ALKVAMIRE DI MAS. — TOME VII
turc.
Le soir on remit ponctuellement à Barbaja un cahier de musique sur lequel était écrit en grandes lettres : Ouverture de l'Olello.
Le salon de Barbaja étail rempli de célébrités musicales au moment où il reçut le premier envoi de son prisonnier. On se mit sur-le-champ au piano, on déchiffra le nouveau chef-d'œuvre, et on conclut que Bossini n'était pas un homme, et que, semblable à Dieu , il créait sans travail et sans effort , par le seul acte de sa volonté. Barbaja, que le bonheur rendait presque fou , arracha le morceau des mains des admirateurs et l'envoya à la copisterie. Le lendemain il rcçui un nouveau cahier sur lequel on lisait : Le premier acle (TOiello. Ce nouveau cahier fui envoyé également aux copistes, qui s'acquittaient de leur devoir avec celte obéissance muetlc et pssive à laquelle Barbaja les avait habitués. Au bout de trois jours la partition iïOlello avait été livrée et copiée.
L'imprésario ne se possédait pas de joie ; il se jeta au cou de Bossini , lui fil les excuses les plus touchantes el les plus sincères pour le stratagème qu'il avait élé forcé d'employer, et le pria d'achever son œuvre en assistant aux répétitions.
— Je passerai moi-même chez les artistes, répondit Bossini d'un ton dégagé , el je leur ferai répéter leur rôle. Quant à ces messieurs de l'orchestre , j'aurai l'honneur de les recevoir chez moi.
— Eh bien ! mon cher , lu peux t'enicndrc avec eux. Ma présence n'est pas nécessaire, el j'admirerai ion chef-d'œuvre à la ré|>élition générale. Encore une fois , je le prie de me pardonner la manière dont j'ai agi.
— Pas un mol de plus sur cela , ou je me fâche.
— Ainsi , à la répétition générale?
— A la répétition générale.
Le jour de la répétition générale arriva enfin :
c'était la veille de ce fameux 30 mai qui avait coûté tant de transes à Barbaja. Les chanteurs étaient à leur poste , les musiciens prirent place à l'orchestre, Rossini s'assit au piano.
Quelques dames élégantes et quelques hommes privilégiés occupaient les loges d'avant-scène. Barhaja , radieux et triomphant , se frottait les mains cl se promenait en sifflotant sur son théâtre.
On joua d'abord l'ouverture. Des applaudissements frénétiques ébranlèrent les voûtes de Saint- Charles. Rossini se leva et salua.
— Bravo ! cria Barbaja. Tassons à la cavaline du ténor.
Rossini se rassit à son piano , tout le monde fit silence , le premier violon leva l'archet, et on recommença à jouer l'ouverture. Les mômes applaudissements , plus enthousiastes encore , s'il était possible , éclatèrent à la fin du morceau.
Rossini se leva et salua.
— Bravo ! bravo ! répéta Barbaja. Passons maintenant a la cavaline.
L'orchestre se mil à jouer pour la troisième fois l'ouverture.
— Ah ça ! s'écria Barbaja exaspéré , tout cela est charmant , mais nous n'avons pas le temps de rester là jusqu'à demain. Arriver à la cavaline.
Mais , malgré l'injonction de l'imprésario , l'orchestre n'en continuait pas moins la môme ouverture. Barbaja s'élança sur le premier violon ; et , le prenant au collet , lui cria à l'oreille :
— Mais que diable avez-vous donc à jouer la même chose depuis une heure?
— Dame! dit le violon avec un flegme qui eût fait honneur à un Allemand , nous jouons ce qu'on nous a donné.
— Mais tournez donc le feuillet, imbéciles !
— Nous avons beau tourner, il n'y a que l'ouverture.
— Comment! il n'y a que l'ouverture! s'écria l'imprésario en pâlissant : c'est donc une atroce mystification?
Rossini se leva et salua.
Mais Barbaja était retombe sur un fauteuil sans mouvement. La prima donna, le ténor, tout le monde s'empressait autour de lui. Un moment on le crut frappé par une apoplexie foudroyante.
Rossini , désolé que la plaisanterie prit une tournure aussi sérieuse, s'approche de lui avec une réelle inquiétude.
LE CORRKiOLO.
Mais, à sa vue, Barbaja, bondissant comme un lion, se prit à hurler de plus belle.
—Va-t'en d'ici, traître, ou je me porte à quelque
excès !
— Voyons, voyons, dit Rossini en souriant, n'y a-l-il pas quelque remède ?
