‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 5 sur 212 · TOLEDO · texte numérisé non relu

TOLEDO

Toleilo est la rue de tout le monde. C'est la rue des restaurants, des cafés, des boutiques; c'est l'artère qui alimente et traverse tous les quartiers de la ville; c'est le fleuve où vont se dégorger tous les torrents de la foule. L'aristocratie y passe en voilure, la bourgeoisie y vend ses étoffex, le peuple y fait sa sieste. Pour le noble, c'est une promenade ; pour le mareband, un bazar ; pour le lazzarone, un domicile.

Tolcdo est ans -i le premier pas fait par Naples vers la civilisation moderne telle que l'entendent nos progressistes, c'est le lien qui réunit la cité poétique à la ville industrielle, c'est un terrain neutre où l'on peut suivre d'un œil curieux les restes de l'ancien monde qui s'en va et les envahissements du nouveau monde qui arrive. A côté de la classique osleria aux vieux rideaux tachetés par les mouches , un galant pâtissier français étale sa femme, ses brioches et ses babas. En face d'un respectable fabricant d'antiquités à l'usage de messieurs les Anglais, se pavane un mareband d'allumettes chimiques. Audessus d'un bureau de loterie s'élève un brillant salon de coiffure ; enfin pour dernier trait caractéristique de la fusion qui s'opère, la rue de Tolcdo est pavée en lave comme Herculanum et l'orapéia , cl éclairée au gaz comme Londres ei Paris.

Toul est à voir dans la rue de Tolcdo ; mais comme il esl impossible de loti t décrire, il faut se borner à trois palais qui sont ce qu'elle olfre de plus saillant et de plus remarquable : le palais du roi à une extrémité , le palais de la ville à l'autre extrémité , et au milieu le palais de Barbaja.

Quant au palais du roi de Naples , l'occasion se présentera de nous en occuper. Passons a la ville. La ville se compose : 1° d'un carrosse ù douze places , peint cl doré dans le plus beau style espagnol du xvue siècle; 2° de douze magistrats, élus moitié parmi les nobles, moitié parmi les bourgeois napo- I quarante ans. C'était un homme de taille moyenne.

ruquesà la Louis XIV; 3° de six chevaux harnachés, empanachés , caparaçohnésavec la plusgrande magnificence. Voici maintenant les fondions respectives de toul le personnel de la ville : le carrosse est tenu de sortir deux fois par an de sa remise , les douze magistrats sont chargés de s'asseoir dans le carrosse, el les six chevaux sont obligés de traîner le tout d'un bout de Toledo à l'autre, le plus Icnleincnl possible. Tout le monde s'acquitte à merveille de ses devoirs.

Ilestc donc à expliquer à mes lecteurs ce que c'est, ou plutôt ce que c'était que Barbaja ; car, hélas ! au moment où j'écris ces lignes, ce grand homme a disparu, celle grande gloire s'est évanouie, ce grand astre s'est éteint.

Domenico Barbaja étail le véritable type de l'imprésario italien. En France, nous connaissons le directeur, le régisseur, le commissaire du roi, le caissier , les contrôleurs , nous ne connaissons pas l'imprésario. L'imprésario est tout cela à la fois , mais il esl plus encore. Nos théâtres sont régis conslilulioniicllement, nos directeurs régnent el ne gouvernent pas , suivant la célèbre maxime parlementaire L'imprcsario italien est undespote, un czar, un8ullan, régnanl|varle droit divin dans son théâtre, n'ayant, comme les rois les plus légitimes, d'autre* règles que sa propre volonté , el ne devant compte de son administration qu'à Dieu cl à sa conscience.

Il esl à la fois pour les artistes un exploiteur habile el un père indulgent , un mailre absolu et un ami lidèlc, un guide éclairé cl un juge incorruptible.

C'est un homme faisant la traite des blancs pour son compte, cl en disposant à son gré, sans reconnaître à qui que ce soil au monde le droit de visite sur ses planches , couvrant sa marchandise de sou pavillon, et défendant les droits de son pavillon avec une intrépidité toul américaine.

Au reste l'imprésario n'a pas seulement le droit pour lui , il a aussi la force. Il a à ses ordres un piquet de cavalerie el un peloton d'infanterie, un commissaire de police et un capitaine de place , des sbires, des carabiniers, des gendarmes pour envoyer immédiatement en prison les chanteurs qui s'aviseraient d'avoir des caprices et le public qui oserait siffler sans raison.

