QUATORZE ANS APRÈS
C'est jour de fêle à l'ile de France , le jour où l'on signale la vue d'un vaisseau européen ayant l'iulention d'entrer dans le port ; c'est que, sevrés
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depuis longtemps de la présence maternelle , la plupart des habitants de la colonie aticndenl avec impatience quelque nouvelle des peuples , des familles, ou des hommes d'outre -mer; chacun espère quelque chose, et lient du plus loin qu'il l'aperçoit ses regards attachés sur le messager maritime, qui lui apporte , soit la lettre d'un ami , soit le portrait d'une amie , soit enfin cette amie en personne ou cet ami lui-même.
Car ce vaisseau, objet do Uni de désirs, et source de tant d'espérances , c'est la chaîne éphémère qui unit l'Europe à l'Afrique , c'est le pont volant jeté d'un monde à l'autre ; aussi aucune nouvelle ne se répand-elle aussi rapidement dans toute l'ile que celle-ci , qui jaillit du piton de la Découverte :
« 11 y a un vaisseau en vue. »
Nous disons du piton de la Découverte , parce que , presque toujours , le navire forcé d aller chercher le vent d'esl , passe devant le Grand-Port , côtoie la terre à une distance de deux ou trois lieues , double la pointe des Quatre-Cocos , s'engage entre l'ile Plate et le point de mire, cl, quelques heures après avoir franchi ce passage , apparaît à l'entrée du Port-Louis , dont les habitants , prévenus dès la veille par les signaux qui ont traversé l'Ile , pour annoncer son approche , l'attendent en foule , pressés sur le quai.
D'après ce que nous avons dit de l'avidité avec laquelle tout le monde aiiend à l'Ile de France les nouvelles d'Europe , on ne s'étonnera sans doute point de l'influence qui , par une belle matinée de la fin du mois de février 1824 , vers les onze heures du malin , s'était portée sur tous les points d'où l'on pouvait voir entrer dans la rade du Port-Louis le Leycester , belle frégate de 30 canons , signalée depuis la veille à deux heures de l'après-midi.
Nous demandons au lecteur la permission de lui faire faire, ou plutôt de lui faire renouveler connaissance avec deux des personnages qu'il transportai i à son bord.
L'un élaii un homme aux cheveux blonds, au teint blanc, aux yeux bleus, aux traits réguliers, à la figure calme, à la taille un peu au-dessus de la moyenne, auquel on n'eût guère donné plus de trente ou trentej deux ans, quoiqu'il eneûiplus de quarante. En lui, au | premier abord , on ne remarquait rien de saillant , mais aussi , l'on était forcé d'avouer que tout était convenable. Si , après un premier coup d œil jeté
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«ur lui , on avait un molif quelconque de continuer i Ce n'est pas qu'il manquât d'amour-propre : l'examen de «a personne , on remarquait qu'il avait traire , il poussait l'orgueil de certaines le pied et la main petits , cl admirablement bien qu'à l'excès ; mais c'était un système de conduite faits , ce qui , dans tous les pays , mais chez les qu'il s'était imposé et duquel il ne s'écartait jamais. Anglais particulièrement, est un signe de race. Sa j Toutes les fois qu'une proposition erronée, use voix était claire et arrêtée, mais sans intonation et pour ainsi dire sans musique. Ses yeux bleuclair , auxquels on pouvait , dans les circonstances habituelles de la vie , reprocher de manquer un peu d'expression , laissaient errer un regard limpide , mais qui ne s'attachaii à rien et semblait ne rien cherchera approfondir. De temps en temps, cependant , il clignait les yeux comme un homme fatigué du soleil , accompagnant ce mouvement d'un léger écartement des lèvres qui laissaient apercevoir alors une double rangée de dents petites , bien rangées, et blanches comme des perles. Celte espèce de tir semblait alors ôler à son regard le peu d'expression qu'il avait ; mais si on l'examinait avec soin , on s'apercevait au contraire que c'était dans ce moment que sa vue, profonde et rapide, dardant un rayon de flamme entre ses deux paupières rapprochées , allait chercher la pensée de son interlocuteur jusqu'au plus profond de son ame. Ceux qui le voyaient pour la première fois, ne manquaient presque jamais de le prendre pour un esprit nul ; il savait que c'était , en général , l'opinion que