CL
— Pourquoi cela ? répondit George en le regardant fixement.
— Mai* sur un aulre que sur vous, je présume.
— Sur un autre ou sur moi-même , peu importe.
— Ce serait téméraire à vous , monsieur, de risquer une pareille épreuve, je vous en préviens.
— Non, car j'ai dit ce que je pensais, et par conséquent ma conviction est que je ne risquerais pas grand'chose.
— Ainsi , monsieur, vous me répélez pour la seconde fois qu'à vingt-cinq pas je manquerais mon homme ?
— Vous vous trompez , monsieur , ce n'est pas pour la seconde fois que je vous le répète ; c'est , si je me le rappelle bien, pour la cinquième.
— Ah ! c'est trop fort, monsieur, cl vous voulez m" insulter.
— Libre à vous de croire que c'est mon intention.
— C'est bien, monsieur. Votre heure?
— A l'instant même, si vous voulez.
— Le lieu?
— Nous sommes à cinq cents pas du bois de Boulogne.
— Vos armes?
— Mes armes ! mais le pistolet. Ce n'est pas d'un duel qu'il s'agit; c'est une expérience que nous faisons.
— A vos ordres, monsieur.
— C'csi moi qui suis aux vôtres. *
Les deux jeunes gens montèrent chacun dans son cabriolet, accompagnes chacun d'un ami.
Arrivés sur le terrain, les deux témoins voulurent arranger l'allairc ; mais c'était chose difficile. L'adversaire de George exigeait des excuses, et George prétendait qu'il ne devait ces excuses que dans le cas où il sérail blessé ou tué, puisque dans ce cas seulement il avait tort.
Les deux témoins perdirent un quart d'heure en négociations, qui n'amenèrent aucun résultat.
On voulut alors placer les adversaires à trente pas l'un de l'autre; mais George fil observer qu'il n'y avait plus d'expérience réelle si ou n'adoptait point la dislance à laquelle on tire d'habitude sur la plaque, c'est-à-dire vingt-cinq pas. En conséquence ou mesura vingt-cinq pas.
Alors ou voulut jeter un louis en l'air pour décider à qui tirerait le premier. Mais George déclara qu'il regardait ce préliminaire comme inulile, attendu que le droit de primauté appartenait tout naturellement
à son adversaire. L'adversaire de George , de ton côlé, se piqua d'honneur, et insista pour que le son décidât d'un avantage qui entre deux hommes d'une force si grande , donnait toute chance à celui qui tirerait le premier. Mais George tint bon , et son adversaire fut obligé de céder.
Le garçon du tir avait suivi les combattants. Il chargea les pistolets avec la même mesure, la même pondre et les mêmes balles que celles avec lesquelles les expériences précédentes avaient été faites. C'étaient aussi les mêmes pistolets. George avait imposé ce point comme une condition sinequd non.
Les adversaires se placèrent a vingt -cinq pas , et chacun d'eux reçut des mains de son témoin un pistolet tout chargé. Puis les témoins s'éloignèrent, lais- . sanl aux combattants la faculté de lirer l'un sur l'autre dans l'ordre convenu.
George ne prit aucune dc8 précautions usilé<>ft en pareille circonstance, il n'essaya de garantir avec son pistolet aucune parlie de son corps. 11 laissa pendre son bras le long de sa cuisse, cl présenta dans toute sa largeur sa poitrine entièrement désarmée.
Son adversaire ne savait ce que voulait dire une telle conduite : il s'était trouvé plusieurs fois en circonstance pareille : jamais il n'avait vu un semblable sang-froid. Aussi ceitcconviction prolbndcde George commença-t-ellc à produire son effet. Ce tireur si habile, qui n'avait jamais manqué son coup , douta de lui-même.
Deux fois il leva le pistolet sur George, et deux fois il Icbai8sa. C'était contre toutes les règles du duel, mais à chaque fois George se contenta de lui dire :
< Prenez votre temps, monsieur; prenez votro temps, t
A la troisième, il cul houle de lui-même, et fit feu.
Il y eut un moment d'angoisse terrible parmi les témoins. Maisaussilùl le coup parti, George se tourna successivement à gauche et à droite, et saluanl ces deux messieurs, pour leur indiquer qu'il n'était pas blessé :
« Lh bien! monsieur, dit-il à son adversaire, vous voyez bien que j'avais raison, et que quand on lire sur un homme, on est moins sûr de son coup que lorsqu'on lire sur une plaque.
— C'est bien , monsieur , j'avais tort , répondit l'adversaire de George. Tirez à voire tour.
— Moi ! dil George en ramassant son chapeau qu'il avait posé à lerre cl en tendant son pistolet au garçon du tir ; moi tirer sur vous ! pourquoi faire?
GEORGE
— Mais c'est votre droit, monsieur , s'écria son adversaire, et je ne souflrirai pas qu'il en soit autrement. D'ailleurs, je suis curieux de voir comment vous tirez vous-même.
— Pardon, monsieur, dit George avec son imperturbable sang- froid, enlendons-nous, s'il vous plaît. Je n'ai pas dit que je vous toueberais , moi. J'ai dit que vous ne me toucheriez pas ; vous ne m'avez pas touché. J'avais raison. Voilà tout. »
Et quelque raison que pùLlui donner son adversaire, quelques instances qu'il fil pour qu'il fit feu à son tour, George remonta dans son cabriolet, et reprit le chemin de la barrière de l'Étoile, en répétant à son ami :
• Eh bien ! ne te l'avais-je pas dit que cela faisait une différence de tirer sur une poupée ou de tirer sur un homme? »
George était content de lui, car il était sûr de son courage.
