‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 48 sur 212 · LE BAIN · texte numérisé non relu

LE BAIN

A celte époque l'Ile n'était point encore, comme elle l'est aujourd'hui, coupée par des chemins qui permettent de se rendre en voilure aux différent* quartiers de la colonie , cl les seuls moyens de transport étaient les chevaux ou le palanquin. Toutes les fois que Sara se rendait à la campagne, avec Henri et M. de Malmédie, le cheval obtenait sans discussion aucune la préférence, car réquitaliou était un des exercices les plus familiers à la jeune tille ; mais lorsqu'elle voyageait en tèle à tête avec ma mie Henriette, il lui fallait renoncer à ce genre de locomotive, auquel la grave Anglaise préférait de beaucoup le palanquin. C'élaiulonc dans un palanquin , porlé par quatre nègres , suivis d'un relai de quatre autres , que Sara cl sa gouvernante voyageaini côte à côte, assez rapprochées, au reste, l'une de l'autre pour pouvoir causer, à iravers leurs rideaux écartés, tandis que leurs porteurs, surs d'avance d'un bon pourboire, chanlaienl à lue-lète, dénonçant ainsi aux passants la générosité de leur jeune maîtresse.

Au resic , ma mie Henriette et Sara formaient bien le contraste physique et moral le plus accentué qu'il soit possible d'imaginer. Le lecteur connait déjà Sara , la capricieuse jeune fille aux cheveux ci aux yeux noirs, au teint changeant comme son esprit, aux dents de perles, aux mains et aux pieds d'enfant, au corps souple et ondoyant comme celui d'une sylphide ; qu'il nous permette de lui dire maintenant quelques mois de ma mie Henriette.

Henriette Smith était née dans la mélropole : c'était la fille d'un professeur qui, l'ayant elle-même destinée à l'éducation, lui avait fait apprendre , des son enfance, l'italien et le français , qui lui élaieut au reste, grâce à celle élude juvénile , aussi familiers que son idiome maternel. Le professorat est , comme chacun sait, un métier où l'on amasse généralement peu de fortune. Jacks Smilh était donc mon pauvre , laissant sa tille Henriette pleine de talent ,

mail sans un sou de dot , ce qui fait que la jeune aucignit l'âge de vingt-cinq ans sans trouver

A celle époque , une de ses amies , excellente musicienne, comme elle-même était parfaite philologue, proposa à MllB Smith de mettre leurs deux t dents en communauté et d'élever une pension de rompteà demi. L'offre était acceptable et fut acceptée. Mais quoique chacune des deux associées mil à l'éducation des jeunes fille* qui leur étaient confiées toute l'attention, tout le soin et tout le dévouement dont elle était capable , l'établissement ne prospéra point , et force fut aux deux maîtresses de rompre leur association.

Sur ces entrefaites, le père d'une des élèves de miss Henriette Smith, riche négociant de Londres, reçut de M. de Malmédie , son correspondant , une lettre dans laquelle il lui demandait une gouvernante pour sa fille, offrant à celte institutrice des avantages suffisants pour compenser les sacrifices qu'elle faisait en «'expatriant. Cette lettre fut communiquée a miss Henriette : la pauvre fille était sans ressource aucune ; elle ne tenait pas beaucoup à un pays où elle n'avait d'autre perspective que de mourir de faim. Elle regarda l'offre qu'on lui faisait rumine une bénédiction du ciel, et elle s'embarqua sur le premier vaisseau qui mit à la voile pour l'Ile »le France, recommandée à M. de Malmédie comme une personne distinguée et digne des plus grands égards. M. de Malmédie la reçut en conséquence et la chargea de l'éducation de sa fille Sara, alors Agée de neufans.

La première question de miss Henriette fut de demander à M. de Malmédie quelle était l'éducation qu'il désirait que sa fille reçût. M. de Malmédie rélit que cela ne le regardait pas le moins du 5, qu'il avait fait venir une institutrice pour se e soin, et que c'était à elle , qu'on lui avait recommandée comme une personne fort savante , d'apprendre à Sara ce qu'elle savait : il ajouta seulement, en manière de past-icriptum, que la jeune fille étant destinée , de toute éternité et sans restriction , à devenir l'épouse de son cousin Henri , il était important qu'elle ne prit d'affection (KHir aucun autre. Cette décision de M. de Malmédie à l'égard de l'union future de son fils et de sa nièce tenait non-seulement à l'affection qu'il avait pour tous deux, mais encore à ce que Sara, orpheline à l'Age de trois ans , avait hérité de près d'un

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million , somme qui devait se doubler pendant la tutelle de M. de Malmédie.

Sara eut d'abord grand' peur de celte institutrice, qu'on lui faisaii venir d'outre-mer, et, à la première vue , l'aspect de miss Henriette , il faut le dire, ne la rassura point beaucoup ; en effet , c'était alors une grande fille de trente à trente-deux ans , à laquelle l'cxercicedu pensionnat avait donné cetabord sec et pincé, apanage habituel des institutrices; son œil froid , son teint pale, ses lèvres minces , avaient quelque chose d'automatique qui étonnait, et dont ses cheveux, d'un blond un peu ardent, avaient grand'peine à réchauffer le glacial ensemble. Habillée , serrée , coiffée dès le malin , Sara ne l'avait jamais vue une seule fois en négligé, el elle fut longtemps à croire que le soir, miss Henriette, au lieu de se coucher dans un lit comme le commun des mortels , s'accrochait dans une garde-robe , comme ses poupées , et en sortait le lendemain comme elle y était entrée la veille. Il en résulta que dans les premiers temps, Sara obéit assez ponctuellement à sa gouvernante, et apprit un peu d'anglais el d'ilalien. Quant à la musique, Sara était organisée comme un rossignol , et clic jouait presque naturellement du piano et de la guitare, quoique son instrument favori , quoique l'instrument qu'elle préférait à tous les autres instruments, fût la harpe malgache, dont elle tirait des sons qui ravissaient les virtuoses madécascs les plus célèbres dans l'Ile.

