‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 44 sur 212 · G GEX · texte numérisé non relu

G GEX

sur une natte étendue à ses pieds , s'était arrêtée pour le moment, à un éventail représentant des maisons , des pagodes et des palais impossibles , des chiens, des lions el des oiseaux fantastiques ; enfin, mille portraits d'hommes , de bâtiments et d'animaux qui n'ont jamais existé que dans la drolatique imagination des habitants de Canton el de Pékin.

Elle demandait donc purement et simplement le prix de cet éventail.

Mais là était la difficulté. Le Chinois , débarqué depuis quelques jours seulement , ne savait pas un se ul mot ni de français , ni d'anglais , ni d'italien , ignorance qui ressortait clairement de son silence, à la triple demande qui lui avait été successivement faite dans ces trois langues ; celle ignorance était même déjà si bien connue dans la colonie, que l'habitant des bords du fleuve Jaune n'était désigné au Port-Louis que sous le nom de Miko-Miko , les deux seuls mots qu'il prononçât tout en parcourant les rues de la ville, portant son long bambou chargé de paniers tantôt sur une épaule, tantôt sur l'autre, ut qui, selon toute probabilité, voulaient dire : Achetez, achetez. Les relations qui s'étaient établies jusqu'alors entre Miko-Miko el ses pratiques étaient donc purement cl simplement des relations de gestes et de signes. Or, comme la belle jeune fille n'avait jamais eu l'occasion de faire une élude approfondie de la langue de l'abbé de l'Épéc, elle se irouvaii dans une parfaite impossibilité de comprendre Miko-Miko ut de se faire comprendre par lui.

Ce fut en ce moment que l'étranger s'approcha d'elle.

« Pardon, mademoiselle, lui dit-il, mais en voyant l'embarras dans lequel vous vous trouvez , je m'enhardis à vous offrir mes services : puis-je vous être bon à quelque chose , el daignerez-vous m accepter pour interprète?

— Oh ! monsieur, répondit la gouvernante , tandis que les joues de la jeune fille se couvraient d'une couche du plus beau carmin , je vous suis mille fois obligée de voire offre ; mais voilà M"« Sara cl moi qui épuisons depuis dix minutes toule notre science philologique sans parvenir à nous faire entendre de cet homme. Nous lui avons parlé tour à tour français , anglais et italien, et il n'a répondu à aucune de ces langues.

— Monsieur connaît peut-être quelque autre langue que parlera cei homme , ma mie Henriette ,

répondit la jeune fille ; et j'ai si grande envie do cet éventail, que si monsieur parvenait à m'en faire dire le prix , il m'aurait rendu un véritable service...

— Mais vous voyez bien que c'est impossible , reprit la mie Henriette ; cet homme ne parle aucune langue.

— Il parle au moins celle du pays où il est né , dit l'étranger.

— Oui , mais il est né en Chine ; et qui est-ce qui parle chinois? »

L'inconnu sourit, et, se retournant vers le marchand , il lui adressa quelques mots dans une tangue étrangère.

Nous essayerions vainement de dire l'expression d'étonnement qui se peignit sur les Iraits du pauvre Miko-Miko , lorsque les accents de sa langue maternelle résonnèrent à son oreille comme l'écho d'une musique lointaine; il laissa tomber l'éventail qu'il tenait , et s'élançant les yeux fixes et la bouche béante vers celui qui venait de lui adresser la parole, il lui saisit la main , el la baisa à plusieurs reprises; puis , comme l'étranger répétait la question qu'il lui avait déjà faite , il se décida enfin à répondre. Mais ce fui avec une expression dans le regard el un accent dans la voix qui formaient un des plus étranges contrastes qui se pussent voir; carde l'air le plus attendri et le plus sentimental du monde, il venait toul bonnemenl de lui dire le prix de l'éventail.

c C'est vingt livres sterling , mademoiselle , dit l'étranger se retournant vers la jeune fille ; quatrevingt-dix piastres à peu près.

— Mille fois merci, monsieur! > répondit Sara, en rougissant de nouveau. Puis se retournant vers sa gouvernante :

i N'est-ce pas vraiment bien heureux , ma mie Henriette, lui dit-elle en anglais, que monsieur |>arle la langue de cet homme.