les hommes superficiels avaient de lui, et presque toujours, soit calcul, soil indifférence, il se plaisait a la leur laisser , bien sûr de les détromper quand le caprice lui en prendrait ou quand le moment en serait venu , car cette enveloppe menteuse cachait un esprit singulièrement profond , comme il arrive souvent que deux pouces de neige cachent un précipice de mille pieds ; aussi , avec la conscience de sa supériorité presque universelle, attendait-il patiemment qu'on vint lui offrir l'occasion de triompher. Alors , et dès qu'il rencontrait dans une pensée opposée à la sienne , et dans la personne qui émettait celte pensée , une lutte digne de lui , il s'accrochait à la conversation que jusque-là il avait laissé errer dans tous ses capricieux détours, s'animait peu à peu , se répandait en dehors , grandissait à toute hauteur , car sa voix stridente , ses yeux enflammés, secondaient parfaitement sa parole vive, incisive, coloriée , à la fois séduisante et grave , éblouissante et positive; si celte occasion ne venait pas , il s'en passait et continuait d'être regardé par ceux qui l'entouraient comme un homme ordinaire.
pensée fausse , une vanité mal soutenue , un ridicule quelconque enfin venait poser devant lui , l'extrême finesse de son esprit lui faisait aussitôt venir sur la langue un sascasme incisif ou sur les lèvre* un sourire moqueur ; mais il étouffait à l'instant même ce genre d'ironie extérieure , et quand il ne pouvait renfermer entièrement celle irruption de dédain, il déguisait sous un des clignements d'yeux qui lui était habituel , le mouvement railleur qui lui écbap pail malgré lui , sachant bien que le moyen de tout voir , de tout cnlendre , de tout saisir , était de paraître aveugle et sourd. Peut-être eût-il bien voulu, comme Sixle-Quint , paraître aussi paralytique ; mais comme cela l'eût entraîné à une trop longue cl irop fatigante dissimulation , il y avait renoncé.
L'autre était un jeune homme brun , au teint pale et aux longs cheveux noirs ; ses yeux , qui étaient grands , admirablement fendus et du plus beau velouté , avaient, derrière la douceur apparente qu'ils ne devaient qu'à la préoccupation éternelle de sa pensée , un caractère de fermeté qui frappait au premier abord. S'emporlait-il ? ce qui était rare, car toute son organisation paraissait obéir non pas à des inslincis physiques , mais à une puissance morale , alors ses yeux s'illuminaient d'une flamme intérieure et lançaient des éclairs dont le foyer semblait être au fond de son àme. Quoique les lignes de son visage fussent pures, elles manquaient jusqu'à un certain point de régularité ; son front harmonieux , quoique d'une modulation vigoureuse et carrée, était sillonné par une légère cicatrice presque imperceptible , dans l'état de calme qui lui était habituel , mais qui se trahissait par une ligne blanche , lorsque la rougeur lui montait au visage. Une moustache noire comme ses cheveux , régulière comme ses sourcils, ombrageait, en déguisant sa grandeur, une bouche à lèvres fortes et garnie d'admirables «lents. L'aspect général de sa physionomie était grave : aux rides de son front , au froncement presque perpétuel de ses sourcils, aux habitudes sévères de tous ses traits, on pouvait reconnaître une réflexion profonde et une résolulion inébranlable. Aussi , lout au contraire de son compagnon , aux traits effacés , cl qui ayant qua-
rantc ang en paraissait à peine trente ou trcnic- , lui , qui n'en avait guère que vingt-cinq , en presque trente. Quant au reste de sa per- , il était d'une taille moyenne , mais bien tous ses membres étaient peut-être un peu grêles , mais on sentait qu'animés par une émotion quelconque , une violente tension nerveuse devait •mplacer la force. En échange, on comla nature lui avait donné en agilité et en bien au delà de ce qu'elle lui avait refusé de grossière vigueur. Du reste , mis presque toujours avec une simplicité élégante , il était vêtu, pour le moment , d'un pantalon, d'un gilet et d'une redingote dont ta forme indiquait qu'ils sortaient des mains d'un des plus habiles tailleurs de Paris , et à la boutonnière de cette redingote, il portait, noués avec une élégante négligence , les rubans réunis de la légion d'honneur et de Charles IU.
