TRANSFIGURATION
Et maintenant il faut que nos lecteurs nous per-
ct morale qui s'était opérée pendant l'espace de ces quatorze ans dans le héros de cette histoire, que nous lui avions fait entrevoir enfant, et que nous venons de lui montrer jeune homme.
Nous avions d'abord eu l'idée de mettre purement et simplement sous les yeux du lecteur le récit que fil George à son père de ces quatorze années; mais nous avons réfléchi que ce récil étant une histoire toute de pensées intimes et de sensations secrètes, on pourrait se défier avec raison de la véracité «l'un homme du caractère de George, surtout lorsque cet homme parle de lui-même. Nous avons donc résolu de conter nous-méme, et à notre guise, celle histoire, dont nous connaissons chaque détail, nous engageant d'avance, vu que notre amour-propre à nous n'est point engagé dans l'affaire, à ne cacher aucune sensation bonne ou mauvaise, aucune pensée honorable ou honteuse.
Partons donc du même point d'où George était parti lui môme.
Pierre Municr, dont nous avons essayé de tracer le caractère, avait, dès qu'il était entré dans la vie active, c'est-à-dire dès que d'enfant il était devenu homme, adopté vis-à-vis des blancs un système de conduite dont il ne s'écarta jamais ; ne se sentant ni la force ni la volonté de combattre en duelliste un accablant préjugé, il avait pris la résolution de désarmer ses adversaires par une soumission inaltérable et par une inépuisable humilité; sa vie fut tout entière occupée à excuser sa naissance. Eoin de briguer, malgré ses richesses cl son intelligence, aucune fonction administrative, aucun emploi civil, aucune distinction politique, il avait constamment cherché à se faire ouldier en se perdant dans la foule ; la môme pensée qui l'avait écarté de la vie publique le guidait daiM la vie privée. Généreux et magnifique par nature, il tenait sa maison avec une simplicité toute monastique. Chez lui l'abondance était partout, le luxe nulle part, quoiqu'il cul près de quatre cents esclaves, ce qui constitue aux colonies une fortune tic plus de deux cent mille livres de rente. Il voyagea toujours à cheval, jusqu'à ce que, forcé par son âge, ou plutôt par les chagrins qui l'avaient brisé avant l'époque où l'homme est vieux, de changer sa modeste habitude en une habitude plus aristocratique , il acheta un palanquin
inertent d'abandonner ce fils et ce père à la joie du ! aussi bourgeoisement simple que celui du plus ALrxA-sniir. di mas. — tome vu. *i
*>->0 GEORGE, pauvre habitant île nie. Toujours soigneux d'éviter volonté en lui donnant la
de ta
la moindre querelle, toujours poli, complaisant, serviablc pour tout le monde, même pour ceux qui, au fond du cœur, lui étaient antipathiques, il eût mieux nimé perdre dix arpents de terre que d'élever ou même de soutenir un procès qui lui en eût fait gagner vingt. Quelque habitant avait-il besoin d'un plan de café de Manioc ou de canne à sucre, il était sûr de les trouver chez Pierre Munier qui le remerciait encore de lui avoir donné la préférence. Or tous ces bons procédés, qui étaient an fond l'instinct de son excellent cœur, mais qui pouvaient paraître le résnllal de son caractère timide, lui avaient valu l'amitié de ses voisins sans doute, mais amitié toute passive,
qui, n'ayant jamais en même l'idée de lui faire du j à Brest, chez un correspondant de leur père au bien, se hornail purement et simplement a ne pas ils étaient recommandés , Jacques , qui avait toului faire de mal. Encore parmi ceux-ci y en avait-il jours eu un goût décidé pour la marine , profila de
Sa volonté en devint plus forte , et ses succès en devinrent plus grands. Il est vrai de dire que ce travail de l'esprit , que ce développement delà pensée , laissaient le corps dans son état de chéliveté primitive : le moral ahsorbait le physique , la lame brûlait le fourreau ; mais Dieu avait donné un appui au pauvre arbrisseau. George reposait en paix sous la protection de Jacques, qui était le plus robuste et le plus paresseux de sa classe , comme George en était le plus travailleur et le plus faible.
