LE BAL
C'était le lendemain, comme nous l'avons dit, que devaient avoir lieu au palais du gouvernement ce dîner et ce bal, dont l'annonce depuis trois jours révolutionnait Port-Louis.
Quiconque n'a pas habité les colonies cl surtout l'île de France, n'a aucune idée du luxe qui règne sous le vingtième degré de latitude méridionale. En effet, outre toutes les merveilles parisiennes qui traversent les mers pour aller embellir les riches et gracieuses créoles de Maurice, elles onl encore à choisir de première main les diamants de Visapour, les perles d'Ophir, les cahemires de Siam et les mousselines
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de Calcutta. Or pas un vaisseau venant du monde des Mille et une Nuiu ne l'arrête à l'Ile de France sans y laisser une partie des trésors qu'il transporte en Europe. Aussi, même pour un homme habitué à l'élégance parisienne , ou à la profusion anglaise , c'est encore quelque chose d'extraordinaircquel'élincelant ensemble que présente une réunion à l'Ile de France.
Aussi le salon du gouvernement qu'en trois jours, de son côté, lord Murrey, membre de la plus grande fashion, et partisan du plus large confortable, avait j entièrement renouvelé, présentait-il vers les quatre j heures de l'après-midi l'aspect d'un appartement de la rue du Mont-Blanc ou de Rcgcnt-Slreel : toute l'aristocratie coloniale était là, hommes et femmes, les hommes avec cette mise simple imposée par nos modes modernes, les femmes couvertes de diamants, ruisselantes de perles, parées d'avance pour le bal, n'ayant pour les distinguer de nos femmes européen- j nés que celle molle et délicieuse morbidezza , apanage des seules femmes créoles. A chaque nom nouveau quel'on annonçait, un sourire général accueillait la personne annoncée; car, au Port-Louis, comme on le comprend bien, tout le monde se connaît, et la seule curiosité qui accompagne une femme entrant | dans un salon , est celle de savoir quelle robe non- j velle elle a achetée, d'où cette robe vient, de quelle étoffe elle est faite et quelles garnitures la parent. Or c'était surtout à l'endroit des femmes anglaises que la curiosité des femmes créoles était excitée ; car , dans celte éternelle lutte de coquetterie dont Port- Louis est le théâtre, la grande question pour les J indigènes est de vaincre en luxe les étrangères. Le > murmure qui se faisait entendre à chaque nouvelle entrée, le chuchotement qui le suivait était donc en général plus bruyant et plus prolongé , quand l'annonce officielle du valet avait pour objet quelque nom britannique dont la rude consonnance jurait autant avec les noms du pays que tranchaient avec ' les brunes vierges des tropiques les blondes et pâles filles du Nord. A chaque personne nouvelle qui entrait, lord Murrey, avec cette aristocratique politesse qui caractérise les Anglais de la haute société, allait au-devant d'elle : si c'était une femme, lui offrait le bras pour la conduire à sa place, et trouvait en route un compliment à lui faire; si c'était nn homme, lui tendait la main et trouvait un mot gracieux à lui dire; si bien que tout le monde reconnaissait le nouveau gouverneur pour nn homme charmant.
On annonça MM. et W de Malmédie. C'était une annonce attendue avec autant d'impatience que de curiosité, non point précisément parce que M. de Malmédie était effectivement un des plus riches et des plus considérables habitanU de l'Ile de France, mais encore parce que Sara était une des plus riches et des plus élégantes personnes de l'Ile. Aussi chacun accompagna-t-il des yeux le mouvement que lord Murrey fit pour aller au-devant d'elle, car c'était elle surtout dont la toilette présumée préoccupait le plus les belles invitées.
Contre l'habitude des femmes créoles et contre l'attente générale, la toilette de Sara était des pins simples; c'était une ravissante robe de mousseline des Indes, transparente et légère comme celte gaie que Ju vénal appelle de l'air tissu; sans une seule broderie, sans une seule perle, sans un seul diamant, garnie d'une branche d'aubépine rose; une couronne du même arbuste ceignait la tête de la jeune fille, et un bouquet des mêmes fleurs tremblait à sa ceinture : aucun bracelet ne brillait à ses bras , aucun collier ne faisait ressortir la teinte dorée de sa pesa. Seulement ses cheveux, fins, soyeux et noirs, tombaient en longues boucles sur ses épanles, et elle tenait à la main cet éventail, merveille de l'industrie chinoise, qu'elle avait acheté à Miko-Miko.
Comme nous l'avons dit, chacun se connaît à l'Ile de France; de sorte que MM. et M,u de Malmédie arrivés, on s'aperçut qu'il n'y avait plus personne à venir, puisque tous ceux qui par leur rang et leur fortune avaient l'habitude de se trouver ensemble étaient réunis : aussi , les regards se détournèrentils tout naturellement de la porte, par laquelle personne ne devait plus entrer, et au bout de dix minâtes d'attente, commençait-on à se demander ce que lord Murrey pouvait attendre, lorsque la porte se rouvrit de nouveau, et que le domestique annonça à haute voix :
« M . George Mu nier ! >
La foudre tombée au milieu de l'assemblée que nous venons de réunir sous les yeux du lecteur, n'eut certes pas produit plus d'effet que n'en produisit celte simple annonce. Chacun se retourna vers la porte , à ce nom , se demandant quel était celui qui allait entrer; car, quoiqne le nom fût bien connu à l'Ile de France, celui qui le portail éuil depuis si longtemps éloigné, qu'on avait à peu prêt oublié qu'il existât.
George entra.
GEORGE