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« Mais quo voulais-tu donc que je fisse? mon Dieu ! »
El il attendit la réponse de l'enfant , tourmenté de celle inquiétude vague qu'on ne s'avoue point à soi-même, et qui , cependant , vous agite lorsqu'on attend d'un inférieur qu'on redoute malgré soi , l'appréciation d'un fait accompli.
George ne répondit rien , mais tournant la tôle vers le fond de la place :
« Mon père , répondit-il , voilà les mulâtres qui sont là-bas et qui attendent un chef.
— Eh bien ! lu as raison, George, s'écria joyeusement Jacques, déjà cousolé de son humiliation par la conscience de sa force , cl faisant sans s'en douter le même raisonnement que Gésar : Mieux vaul commander à ceux-ci que d'obéir à ceux-là. >
El Pierre Munier, cédanl au conseil donné par le plus jeune de ses lils et à l'impulsion imprimée par l'autre , s'avança vers les mulâtres qui , en discussion sur le chef qu'ils se choisiraient, n'eurent pas plus tôl aperçu celui que tout homme de couleur respectait dans l'ile à l'égal d'un père , qu'ils se groupèrent autour de lui comme autour de leur chef naturel cl le prièrent de les conduire au comhal.
Alors il s'opéra un changement étrange dans cet homme : le sentiment de son infériorité qu'il ne pouvait vaincre en face des blancs disparut et fil place à l'appréciation de son propre mérite ; sa graude taille courbée se redressa de toute sa hauteur; ses yeux, qu'il avait lenus humblement baissés ou vaguement errants devant M. de Malmédie, lancèrent des flammes. Sa voix tremblante un instant auparavant prit un accent de fermeté terrible , et ce fui avec un geste plein de noble énergie, que, rejetant sa carabine en bandoulière sur son épaule , il lira son sabre, el que, étendant son bras nerveux vers l'ennemi , il cria à son tour : < En avant ! >
Puis , jetant un dernier regard au plus jeune de 8CS enfants, rentré sous la protection du nègre à la veste bleue, cl qui, plein d'orgueilleuse joie, frappait ses deux mains l'une contre l'autre , il disparut avec sa noire escorte à l'angle de la môme rue par laquelle venaient de disparaître la troupe de ligne et les gardes nationaux, en criant une dernière fois au nègre à la veste bleue: «Télémaquc, veille sur mon fils! > !
La ligne de défense se divisait en trois parties. A gauche , le bastion Fanfaron assis sur les bords de la mer el armé de dix-huit canons ; au milieu le retranchement proprement dit, bordé de vingt-quatre
pièces d'artillerie , et à droite la batterie Dumas , protégée seulement par six bouches à feu.
L'ennemi vainqueur, après s'être avancé d'abord en trois colonnes sur les trois points différents, abandonna les deux premiers dont il reconnut bientôt la force, pour se rabattre sur le troisième, qui , non-seulement comme nous Pavons dit, élail le plus faible, mais qui encore n'était défendu que par les artilleurs nationaux : cependant,conlrc toute attente, à la vue de celte masse compacte qui marchaii sur elle avec la terrible régularité de la discipline anglaise , celte belliqueuse jeunesse, au lieu de s'intimider, courut à son poste , et manœuvrant avec la prestesse el l'habileté de vieux soldats, et faisant un feu si bien nourri et si bien dirigé , que la troupe ennemie crut s'être trompée sur la force de la batterie el sur les hommes qui la servaient : néanmoins, elle avançait toujours , car [dus celle batterie était meurtrière , plus il était urgent d'éteindre son feu. Mais alors la Maudite se fâcha tout à fait, cl pareille à un bateleur qui fait oublier un tour incroyable par un lour plus incroyable encore, elle redoubla ses volées, faisant suivre les boulets de la mitraille, cl la mitraille des boulets avec une telle rapidité, que le désordre commença à se mctlre dans les rangs ennemis. En même temps , et comme les Anglais étaient arrivés à portée de mousquet, la fusillade commença à pétiller à son tour, si bien que voyant ses rangs éclaircis par les balles et des files entière» emportées parles boulels, l'ennemi étonné de cette résisiance aussi énergique qu'inattendue, plia cl fit un pas en arrière.