Cependant, tous ces progrès se faisaient sans que Sara perdit rien de son individualité , et sans que celte nature primitive se modifiât en aucune façon. De son côté, miss Henriette restait telle que Dieu cl l'éducation l'avaient faite ; de sorte que ces deux natures si différentes vécurent côte à côle , sans jamais se rien céder l'une à l'autre. Néanmoins, comme toutes deux, dans des expressions diverses , étaient douées d'excellentes qualités, ma mie Henriette finit par concevoir un profond attachement pour son élève, cl Sara se prit, de son coté, d'une vive amitié pour sa gouvernante. Le signe de cette aficclion mutuelle fut que l'institutrice appela Sara mon enfant, et que Sara , trouvant la dénomination de miss ou de mademoiselle bien froide pour le sentiment qu'elle portail à son institutrice, inventa pour elle l'appellation plus affectueuse de ma mie Henriette.

Mais c'élail surtout à l'endroit des exercices du corps que ma mie Henriette avait conservé son antipathique réserve : en effet , son éducation toute

uigiiize

scolastiquc n'avait développé que ses facultés morale», laissant à ses facultés physique» toute leur gaucherie native; aussi quelques instances qu'eût pu lui faire Sara , ma mie Henriette n'avait jamais voulu monter à cheval , même sur Berloque , paisible porte-choux javanais qui appartenait au jardinier. Les chemins étroits lui donnaient de tels vertiges qu'elle avait souvent préféré faire un détour d'une ou deux lieues que de passer près d'un précipice ; enfin , ce n'était jamais sans un profond serrement de cœur qu'elle s'aventurait sur une barque, et à peine y était-elle assise, et la susdite barque se mettait-elle en mouvement , que la pauvre gouvernante prétendait être reprise du mal de mer qui ne l'avait pas quitté un instant pendant toute la traversée, de Porlsmoulh au Port-Louis, c'est-à-dire pendant plus de quatre mois. Il en résultait que la vie de ma mie Henriette se passait, à l'égard de Sara, en appréhensions éternelles, et que quand elle la voyait, hardie comme une amazone, monter les chevaux de son cousin ; quand elle la voyait, légère comme une biche, bondir de rocher en rocher; quand elle la voyait, gracieuse comme une ondine , glisser ù la surface de l'eau ou disparaître momentanément dans ses profondeurs , son pauvre cœur , presque maternel, se serrait de terreur, cl elle ressemblait à ces malheureuses poules à qui on fait couver des cygnes, et qui, eu voyant leur progéniture adoplive s'élancer à l'eau, restent au bord du rivage, ne comprenant rien à tant de hardiesse, et gloussant tristement pour rappeler les téméraires qui s'exposent à un pareil danger.

Aussi ma mie Henriette, quoique portée pour le moment dans un palanquin bien doux cl bien sûr, n'en était-elle pas moins préoccupée par avance des mille angoisses que , selon son habitude , Sara n'allait pas manquer de lui faire éprouver, tandis que la jeuuc fille s'exaltait à l'idée de ces deux jours de bonheur.

Il faut dire aussi que la matinée était magnifique. L'était une de ces belles journées du commencement de l'automne, car le mois de mai, noire printemps à nous, csl l'automne de Mo de France, où la nature, prèle à se couvrir d'un voile de pluie, failles plus doux adieux au soleil. A mesure qu'on avançait, le paysage devenait plus agreste, on traversait, sur des ponts dont la fragilité faisait trembler ma mie Henriette, la double source delà rivière du Hcmpart , et les cascades de la rivière du Tama-

rin. Arrivée au pied de la montagne des T rois- Mamelles , Sara s'informa de son père et de son cousin, et elle apprit qu'ils chassaient en ce moment avec leurs amis entre le grand bassin cl la plaine de Saint-Pierre. Enfin on franchit la petite rivière du Boucaut , on tourna le morne de la grande rivière Noire, et l'on se trouva en face de l'habitation de M. de Malmédie.

Sara commença par faire une visite aux commensaux de la maison qu'elle n'avait pas vus depuis quinze jours, puis elle alla dire bonjour à sa volière, immense treillis de fils de fer qui enveloppait on buisson tout entier , et dans laquelle étaient enfermés ensemble des tourterelles de Guida, des figuiers bleus et gris , des fondi-jala et des gobe-mouches. Puis de là elle passa à ses Heure, presque toutes originaires de la métropole ; c'étaient des tubéreuses, des œillets de Chine, des anémones, des renoncules cl dos roses de l'Inde, au milieu desquelles s'élevait , comme la reine des tropiques , la belle immortelle du Cap. Tout cela était enfermé dans des haies de frangipaniers et de roses de Chine qui, comme nos roses des quatre saisons , fleurissent touie l'année. Cela , c'était le royaume de Sara ; le reste de l'Ile , c'était sa conquête.