Ces trois aventures firent du bruit , et posèrent admirablement George dans le monde. Deux ou trois coquettes se firent un point d'honneur de subjuguer le moderne Galon; et comme il n'avait aucun molif pour leur résister, il fut bientôt un jeune homme à la mode. Mais au moment où on le croyait le plus enchaîné par ses bonnes fortunes, comme le moment qu'il s'était fixé lui-même pour ses voyages élait arrivé, un beau malin George prit congé de ses maîtresses en leur envoyant à chacune un cadeau royal, et partit pour Londres.
A Londres, George se fit présenter partout et fut partout bien reçu. Il eut des chevaux, des chiens cl des coqs; il lit battre les uns et courir les aulres, tint tous les paris ofïerls, gagna cl perdil des sommes folles avec un sang-froid tout aristocratique ; bref, au bout d'un an , il quitta Londres avec le renom d'un parfait gentleman, comme il avait quitté Paris avec la réputation d'un charmaol cavalier ; ce fut pendant ce séjour dans la capitale de la Grande- Bretagne, qu'il rencontra lord Murrey; mais, comme nous l'avons dit , sans lier autrement connaissance avec lui.
C'était l'époque où les voyages en Orient commençaient à devenir à la mode. George visita successivement la Grèce , la Turquie , l'Asie Mineure , la Syrie et l'Egypte. Il fut présenté à Mehemet-Ali, au moment où Ibrahim-Pacha allait faire son expédition du Saïd . H accompagna le fils du vice-roi; combattit
et deux chevaux arabes, choisis parmi les plus beaux de son haras.
George revint en France par l'Italie. L'expédition d'Espagne se préparait, George accourut à Paris, et demanda à senir comme volontaire : sa demande lui . fut accordée. George prit place dans les rangs du premier bataillon de marche et se trouva constamment à l'avant-garde.
Malheureusement, contre toulc atlcnie, les Espagnols ne tenaient pas, cl celte campagne qu'on avait cru d'abord devoir èlrc si acharnée , n'était guère aulre chose, en somme, qu'une promenade militaire. Au Trocadéro cependant, les choses changèrent de face ei l'on vil qu'il faudrait enlever de force ce dernier boulevard de la révolution péninsulaire.
Le régiment auquel George s'était joint n'était pas désigné pour l'assaut , George changea de régiment el passa aux grenadiers. La brèche pratiquée, et le signal de l'escalade donné , George s'élança à la tête de la colonne d'allaque et entra le troisième dans le fort.
Son nom fui cilé à l'ordre de l'armée, el il reçut des mains du duc d'Angoulèmc la croix de la Légion d'honneur cl de la main de Ferdinand VU la croix de CharleslIL George n'avait eu pourbutqued'ohlenir une distinction, George en avaii obtenu deux. L'orgueilleux jeune homme fut au comhlc de la joie.
H pensa alors que le moment élait venu de retourner à l'île de France : tout ce qu'il avait espéré en rêve s'était accompli , loul ce qu'il avait désiré atteindre étail dépassé : il n'avait plus rien à faire là-bas. Sa lutie avec la civilisation étail finie , sa lutte avec la barbarie allait commencer. C'était une aine pleine d'orgueil qui ne se serait pas consolée de dépenser dans un bonheur européen les forces précieusement amassées pour un combat interrané : loul ce qu'il avail lait depuis dix ans , c'était pour dépasser ses compatriotes mulâtres et blancs , el pouvoir luer à lui seul le préjugé qu'aucun homme de couleur n'avait encore osé combattre. Peu lui importaient à lui l'Europe elscs ccnl cinquante millions d'habitants; peu lui importaient la France cl ses irenic trois millions d'hommes; peu lui importait députaiion ou ministère, république ou royauté. Ce qu'il préférait au reslc du inonde , ce qui le préoccupait avant toute chose, c'était son petit coin de terre, perdu sur la carie terrestre, comme un grain de sable au fond de la mer. C'est qu'il y avait pour
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sol,; ses yeux el en îeçul de lui un sabre d'honneur ! lui sur ce petit coin de terre un grand leur de
force à exécuter, un grand problème à résoudre. Il ""tt'avail qu'un souvenir , celui d'avoir subi ; il n'avait qu'une espérance, celle de s'imposer.
Sur ces entrefaites le Leycesler relâcha à Cadix. Le Leycesler allait à l'Ile de France où il devait rester en station. George demanda son admission à bord de ce noble bâtiment, et recommandé qu'il fut au capitaine par les autorités françaises et espagnoles, il l'obtint. Puis la véritable cause de celle faveur fut, disons-le, que lord Murrey apprit que celui qui sollicitait ce passage était un indigène de l'Ile de France : or lord Murrey n'était pas fâché d'avoir quelqu'un qui, pendant une traversée de quatre mille lieues, pouvait lui donner d'avance ces mille petits renseignements politiques et moraux qu'il est si important qu'un gouverneur ail précautionnettement amassés avant de metlre le pied dans son gouvernement.
On a vu comment George cl lord Murrey s'étaient peu à peu rapprochés l'un de l'autre , et comment ils en étaient arrivés à un certain point de liaison en abordant au Port-Louis.