— Quel remède , bourreau ! C'est demain le jour de la première représentation.
— Si la prima donna se trouvait indisposée ? murmura Rossini tout bas à l'oreille de l'imprésario.
— Impossible ! lui répondit celui-ci du môme ton ; elle ne voudra jamais attirer sur elle la vengeance et les citrons du public.
— Si vous vouliez la prier un peu ?
— Ce serait inutile. Tu ne connais pas la Colbron.
— Je vous croyais au mieux avec elle.
— Raison de plus.
— Voulez-vous me permettre d'essayer, moi ?
— Fais tout ce que lu voudras; mais je l'avertis que c'est du lemps perdu.
— Peut-être.
Le jour suivant , on lisait sur l'affiche de Saint- Charles que la première représentation de YOullo était remise par l'indisposition de la prima donna. Huit jours après on jouait Ofello.
Le monde entier connaît aujourd'hui ecl opéra ; nous n'avons rien à ajouter. Huil jours avaient suffi à Rossini pour faire oublier le chef-d'œuvre de Shakspeare.
Après la chute du rideau, Barbaja, pleurant d'émotion, cherchait partout le maître pour le presser sur son cœur ; mais Rossini, cédant sans doute à celte modestie qui va si bien aux triomphateurs, s'était dérobé à l'ovation de la foule.
Le lendemain, Domenico Barbaja sonna son souffleur, qui remplissait auprès de lui les fonctions do valet de chambre, impatient qu'il était, le digne imprésario, de présenter à son hôte les félicitations de la veille.
Le souffleur entra.
—Va prier Rossini de descendre chez moi, lui dit Barbaja.
— Rossini est parti , répondit le souffleur.
— Comment, parti?
— Parti pour Bologne au point du jour.
— Parii sans rien me dire !
— Si fait , monsieur, il vous a laissé ses adieux.
— Alors va prier la Colbron de me permettre de monter chez elle.
LE CORRICOLO
— La Colbron ?
— Oui , la Colbron ; ea-tu sourd ce malin?
— Faite* excuse , mais la Colbron est partie.
— Impossible !
— Ils sont partis dans la môme voiture.
— La malheureuse ! elle me quitte pour devenir la maîtresse de Rossini.
— Pardon, monsieur, elle est sa
— Je suis vengé ! dit Barbaja.
FOHCELLA.
De môme que Cbiaja est la rue des étrangers et de l'aristocratie, de môme que Toledo est la rue des flâneurs et des boutiques , Forcella est la rue des avocats et des plaideurs.
Celte rue ressemble beaucoup , pour la population qui la parcourt, à la galerie du palais de justice, à Paris , qu'on appelle salle des Pas-Perdus , si ce n'est que les avocats y sont encore plus loquaces et les plaideurs plus râpés.
C'esl que les procès durent à Kaples trois fois pluR longtemps qu'ils ne durent à Paris.
Le jour où nous la traversions, il y avait encombrement ; nous filmes forcés de descendre de notre corricolo pour continuer notre route à pied, et nous allions à force de coups de coude parvenir à traverser celte foule lorsque nous nous avisâmes de demander quelle cause la rassemblait : on nous répondit qu'il y avait procès entre la confrérie des pèlerins et don Philippe Villani. Nous demandâmes quelle était la cause du procès : on nous répondit que le défendeur s'étanl fait enterrer quelques jours auparavant aux frais de la confrérie des pèlerins , venait d'être assigné aûn de prouver légalement qu'il était mort. Comme on le voit , le procès était assez original pour attirer une certaine afllucncc. Nous demandâmes à Francesco ce que c'était que don Philippe Villani. En ce moment, il nous montra un individu qui passait tout courant.
— IjC voici, nous dit-il.
— Celui qu'on a enterré il y a huit jours?
— Lui-même.
— Mais comment cela se fait-il ?
— II sera ressuscité.
— Il est donc sorcier?
— C'est le neveu de Cagliostro.
En effet , grâce à la filiation authentique qui le
rattache à son illustre aïeul , el à une série de tours de magie plus ou moins drôles , don Philippe était parvenu à accréditer à Naples le ^ruiLau'il était sorcier.
On lui faisait tort : don Philippe VillaV était mieux qu'un sorcier, c'était un type : don Philippe Villani était le Robert Macaire napolitain. Seulement l'industriel napolitain a une grande supériorité sur l'industriel français ; notre Robert Macaire à nous est un personnage d'invention , une fiction sociale , un mythe philosophique , tandis que le Robert Macaire ullramonlrain est un personnage de chair et d'os, une individualité palpable, une excentricité visible.