Tant que Sara demeurait dans les jardins de l'habitation, tout allait bien pour ma mie Henriette, qui trouvait des chemins sablés, de frais ombrages, un air plein de parfums. Mais on comprend que ce moment de tranquillité était bien court. Le temps de dire un mol d'amitié à la vieille mulâtresse qui avait été au service de Sara, et qui passait ses invalides à la rivière Noire; le temps de donner un baiser à sa tourterelle favorite ; le temps de cueillir deux ou trois fleurs et de les mettre dans ses cheveux, c'était fini. Le tour de la promenade arrivait, el là commençaient les angoisses de la pauvre gouvernante. Dans les commencements , ma mie Hcn- | riellc avait bien voulu résister à la petite indépeui danlc , cl la plier à des plaisirs moins vagabonds , mais elle avait reconnu que c'était chose impossible; Sara s'était échappée de ses mains, et avait faitscs courses sans elle, de sorte que son inquiétude pour son élève étant encore plus grande que ses craintes personnelles, elle avail fini par prendre sur elle d'accompagner Sara. Il est vrai qu'elle se contentait presque toujours de s'asseoir sur un point élevé, d'où elle pouvait suivre des yeux la jeune fille dans les ascensions ou les descentes. Mais du moins

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il lui semblait qu'elle la retenait dn geste et la soutenait de la vue. Celle fois , comme toujours , ma mie Henriette , voyant Sara disposée à partir, se résigna donc comme d'habitude, prit un livre pour lire pendant qu'elle courrait, et sç prépara à raccompagner.

Mais cette fois , Sara avait projeté autre chose qu'une promenade, et c'était un bain qu'elle s'était promis ; un bain dans cette belle baie de la rivière Noire, si calme, si paisible; dans cette eau si transparente , qu'on voit à vingt pieds de profondeur les madrépores qui poussent sur le sable , et toule la famille de crustacées qui se promène entre leurs rameaux. Seulement, comme d'habitude, elle s'était bien gardée d'en rien dire à ma mie Henriette; la vieille mulâtresse seule était prévenue, et elle devait attendre avec son costume de bain Sara au rendez-

La gouvernante et la jeune fille descendirent ainsi suivant les bords de la rivière Noire qui allait toujours s'élargissant , et au bout de laquelle on voyait resplendir la baie comme un vaste miroir ; de chaque coté de la rive s'élevait une haute bordure de forêts doni les arbres, comme de longues colonnes, s'élevaient d'un seul jet, cherchant leur place au milieu de ce vaste dôme de feuillage si qu'à peine à de rares intervalles laissait -il le ciel , tandis que les racines , pareilles à des ils nombreux ne pouvant creuser les roches qui roulent incessamment du haut du morne , les enveloppaient de leurs replis ; à mesure que le lit de la rivière devenait plus large , les arbres des deux rives s'inclinaient, profitant de l'intervalle laissé par l'eau , et formaient une voûte pareille à une tente gigantesque; tout cela était sombre, solitaire, calme, muet , plein de mélancolique poésie el de réserve mystérieuse ; le seul bruit qu'on entendit était le mque de la perruche à tête grise ; les seuls vivants qu'on aperçût aussi Için que le regard pouvait s'étendre, étaient quelques-uns de ces singes roussètres nommés aigrettes, qui sont le fléau des plantations , mais qui sont si communs dans l'Ile , que toutes les tentatives faites pour les détruire ont échoué. De temps en temps seulement, effrayé par le bruit de Sara et de sa gouvernante, un martin-pécheur vert, à la gorge et au ventre blancs, s'élançait, en poussant un cri aigu et plaintif, des m.itigliers qui trempaient leurs rameaux dans la rivière, traversait le courant, rapide comme une flèche , brillant comme une émeraude, et allait s'e.»-

AIE\l\DRf 01 MAS. — TOMR VII.

foncer et disparaître dans les mangliers de l'autre rive. Or ces végétations tropicales , ces solitudes profondes, ces harmonies sauvages qui s'harmoniaieni si bien ensemble, rochers, arbres et rivière, c'était la nature comme l'aimait Sara, c'était le paysage comme le comprenait son imagination primitive , c'était l'horizon comme ne pouvaient les reproduire ni la plume, ni le crayon, ni le pinceau, mais comme le réfléchissait son àme.

Ma mie Henriette n'était point insensible, hâtonsnous de le dire , à ce magnifique spectacle ; mais comme on le sail , ses craintes éternelles l'empêchaient d'en jouir complètement. Arrivée au sommet d'un pelit monticule , d'où l'on apercevait une assez grande étendue de terrain , elle s'assit donc , el après avoir, quoique sans espoir de succès, invité Sara à s'asseoir auprès d'elle, elle regarda la légère jeune fille s'éloigner d'elle en bondissant , el tirant de sa poche le dix ou douzième volume de Clariet Harlovte , son roman favori, elle se mit à le relire pour la vingtième fois.

Quant à Sara, elle continua de longer le bord de la baie et disparut bientôt derrière une énorme toufle de bambous ; c'était là que l'attendait la mulâtresse avec son costume de bain.

La jeune fille s'avança jusqu'au bord de la rivière, sauta de rochers en rochers, semblable à une bergeronnette qui se mire dans l'eau ; puis, après s'être assurée avec la craintive pudeur d'une nymphe antique que tout était bien désert autour d'elle, ello commença à laisser tomber les uns après les autres tous ses vêtements , pour revêtir une tunique de laine blanche qui , serrée autour du cou ci au-dessous du soin et descendant au delà du genou, lui laissait les bras el les jambes nues, et par conséquent libres de leur mouvement. Ainsi, debout et revêtue de ce cosinme, la jeune fille semblait la Diane chasseresse prête à descendre dans son bain.

Sara s'avança vers l'extrémité d'un rocher qui dominait la baie, à un endroit où elle a une grande profondeur; puis, hardie et confiante dans son adresse et dans sa force, certaine de sa supériorité sur un élément dans lequel en quelque sorte, comme Vénus, elle était née, elle s'élança, disparut dans l'eau, el reparut nageanl, à quelques pas de l'endroit où elle s'était précipitée.