Ces deux hommes s'étaient rencontrés à bord du Leycester, qui avait pris l'un à Porsmoulh et l'autre à Cadix. Au premier coup d'ceil ils s'étaient reconnus pour s'être vus déjà dans ces salons de Londres el de Paris où l'on voit tout le monde ; ils s'étaient donc salués comme d'anciennes connaissances, jnais sans se parler d'abord, car n'ayant jamais été présentés l'un à l'autre, tous deux avaient été retenus par cette réserve aristocratique des gens il faut qui hésitent, même dans les circoni particulières de ta vie, à sortir des règles imposées par les convenances géuérales. Cependant , l'isolement du bord, l'exiguïté du terrain sur lequel ils se croisaient chaque jour , l'attrait naturel que deux hommes du monde éprouvent naturellement l'un pour l'autre , les avaient bientôt rapprochés ;
liangé d'abord quelques paroles insignipuis leurs conversations avaient pris un peu plus de consistance. Au bout de quelques jours, chacun des deux avait reconnu son compagnon pour un homme supérieur , el s'était félicité d'une rencontre pareille dans une traversée de plus de (rois mois ; enfin , en attendant mieux , ils s'étaient liés de cette amitié de circonstance qui , sans racines dans le passé , devient une distraction dans le présent , sans être un engagement pour l'avenir. Alors, pendant ces longues soirées de l'équateur, pendant ces belles nuits des tropiques, ils avaient eu le temps de s'étudier l'un l'autre , et tous deux avaient reconnu qu'en art, en science, en politique, ils L, soit par théorie , soit par pratique, soit par
ALBXANDRR DCMAS. — TOMK Vit.
investigation, soit par expérience, appris tout ce qu'il est donné à l'homme de savoir. Tous deux étaient donc restés constamment en face, comme deux lutteurs de même force; et, dans celle longue traversée, un seul avantage avait clé donné au premier de ces deux hommes sur le second : c'est que dans un grain qui assaillit la frégale , après avoir doublé le cap de Bonne-Espérance , et dans lequel le capitaine du Leyee$ttr , blessé par la chute d'un mât de perroquet , avait été emporté évanoui dans sa cabine , le passager aux cheveux blonds s'était emparé du porte-voix, et s'élançant sur le gaillard d'arrière, avait , en l'absence du second, avec la fermeté d'un homme habitué au commandement, et la science d'un marin consommé, ordonné à l'instant même une suite de manœuvres à l'aide desquelles la frégale avait conjuré la force de l'ouragan ; puis le grain passé, son visage, un instant resplendissant de cet orgueil sublime qui monte au front de toute créature humaine luttant contre son Créateur, avait repris son expression ordinaire. Sa voix, dont le timbre éclatant s'était fait entendre au-dessus du roulement du tonnerre el du sifflement de la tempête , était redescendue à son diapason ordinaire ; enfin, d'un geste aussi simple que ses gestes précédents avaient été poétiques et exailés , il avait remis au lieutenant le porte-voix , ce sceptre du capitaine de qui est aux mains de celui qui le porle le de l'absolu commandement.
Pendant lout ce temps , son compagnon , sur la figure calme duquel, hàlons-nous de le dire, il eût été impossible de reconnaître la moindre irace d'émotion , l'avait suivi des yeux avec celte expression envieuse de l'homme obligé de se reconnaître à luimême une infériorité sur celui dont jusque-là il s'élaii cru l'égal. Puis, lorsque le danger était passé ils s'étaient retrouvés côte à côte, il s'était contenté de lui dire :
« Vous avez donc été capitaine de vaisseau , railord?
