‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 38 sur 212 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Crellé remonta en voilure, remit ses chevaux au galop et rentra chez d'Anguilhcm.

Il trouva Constance qui, dans un petit salon, seule et désolée, pleurait de voir son mari si préoccupé et si sombre.

i II a cru de son honneur, disait-elle , d'acquitter sa parole, mais bien certainement il ne m'aimait plus. >

Au moment où Crellé ouvrit la porte, elle crut que c'était son mari qui venait la chercher et se leva vivement pour courir au-devant de lui ; mais voyant que c'était le marquis, elle retomba sur sa chaise.

Cretté comprit tout ce qui se passait dans le cœur de la pauvre jeune femme ; il alla à elle et (a rassura.

t Allons, allons, dit-il; essuyez ces beaux yeux, chère dame, cl rentrons au salon ensemble. Dans un quart d'heure Roger sera bien changé, et je vous réponds de l'avenir. »

Puis il la prit par la main et s'achemina vers le grand salon.

Rreton en gardait la porte comme l'ordre lui en avait été donné.

Le marquis de Crellé lui fit signe de venir à lui ; Breton obéit.

« Mon ami, lui dit Crellé, ouvre les deux battants de la porte, et annonce, de la voix la plus solennelle, M™0 Roger d'Anguilhcm. »

Brelon, qui n'avait aucun motif pour empêcher la femme et l'ami de son maître d'entrer, fit ce que Cretté lui commandait, cl, enflant ses poumons, ouvrit les portes, ei fil retentir les voûtes de ce nom si redouté du chevalier :

t Mmc Roger d'Anguilhcm ! >

Roger, qui essayait de causer avec d'Herbigny et M. de Beuzerie dans le coin le plus reculé du salon, gentil les jambes lui manquer a celle terrible annonce, et, tombant sur un fauteuil, il cacha sa tète entre ses deux mains.

Alors Constance entra rayonnante et le sourire sur les lèvres; Cretté lui donnait la main.

Us s'avancèrent vers Roger, qui entendait le bruit de leurs pas, qui n'osait regarder, et qui eût voulu disparaître à cent pieds sous terre.

« Eh bien ! mon ami , lui dit Crellé en lui frappant sur l'épaule , allouchcmcnl qui fit frissonner Hogcr jusqu'à la moelle des os; qu'as-tu donc? "C'esl Constance! »

Roger releva la tête en fixant sur son ami de» jeux hagards.

SYLVANDIRE

t Ah! Crciié! ah! Constance l sécria-t-il ; j'araiscru... Pardon...

— Qu 'avais-tu cru, voyons? C'est Mme d'Anguilliem qui vient te chercher, et tu as peur! dit le marquis en lui donnant la main, et en lui glissant eu même temps la lettre de Sylvandirc. Il est onze heures, chevalier, emmène ta femme.

— Oh oui ! oh oui! s'écria Roger, au bout du monde s'il le faut.

— Non pas si loin, reprit Cretté, c'est inutile maintenant. » Puis tandis que les deux époux traversaient le salon pour gagner leur appartement : • Vous ne savez pas la nouvelle? dit-il; l'ambassadeur de Perse part demain avec toute sa suite. Je vous engage à voir cet embarquement qui aura lieu à Chailloi, messieurs et mesdames.

— Nous n'irons pas, nous? dit Constance en ouvrant la porte de la chambre à coucher.

— Oh ! non, » répondit Roger en la fermant. Le lendemain, Cretté communiqua à son ami les

deux engagements qu'il avait pris avec M Poussette, et dont le premier, la remise de vingt mille livres, avait été tenu scrupuleusement la veille par le marquis.

Comme le chevalier était un homme d'honneur et incapable de démentir son ami , nous ne douions pas qu'en temps et lieu le second engagement n'ait été rempli avec la même fidélité.

Il est inutile de dire que Constance et Roger sont encore cités, non pas à Paris où les grands exemples se perdent vile, mais à Loches et dans les environs, comme le modèle des ménages.

ALEXANDItE DCMAS. — TOME VII.

uigiiize

GEORGE

GEORGE

L'iLE DE FRANCE.

Ne tous est-il pas arrivé quelquefois , pendant une de ces longues , tristes et froides soirées d'hiver, où seul , avec votre pensée , vous entendiez le vent siffler dans vos corridors, et la pluie fouetter coutre vos fenêtres ; ne vous est-il pas arrivé , dis- je , de prendre en dégoût notre climat sombre , nuire Paris humide et boueux , et de rêver quelque oaits enchantée , tapissée de verdure et pleine de fraîcheur , où vous puissiez , en quelque saison de l'année que ce fût , au bord d'une source d'eau vive , au pied d'un palmier , à l'ombre des jameroles, vous endormir peu à peu dans une sensation I de bien-être et de langueur.