On a vu encore comment George, tout lils pieux et dévoué qu'il était pour son père, n'était arrivé qu'après une de ces longues épreuves qui lui étaient familières à se faire reconnaître de lui. La joie du vieillard fut d'autant plus grande qu'il comptait moins sur ce retour; puis l'homme qui était revenu différait tellement de l'homme attendu , que tout en ^'acheminant vers Moka, le père ne. pouvait se lasser de regarder le fils ; s'arrétant de temps en temps devant lui comme en contemplation, cl à chaque fois le vieillard serrait le jeune homme sur ton cœur avec tant d'effusion , qu'à chaque fois George , malgré celle puissance sur lui-même qu'il affectait, sentait les larmes lui venir aux yeux.
Après trois heures de marrheon arriva à la plantation ; à un quart d'heure de la maison, Télémaque avait pris les devants ; de sorte que , en arrivant, George et son père trouvèrent tous les nègres qui les attendaient avec une joie mêlée de crainte : car ce jeune homme qu'ils n'avaient vu qu'enfant, c'était un nouveau mailrc qui leur arrivait , et ce maître que serait-il?
Ce retour était donc une question capitale de bonheur ou de malheur à venir pour toute cette pauvre population. Les augures furent favorables. George commença par leur donner congé pour ce jour cl pour le lendemain. Or, comme le surlende-
main était un dimanche , celle vacance leur faisait de bon compte Irois jours de repos.
Puis George, impatient de juger par lui-même de l'importance que sa fortune territoriale pouvait lui donner dans l'île, prit à peine le temps de diner, et, suivi de son père, visita toute l'habitation. D'heureuses spéculations cl un travail assidu et bien dirigé en avaient fait une des plus belles propriétés de la colonie. Au centre de la propriété était la maison, bâtiment simple et spacieux entouré d'un triple ombrage de bananiers, de mauguiers et de tamariniers , 8'ouvrant par devant sur une longue allée d'arbres conduisant jusqu'à la roule, et par derrière sur des vergers parfumés où la grenade à fleure* doubles, mollement balancée par le vent, allait tonr à lour caresser un bouquet d'oranges purpurines ou un régime de bananes jaunes, montant et descendant toujours, indécise et pareille à une abeille qui voltige entre deux fleurs, à une âme qui flotte entre deux désirs ; puis loui à i'cnlour , et à perte de vue, s'étendaient des champs immenses de cannes et de maïs , qui semblaient, fatigués de leur charge nourricière, implorer la main des moissonneurs.
Puis enfin on arriva à ce qu'on appelle, dans chaque plantation, le Camp des Noirs.
Au milieu du camp s'élevait un grand Itâlimcni qui servait de grange l'hiver, cl de salle de danse l'été; de grands cris de joie en Sortaient mêlés au son du tambourin, du tam-tam et de la harpe malgache. Les nègres, profitant des vacances données, s'étaient aussitôt joyeusement mis en fête; car, dans ces natures primitives, il n'y a pa6 de nuances; du travail elles passent au plaisir, et se reposent de la fatigue par la danse. George cl son père ouvrirent la porte et parurent (oui à coup au milieu d'eux.
Aussitôt le bal fut interrompu, chacun se rangea contre son voisin, cherchant à prendre son rang , comme font des soldats surpris par leur colonel. Puis après un moment de silence agité , une triple acclamation salua les maîtres. Cette fois c'était bien l'cxprossion franche et entière de leurs sentiments. Bien nourris, bien vêtus, rarement punis, parce que rarement ils manquaient à leur devoir, ils adoraient Pierre Mtinier, le seul peut-être des mulâtres de la colonie, qui, humble avec Icsblanes, ne fût pascrm I avec les noirs. Quant à George, donl le retour, comme nous l'avons dit, avaii inspiré de graves craintes dans la pauvre population, comme s'il eôl deviné l'effet que sa présence avait produit, il éleva
la main en signe qu'il voulait parier. Aussitôt le plus ] ouvrage manuel, destiné à être vendu le lendemain.
profond silence se fit, et les nègres recueillirent avidement les paroles suivantes qui tombèrent de sa lentes comme une promesse, solennelles
c Mes amis, je suis touché de la bienvenue que vous me faites, et plus encore du bonheur qui brille ît-i sur tous les visages : mon père vous rend heureux, je le sais, et je l'en remercie, car c'est mon devoir comme le sien de faire le bonheur de ceux qui m'obéiront, je l'espère, comme ils lui obéissent : vous êtes trois cents ici, el vous n'avez que quatrevingt-dix cases, mon père désire que vous en bâtissiez soixante autres , une pour deux ; chaque case aura un petit jardin; il sera permis à chacun d'y planter du tabac, des giromons, des patates, et d'y élever un cochon, avec des poules : ceux qui voudront faire argent de tout cela l'iront vendre le dimr . 'ie, à Port-Louis, et disposeront à leur volonté du produit de la vente. Si un vol est commis, il y aura sévère punition pour celui qui aura volé son frère : si quelqu'un est injustement battu par le commandeur, qu'il prouve que le châtiment n'était pas mérité, et il lui sera fait justice : je ne prévois pas le cas où vous vous ferez marrons, car vous êtes el vous serez, je l'espère, trop heureux pour songer jamais à nous quitter. >
De nouveaux cris de joie accueillirent ce petit discours qui paraîtra sans doute bien minutieux cl bien futile aux soixante millions d'Européens qui ont le bonheur de vivre sous le régime constitutionnel, mais qui là-bas fui reçu avec d'autant plus d'enthousiasme, que c'était la première charte de ce genre qui oui été octroyée dans la colonie.
l'autre faisait cuire du riz, du manioc ou des bananes. Celui-ci fumait dans une pipe de bois du tabac nonseulement indigène, mais encore récolté dans son jardin; ceux-là enfin causaient entre eux à voix basse. Au milieu de tous ces groupes, les femmes cl les enfants, chargés d'entretenir le feu, allaient el venaient sans cesse ; mais malgré celte activité el ce mouvement, quoique celle soirée précédât un jour de repos, on sentait peser sur ces malheureux quelque chose de triste el d'inquiet. C'était l'oppression du géreur, mulâtre lui-même. Ce hangar était situé dans la partie inférieure des plaines Williams, au pied de la montagne des T rois-Mamelles, autour de laquelle s'élcndaii la propriété de noire ancienne connaissance, M . de Malmédie.
