‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 13 sur 57 · MARESTANG · texte numérisé non relu

MARESTANG

Maître Marestang, avoué à Paris.

En même temps que votre lettre si raisonnable, si amicale, je reçois un télégramme de Moulins m’annonçant le retour de Nina. Ah!

que vous avez été bon prophète! Elle revient ce soir, toute seule, comme elle était partie, sans la moindre démarche de ma part. Il s’agit

maintenant de lui arranger une vie si douce, si agréable, qu’elle n’ait jamais plus la tentation de partir. J’ai fait des provisions de tendresse, de patience, pendant cette absence de huit jours. Il n’y a qu’un point sur lequel je ne varie pas : je ne veux plus voir chez nous horrible Tata Bobosse, ce bas-bleu de 1820, qui m'a donné sa nièce uniquement dans l’espoir que ma petite célébrité servirait à la sienne. Songez, mon cher Marestang, que depuis notre mariage cette méchante petite vieille s’est toujours mise entre ma femme et moi, roulant sa bosse à travers tous nos plaisirs, toutes nos fêtes, au théâtre, aux expositions, dans le monde, à la campagne, partout. Étonnez-vous après cela que j'aie mis une certaine précipitation à la congédier, à la renvoyer dans sa bonne ville de Moulins. Tenez! mon cher, on ne se doute pas du mal que ces vieilles filles, ignorantes de la vie et soupçonneuses, sont capables de faire dans un jeune ménage. Celle-là avait fourré dans la jolie petite tête de ma femme une provision d’idées fausses, arriérées, saugrenues, un sentimentalisme rococo du temps d’Ipsiboe, du jeune Florange : Ah! si ma dame me voyait !…. Pour elle, j'étais un poûte, ce poâte qu’on voit aux frontispices de Renduel ou de Ladvocat, couronné de lauriers, une lyre sur la hanche, et le coup de vent des hautes cimes dans un manteau-crispin à collet de velours. Voilà le

mari qu’elle avait promis à sa nièce, et vous

IPÉSAMNOLESSDESF AIT Fe

pensez si ma pauvre Nina a dû être désillusionnée. Du reste, je conviens que j'ai été bien maladroit avec cette chère enfant. Comme vous dites, j'ai voulu aller trop vite, je l’ai effarouchée. Cette éducation un peu étroite, faussée par le couvent et les rêvasseries sentimentales de la tante, c'était à moi de la refaire tout doucement, en laissant au bouquet provincial le temps de s’évaporer. Enfin tout cela est réparable, puisqu'elle revient. Elle revient, mon cher ami! Ce soir, j'irai l’attendre à la gare, et nous rentrerons chez nous au bras l’un de l’autre, réconciliés et heureux.

ÉLENRI DE: BB...

Nina de B... à sa tante, à Moulins.

Il m'attendait au chemin de fer et m'a reçue en souriant, les bras tendus, comme si je revenais d’un voyage ordinaire. Tu penses si je lui ai fait ma mine la plus glacée. A peine rentrée, je me suis enfermée dans ma chambre, où j'ai dîné toute seule sous prétexte de fatigue. Ensuite, double tour de clef. Il est venu me dire bonsoir à la serrure, et, ce qui m'a bien surprise, s’est éloigné à pas de loup sans colère ni insistance... Ce matin, visite de Me Petit-

Ve LES FEMMES D’ARTISTES

bry, qui m'a donné de longues instructions sur la façon dont je devais m’y prendre, l'heure, l'endroit, les témoins... Ah! ma chère tante, à mesure que le moment approche, si tu savais comme j'ai peur. Ses colères sont si terribles. Même quand il est doux comme hier, ses yeux ont des éclairs d'orage... Enfin, je serai forte en pensant à toi, ma chérie... D’ailleurs, comme m'a dit Me Petitbry, ce n’est qu’un mauvais moment à passer; puis nous reprendrons toutes les deux notre vie d’autrefois, calme et heureuse. 0

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