Eh bien ! ce paradis que vous rêviez existe ; cet Kden que vous convoitiez vous attend ; ce ruisseau qui doit bercer votre somnolente sieste tombe en cascade et rejaillit en poussière : le palmier qui doit abriter votre sommeil abandonne à la brise de la mer ses longues feuilles, pareilles au panache d'un géant. Les jameroscs, couvertes de leurs fruits irisés, vous offrent leur ombre odorante. Suivez-moi; venez.

Venez à Brest , cette sœur guerrière de la commerçante Marseille , sentinelle année qui veille sur '

l'Océan , cl là , parmi les cent vaisseaux qui s'abritent dans son port, choisissez un de ces bricks à la carène étroite , à la voilure légère, aux mâts allongés comme en donne à ses hardis pirates le rival de VVallcr Scott , le poétique romancier de la mer. Justement nous sommes en septembre, dans le mois propice aux longs voyages. Montez à bord du navire auquel nous avons confié notre commune destinée , laissons l'été derrière nous , et voguons à la rencontre du printemps. Adieu, Brest ! salut, Nantes! salut, Bayonnc! adieu, France!

Voyez-vous, à notre droite, ce géant qui s'élève à trois mille six cents mètres de hauteur, dont la tête de granit se perd dans les nuages au-dessus desquels elle semble suspendue , et dont à travers l'eau transparente on distingue les racines de pierres qui vont s'enfonçanl dans l'abîme? C'est le pic de Ténérifïc, c'est l'ancienne Nivaria , c'est le rendez-vous des aigles de l'Océan que vous voyez tourner autour de leurs aires cl qui vous paraissent à peine gros comme des colombes. Passons , ce n'est point là le but de notre course , ceci n'est que le parterre de l'Espagne , et je vous ai promis le jardin du monde.

Voyez-vous, à notre gauche, le rocher nu et sans verdure que brûle incessamment le soleil des tropiques ; c'est le roc où fut enchaîné six ans !<•

GEORGE

Prométbée moderne ; c'esl le piédestal où l'Angleterre a élevé elle-même la statue de sa propre honte ; c'est le pendant du bûcher de Jeanne d'Arc

El vous, qui nous avez suivi des veux et de la pensée, laissez-moi maintenant vous dire la mcrveilleuie contrée, avec ses champs toujours fertiles, avec sa

et de l'échafaud de Marie Stuart ; c'est le Golgolha double moisson , avec son année faite de prinicmp»

(volitique , qui fut dix-huit ans le pieux rendez-vous de tous les navires ; mais ce n'est point encore là que je vous mène. Passons; nous n'avons plus rien à y faire ; la régicide Saint-Hélène est veuve des reliques de son martyr.

Nous voilà au cap des tempêtes. Voyez-vous celte montagne qui s'élance au milieu des brumes ; c'est ce même géant Adamarior qui apparut à l'auteur de la Lusiade. Nous passons dcvanl l'extrémité de la terre ; cette pointe qui s'avance vers nous, c'est la proue du monde. Aussi, regardez comme l'Océan s'y brise furieux , mais impuissant; car ce vaisseau là ne craint pas ses tempêtes , car il fait voile pour le port de l'etenu Le , car il a Dieu même pour pilote. Passons : car au delà de ces montagnes verdoyantes nous trouverions des terres arides et des déserts brûlés par le soleil. Passons: je vous ai promis de fraîches eaux , de doux ombrages , des fruits sans cesse mûrissant et des fleurs éternelles.

Salut à l'océan Indien , où nous pousse le vent d'ouest ; salut au théâtre des Mille et une Nuits ; nous approchons du but de notre voyage. Voici Bourbon la mélancolique, rongée par un volcan éternel. Donnons un coup d'oeil à ses flammes cl un sourire à ses parfums ; puis, filons quelques nœuds encore , ei passons entre l'ile Plate ei le coin de mire ; doublons la pointe aux Canonniers ; arrèlons-nous au pavillon. Jetons l'ancre , la rade est bonne : notre brick , fatigué de sa longue traversée demande du repos. D'ailleurs, nous sommes arrivés ; car celle terre , c'est la terre forlunée que la nature semble avoir cachée aux confins du monde , comme une mère jalouse cache aux regards profanes la beauté virginale de sa tille ; car cette terre, c'csi la terre promise, c'est la perle de l'océan Indien , c'est l'Ile de France.