— Oui , avait répondu simplement celui auquel on donnait ce titre honorifique ; j'ai même le grade de commodore , mais depuis six ans je suis passé dans la diplomatie , et au moment du péril je me suis souvenu de mon ancien métier : voilà tout. »
Puis il n'avait plus une seule fois été question do celle circonstance enlrc ces deux hommes : seulement, il était visible que le plus jeune des deux était intérieurement humilié de celle supériorité que
son compagnon avait , d'une façon si inattendue , acquise sur lui , et qu'il eût certainement ignorée sans l'événement qui l'avait en quelque sorte forcé de la mettre au jour.
La demande que nous avons rapportée, et la réponse qu'elle provoqua , indique au reste, que ces deux hommes ne s'étaient Tait, pendant les trois mois qu'Us venaient de passer ensemble , aucune question sur leur position sociale respective. Ils s'étaient reconnus pour frères d'intelligence, cela leur avait suffi. Ils savaient que le but de leur voyage à tous deux était Pile de France, et ils n'en avaient pas demandé davantage.
Au reste, tous deux paraissaient avoir même impatience d'arriver , car tous deux avaient recommandé que , du moment où l'on apercevrait l'Ile , on les avertit. La recommandation fut inutile pour l'un deux , car le jeune homme aux cheveux noirs était sur le ponl, appuyé au couronnement de poupe, lorsque le matelot en vigie fit entendre ce cri, toujours si puissant , même parmi les marins : « Terre à l'avant! »
A ce cri , son compagnon apparut au haut de l'escalier, et s'avançant vers le jeune homme d'un pas malgré lui plus rapide que son pas habituel, il vint s'appuyer près de lui.
« Eh bien! milord, dit ce dernier, nous voici arrivés, à ce qu'on assure du moins; car j'avoue, à ma honte, que j'ai beau regarder à l'horizon, je n'y aperçois pour ma part qu'une espèce de vapeur, qui peut tout aussi bien être un brouillard Oollant sur la mer , qu'une lie ayant ses racines au fond de l'Océan.
— Oui, je conçois cela, répondit le plus âgé des deux hommes, car il n'y a guère que l'œil d'un marin qui puisse distinguer avec certitude, à une pareille distance surtout, l'eau du ciel, et la terre des nuages ; mais moi , ajouta-t-il en clignant des yeux, moi, vieil enfant de la mer, je vois notre lie dans tous ses contours, et je dirais presque dans tous ses détails.
— Eh bien! milord, reprit le jeune homme, c'est une nouvelle supériorité que je reconnais sur moi à Votre Grâce; mais je vous avoue qu'il faut que ce soit elle qui m'assure une pareille chose pour que je ne la rejette (as comme une impossibilité.
— Prenez donc cette lunette, dit le marin, tandis que moi, à l'œil nu, je vais vous décrire la cote ; me
— Milord , répondit l'incrédule, je vous sais en toute chose un homme si fort au-dessus des autres hommes, que je crois à ce que vous me dites sans que vous ayez, soyez-en persuadé, besoin de joindre aucune preuve à vos paroles; si je prends la lunette que vous m'offrez, c'est donc plutôt pour satisfaire un besoin de mon cœur qu'un désir de ma curiosité.
— Allons, allons, dit en riant l'homme aux eue veux blonds, je vois que l'air de la terre fait ton elîet, voilà que vous devenez flatteur.
— Moi, flatteur, milord ! dit le jeune homme en secouant la téte; oh! Votre Grâce se trompe. Le Leycesttr, je vous le jure , ferait plus d'une course d'un pôle à l'autre, et accomplirait plus d'une fois le périple du monde avant que vous voyiez s'accomplir en moi un pareil changement. Non, je ne vous flatte pas, milord, je vous remercie seulement des gracieuses attentions que vous m'avez montrées tout le long de celte interminable traversée, et j'oserai presque dire de l'amitié que Votre Grâce a témoignée à un pauvre inconnu comme moi.