— Et surtout bien étonnant, répondit la mie Henriette.

— C'est pourtant une chose toute simple, mesdames , ré|M>ndit J'élranger dans la même langue. Ma mère mourut queje n'avais que trois mois encore, et Ton me donna pour nourrice une pauvre femme de l'Ile Formose qui élail au service de notre maison. Sa langue est donc la première que je balbutiai , et quoique je n'aie pas trouvé souvent l'occasion de la parler, j'en ai , comme vous l'avez vu , retenu quelques.mots , ce ijpnl je me féliciterai louic ma vie ,

j'ai pu , grâce à ces quelques mois , vous rendre un léger service. »

Puis , glissant dans la main du Chinois un quadruple d'Espagne, et faisant signe à son domestique de le suivre, le jeune homme partit au galop, en saluant avec une parfaite aisance Ml,e Sara et la mie Henriette.

L'étranger suivit la rue de Moka , mais à peine eut-il fait un mille sur la route qui conduit aux Pailles , et fut-il arrivé au pied de la montagne de la Découverte , qu'il s'arrêta tout à coup el que ses yeux se fixèrent sur un banc , construit à mi-côte de la montagne , et au milieu duquel , dans une immobilité parfaite , les deux mains posées sur ses genoux et les yeux fixés sur la mer, était assis un vieillard. Un instant l'étranger regarda cet homme d'un air I , comme si ce doute avait entière :

• C'est bien lui, murmura-l-il ; mon Dieu ! corn il est changé ! >

Alors , après avoir regardé un instant encore le vieillard avec un air de singulier intérêt , le jeune bomme prit un chemin par lequel il pouvait arriver près de lui sans être vu , manœuvre qu'il exécuta heureusement , après s'être arrêté deux ou trois fois en route en appuyant sa main sur sa poitrine , comme pour donner à une émotion trop forte le de se calmer.

Quant au vieillard , il ne bougea point à l'apde l'étranger, si bien qu'on eût pu croire il n'avait pas même entendu le bruit de ses pas , qui eût été une erreur, car à peine le jeune : te fut-il assis sur le même banc que lui, qu'il tourna la tête de son côté , el que le saluant avec timidité, il se leva el fit quelques pas pour sJéloigner. xj « Oh ! ne vous dérangez pas pour moi, monsieur, > dit le jeune homme.

Le vieillard se rassit aussitôt , non plus au milieu du banc , mais à son extrémité.

Alors il y cul un moment de silence entre le vieillard qui continua de regarder la mer, el l'étranger qui regardait le vieillard. Enfin , au bout

prit la parole

le vieillard avec un accenl où se confondaient l'humilité el l'étonncment.

— Alors , reprit le jeune homme , alors vous ne preniez aucun intérêt à l'arrivée de ce bàlimeut venant d'Europe ?

— Pourquoi cela, monsieur? demanda le vieillard de plus en plus étonné.

— C'est qu'en ce cas, au lieu de restez ici.

loul le

descendu sur le

t Monsieur, dit-il à son voisin , vous n'étiez sans ~ Ma'H Jc 8U'8 mulâtre , » répondit le

doute point là lorsque, il y a une heure el demie a peu près , U Leycetter a jeté l'ancre dans le port.

j'y étais, répondit

port.

— Vous vous trompez, monsieur, vous vous trompez , répondit mélancoliquement le vieillard en secouant sa léle blanchie ; je prends au contraire , el j'en suis certain , un plus grand intérêt que personne à ce spectacle. Chaque fois qu'il arrive un bâtiment, n'importe de quel pays ce bâtiment arrive, je viens depuis quatorze années voir s'il ne m'apporte pas quelques lettres de mes enfants ou mes enfants eux-mêmes, et, comme cela me fatiguerait trop d'être debout, je viens dès le matin m'asseoir ici à la même place d'où je les ai vus partir ; el je reste la tout le jour, jusqu'à ce que , chacun s'éianl retiré, tout espoir soit perdu pour moi.

— Mais comment ne descendez -vous pas vousmême jusqu'au port? demanda l'étranger.