Domenico Barbaja [**a donc régné d'une manière aussi complète cl aussi absolue pendant l'espace de

lilaiui, portant fièrement la cape et l'épéc, chaussés de petits souliers à boucles et coiffés d'énormes pci

mais bâti en Hercule , la poitrine large , les épaule* carrées, le poignet de fer. Sa tète était assez com-

mune , et ses traits ne se piquaient pas d'une grande régularité ; mais ses veux pétillaient d'esprit, il'inlelligenec et de malice.

Goldoni lavait prévu en écrivant le Bourru bienfaisant. Excellent cœur , mais les manières les plus brusques, le caractère le plus violent et le plus emporté du monde. Il est impossible de traduire dans aucune langue le dictionnaire d'injures et de gros mots dont il se servait à l'égard des artistes de son ihéàlre. Mais il n'en est pas un qui lui ail gardé rancune , tant ils étaient surs qu'au moindre succès Barbaja serait là pour les embrasser avec effusion , à la moindre chute pour les consoler avec délicatesse, ù la moindre maladie pour les veiller nuit et jour avec une tendresse et un dévouement paternels.

Parti d'un café de Milan , où il servait en qualité de garçon, il était arrivé à diriger en même temps les théâtres de Saint-Charles, de la Scala cl de Vienne, à régner sans contestation et sans contrôle sur le public italien et sur le public allemand, c'està-dire sur deux publics dont l'un passe pour être le plus capricieux et l'autre pour être le plus difficile de l'univers. Après avoir amassé sou par sou sa forlune , Barbaja la dépensait noblement en prodigalités royales et en généreux bienfaits. Il avait un palais pour logeras artistes, une villa pour traiter ses amis , des jeux publics pour amuser tout le monde. Cénie vraiment extraordinaire et instinctif, n'ayant jamais su écrire une lettre ni déchiffrer une note , cl traçant avec un parfait bon sens aux poêles le plan de leurs librelli , aux compositeurs le choix de leurs morceaux; doué par Dieu de la voix la plu* criarde et la plus dissonante , et formant par ses conseils les premiers chanteurs de 1'ludic ; ne parlant que son patois milanais , et se faisant comprendre à merveille par les rois cl par les empereurs avec lesquels il traitait de puissance à puissance.

Aussi prenait-il ses engagements sur parole cl sans jamais accepter la moindre condition. Il fallait se livrer à discrétion à Barbaja. Il avait toujours sous sa main de quoi récompenser largement cl de quoi punir avec la dernière sévérité. Une ville se montrait-elle accommodante à l'endroit des décors, un public encouragcail-il les débutants avec celle bienveillance qui triple les moyens d'un artiste , un gouvernement ne lésinait-il pas trop sur la subvention ; ville, public, gouvernement, étaient aussitôt dans les bonnes grâces de l'imprésario ; il leur

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I envoyait Ilubiui, la l'asta, l.ablachc, l'élite de sa I troupe. Mais si une autre ville , au contraire , se montrait par trop exigeante , si un autre public abusait de son droit de siffler acheté à la porte, si un autre gouvernement affichait des prétentions excessives, Barbaja leur lâchait le rebut de ses chanteurs, ses chiens , comme il les appelait par une expression énergique ; leur faisait éenreher les oreilles pendant une entière saison, et écoutait les plaintes el les sifflets des patients avec le même sang-froid qu'un empereur romain assistant au spectacle du cirque.

Il fallait voir le noble imprésario assis dans sa belle loge d'avanl-scènc, en face du roi, un soir de première représentation, grave , impassible , se tournant tantôt vers les acteurs, tantôt vers le public. Si c'était l'artiste qui bronchait, Barbaja était le premier à l'immoler avec une sévérité digne de Brutus, en lui jetant un : < Can de Diu! » qui faisait trembler la salle. Si, au contraire , c'était le public qui avait lort , Barbaja se redressait comme une vi|>èrc , el lui lançait

[ à pleine voix un : < Fioli d'una vacca , voulez-vous vous lairc ! vous ne méritez que de la canaille! » Si c'était le roi, par hasard, qui manquait d applaudir à lemps, Barbaja se contentait de hausser les épaules et sorlail en grommelant de sa loge.

Barbaja ne se liait à personne du soin de former sa troupe ; il avail pour principe d'engager le moins possible les artistes connus, parce qu'une réputation arrivée à son apogée ne pouvait plus que décroître, cl qu'avec des talents plus célèbres il y avail plus à perdre qu'à gagner. Il aimait mieux les

' créer lui-même , et commençait d'ordinaire ses expé-

! rienecs in anima vili.