— Mon cher compagnon, répondit l'Anglais en tendant la main au jeune homme, j'espère que, pour vous comme pour moi, il n'y a d'inconnus dans ce moude que les gens vulgaires, les sols et les fripons, mais j'espère aussi que pour l'un comme pour l'autre tout homme supérieur est un parent que nous reconnaissons pour être de noire famille partout où nous le rencontrons. Ceci posé , trêve de compliment, mon jeune ami, prenez celle lunette et regardez, car nous avançons si rapidement qu'il n'y aura bientôt plus aucun mérite à accomplir la petite démonstration géographique dont je me suis chargé, i
Le jeune homme prit la lunette et la porta à son œil.
c Voyez-vous? dit l'Anglais.
— Parfaitement, dit le jeune homme.
— Voyez-vous à notre extrême droite, pareille à un cône et isolée au milieu de la mer, voyez-vous l'Ile Ronde?
— A merveille.
— Voyez-vous, en vous rapprochant de nou*, l'Ile Plaie, au pied do laquelle passe dans ce moment un brick , qui m'a tout à fait l'air, à sa tournure, d'un brick de guerre. Ce soir, nous serons où il est, et nous passerons où il passe. >
Le jeune homme abaissa la lunette, et essaya de [ voir à l'œil nu les objets que son compagnon distin- \ guait si facilement, et qu'il voyait à peine, lui, *
l'aide du tube qu'il tenait à la main ; puis, avec un sourire d'étonncment :
i C'est miraculeux l » dit-il ; et il reporta la lunette à ses yeux.
— Voyez- vous le coin de Mire , continua son compagnon, le coin de Mire qui se confond presque d'ici avec le cap Malheureux, de si triste et si poétique mémoire ? Voyez vous le piton du Bambou derrière lequel s'élève la montagne de la Faïence? Voyez-vous la montagne du Grand-Port? et là, voyez-vous à sa gauche le morne des Créoles?
— Oui, oui, je vois tout cela, et je le reconnais, car tous ces pics , tous ces sommets sont familiers à mon enfance , et je les ai gardés dans ma mémoire avec la religion du souvenir. Mais vous, continua le jeune homme, en repoussant les uns dans les autres, avec la paume de la main les trois tubes de sa lunette, ce n'est pas la première fois que vous voyez ce rivage , et il y a plus de mémoire que d'aspect réel dans la description que vous venez de me faire.
— C'est vrai, dit en souriant l'Anglais, et je vois qu'il n'y a pas moyen de faire de charlatanisme avec vous. Oui, j'ai déjà vu ce rivage! oui, j'en parle un peu de mémoire, quoique les souvenirs qu'il m'a laissés soient probablement moins doux que ceux qu'il vous rappelle ! oui, j'y suis venu dans une époque où, selon toute probabilité, nous étions ennemis, mon cher compagnon, car il y a quatorze ans de cela.
— C'est juste l'époque à laquelle j'ai quitté l'Ile de France, repondit le jeune homme aux cheveux noirs.
— Y éliez-vous encore lors de la bataille navale qui eut lieu à Grand-Port, et dont je ne devrais |ioint prier, ne fût-ce que par orgueil national, tant nous y avons été majestueusement frottés ?
— Oh! parlez-en, milord , priez-en, interrompit le jeune homme : vous avez si souvent pris votre revanche, messieurs les Anglais, qu'il y a presque de l'orgueil à vous à avouer une défaite.
— Eh bien ! j'y suis venu à cette époque, car à celte époque je servais dans la marine.
— Comme aspirant? sans doute.
— Comme lieutenant de frégate, monsieur.
— Mais à cette époque , permettez-moi de vous le dire, milord, vous étiez un enfant.
— Quel âge me donnez-vous, monsieur?
— Mais , à peu de chose près, nous sommes du même âge, je pose, et vous avez trente ans à peine.
