‹ Œuvres de Alex. Dumas, 7Chapitre 6 sur 212 · OTELLO · texte numérisé non relu

OTELLO

Rossini venait d'arriver à Naples , précédé déjà par une grande réputation. La première personne qu'il rencontra en descendant de voilure fut, comme on s'en doute bien , l'imprésario de Saint-Charles. Barbaja alla au-devanl du maestro les bras et le cœur ouverts, et sans lui donner le temps de faire un pas ni de prononcer une parole :

— Je viens, lui dit-il, te faire trois offres, cl j'espère que tu ne refuseras aucune des trois.

— J'écoute , répondit Bossini avec ce fin sourire que vous savez.

— Je t'offre mon hôtel pour toi el pour tes gens.

— J'accepte.

— Je l'offre ma table pour toi el pour tes amis.

— J'accepte.

— Je t'offre d'écrire un opéra nouveau pour moi et pour mon théâtre.

— Je n'accepte plus.

— Comment ! tu refuses de travailler pour moi ?

— Ni pour vous ni pour personne. Je ne veux plus faire de musique.

— Tu es fou , mon cher.

— C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.

— El que viens-tu faire à Naples?

— Je viens manger tics macaroni et prendre des glaces. (Tesl ma passion.

— Je le ferai préparer des glaces par mon limonadier, qui esl le premier de Toledo ; cl je le ferai moimême des macaroni dont lu me diras des nouvelles.

— Diable ! cela devient grave.

— Mais lu me donneras un opéra en échange.

— Nous verrons.

— Prends un mois , deux mois , six mois, loul le tempe que lu désires.

— Va pour six mois.

— C'est convenu.

— Allons souper.

Dès le soir mémo le palais de Barbaja fui mis à la disposition de Rossini ; le propriétaire s'éclipsa complètement, et le célèbre maèslro puise regarder comme étanl chez lui , dans la plus stricte acception du mol. Tous les amis ou même les simples connaissances qu'il rencontrait en se promenant étaient invités sans façon à la table de Barbaja, dont Itossini faisait les honneurs avec une aisance parfaite. Quelquefois ce dernier se plaignait de ne pas avoir trouvé assez d'amis pour les convier aux festins de son hôte : à peine s'il avait pu en réunir, malgré toutes les avances du monde , douze ou quinze. C'étaient les mauvais jours.

Quant à Barbaja, fidèle au rôle de cuisinier qu'il s'était imposé, il inventait lous les jours un nouveau mets, vidait les bouteilles les plus anciennes de sa cave, et fêlait tous les inconnus qu'il plaisait à Rossini de lui amener, comme s'ils avaient élé les meilleurs amis de son père. Seulement , vers la fin du repas, d'un air dégagé, avec une adresse inGnie et le sourire à la bouche, il glissait entre la poire cl le fromage quelques mois sur l'opéra qu'il s'étail fait promcllrc et sur l'éclatant succès qui ne pouvait lui manquer.

Mais , quelque précaution oraloirc qu'employai l'honnête imprésario pour rappeler à son hoic la dette qu'il avait contractée, ce peu de mots tombés du bout de ses lèvres, produisait sur le maestro le même effet que les trois paroles terribles «lu festin de Ballhazar. C'est pourquoi Barbaja, dont la présence avait élé tolérée jusqu'alors, fut prié poliment par Itossini de ne plus paraître au dessert.

Cependant les mois s'écoulaient, le librello était fini depuis longtemps, et rien n'annonçait encore que le compositeur se fui décidé à se mettre à l'ouvrage. Aux dîners succédaient les promenades, aux

promenades les parties de campagne. La chasse, la pêche, l'équi talion se partageaient les loisirs du noble maitre; mais il n'était pas question de la moindre noie. Barbaja éprouvait vingt fois par jour ' des accès de fureur, des crispations nerveuses, des I envies irrésistibles de faire un éclat. Il se contenait néanmoins , car personne plus que lui n'avait foi dans l'incomparable génie de Bossini.

Barbaja garda le silence pendant cinq mois avec la résignation la plus exemplaire. Mais le matin du premier jour du sixième mois, voyant qu'il n'y avait plus de lemps à perdre ni de ménagements à garder, il lira le maèslro à l'écart cl cnlama l'enlreticn suivant :

— Ah ça! mon cher, sais-tu qu'il ne manque plus que vingt-neuf jours pour l'époque fixée?

