anguilhcm allait se marier, ei vous avez attendu que le mariage fût célébré. Puis , lorsque la chose a été faile, qu'il n'y a pas eu à s'en dédire, vous vous êtes mise immédiatement à fouiller la mine d'or qui venait de s'ouvrir sous vos pas. Ainsi , vous lirez d'abord de lui six cent mille livres par la terreur de la corde qui pend au cou des bigames. Mais ce n'était pas lout : après celle demande venait une autre demande, après celte exigence, une autre exigence , vous viviez toute votre vie à l'ombre de celle bienheureuse potence, rançonnant le chevalier de façon que, peu à peu, l'héritage de M. de Bouzenois revenait aux mains de M. Afghano.

« Je crois avoir louché iusic, n'est-ce pas, monsieur? n'est-ce pas, madan e? reprit Crelté, et arrêtant alternativement sur eux un regard moitié railleur, moitié menaçant. Que diable! on e*i Français et par conséquent on est né malin, comme dil M. Boilcau-Dcspréaus , que madame a du lire dans sa jeunesse. »

Sylvandire et Afghano paraissaient anéantis cl se courbaient devant Crellé comme deux criminels devant leur juge.

< Ah ! maintenant, dit Cretlé, que la position de chacun est claire, que le chevalier peut être pendu comme bigame, que M. Afghano nom être éeartelé comme faussaire, que M"* Sylvandire peut être mise à Saint-Lazare comme une coureuse, causons politique.

• Vous avez touché un million à peu près du roi de France , mon cher II. Afghano. Voici trois cent mille livres, héritage de monsieur votre père , dans ce portefeuille, ma chère Mme d'Anguilhem. Vous avez deux millions encore à peu près à vous, monsieur l'Indien ; cela fait en tout, si je sais bien compter, trois millions trois cent mille livres ; c'est un fort joli denier avec lequel on peut se retirer à Tripoli , à Conslanlinople , au Caire , à Hispahan , à Pékin, où l'on veut enfin, et partout mener une existence de sultan. Je ne m'y oppose pas.

— Monsieur le marquis, dit Afghano, je partirai demain , je vous le jure.

— Un instant , un instant. Vous partirez , je le veux bien, mais à deux petites conditions que je vais vous dire.

— Dites, monsieur, je vous écoule.

— Vous, monsieur, vous jurez de n'y revenir jamais?

— Je le jure.

— Je vous crois , de votre côté , car votre serment m'est garanti par la peur que vous avez d'être découvert ; je ne vous demanderai donc pas d'autre garantie que votre parole , et je suis bien sûr de ne jamais vous revoir. »

L'Indien s'inclina.

i Mais il n'en est pas de même de madame : une fois qu'elle sera séparée de vous , une fois que vous serez partis, une fois que je ne pourrai plus prouver que vous êtes un imposteur et que madame est votre complice, il peut, un jour ou l'autre, reprendre à madame l'envie de revenir s'asseoir au foyer conjugal, ce qui nous générait fort, attendu qu'a ce foyer il n'y a de place que pour deux. Je ne m'abandonuerai donc pas à la parole de madame ; mais madame me donnera une petite lettre que je lui dicterai moi-même, et quand j'aurai celle lettre entre les mains, eh bien ! madame sera libre de vous suivre au bout du monde. •

Sjlvandire «e récria.

NDIRE. 295 • Il le faut, dit Cretlé ; c'est dur, j'en conviens, d'être venu pour dicter des lois et d'en recevoir ; mais c'est une condition sine quà non.

— Et si je refuse? dit Sylvandirc.

— En sortant d'ici, je vais chez le lieutenant do police; je lui raconte votre petite supercherie à tous deux, et, dans une demi-heure, vous êtes à la Bastille.

—Mais, dit Sylvandirc, nous nesommes point isolés , monsieur le marquis ; nous ne sommes pas venus I ici sans prendre nos précautions. Nous avons des , protecteurs puissants.

— Comme ce n'est pas de M. de Royancourl dont il peut êirc question , puisque j'ai eu l'honneur de lui passer mon épéc au travers du corps, je présume que c'est des jésuites que vous voulez parler ?

— Peut-être.

— Hélas ! ma chère Mmo d'Anguilhem , quoique vous ayez quelque peu fréquenté ces gens-là, vous ne les connaissez pas encore. Vous les compromettriez furieusement en vous réclamant d'eux. Ils ne sont pas des niais , et ils vous sacrifieront.

— C'est vrai , ce n'est que trop vrai , murmura Afghano.

— En ce cas, dit Sylvandirc, il faut donc que je fasse...

— Ce que monsieur le marquis exige , ma chère amie , reprit l'Indien ; croyez-moi , c'est le plus prudent.

— Mais si je vous donne cette lettre , vous nous jurez que vous nous laissez sortir de France , nous et noire argent , sans nous inquiéter ?

— Je m'y engage sur l'honneur , moi, Alphonse, marquis de Cretlé.

— Je suis prêle , monsieur , dit Sylvandire en | s'asscyanl dcvanl une table où il y avait du papier,

des plumes et de l'encre. Dictez ; j'écris.

. De Toni., Il octobre 1713.

i Monsieur d'Anguilhem ,

< Ne pleurez plus ma mort avec cette douleur qui, m'a-l-on dit, éclate dans louie votre conduite. Je vis ; et si je suis tombée à la mer, si j'ai feint d'être noyée, c'était un artifice pour me soustraire à la domination d'un époux que, malgré toulcs ses attentions, je ne pouvais me résoudre à aimer, pour

SYLVANDIRE

passer enfin dans les bras d'un homme que j'adorai». Aujourd'hui, monsieur, je suis devenue sa femme sous d'aulres lois divines et humaines , et jamais vous ne me reverrez. Morte pour tous, je veux l'être encore mieux pour vous. Regardez-vous donc, à partir de ce moment , comme parfaitement veuf, et surtout parfaitement libre.

« El maintenant soyez aussi heureux que je suis heureuse , c'est le dernier vœu que forme pour elle et pour vous celle qui fut

i Sylvandire, dame d'Anguilheh. >

■ P. S. Cette Tetlre vous sera remise par un homme sûr que mon mari expédie en France. »

— A quoi vous servira celte lettre ? demanda Sylvandirc, après y avoir mis l'adresse et le cachet, cl en la tendant au marquis.

— Vous le saurez, madame, si, en manquant à vos engagements, vous nous forciez jamais de nous en servir. »

Et saluant Afghano cl Sylvandire, il s'achemina vers la porte , qu'il ouvrit, et du seuil de laquelle il cria à l'ambassadeur, de manière à être entendu de ses gens :

• Daigne , Votre Excellence , agréer tous mes respects! »

Afghano était resté à la môme place, tout atterré encore de la scène qui venait de se passer. Mais Sylvandire avait suivi Crellé.

t Marquis, dit-elle tout bas en traversant l'antichambre avec lui, répondez-moi franchement : sa femme est-elle jolie?

— Moins jolie que vous , madame , dit Crellé, mais clic l'aime davantage.

— Que voulez-vous? répondit Sylvandire, je voulais être princesse.

— Encore un mariage comme celui-ci, madame, reprit Crellé, et vous arriverez à votre bul ; vous êtes déjà ambassadrice ! >

Sylvandirc poussa un soupir et rentra lentement dan» l'hôtel.

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