‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 47 sur 212 · LA TOILETTE DO NEGRE MARRON · texte numérisé non relu

LA TOILETTE DO NEGRE MARRON

Il était à peu près dix heures du soir, la nuit sans lune était belle et éloiléc comme le sont d'ordinaire les nuits des tropiques vers la fin de l'été : on apercevait au ciel quelques-unes de ces constellations qui nous sont familières depuis noire enfance, sous le nom de la petite Ourse, du Baudrier d'Orion cl des pléiades, mais dans une position si différente de celle dans laquelle nous sommes habitués à les voir, qu'un Européen aurait eu peine à les reconnaître; eu échange, au milieu d'elles brillait la croix du sud, invisible dans notre hémisphère boréal. Le silence de la nuit n'était troublé que par le bruit que faisaient en rongeant l'écorcc des arbres les nombreux lanrecks dont les quartiers de la rivière Noire sont peuplés, par le chant des figuiers bleus et des fondijalas, ces fauvettes et ces rossignol», de Madagascar,

ei par le cri presque insensible de l'herbe déjà séchée qui pliait sous les pieds des deux frères.

Les deux nègres marchaient en silence, regardant de temps en temps aulour d'eux d'un air inquiet, 8'arrèlanl pour écouler, puis reprenant leur chemin ; enfin, parvenus dans un endroit plus touffu, ils entrèrent dans une espèce de petit bois de bambous, et parvenus à son centre, s'arrêtèrent, écoutant encore et regardant de nouveau autour d'eux. Sans doule le résultat de celle dernière investigation fut encore plus rassurant que les autres , car ils échangèrent un regard de sécurité, et s'assirent tous deux au pied d'un bananier sauvage , qui étendait ses larges feuilles, comme un éventail magnifique, au milieu des feuilles grêles des roseaux qui l'environnaient.

< Eh bien ! frère , demanda le premier Nazim , avec ce sentiment d'impatience que Laîza avait déjà modéré quand il avait voulu le questionnerai! milieu des autres nègres.

— Tu conserves donc toujours la même résolution, Nazim, répondit Laîza?

— Plus que jamais, frère. Je mourrais ici, vois lu ? J'ai pris sur moi de travailler jusqu'à présent, moi Laîza, moi fils de chef, moi ton frère ; mais je me lasse de cette vie misérable : il faut que je retourne à Anjouan ou que je meure. »

Laîza poussa un soupir.

c 11 y a loin d'ici à Anjouan? dit-il.

— Qu'importe ! répondit Nazim.

— Nous sommes dans le temps des grains.

— Le vent nous poussera plus vite.

— Mais si la barque chavire?

— Nous nagerons tant que nous aurons de force ; puis, lorsque nous ne pourrons plus nager, nous regarderons une dernière fois le ciel où nous allcnd le grand espril, cl nous nous engloutirons dans les bras l'un de l'autre.

— Hélas! dit Laîza.

— Cela vaut mieux qucd'ôlre esclave, dit Nazim.

— Ainsi tu veux quitter l'Ile de France?

— Je le veux.

— Au risque de la vie ?

— Au risque de la vie.

— II. y a dix chances contre une pour que lu D'arrivés poiut à Anjouan.

— Il y en a une sur dix pour que j'y arrive.

— C'est bien, dit Laîza ; qu'il soit fait comme tu le veux, frère. Mais cependant, réfléchis encore.

34 i GEO

— 11 y a deux ans que je réfléchis. Quand le chef des Mongallos m'a pris à mon lour dans un combat, comme loi-même avais été pris quatre ans auparavant, et qu'il m'a vendu à un capitaine négrier, comme toi-même avais élé vendu, j'ai pris mon parti à l'instant même. J'étais enchaîné , j'ai essaye de m'élrangler avec mes chaînes : on m'a rivé a la cale. Alors j'ai voulu me briser la lêlc le long de la muraille du vaisseau : on a étendu de la paille sous ma tète. Alors j'ai voulu me laisser mourir de faim : on m'a ouvert la bouche, et ne pouvant me faire manger, on m'a forcé de boire. Il fallait me vendre bien vile, on m'a débarqué ici , on m'a donné à moitié prix, et c'était bien cher encore ; car j'étais résolu de me précipiter du premier morne que je gravirais. Tout à coup j'ai entendu la voix, frère. Tout à coup j'ai senii ton cœur contre mon cœur, tout à coup j'ai senti les lèvres contre mes lèvres, et je me suis trouve si heureux, que j'ai cru que je pourrais vivre. Cela a duré un an. Puis, pardonne-moi, frère. Ton amitié ne m'a plus suffi. Je me suis rappelé notre île, je me suis rappelé mon père, je me suis rappelé Zirna. Nus travaux m'ont paru lourds, puis humiliants, puis impossibles. Alors, je l'ai dit que je voulais fuir, retourner revoir Zirna, revoir mon père, revoir noire île ; el loi, tu as élé bon comme toujours ; lu m'as dil : t Repose-loi, Nazim, loi qui es faible, cl je travaillerai, moi qui suis fort. > Alors lu es sorti tous les soirs depuis quatre jours , cl tu as travaillé pendant que je me reposais. N'est-ce pas, Laïza ?