Malheureusement cet état de choses dura peu. Deux ans après leur arrivée , comme Jacques et George étaient allés passer ensemble leurs vacances
quelques-uns qui, ne pouvant pardonner à Pierre Munier sa fortune immense, ses nombreux esclaves et sa réputation sans tache, s'acharnaient à l'écraser constamment sous le préjugé de la couleur. M. de Malmédie et son fils Henri étaient de ce nombre. George, né dans les mômes conditions que son
l'occasion qui s'offrait, cl ennuyé de sa prison, comme il appelait le collège, s'embarqua sur un corsaire , qu'il donna à son père , dans la lettre qu'il lui écrivit , pour un bâtiment de l'État. De retour au collège, George sentit alors cruellement l'absence de son frère. Sans défense contre les
père, mais que la faiblesse de sa constitution avait jalousies qu'avaient suscitées ses triomphes d'écoéloigné des exercices physiques, avait tourné vers lier, et qui, du moment où elles pouvaient être la réflexion toulesscs facultés internes, et, mûravant assouvies, devenaient de véritables haines, il fut l'âge comme le sont en général les enfants maladifs, honni par les uns , battu par les autres, maltraité il avait observé d'instinct la conduite de son père, par tous; chacun avait pour lui son injure favorite, dont il avait tout jeune encore pénétré les motifs; Ge fut une dure épreuve; George la supporta couor l'orgueil viril qui houillonnail dans la poitrine rageusement.
de cet enfant, lui avait fait prendre en haine 1rs Seulement, il réfléchit plus profondément que ja-
blancs qui le méprisaient, et en dédain les mulatns mais sur sa position, et comprit que la su|>ériorilé
qui se laissaient mépriser. Aussi se résolut-il bien à morale n'était rien sans la supériorité physique;
suivre une conduite tout opposée à celle qu'avait qu'il fallait l'une pour faire respecter l'autre, et que
suivie son père, et à marcher quand la force lui se- la réunion de ces deux qualités faisait seule un
rail venue, d'un pas ferme et hardi, au-devant de homme complet. A partir de celte heure, il changea ces ahsurbcs oppressions de l'opinion, el si elles ne : complètement de manière de vivre; de timide, lui faisaient point place, à les prendre corps à corps, [ retiré , inaclif qu'il élail , il devint joueur, lurbu-
romme Hercule Antéc, cl à les étouffer entre ses lent, tapageur. Il travaillait bien encore, mais seu-
bras. I.e jeune Annibal, excité par son père, avait juré haine éternelle à une nation ; le jeune George, malgré son père, jura guerre à mort à tan préjugé.
George quitta la colonie après la scène que nous avons racontée , arriva en France avec son frère et entra au collège Napoléon, A peine assis sur les bancs de la dernière classe , il comprit la différence de» rangs, et voulut arriver au premier : pour lui la supériorité était une nécessité d'organisation ; il
lemenl assez pour conserver celle prééminence intellectuelle qu'il avait acquise dans les années précédentes. Dans les commencements, il fut maladroit, el l'on se moqua de lui. George reçut mat ta plaisanterie , el cela à dessein. George n'avait pas naturellement le courage sanguin, mais le courage bilieux, c'est-à-dire que son premier mouvement au lieu de le jeter dans le danger, était de faire un pas on arrière pour l'éviter. Il lui fallait la réflexion pour
apprit vile et bien. Un premier succès affermit sa être brave, cl quoique cette bravoure soit la plus
GEORGE
rvelle, puisqu'elle esl la bravoure morale, il s'en effraya comme d'une lâcheté.
Il ne batlit donc à chaque querelle, ou plutôt il fui baltu ; mais vaincu une l'ois, il recommença lous lus jours jusqu'à ce qu'il fui vainqueur à son tour ; el il fui vainqueur, non pas parce qu'il était le plus fort, niais parce qu'il était plus aguerri, parce que au milieu du combat le plus acharné il conservait un admirable sang- froid, et que, grâce à ce sang-froid, il profitait de la moindre faute de son adversaire. Cela le lit respecter, et dès lors on commença à regarder à deux fois pour l'insulter, car si faible que soit un ennemi , on hésite à engager la lutte avec lui quand on le sait déterminé ; d'ailleurs, celle prodigieuse ardeur avec laquelle il embrassait cette nouvelle vie, portait ses fruits : la force lui venait peu à peu ; aussi, encouragé par ces premiers essais, tant que durèrent les vacances suivanles, George n'ouvrit pas un livre ; il commença à apprendre à nager, à faire des armes, à monter à cheval, s'imposuni une fatigue continuelle, fatigue qui plus d'une fois lui donna la fièvre, mais à laquelle il finit cependant par s'habituer : alors aux exercices d'adresse il ajouta des travaux de force : pendant des heures entières il bêchait la terre comme un laboureur ; pendant des jours entiers il portait des fardeaux comme un manœuvre ; puis, le soir venu , au lieu de se coucher dans un lit chaud el doux, il s'enveloppait dans son manteau, se jetail sur une peau d'ours el dormait là toute la nuit. Un instant, la nature surprise hésita, ne sachant si elle devait rompre ou triompher. George sentait qu'il jouait sa vie, tu. us que lui importait sa vie , si sa vie n'était pas pour lui la domination de la force et la supériorité de l'adresse. La nature fut la plus puissante ; la faiblesse physique, vaincue devant l'énergie de la volonté, disparut comme un serviteur infidèle chassé par un maître inflexible. Enfin, trois mois d'un pareil régime fortifièrent tellement le pauvre chétif, qu'à son retour ses camarades hésitaient à le reconnaître. Alors ce fut lui qui chercha querelle aux autres et qui battit à son tour ceux qui l'avaient tant de fois battu. Alors ce fui lui qui fui craint cl qui, élanl craint, fut respecté.