Sur l'ordre du capitaine général , la troupe de ligne et le bataillon national qui s'étaient réunis sur le point menacé, sortirent alors l'une à gauche l'autre à droite, et, la baïonnette en avant, s'avancèrent au pas de charge sur les flancs de l'ennemi , tandis que la formidable batterie continuait de le foudroyer en tête : la troupe exécuta sa manœuvre avec la précision qui lui élail habituelle , tomba -ur les Anglais, fil «a trouée dans leurs rangs et redoubla le désordre. Mais, soit qu'il fui emporté par sa valeur, soit qu'il exécutât maladroiiemcnl le mouvement ordonné, le bniaillon national commandé par M. de Malmédie, au lieu de tomber sur le flanc gauche et d'opérer une attaque parallèle à celle qu'exécutait la iroupe de ligue, fil une fausse manœuvre, et vint heurter les Anglais de front. Dès lors, force fut à la batterie de cesser son feu , et comme c'était ce feu
surtout qui intimidait l'ennemi , l'ennemi n'ayant plus affaire qu'à un nombre d'hommes inférieurs à lui , reprit courage, et revint sur les nationaux qui , il faut le dire à leur gloire, soutinrent le choc sans reculer d'un seul pas. Cependant cette résistance ne pouvait durer de leur part , placés entre un ennemi mieux discipline qu'eux et qui lui était dix fois supérieur en nombre et la batterie qu'ils forçaient à se taire pour ne pas les écraser eux-mêmes , ils perdaient à chaque instant un si grand nombre d'hommes qu'ils commençaient aussi à perdre du terrain : bientôt, par une manœuvre habile, la gauche des Anglais déburda à la droite du bataillon des nationaux , alors sur le point d'être enveloppés , et qui , trop inexpérimentés pour opposer le carré au nombre , furent regardés des lors comme perdus. En effet, les Anglais continuaient leur mouvement progressif, et pareils à une marée qui monte, ils allaient envelopper de leurs flots celle Ile d'hommes , lorsque tout è coup les cris de : France! France! retentirent sur les derrières de l'ennemi. Une effroyable fusillade leur succéda, puis un silence plus sombre et plus terrible qu'aucun bruit suivit la fusillade.
Une étrange ondulation se promena sur les dernières lignes de l'ennemi et se fit sentir jusqu'aux premiers rangs ; les habits rouges se courbaient sous une rigoureuse charge à la baïonnette, comme des épis mûrs sous la faucille du moissonneur ; c'était à leur tour d'être enveloppés; c'était à leur tour de faire face à la fois à droite, à gauche et en tête. Mais le renfort qui venait d'arriver ne leur donnait pas de relâche, il poussait toujours, de sorte qu'au bout de dix minutes il s'était, à travers une sanglante trouée, fait jour jusqu'au malencontreux bataillon cl l'avait dégagé : alors, el voyant le but qu'ils s'étaient proposé rempli , les nouveaux arrivants s'étaient repliés sur eux-mêmes, avaient pivoté sur la gauche, en décrivant un cercle, et étaient retombés au pas de charge sur le flanc de l'ennemi. De son côlé, M. de Malmédie, calquant instinctivement la même manœuvre, avait donné une impulsion pareille à son bataillon, si bien que la balierie se voyant démasquée ne perdit pas de temps, cl s'enflammant de nouveau, vint seconder les eflorts de cette triple attaque en vomissant sur l'ennemi des (lois de mitraille.De ce moment, la victoire fut décidée en faveur des Français.