—Oui, Nazim ; maisecoute cependant : mieux vaudrait attendre encore, reprit Laîza en relevant le front... Aujourd'hui esclaves, dans un mois, dans trois mois, dans une année, maîtres, peut être!

— Oui, dit Nazim ; oui, je connais les projets ; oui, je sais ton espoir.

— Alors comprends-tu ce que ce serait, reprit Laîza, que de voir ces blancs, si fiers cl si cruels, humiliés et suppliants à leur lour? Comprends-tu ce que ce serait que de les faire travailler douze heures par journée à leur lour? Comprcnds-iu ce que ce serait que de les ballre, que de les foucller de ver- j ges, que de les briser sous le bàlon à leur lour? Ils sont douze mille, el nous quatre-vingt mille; el le jour où nous nous compterons , ils seront perdus.

— Je le dirai ce que lu m'as dil, Laïza : il y a dix chances i contre une pour que lu ne réussisses pas...

— Mais je le répondrai ce que lu m'as répondu. Nazim : il y en a une sur dix pour que je réussisse. Restons donc...

— Je ne puis, Laîza, je ne puis... J'ai vu l'àrae de ma mère ; elle m'a dit de revenir dans le pays.

— Tu l'as vue? dit Laîza.

— Oui, depuis quinze jours, tous les soirs, un fondi-jala vient se percher au-dessus de ma tèle : c'est le même qui chantait a Anjouan sur sa tombe. Il a traversé la mer avec ses petites ailes, et il est venu : j'ai reconnu son chant; écoule, le voici . »

Effectivement, au moment même, un rossignol de Madagascar, perché sur la plus haute branche du massif d'arbres au pied duquel étaient couchés Laîza et Nazim, commença sa mélodieuse chanson audessus de la tête des deux frères. Tous deux écoutèreni, le front mélancoliquement penché, jusqu'au moment où le musicien nocturne s'interrompit, el s'envolanl dans la direclion de la patrie des deux esclaves, fil enlendrc les mêmes modulations à cinquante pas de distance; puis s'envolanl encore, et toujours dans la même direclion, il répéta une dernière fois son chant, lointain écho de la patrie , mais dont à peine, à cette distance , on pouvait saisir les notes les plus élevées. Puis en6n il s'envola encore , mais celle fois si loin , si loin , que les deux exilés écoutaient vainement : on n'entendaii plus rien.

i II est retourné a Anjouan, dil Nazim, et il reviendra ainsi m'appeler el me montrer le chemin jusqu'à ce que j'y retourne moi-même.

— Pars donc, dil Uîza.

— Ainsi?... demanda Nazim.

— Tout est prêt. J'ai dans un des endroits les plu< déserts de la rivière Noire, en l'ace du morne, choisi un des plus grands arbres que j'ai pu trouver, j'ai creusé un canot dans sa lige, j'ai laillé deux avirons dans ses branches ; je l'ai scié au-dessus cl audessous du canot, mais je l'ai laissé debout de peur qu'on ne s'aperçût que sa cime manquait au milieu des autres cimes ; maintenant il n'y a plus qu'à le pousser pour qu'il tombe, il n'y a plus qu'à traîner le canol jusqu'à la rivière, il n'y a plus qu'à le laisser aller au courant ; et puisque lu veux partir, Nazim, eh bien ! celle nuit lu partiras.

— Mais toi, frère, ne viens-tu donc pas avec moi0 demanda Nazim.

— Non, dil Laïza, moi , je resle. ►

GEORGE

Nazim poussa à son tour un profond soupir.

« El qui f empêche donc, demanda Nazim après un moment de silence, de retourner avec moi au pays de nos pères?