Au reste, par une harmonie loule naturelle, à mesure que la force se répandail dans le corps, la beauté s'épanouissait sur le visage : George avait toujours eu des yeux superbes el des dents magnifiques ; il laissa pousser ses longs cheveux noirs
dont, à force desoins, il corrigea la rudesse native, el qui s'assouplirent sous le fer. Sa pâleur maladive disparut pour faire place à un «teint mal plein de mélancolie el de distinction : enfin le jeune homme s'étudia à être beau, comme l'enfant s'étudiait à être fort el adroit.
Aussi, lorsque George, après avoir fait sa philosophie, sortit du collège, c'était un gracieux cavalier de cinq pieds quatre pouces, mais, connue nous l'avons dit, quoique un peu mince, admirablement pris dans sa taille. Il savait à peu près tout ce qu'un jeune homme du monde doil savoir. Mais il comprit que ce n'était pas assez que d'élrc, en toutes choses, de la force du commun des hommes ; il décida qu'eu toutes choses il leur serait supérieur.
Au reste, les éludes qu'il avait résolu de s'imposer lui devenaient faciles, débarrassé qu'il était de ses travaux scolasliques, et maître désormais de tout son temps. Il fixa à l'emploi de sa journée des règles dont il résolut de ne pas se départir : le malin à six heures, il montait à cheval; à iiuil heures, il allait au tir au pistolet ; de dix heures à midi, il faisait des armes ; de midi à deux heures, il suivait les cours de la Sorbonne; de trois à cinq heures, il dessinait tantôt dans un atelier, tantôt dans un autre : enfin le soir il allait ou au spectacle ou dans le monde, dont son élégante courtoisie, bien plus encore que sa fortune, lui ouvrait toutes les portes.
Aussi George se lia-i-il avec lout ce que Paris avait de mieux en artistes, en savants cl en grands seigneurs; aussi George, également familier avec les arts, la science cl la fashion , ful-il biculôi cité comme un des esprits les plus intelligents, comme un des penseurs les plus logiques, cl comme un des cavaliers les plus distingués de la capitale. George avait donc à peu près atteint son but.
Gcpcudant , il lui resiaii une dernière épreuve à faire : certain d'être maître des autres , il ignorait encore s'il était mailre de lui-même ; or George n'était pas homme à conserver un doute sur quelque chose que ce fùl : il résolut de s'éclairer sur Bon propre compte.
George avait souvent craint de devenir joueur.
Un jour il sortit les poches pleines d'or, et s'achemina vers Frascali. George s'était dit : < Je jouerai trois fois, à chaque fois je jouerai trois heures, cl pendant ces trois heures je risquerai dix mille francs: puis, passé ces irois fois, que j'aie perdu ou gagné je ne jouerai plus, i
3V2 GEC
I.e premier jour, George perdit ses dix mille franc» eu moins d'une heure cl demie. Il n'en resta pas moins ses trois heures à regarder jouer les autres, et quoiqu'il eut dans un portefeuille et en billets de banque les vingt mille francs qu'il était décidé a hasarder dans les deux essais qui lui restaient à faire, il ne jeta pas sur le tapis un louis de plus qu'il ne s'était proposé.
Le second jour George gagna d'abord vingt-cinq mille francs ; puis comme il s'était imposé à luimôme de jouer trois heures , il continua de jouer, cl reperdit loul son gain plus deux mille francs de son argent; en ce moment, il s'aperçut qu'il jouait depuis trois heures et cessa avec la même ponctualité que la veille.