Ce n'est pas que M. de Malmédie fut un mauvais maître, dans l'acception que nous donnons en France à ce mot. Non, M. de Malmédie était un gros homme tout rond, incapable de haine, incapable de vengeance, mais entiché au plus haut degré de son importance civile el politique , plein de fierté lorsqu'il songeait à la pureté du sang qui coulait dans ses veines, el partageant avec une bonne foi nalivo et qui lui avait été léguée de père en fils, le préjugé qui , à l'Ile de France, poursuivait encore à cette époque les hommes de couleur. Quant aux esclaves, ils n'étaient pas plus malheureux chez lui que partout ailleurs, mais ils étaient malheureux comme partout ; c'esi que, pour M. de Malmédie, les nègres, ce n'étaieni pas des hommes, c elaieni des machines, devant rapporter un certain produit. Qr quand une machine ne rapporte pas ce qu'elle doil rapporter, on la remonlc par des moyens mécaniques. M. de Malmédie appliquait donc purement et simplement à se s nègres la théorie qu'il eut appliquée à des ma chine». Quand les nègres cessaient de fonctionner, soil par paresse, soit par faligue, le commandeur le* remontait à coups de fouet, la machine reprenait son mouvement, et à la fin de la semaine le produil général élaii ce qu'il devait être.
Quant à M. Henri de Malmédie, c'était exactement le portrait de son père avec vingt ans de moins, el
LA BRRLOQUK.
Pendant la soirée du lendemain, qui était, comme nous l'avons dit, un samedi, une assemblée de nègres, moins joyeuse que celle que nous venons de [ une dose d'orgueil de plus.
quitter, élaii réunie sous un vaste hangar, el assise 11 y avait donc loin, comme nous l'avons dit, de
autour d'un grand foyer de hran< lies sèches, faisait la situation morale cl matérielle des nègres du quar-
tranquillement la berloque. comme on dit dans les J lier des plaines Williams, avec celle des nègres du
colonies, c'est-à-dire que, selon ses besoins, son lem- j quartier Moka. Aussi dans ces réunions désignées,
pé rament ou son caractère, l'un travaillait à quelque ainsi que nous l'avons dit, sons le. nom de btrhque,
AUUA3DM Dl MAS. — TOME Ml. «
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la gaielé venait-elle tout naturellement aux esclaves île Pierre Munier, tandis qu'au contraire elle avait chez ceux de M. de Maliuédie besoin d'êlre excitée par quelque chanson, quelque conte ou quelque parade. Au reste, sous les tropiques , comme dans nos contrées, sous le hangar du nègre comme dans le bivac des sohlats, il y a toujours un ou deux de ces lousliques qui se chargent de l'emploi plus fatigant souvent qu'on ne pense de faire rire la société, et que la société reconnaissante paye de mille façons différentes; bien entendu que si la société oublie de s'acquitter, ce qui lui arrive quelquefois, le bouiïon, dans ce cas, lui rappelle tout naturellement qu'il est son créancier.
Or celui qui occupait dans l'habitation de M. de Malraédiela charge que remplissaient autrefois Triboulet cl l'Angcli à la cour du roi Françoisl" cl du roi Louis XIII, élaii un petit homme, dont le torse replet était supporté par des jambes si grêles, qu'au premier abord, on ne croyait pas à la possibilité d'une pareille réunion. Au reste, aux deux extrémités, l'équilibre rompu par le milieu se rétablissait : le gros torse supportait une petite tôle d'un jaune bilieux, tandis que les jambes grêles aboutissaient à deux pieds énormes. Quant aux bras, ils étaient d'une longueur démesurée, et pareils à ceux de ces singes qui, en marchant sur leurs pieds de derrière, ramassent sans se baisser les objets qu'ils trouvent sur leur chemin.
Il résultait de cet assemblage de formes incohérentes et de membres disproportionnés, que le nouveau personnage que nous venons de mettre en scène offrait un singulier mélange de grotesque et «le terrible, mélange dans lequel, aux yeux d'un Européen, le hideux remportait au point d'inspirer, dès la première vue, un vif sentiment de répulsion ; mais moins partisans du beau, inoins adorateurs de la forme que nous, les nègres ne l'envisageaient en général que du côté comique, quoique de temps eu temps, sous sa peau de singe, le tigre allongeât ses grilles et montrât ses dents.
Il s'appelait Antonio et était né à Tingoram, de sorte que, pour le distinguer des autres Antonio, que la confusion eût sans doute blessés, on l'appelait généralement Antonio le Malai.