— Ce qui m'empêche, Naaim , je te l'ai dit: depuis plus d'un an nous avons résolu de nous révolter, et nos amis m'ont choisi pour chef de la révolte. Je ne puis pas trahir nos amis en les quittant.

— Ce n'est pas cela qui te relient, dit Nazim en la tête, c'est autre chose encore.

—Et quelle autre chose penses-tu donc qui puisse ir, Nazim?

— La rote de la rivière Noire, » répondit le jeune homme en regardant fixement Laîza.

Laîza tressaillit ; puis, après un moment de si-

« C'e*t vrai, dit-il, je l'aime.

— Pauvre frère ! reprit Nazim ; et quel est ton projet?

— Je n'en ai pas.

— Quel est ton espoir?

— De la voir demain, comme je l'ai vue hier, comme je l'ai vue aujourd'hui.

— Mais elle, sait-elle que tu existes ?

— J'en doute.

— T'a t-cllc jamais adressé la parole?

— Jamais.

— Alors, la pairie ?

— Je l'ai oubliée.

— Nessali?

— Je ne m'en souviens plus.

— Notre père? »

Laîza laissa tomber sa tète dans ses mains. Puis au bout d'un instant :

< Écoute, lui dit-il, tout ce que tu pourrais me dire pour me faire partir serait aussi inutile que tout ce que je l'ai dit pour te faire rester. Elle est tout pour moi , famille et patrie. J'ai besoin de sa vue pour vivre, comme j'ai besoin de l'air qu'elle respire pour respirer. Suivons donc chacun notre destin. Nazim, retourne à Anjouan ; moi je reste ici.

— Mais que dirai-je à mon père quand il me demandera pourquoi Laîza n'est pas revenu?

— Tu lui diras que Laîza est mort, répondit le nègre d'une vois étouffée.

— Il ne me croira pas, dit Nazim en secouant la tête.

— El pourquoi?

— Il me dira : Si mon fils élah mort, j'aurais vu

ALKXATtDRB DUMAS. — TOME TIt.

l'âme de mon fils, l'Ame de Laîza n'a pas visité sou père, Laîza n'est pas mort.

— Eh bien! lu lui diras que j'aime une fdlc blanche, dit Laîza ; cl il me maudira. Mais quant à quitter l'Ile tant qu'elle y sera, jamais.

— Le grand esprit m'inspirera, frère, répondit Nazim en se levant; conduis-moi où est le canot.

— Attends, >dit Laîza. Et le nègre s'avança vers la lige creuse d'un mapoti, en lira un tesson de verre et une gargoulelic pleine d'huile de coco.

t Qu'est-ce que cela? demanda Nazim.

— Écoule, frère, dit Laîza : il est possible qu'à l'aide d'un bon vent cl de tes avirons, tu atteignes en huit ou dix jours ou Madagascar, ou même la Grande-Terre. Mai» il est possible que demain ou après-demain, un grain te rejette à la côte. Alors on saura ton départ, alors ton signalement aura été donné par toute file , alors tu seras obligé de le faire marron, et de fuir de bois en bois, de rochers en rochers.

— Frère , on m'appelait le Cerf d'Anjouan , comme on t'en appelait le Lion, dit Nazim.

— Oui ; mais comme le cerf, lu peux tomber dans un piège. Alors il faut qu'ils n'aient aucune prise contre toi ; il faut que lu glisses entre leurs mains. Voici du verre pour couper les cheveux, voici de l'huile de coco pour graisser tes membres. Viens, frère, que je te fasse la toilette du nègre marron.»

Nazim et Laîza gagnèrent une clairière , et à la lueur des étoiles, Uïza commença, a l'aide de son tesson de bouteille, à couper les cheveux à son frère aussi prnmptcmcni et aussi complètement qu'aurait pu le faire, avec le meilleur rasoir, le plus habile barbier. Puis , celle opération terminée , Nazim jeta son laugouli, et son frère lui versa sur les épaules une portion de l'Iiuile de coco que contenait la gourde, cl le jeune homme l'élcndit avec la main sur toutes les parties de son corps. Ainsi oinl des pieds à la lêle, le beau nègre d'Anjouan semblait un athlète antique se préparant au combat.