Alors M. de Malmcdie, se sentant hors de danger, jeta un coup d'œil sur ses libérateurs qu'il avail déjà
entrevus, mais qu'il avail hésité a reconnaître, tant il lui en coûtait de devoir son salut à de tels hommes. C'était, en effet, ce corps de noirs, tant méprisé par lui , qui l'avait suivi dans sa marche et qui l'avait rejoint si a temps au combat, et à la tôle de ce corps , c'était Pierre Municr, Pierre Munier, qui voyant que les Anglais en enveloppant M. Malmédie lui présentaient le dos, était venu avec ses trois cents hommes les prendre en queue el les culhuler. C'était Pierre Munier qui, après avoir combiné celle manœuvre avec le génie d'un général, l'avait exécutée avec le courage d'un soldat, et qui, à celle heure, se retrouvant sur un terrain où il n'avait plus que la mort à craindre, se battait en avant de tous, redressant sa grande taille, l'œil allumé, les narines ouvertes, le front découvert, les cheveux au vent, enthousiaste, téméraire, sublime ! C'était Pierre Hunier, enfin, dont la voix s'élevait de temps en temps au milieu de la mêlée, dominant loule celle grande rumeur pour pousser le cri : « En avant ! » Puis, comme en effet en le suivant on avançait toujours, comme le désordre se mettait de plus en plus dans les rangs anglais, on entendit le cri : i Au drapeau ! au drapeau, camarades ! > On le vit s'élancer au milieu d'un groupe d'Anglais, tomber, se relever, s'enfoncer dans les rangs, puis, au bout d'un instant, reparattre, les habits déchirés, le front sanglant, mais le drapeau à la main.
En ce moment le général, craignant que les vainqueurs, en s'engageant trop avant à la poursuite des Anglais ne tombassent dans quelque piége, donna l'ordre de la retraite. La ligne obéit la première, emmenant ses prisonniers , la garde nationale emportant ses morts, enfin les noirs volontaires fermèrent la marche environnant leur drapeau.
La ville lout entière était accourue sur le port : on se foulait, on se pressait pour voir les vainqueurs, car, dans leur ignorance, les habitants de Port-Louis croyaient que l'on avail eu affaire à l'armée ennemie lout entière, et espéraient que les Anglais, si vigoureusement repoussés, ne reviendraient plus a la charge; aussi, à chaque corps qui passait, on jetait de nouveaux vivat! tout le monde était heureux, tout le monde était fier, loul le monde était vainqueur, on ne se possédait plus. Un bonheur inattendu remplit le cœur, un avantage inespéré tourne la tête ; or les habitants s'attendaient bien à la résistance, mais non au succès; aussi, lorsqu'on vit la
GEORGE
victoire déclarée aussi complètement , hommes , femmes, vieillards, enfants, jurèrent d'une seule voix et d'un seul cri de travailler aux retranchements, et de mourir, s'il le fallait, pour leur défense. Excellentes promesses, sans doute, et que chacun faisait avec l'intention de les tenir, mais qui ne valaient pas à beaucoup près l'arrivée d'un autre régiment, si un autre régiment eût pu arriver.
Mais au milieu de celle ovation générale, nul objet n'attirait tant de regards que le drapeau anglais et celui qui l'avait pris; c'étaient, à l'entour de Pierre Municr et de son trophée , des exclamations cl des étonncmcnls sans fin auxquels les nègres répondaient par des rodomontades, tandis que leur chef, redevenu l'humble mulâtre que nous connaissons, satisfaisait, avec une politesse craintive, aux questions adressées par chacun. Debout, près du vainqueur, et appuyé sur son fusil à deux coups, qui n'élaii pas resté muet dans l'action, et donl la baïonnette était teinte de sang , Jacques redressait fièrement sa tète épanouie, tandis que George, qui s'était échappé des mains de Télémaque , et qui avait rejoint son père sur le port, serrait convulsivement sa main puissante , cl essayait inutilement de retenir dans ses yeux les larmes de joie qui en tombaient malgré lui.