— C'est aussi ce que j'ai fait pendant les premières années, répondit le vieillard. Mais alors je connaissais trop vite mon sort, et comme chaque déception nouvelle devenait plus pénible , j'ai fini par m'arrêler ici , et j'envoie à ma place mon nègre Télémaque. Ainsi , l'espoir dure plus longtemps. S'il revient vile , je crois qu'il m'annonce leur arrivée; s'il larde à revenir, je crois qu'il attend une lettre. Puis il revient la plupart du temps les mains

Alors je me lève et je m'en retourne seul je suis venu ; je rentre dans ma maison déserte, el je passe la nuit à pleurer en me disant : Ce sera sans doute pour la prochaine fois !

— Pauvre père î murmura l'étranger.

— Vous me plaignez, monsieur? demanda le vieillard avec étonnement.

— Sans doute , jc vous plains , répondit le jeune

— Vous ne savez donc pas qui je suis ?

— Vous êtes un homme , et vous souffrez.

d'une voix basse et profondément humiliée. Une vive rougeur passa sur le iront du jeune

Uigiti,

xi by God§le

GEORC.F

< El moi aussi, monsieur, je suis mulâtre, répondil-il.

— Vous ! s'écria le vieillard.

— Oui , moi , répondit l'étranger.

— Vous êtes mulâtre ! vous», monsieur ? i El le vieillard regardait avec étomiemcnl le ruban rouge et bleu noué à la redingote de l'étranger. « Vous êtes mulâtre? oh! alors votre pitié ne m'étonne plus ; je vous avais pris pour un blanc ; mais du moment où vous êtes homme de couleur comme moi, c'est autre chose; vous êtes un ami , un frère.

repris son expression vague , craintive et mate , lorsqu'il ajouta :

« Mais je ne pouvais pas le mettre au collège ici. Le collège a été fondé pour les blancs, et nous ne sommes que des mulâtres. >

A son tour, la physionomie du jeune homme s'alluma, cl il passa sur sa figure comme une flamme de dédain et de colère sauvage.

Le vieillard continua sans môme remarquer le mouvement de l'étranger.

c C'est pour cela que je les ai envoyés tous deux

— Oui, un ami, un frère, » dit le jeune homme | en France, espérant que l'éducation fixerait 1 lui

en tendant les deux mains au vieillard. Puis il murmura à voix basse et en le regardant avec une indéfinissable expression de tendresse : i Et plus que cela encore, peut-êlre.

— Alors je puis donc tout vous dire, continua le vieillard ; ah ! je sens que cela me fera du bien de

meur vagabonde de l'ainé et dompterait le caractère trop entier du second; mais il parait que Dieu n'approuvait pas ma résolution, car dans un voyage qu'il a fait à Brest, Jacques s'est embarqué à bord d'un corsaire, el depuis je n'ai reçu de ses nouvelles que trois fois, el à chaque fois d'un point du monde

parler de ma douleur. Imaginez-vous , monsieur , opposé^ et George a laissé développer en grandis-

que j'ai , ou plutôt que j'avais , car Dieu seul sait si tous deux vivent encore, imaginez-vous que j'avais deux enfants , deux fils , que j'aimais tous deux de l'amour d'un père , un surtout. »

L'étranger tressaillit el se rapprocha encore du vieillard.

< Cela vous élonne , n'est-ce pas , reprit le vieillard , que je fasse une différence entre ces deux enfants , et que je préfère l'on à l'autre? Oui , cela ne doit pas être, je le sais ; oui , cela est injuste, je l'avoue, mais c'était le plus jeune, c'était le plus faible, voilà mon excuse. >

L'étranger porta la main à son front, et profitant du moment où le vieillard, honteux de la confession

qu'il venait de faire, détournait la tète, il essuya une

i Oh 1 si vous les aviez connus tous deux , continua le vieillard, vous auriez compris cela ; ce n'est pas que George , il s'appelait George , ce n'est pat que George fût le plus beau, oh ! non , au contraire, son frère Jacques était bien mieux que lui ; mais il avait dans son pauvre petit corps un esprit si intelligent, si ardent, si ferme, que si je l'eusse mis au collège du Port-Louis avec les autres enfants , je suis bien certain que , quoiqu'il n'eût que douze ans, il eût bientôt dépassé tous les autres^ élèves, t C]