Mais il fallait une épreuve pour tranquilliser tout à fait Laîza. Laîza , coinine Alcidamas , arrêtait un cheval par les pieds de derrière , et le cheval essayait vainement de s'échapper de ses mains. Laîza, comme Milon de Crotone , prenait un taureau par les cornes et le chargeait 6tir ses épaules ou l'abattait à ses pieds. Si Nazim lui échappait , à lui , Nazim échapperait à tout le monde. I^îza saisit Nazim

par le bras , el roiiiil ses doigts tic Conte la force île ses muscles de fer. Nazim tira «on bras a lui t et son bras glissa entre les doigts de Laïza comme une anguille dans la main du pêcheur; Laîza saisit Nazim à bras-le-corps, le serrant contre sa poitrine comme Hercule avait serré Antée ; Nazim appuya ses mains sur les épaules de Laîza, et glissa entre ses bras et sa poitrine comme un serpent glisse entre les griffes d'un lion. Alors seulement le nègre fut tranquille ; Nazim ne pouvait plus être pris par surprise , et , à la course , Nazim lui-même eût lassé l'animal dont il avait pris le nom.

Alors Laîza donna à Nazim la gourde aux trois quarts pleine d'huile de coco, lui recommandant de la conserver plus précieusement que les racines de manioc qui devaient apaiser sa faim, et que l'eau qui devait étancher sa soif. Nazim passa la gourde dans une courroie et attacha la courroie à sa ceinture.

Puis les deux frères interrogèrent le ciel , cl voyant à la position des étoiles qu'il devait être au moins minuit, ils prirent le chemin du morne de la rivière Noire, et disparurent bientôt dans les bois qui couvrent la base des T rois-Mamelles ; mais derrière eux , cl à vingt pas du massif de bambou où avait eu lieu entre les deux frères toute la conversation que nous venons de rapporter, un homme que jusque-là , à son immobilité, on eût pu prendre pour un des troncs d'arbres parmi lesquels il était couché , se leva lentement, glissa comme une ombre dans le fourré, apparut un instant à la lisière de la forêt, cl poursuivant les deux frères d'un geste de menace, s'élança, aussitôt qu'ils curent disparu, dans la direction du Port-Louis.

Cel homme , c'était le Malais Antonio qui avait promis de se venger de Laïza cl de Nazim, cl qui allait tenir sa parole.

El maintenant, si vile qu'il aille sur ses longues jambes, il faut, si nos lecteurs le permettent, que nous le précédions dans la capitale de l'Ile de France.

là BAIE DE LA RIVIÈRE NOIRE.

Après avoir payé à Miko-Miko l'éventail chinois dont, à son grand étonnement, George lui avait dil le prix, la jeune fille que nous avons entrevue un

instant sur le seuil de la porte, était, tandis que son nègre aidait le marchand à recharger sa marchandise, rentrée chez elle toujours suivie de sa gouvernante, et toute joyeuse de son acquisition du jour, dont la destinée était d'être oubliée le lendemain; elle avait été avec cette démarche flexible et nonchalante qui donne tanl de charme aux femmes créoles, se coucher nonchalamment sur un large canapé, dont la destination, bien visible, était de •ervîr de lit aussi bien que de siège. Ce meuble était placé au fond d'un charmant petit boudoir, tout hariolé de porcelaines de la Chine et de vases du Japon : la tapisserie qui en recouvrait les murailles, était faite de cette belle indienne que les habitant de l'Ile de France lirenl de la côte de Commande! cl qu'ils appellent palna. Enfin, comme c'est l'habitude dans les pays chauds, les chaises et les fauteuils étaient en cannes, et deux fenêtres qui s'ouvraient en face l'une de l'autre, l'une sur une cour toute plantée d'arbres, l'autre sur un vaste chantier, laissaient à travers les nattes de bambou qui leur servaient de persiennes, passer la brise de la mer et le parfum des fleurs.

A peine la jeune fille était-elle étendue sur le canapé, qu'une petite perruche verte à tête grise, grosse comme un moineau , s'envola de son bâton, cl se posant sur son épaule, s'amusa à becqueter le bout de l'éventail, que sa maîtresse, par un mouvement machinal, s'amusaitdc son côté à ouvrir elà fermer.

Nous disons par un mouvement machinal, parce qu'il était visible que ce n'était déjà plus à son éventail, tout charmant qu'il fût, et quelque désir qu'elle eût manifesté de l'avoir, que pensait en ce moment la jeune fdle. En eflet, ses yeux en apparence fixés sur un point de l'appartement où aucun objet remarquable ne motivait celle fixité, avaient évidemment cessé de voir les objets présents pour suivre quelque rêve de sa pensée. Il y a plus , sans doute ce rêve avait pour elle toutes les apparences de la réalité , car de temps en temps un léger sourire passait 6ut son visage, et ses lèvres s'agitaient, répondant par un muet langage à quelque muet souvenir. Celte préoccupation élaii trop en dehors des habitudes de la jeune fille, pour qu'elle ne dît pas bientôt remarquée de sa gouvernante; aussi, après avoir suivi pendant quelques instants en silence le jeu de physionomie de la jeune fille :

t Qu'avcz-vousdonc, ma chère Sara , demanda la mie Henriette.