Tout à coup ma mie Henriette s'entendit appeler; elle leva la léte, chercha quelque temps autour d'elle, puis enfin, dirigée par un second appel, ses yeux se.

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portèrent vers la belle baigneuse, cl au milieu de la baie elle vit son onilinc qui glissait à la surface de l'eau. Le premier mouvement de la pauvre gouvernante fut de rappeler Sara , mais comme elle savait que ce serait peine perdue, elle se contenta de faire à son élève un geste de reproche, et se levant, elle se rapprocha du bord de la rivière autant que le permettait l'escarpement du rocher sur lequel elle était assise.

En ce moment, d'ailleurs, son attention fut momentanément distraite par les signes que lui faisait Sara. Sara , tout eu nageant d'une main , étendait l'autre vers les profondeurs du bois, indiquant qu'il se passait quelque chosede nouveau sous ces sombres voûtes de verdure. Ma mie Henriette écoula, et elle entendit les aboiements lointains d'une meule. Au bout d'un instant, il lui sembla que ces aboiements •e rapprochaient , elle fut confirmée dans celte opinion par de nouveaux signes de Sara ; en effet, de moment en moment le bruit devenait plus distinct, et bientôt on entendit le piétinement d'une course rapide au milieu de celte haute futaie ; enfin, tout à coup, à deux cents pas au-dessus de l'endroit où était assise ma mie Henriette , on vil un beau cerf, les bois reployés en arrière, sortir de la forêt, s'élancer d'un seul bond par-dessus la rivière cl disparaître de l'autre côlé.

Au bout d'un instant les chiens parurent â leur tour, franchirent la rivière à l'endroit où le cerf l'avaii franchie, et disparurent, s'enfonçanl sur sa trace dans la forêt.

Sara avait pris part à ce spectacle avec la joie d'une véritable chasseresse. Aussi lorsque cerf et chiens furent disparus poussa-t-elle un véritable cri de plaisir; mais à ce cri de plaisir répondit un cri de terreur si profond et si déchirant , que ma mie Henriette se retourna épouvantée. La vieille mulâtresse, pareille à la statue de l'épouvante, deboui sur le rivage, étendait le bras vers un énorme requin qui , à l'aide du flux , avait franchi la barre, et qui, a soixante pas à peine de Sara, nageait à fleur d'eau vers elle. La gouvernante n'eut pas môme la force de crier : elle lomba à genoux.

Au cri de la mulâtresse , Sara s'était retournée , cl elle avait vu le danger qui la menaçait. Alors , avec une admirable présence d'esprit, elle se dirigea vers la partie la plus proche du rivage. Mais celte partie la plus proche était éloignée de quarante pas au moins , et quelle que fût la force et :

l'habileté avec laquelle elle nageait, il était probable qu'elle serait jointe par le monstre avant qu'elle n'eût eu le temps de joindre la terre.

En ce moment un second cri se fil entendre, el un nègre , serrant un long poignard entre ses dents,

I bondit du milieu des mangliers qui bordaient le rivage , el d'un seul élan se trouva au tiers de la largeur de la baie, puis aussitôt, se mettant à nager avec une force surhumaine, il s'avança pour couper lechemin au requin, qui pendant ce temps, el comme s'il eût été sûr de sa proie, sans presser les mouvements de sa queue , s'avançait avec une effrayante rapidité vers la jeune fille, qui, à chaque brassée tour-

I liant la tête, pouvait voir s'approcher ensemble el presque d'une vi tesse égale, son ennemi el son défenseur.

II y eui un moment d'aitenle terrible pour la vieille mulâtresse el pour ma mie Henrielie , qui , placées toutes deux sur un point plus élevé, pouvaient voir les progrès de celte effroyable (course :

: imi ii \s deux haletant , les bras étendus , la bouche ouverte, sans aucun moyen de secourir Sara, jetaient des cris entrecoupés à chaque alternative de crainte ou d'espérance ; mais bientôt la crainte l'emporta : malgré les efforts du nageur , le requin gagna sur lui. Le nègre était encore à vingt pas du monstre, que le monstre n'élail plus qu'à quelques brasses de Sara. Un coup de queue terrible le rapprocha encore d'elle. La jeune fille , pâle comme la mort , pouvail entendre à dix pieds en arrière le vacillement de l'eau. Elle jeta un dernier coup d'oeil de désespoir vers le rivage qu'elle n'avait plus le temps de gagner. Alors elle comprit qu'il était inutile de disputer plus longtemps une vie condamnée , elle leva les yeux au ciel, joignit les mains bore de l'eau, implorant Dieu qui seul pouvail la secourir. Alors le requin se retourna pour saisir sa proie , el au lieu de son dos verdàtre, on vit apparaître â la surface de l'eau son ventre argenté. Ma mie Henriette porta la main à ses yeux pour ne pas voir ce qui allait se passer, quand à ce moment suprême, la double détonation d'un fusil â deux coups retentit à la droite de la gouvernante ; deux balles , en se succédant avec la rapidité de l'éclair, firent deux fois jaillir l'eau, el une voix calme et sonore fil, avec l'accenl de satisfaction du chasseur content de lui-même , entendre ces proies :

f Bien touché ! »

Ma mie Henrielie se reiourua , et dominant toute coite effroyable scène, elle vil un jeune homme qui,

tenant son fusil fumant d'une main, et •'accrochant de l'autre à une branche de cannelier, regardait , penché sur l'extrémité d'un rocher , les convulsions du requin.