Maintenant, chaste iille des mers, sœur jumelle de Bourbon, rivale fortunée de Ceylan, laisse-moi soulever un coin de ton voile pour te montrer à l'étranger ami, au voyageur fraternel qui m'accompagne ; laisse-moi dénouer la ceinture, oh! la belle captive! car nous sommes deux pèlerins de France, el pcuiètre un jour la France pourra-lelle te racheter, riche Iille de l'Inde, au prix de quelque pauvre royaume d'Europe.

cl d'étés qui se suivent et se remplacent sans cea*c l'un l'autre enchaînant les fleurs aux fruits, cl le* fruits aux fleurs. Laissez-moi dire l'Ile poétique qui baigne ses pieds dans la mer , et qui cache sa tête dans les nuages; autre Vénus née, comme sa sœur, de l'écume des flols, et qui monte, de son humide berceau à son céleste empire , touic couronnée de jours élincelanls el de nuits éloilées, éternelles parures qu'elle tenait de la main du Seigneur lui même, et que l'Anglais n'a pas encore pu lui dérober.

Venez donc, "et si les voyages aériens ne vous effrayent pas plus que les courses maritimes, prenci, nouveau Cléofas, un pan de mon manteau, cl je vais vous transporter avec moi sur le cône renversé du Pielerboot, la plus haute montagne de l'ile après le pilon de la rivière Noire. Puis, arrivés là, nousregarderons de lous côlés, el successivement à droite, à gauchê , devant el derrière , au-dessous de nous et au-dessus de nous.

Au-dessus de nous, vous le voyez, c'esl on ciel toujours pur, loul constellé d'étoiles; c'est une nappe d'azur où Dieu soulève sous chacun de ses pas une poussière d'or, dont chaque atome est un monde.

Au-dessous de nous, c'esl l'Ile loul entière étendue à nos pieds, comme uuc carie géographique de cent quatre-vingt kilomètres de tour, avec ses soiiantf rivières qui semblent d'ici des lils d'argent destiné* à fixer la mer autour du rivage , el ses trente montagnes tout empanachées de bois de nattes, de ulamakas el de palmiers. Parmi loutes ces rivière», voyez les cascades du Réduit cl de la Fontaine, qui, du sein des bois où elles prennent leurs source», lanceni au galop leurs calaracles , pour aller, avec une rumeur retentissante comme le bruit d'un oragr, à l'cnconlre de la mer qui les attend, el qui, calme ou mugissante, répond à leurs défis éternels, tantôt par le mépris, lantôl par la colère; lutte de conquérants à qui fera dans le monde plus de ravages et plu» de bruil; puis, près de cette ambition trompée, vojei la grande rivière Noire qui roule tranquillement son eau fécondanle, el qui impose son nom respecte a tout ce qui l'environne, montrant ainsi le triomphe de la sagesse sur la force, et du calme sur l'emportement. Parmi loutes ces montagnes, voyez encore le morne Brabant, sentinelle géante placée sur U

GEORGE

pointe septentrionale de Me pour la défendre contre les surprises de l'ennemi , et briser les fureurs de l'Océan. Voyez le pilon des trois Mamelles, à la base duquel coulent la rivière du Tamarin et la rivière du Rempart, comme si l'Isis indienne avait voulu justifier en tout son nom. Voyez enfin le Pouce, après le Picterboot, où nous sommes, le pic le plus majestueux de l'Ile , et qui semble lever un doigt au ciel pour montrer au maître et à ses esclaves qu'il y a au-dessus de nous un tribunal qui fera justice à tous