Le troisième jour George commença par perdre ; mais sur son dernier billet de banque la fortune changea, cl la chance lui redevint favorable ; il lui restait trois quarts d'heure à jouer ; pendant ces trois quarts d'heure George joua avec un de ces bonheurs étranges, dont les habitués des tricots perpétuent le souvenir par des traditions orales : pendant ces trois quarts d'heure, George cul l'air d'avoir fail quelque pacte avec le diable, à l'aide duquel un démon invisible lui soufflait d'avance à l'oreille la couleur qui allait sortir cl la carie qui allail gagner. L'or el les billets de banque s'enlassaicnl devanl lui, à la grande stupéfaction des assistants. George ne pensait plus lui-même; il jetait son argent sur la table el disait au banquier : i Où vous voudrez.; » le banquier plaçait l'argent au hasard, cl George gagnait. Deux joueurs de profession qui avaient suivi sa veine cl qui avaient gagné des sommes énormes, crurent que le moment était arrivé d'adopter une marche contraire, ils parièrent alors contre lui. Mais la fortune resta fidèle à George. Ils reperdirent tout ce qu'ils avaient gagné, puis toul ce qu'ils avaient sur eux ; puis, comme ils étaient connus pour des gens sûrs, ils empruntèrent au banquier cinquante mille francs qu'ils reperdirent. Quant à George, impassible, sans qu'une seule émotion transpirai sur son visage, il voyait augmenter cette masse d'or et de billets, regardant de temps en temps la pendule qui devait sonner l'heure de sa retraite. Lutin celte heure sonna. George s'arrêta à l'instant même, chargea son domestique de l'or cl des billets gagnés, cl avec le même calme, la même impassibilité qu'il avait perdu cl qu'il avait gagné, il sorlit, envié par tous ceux qui avaient assisté à la 8cènc qui venait
de se passer, cl qui s'attendaient à le revoir le lendemain.
Mais, contre l'attente de toul le monde, George ne repartit pas. 11 fit plus, il mil l'or cl les billets, pêle-mêle, dans un tiroir de son secrétaire, se promettant de ne rouvrir le tiroir que huit jours après. Ge jour arrivé , George rouvrit le tiroir , cl fil la vérification de son trésor. Il avait gagné deux cent trente mille francs.
George était content de lui ; il avail vaincu une passion.
George avait les sens ardents d'un homme des tropiques.
A la suite d'une orgie, plusieurs de ses amis le conduisirent chez une courtisane, célèbre par sa beauté cl par sa capricieuse fantaisie. Gc soir-là, il avait pris à la moderne Laï* une recrudescence de vertu. La soirée se passa donc à parler morale ; on
, col cru que la maitresse de la maison aspirait au prix
{ Monihyon. Gepcndanl on avail pu voir que les yeux de la belle prêcheuse se fixaient de temps en temps sur George avec une expression d'ardcnl désir qui démentait la froideur de ses paroles. George, de son côté, trouva celle femme plus désirable encore qu'on
' ne lui avail dit. El pendant trois jours le' souvenir de celle séduisante Asiarlé poursuivil la virginale imagination du jeune homme. Le quatrième jour, George reprit le chemin de la maison qu'elle habitait, monta l'escalier avec un effroyable bal le m ont de cœur, tira la sonnelleavec un mouvement si cou-
: vulsif, que le cordon pensa lui rester dans la main ;
'. puis, sentant les pas de la femme de chambre qui s'approchaient, il commanda à son cœur de cesser de battre, à son visage dêtre calme; el, d'une voix dans laquelle il était impossible de reconnaître la moindre iraee d'émotion, il demanda à la femme de chambre de le conduire à sa maitresse. Gcllc-ci avail entendu sa voix. Elle accourut, joyeuse et bondissante, car l'image de George, dont la vue lui
. avail faii, au moment où elle l'avait aperçu, une profonde impression, ne l'avait pas quittée depuis ; clic espérait donc que l'amour, ou du moins le désir, ramenait près d'elle le beau jeune homme qui avail pioduil sur elle une si profonde impression.
Elle se trompait : c'était encore une épreuve sur lui-même que George avail résolu de faire : il était
| venu là pour mcllrc aux prises une volonté de 1er cl des sens de feu. Il resta deux heures près de celte femme, donnant un pari pour prélexlc à son iinpas-
sibilité, et luttant a la fois contre le torrent de se» désirs cl les caresses de la débauche; puis, au bout de deux heures, vainqueur dans celle seconde épreuve, comme il l'avait été dans la première, il sortit.
George était content de lui ; il avait dompté ses sens.