Les yeux du vieillard brillèrent un instant d'orgueil et d'enthousiasme, mais ce changement passa avec la rapidité de l'éclair, et son regard avaitdéjà

sant ce germe d'inflexibilité qui m'eflrayail en lui. Celui-là m'a écrit plus souvent, tantôt d'Angleterre, tantôt d'Egypte, lantôl d'Espagne, car il a beaucoup voyagé aussi , el quoique ses lettres soient fort belles , je vous le jure, je n'ai pas osé les montrer à personne.

— Ainsi, ni l'un ni l'autre ne vous a jamais parlé de l'époque de son retour ?

— Jamais ; et qui sait si même je les reverrai un jour ; car, de mon côlé , quoique le moment où je

les reverrai doive être le moment le plus heureux de ma vie , je ne leur ai jamais dit de revenir. S'ils demeurent là-bas , c'est qu'ils y sont plus heureux qu'ils ne seraient ici : s'ils n'éprouvent pas le besoin de revoir leur vieux père, c'est qu'ils ont trouvé en Europe des gens qu'ils aiment mieux que lui. Qu'il soit d^nc faii selon leur désir , surtout si ce désir peut les conduire au bonheur. Cependant , quoique je les regrette tous deux également, c'est cependant George qui me manque le plus, et c'est celui-là qui me fait le plus de peine en ne me parlant jamais de retour.

— S'il ne vous parle pas de retour , repril l'étranger d'une voix dont il cherchait lement à comprimer l'émotion, c'e se réserve le plaisir de vous surprendre, el qu'il veut vous faire achever dans le bonheur une journée commencée dans l'atiente.

— Plût à Dieu I dit le vieillard en levant les yeux et les

uignize

GEORGE

— C'est peut-être, continua le jeune homme avec ■ rciour, et revenant avec nous sur le passé, consenunevoixdcplusenplnsémtic.qu'ilveutseglisserprès | tout à suivre avec nous la transfiguration physique

de tou«, sans être reconnu de vous, et jouir ainsi de votre présence, dcvotrcamouretdc vos bénédictions.

— Ah ! il serait impossihle que je ne le reconnusse pas.

— Et cependant , s'écria le jeune homme, incapable de résister plus longtemps au sentiment qui l'agitait , vous ne m'avez pas reconnu , mon père !

— Vous !... toi!... toi!... » s'écria à son lourle vieillard , en parcourant l'étranger d'un regard avide, tandis qu'il tremblait de tous ses membres, la bourbe entr'ouverte, et souriant avec doute.

Puis, secouant la tôte.

< Non, non , ce n'est pas George , dit-il , il y a bien quelque ressemblance entre vous et lui , mais il n'est pas grand, mais il n'est pas beau comme vous, ce n'est qu'un enfant, et vous, vous êtes un homme.

— G'est moi, c'est bien moi , mon père, mais reconnaissez-moi donc ! s'écria George ; mais songez que quatorze ans se sont écoulés depuis que je ne vous ai vu, songez que je vais en avoir vingt-six, et si vous doutez, tenez, tenez, voyez celte cicatrice à mon front, c'est la trace du coup que m'a donné H. deMalmédie le jour où vous avezsi glorieusement pris un drapeau anglais. Oh ! ouvrez-moi vos bras , mon père, et quand vous m'aurez embrassé, quand vous m'aurez pressé sur votre cœur , vous verrez que vous ne douterez plus que je soi* votre fils. »

El à ces mois l'étranger se jeta au cou du vieillard , qui, regardant tantôt le ciel et tantôt son enfant , ne pouvait croire à tant de bonheur, et qui ne se décida à embrasser le beau jeune homme que lorsque celui-ci lui eut répété vingt fois qu'il était bien George.

En ce moment Télémaque parut au pied de la montagne de la Découverte, les bras pendants, l'œil morne et la tète penchée , désespéré qu'il était de revenir cette fois encore vers son malirc,sans lui rapporter quelque nouvelle de l'un ou de l'autre île ses enfants.

Page 1