Devant nous, c'est le port Louis, autrefois le port Napoléon , la capitale de l'Ile , avec ses nombreuses maisons en bois , ses deux ruisseaux qui , à chaque orage, deviennent des torrents. Son lie des Tonneliers, qui en défend les approches, et sa population barriolée qui semble un échantillon de tous les peuples de la terre , depuis le créole indolent , qui se fait porter en palanquin s'il a besoin de traverser la rue, et pour qui parler est une si grande fatigue qu'il a habitué ses esclaves a obéir à son geste , jusqu'au nègre que le fouet conduit le malin au travail et que le fouet ramène du travail le soir : entre ces deux extrémités de l'échelle sociale , voyez les Lascarcs verts et rouges, que vous distinguez à leurs turbans qui ne sortent pas de ces deux couleurs, el a leurs traits bronzés, mélange du type malais et du type malabarc ; le nègre YololT, de la grande et belle race de la Sénégambie, au teint noir comme du jais, aux yeux ardents comme des escarboucles, aux dents blanches comme des perles ; le Chinois court, à la poitrine plaie et aux épules larges, avec son crâne nu, ses m» us taches pendantes, son palois que personne n'entend et avec lequel cependant lout le monde traite; car le Chinois vend toutes les marchandises, fait tous les métiers, exerce toutes les professions ; car le Chinois, c'est le juif de la colonie ; les Malais, cuivrés, petits, vindicatifs, rusés, oubliant toujours un bienfait, jamais une injure; vendant , comme les bohémiens , de ces choses qu'on demande tout bas; les Mozambiqucs, doux, bons el stupides, et estimés seulement à cause de leur force ; les Malgaches, fins, rusés, au leint olivâtre, au nez épalé et aux grosses lèvres, el qu'on distingue des nègres du Sénégal au reOel rougcàtre de leur peau ; les Namaquois, élancés, adroits et fiers, dressés dès leur enfance à la chasse du tigre et de l'éléphant, et qui s'étonnent d'être transportés sur une lerre où il n'y a plus de monstres à combattre; enfin, au milieu

de lout cela, l'officier anglais en garnison dans l'Ile ou en station dans le port; l'officier anglais avec son gilet rond écarlate, son shako en forme de casquette, son pantalon blanc; l'officier anglais, qui regarde du haut de sa grandeur créoles el mulâtres, maîtres et esclaves, colons et indigènes, ne parle que de Londres , ne vanie que l'Angleterre , et n'estime que lui-même.

Derrière nous, le grand port, autrefois port impérial , premier établissement des Hollandais , mais abandonné depuis par eux , parce qu'il est au vent de l'Ile et que la même brise qui y a conduit les vaisseaux les empêche d'en sortir. Aussi , après être tombé en ruines , n'est-ce aujourd'hui qu'un bourg dont les maisons se relèvent à peine, une anse où la goélette vient chercher un abri contre le grapin du corsaire, des montagnes couvertes de forêts auxquelles l'esclave demande un refuge contre la tyrannie du maître; puis, en ramenant les yeux vers nous, et presque sous nos pieds, nous distinguerons, sur le revers des montagnes du port, Moka tout parfume d'aloès, de grenades el de cassis; Moka, toujours si frais qu'il semble replier le soir les trésors de sa parure pour les étaler le malin ; Moka, qui se fait beau chaque jour comme les autres cantons se font beaux pour les jours de fêle; Moka, qui est le jardin de celle lie, que nous avons appelée le jardin du monde.

Reprenons noire première position ; faisons face à Madagascar, et jetons les yeux sur notre gauche : à nos pieds , au delà du Réduit , ce sont les plaines Williams, après Moka le plus délicieux quartier de l'île, et que termine, vers les plaines Saint-Pierre , la montagne du Corps-dc-Gardc taillée en croupe de cheval; puis, par delà les Trois-Mamellcs el les grands bois, le quartier de la Savane, avec ses rivières au doux nom, qu'on appelle les rivières des Citronniers, du Rain-des-Négresscs cl de l'Arcade, avec son port si bien défendu par l'escarpemcnl même de ses côtes, qu'il est impossible d'y aborder autrement qu'en ami; avec ses pâturages rivaux de ceux des plaines Saint- Pierre, avec son sol vierge encore comme une solitude de l'Amérique; enfin, au fond des bois, le grand bassin où se trouvent de si gigantesques murènes , que ce ne sont plus des anguilles, mais des serpents, et qu'on les a vu entraîner et dévorer vivants des cerfs poursuivis par des chasseurs el des nègres marrons qui avaient eu l'imprudence de s'y baigner.

Enfin , tournons-nous vers notre droite : Voici le quartier du Rempart, dominé par le morne de la Dé-

uigmze

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couverte, au sommet duquel 6e dressent des mats de vaisseaux qui d'ici nous semblent fins et déliés comme des branches de saule ; voici le cap Malheureux , la baie des Tombeaux ; voici l'église des Pamplemousses. C'est dans ce quartier que s'élevaient les deux cabanes voisines de Mœ,de Latour et de Marguerite; c'est au cap Malheureux que se brisa le Sainl-Gèran ; c'est à la baie dos Tombeaux qu'on trouva le corps d'une jeune fdle tcnanl un portrait serré dans sa main ; c'est à l'église des Pamplemousses, cl deux mois après , que , côte à côte avec cette jeune fille , un jeune homme du même âge à peu près fut enterre. Or vous avez deviné déjà le nom des deux amants que recouvre la même prière et qu'enferme le même tombeau. C'est Paul cl Virginie, ces deux alcyons des tropiques, dont la mer semble ,en gémissant sur les récite qui environnent la côte, pleurer sans cesse la mort, comme une tigressc pleure éternellement ses enfants déchirés par elle-même dans un transport de rage ou dans un moment de jalousie.