— Quelle époque? dil Rossini avec l'ébahissemcnl d'un homme a qui on adresserai l une question incompréhensible en le prenant pour un autre.

— Le 30 mai.

— Le 30 mai!

Même pantomime.

—Ne m'as-lu pas promis un opéra nouveau (m on | doit jouer ce jour-là ?

— Ah ! j'ai promis ?

— Il ne s'agit pas ici de faire l'étonné ! s'écria l'imprésario , dont la patience esl à bout ; j'ai attendu le délai de rigueur, comptant sur ton génie et sur l'extrême facilite de travail que Dieu l'a accordée. Maintenant il m'csi impossible de plus atten-

! dre : il me faut mon opéra.

— Ne pourraii-on pas arranger quelque opéra ancien en changeant le litre ?

— Y pcnses-lu ? Et les ariislcs qui sont engagés exprès pour jouer dans un opéra nouveau ?

— Vous les mettrez à l'amende.

— El le public?

— Vous fermerez le ihéàirc.

— El le roi ?

— Vous donnerez votre démission.

— Tout cela est vrai jusqu'à un certain point. Mais si ni les artistes , ni le public , ni le roi luimême ne peuvent me forcer à tenir ma promesse, j'ai donné ma parole , monsieur, cl Domcnico Barbaja n'a jamais manqué à sa parole d'honneur.

— Alors c'esi différent.

— Ainsi , tu me promets de commencer demain.

— Demain , c'est impossible , j'ai une partie de pêche au Fntaro.

— C'est bien , dit Barbaja enfonçant ses mains dans ses poches , n'en parlons [dus. Je verrai quel parti il me reste à prendre.

El il s'éloigna sans ajouter un mot.

Le soir, Rossini soopa de bon appétit , cl fit honneur à la table de l'imprésario en homme qui avait parfaitement oublié la discussion du malin. En se retirant , il recommanda bien à son domestique de le réveiller au point du jour ei de lui tenir prèle une barque pour le Fusaro. Après quoi il s'endormit du sommeil du juste.

Le lendemain, midi sonnait aux cinq cents cloches que possède la bienheureuse ville de Naples , et le domestique de Rossini n'était pas encore monté chez son maître ; le soleil dardait ses rayons à travers les persiennes. Rossini, réveillé en sursaut, se leva sur son séant , se froita les yeux et sonna : le cordon de la sonnette resta dans sa main.

Il appela par la croisée qui donnaii sur la cour : le palais demeura muet comme un sérail.

Il secoua la porte de sa chambre : la porte résista à ses secousses, elle était murée au dehors!

Alors Bossini , revenant a la croisée , se mit à hurler au secours , à la trahison , au guet-apens ! Il n'eut pas même la consolation que l'écho répondit à ses plaintes, le palais de Barbaja étant le bâtiment le plus sourd qui existe sur le globe.

Il ne lui restait qu'une ressource , c'était de sauter du quatrième étage; mais il faut dire, à la louange de Rossini , que celle idée ne lui vint pas un instant à la tôle.

Au bout d'une bonne heure , Barbaja montra son bonnel de colon à une croisée du troisième. Bossini, qui n'avait pas quille sa fenélre , eut envie de lui lancer une tuile; il se contenu de l'accabler d'im-

LE CORB1COLO. i5

— Je donnerai ma démission.

Bossini s'aperçut qu'il était pris dans ses propres

filets. Aussi , en homme supérieur, changeant tout à coup de ton et de manières, dcmanda-l-il d'une voix calme :

< J'accepte la plaisanterie , et je ne m'en fâche pas ; mais puis-jc savoir quand me sera rendu ma liberté?

— Quand la dernière scène de l'opéra me sera remise , répondit Barbaja en ôlanl son bonnet.

— C'est bien : envoyez ce soir chercher l'ouver-

— Désirez-vous quelque chose? lui demanda l'imprésario d'un ton patelin.

— Je veux sortir à l'instant même.

— Vous sortirez quand voire opéra sera fini.

— Mais c'est une séquestration arbitraire.

— Arbitraire tant que vous voudrez ; mais il me faut mon opéra.

— Je m'en plaindrai à tous les artistes , et nous verrons.

— Je les mettrai à l'amende.

— J'en informerai le public.

— Je fermerai le théâtre.

— J'irai jusqu'au roi.

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