A quelques pas de Pierre Municr était , de son côté, M. de Malmédie, non plus frisé et épinglé comme il l'était au moment du départ , mais sa cravate déchirée , le jabot en pièces ei couvert de sueur et de poussière : lui aussi était entouré et félicité par sa famille , mais les félicitations qu'il recevait étaient celles qu'on adresse à l'homme qui vient d'échapper à un danger, et non pas ces louanges qu'on prodigue à un vainqueur. Aussi, au milieu de ce concert d'attendrissantes inquiétudes , paraissait-il assez embarrassé, et pour garder bonne contenance, demandait-il à grands cris ce qu'était devenu son fils Henri et son nègre Bijou , lorsqu'on les vil paraître tous les deux fendant la foule, Henri pour se jeter dans les bras de son père , et Bijou pour féliciter son mallre.
En ce moment , on vint dire à Pierre Munier qu'un nègre qui avait combattu sous lui et qui avait reçu une blessure mortelle ayant élé transporte dans une maison du port , et se sentant sur le point d'expirer, demandait à le voir : Pierre Munier regarda autour de lui , cherchant Jacques afin de lui confier son drapeau , mais Jacques avait retrouvé son ami
le chien malgache qui, à ton tour, était venu lui faire ses compliments comme les autres ; il avait alors posé son fusil à terre, et l'enfant reprenant le dessus sur le jeune homme, il se roulait à cinquante pas de là avec lui. George vit alors l'embarras de son père, el tendant la main :
< Donnez-le moi, mon père, dit-il ; moi , je vous le garderai. »
Pierre Municr sourit, et comme il ne croyait pas que personne osât loucher au glorieux trophée sur lequel lui seul avait des droits , il embrassa George au front , lui remit le drapeau que l'enfant maintint debout à grand'pcine , en le fixant de ses deux mains sur sa poitrine, et s'élança vers la maison , où l'agonie d'un de ses braves volontaires réclamait sa présence.
George demeura seul, mais l'enfant sentait instinctivement que pour être seul , il n'étaii point isolé : la gloire paternelle veillait sur lui , el l'œil rayonnant d'orgueil , il promena son regard sur la foule qui l'entourait : ce regard heureux et brillant rencontra alors celui de l'enfant au col brodé, et devint dédaigneux. Gelui-ci , de son côté, contemplait cnvicu8emenl George et se demandait sans doute à son tour pourquoi son père lui aussi n'avait pas enlevé un drapeau. Gelle interrogation l'amena sans doute tout naturellement à se dire qnc , faute d'un drapeau a soi , il fallait accaparer celui d'aulrui. Car s'étant approché cavalièrement de George qui, bien qu'il vit son intention hostile, ne fil pas un pas en arrière :
< Donne-moi ça , lui dit-il.
— Qu'est-ce que c'est que ça ? demanda George.
— Le drapeau , reprit Henri.
— Ce drapeau n'est pas à loi. Ce drapeau esl à mon père.
— Qu'est-ce que ça me fait a moi? je le veux !
— Tu ne l'auras pas. »
L'enfant au col brodé avança alors la main pour saisir la lance de l'étendard , démonstration à laquelle George ne répondit qu'en se pinçant les lèvres et en devenant plus pâle que d'habitude et en faisant un pas en arrière. Mais ce pas de retraite ne fit qu'encourager Henri , qui , comme lous les enfants gâtés , croyait qu'il n'y avait qu'à désirer pour avoir. Il fil deux pas en avant , et celte fois prit si bien ses mesures, qu'il empoigna le bâton , en criant de loulc la force de sa pclite voix colère :
GEORGE
» Je te dis que je veux ça.
— El moi je le dis que lu ne l'aura» pas, répéta George en le repousRanl d'une main , tandis que de l'autre il continuait de serrer le drapeau conquis sur sa poitrine.