La herloque était donc assez triste comme nous l'avons dit, lorsque Antonio, qui s'était glissé sans être vu jusque derrière un des poteaux qui soutenaient le hangar, allongea sa tête jaune cl bilieuse.
et poussa un petit sifflement pareil à celui que fait entendre le serpent à capuchon, un des reptiles les plus terribles de la presqu'île Malaie. Ce cri, poussé dans les plaines de Tanassein , dans les marais de Java ou dans les sables de Quiloa, eût glacé de terreur quiconque l'eût entendu. Mais à l'Ile de Franco où, à part les requins, qui nagent par bandes sur les côtes , on ne peut citer aucun animal nuisible, ce cri ne produisit d'autre effet que de faire ouvrir à la noire assemblée de grands yeux et de grandes bouches : puis comme dirigées par le son, toutes les têtes 8'élaient retournées vers le nouvel arrivant. Un seul cri partit de toutes les bouches : i Antonio le Malal ; viva Antonio! •
Deux ou trois nègres seulement tressaillirent et se levèrent à demi; celaient des malgaches, des yokoff ei des zanquebar, qui, dans leur jeunesse, avaient entendu ce sifflement et qui ne l'avaient pas oublié.
Un d'eux se dressa même tout à fait : c'était un beau jeune noir, qu'on eût pris , sans sa couleur, pour un enfant de la plus belle race caucasique : mais, à peine eut-il reconnu la cause du bruit qui l'avait tiré de sa rêverie, qu'il se recoucha en murmurant avec un mépris égal à la joie des autres esclaves :
t Antonio le Malal. >
Antonio, en trois bonds de ses longues jambes, se trouva au milieu du cercle , puis sautant pardessus le foyer, il retomba de l'autre côté, assis à la manière des tailleurs.
« Une chanson ! Antonio, unechansou ! i crièrent toutes les voix.
Au contraire des virtuoses sûrs de leurs effets, Antonio ne se fil pas prier ; il fil sortir de son langouti une guimbarde, porta l'instrument à sa bouche, en lira quelques sons préparatoires en manière de prélude; puis, accompagnant les paroles de gestes grotesques cl analogues au sujet, il chanta la chanson suivante :
Mui re»lé daut en |i'tit la caie (Ju'il faut baiuo moi pour entré,
Mon b (été tracM «on biUM Quand mon li pié touché planer.
Moi te n'a pa» Uaoùi lumière, l.< loir, quand moi voulr dormi; Car pour moi trouvé lune claire y» pu manqué trous, Pié merci!
GEORGE
Mou lit e*t un ii'lit mit' inalgace, Mon l'oreille morceau l>ois Idanc, Mon gargoulette uo' rii calliaisc Où moi met Tarai k, rour de l*an.
Quand mon femm* pour fair t/lil méuaie, Sam'di corn h m- ça tiui tou\>é.
Moi fait* cuir, dan» mon lacaïc flânant «ou» la cend' Brillé.
A mon coffre n'a pa» serrure, Kl jamais moi n'a feftné lu Dam daniliou rommeça aan» ferrure Qui Ta clierclié mon laii|»n«»i ?
Mai» dimancli* »i Rajnr zournrtf Moi l'arnclte un luorreau d'ialtar.
Et lonl la a'maine moi fai» fumée Dan» grand pipe, a moi caroulu.
Il faudrait que le lecteur eût vécu au milieu de celle race d'hommes simples et primitifs, pour qui tout est matière à sensation, pour avoir une idée, malgré la pauvreté des rimes et la simplicité des idées , de l'ctTct produit par la chanson d'Antonio. A la fin du premier et du second couplet il y avait eu des rires cl des applaudissements. A la fin du troisième il y eut des cris, des vivais, des hourras. Seul, le jeune nègre, qui avail déjà manifesté son mépris pour Antonio, haussa les épaules avec une grimace de dégoût.
Quanta Antonio, au lieu de jouir de son triomphe comme on aurait pu le croire, et de se rengorger au bruit des applaudissements, il appuya ses coudes sur ses genoux, laissa tomber sa lêtc dans ses mains et parut se livrer à une profonde méditation. Or comme Antonio était le houtc-en-lrain obligé, avec le silence d'Antonio la tristesse revint de nouveau s'emparer de l'assemblée. On le pria alors de conter quelque histoire ou de chauler une autre chanson, liais Antonio fil la sourde oreille, et les demandes les plus instantes n'obtinrent d'autre réponse que ce silence incompréhensible et obstiné.
Enfin, un de ceux qui se trouvaient le plus voisin j de lui frappant sur son épaule :
* Qn'as-tu donc, Malaî, detnauda-l-il, es-tu mort ?
— Non , répondit Antonio. Je suis bien vivant.
— Que fais-tu donc alors?
— Je pense.
— Kl à quoi penscs-lu ?
— Je pense, dit Antonio, que le temps de la boiloque est un bon temps. Quand le bon Dieu a éteint j
le soleil et que l'heure de la herloque arrive, chacun travaille avec plaisir, car chacun travaille pour soi, quoi qu'il y ail des paresseux qui perdent leur temps à fumer, comme loi, Toukal ; ou des gourmands qui s'amusent à faire cuire des bananes, comme loi, Cambcba. Mais, comme je l'ai dit, il y en a d'autres qui travaillent. Toi, Castor, par exemple, tu fais les chaises ; loi , Bonhomme, tu fais tes cuillers de bois; loi, Nazim, lu fais ta paresse.
— Nazim fait ce qu'il veut , répondit le jeune nègre Zangncbar ; Nazim est le cerf d'Anjouan , comme Caiza en esl le lion, et ce que font les lions ei les cerfs ne regarde point les serpents. »
Antonio se mordit les lèvres; puis, après un moment de silence pendant lequel il sembla que la voix stridente du jeune esclave continuait de vibrer, il reprit :
< Je pensais donc et je vous disais que le temps de la herloque était un bon temps ; mais pour que le travail ne soit pas une fatigue, pour loi, Castor, et pour loi. Bonhomme; pour que la fumée du tabac te semble meilleure, Toukal ; pour que lu ne t'endormes pas pendant que ta banane cuit , Cambcba, il faut quelqu'un qui vous raconte des histoires ou qui vous chante des chansons.