El maintenant , soit que vous parcouriez l'ite de la Passe de Descorne , au sud-ouest , ou de Mabebourg au petit Malabar , soit que vous suiviez les côtes ou que vous vous enfonciez dans l'intérieur, soit que vous descendiez les rivières ou que vous gravissiez les montagnes , soit que le disque éclatant du soleil embrase la plaine de rayons de flamme , soit que le croissant de la lune argenté les mornes de sa mélancolique lumière , vous pouvez , si vos pieds se lassent, si voire tète s'appesantit, si vos yeux se ferment , si, enivré par les émanations embaumées du rosier de la Chine , du jasmin d'Espagne ou du frangipanier , vous sentez vos sens se dissoudre mollement comme dans une ivresse d'opium , vous pouvez , ô mon compagnon ! céder sans crainte cl sans résistance à l'intime et profonde voluplé du sommeil indien. Couchez-vous donc sur l'herbe épaisse, dormez tranquille ci réveillez-vous sans peur, car ce bruil léger qui fait en s'approchanl frissonner le feuillage , ces deux yeux noirs et scintillants qui se fixent sur vous , ce ne sont ni le frôlement empoisonné du boqueira de la Jamaïque, ni les yeux du tigre de Bengale. Dormez tranquille cl réveillez-vous sans peur : jamais l echo de l'Ile n'a répété le sifflement aigu d'un reptile , ni le hurlement nocturne d'une bête de carnage. Non , c'est une jeune négresse qui écarte deux branches de bambous pour y passer sa jolie lèle el regarder avec ' curiosité l'Européen nouvellement arrivé. Faites

un signe, sans même bouger de voire place, el elle cueillera pour vous la banane savoureuse , la mangue parfumée ou la gousse du lamarin ; dites un mot, et elle vous répondra de sa voix gutturale et mélancolique : « Mo gella ve mo faire ça que vous vlé. i Trop heureuse si un regard bienveillant ou une parole de satisfaction vient la payer de ses services , alors elle offrira de vous servir de guide vers l'hahitalion de son maître. Suivez-la, n'importe où elle vous mène ; et , quand vous apercevrez une jolie maison avec une avenue d'arbres , avec une ceinture de fleurs , vous serez arrivé ; ce sera la demeure du planteur tyran ou patriarche , selon qu'il est bon ou méchant ; mais qu'il soit l'un ou l'autre, cela ne vous regarde pas et vous importe peu. Entrez hardiment, allez vous asseoira la table de la famille ; dites : i Je suis votre hôte ; > et alors la plus riche assiette de Chine, chargée delà plus belle main de bananes , le gobelet argenté au fond de cristal , et dans lequel moussera la meilleure bière de l'Ile , seront posés devant vous ; et , tant que vous voudrez, vous chasserez avec son fusil dans ses savanes , vous pécherez dans sa rivière avec ses filets; et, chaque fois que vous viendrez vous même ou que vous lut adresserez un ami , on tuera le veau gras , car ici l'arrivée d'un hôte est une fêle comme le retour de l'enfant prodigue était un bonheur.

Aussi les Anglais, ces éternels jalouseurs de la France , avaienl-ils depuis longtemps les yeux fixés sur sa fille chérie, tournant sans cesse autour d'elle , essayant tantôt de la séduire par l'or , tantôt de l'intimider par les menaces ; mais , à toutes ces propositions, la belle créole répondait par un suprême dédain , si bien qu'il fut bientôt visible que ses amants , ne pouvant l'obleuir par séduction , voulaient l'enlever par violence , cl qu'il fallut la garder à vue comme une monta espagnole. Pendant quelque temps , elle en fut quitte pour des tentatives sans importance , et par conséquent sans résultat ; mais enfin l'Angleterre , n'y pouvant plus tenir , se jeta sur elle à corps perdu , el , comme l'Ile de France apprit un malin que sa sœur Bourbon venait déjà d'êlre enlevée, elle invita ses défenseurs à faire sur elle meilleure garde encore que par le passé , cl l'on commença tout de bon à aiguiser les couteaux el à faire rougir les boulets, car de moment en moment on attendait l'ennemi.

Le 23 août 1810, une effroyable canonnade qui reteniii par toule l'Ile annonça que l'ennemi élail arrivé.

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