— Ah ! mauvais mulâtre , tu oses me toucher, •'écria Henri. Eh bien ! tu vas voir. »
El tirant alors son petit sabre du fourreau , avant que George eût eu le temps de se mettre en défense, il lui en donna de toulesa force un coup sur le haut du front. Le sang jaillit aussitôt de la blessure cl coula le long du visage de l'enfant.
t Lâche! > dit froidement George.
Exaspéré par cette insulte, Henri allait redoubler lorsque Jacques, d'un seul bond , se retrouvant près de son frère , envoya d'un vigoureux coup de poing appliqué au milieu du visage , l'agresseur rouler a dix pas de là , et sautant sur le sabre que celui-ci avail laissé tomber dans la culbute qu'il venait de faire, il le brisa en trois ou quatre morceaux, cracha dessus et lui en jela les débris.
Ce fut au tour de l'enfant au col brodé â sentir le sang inonder son visage , mais son sang à lui avail jailli sous un coup de poing et non sous un coup de sabre.
Toute celte scène s'était passée si rapidement; que ni M. de Malmédie qui , comme nous l'avons dit , était à vingt pas de là occupé à recevoir les félicitations de sa famille , ni Pierre Manier, qui sortait de la maison où le nègre venait d'expirer, n'eurent le temps de la prévenir ; ils assistèrent seulement à la catastrophe et accoururent tous deux en même temps, Pierre Municr, haletant, oppressé, tremblant, M. de Malmédie rouge de colère, étouffant d'orgueil.
Tous deux se rencontrèrent en avant de George.
« Monsieur, s'écria M. de Malmédie d'une voix étouffée, monsieur, avez-vous vu ce qui vient de se passer?...
— Hélas! oui, M. de Malmédie, répondit Pierre Miiuier, et croyez bien que si j'avais été la , cet événement n'aurait pas eu lieu.
— En attendani , monsieur, en attendant , s'écria M. de Malmédie , votre fils a porté la main sur le mien. Le fils d'un mulâtre a eu l'audace de porter la main sur le fils d'un blanc.
— Je suis désespéré de ce qui vient de se passer, M. de Malmédie, balbutia le pauvre père, et je vous en fais bien humblement mes excuses.
— Vos excuses , monsieur, vos excuses , reprit l'orgueilleux colon, se redressant au fur et à mesure quo son interlocuteur s'abaissait. Croyez-vous que cela suffise, vos excuses?
— Que puis-je de plus, monsieur ?
— Ce que vous pouvez, ce que vous pouvez , répéta M. de Malmédie embarrassé lui-même pour fixer la satisfaction qu'il désirait obtenir ; vous pouvez faire foueller le misérable qui a frappé mon Henri.
— Me faire foueller, moi ! dil Jacques en ramassant son fusil â deux coups , et en redevenant d'enfant homme ; eh bien ! venez donc vous y frotler un peu , vous , M. de Malmédie !
— Taisez-vous , Jacques ; tais-toi , mon enfant , s'écria Pierre Mu nier.
— Pardon , mon père, dit Jacques, mais j'ai raison, et je ne me tairai pas. M. Ueuri est venu donner un coup de sabre à mon frère, qui ne lui faisait rien ; et moi j'ai donné un coup de poing à M. Henri ; M. Henri a donc tort , et c'esl donc moi qui ai raison.
— Un coup de sabre à mon fils ! un coup de sabre à mon George ! George , mon enfant chéri ! s'écria Pierre Munier en s'élancant vers son fils. Est-ce vrai que tu es blessé?
— Ce n'esl rien , mon père , dil George.
— Comment! ce n'esl rien, s'écria Pierre Munier ; mais tu as le front ouvert. Monsieur, reprit-il en 8e rciournanl vers M. de Malmédie , mais voyez, Jacques disait vrai : votre fils a failli tuer le mien, i
M. de Malmédie se retourna vers Henri, cl comme il n'y avait pas moyen de résister à l'évidence :
« Voyons , Henri , dil le chef de bataillon , comment la chose est-elle arrivée ?