— C'est vrai , dil Castor, et Antonio sait de bien belles histoires cl chante de bien jolies chansons.
— .M. lis quand Antonio ne chante pas ses chansons et ne conlc pas ses histoires , dil le Malaî , qu'arrive-t-il? Que tout le monde s'endort, parce que tout le monde e*l fatigué du travail de la semaine. Alors, il n'y a plus de berloque ; loi , Caslor, lu ne fais plus les chaises de bambou ; loi , Bonhomme , tu ne fais plus les cuillers de bois ; loi , Toukal, lu laisses éteindre la pipe, ol loi, Cambcba, tu laisses brûler la banane, est-ce vrai?
— C'est vrai , répondirent en chœur non-seule mcnl les interpellés, mais la Iroupc entière des esclaves , moins Nazim qui continua de garder un dédaigneux silence.
— Alors vous devez donc élrc reconnaissants . celui-là qui vous raconte de belles histoires pour vous tenir éveillés , et qui vous chante de joyeuses chansons pour vous faire rire.
— Merci, Antonio, merci, crièrent toutes les voix.
— Après Antonio, qui est capable de vous conter des histoires?
— Laïza, Caïza sait aussi de très-belles histoires.
— Oui , mais des histoires qui vous font frémir
540 GEC
— C'est vrai , répondirent les nègre*.
— Et après Antonio , qui peut vous clianler des cbanson8 ?
— Nazim , Nazim sait aussi de très-belles chantons.
— Oui, mais des chansons qui vous font pleurer.
— C'est vrai , dirent les nègres.
— 11 n'y a donc qu'Antonio qui sache des chansons et des histoires qui vous fassent rire.
— C'est encore vrai , reprirent les nègres.
— Et qui vous a chanté une chanson il y a quatre jours?
— Toi , Malaï.
— Qui vous a raconté une histoire il y a trois jours?
— Toi , Malaï.
— Qui vous a chanté une chanson avant-hier?
— Toi, Malaï.
— Qui vous a raconté une histoire hier?
— Toi , Malaï.
— El qui , aujourd'hui , vous a chanté une chanson déjà , cl va vous raconter une histoire bientôt?
— Toi , Malaï , toujours toi.
— Alors , si c'est moi qui suis cause que vous vous amusez en travaillant , que vous avez plus de plaisir en fumant , cl que vous ne vous endormez pas en faisant cuire vos bananes , il est juste , moi qui ne puis rien faire puisque je me sacrifie pour vous , il est juste , pour ma peine , qu'on me donne quelque chose. »
La justesse de celte observation frappa tout le monde, mais cependant notre véracité d'historien nous force à avouer que quelques voix seulement •'échappant des cœurs les plus candides de la société , répondirent affirmativement.
< Ainsi , continua Antonio , il est donc juste que Toukal me donne un peu de tabac pour fumer dans mon gourgouri , n'est-ce pas, Cambcba?
— C'est juste, > s'écria Cambeba, enchanté de ce que la contribution frappait sur un autre que lui.
Et Toukal fut forcé de partager son tabac avec Antonio.
« Maintenant, continua Antonio, l'autre jour, j'ai perdu ma cuiller de bois. Je n'ai pas d'argent pour en acheter, parce que, au lieu de travailler, je vous ai chanté des chansons et vous ai conté des histoires ; il est donc juste que Bonhomme me donne une cuiller de bois pour manger ma soupe. N'est-ce pas Toukal?
— C'est juste, » s'écria Toukal, enchanté de n'être pas le seul imposé par Antonio.
El Antonio lendit la main à Bonhomme qui lui donna la cuiller qu'il venait d'achever.
« Maintenant, reprit Antonio, j'ai du tahac pour mettre dans mon gourgouri , et j'ai une cuiller pour manger ma soupe , mais je n'ai pas d'argent pour acheter de quoi faire du bouillon. Il est donc juste que Castor me donne le joli petit tabouret auquel il travaille , afin que j'aille le vendre au marché , et que j'achète un pclil morceau de bœuf. N'est ce pas, Toukal? n'est ce pas, Bonhomme? n'estce pas, Cambcba?
— C'est juste I s'écrièrent Toukal , Bonhomme et Cambeba; c'est juste! »
Et Antonio, moitié de bonne volonté, moitié de force, tira des mains de Castor le tabonrel dont il venait de clouer le dernier bambou.
c Maintenant, continua Antonio, j'ai chanté une chanson qui m'a déjà fatigué , cl je vais vous conter une histoire qui me fatiguera encore. Il est donc juste que je prenne des forces en mangeant quelque chose : n'est-ce pas, Toukal? n'csl-ce pas, Bonhomme? n'est-ce pas, Castor?
— C'est juste! » répondirent d'une voix les trois contribuants.
Cambcba eut une idée terrible.
« Mais , dit Antonio en montrant une double mâchoire , large et étincelanle comme celle d'un loup, mais je n'ai rien pour mettre sous ma petite dent. >
Cambcba sentit se dresser ses cheveux sur sa tête et étendit machinalement la main vers le foyer.
t II est donc juste, reprit Antonio, que Cambeba me donne une petite banane , n'est-ce pas, vous tous?