Voici sa manière de procéder :

11 sortait par une belle matinée de mai ou de septembre , cl se faisait conduire par son cocher dans les environs de Naples. Arrivé à la campagne, il

; descendait de sa calèche, congédiait ses gens, et s'acheminait seul el à pied à la recherche de l'ut de poitrine. S'il rencontrait un paysan assez beau , assez, bien tourné cl assez paresseux pour faire un ténor, il l'approchait de lui amicalement , lui posait la main sur l'épaule , cl engageait la conversation à peu près eu ces tenues :

— Eh bien ! mon ami, le travail nous fatigue un peu , n'csi-ce pas? Nous n'avons pas la force de lever la bêche ?

— Je me reposais, Eccellcnza.

2* LE COIU

— Connu ! connu ! le paysan napolitain 8e repose toujours.

— C'est qu'il fait une chaleur étouffante. El puis la terre est si dure !

— Je parie que tu dois avoir une belle voix ; je ne connais rien qui soulage cl donne des forces comme un peu de musique; si lu me clianlais une chanson ?

— Moi , monsieur ! je n'ai jamais chanlé de ma vie.

— Raison de plus ; lu auras la voix plus fraîche.

— Vous voulez plaisanter !

— Non, je veux l'entendre.

— Et qu'est-ce que je gagnerai à me faire entendre de vous?

— .Mai* peut-être que si la voix me phdt tu ne travailleras plus, je le prendrai avec moi.

— Pour domestique ?

— Mieux que cela.

— Pour cuisinier ?

— Mieux, le dis-je.

— El pour quoi donc ? demandait alors te paysan j avec quelque défiance.

— Qu'est-ce que ça le fail? chanlc toujours.

— Bien fort?

— De tous les poumons, el surtout ouvre bien la bouche.

Si le malheureux n'avait qu'une voix de baryton on de basse taille, l'imprésario tournait lentement sur ses talons en lui laissant quelque maxime bien consolante sur l'amour du travail et le bonheur de la vie champêtre ; mais s'il était assez heureux dans 1 sa journée pour mettre la main sur un ténor, il I 1 emmenait avec lui et le faisait monter... derrière sa voiture.

Il ne gàtaii pas les artistes, celui-là.

S'agissail-il d'engager un homme : « Qu est-ce qu'il le faut, mon garçon? lui demandait Barbaja de sa voix brusque cl de son ion bourru ; tu auras assez de cinquante francs par mois pour commencer, j Des souliers pour le chausser, un habit pour le couvrir, du macaroni pour le régaler, que demandes-tu davantage? Sois grand artiste d'abord, el ensuite tu me feras la loi comme je le la fais maintenant. Hélas! ce temps ne viendra que trop tôt : lu as une belle voix, et la preuve c'est que je t'ai engagé ; tu as de l'intelligence, cl la preuve c'est que tu voudrais me voler. Attends donc, cher ami, le bien le viendra en chaulant. Si je le donnais beaucoup d'ar-

gent lotit de suite, tu ferais le beau, tu le griserais tous les jours, el tu perdrais ta voix au bout de trois semaines >

Avec les femmes le raisonnement était beaucoup plus court et plus simple :

« Chère cnfanl , je ne le donnerai pas un sou ; c'csl loi, au contraire, qui dois me payer. Je t'offre les moyens de montrer au public tout ce que lu possèdes d'agréments naturels. Tu es jolie ; si lu as du talent , lu arriveras bien vile ; si lu n'en as (tas, lu arriveras plus vite encore. Crois-moi , lu m'en remcrclras plus lard lorsque lu auras acquis un peu plus d'expérience. Si lu étais déjà riche à tes débuts, lu épouserais un choriste qui le battrait ou un prince qui te réduirait à la misère. >

Convaincus par une logique aussi entraînante, les artistes s'engageaient pour cinquante francs par mois; mais il arrivait le plus souvent qu'après le premier trimestre ils devaient six mille francs à un usurier. Alors Barbaja, pour ne pas les faire aller en prison, payait leurs dettes, el le compte était soldé.

Pendant mon séjour à Naplcs, on racontait plusieurs anecdotes sur le grand imprésario qui peignent l'homme lotit entier cl donnent une exacte mesure de ses connaissances eu musique.