— Moi , rien , répondil h jeune l, comme une personne qu'on éveille en sursaut.

Je joue, comme voua voyez, avec ma perruche et mon éventail , voilà tout.

— Oui , je le vois bien , vous jouez avec volrc perruche et votre éventail ; mais à coup sur , au moment où je vous ai tirée de votre rêverie , vous ne pensiez ni à Tune ni à l'autre.

— 01) ! ma mie Henriette , je vous jure...

— Vous n'avez pas l'habitude de mentir, Sara, et surtout avec moi, interrompit la gouvernante; pourquoi commencer aujourd'hui ? »

Les joues de la jeune fille se couvrirent d'une vive rougeur; puis, après un moment d'hésitation :

* Vous avez raison , chère bonne , lui dit-elle ; je pensais à tout autre chose.

— El à quoi pensiez-vous ?

— Je me demandais quel pouvait être ce jeune homme qui est passé là si à propos pour nous tirer d'embarras. Je ne l'ai jamais aperçu avant aujourd'hui , et sans doute il est arrivé avec le vaisseau qui a amené le gouverneur. Est-ce donc un mal que de penser à ce jeune homme ?

— Non , mon enfant , ce n'est point un mal d'y penser ; mais c'était un mensonge de me dire que vous pensiez à autre chose.

— J'ai eu tort, dit la jeune fille , pardonne-moi. »

El elle avança sa charmante léle vers sa gouvernante , qui, de son côté, se pencha vers elle et l'embrassa au fronl.

Toutes deux demeurèrent en silence pendant un instant ; mais comme la mie Henriette, en Anglaise sévère qu'elle était, ne voulait pas laisser l' imaginalion de son élève s'arrêter trop longtemps sur le souvenir d'un jeune homme , cl que Sara , de son côté, éprouvait un certain embarras à se taire, toutes deux ouvrirent la bouche en même temps pour entamer un autre sujet de conversation. Mais leurs premières paroles se choquèrent en quelque sorte , et chacune s'éianl arrêtée pour laisser parler l'autre , il résulta de ce conflit de mots trop pressés un autre de silence. Celle fois, ce lut Sara qui le

en seriez forl aise, n'est

€ Que vouliez-vous dire, ma mie Henriette? demanda la jeune fille.

— Mais, vous-même, Sara , vous disiez quelque chose. Que disiez-vous?

— Je disais que je voudrais bien savoir si notre nouveau gouverneur csi un jeune

GEOKGE.

— Et dans ce cas ce pas , Sara ?

— Sans doute. Si c'est un jeune homme , il donnera des dîners, des fêtes, des bals , et cela animera un peu notre malheureux Port-Louis , qui est si triste. Oh ! des bals surtout ! s'il pouvait donner des bals!

— Vous aimez donc bien la danse, mon enfant?

— Oh ! si je l'aime ! » 6'écria la jeune fdle. La mie Henriette sourit.

« Y a-l-il donc aussi du mal à aimer la danse ! demanda Sara.

— Il y a du mal, Sara, a faire toutes choses comme vous les faites , avec passion.

— Que veux-tu, chère bonne, dil Sara d'un petit air câlin plein de charmes qu'elle savait prendre dans l'occasion, je suis ainsi faite : j'aime ou je hais, et je ne sais cacher ni ma haine ni mon amour. Ne m 'as-tu pas dil souvenl que la dissimulation était un vilain défaut?

— Sans doute ; mais entre dissimuler ses sensations et s'abandonner sans cesse à ses désirs, je dir.ii presque à son instinct , répondil la grave Anglaise , que les raisonnements primesautiers de son élève embarrassaient quelquefois autant que les élans de sa nature primitive l'inquiétaient en d'autres moments , il y a une grande différence.