— Papa, dil Henri, ce n'est pas ma faute, j'ai voulu avoir le drapeau pour le l'apponer, et ce vilain n'a pas voulu me le donner.
— El pourquoi n'as-lu pas voulu donner ce drapeau à mon fils, petit drôle? demanda M. de Malmédie.
— Parce que ce drapeau n'esl ni à voire fils, ni à vous, ni à personne ; parce que ce drapeau esl à mon père.
— Après? demanda M. de Malmédie, continuant d'interroger Henri.
— Après, voyant qu'il ne voulait pas me le donner, [ j'ai essayé de le prendre. C'est alors que ce grand j brutal esl venu qui m'a donné un coup de poing dans I la ligure.
318 GEC
— Ainsi, voilà comment la scène s'est passée ?
— Oui, mon père.
— C'est un menteur, dil Jacques, et je ne lui ai donné un coup de poing que quand j'ai eu vu le sang de mou frère ; sans cria je n'eusse point frappé.
— Silence, vaurien! » s'écria M. de Malmédie. Puis, «'avançant vers George: « Donne-moi ce drapeau, > dit-il.
Mais George, au lieu d'obéir à cet ordre, fil de nouveau un pas en arrière, en serrant de toute sa force le drapeau contre sa poitrine.
< Donne-moi ce drapeau, répéta M. de Malmédie avec un ton de menace qui indiquait que s'il n'était pas fait droit à sa demande il allait se livrer
— Mais, monsieur, murmura Pierre Munier, c'est moi qui ai pris le drapeau aux Anglais.
— Je le sais bien, monsieur ; mais il ne sera pas dit qu'un mulâtre aura impunément tenu tête à un bomme comme moi. Donnez-moi ce drapeau.
— Cependant, monsieur...
— Je le veux, je l'ordonne; obéissez à votre officier. i
Pierre Munier eut bien l'idée de répondre : « Vous n'êtes pas mon officier, monsieur, puisque vousn'avez pas voulu de moi pour soldat; i mais les paroles expirèrent sur ses lèvres; son bumilité habituelle reprit le dessus sur son courage. 11 soupira ; et quoique cette obéissance à un ordre si injuste lui fil gros cœur, il ôta lui-même le drapeau des mains de George, qui cessa dès lors d'opposer aucune résistance, et le remit au chef de balaillon, qui s'éloigna chargé du trophée volé.
Cela était incroyable, étrange, misérable, n'est-ce pas, de voir une nature d'homme si riche, si vigoureuse, si caractérisée, céder, sans résistance, à cette autre nature si vulgaire, si plate, si mesquine, si commune et si pauvre? Mais cela était ainsi ; et ce qu'il y a de plus extraordinaire , c'est que cela n'étonna personne, car dans des circonstances, non pas semblables, mais équivalentes, cela arrivait tous les jours aux colonies : aussi, habitué, dès son enfance, à respecter les blancs comme des hommes d'une race supérieure, Pierre Munier s'était toute sa vie laissé écraser par cette aristocratie de couleur à laquelle il venait de céder encore, sans même tenter de faire résistance. 11 se rencontre de ces héros qui lèvent la tète devant la mitraille, cl qui plient les genoux devant un préjugé. Le lion attaque l'homme,
cette image terrestre de Dieu, et s'enfuit épouvanté, dit-on, lorsqu'il entend le chant du coq.
Quant à George, qui en voyant couler son sang n'avait pas laissé échapper une seule larme, il éclata en sanglots dès qu'il se retrouva les mains vides en face de son père, qui le regardait tristement sans essayer môme de le consoler. Quant à Jacques, il se mordait les poings de colère, et jurait qu'un jour il se vengerait de Henri, de M. de Malmédie et de tous les blancs.