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— Je vais en avoir quarante, monsieur, répudit l'Anglais en souriant ; je vous avais bien dit tout à • l'heure que vous étiez dans votre jour de flatterie. >
Le jeune homme, étonné, regarda alors son compagnon , avec plus d'attention qu'il n'avait fait jus» qu'alors , et reconnut, à de légères rides indiquées à l'angle des yeux et aux coins de la bouche , qu'il pouvait avoir effectivement l'âge qu'il se donnait, et qu'il était si loin de paraître. Puis, abandonnant son examen pour revenir à la question qui lui avait été faite :
c Oui, oui, dit-il; oui, je me rappelle celle bataille et une autre encore , mais qui eut lieu à l'extrémité opposée de l'Ile. Connaissez-vous Port- Louis, milord?
— Non, monsieur, je ne connais que ce côté du rivage. Je fus blessé dangereusement au combat de Grand-Port, et iransprté prisonnier en Europe. Depuis ce lemp je n'ai pas revu les mers de l'Inde, où je vais probablement faire un séjour indéfini. >
Puis, comme si les dernières paroles qu'ils avaient échangées venaient d'éveiller dans ces deux hommes une source d'intimes souvenirs, chacun d'eux s'éloigna machinalement de l'autre, cl s'en alla rêver en silence, l'un à la proue, l'autre au gouvernail.
Ce fut le lendemain de cette conversation, qu'après avoir doublé l'Ile d'Ambre et être passé à l'heure prédite au pied de l'Ile Plaie, la frégate le LeycesUr lit, comme nous l'avons indiqué au commencement de ce chapitre , son entrée dans la rade de Port- Louis, au milieu de l'aflluence habituelle qui accueillait l'arrivée de chaque bâtiment européen.
Mais celle fois l'aflluence était plus grande encore que de coutume, car les autorités de la colonie attendaient le futur gouverneur de l'Ile, qui, au moment où l'on doubla l'ile des Tonneliers, moula sur le pnt en grand uniforme d'officier général. Le jeune homme aux cheveux noirs connut donc seulement alors le grade plitique de son compagnon de voyage, dont il n'avait appris jusque-là que le litre aristocratique.
En effet, l'Anglais aux cheveux blonds, n'était autre que lord Williams Murrey, membre de la chambre haute, qui, après avoir été tour à tour marin et ambassadeur, venait d'être nommé gouverneur de l'Ile de France, pur Sa Majesté Britannique.
Nous invitons donc le lecteur à reconnaître en lui ce jeune lieutenant qu'il a entrevu à bord de ta Néréide, couché aux pieds de son oncle le capitaine
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WUIougby, blessé au côlé d'un éclai de mitraille, cl dont nous avions annoncé non-seulement la guérisou , mais encore la réapparition prochaine comme un des personnages principaux de notre histoire.
Au moment de se séparer de son compagnon, lord Murrey se retourna vers lui :
c A propos , monsieur, lui dit-il, je donne dans trois jours un grand dîner aux autorités de Hic, j'espère que vous me ferez l'honneur d'être un de mes convives.
— Avec le plus grand plaisir, milord, répondit le jeune homme ; mais encore, avant que j'accepte, est-il convenable que de mon côlé je dise à Votre Grâce qui je suis...
— Vous vous fecez annoncer en entrant chez moi , monsieur , répondit lord Murrey , et alors je saurai qui vous êtes ; en attendant, je sais ce que vous valez, et c'est ce qu'il me faut. »
Puis, saluant son compgnon de roule de la main et du sourire, le nouveau gouverneur descendit dans la yole d'honneur avec le capitaine, et s'éloignant du brick sous l'impulsion rapide de dix vigoureux rameurs, il toucha bientôt la terre à la fontaine du Chien-dc-Plomb.
En ce moment, les soldats, rangés en bataille, présentèrent les armes, les tambours battirent aux champs , le canon des forts et de la frégate retentirent à la fois, et pareils à un écho, ceux des autres bâtiments leur répondirent. Aussitôt des acclamations universelles de : Vive lord Murrey ! accueillirent joyeusement le nouveau gouverneur , qui , après avoir gracieusement salué ceux qui lui faisaient celte honorable réception, s'achemina, enlouré des principales autorités de l'Ile, vers le palais.