Don Philippe est un homme de trente-cinq à quarante ans, aux cheveux noirs, aux yeux ardenis, à la figure mobile, à la voix stridente, aux gestes rapides et multipliés ; don Philippe a tout appris el sait un peu de tout : il sait un peu de droit , un peu de médecine, un peu de chimie, un peu de mathématiques, un peu d'astronomie; ce qui fait qu'en se comparant à tout ce qui l'entourait , il s'est trouvé fort supérieur à la société cl a résolu de vivre par conséquent aux dépens de la société.
Don Philippe avait vingt ans lorsque son père mourut : il lui laissait tout juste assez d'argent pour faire quelques délies. Don Philippe eut le soin d'emprunter avant d'être ruiné tout à fait, de sorte que ses premières lettres de change furent scrupuleusement payées : il s'agissait d'établir son crédit. Mai* toute chose a sa fin dans ce monde ; un jour vint où don Philippe ne se trouva pas chez lui au moment de l'échéance : on y revint le lendemain matin , il était déjà sorti ; on y revint le soir, il n'était pas encore rentré. La lettre de change fut proleslée. Il en résulta que don Philippe lut obligé de passer des mains des banquiers aux mains des escompteurs, el qu'au lieu de payer six du cent il paya douze.
Au bout de quatre ans , don Philippe avait usé les escompteurs comme il avait usé les banquiers; il fut donc obligé de passer des mains des escompteurs aux mains des usuriers. Ce nouveau moine-
LE C0RR1C0LO
ment s'accomplit sans secousse sensible , si ce n'est qu'an lieu de payer douze pour cent , don Philippe fut obligé de payer cinquante. Mais cela importail peu à don Philippe, qui commençait a ne plus payer du tout. Il en résulta qu'au bout de deux ans encore don Philippe , qui éprouvait le besoin d'une somme de mille écus, cul grand'peincà trouver un juif qui consentit à la lui prêter à cent cinquante pour ccnl. Enfin , après une foule de négociations dans lesquelles don Philippe eut à mettre au jour toutes les ressources inventives que le ciel lui avait données , le descendant disaac se présenta chez don Philippe avec sa lettre de change toute préparée ; elle portait obligation d'une somme de neuf mille francs : le juif en apportait trots mille ; il n'y avait rien à dire , c'était la chose convenue.
Don Philippe prit la lettre de change , jeta un coup d'oeil rapide dessus , étendit négligemment la main vers sa plume , 61 semblant de la tremper dans l'encrier, apposa son acceptation et sa signaturc au bas de l'obligation, passa sur l'encre humide une couche de sable bleu , et remit au juif la leltre de change tout ouverte.
Le juif jeta les yeux sur le papier ; l'acceptation et la signature étaient d'une grosse écriture fort lisible ; le juif inclina donc la téle d'un air satisfait, plia la lettre de change et l'introduisit dans un vieux portefeuille où elle devait rester jusqu'à l'échéance , la signature de don Philippe ayant depuis longtemps cessé d'avoir cours sur la place.
A l'échéance du billel, le juif se présente chez don Philippe. Contre sou habitude, don Philippe était à la maison. Contre l'alicnie du juif, il était visible. Le juif fut introduit.
— Monsieur, dit le juif en saluant profondément son débiteur, vous n'avez point oublié, j'espère, que c'est aujourd'hui l'échéance de notre petite lettre de change.
— Non , mon cher M. Félix, répondit don Philippe. Le juif s'appelait Félix.
— En ce cas, dit le juif, j'espère que vous avez eu la précaution de vous mettra en règle?
— Je n'y ai pas pensé un seul instant.
— Mais alors vous savez que je vais vous poursuivre?
— Poursuivez.
— Vous n'ignorez pas que la lettre de change entraîne la prise de corps ?
— Je le sais.
— Et afin que vous ne prétextiez cause d'ignorance, je vous préviens que, de ce pas, je vais vous faire assigner.
— Faites.
Le juif s'en alla en grommelant, et fit assigner don Philippe à huitaine.
Don Philippe se présenta au tribunal.
Le juif exposa sa demande.
— Reconnaissez-vous la dette? demanda le juge.
— Non-seulement je ne la reconnais pas, répondit don Philippe, mais je ne sais pas môme ce que monsieur veut dire.