Dix minutes à peine après la scène que nous venons de raconter , un messager couvert de poussière accourut annonçant que les Anglais descendaient par les plaines Williams et la petite rivière au nombre de dix mille, puis presque aussitôt la vigie placée sur le morne de la Découverte signala l'arrivée d'une nouvelle escadre anglaise qui, jetant l'ancre dans la baie de la grande rivière , déposa cinq mille hommes sur la côte. Enfin , en même temps on apprit que le corps d'armée repoussé le matin s'était rallié sur les bords de la rivière des Lalaniers, et était prêt à marcher de nouveau sur le Port-Louis en combinant ses mouvements avec les deux autres corps d'invasion qui s'avançaient l'un par l'anse Courtois, et l'autre par le Réduit. Il n'y avaii'plus moyen de résister à de pareilles forces ; aussi , aux quelques voix désespérées qui , en appelant au serment fait le malin de vaincre ou mourir , demandaient le combat, le capitaine général répondit-il en licenciant la garde nationale et les volontaires, et en déclarant que, chargé de pleins pouvoirs de Sa Majesté l'empereur Napoléon , il allait traiter avec les Anglais de la reddition de la ville.
Il n'y avait que des insensés qui eussent pu essayer de combattre une pareille mesure ; vingt-cinq mille hommes en enveloppaient quatre mille à peine ; aussi, sur l'injonction du capitaine général, chacun se relira chez soi ; de sorte que la ville resta occupée seulement par la troupe réglée.
Dans h nuit du 2 au 5 décembre, la capitulation fut arrêtée et signée à cinq heures du malin ; elle lui approuvée et échangée ; le môme jour l'ennemi occupa les lignes ; le lendemain il prit possession de la ville et de la rade.
Huit jours après , l'escadre française prisonnière ,soriii du port à pleine voiles , emmenant la garnison tout entière, pareille à une pauvre famille chassée du toit paiernel ; aussi, tant qu'on put «percevoir
la dernière ondulation du dernier drapeau , la foute demeura-l-elle sur le quai ; mais lorsque la dernière frégate eut disparu , chacun se retira de son côté morne cl silencieux. Deux hommes restèrent seuls et les derniers sur le port : c'étaient le mulâtre Pierre Municr et le nègre Télémaquc.
< Mosié Munier, nous va monté là-haut, la montagne , nous capables voir encore petits maîtres Jacques et George.
— Oui, tu as raison, mon bon Télémaque, s'écria Pierre Munier , et si nous ne les voyons pas , eux , nous verrons au moins le bâtiment qui les emporte. >
Et Pierre Municr, «'élançant avec la rapidité d'un jeune homme , gravit en un instant le morne de la Découverte, du haut duquel il put, jusqu'à la nuit du moins, suivre des yeux, non pas ses fils, la distance , comme il l'avait prévu , était trop grande pour qu'il piH les distinguer encore, mais la frégate la Bellone au bord de laquelle ils étaient embarques.
En filet , Pierre Municr, quelque chose qu'il lui en coulât, s'était décidé à se séparer de ses cnfanls, et les envoyait en France, sous la protection du général Decaen. Jacques et George parlaient donc pour Paris , recommandés à deux ou trois des plus riches négociants de la capitale, avec lesquels Pierre Munier était depuis longtemps en relation d'affaires. Le prétexte de leur départ était leur éducation à faire. La cause réelle de leur absence était la haine bien visible que M. de Malmédie leur avait vouée à tous deux depuis la scène du drapeau , haine de laquelle leur pauvre père tremblait , surtout avec leur caractère bien connu, qu'ils ne fussent victimes un jour ou l'autre.
Quant à Henri, sa mère l'aimait trop pour se séparer de lui. D'ailleurs, qu'avait-il donc besoin de savoir , si ce n'est que loin homme de couleur était né pour le respecter et lui obéir ?
Or, comme nous l'avons vu, c'était une chose que Henri savait déjà.