En effet , atteint d'une double blessure, l'animal avait aussitôt tourné sur lui-même comme pour chercher l'ennemi invisible qui venait de le frapper; alors, apercevant le nègre qui n'était plus qu'à trois ou quatre brassées de distance , il abandonna Sara pour se lancer sur lui ; mais à son approche le nègre plongea et disparut sous l'eau. Le requin s'y enfonça a son tour. Bientôt la mer s'agita par tous les battements de queue du monstre , la surface de l'eau se teignit de sang , et il devint évident qu'une lutte s'accomplissait dans les profondeurs des flots.

Pendant ce temps , ma mie Henriette était descendue ou plutôt s'était laissé glisser de son rocher, et était arrivée sur le rivage , pour tendre la main à Sara , qui sans force et ne pouvant croire encore qu'elle eût bien réellement échappé à un pareil danger, n'eut pas plutôt touché la terre, qu'elle tomba sur ses deux genoux. Quant à ma mie Henriette , à peine vit-elle son élève en sûreté , que les forces lui manquant à son tour, elle tomba presque évanouie.

Lorsque les deux femmes revinrent à elles , la première chose qui les frappa , fut l*aïza debout, couvert de sang, le bras et la cuisse déchirés, tandis que le cadavre du requin flottait à la surface de la mer.

Puis toutes deux en môme temps, et par un mouvement spontané, portèrent les yeux vers le rocher, sur lequel était apparu l'ange libérateur. Le rocher était solitaire : l'ange libérateur avait disparu, mais pas si vile cependant que toutes deux n'eussent eu le temps de le reconnaître pour le jeune étranger du Port-Louis.

Sara alors se retourna vers le nègre , qui venait de lui donner une si grande preuve de dévouement. Mais après un instant de muette contemplation , le nègre s'était rejeté dans le bois, et Sara chercha vainement autour d'elle ; comme l'étranger, le nègre avait disparu.

LE PRtX DES NÈGRES.

Au même instant deux hommes accoururent qui avaient vu du point supérieur de la rivière une

partie de la scène qui venait de se passer ; c'étaient M. de Malmédic et Henri.

La jeune fille s'aperçut alors qu'elle était à moitié nue , et rougissant à l'idée qu'elle avait été vue ainsi , elle appela la vieille mulâtresse , passa un peignoir, et s'appuyant sur le bras de ma mie Henriette encore toute palpitante de terreur, elle s'avança vers son oncle et son cousin.

Ils étaient arrivés en suivant la piste de l'animal, jusqu'au bord de la rivière , juste au moment où retentissait la double détonation du fusil de George: leur premier mouvement avait été de croire que c'était un de leurs compagnons qui faisait feu sur le cerf; ils avaient donc porté les yeux vers l'endroit d'où le bruit était venu, et comme nous l'avons dit, ils avaient vu de loin et vaguement une partie de ce que nous venons de raconter.

Derrière MM. de Malmédie venait le reste des chasseurs.

Sara et ma mie Henriette se trouvèrent bientôt le centre du rassemblement. On les interrogea alors sur ce qui s'était passé, mais ma mie Henriette était encore trop troublée cl trop émue pour répondre ; ce fut Sara qui raconta toute la chose.

Il y a loin d'avoir été témoin d'uue scène aussi terrible que celle que nous avons essayé de retracer tout à l'heure, d'en avoir suivi tous les détails d'un œil épouvanté, ou d'en entendre le récit, fut-ce de la bouche de celle qui a failli en être victime, fût-ce sur le théâtre même où elle s'était passée : cepen • dant , comme la fumée des coups de fusil élail à peine dissipée, comme le cadavre du monstre était encore là, flottant et frémissant des dernières convulsions de l'agonie, la narration de Sara produisit un grand effet. Chacun regretta galamment de ne pas s'être trouvé à la place de l'inconnu ou du nègre. Chacun assura qu'il eût, certes, visé aussi juste que l'un , ou nagé aussi vigoureusement que l'autre. Mais à toutes ces protestations d'adresse et de dévouement, une voix secrète répondait intérieurement dans le cœur de Sara : il n'y avait qu'eux deux qui pouvaient faire ce qu'ils ont fait.

En ce moment on entendit à la voix des chiens que le cerf était aux abois. On sait quelle féle c'est pour de vrais chasseurs que d'assister à l'hallali d'un animal qu'ils ont couru toute une matinée. Sara était sauvée , Sara n'avait plus rien à craindre. Il était donc inutile de perdre en doléances , sur un accident qui au bout du compte n'avait eu aucune suite

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lâcheuse , un temps qu'on pouvait si bien occuper ailleurs; deux ou trois chasseurs des plus éloignés de la jeune fdlc s'éclipsèrent , lilanl du côté d'où venait le bruit ; quatre ou cinq autres les suivirent. Henri fil observer qu'il serait impoli qu'il n'accompagnât point ceux qu'il avait invités et auxquels il devait faire jusqu'au bout les honneurs de son domaine ; bref, au bout de dix minutes, il ne restait plus près de Sara et de ma mie Henriette que M. de Malmédie.

Tous trois rentrèrent à l'habitation , où un succulent dîner attendait les chasseurs, qui ne lardèrent pas à arriver, Henri en lète : il apportait galamment à sa cousine le pied du cerf qu'il avait coupé lui-même afin de le lui offrir comme un trophée. Sara le remercia de celte gracieuse attention, et de son côté Henri la félicita de ce que ses belles couleurs étaient si complètement revenues , qu'on eût dit à la voir qu'il ne s'était absolument rien passé d'extraordinaire : les autres chasseurs se réunirent â Henri et Crent chorus.

Le reps fut des plus gais. Ma mie Henriette demanda la permission de ne pas y assister : la pauvre femme avait eu si grand'peur qu'elle se sentait prise de la fièvre. Quant à Sara, elle était véritablement, à l'extérieur du moins, comme l'avait dit Henri, d'une tranquillité parfaite , et elle fil les honneurs du dlncr avec la grâce qui lui était habituelle.