— Oui , oui , c'e6t juste , crièrent à la fois Toukal, Bonhomme et Castor, oui, c'est juste, banane, Cambeba , banane Cambeba ; et toutes les voix reprirent en chœur : Banane , Cambeba ! »
Le malheureux regarda l'assemblée d'un air effaré et se précipita vers le foyer pour sauver sa banane ; mais Antonio l'arrôia en chemin , cl le maintenant d'une main , avec une force dont on ne l'aurail pas cru capable , il saisit de l'autre la corde à l'aide de laquelle on montait au grenier les sacs de maïs , il en passa le crochet dans la ceinturo de Cambcba , • faisant signe en même temps à Toukal de tirer l'autre bout de la corde. Toukal comprimvec uncrapi-
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tlité qui faisait iu plus grand honneur ù sou intelligence , et au moment où il s'y attendait le inoins , Canibeba se trouva enlevé de terre , et à la grande hilarité de toute la compagnie, commença à monter en tournoyant vers le ciel. A dix pieds à peu près du sol l'ascension s'arrêta, et Cambeba demeura suspendu , étendant encore ses mains crispées vers la. malheureuse banane qu'il n'avait plus aucun moyen de disputer à son ennemi.
« Bravo, Antonio ; bravo, Antonio ! i crièrent tous les assistants , en se tenant les côtés de rire , tandis qu'Antonio , désormais parfaitement maître de l'objet de la discussion , écartait délicatement les cendres , et en tirait la banane fumante, cuite à point , cl rissolée à faire venir l'eau à la bouche.
« Ma banane, ma banane , s'écria Cambeba avec l'accent du plus profond désespoir.
— La voilà , dit Antonio , étendant le bras dans la direction de Cambeba.
— Moi trop loin pour prendre li.
— Tu n'eu veux pas ?
— Moi pas pouvoir atteindre jusqu'à li.
— Alors, reprit Antonio parodiant la langue du malheureux pendu , alors moi manger li , pour empêcher li pourrir. »
El Antonio se mil à éplucher sa banane, avec une gravité si comique , que les rires devinrent convuUifs.
(Antonio, cria Cambeba. Antonio, .moi prie toi de rendre banane à moi ; banane il été pour pauvre femme à moi , qui l'été malade et qui pas pouvoir manger autre chose. Moi l'avoir volé, tant moi avoir besoin de li.
— Le bien volé ne profite jamais , répondit philosophiquement Antonio eu continuant d'éplucher sa banane.
— Ah ! pauvre Narina , pauvre Narina ; n'aura rien à manger et aura faim , bien faim.
— Mais ayez donc pitié de ce malheureux , dil le jeune nègre d'Anjouan qui , au milieu de la joie de tous , était resté seul grave et mélancolique.
— Pas si bêle , dil Antonio.
— Ce n'est pas à toi que je parle , reprit Nazim.
— El à qui parles-tu donc 1
— Je prie à des hommes.
— Eh bien ! je te parle , moi , reprit Antonio , et je le dis : Tais-loi, Nazim !
— Détachez Cambeba , » reprit le jeune nègre
d'un ton de suprême dignité qui eût fail honneur à un roi.
Toukal, qui tenait la corde, se retourna vers Antonio, incertain s'il devait obéir. Mais , sans répondre à sa muette interrogation :
t Je t'ai dit : Tais-loi , Nazim , et lu ne t'es pas tu , répéta le Malais.
— Quand un chien jappe après moi , je ne lui réponds pas et je continue mon chemin. Tu es un chien , Antonio.
— Prends garde à toi , Nazim , dit Antonio en secouant la tète , quaud ion frère Laiza n'est point là, lu n'es pas capable de grand'chosc. Aussi, j'en suis bien sûr , tu ne répéterais pa* ce que lu as dil.
— Tu es un cbien, Antonio, » répéta Nazim en se levant.
Tous les nègres qui étaient enire Nazim et Antonio s' écartèrent , de sorte que le beau nègre d'Anjouan et le hideux Malais se trouvèrent en face l'un de l'autre , mais à dix pas de dislance.
i Tu dis cela de bien loin , Nazim , repril Antonio les dents serrées par la colère.
— El je le répète de près, » s'écria Nazim. El d'un seul bond il se trouva à deux pas d'Antonio. Puis , la voix méprisante , le regard hautain , les narines gonflées : t Tu es un chien, » dit-il pour la troisième fois.
Un blanc se fût jeté sur son ennemi et l'eût éloulïé si la chose eût élé en son pouvoir. Antonio, au contraire, fil un pas en arrière, plia sur ses longues jambes , se ramassa comme un replilc qui va s'élancer sur sa proie , et par un mouvement imperceptible , lira son couleau de la poche de sa jaquette cl l'ouvrit.
Nazim vil son mouvement cl devina son inienlion ; mais sans daigner faire un seul geste de défense, et debout, muet el immobile, il attendit , pareil à un dieu nubien.
Le Malais couva un instant son ennemi du regard , puis se redressant avec la souplesse cl l'agilité d'un serpent :
c Malheur à loi ! s'écria-l-il, Laîza n'est point là.
— Laîza est là , » dit une voix grave.
Celui qui avait prononcé ces paroles les avait prononcées de son ton de voix habituel ; il n'y avail pas ajouté un geste , il ne les avait pas accompagnées d'un signe, et cependant au son de celle voix Antonio s'arrèla court , cl son couteau , qui n'était
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plus qu a deux pouce* de la poitrine du Nazim , I sentiment ne fil pas bientôt pince à quelque chose
échappa de sa main.
< Laïza 1 » s'écrièrent tous les nègres en se retournant vers le nouvel arrivant, et en prenant à l'instant même l'attitude de l'obéissance.