— Oui , je sais que vous m'avez souvent dil cela , ma mie Henriette. Je sais que les femmes d'Europe, celles qu'on appelle les femmes comme il faut du moins, ont trouvé un admirable milieu entre la franchise cl la dissimulation : c'est le silence de la voix et l'immobilité de la physionomie. Mais, pour moi, chère bonne , il ne faut pas être trop exigeante ; je ne suis pas une femme civilisée, je suis une petite sauvage , élevée au milieu des grands bois et au bord des grandes rivières.. Si ce que je vois me plail, je le désire, el si je le désire, je le veux. Puis on m'a un peu gâtée, vois-lu , ma mie Henriette, et toi comme les autres ; cela m'a rendue volontaire. Quand j'ai demandé, on m'a donné presque toujours; et quand on m'a refusé par hasard , j'ai pris , cl on m'a laissé prendre.

— El comment cela s'arrangera-l-il lorsque, avec ce beau caractère, vous serez la femme de M. Henri?

— Oh ! Henri esl un bon garçon , el il est déjà convenu cuire nous , dil Sara avec la plus parfaite innocence, que je lui laisserai faire ce qu'il voudra, et que moi je ferai que ce je voudrai. N'est-ce pa*.

Henri? continua Sara en se retournant vers la porte, qui s'ouvrait en ce moment pour donner passage à M. de Malmédie cl à son fils.

— Qu'y a-l-il, ma chère Sara? demanda le jeune hommeens'approchanld elle elen lui baisantla main.

— N'est-ce pas (pic lorsque nous serons mariés vous ne me contrarierez jamais , et que vous me donnerez tout ce qui me fera plaisir?

— Peste ! dit M. de Malmédie, j'espère que voilà une petite femme qui fait les conditions d'avance.

— N'est-ce pas, continua Sara, que si j'aime toujours les bals, vous m'y conduirez toujours et que vous y resterez tant que je voudrai, tout au contraire de ces vilains maris qui s'en vont après la septième nu huitième contredanse? N'est-ce pas que je pourrai pécher tant que je voudrai, chasser tant que je voudrai, ou paresser tant que je voudrai ? N'est-ce pas (pic si j'ai envie d'un beau cliapeau de France, vous me l'achèterez; d'un beau chàlc de l'Inde, vous me l'achèterez; d'un beau cheval anglais ou arabe, vous me l'achèterez?

— Sans doute , dit Henri en souriant. Mais , à propos de chevaux arabes, nous en avons vu deux beaux aujourd'hui, et je suis bien aise que vous ne les ayez pas vus, vous, Sara; car, comme ils ne sont probablement pas à vendre , si par hasard vous en aviez eu envie, je n'aurais pas pu vous les donner.

— Je lésai vus aussi, dit Sara ; n'apprlicnncnlils pas à un jeune homme de vingt-cinq à vingtsix ans, à un étranger brun, avec de beaux cheveux et des yeux superbes ?

— Diable ! Sara , dit Henri, il parait que vous avei encore plus fait attention au cavalier qu'aux chevaux?

— C'est tout simple, Henri, le cavalier s'est approche de moi et m'a prié, tandis que je n'ai vu les chevaux qu'à une certaine distance, et ils n'ont pas même henni.

— Comment, ce jeune fat vous a parlé, Sara ? Et à quelle occasion? reprit Henri.

— Oui, à quelle occasion? demanda M. de Malmédie.

— D'abord, dit Sara, je ne me suis pas aperçue le moins du monde de sa fatuité, et voilà ma mie Henriette qui était avec moi et qui ne s'en est pas aperçue non plus. Ensuite, à quelle occasion il m'a parlé ? Oh ! mon Dieu, rien de plus simple : je rentrais de l'église, lorsque j'ai trouvé, m'atleiidant sur le pas de la porte, un Chinois avec ses deux paniers

tout pleins d'étuis, d'éventails, de portefeuilles ci d'une multitude d'autres choses encore. Je lui ai demandé le prix de cet éventail... Voyez comme il est joli, Henri!

— Eh bien! après? demanda M. de Malmédie; tout cela ne nous dit point comment ce jeuue homme vous a parlé.

— J'y virus, mon oncle , j'y viens, répondit Sara. Je lui demandai donc le prix ; mais il y avait un inconvénient à ce qu'il me le dit : le brave homme ne parlait que chinois. Nous étions donc très-embarrassées, ma mie Henriette et moi, demandant à ceux qui nous entouraient pour voir les jolis objets que le marchand avait étalés, s'il n'y avait pas parmi les assistants quelqu'un qui pût nous servir d'interprète, lorsque le jeune homme s'est avancé, et, se mettant à notre disposition, a parlé au marchand dans sa langue, et se retournant de notre côté nous a dit : * Quatre-vingts piastres. » Ce n'est pas cher, n'est-ce pas, mon oncle?