Au dessert , on porta plusieurs toasts, parmi lesquels , il est juste de le dire , quelques-uns firent allusion à l'événement de la matinée; mais dans ces toasts , il ne fut question ni du nègre inconnu ni du chasseur étranger ; tout l'honneur du miracle fut rapporté à la Providence , qui voulait conserver à M. de Malmédic cl à Henri une nièce et une fiancée si tendrement chérie.

Mais si dans l'intervalle des toasls personne ne souffla le mol sur Laïza et sur George, dont nul au reste ne connaissait les noms, chacun, en revanche, parla longuement de ses prouesses personnelles, et Sara, avec une ironie charmante, distribua à chacun la part d'éloges qui lui était du pour son adresse et pour son courage.

Comme on se levail de table, le commandeur entra; il venait annoncer â M. de Malmédie qu'un nègre qui avait essayé de fuir avait été rattrapé, et venait d'être ramené au camp. Comme c'était une de ces choses qui arrivent tous les jours, M. de Malmédie se conlcnta de répondre :

« C'est bon, qu'où lui donne la correction ordinaire.

— Qu'esl-ce donc, mon oncle? demanda Sara.

— Rien , mon enfant , » dit M. de Malmédie. Et l'on reprit la conversation interrompue.

Dix minutes après , on annonça que les chevaux étaient prêts. Comme le dîner et le bal de lord Murrey étaient pour le lendemain, chacun était désireux d'avoir toute la journée pour se préparer à cette solennité ; il avait donc été convenu que l'on reviendrait au Port-Louis aussitôt après le dîner.

Sara passa dans la chambre de ma mie Henriette : la pauvre gouvernante, sans être sérieusement malade, était encore tellement agitée, que Sara exigea qu'elle restai à b rivière Noire ; Sara , d'ailleurs , gagnait quelque chose à ce séjour prolongé. Au lieu de revenir en palanquin, elle revenait à cheval.

Comme la cavalcade sortait , Sara vit trois ou quatre nègres occupés à dépecer le requin ; la uiulitresse leur avait indiqué où ils trouveraient le corps de l'animal, et ils étaient ailés le pêcher pour en Caire de l'huile.

En approchant des Trois -Mamelles, les chasseurs virent de loin tous les nègres rassemblés. Arrivés au lieu du rassemblement , ils reconnurent qu'il était causé par l'attente d'une exécution , l'habitude étant, dans les occasions pareilles , de réunir tous les noirs de l'babitaiion , et de les forcer d'assister au châtiment de celui de leurs compagnons qui a commis une faute.

Le coupable était un jeune homme de dix-sept ans, qui attendait, lié et garrotté , près de l'échelle sur laquelle il devait être étendu , l'heure fixée pour sa punition : celle heure , sur la prière instante d'un autre nègre , avait été retardée jusqu'au moment du passage de la cavalcade ; le noir qui avait sollicité celte grâce ayanl dit qu'il avait à faire une révélalion à M. de Malmédie.

En effet, au moment où M. de Malmédie arrivait en face du patient, un nègre qui était assis près de ce dernier , occupé à panser une blessure qu'il avait reçue à la tète , se leva cl s'approcha du chemin, mais le commandeur lui barra le passage.

< Qu'y a-l-il ? demanda M. de Malmédie.

— Monsieur, dit le commandeur , c'esl le nègre Nazim qui va recevoir les cent cinquante coups de fouet auxquels il a été condamné.

— El pourquoi a-t-il élé condamué à recevoir cent cinquante coups de fouet? demanda Sara.

GEORGE

— Parce qu'il s'est «au vé, répondit le commandeur.

— Ah î ah ! dil Henri ; c'esl celui dont on est venu nous dénoncer l'évasion.

— Lui-même.

— Et comment lavez-vous rattrapé ?

— Oh ! mon Dieu ! c'est bien simple : j'ai attendu le moment où il était déjà trop loin du rivage pour le regagner, soit à la rame , soit à la nage ; alors je me suis mis dans une bonne chaloupe avec huit rameurs pour aller à sa poursuite , eu doublant le cap du sud-ouest ; nous l'avons aperçu à deux lieues en mer à peu près. Gomme il n'avait que deux bras et que nous en avions seize; comme il n'avait qu'un méchant canot et que nous avions une excellente piroque , nous l'avons eu bientôt rejoint. Alors il s'est jeté à la nage essayant de regagner l'Ile , et plongeant comme un marsouin ; mais enfin, il s'est lassé le premier , et comme cela devenait fatigant , j'ai pris l'aviron des mains d'un rameur , et au moment où il revenait à la surface de l'eau , je lui en ai allongé sur la tète un coup si bien appliqué , que j'ai cru que cette fois-là il avait plongé pour toujours. Gependant, au bout d'un instant, nous l'avons vu remonter ; il était évanoui : nous l'avons mis dans la pirogue , nous lui avons lié les pieds et les mains , et l'avons ramené toujours évanoui. Ce n'est qu'au morne Brabant qu'il a repris ses sens, et

— Mais , dit vivement Sara, ce malheureux était peut-être grièvement blessé.

— Oh ! mon Dieu , non , mademoiselle , reprit le commandeur, une égralignure seulement. Ces diables de nègres, c'est douillet comme tout.

— Eh bien ! alors , pourquoi avoir tant tardé à lui administrer la correction qu'il a si bien méritée, dit M. de Malmédie. D'après l'ordre que j'avais donné , cela devrait déjà être fait.