Celui qui n'avait eu qu'un mot à dire pour produire une impression si puissante sur tout ce monde et même sur Antonio , était un homme dans In force de l'âge , d'une taille ordinaire, mais dont les membres vigoureusement musclés annonçaient une force colossale. 11 se tenait debout , immobile , les bras croisés , et de ses yeux à demi clos , comme ceux du lion qui médite, s'échappait un regard brillant, calme et impérieux. À voir tous ces hommes attendre ainsi , dans un respectueux silence , une parole ou un signe de cet autre homme , on eût dit une horde africaine attendant la paix ou la guerre d'un signe de tète de son roi ; ce n'était pourtant qu'un esclave parmi des esclaves.
Après quelques minutes d'une immobilité sculpturale, Laïza leva lentement la main, et l'étendil vers Cambeba , qui , pendant tout ce temps, était resté suspendu au bout de sa corde , et planant muet comme les autres sur la scène qui venait de se passer. Aussitôt Toukal laissa fder la corde , et Cambeba , à sa grande satisfaction , se retrouva sur la terre. Son premier soin fut de se mettre à la recherche de sa banane ; mais , dans la confusion , qui avait été naturellement la suite de la scène que nous venons de raconter , la banane avait disparu.
Pendant cette recherche, Laïza était sorti; mais presque aussitôt il rentra , portant sur ses épaules un porc marron, qu'il jeta près du foyer.
« Tenez , enfants , dit-il , j'ai pensé à vous ; prenez et partagez, t
Cette action , cl les paroles libérales qui l'accompagnaient, louchaient deux cordes trop sensibles aux cœurs des noirs , la gourmandise et l'enthousiasme , pour ne pas produire leur cllel. Chacun entoura l'animal et s'extasia a sa manière.
« Oh ! que bon souper nous va faire à soir, dit un Malabar.
— Li noir comme un Mozambique, dit un Malgache.
— Li gras comme un Malgache, » dit un Mozambique.
Mais , ainsi qu'il est facile de le présumer , l'admiration élut un sentiment trop idéal , pour (pic re
de plus positif. En un clin d'oeil , l'animal fut dépecé, une partie mise en réserve pour le jour suivant , et l'autre coupée en tranches assez minces que Ton étendil sur des charbons et en morceaux un peu plus solides que l'on fil rôtir devant le feu.
Alors chacun reprit sa première place, mais d'un visage plus joyeux ; car chacun était dans l'attente d'un bon souper. Cambeba seul restait debout, triste cl isole dans un coin.
. Que fais-lu là , Cambeba? demanda Laïza.
— Moi faire rien , papa Laïza , » répondit tristement Cambeba.
Papa est , comme chacun sait, un litre d'honneur chez les nègres, et tous les nègres de l'habitation, depuis le plus jeune jusqu'au plus vieux , donnaient ce litre à Lai».
t Esl-ce que lu souffres encore d'avoir élé attaché par la ceinture? demanda le nègre.
— Oh ! non , papa, moi pas douillet comme cela.
— Alors, lu as donc du chagrin ? >
Celte fois Cambeba ne répondit qu'en agitant en m L'iie d'affirmation la tète de haut en bas.
« Et pourquoi as-lu du chagrin ? demanda Laïza.
— Antonio, preni mo banane, que moi été obligé voler pour ma femme qui été malade , cl moi n'a plus rien pour donner à li à présent.
— Eh bien! alors, donne-lui un morceau de ce l'en: sauvage.
— Li pas capable mangi viande. Non , li pas capable , papa Laïza.
— Holà! dit Laïza à voix haule, qui a ici une banane à me donner? »
Un douzaine de bananes sortit comme par miracle de dessous la cendre. Laïza prit la plus belle, cl la donna à Cambeba , qui se sauva avec, sans prendre même le temps de remercier ; puis se retournant vers Bonhomme à qui appartenait le fruil :
< Tu n'y perdras rien , Bonhomme , lui dit-il , car en place de la banane , lu auras la part de viande d'Antonio»
— El moi, dit effrontément Antonio, qu'aurai-jr donc?
— Toi , dit Laïza , tu auras la banane que tu as volée à Cambeba.
— Mais clic est perdue, répondit le Malais.
— Cela ne me regarde pas, dit Bouklar.
— Bravo! dirent les nègres; le bien volé n'a pas profité jamais. »
GEORGE
Le Malais se leva , jeta un regard de côté sur les hommes qui avaient applaudi il n'y avaii qu'un in- Manl à ses persécutions , ei qui applaudissaient maintenant à son châtiment, et sortit du hangar.
« Frère , dit Nazim à Laîza , prends garde à loi ! je le connais, il te jouera quelque mauvais tour.
— Veille plutôt sur toi-même , Nazim ; car de s'attaquer à moi , il n'oserait pas.
— Eh bien donc ! je veillerai sur toi et lu veilleras sur moi, dit Nazim. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit maintenant, et nous avons, tu le sais, à parler d'autre chose.
— Oui, mais pas ici.
— Sortons donc.
— Tout à l'heure ; quand chacun sera occupé à son repas, personne ne fera attention à nous.
— Tu as raison, frère. »
Et les deux nègres se mirent à causer ensemble à voix haute et de choses indifférentes ; mais dès que les tranches furent grillées , dès que les morceaux de fdet furent rôtis, profitant de la préoccupation qui préside toujours à la première partie d'un repas assaisonné d'un bon appétit , ils sortirent tous deux à leur tour, sans qu'ciïcctivcmcnt , comme l'avait prévu Laîza , le reste de la société parôt même remarquer leur disparition.