Je ne sais plus quel marquis napolitain, dont l'influence était grande à la cour^lui avait recommandé une jeune fille comme ayant pour le théâtre la vocation la plus décidée el annonçant le plus bel avenir. Barbaja fit une moue très-significative el enfonça ses deux mains dans les poches de sa vesle de nankin, altitude qu'il prenait habituellement quand il ne pouvait pas donner un libre cours à sa colère.

— Vous verrez, mon cher, répliqua le marquis avec un air de suffisance qui échauffait de plus en plus la bile du terrible imprésario , c'csl un véritable prodige !

— Bien , bien ! qu'elle vienne demain à midi. Le lendemain , à l'heure dite , la débutante met

sa plus belle robe , prend ses cahiers , et , flanquée de l'éternelle mère que vous connaissez, se présente au palais de Barbaja.

Le directeur de l'orchestre était déjà au piano , Barbaja se promenait de long en large dans son salon.

— Signor imprésario, dit la vieille femme après une profonde révérence, il est du devoir d'une mère, devoir religieux cl Bacré , de vous avertir que celte pauvre enfant, étant pure comme le cristal, cl timide comme une colombe...

— Nous commençons mal , interrompît brusquement Barbnja ; nu théâtre il faut être effrontée.

— Ce n'est pas cependant que je veuille entendre... reprend la mère de sa voix la plus mielleuse.

Mais l'imprésario , lui tournant le dos , s'approcha de la jeune fille et lui dit d'un ton passablement impatienté : — Voyons, ma chère, que veuxtu me chanter?

Il aurait tutoyé la reine en personne.

— Monsieur, balbutie la débutante devenue rouge jusqu'au blanc des yeux, j'ai la prière de Norma...

— Comment, malheureuse ! s'écrie Barbaja d'une voix tonnante; après la Ronzi, oscrais-lu aborder la prière de Norma ? Quelle audace !

— Je chanterai , si vous le préférez, la cavalinc du Barbier.

— La cavalinc du Barbier I après la Fodor ! Quelle indignité!

— Pardon , monsieur, dit la jeune fdle en tremblant ; j'essayerai la romance du Saule.

— La romance du Saule l après la Malibran! Quelle profanation !

— Alors il ne me reste plus que des solfèges , reprend la pauvre débutante presque en sanglotant.

— A la bonne heure! Va pour les solfèges !

La jeune liile essuie ses larmes, la mère lui glisse à l'oreille un mol de consolation, l'accompagnateur l'encourage ; bref, elle s'en tire à merveille. Jamais Mdfégc* n'avaient été mieux exécutés.

La physionomie de Barbaja s'éclaircil , son front se déride , un sourire de satisfaction erre sur ses lèvres.

— Eh bien, monsieur! s'écrie la mère dans la plus grande anxiété, que pensez-vous de ma fille?

— Eh, madame! la voix n'est pas mauvaise, mais du diable si j'ai pu comprendre un seul mot.

Une autre fois on élail en plein hiver, on répétait un opéra nouveau, et les chanteurs chargés des premiers rôles , désolés de quitter leur édredon, étaient toujours en retard. Barbaja, furieux, avait juré la veille de mettre à l'amende le premier qui ne se trouverait pas à l'heure, fûl-ce le ténor ou la prima donna elle-même, pour faire un exemple.

La répétition commence, Barbaja s'éloigne un peu vers le fond d'une coulisse pour gronder le machiniste; tout à coup les voix se taisent, l'orchestre s'arrête , on allend quelqu'un.

— Qu'y a-l-il? s'écrie l'imprésario en se précipitant vers la rampe.

— Rien, monsieur, répond le premier violon.

— Qu'est-ce qui manque ? Je veux le savoir.

— Il manque un ré.

— A l'amende.

Tout cela n'empêche pas que Domenico Barbaja n'ait créé Lablachc, Tauiburini , Bubiui, Donzelli, la Colbron , la Pasta , la Fodor, Donizclli , Bellini , Bossini lui-même; oui, le grand Bossini.

Les plus grands chefs-d'œuvre du maître souverain ont été composés pour Barbaja , et Dieu seul peut savoir ce qu'il en a coûté au pauvre imprésario, de prières, de violences et de ruses pour forcer au travail le génie le plus libre, le plus insouciant cl le plus heureux qui ait jamais plané sur le beau ciel de l'Italie.

J'en citerai un exemple qui caractérise parfaitement l'imprésario et le compositeur.

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