Et cependant ces hommes qui faisaient féte au représentant de Sa Majesté Britannique , et qui applaudissaient à son arrivée, étaient bien les mêmes hommes qui autrefois avaient pleuré le départ des Français; mais aussi, c'est que quatorze ans s'étaient écoulés depuis cette époque ; la génération ancienne avait en partie disparu, et la génération nouvelle ne gardait le souvenir des choses passées que par ostentation cl comme on garde une vieille charte de famille. Quatorze ans s'étaient écoulés, avons-nous déjà dit, et c'est plus qu'il n'en faut pour oublier la mort de son meilleur ami, pour violer un serment juré ; plus qu'il n'en faut enfin pour tuer, enterrer cl débaptiser un grand homme ou une grande nation.
l'ehfant prodigue.
Tous les yeux avaient suivi lord Murray jusqu'à l'hôtel du gouvernement, mais lorsque la porte du palais se fut refermée sur lui et sur ceux qui l'accompagnaient, tous les yeux se reportèrent *ur le navire.
En ce moment le jeune homme aux cheveux noirs en descendait à son tour, ei la curiosité qui venait d'abandonner le gouverneur s'élail reportée sur lui. En effet, on avait vu lord Murray lui adresser gracieusement la parole et lui serrer aiïeclucusemcnl b main ; de sorte que la foule assemblée décidait, avec sa sagacité ordinaire, que cet étranger était quelque jeune seigneur appartenant à la haute aristocratie de France ou d'Angleterre. Celle probabilité s'élail changée en une véritable certitude à la vue du double ruban qui ornait sa boutonnière, et donl l'un, il faut bien l'avouer , était un peu moins répandu à cette époque qu'il ne l'est aujourd'hui. Au reste, les habitants du Port-Louis eurenl le temps d'examiner le nouvel arrivant, car, après avoir cherché des yeux autour de lui comme s'il se fût attendu à trouver quelqu'un de ses amis ou de ses parents sur la jetée, il s'élail arrélé au bord de la mer, attendant que les chevaux du gouverneur fussent débarqués; puis, quand celle opération fut terminée, un domestique au leinl basané , vèlu du costume des Mores d'Afrique, avec lequel l'étranger avail échangé quelques mou dans une langue inconnue, en équipa deux à la manière arabe, et les prenant tous deux en hi i : , car on ne pouvait se fier encore à leurs jambes engourdies, il suivit son maître qui déjà s'était acheminé à pied vers la chaussée regardant toujours autour do lui, comme s'il se fût attendu à voir apparaître tout à coup, au milieu de loutcs ces figures insignifiantes, une figure amie.
Parmi les groupes qui attendaient les étrangers à l'endroitqu'on appelle caractérisliqueincnl la Pointeaux-Blagueurs, il y en avait un dont le centre se composait d'un gros homme de cinquante à cinquante-quatre ans, aux cheveux grisonnants, aux traits vulgaires, à la voix éclatante, aux favoris taillés en pointe et venant joindre de chaque côté le coin de la bouche , el d'un beau garçon de vingtcinq à vingt-six ans; le gros homme était vêtu d'une redingote de mérinos marron, d'un pantalon de nan-
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kin el d'un gilet de piqué blanc. Il portait une cravate à coins brodés, et un long jabot garni de dentelle flottait sur sa poitrine. Le jeune bomme, dont les traits un peu plus accentués que ceux de son i, avaient cependant avec ceux-ci une telle resîblance, qu'il était évident que ces deux individus se touchaient par les liens les plus proches de la parenté, était coiffé d'un chapeau gris, portait un mouchoir de soie noué négligemment autour du cou, était vêtu d'un gilet el d'un pantalon blancs.
c Voilà, par ma foi 1 un joli garçon, dit le gros homme en regardant l'étranger qui passait en ce moment à quelques pas de lui, el je conseille, s'il doit faire séjour dans notre ile, à nos mères et à nos de veiller sur leurs femmes cl leurs filles.
— Voila un joli cheval, dit le jeune homme en on lorgnon à son œil, pur sang si je ne me
t, tout ce qu'il y a de plus arabe, arahissime.