— Et cela serait fait aussi , monsieur , répondit le commandeur , si son frère , qui est un de nos bons travailleurs , n'avait assuré qu'il avait quelque chose d'important à vous dire avant que cet ordre ne fût exécuté. Comme vous deviez passer près du camp , et que c'était un retard d'un quart d'heure seulement, j'ai pris sur moi de surseoir.

— El vous avez bien fait, commandeur, dit Sara. Et où est-il?

— Qui?

— Le frère de ce malheureux.

— Oui, où csl-il? demanda M. de Malmédie.

— Me voici , i dil Laîza en s'avançaut. Sara jela un cri de surprise ; elle venait de reconnaître dans le frère du condamné celui qui s'était si généreusement dévoué le malin pour lui sauver la vie. Cependant , chose étonnante ! le nègre n'avait pas jeté un coup d'œil de son côté ; le nègre semblait ne pas la connaître ; le nègre , au lieu d'implorer son entremise comme il avait certes bien le droit de le faire, continuait de s'avancer vers M. de Malmédie. 11 n'y avait pourtant pas à s'y tromper: les plaies qu'avaient laissées à son bras et à sa cuisse les dents du requin étaient encore vives et saignantes.

< Que veux-tu? dil M. de Malmédie.

— Vous demander une grâce , répondit Laîza à voix basse, afin que son frère, qui était à vingt pas de là , gardé par des soldats , ne l'entendit pas.

— Laquelle?

— Nazim est faible! Nazim est un enfant ! Nazim csi blessé à la lêle cl a perdu beaucoup de sang! Nazim peut n'èlre pas assez fort pour supporter la punition qu'il a méritée ! il peut mourir sous le fouet ! Et vous aurez perdu un nègre qui , à tout prendre , vaut bien deux cents piastres...

— Eh bien ! où en veux-iu venir?

— Je veux vous proposer un échange.

— Lequel ?

— Faites-moi donner, à moi , les cent cinquante coups de fouet qu'il a mérités. Je suis fort, je les supporterai; et cela ne m'empêchera pas d'être demain à mon travail comme d'habitude. Tandis que lui , je vous le répèle , c'est un enfant , il en mourrait.

— Cela ne se peut pas , répondit M. de Malmédie, tandis que Sara , les yeux toujours fixés sur cet homme , le regardait avec le plus profond élonnemenl.

— El pourquoi cela ne se peut-il pas?

— Parce que ce serait une injustice.

— Vous vous trompez , car c'est moi qui suis le véritable coupable.

— Toi !

— Oui , moi , dit Laîza ; c'est moi qui ai excité Nazim à fuir ; c'est moi qui ai creusé le canot dont il s'est servi , c'est moi qui lui ai rasé la tête avec un verre de bouteille , c'est moi qui lui ai donné de l'huile de coco pour se frotter le corps. Vous voyez donc bien que c'est moi qui dots être puni et non pas Nazim.

— Tu te trompes, répondit Henri se mêlant à son

tour à la discussion. Vous devez être punis tous les deux, lui pour avoir fui, toi pour l'avoir aidé à fuir.

— Alors faites-moi donner, à moi, les trois cents coups de fouet, et que tout soit dit.

— Commandeur, dit M. de Malmédie, faites donner à chacun de ces drôles cent cinquante coups de fouet, et que cela Gnisse.

— Un instant, mon oncle, dit Sara ; je réclame la grâce de ces deux hommes.

— El pourquoi cela? demanda M. deMalmédie étonné.

— Parce que cet homme est celui qui ce malin s'est si bravemenl jeté à l'eau pour me sauver.

— Elle m'a reconnu! s'écria Uïza.

— Parce qu'au lieu d'une punition qu'il mérite , c'esl une récompense qu'il lui faut accorder, s'écria Sara.

— Alors , dit Lalza , si vous croyez que j'aie mérité une récompense, accordez-moi la grâce de Nazim.

— Diable ! diable ! dit M. de Malmédie, comme tu y vas! Est-ce loi qui as sauvé ma nièce?

— Ce n'est pas moi , répondil le nègre ; sans le jeune chasseur elle était perdue.

— Mais il a fait ce qu'il a pu pour me sauver, mon oncle. Mais il a lutté contre le requin, s'écria la jeune fdle. Eh! tenez, voyez! voyez ces blessures qui saignent encore.

— J'ai lutté contre le requin, mais à mon corps défendant, reprit Laïia. Le requin est revenu sur moi, et j'ai dû le tuer pour me sauver moimême.

— Eh bien! mon oncle , me refuserez- vous leur grâce, demanda Sara.

— Oui, sans doute, répondit II. de Malmédie; car s'il y avait une fois exemple de grâce faite en pareille occasion , ils s'enfuiraient lous , ces mauricaux-là , espérant toujours qu'il y aura quelque jolie bouche comme la vôtre qui intercédera pour

— Mais, mon oncle

— Demande à tous ces messieurs si la chose est possible, dit M. de Malmédie en se retournant avec l'accent de la contiance vers les jeunes gens qui accompagnaient son fils.

— Le fait est , répondirent ceux-ci , qu'une pareille grâce serait un désastreux exemple.

— Tu le vois, Sara !

— Mais un homme qui a risqué sa vie pour moi,

GEORGE

dit Sara , ne peut cependant pas être puni le jour même où il Ta risquée ; car, si vous lui devez une punition, je lui dois, moi, une récompense.

— Eh bien ! à chacun noire dette ; lorsque je Taurai fait punir, toi tu le récompenseras.

— Mais, mon oncle , que vous importe , au bout du compte, la faute que ces malheureux ont commise. Quel tort vous fait-elle , puisqu'ils n'ont pas pu exécuter leur projet?