Nous avons dit que George n'avait pas le courage physique qui se jette au milieu du danger, mais seulement le courage bilieux qui l'attend lorsqu'il ne peut le fuir, et qui lui fait face lorsqu'il ne peut l'éviter. George craignait réellement de n'être pas I rave; et souvent il avait tressailli à celle idée que, tlans un péril imminent , pcul-élrc ne scrait-il pas sûr de lui ; pcol-être enfin se conduirait-il en lâche. Celte idée tourmentait étrangement George ; aussi résolut-il de saisir la première occasion qui s'offrirait de meure son àme aux prises avec le danger. Celle occasion se présenta d'une façon assez étrange.
Un jour , George était chez Lepage avec un de ses amis, et, en attendant que la place fût libre, il regardait faire un des hahiiués de l'établissement , connu comme il l'était lui-même pour un des meilleurs tireurs de Paris. Celui qui s'exerçait à cette heure exécutait à peu près tous ces tours d'incroyable adresse, que la tradition attribue à Saint- Ceorgc, et qui font le désespoir des néophiles, c'està-dire qu'il faisait mouche à chaque fois, doublait ses coups de manière à ce que la seconde empreinte couvrit exactement la première, coupait une balle sur un couteau, et lenlail enfin, avec une constante réussite, mille autres expériences pareilles. L'amourpropre du tireur, il faut le dire, élait encore excitée par la présence de George, que le garçon, en lui présentant son pistolet , lui avait dit tout bas être au moins d'une force égale à la sienne , de sorte qu'à chaque coup il se surpassait ; mais à chaque coup au lieu de recevoir de son voisin le iribul d'éloge qu'il méritait, il entendait, au contraire, George répondre aux exclamaiious d'élonneinent de la galerie : « Oui, sans doute, c'est bien tiré, mais ce j scrail autre chose si monsieur lirait sur un homme. »
Cette éternelle négation de son adresse comme duelliste, commença par étonner le tireur, cl finit enfin par le blesser; il se retourna donc vers George, au moment où celui-ci venait pour la troisième fois ! d'émettre l'opinion dubitative que nous avons rapportée, cl le regardant d'un air moitié railleur /moitié menaçant :
i Pardon, monsieur, lui dit-il, mais il me semble que voilà deux ou trois fois que vous émettez un doule insultant pour mon courage ; voudriez-vous avoir la bonié de me donner une explication claire cl précise des paroles que vous avez dites.
— Mes paroles n'ont pas besoin de commentaire, monsieur, répondit George, et s'expliquent , ce me semble, suffisamment par elles-mêmes.
— Alors, monsieur, reprit le tireur, ayez la bonté de les répéter encore une fois, afin que j'apprécie à la fois cl la portée qu'elles ont ei l'intention qui les a dictées.
— J'ai dit , répondit George avec la plus parfaite tranquillité , j'ai dit en vous voyant faire mouche à tout coup, que vous ne seriez pas si sûr de votre main ni de votre œil si l'un et l'autre, au lieu d'avoir à diriger une balle contre la plaque , devaient la diriger contre la poitrine d'un homme.
— El pourquoi cela, je vous prie? demanda le tireur.
— Parce qu'il me semble qu'il doit toujours y avoir, au moment où l'on fait feu sur son semblable, une certaine émotion qui peut déranger le coup.
— Vous êtes -vous batlu souvent en duel, monsieur? demanda le tireur.
— Jamais, répondit George.
— Alors il ne m'étonne pas que vous supposiez qu'en pareille circonstance on puisse avoir peur , reprit l'étranger avec un sourire où perçait une légère teinie d'ironie.
— Excusez-moi , monsieur , répondit George , mais vous m'avez mal compris, je crois : il me semble qu'au moment de luer un homme, on peut trembler d'autre chose que de peur.
— Je ne tremble jamais, monsieur , dit le tireur.
— C'est possible, répondit George avec le même flegme, mais je n'en suis pas moins convaincu , qu'à vingt-cinq pas, c'est-à-dire qu'à la même distance où vous faites mouche à tout coup...
— Eh bien ! qu'à vingt-cinq pas?... dit l'étranger.
— A vingt-cinq pas vous manqueriez un homme, reprit George.
— Et moi je suis sûr du contraire, monsieur.
— Permettez -moi de ne pas vous croire sur parole.
— Alors c'esl un démenti que vous me donnez.
— Non, c'est un lait que j'établis.
— Mais dont je suppose vous hésiteriez à faire l'expérience, reprit en ricanant le tireur.