— Hum! fit M. de Malmédie; c'est le prix qu'on payait un nègre avant que les Anglais ne défendissent la traite.

— Mais, ce monsieur parle donc chinois? demanda Henri avec élonnement.

— Oui, répondit Sara.

— Oh! mon père, s'écria Heuri en éclatant de rire; oh! vous ne savez pas? Il parle chinois!

— Eh bien! qu'y a-l-il de si risiblc à cela? demanda Sara.

— Oh ! rien du tout, rien du tout, reprit Henri en continuant de s'abandonner à son hilarité. Comment donc ! mais c'est un charmant talent que possède là le bel étranger, et c'est un homme bieu heureux. 11 peut causer avec les boites à thé et les paravents.

— Le fait est que le chinois est une langue peu répandue, répondit M. de Malmédie.

— C'est quelque mandarin, dit Henri, continuant de s'égayer aux dépens du jeune étranger, dont le hautain regard lui était demeuré sur le cœur.

— Eu loulca8, répondit Sara, c'est un mandarin lettré, car après avoir parlé chinois au marchand, il m'a parlé français à moi, cl anglais à ma mie Henriette.

— Diable! il parle donc toutes les langues, ce gaillard-là, dit M. de Malmédie. 11 me faudrait un homme comme cela dans mes comptoirs?

— Malheureusement, mou oncle, dit Sara,

celui donl vous parlez me paraît avoir élé à uo service qui l'aura dégoûté de tous les autres.

— El auquel ?

— A celui du roi de France. N'avcz-vous pas vu qu'il a à sa boutonnière le ruban de la Légion d'honneur , et un autre ruban encore?

— Oh ! à l'heure qu'il est , tous ces rubans-là se donnent , sans que celui qui les reçoit ait besoin d'avoir élé militaire.

— Mais encore, en général, faut-il que celui à qui on le donne soit un homme distingue , reprit Sara , piquée sans savoir pourquoi , et défendant l'étranger par cet instinct si naturel aux cœurs simples, de défendre ceux qu'on attaque injustement.

— Eh bien ! dit Henri , il aura élé décoré parce qu'il sait le chinois! voilà tout.

— D'ailleurs, nous saurons tout cela, reprit M. de Malmédio avec un accent qui prouvait qu'il ne s'apercevait aucunement de la pique qui avait eu lieu entre les deux jeunes gens ; car il est arrivé sur

. le bâtiment du gouverneur, et comme on ne vient pas à l'Ile de Franec pour en partir le lendemain , nous aurons sans aucun doute l'avantage de le posséder quelque temps. »

En ce moment un domestique entra , apportant une lettre au cachet du gouvernement , et qu'on venait d'apporter de la part de lord Murray. C'était une invitation pour M. de Malmédic , pour Henri et pour Sara, au diner qui avait lieu le lundi suivant, et au bal que devait suivre ce dîner.

Les irrésolutions de Sara étaient fixées à l'endroit du gouverneur. C'était un fort galant homme que relui qui débutait par une invitation ; aussi Sara poussa-t-elle un cri de joie à l'idée de passer toute une nuit à danser : cela tombait d'autant mieux que le dernier vaisseau venu de France lui avait apporté de délicieuses garnitures de robes en fleurs artificielles qui ne lui avaient pas fait la moitié du plaisir qu'elles auraient dû lui faire, attendu qu'elle ne savait pas, en les recevant, quand l'occasion se présenterait de les montrer.

Quant à Henri, celle nouvelle, malgré la dignité avec laquelle il la recul, ne lui fut pas indifférente au fond : Henri se regardait , à raison d'ailleurs , comme un des plus beaux garçons de la colonie , et tout convenu qu'était son mariage avec sa cousine, tout son promis qu'il était enfin, il ne se faisait pas faute , en attendant , de coqueter avec les autres femmes. La chose lui était facile , au reste , Sara

>RGE. 319

n'ayant jamais , soit insouciance , soit habitude , manifesté à cei égard la moindre jalousie.

Pour M. de Malmédic père, il se rengorgea fort à la vue de cette invitation qu'il relui trois fois cl qui lui donna une plus haute idée encore de son importance , puisque deux ou trois heures a peine après l'arrivée du gouverneur, il se trouvait déjà invité à diner avec lui, honneur qu'il ne faisait, selon toute probabilité, qu'aux plus considérables de l'Ile.