— Faites passer votre titre au tribunal, dit le juge au demandeur.
Le juif tira de son portefeuille la lettre de change souscrite par don Philippe, et la passa toute pliée au juge.
Le juge la déplia, {mis jetant un coup d'œil dessus :
— Oui , dit-il , voilà bien une lettre de change , mais je n'y vois ni acceptation ni signature.
— Comment I s'écria le juif en pâlissant.
— Lisez vous-même, dit le juge.
El il rendit la lettre de change au demandeur.
Le juif faillit tomber à la renverse et la signature avaient effectivement disparu < par magie.
— Infâme brigand ! s'écria le juif en se retournant vers don Philippe. Tu me payerais celle-là.
— Pardon, mon cher M. Félix, vous vous trom pez, c'est vous qui me la payerez au contraire. Puis se tournant vers le juge :
— Excellence , lui dit-il , nous vous demandons acte que nous venons d'être insulté en face du tribunal , sans motif aucun.
— Nous vous l'accordons, dit le juge.
Muni de son acte , don Philippe attaqua le juif en diffamation , et comme l'insulte avait été publique, le jugement ne se fil pas attendre.
Le juif fut condamné à trois mois de prison et à mille écus d'amende.
Maintenant expliquons le miracle.
Au lieu de tremper sa plume dans l'encre, don Philippe l'avait purement et simplement trempée dans sa bouche et avait écrit avec sa salive. Puis , sur l'écriture humide , il avait passé du sable bleu. Le sable avait tracé les lettres; mais, la salive séchée, le sable était parti, et avec lui l'acccpialion c* la signature.
Don Philippe gagna six mille francs à ce petit tour de passe-passe , m.->is il y perdit le reste de son crédit ; il est vrai que le reste de son crédit ne lui eût probablement pas rapporté six mille
Mais , si bien qu'on ménage mille éens , ils ne peuvent pas éternellement durer; d'ailleurs, don Philippe avait une assez grande foi dans son génie pour ne point pousser l'économie jusqu'à l'avarice. Il essaya de négocier un nouvel emprunt, mais l'affaire du pauvre Félix avait fait grand bruit , et , quoique personne ne plaignit le juif , chacun éprouvait une répugnance marquée à traiter avec un escamoteur assez habile pour effacer sa signature dans la poche de son créancier.
Sur ces entrefaites , on arriva au commencement d'avril. Le 4 mai est l'époque des déménagements à Naples. Don Philippe devait deux termes à son propriétaire , lequel lui fit signifier que s'il ne payait pas ces deux termes dans les vingt-quatre heures, il allait par avance, et en se pourvoyant devant le juge se mettre en situation de le renvoyer a la fin du
Le troisième arriva , et , comme don Philippe ne paya point , on saisit et l'on vendit les meubles , à l'exception de son lit cl de celui d'une vieille domestique de la famille qui n'avait pas voulu le quitter et qui partageait toutes les vicissitudes de sa fortune. La veille du jour où il devait quitter la maison , il se mit en quête d'un autre logement. Ce n'était pas chose facile à trouver : don Philippe commençait à être fort connu sur le pavé de Naples. Désespérant donc de trouver un propriétaire avec qui traiter à l'amiable , il résolut de faire son affaire par force ou par surprise.
Il connaissait une maison que son propriétaire , vieil avare , laissait tomber en ruines plutôt que de la faire réparer. Dans tout autre temps , celle maison lui eût paru fort indigne de lui ; mais don Philippe était devenu facile dans la fortune adverse. Il s'assura pendant la journée que la maison n'était point habitée , et lorsque la nuit fui venue , il déménagea avec sa vieille servante , chacun portant son lit, et s'achemina vers son nouveau domicile. I>a porte élail close, mais une fenêtre , élail ouverte ; il passa parla fenêtre, alla ouvrir la porte à sa compagne, choisit la meilleure Chambre, l'invita à choisir après lui , et une heure après tous deux étaient installes.
Quelques jours après , le vieil avare , en visitant
LE CORR1COLO. 20
sa maison , la trouva habitée. C'était une bonne for- (une pour lui : depuis deux ou trois années elle était dans un tel état de délabrement qu'il ne pouvait plus la louer à personne; il se retira donc sans mol dire ; seulement, il fil constater l'occupation par deux voisins.
Le jour du terme , don Bernardo se présenta , celte attestation à la main, et après force révérences :
— Monsieur, lui dit-il, je viens réclamer l'argent que vous avez bien voulu me devoir, en me faisant l'agréable surprise de venir loger chez moi sans m'en prévenir.