— Quel tort elle me fail ! Mais elle leur ôte une. partie de leur valeur. Un nègre qui a essayé de se sauver perd cenl pour cent de son prix. Voilà deux gaillards qui valaient hier, celui-ci cinq cents et celui-là trois cents piastre», c'< piastres. Eh bien ! que j'aille en aujourd'hui , on ne me les donnera pas.

— Le fait est que moi je n'en donnerais pas six cents piastres maintenant , dit un des chasseurs qui accompagnaient Henri.

— Eh bien ! monsieur, je serai plus généreux que vous , dit une voix dont l'accent fit tressaillir Sara ; moi, j'en donne mille. »

La jeune fille se relourna et reconnut l'étranger de Port-Louis, l'ange libérateur du rocher.

Il était debout, vêtu d'un élégant costume de chasse, el appuyé sur son fusil à deux coups. 11 avait loul entendu.

t Ah ! c'est vous, monsieur, dil M. de Malmédie, tandis qu'un sentiment dont Henri ne pouvait se rendre compte lui faisait monter la rougeur an visage, recevez d'abord tous mes remerctmenia, car ma nièce m'a dil qu'elle vous devait la vie, et si j'avais su où vous trouver, je me serais erapresaé de vous voir, non pour essayer de m'acquiller envers vous , monsieur , c'est impossible , mais pour vous exprimer toute ma reconnaissance. >

L'étranger s'inclina sans répondre, avec un air de dédaigneuse modestie qui n'échappa point à Sara. Aussi elle s'empressa d'ajouter :

< Mon oncle a raison, monsieur, de pareils services ne se payent point; mais soyez certain que, tant que je vivrai , je me rappellerai que c'est à vous que je dois la vie.

— Deux charges de poudre cl deux balles de plomb ne valent pas de pareils remerclmcnls, mademoiselle ; je me regarderai donc comme bien heureux si la reconnaissance de M. de Malmédie va jusqu'à me céder pour le prix que je lui en ai offert ces deux nègres dont j'ai besoin.

uiginzea

GEORGE

— Henri , dit à demi voix M. de Malraédie , ne a-l-on pas dit avant-hier qu'il y avait en vue

de nie un bâtiment négrier.

— Oui, mon père, répondit Henri.

— Bien , continua M. de Malmédie se parlant celte fois à lui-môme. Bien ! nous trouverons moyen de les remplacer.

— J'attends votre réponse, monsieur, dit l'é-

— Comment donc , monsieur , mais avec le plus grand plaisir! Ces nègres sont à vous, vous pouvez les prendre ; mais à votre place , voyez-vous , quitte à ce qu'ils ne travaillent pas de trois ou quatre jours , je leur ferais administrer aujourd'hui môme la correction qu'ils ont méritée.

— Ceci , c'est mon affaire , dit l'inconnu en souriant ; les mille piastres seront chez vous ce soir.

— Pardon, monsieur, dit Henri, mais vous vous

Le commandeur, qui avait entendu la conversalion de l'étranger et de M. de Malmédie , ne fit aucune difficulté d'obéir. Nazim fut donc délié et remis avec Laiza à son nouveau maître.

< Maintenant, mes amis, dit l'étranger en se tournant vers les nègres et en tirant de sa poche une bourse pleine d'or , comme j'ai reçu un cadeau de votre maître , il est juste que , de mon côté , je vous fasse un petit présent. Prenez celle bourse, et partagez entre vous ce qu'elle contient. »

El il remit la bourse au nègre qui se trouvait le plus proche de lui ; puis se reiournanl vers ses deux esclaves qui , debout derrière lui , attendaient ses ordres :

< Quant à vous deux , leur dit-il , faites maintenant ce que vous voudrez , allez où vous voudrez , vous êtes libres. »

Laîza et Nazim poussèrent chacun un cri de

êtes trompé; l'intention démon père n'est pas de vous * joie môlé de cloute, car ils ne pouvaient croire à

vendre ces deux hommes , mais de vous les donner. L'existence de deux misérables nègres ne peut pas êlre mise en comparaison avec une vie aussi précieuse que l'est celle de ma belle cousine. Mais bissez-moi vous offrir au moins ce que nous avons et ce que vous paraissez désirer.

— Mais , monsieur , dit l'étranger en relevant la tête avec hauteur , tandis que M. de Malmédie faisait à son fils une grimace des plus significatives, ce n étaient poinl la nos conventions.

— Eh bien ! alors, dit Sara , permettez-moi d'y changer quelque chose, et pour l'amour de celle à qui vous avez sauvé la vie , prenez ces deux nègres que nous vous offrons.

— Je vous remercie , mademoiselle , dit l'élranger ; il serait ridicule à moi d'insister davantage. J'accepte donc, el c'esi moi maintenant qui me regarde comme voire obligé. »

El l'étranger , en signe qu'il ne voulait pas retenir plus longtemps l'honorable compagnie sur une grande roule, fit, en s'inclinanl, un pas en arrière.

Les hommes échangèrent un salut, mais Sara el George échangèrent un regard.

La cavalcade se remil en roule ; George la suivit quelque temps des yeux , avec ce froncement de sourcils qui lui était habituel quand une pensée a mère le préoccupait ; puis , se retournant vers les nègres et s'approchant de Nazim :

« Faites délier cet homme , dil-il au deur, car lui el son frère m'appartiennent. »

celte générosité de la part d'un homme auquel ils n'avaient rendu aucun service; mais George répéta les mômes paroles , et alors Laïza el Nazim tombèrent à genoux , baisant avec un clan de reconnaissance impossible à décrire la main qui venait de les délivrer.

Quant à George, comme il commençait à se faire tard , il remil sur sa lôle son grand chapeau de paille qu'il avaii jusque-là tenu à la main , et jetanl8on fusil sur son épaule , il reprit le chemin de Moka.

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