Au reste, cela changea quelque chose aux dispositions prises par la famille Malmédic. Henri avait arrêté une grande chasse aux cerfs pour le dimanche cl le lundi suivants, dans le quartier de la savane qui à celte époque étant encore désert, abondait en grand gibier; et comme c'était en partie sur les propriétés de son père que la chasse devait avoir lieu, il avait invité une douzaine de ses amis à se trouver le dimanche malin à une charmante maison de campagne qu'il possédait sur les bords de la rivière Noire, l'un des quartiers les plus pittoresques de l'ile. Or il était impossible de maintenir les jours indiqués, attendu que l'un de ces jours était celui désigné par le gouverneur pour son reps et pour son bal ; il devenait donc urgent d'avancer la partie de vingt-quatre heures, et non pas pour MM. de Malmédic seulement, mais encore pour une partie de leurs invités qui devaient naturellement être appelés à l'honneur de diner chez lord Murray. Henri rentra donc chez lui pour écrire une douzaine de lettres que le nègre Bijou fut chargé de porter à leurs adresses respectives, et qui annonçaient aux chasseurs la modification apportée au premier projet.

M. de Malmédic, de son côté, prit congé de Sara sous le prétexte d'un rendez-vous d'affaire, mais en réalité pour annoncer à ses voisins que dans trois jours il pourrait leur dire franchement son opinion sur le nouveau gouverneur, attendu que le lundi suivant il dînait avec lui.

Quant à Sara, elle déclara que dans une circon- . ■lance si inattendue cl si solennelle, elle avait trop de préparatifs à faire pour partir avec ces messieurs, le samedi malin, cl qu'elle se contenterait de les rejoindre, le samedi soir ou le dimanche dans la matinée.

Le reste de la journée et toute celle du lendemain se passa donc comme l'avait prévu Sara , dans les préparatifs de celle importante soirée, cl grâce au calme qu'apporta la mie Henriette dans tous ses arrangements, le dimanche inaliu Sara put partir

350 G Et

comme elle lavait promis à son père. L'important était mil , la robe était essayée , et la couturière , femme éprouvée , répondait que le lendemain matin Sara la trouverait faite; s'il y manquait quelque chose, une partie de la journée restait pour les corrections.

Sara partait donc dans des dispositions aussi joyeuses que possible : après le bal , ce qu'elle aimait le mieux au monde c'était la campagne; en effet, ta campagne lui offrait celte liberté de paresse ou ce caprice de mouvement que ce cœur aux désirs extrêmes ne trouvait jamais entièrement dans la ville ; aussi, à la campagne, Sara cessait-elle de reconnaître aucune autorité , même celle de la mie Henriette, la personne qui, au bout du compte, en avait le plus sur elle. Si son esprit était à la paresse , elle choisissait un beau site , se couchait sous une louiïe de jameroses ou de pamplemousses, et là, elle vivait de la vie des fleurs, huvanl la rosée, l'air et le soleil par tous les pores , écoulant chauler les figuiers bleus et les fondi-jalas, s'amusanl à regarder les singes sauler d'une branche à l'autre ou se suspendre par la queue, suivant des yeux dans leurs mouvements gracieux et rapides , ces jolis lézards verls tachetés et rayés de rouge , si communs à l'Ile de France, qu'à chaque pas on en fait fuir trois ou quatre ; et là , elle restait des heures entières, se mellanl pour ainsi dire en communication avec toute la naiure, donl elle écoutait les mille bruits , dont elle étudiail les mille aspects , donl elle comparait les mille harmonies. Son esprit au contraire était-il au mouvement, alors ce n'était plus une jeune fille , c'était une gazelle , c'était un oiseau , c'était un papillon ; elle franchissait les torrents , à la poursuite des libellules aux lêtes élincelantes comme des rubis ; elle se penchait sur les précipices pour y cueillir des songes , aux larges feuilles , où les gouttes de rosée tremblent comme des globules de vif argent ; elle passait pareille à une oudine sous une cascade dont la poussière humide la voilait comme une gaze , et alors , tout au contraire des autres femmes créoles dont le teint mal se colore si difficilement , ses joues à elle se couvraient d'un incarnai si vif que les nègres, habitués daus leur langage poétique et coloré à donner à chaque chose un nom désigualeur , n'appelaient Sara que la rose de la rivière Noire.

Sara , comme nous l'avons d'il , était donc bien heureuse, puisqu'elle avait en perspective, l'une

pour le jour même, l'autre pour le lendemain , les deux choses qu'elle aimait le plus au monde , c'està-dire la campagne cl le bal.

Page 1