— Mon cher, mon estimable ami , lui répondit don Philippe en lui serrant la main avec effusion , informez-vous partout ou j'ai demeuré si j'ai jamais payé mon loyer; et si vous trouvez dans tout Naples un propriétaire qui vous réponde affirmativement , je consens à vous donner le double de ce que vous prétendez que je vous dois , aussi vrai que je m'appelle don Philippe Villani.
Don Philippe se vantail , mais il y a des moments où il faut savoir mentir pour intimider l'ennemi.
A ce nom redoulé , le propriétaire pâlit. Jusque-là il avait ignoré quel illustre personnage il avait eu l'honneur de loger chez lui. Les bruits de magie qui s'étaient répandus sur le compte de don Philippe se présentaient à son esprit, et il se crut non-seulement ruiné pour avoir hébergé un locataire insolvable , mais encore damné pour avoir frayé avec un
Don Bernardo se relira pour réfléchir à la résolution qu'il devait prendre. S'il eût été le diable boiteux, il eût enlevé le toit ; il n'était qu'un pauvre diable, il se décida à le laisser tomber , ce qui ne pouvait, au reste, entraîner de longs relards, vu l'étal de dégradation de la maison. C 'était justement dans la saison pluvieuse, el quand il pleut à Naples . on sait avec quelle libéralité le Seigneur donne l'eau; le propriétaire se présenta de nouveau au seuil de la maison.
Comme nos premiers pères poursuivis par la vengeance de Dieu , à laquelle ils cherchaient à échapper, don Philippe s 'élail retiré de chambre en chambre devant le déluge. Le propriétaire crutdonc, au premier abord, qu'il avaii pris le parti de décamper, nuis son illusion fut courte. Bientôt, guidé par la voix de son locataire , il pénétra dans un petit cabinet un peu plus imperméable que le reste de la maison, et le trouva sur son lit lenanl d une main
son parapluie ouvert , de l'autre main un livre , et déclamant à tue-téte les vers d'Horace : Impavidum ferienl ruinœ !
Le propriétaire s'arrêta un instant immobile et devant l'enthousiaste résignation de son hôte, enfin, retrouvant la parole :
— Vous ne voulez donc pas vous en aller? demandait-il faiblement et d'une voix consternée.
— Écoulez-moi , mon brave ami , écoulez-moi , digne propriétaire , dit don Philippe en ferion livre. Pour me chasser d'ici , il faut me
faire un procès ; c'est évident : nous n'avons pas de bail, et j'ai la possession. Or je me laisserai juger par défaut : un mois ; je formerai opposition au jugement : autre mois ; vous me réassignerez : troisième mois ; j'interjetterai appel : quatrième mois ; vous obtiendrez un second jugement : cinquième mois ; je me pourvoirai en cassation : sixième mois. Vous voyez bien qu'en allongeant tant soit peu la chose , car je cote au plus has , c'est une année de perdue , plus les frais.
— Comment les frais ! s'écria le propriétaire ; -c'est vous qui serez condamné aux frais.
— Sans doute, c'est moi qui serai condamné aux frais, mais c'est vous qui tes payerez, attendu que je n'ai pas le sou , et que , comme vous serez le demandeur, vous aurez été forcé de faire les
LE CORIUCOLO.
— Pas de gros mots, mon hôte; cela n'a pas réussi , vous le savez, au papa Félix.
— Eh bien ! dit l'avare faisant un effort sur luimême, eh bien ! je donnerai moitié.
— Trois cents ducats, dit don Philippe , pas un grain de (dus , pas un grain de moins.
— Jamais ! s'écria le propriétaire.
— Prenez garde que lorsque vous reviendrez je ne veuille plus pour ce prix-là.
— Eh bien ! je risquerai le procès, dût-il me coûter six cents ducats !
— Risquez , mon brave homme , risquez.
— Adieu; demain vous recevrezdu papiermarqué.
— Je l'attends.
— Allez au diable!
— Au plaisir de vous revoir.
El tandis que don Rernardo se relirait furieux ,
don Philippe reprit son ode au Jtulum cl ienacem.
— Hélas ! ce n'est que trop vrai ! murmura le pauvre propriétaire en poussant un profond soupir.
— C'est une affaire de six cents ducats, continua don Philippe.
— A peu près, répondit le propriétaire , qui avait rapidement calculé les honoraires des juges , des avocats et des greffiers.