— Counais-tu ce monsieur, Henri? demanda le gros homme.
— Non, mon père, mais s'il veut vendre son cheval, je sais bien qui lui en donnera mille piastres.
— Ce sera Henri de Malmédie , n'est-ce pas , mon enfant ? dit le gros homme ; et tu feras bien, si le cheval le plaît, de t'en passer la fantaisie; lu le peux, tu es riche. »
Sans doute l'étranger entendit l'ofTre de M. Henri et l'approbation qu'y donnait son père, car sa lèvre se releva dédaigneusement et il fixa tour à tour sur le père et sur le fils un regard hautain, et qui n'était pas exempt de menace; puis, plus instruit sans doute à leur égard qu'ils ne l'étaient au sien, il con- ■ linua sa roule en murmurant :
< Encore eux ! toujours eux! *
— Que nous veut donc ce muscadin? demanda M. de Malmédie à ceux qui l'entouraient.
— Je n'en sais rien, mon père, répondit Henri ; mais à la première fois que nous le rencontrerons, s'il nous regarde encore de la même manière, je vous promets de le lui demander.
— Que veux-tu, Henri? dit M. de Malmédie d'un air de pitié pour l'ignorance de l'étranger, le pauvre garçon ne sait pas qui nous sommes.
— Eh bien! alors, je le lui apprendrai, moi ! »
Pendant ce temps l'étranger, dont le dédaigneux regard avait éveillé ce menaçant colloque , avait , sans paraître s'inquiéter de l'impression produite par son passage* et sans daigner se^ retourner pour
en voir l'effet, continué son chemin vers le rempart. Parvenu au tiers du jardin de la compagnie à peu près , son attention fut attirée par un groupe qui s'était formé sur un petit pont , lequel communiquait du jardin avec la cour d'une maison de belle apparence , el dont le centre était occupé par une ravissante jeune fille de quinze ou seize ans, que l'élranger, homme d'art sans doulc, et par conséquent amoureux de toute beauté, s'arrôla pour regarder plus à son aise ; quoique sur le seuil de sa maison la jeune fille, qui sans doute appartenait à l'une des plus riches familles de l'Ile , avait auprès d'elle une gouvernante européenne, qu'à ses longs cheveux blonds el à la transparence de sa peau , on reconnaissait pour une Anglaise, tandis qu'un vieux nègre , aux cheveux grisonnante , vêtu d'une veste el d'un pantalon de basin blanc, se tenait prêt , les yeux fixés sur elle , et pour ainsi dire le pied levé , pour exécuter ses moindres ordres.
Peut-être aussi , comme toute chose grandit par le contraste, celte beauté que nous avons signalée comme merveilleuse, s'augmentait-clle encore de la laideur du personnage qui se tenait debout, muet et immobile devant elle, et avec lequel elle essayait d'entamer des négociations à l'endroit d'un de ces charmants éventails d'ivoire découpé , transparent et fragile comme une dentelle.
En effet, celui qui causait avec elle était un individu au corps osseux , au leint jaune , aux yeux relevés parles coins, coiffé d'un large chapeau de paille, duquel s'échappait comme un échantillon de cheveux dont aurait pu être couvert le crâne qu'il abritait, une longue natte qui lui tombait jusqu'au milieu du dos ; il était vèlu d'un panlalon de colon bleu , descendant jusqu'à mi-jambe , el d'une blouse de môme étoffe et de même couleur, descendant jusqu'au milieu des cuisses. A ses pieds était un bambou, long d'une loisc, supportant à chacune de ses extrémités un panier, dont la double pesanicur faisait , lorsque le bambou était posé par le milieu sur l'épaule du marchand, plier celle longue canne comme un arc. Ces paniers étaient remplis de ces mille petits brimborions , qui , aux colonies comme en France , dans la boutique en plein air du commerçant des tropiques, comme dans les éléganls mngasins d'Alphonse Giroux el de Susse, foni tourner la tête aux jeunes filles, el quelquefois même à leurs mères : or , comme nous l'avons dil , la belle eréole, au milieu de lotîtes ces merveilles éparpillées
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