— Eh bien ! faisons mieux que cela, mon digne hôte, transigeons.
— Je ne demande pas mieux, voyons.
— Donnez-moi la moitié de la somme, et je sors à l'instant de ma propre volonté, ci je me relire à l'amiable.
— Commenl! que je vous donne trois cents ducats pour sortir de chez moi quand c'est vous qui me devez deux termes.
— La remise de l'argent portera quittance.
— Mais c'est impossible!
— Très-bien. Ce que j'en faisais, c'était pour vous obliger.
— Pour m'obliger, malheureux!
FORCEI.LA.
Le lendemain se passa, le surlendemain se passa, la semaine se passa, et don Philippe, comme il s'y attendait, ne vil apparaître aucune sommation ; loin de là, au bout de quinze jours, ce fui le propriétaire qui revint , aussi doux et aussi mielleux au retour qu'il s'était montré menaçant et terrible au départ.
— Mon cher hôte, lui dit-il, yous êies un homme si persuasif qu'il faut en passer par où vous voulez : voici les trois cents ducats que vous avez exigés ; j'espère que vous allez tenir votre promesse. Vous m'avez promis, si je vous apportais trois cents ducais, de vous en aller à l'instant, de voire propre volonté et à l'amiable.
— Si vous me les donniez le jour même ; mais je vous ai dit que si vous attendiez ce serait le double. Or vous avez attendu. Payez-moi six cents ducats, mon cher, et je me relire.
— Mais c'est une ruine !
— C'est la vingtième partie de la somme qu'on vous a offerte hier pour votre maison.
LE CORRICOLO
— Comment ! tous savez...
— Que niilord Blumfild vous en donne dix mille écus.
— Vous êtes donc sorcier?
— Je croyais que cetait connu. Payez-moi mes six cents ducats, mon cher, et je me relire.
— Jamais!
— A votre prochaine visite, ce sera douze cents.
— Eh bien ! quatre cent cinquante.
— Six cents, mon hôte, six cents. El songes que si vous n'avez pas rendu réponse demain à uiilord Blumfild, milord Blumfild achète la maison de votre digne confrère le papa Félix.
— Allons, dit le propriétaire tirant une plume et du papier de sa poche , faites-moi votre obligation, quoiqu'on dise que votre obligation et rien c'est la même chose.
— Comment, mon obligation ! c'est ma quittance que vous voulez dire?
— Va pour votre quittance alors, et n'en parlons plus. Signez. Voici votre argent.
— Voici votre quittance.
— Maintenant, dit le propriétaire en lui montrant la porte.
— C'est juste, répondit don Philippe en s'apprôtant à se retirer...
— liais voire domestique?
— Marie ! cria don Philippe.
La vieille domestique parut.
—Marie, mon enfant, nous déménageons, dit don Philippe; prenez mou parapluie, saluez notre digne hôte et suivez-moi.
Marie prit le parapluie , fil une révérence au propriétaire, et suivit son maitre.
Le lendemain , le propriétaire attendit toute la journée la visite de milord Blumfild. 11 l'attendit toute la journée du surlendemain, il l'attendit loulc la semaine : milord Blumfild ne parut pas. Le pauvre propriétaire visita tous les hôtels de Naples ; on n'y connaissait aucun Anglais de ce nom. Seulement, un soir, en allant par hasard aux Fiorenlini, don Bernardo vil un acteur qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à son introuvable milord ; il s'informa à la direction et appril que le ménechme de sir Blumfild jouait à merveille les rôles d'Anglais. Il demanda si par hasard cet artiste n'était pas lié avec don Philippe Villani, et il apprit que non-seulement ils étaient amis intimes, mais encore que l'ariislc n'avait rien à refuser à l'industriel , l'industriel fai-
sant des articles à la louange de l'artiste dans le Hat Savant, seul journal littéraire qui existât dans la ville de Naples.
Grâce à cette recrudescence de fortune, don Philippe parvint à trouver un logement convenable dont il paya, pour ôter toute méfiance au propriétaire, le premier terme à l'avance. De plus, il fil l'acquisition de quelques meubles d'absolue nécessité.
Cependant, six cents ducats dans les mains d'un homme â qui l'avenir appartenait d'une façon si certaine ne devaient pas durer longtemps; mais l'exactitude de ses payements lui avait rendu quelque crédit ; cl lorsque ses six cents ducats furent épuisés, il trouva moyen, sur lettre de change, d'en emprunter cent cinquante autres.
Ces cent cinquante autres s'usèrcni comme les premiers ; les ducats disparurent, la lettre de change resta. Il n'y a que deux choses qui ne sont jamais perdues : un bienfait et une lettre de change.
Toute lettre de change a une échéance : l'échéance de la lettre de change de don Philippe arriva , puis le créancier suivit l'échéance, puis l'huissier suivit le créancier, puis la saisie devait le surlendemain suivre le tout.
Le soir, don Philippe rentra chargé de vieilles porcelaines du plus beau Chine et du plus magnifique Japon ; seulement la porcelaine était en morceaux. Il est vrai que, comme dit Jocrisse, il n'y avait pas un de ces morceaux de cassé.
Aussitôt, avec l'aide de la vieille servante, il dressa un buffet contre la porte d'entrée , et sur le buffet il dressa toute sa porcelainr. puis il se coucha et attendit les événements.
Les événements étaient faciles â prévoir : le lendemain, à huit heures du malin, l'huissier frappa à la porte, personne ne répondit; l'huissier frappa une seconde fois , môme silence ; une troisième , néant.
L'huissier se relira et s'en vint requérir l'assistance d'un commissaire de police et l'aide d'un serrurier ; puis tous trois revinrent sur le palier de don Philippe. L'huissier frappa aussi inutilement que ta première fois; le commissaire donna au serrurier l'autorisation d'ouvrir la |>orie;le serrurier introduisit le rossignol dans la serrure : le péne céda. Quelque chose cependant s'opposail encore à l'ouverlurc de la porte.
— Faut-il pousser ? demanda l'huissier.
— Pousse/.! dit le commissaire. Le serrurier poussa.
Au même instant on entendit un bruit pareil à celui que ferait en tombant un étalage de marchand de bric-à-brac; puis de grandes clameurs retentirent :
— A l'aide ! au secours ! on me pille ! on m'assassine ! Je suis un homme perdu ! je suis un homme ruiné ! criait la voix.
Le commissaire entra, l'huissier suivit le commissaire, et le serrurier suivit l'huissier. Ils trouvèrent don Philippe qui s'arrachait les cheveux devant les morceaux de sa porcelaine multipliés à l'infini.
— Ah! malheureux que vous êtes? s'écria don Philippe en les apercevant, vous m'avez brisé pour deux mille écus de porcelaine !
C'eût été au bas prix si la porcelaine n'avait pas été brisée auparavant. Mais c'est ce qu'ignoraient le commissaire de police et l'huissier; ils se trouvaient en face des débris : le buffet éiait renversé , la porcelaine en morceaux ; ce malheur était arrivé de leur fait, et si, à la rigueur, ils n'étaient légalement pas tenus d'en répondre , consciencieusement ils n'en étaient pas moins coupables.
La fausseté de leur situation s'augmentait encore du désespoir de don Philippe.
On devine que pour le moment il ne fut pas question de saisie. Le moyen de saisir, pour une misérable somme de cent cinquante ducats , les meubles d'un homme chez qui l'on vient de briser pour deux mille écus de porcelaine !
Le commissaire cl l'huissier essayèrent de consoler don Philippe, mais don Philippe était inconsolable, non pas précisément pour la valeur de la porcelaine , don Philippe avait fait bien d'autres pertes dans sa vie et de bien plus considérables que cellelà ; mais don Philippe n'était que dépositaire : le propriétaire, qui était un amateur de curiosités, allait venir réclamer son dépôt; don Philippe ne pouvait le lui remettre ; don Philippe était déshonoré.
Le commissaire et l'huissier se cotisèrent. L'affaire en s'ébruilant pouvait leur faire grand tort ; la loi accorde à ses agents le droit de saisir les meubles, mais non celui de les briser. Ils offrirent à don Philippe une somme de trois cents ducats à titre d'indemnité , et leur influence près de son créancier pour lui faire obtenir un mois de délai à l'endroit du payement de sa lettre de change. Don Philippe, de son côté, se montra large et grand envers l'huissier et le comuiifsairo ; la douleur réelle n'est point
calculatrice ; il consentit à tout sans rien discuter : le commissaire et l'huissier se retirèrent le cœur brisé de ce muet désespoir.
Le délai accordé à don Philippe s'écoula sans que, comme on s'en doute bien, le débiteur eût songé à donner un sou d'à-compte. Il en résulta qu'un matin don Philippe, en regardant attentivement par sa fenêtre ce qui se passait daus la rue, précautiou dont il usait toujours lorsqu'il se sentait sous le coup d'une prise de corps , vit sa maison cernée par les gardes du commerce. Don Philippe était philosophe ; il résolut de passer sa journée à méditer sur les vicissitudes humaines , et de ne plus sortir désormais que le soir. D'ailleurs, on était en plein été, et qui est-ce qui , en plein été, sort pendant le jour dans les rues de Naples , excepté les chiens et les recors? Huit jours se passèrent doue pendant lesquels les recors firent bonne , mais inutile garde.
Le neuvième jour don Philippe se leva comme d'habitude , à dix heures du matin : don Philippe était devenu fort paresseux depuis qu'il ne sortait plus. Il regarda par sa fenêtre : la rue était libre; pas un seul recors ! Don Philippe connaissait trop bien l'activité de l'ennemi auquel il avait affaire pour se croire ainsi , un beau malin et sans cause , délivré de lui. Ou ses persécuteurs sont cachés pour faire croire à leur absence, et tomber sur lui au moment où , affamé d'air et de soleil , il sortira pour respirer, et le moyen serait bien faible et bien indigne d'eux cl de lui ! ou ils sont chez le président à solliciter une ordonnance pour l'arrêter à domicile. A peine celte idée a-t-cllc traversé la lète de don Philippe, qu'il la reconnaît juste avec la sagacité du génie, et s'y arrête avec la persistance de l'instinct. Le danger devient enfiu digue de lui : il s'agit défaire face.
Don Philippe était un de ces généraux habiles qui ne risquent une bataille que lorsqu'ils sont sûrs de la gagner, mais qui, dans l'occasion, savent temporiser comme Fabius ou ruser comme Annibal. Celle fois il ne s'agissait pas de combattre , il s'agissait de fuir ; celle fois il .'agissait de gagner une retraite inviolable ; celle fois il s'agissait d'atteindre une église, l'église étant à Naples lieu d'asile pour les voleurs, les assassins , les parricides cl même pour les débiteurs.
M. us gagner une église n'était pas chose facile. L'église la plus proche était distante de six cents pas au moins. Il existe , comme nous l'avons dit,
un litre intitulé : Naples sans $oleil, mais il n'en existe pas qui soit intitulé : Naples sans recors.
Tout à coup une idée sublime traverse son cerveau. La veille il a laissé sa vieille domestique tin peu indisposée ; il entre chez elle, la trouve au lit , s'approche d'elle et lui laie le pouls.
—Marie, loi-dit- il en secouant la lélc, ma pauvre Marie, nous allons done plus mal qu'hier ?
— Non , Excellence , au contraire , répond la vieille, je me sens beaucoup mieux et j'allais me lever.
— Gardez-vous-en bien , ma bonne Marie ! garili-z-vous-cn bien ! je ne le souffrirai pas. Le pouls eM petit, saccadé, sec, profond ; il y a pléthore.
— Eli mon Dieu ! monsieur , qu'est-ce que c'est que cette maladie-là ?
— Cest un engorgement des canaux qui conduisent lesang veineux aux extrémités et qui ramènent le sang artériel au cœur.
— Et c'est dangereux, Excellence ?
— Tout est dangereux, ma pauvre Marie, pour le philosophe ; mais pour le chrétien tout est louable : ta mort elle-même , qui pour le philosophe est une r.iuse de terreur, est pour le chrétien un objet de joie; le philosophe essaye de la fuir, le chrétien se liàtc de s'y préparer.
— Monsieur , voudriez-vous dire que l'heure est venoede penser au salut de mon âme?
— Il faut toujours y penser , ma bonne Marie , c'est le moyen de ne pas être pris à ('improviste.
— Et qu'il serait temps que je me préparasse?
— Non, non, certainement; vous n'en êtes pas là ; mais à votre place, ma bonne Marie, j'enverrais toujours chercher le viatique.
— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu !
— Allons, allons, du courage! Si tu ne le fais pas pour loi, fais-le pour moi, ma bonne Marie; je suis fort tourmenté , fort inquiet , cl cela me tranquillisera, parole d'honneur !
—Ah ! en effet, je me sens bien mal.
— La, tu vois !
— Et je ne sais pas s'il est temps encore.
— Sans doute, en se pressant. *
— Oh 1 le viatique ! le viatique ! mon cher nwlirc.
— A l'instant même, ma bonne Marie.
Le petit garçon du portier fut expédie1 à la paroisse , cl dix minutes après on cntendil les clochettes du sacristain : don Philippe respira.